Œuvre de Nivernais, t. VI, Essai sur l'abbé Barthélémy
Le Directoire institua, par un décret du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) une fête dite fête des Vieillards : « Considérant, dit l'arrêté, que le spectacle des hommages rendus à la vieillesse vertueuse est pour tous les âges un des plus puissants encouragements à la vertu... » chaque municipalité devait désigner au scrutin le père et la mère de famille de l'âge le plus avancé, non infirme et jouissant dans l'arrondissement de la meilleure réputation de probité, de patriotisme et de vertu (toujours la vertu).
La première fête de la Vieillesse eut lieu le 10 fructidor an IV (20 août 1796), et devine-t-on quel vieillard fut choisi et nommé par acclamation dans la section du Luxembourg?... le* duc de Nivernais lui-même, qui, deux ans à peine auparavant, attendait chaque matin, à la prison des Carmes, l'appel qui devait le conduire à l'échafaud. L'ancien favori de Louis XV, l'ami de madame de Pompadour, le brillant acteur du théâtre des Petits -Appartements, l'élégant danseur des ballets du roi, le prompt vainqueur de crédules beautés, heureux le soir et le matin perfide, dut à coup sûr éprouver un certain étonnement en se voyant couronné par la République comme le vieillard le plus vertueux de son arrondissement. Nous ne jurerions pas qu'un léger sourire ne se soit dessiné sur ses lèvres lorsqu'il apprit cette nouvelle; mais il n'en fit rien
paraître, et reçut avec sa grâce bienveillante l'hommage de ses concitoyens; puis, une fois la première impression de surprise passée, subissant l'entraînement général, il en fut môme touché.
Dès le matin, un mouvement inusité régnait dans la rue de Tournon , et les jeunes gens « jugés les plus dignes de cette fonction honorable » vinrent orner de branches de feuillages et de guirlandes de verdure la grande porte de l'hôtel de Nivernais. Alors, on vit arriver un cortège composé des administrateurs municipaux, de la garde civique et d'un corps de musique ; un nombreux groupe d'enfants « les plus jolis du monde et vêtus de blanc » précédaient le cortège avec des bouquets aussi gros que leurs petites mains pouvaient les tenir. Un groupe de jeunes femmes, choisies parmi les beautés de la section, marchaient après les enfants, portant des corbeilles ornées de fleurs et pleines de superbes fruits. On ouvrit à deux battants la grande porte et le cortège pénétra dans la cour. Le duc voulut s'avancer au-devant de lui, mais on l'arrêta et il dut rester debout sur le perron ; les enfants l'entourèrent et l'accablèrent de bouquets avec tant de hâte, qu'il ne savait auquel entendre. Les jeunes femmes lui offrirent les jolies corbeilles de fruits, et, galant comme jadis, « il ne perdit point l'occasion de baiser leurs fraîches joues ». Enfin, les officiers municipaux s'avancèrent et dépo-
sèrent sur la tête nue du vieillard une couronne de feuilles de chêne, en prononçant un petit discours de circonstance. Nivernais, qui finissait par être ému, répondit quelques mots exprimant sa reconnaissance pour cette marque de sympathie de ses concitoyens; puis, des rafraîchissements furent servis en abondance, et le cortège se retira en poussant des acclamations enthousiastes de : « Vive Mancini-Nivernais », auxquelles se joignirent celles de la foule restée à la porte, et qui eut sa part de vins, gâteaux et sirops après le départ du cortège. Mais la fête n'était point terminée. Le soir, au théâtre de l'Opéra, alors rue de Richelieu, une grande représentation de gala eut lieu en l'honneur des vieillards couronnés le matin. Chacun reçut une loge réservée. Ces loges étaient artistement décorées de feuillages, de fleurs et d'élégantes draperies. La salle était comble, et l'arrivée des héros de la fête fut saluée par une triple salve d'applaudissements. « On distinguait parmi ces objets de la vénération publique, disent les journaux du temps, le ci-devant duc de Nivernais, remarquable par sa dignité et la majesté de ses traits; il salua l'assemblée avec ces formes anciennes et d'une exquise courtoisie dont il conservait l'habitude et le souvenir, sans doute pour en transmettre l'utile exemple à la nombreuse jeunesse qui le couvrit de ses acclamations. »
La représentation commença par Œdipe à Colone, qui fut suivi du Devin du village, de Rousseau, car Jean-Jacques était le dieu du jour. Dans un intermède du Devin, on vit arriver un groupe riant et nombreux assis sur une charrue traînée par des enfants, puis parurent deux villageois, chargés d'années. On chanta plusieurs couplets qui avaient pour refrain : « Honneur, honneur à nos vieillards! » Le public reprit le refrain en chœur avec enthousiasme, et le devin s'avança et chanta :
Le temps blanchit leur tète vénérable, Enfants, couronnez-la de tleurs.
A ces mots, les portes des douze loges s'entr'ouvrent tout à coup et un essaim d'enfants se précipitent et couvrent de fleurs les vieillards étonnés, qui ne s'attendaient pas à cette dernière surprise K
Nous croyons qu'on ne peut pas donner une preuve plus frappante du nouveau courant qui s'était emparé des esprits à cette époque et de la réaction qui s'opérait déjà.
Un an après cette fôte, cédant aux instances
1. Voir les récits de cette fête rJans Vllistorien, de Dupont de Nemours, dans le Moniteur universel, le Journal de Paris, l'Abbé Grérjoire, etc., etc. Nous devons tous nos remercîments à M. Victor Fournel, qui a bien voulu nous la signaler.
de tous ses amis, Nivernais se décida à publier ses Œuvres, espérant même trouver dans son travail une ressource pécuniaire devenue précieuse pour lui: « J'ai longtemps résisté aux sollicitations d'amis trop prévenus en ma faveur, dit-il dans sa préface, qui me pressaient de faire imprimer ces mélanges. Mais à mon âge de quatrevingts ans, on perd la force de résistance comme toutes les autres, et je me suis laissé persuader... Je SUIS bien éloigné de m attendre à des éloges, et je ne le suis pas moins de redouter les critiques. Si ma vieillesse me laisse le temps de les recevoir, j'en profiterai avec plaisir. »
Dans les huit volumes qu'il fit paraître ^ nous
1. Ces huit volumes contiennent: — I et II, ses fables; — III, les lettres sur l'usage de FEsprit, celle sur la manière de se conduireavec ses ennemis, celle sur l'état de courtisan, quatre dialogues entre les anciens et les modernes, réflexions sur le génie d'Horace, celui de Despréaux et de J.-B. Rousseau, réflexions sur Alexandre et Charles XII, roi de Suède, quelques vies de troubadours; — IV, traduction de la Vie cCAgricola avec le texte de Tacite, essais sur VArt des Jardins modernes, traduit d'Horace Walpole, dissertation sur l'élégie, élégies pour ma femme sous le nom de Délie, sur la négociation de Loménie en Angleterre, en 1795, sur la négociation du président Jeannin en Hollande, en 1669; — V, traduction en vers deVEssai sur l'Homme de Pope, traduction envers du quatrième livre du Paradis perdu de Milton, Plutus, l'Ancien et le Temps, fable de Gay, Joseph reconnu par ses frères, traduit de Métastase, traduction en vers de l'épisode de Nisus de VEnéide, traduction en vers de l'épisode de Mèdor de Roland furieux, la création et les quatre âges du monde, traduction en vers du premier livre des Métamorphoses d'Ovide, fable de Phaéton, des Jl/efamorp/ioses, fable de Pythagore, îcZem; — VI, imitation de plusieurs odes d'Anacréon, imitation de Tibulle, Ovide et Properce, imitation de différents
n'hésitons pas à placer au premier rang le troisième qui renferme ses lettres sur l'usage de l'Esprit, celles sur la manière de se conduire avec ses ennemis, et celles sur l'état de courtisan; il faut y ajouter les quatre Dialogues des morts, pleins d'esprit et de verve, plus ses vies de troubadours, écrites avec une naïveté malicieuse fort amusante. Si l'on y joignait le portrait du roi de Prusse, on aurait un volume presque inconnu et qui prendrait certainement une place brillante parmi les prosateurs du xvni° siècle. Chose bizarre, mais très humaine, le duc appréciait bien plus ses vers que sa prose; nous avouons ne pas être de son avis. Malgré cela, nous en avons cité souvent et nous en citerons encore au déclin de sa vie.
L'habitude de versifier faisait partie intégrante de l'existence à cette époque; l'envoi d'un bouquet, une fête, une naissance, un mariage ou une mort, enfm depuis les plus petits jusqu'aux plus graves événements de la vie, tout était prétexte à quatrain, chanson, épithalame ou épitaphe; c'est vraiment curieux à observer. La poésie fut pour Nivernais une véritable passion qui dura, à la lettre, jusqu'à son dernier soupir.
morceaux de poésie italieane, traduction de différents morceaux de poésie anglaise, épîtres en vers, énigmes et épigrammes toutes en vers, cantates dialoguées, portrait du roi de Prusse, essai sur la vie de Barthélémy, poésies diverses ; — VII et VIII, Ricciardetto .
Au reste, il avait beau vieillir, il restait fidèle aux habitudes de galanterie du xviiie siècle ^
Vers le milieu de l'été^ il alla passer quelques jours à Lormoy, chez sa vieille amie, la maréchale de Mirepoix, qui, malgré sa tête branlante, avait conservé toute la gaieté et tout l'entrain de la jeunesse. Le duc ne manqua pas une si belle occasion de lui faire la cour dans une galante épître.
1796. A madame de Mirepoix.
En m'apprêtant au grand voyage Qu'annoncent mes quatre-vingts ans, De mes plus secrets sentiments Je vous offre un dernier hommage.
Du repentir, du désespoir
J'ignore la cruelle atteinte,
Je passerai le fleuve noir
Sans remords et sans nulle crainte.
Je verrai Minos sans effroi ; Qu'a-t-il à reprendre en ma vie ?
La vertu fut ma seule loi.
Être aimé fut ma seule envie.
1. Le duc avait envoyé ses fables au prince Henri, qui écrit à M. de Sabran. « Je préfère à vous parler des fables. Le duc de Nivernais m'a écrit en me les envoyant et j'en ai pleuré de joie. Elles sont dignes de son cœur et de son esprit, on y reconnaît l'homme qui a fait l'étude du cœur humain, qui a été employé dans les affaires sérieuses pendant une partie de sa vie, et qui a autant médité sur l'utilité des maximes pour les personnes en place, que sur celles pour corriger les vices communs à la foule des hommes. »
Sous un ciel à jamais serein, Citoyen des Cliamps-Élysées, Je partagerai le destin Promis aux âmes fortunées.
Partout ce séjour enchanté Offre un bonheur toujours facile; Tout ce qui n'est pas volupté Est inconnu dans cet asile.
Mais hélas! le séjour si doux, Comment peut-ii me satisfaire ?
Rien ne m'y manquera que vous.
Et sans vous rien ne peut me plaire.
Les belles, les héros, les rois, Hôtes de cette heureuse rive.
Verront pour la première fois Une ombre inquiète et plaintive.
Chacun d'eux me demandera D'où vient ma tristesse profonde.
Et chacun la partagera Quand on vous saura dans le monde.
Pendant que Nivernais écrivait ces jolis vers, il ne négligeait point le soin de ses affaires et se défendait de son mieux contre les exigences inouïes des receveurs d'impôts et contre l'exagération des taxes à lui imposées car il était réellement la vache à lait du XP arrondissement. En voici un exemple choisi dans le nombre : les sommes sont effrayantes !
4i8 LE DUC DE NIVERNAIS.
a 15 mars 1797.
Requête aux ciloijens composant le département de la Seine.
» Louis-Jules Barbon Mancini-Nivernais demeurant à Paris, rue de Tournon, section du Luxembourg,
» Expose qu'il se trouve encore obligé de recourir à la justice du département pour faire cesser la demande exorbitante que lui fait le receveur des impositions de son arrondissement d'une somme de vingt-deux mille six cent soixante -trois livres quatre sols en numéraire pour restant de son emprunt forcé, somme qu'il ne doit point et qu'il serait dans Timpossibilité de payer. Voir ci-joint l'avertissement.
» ...L'exposant se présente donc avec confiance pour obtenir non pas une modération de taxe, il l'a obtenue, mais le rejet des demandes multipliées qu'il plaît au percepteur de vouloir exiger, et que l'exposant n'est point dans le cas de payer.
» En effet, aussitôt que la loi du 1 9 frimaire fut votée, le citoyen Nivernais s'empressa d'y déférer et avant le 15 nivôse, il paya volontairement six mille livres représentées par six cent mille livres en assio:nats.
LE DUC DE NIVERNAIS. 4i9
» L'exposant ayant payé le maximum de la taxe se croyait parfaitement libéré lorsqu'au mois de prairial, an IV, il reçut un avertissement pour payer un supplément de cent vingt mille livres en promesse de mandat.
» Cette somme étant bien supérieure aux facultés de l'exposant, il se pourvoit en dégrèvement et néanmoins il commence à payer vingt mille livres à compte, la quittance de cette somme est du 1er messidor, an IV.
» Fait à Paris, le 27 ventôse, an V.
Voici ce que contenait l'avertissement :
Emprunt forcé.
Pour dix jours de retard des vingt mille
livres, payé à compte 2 000
Pour les quatre jours au cent du retard 800 Pour restant d'après la modération obtenue 6 830
Pour dix jours de retard 683
Pour cent quatre-vingt-quatre jours de relard des six mille huit cent trente livres montant par jour à soixantehuit livres six sols 12 350
Le département fit droit à la demande du citoyen Mancini-Nivernais et le receveur en fut pour les frais.
Pendant les derniers mois que Nivernais avait passés en prison, sa santé reçut de rudes atteintes et, depuis l'automne de 1797, elle allait s'afîaiblissant de jour en jour, ses amis inquiets écrivirent à madame de Brissac pour l'en avertir. Il ne lui était pas facile de rentrer en France sans bonne et due autorisation, car malgré tout elle avait été portée sur la liste des émigrés et n'avait pas encore obtenu sa radiation ; mais, sur l'avis qu'elle reçut, elle s'empressa d'écrire au général Bonaparte, commandant en chef l'armée d'Italie, pour le prier de lui faire accorder cette permission.
Bonaparte écrivit aussitôt au général Joubert :
Quartier général, Milan. 14 thermidor, an V (1" août 1797).
« Il y a à Yicence, citoyen Général, la veuve Brissac, fille du respectable Mancini-Nivernais; elle est hors de France depuis 1787; je ne vois point d'inconvénient à ce que vous lui donniez un passeport pour se rendre au quartier général, comme je lui en ferai donner un pour se rendre en France; je vous prie même, si l'occasion s'en présentait naturellement, de lui faire des honnêtetés. Son père, que vous connaissez peut-être de réputation, est un littérateur célèbre. »
Malheureusement lorsque madame de Brissac reçut en septembre les passeports désirés, elle tomba malade elle-même et ne put songer à effectuer son départ dans la mauvaise saison; son père lui-même lui écrivit pour la presser de ne point revenir avant le printemps, car malgré sa faiblesse et ses souffrances, il avait conservé toute sa présence d'esprit et sa sollicitude pour les siens et pour ses amis.
Il avait pour conseil et pour voisin le célèbre avocat Roy qui s'occupait de ses affaires avec beaucoup d'intérêt; il habitait près de l'hôtel de Nivernais et venait fort souvent le soir tenir compagnie à son aimable client. Accablé de besogne, Roy tomba assez gravement malade, et le duc lui écrivit le 17 février cette lettre charmante, que Roy a précieusement conservée et communiquée à M. Dupin ^ :
» 29 pluviôse an VI (17 février 1798).
« Ménagez-vous, je vous en conjure, mon cher voisin, et faites trêve au travail jusqu'à votre parfait rétablissement. Vous avez des amis qui
1. M. Dupin a écrit une notice intéressante et suivie de notes précieuses à consulter, nous avons puisé souvent à celte sourcQ des détails utiles.
VOUS suppléeront dans la besogne de vos affaires personnelles; et, quant à celles d'autrui, laissez-les dormir en dormant vous-même. Cicéron n'allait pas à la tribune quand il était enrhumé ; les centumvirs se passaient de Pline le Jeune quand il avait la goutte; et le maréchal de Saxe, qui avait une oppression de poitrine le jour de Fontenoy, n'a pas fait dix pas à cheval et n'en a pas moins gagné la bataille: après quoi, il a guéri de son hydropisie. Je ne sais pas ce que penseront vos clients, mais, pour moi, si j'avais actuellement une affaire à moi entre vos mains, j'aimerais mieux perdre mon procès que de vous y voir travailler.
» Ménagez -vous, mon voisin, je vous en conjure, et ne me répondez pas, mais aimez-moi et croyezmoi, etc. »
Lorsqu'il écrivait cette lettre, M. de Nivernais ne quittait déjà plus son lit ; des symptômes inquiétants vinrent se joindre à sa faiblesse et les amis préoccupés demandèrent à son médecin ordinaire, M. Caille aîné*, qui le soignait autant comme ami que comme client, s'il ne jugeait pas convenable de faire venir un de ses confrères en consultation ; le vieux duc, se doutant de ce qui
1. Le docteur Caille (aîné) demeurait à côté du duc, rue de Tournon, n" 1126. L'hôtel de Nivernais portait le numéro 1128.
se passait, appela son secrétaire auprès de son lit et lui dicta le billet suivant :
« 7 ventôse à midi (dimanche 27 février).
» Si ma maladie empire, mon cher ami, il vous passera peut-être par la tête d'appeler quelque consultation. J'ai voulu ce matin vous mettre à l'abri de faire cette fausse démarche et je vous prie de lire, comme mon testament moral, les petits vers ci-dessous:
Ne consultons poinl d'avocats,
Hippocrate ne viendrait pas
Je n'en veux point d'autre en ma cure
J'ai l'amitié, j"ai la nature.
Qui font bonne guerre au trépas,
Mais peut-être dame Nature
A déjà décidé mon cas?
Alors et sans changer d'allure
Je veux mourir entre vos bras. »
Après avoir dicté, le duc fatigué de cet effort s'endormit paisiblement jusqu'à six heures ; puis il ouvrit les yeux et voyant auprès de lui le docteur Caille, madame de Beauvau, madame de Mirepoix et quelques amis, il leur sourit faiblement et voulut leur tendre la main, mais une défaillance soudaine le fit retomber sur son oreiller, on entendit un léger soupir, tout était
fini; ce modèle accompli de l'ancienne cour venait de s'éteindre le sourire aux lèvres. Ainsi, cette grâce touchante, aimable et résignée, que la captivité même n'avait pu altérer, le suivit jusque dans la mort.