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CHAPITRE IV

Tout entière agitée maintenant par des factieux, la province n'offrait plus de sécurité aux voyageurs. Les Parisiens n'osaient s'y rendre pour leurs affaires. Les possesseurs de châteaux ou de domaines se demandaient avec inquiétude quel destin subissaient leurs terres et leurs fermiers. Des Réaux craignait d'apprendre l'incendie et le pillage du Plessis-Rideau. Déjà, sa belle-sœur, Mme de Lestang, déplorait que les bandes de M. le Prince eussent dévasté ses propriétés (1).

La capitale vivait aussi dans la terreur. M. le Prince y était venu, cherchant à recruter une armée. Aidé par le triste roi des Halles et vingt autres seigneurs encanaillés, il avait livré le combat du faubourg Saint-Antoine. A cette heure, il voulait contraindre la ville à se déclarer pour lui et provoquait une assemblée des notables. Jamais la situation n'était apparue si grave.

Des Réaux s'était enfermé dans sa maison, prêt à

(i) T. VII, 527.

résister par la force aux pillards. Mais le faubourg Saint-Germain, hors de la ville, demeurait calme. Mme des Réaux était de nouveau enceinte et, cette fois, ne songeait point à la danse.

Tout le jour Des Réaux occupait son temps à ranger ses papiers, à classer ses notes, à lire. Une profonde mélancolie l'étreignait. Les semaines qui venaient de s'écouler lui avaient apporté de pénibles nouvelles. Son vieil ami, Le Pailleur, était mort dans l'ermitage de Montfort où il s'était retiré après la disparition de la maréchale de Thémines (1). Le marquis de Rambouillet avait aussi quitté ce monde, laissant sa femme dans un grand embarras financier et si chagrine, dans son hôtel abandonné de tous, que rien, hors sa petite fille, ne paraissait plus la divertir (2). Montausier et Julie d'Angennes, fidèles au roi, la lui avaient confiée, en rejoignant leur gouvernement de Saintonge où, combattant ses anciens amis, La Rochefoucauld entre autres, le marquis venait d'être grièvement blessé (3).

Un autre homme, voisin de, Des Réaux au faubourg Saint-Germain, Nicolas Vauquelin, sieur des Yveteaux, était mort également, qui maintes fois l'avait amusé par ses extravagances. C'était un poète de l'ancienne cour. Il avait exercé, pendant quelques années, la charge de précepteur de Louis XIII. Libertin endurci, il avait longtemps mené bonne vie

(1) Mort en 1651. Des Réaux lui dut en partie les anecdotes des historiettes de Porchères-Laugier, du vicomte de Lavedan et de d'Hozier.

(2) Le marquis mourut le 26 février 1652. Sur cette mort, v. T. 11,482, 485.

(3) V. notre livre : Voiture et les années de gloire de l'Hôtel de Rambouillet, 1912, p. 409.

de débauche. Des Réaux évoquait le bonhomme, petit et sec, le visage étrangement déparé par des yeux vrillés « de cochon », toujours habillé à sa mode de chausses à bandes, d'un pourpoint en peau de senteur à manches de satin de la Chine, et portant au col une chaîne de paille. Combien de fois l'é tait-il allé rejoindre dans sa maison bizarrement ornée de festons et de lacs d'amour donnant sur un jardin délicieux où Ton parvenait par un souterrain ?

Le mythologie avait troublé sa cervelle au point que, dans ce jardin où Ninon de Lenclos venait parfois jouer du luth avec ses grâces de déesse, il obligeait la Du Puy, sa maîtresse, à se travestir en Syrinx ou en Daphné, la pourchassant tour à tour sous les déguisements de Pan ou d'Apollon (1).

Des Réaux avait assemblé tout un dossier sur cet original. Il le parcourait sans joie, lorsqu'un laquais

(l) T. I, 3H lui a consacré une historiette où il indique leur commerce. Il situe sa maison rue des Marais. Les actes confirment cette adresse et les faits d'ordre intime contés par notre chroniqueur. V .Déclaration par '-Nicolas Vauquelïn, sieur des Yveteaux, portant que l'acquisition par lui récemment faite d'une ferme, jardin et terres à Vareddes, près de Meaux, et au terroir de Meaux, a été et est au profit de Marguerite du Puy, sa filleule 12 décembre 1642 ; Contrat de mariage de Nicolas Vauquelin, seigneur des Rebours, et Marguerite du Puy en présence de Nicolas Vauquelin, sieur des Yveteaux, oncle du futur époux, 17 octobre 1644 ; Donation par Nicolas Vauquelïn, sieur des Yveteaux, à Hercule de Vauquelïn, sieur des Yveteaux, son neveu, de la terre et seigneurie de Sassy en Normandie, 21 décembre 1644 ; Accord entre Hercule Vauquelin, sieur des Yveteaux, maître des requêtes, et Nicolas Vauquelin, seigneur de Sacy et Marguerite du Puy, sa femme, au sujet de l'opposition formée par le dit Hercule tant à la publication des bans qu'à '.'insinuation du contrat du mariage des dits Nicolas Vauquelin, tt Marguerite du Puy, 27 décembre 1644. (A. N. Y. 182,1*° 363; 184, (oe 28, HO, 113). Dans un excellent travail : Etude sur la vie et les œuvres de Nicolas Vauquelin, seigneur des Yveteaux, mis au jour pendant l'impression de notre ouvrage, M. Georges Mongrédien a publié ces actes.

lui apporta une lettre d'Angleterre. A la suscription il reconnut l'écriture de son frère l'abbé. Il fut content d'avoir de ses nouvelles. Furieux de n'obtenir point de Mazarinl'évêché souhaité, l'académiste était un jour parti pour Londres on ne savait dans quel dessein. Par inquiétude, pensait Des Réaux. C'avait été une étrange sottise que de quitter une révolution pour tomber dans une autre, car Londres, à ce moment, était, comme Paris, en proie aux factions. Au moins à Paris, François Tallemant jouissait-il de ses aises! Il s'ennuyait d'ailleurs là-bas, comme partout. Son ressentiment s'étendait à toute la terre. On lui avait fait injustice. Il déclamait contre la cour, contre Mazarin, contre Ruvigny même, qu'il accusait de n'avoir travaillé, auprès du cardinal, que pour ses propres intérêts (1).

Des Réaux haussa les épaules. Si Ruvigny venait d'être nommé lieutenant général des armées du roi, il le devait à sa bravoure, à son mérite, à son loyalisme, non à de basses intrigues (2). Il avait servi l'abbé avec zèle, mais l'action de certains membres de la famille Tallemant avait gêné ses interventions. Toujours quand le Parlement envoyait au roi des députés chargés de lui présenter ses remontrances, Gédéon II était désigné par le vote de ses collègues. Encore ces temps derniers, Gédéon II avait fait partie de cette caravane qui, traversant les armées ennemies, était allée à Melun demander à Louis XIV le renvoi de Mazarin. Au retour, les ponts étant rompus, il était tombé avec son carrosse dans la Seine. Il n'avait pas volé cette baignade. Jamais Des Réaux

(2) 11 fut nommé le 10 juillet 1C52.

n'avait vu pareil étourdi, si satisfait de jouer un rôle dans la tragi-comédie de la Fronde. Après cela, le maître des requêtes s'étonnait, lui aussi, de n'obtenir point une intendance. Le roi, disait-on, gardait une rancune mortelle à tous les sujets qui obligeaient son front orgueilleux à se courber (1).

Des Réaux continua à ranger ses papiers en rêvant. Un cahier était égaré dans ses dossiers. Il l'ouvrit. Il contenait les poésies de La Sablière. Cette rencontre imprévue fit diverger sa songerie :

Heureusement, se dit-il, tous les membres de la famille ne se montraient pas, comme Gédéon II, férus de politique. Hors Nicolas, le financier, obligé par ses affaires de soutenir le parti de la cour, les Rambouillet s'en désintéressaient complètement. Ils poursuivaient leur carrière amoureuse. La Sablière, depuis son retour d'Italie, s'était laissé empaumer par Madeleine Boyer, femme de Nicolas Gotignon, sieur de Ghanvry, conseiller ou Parlement, rencontrée chez une gaillarde, Mme de Courcelles-Marguenat, femme d'un maître des comptes.

Bizarre intrigue. Elle n'avait fait de bruit qu'à son origine, étant encore toute innocente. Mme de Ghanvry n'avait pu en effet, s'empêcher de suivre à la promenade, dès qu'elle l'eut connu, La Sablière, « blondin de réputation ». Tout aussitôt averti, M. de Chanvry avait donné le fouet à sa femme. Les vaudevillistes, chantant cet exploit de mari jaloux, avaient mis dans la bouche de la patiente cette forte promesse :

Jusques à cette heure Tu n'es pas cocu,

(I) Dubuisson-Aubenay : 11,240; T. VI, 253.

Mais tu le seras, je meure !

Mon — vengera mon —

Puis tout avait semblé s'apaiser. Ghanvry, considérant la leçon comme profitable, s'était endormi sur ses deux oreilles. Les amants ne se voyaient jamais en public. Mœe des Réaux s'étonna cependant que son frère restât des années entières sans la venir visiter. Quand elle le rencontrait chez son père, il s'empêtrait en des explications embarrassées. Enfin par le vieux financier, confident de La Sablière, on eut le mot de l'énigme.

Mme de Ghanvry était jalouse deMme des Réaux (i), dont la beauté éclipsait son attrait de petite brune piquante. La Sablière lui ayant parlé de sa sœur avec une tendresse trop ardente, elle lui avait défendu de lavoir. En échange dece vrai sacrifice, il jouissait de la dame. 11 avait loué une maison contiguë à la sienne dans cette rue de Vaugirard située tout au fond de la paroisse Saint-Sulpice. Par un trou pratiqué avec adresse, il descendait dans une grande armoire scellée à la muraille et dont Mme de Ghanvry conservait la clef, pour préserver, disait-elle, du vol des laquais, ses succulentes confitures. Ainsi, toutes les nuits, sans crainte des racontars, la bonne dame se vengeait avec délices du traitement barbare imposé par son mari (2).

Pendant ce temps, un frère cadet de La Sablière, Henri, sieur de Ghavannes, dans la même paroisse

(1) « Une des plus belles femmes de Paris », écrit encore (V. 394) Des Uéaux de sa femme.

[2) T. V, 394. Cette aventure de La Sablière ne figure pas à la table des Historiettes.

Saint-Sulpice, rue du Vieux-Colombier, tentait de le remplacer dans les bonnes grâces de Mme de Gondran (1). Mais il n'y parvenait guère. Ce bon garçon n'offrait pas un ragoût suffisant à la délurée. Elle s'en moquait avec quelques autres matois, l'obligeant à avaler, pour l'amour d'elle, du chicotin, pulpe amère de la courge sauvage.

Des Réaux se souvenait avec regret de cette charmante Lolo dont il baisait galamment les mains au temps de son adolescence. Combien elle avait changé! Seuls les Bigot, ses parents, ces gens si nombreux, si cérémonieux, si visionnaires que l'abbé Tallemant avait surnommé leur famille « la maison d'Autriche », l'admiraient encore. Hélas! elle n'était guère admirable. Tous les vices semblaient à cette heure assemblés en elle. Contre l'assaut des galants enfiévrés, Gondran avait longtemps lutté, jetant à la porte les plus insolents. Puis il avait abandonné la partie, noyant dans le vin sa jalousie. On disait qu'à cette heure, incommodé par des dépenses excessives, il acceptait les cadeaux.

Sa maison était pareille à un bouge. La Sablière y conduisait tous les fous qu'il rencontrait en chemin. N'ayant pu faire d'Hercule de Lacger, sieur de Massuguiez, qui le suppliait de l'introduire chez Ninon (2), un amant de la demoiselle, il l'amena chez Mme de Gondran. Mais ce Gascon, malgré son astuce, ne fut

(1) Mme de Gondran paraît avoir habité le faubourg Saint-Germain, par. Saint-Sulpice, non loin de Des Réaux. Elle y habitait encore le 6 mai 1671, vingt ans après la mort de son mari, comme en témoigne une donation d'elie et d'Augustin Galland, seigneur de Frières, son iils, à Anne Barbier, leur servante, d'une rente viagère de 200 livres tournois (A. N. Y. 224, f° 104).

(2) B. N. ms. n° 19145, p. 121 v°, Epitre de Lacger à La Sablière. V. aussi, p. 146.

pas de taille à combattre dans cette lice et faillit recevoir frottée de bâton.

Les coquets qui se disputaient la belle étaient, en effet, gens peu enclins à la patience. L'abbé de Romilly la tâtait en public et, sans vergogne, quand elle lui montrait quelque froideur, il lui reprochait ouvertement ses présents de points de Gênes et de jupes. Aux comédies scandaleuses avait succédé, comme on pouvait s'y attendre, la tragédie. Le marquis de Sévigné avait pénétré à l'hôtel de Gondran à l'instant où le chevalier d'Àlbret y attendait son tour de félicité. Les deux badins tout de suite se haïrent. Plus souple, plus séduisant, plus habile, Sévigné l'emporta et railla son rival. L'autre le provoqua. Ils se battirent. Sévigné fut tué (1).

Des Réaux plaignait la veuve, cette charmante Sévigné que, personnellement, il eût cent fois préférée, pour son esprit, ses mille qualités, à cette Gondran transformée en maritorne par trop de débauches et de goinfreries. Tandis que la veuve cachait son chagrin dans l'ombre, l'autre continuait, tranquille et souriante, son désordre. Elle s'adonnait maintenant au vin. Elle devenait grossière. Un jour, reçue chez Mme d'Ombreval, elle donna « un grand coup de cul dans le derrière de M. d'Ombreval », avocat généra! à la cour des aides, disant :

— ïl faut bien faire connaissance!

Le marquis de La Case, à cette heure, était son amant et l'on voyait autour d'elle toutes sortes de femmes étranges, comme Mllc de Pons, fille de la reine, illustrée par ses dissipations, ou comme Mme de Souplicourt,

(l) T. V, 472 et s. Conrart : Mémoires, édit. Michaud et Ponjoulat, 1838. p. 592 et s., confirme Tallemant.

<( la dame à la couleuvre », une folle que l'abbé de Romilly montrait comme sa dernière conquête (1).

Sur Mme de Gondran, Des Réaux pouvait écrire un volume énorme. Ils se demandait si tant d'ignominies valaient la peine d'être conservées. 11 partageait l'avis de Gonrart : une telle femelle déshonorait le parti protestant.

Il passa ainsi plusieurs mois, remuant les souvenirs, paperassant avec ennui, allant de temps à autre aux nouvelles. Il s'indigna quand il apprit le massacre des notables à l'Hôtel de Ville. Il exécra M. le Prince d'avoir livré Paris au pillage et à l'anarchie.

Heureusement la lassitude du désordre avait gagné la bourgeoisie et le peuple. Bientôt M. le Prince était contraint, par son impopularité, à gagner les Flandres. Le Parlement convia le roi à rentrer dans la ville où la multitude le reçut avec des transports de joie.

Impitoyable, la répression commença. Retz, devenu cardinal, confiant dans son caractère sacré, était demeuré paisible dans son cloître Notre-Dame. On l'y arrêta et on l'enferma au donjon de Vincennes.

(l) Le contrat de mariage de Françoise de Tourville, veuve de François de Saint-Blémont, seigneur de Souplicourt, demeurant au château de Souplicourt, près Amiens, et de René de Lailher, en date du 14 février 1656, découvert par nous (A. N. Y. 212, f° 55 v°), nous a permis d'identifier cette personne inconnue de Monmerqué et de voir que plusieurs faits de son historiette sont exacts. Sur Mme de Gondran, V. V, 469 et s. Nicolas Bigot, sieur de La Honville, ne rompit point avec sa fille, malgré les débauches de celleci. Son affection était aveugle. Il la chargeait parfois de ses affaires. {B. N. Mélanges Colbert, t. 116. f° 37, Nicolas Bigot à Colbert, 2 juin 1663). Gondran mourut en 1653. Après sa mort, sa femme vaqua elle-même a ses opérations financières. V. Transaction entre Charlotte Bigot, veuve de Thomas Galand, sieur de Gondran, et Jean André, procureur de Jean-Antoine Thomas, in mai 1658 [M. A. de M* Le Semelier. E. A. de M* Bossy.

Les magistrats, coupables d'avoir mené la bataille contre l'autorité royale, furent destitués. Gondé fut condamné à mort, Gaston d'Orléans exilé à Blois. Mademoiselle et toutes les brouillonnes durent fuir le théâtre de leur politique galante. Après quelques mois de disparition volontaire, Mazarin, rappelé par Louis XIV, était rentré à Paris triomphant.

On respirait. La sérénité succédait à l'inquiétude. Comme si Mme des Réaux souhaitait donner à son mari la certitude qu'il pouvait désormais reprendre le cours de sa vie normale, elle mit au monde une seconde petite fille (1). Des Réaux voulut baptiser cette petite fille sous le nom d'Angélique, en souvenir peut-être de cette cousine aimée dans son enfance et gai reposait dans le cimetière voisin des Saints-Pères.

Sa double maternité assagissait Mme des Réaux. Elle entrait dans sa vingtième année, ayant déjà savouré tous les plaisirs de la vie, soucieuse d'ordre et d'honnêteté. Elle refrénait maintenant d'elle-même sa coquetterie naturelle. Des Réaux retirait d'elle toutes les satisfactions de l'esprit et du cœur. De plus en plus son choix le ravissait. Contempler sa femme lui procurait un plaisir toujours renouvelé. Aucune autre n'était plus belle.

Sans doute lui avait-il confié son intention d'écrire quelques mémoires et d'en prendre la matière parmi les compagnies qu'ils fréquentaient d'ordinaire. Elle ne s'étonnait donc nullement, connaissant au surplus, son goût de la conversation et son amour de la litté-

(1) Date de naissance inconnue. Elle fut baptisée le rr décembre 1652. Parrain : Nicolas Bambouillet ; marraine : Marie Rambouillet, femme de Pierre Tallemant, grand-père et grand' mère. Bïbl. de la Société de l'hist. du protest, français. Manuscrits, Etat-civil de Paris, art. Tallemant; Jal : op. cit., art. Tallemant.

rature, qu'il la laissât parfois seule au logis. Se sachant aimée, elle ne demandait pas davantage.

Les événements n'avaient pas permis jusqu'àl'heure à Des Réaux de parcourir cette paroisse Saint-Sulpice où il avait installé son ménage. C'était une des plue riches parmi celles qui s'étaient fondées hors les murs de Paris. Longtemps, dans le passé, surnommée la « petite Genève », elle avait été un fief des protestants. Maintenant les catholiques paraissaient y dominer. Le curé Jean-Jacques Olier y faisait une intense propagande, y bâtissant une énorme église, agrandissant le séminaire où il formait des prêtres fanatiques à son exemple (1). L'abbé de Saint-Germaindes-Prés, Henry de Bourbon, duc de Verneuil, ne le secondait guère dans ses desseins pieux. Ce coquet, amateur de femmes, de tableaux et de chiens, dirigeait son abbaye avec plus d'ardeur pour les revenus que pour les devoirs d'église ; mais il déléguait les pouvoirs de sa juridiction ecclésiastique à un fripon, le capitaine Beausoleil, son bailli (2) et à un singulier satirique, Antoine Furetière, son procureur fiscal. Le premier, dont les femmes du faubourg connaissaient

(l) Les documents originaux sur Jean-Jacques Olier étant rares, nous signalons l'importante pièce suivante : Déclaration de Jean- Jacques Olier, curé de Saint-Sulpice, demeurant au presbytère de Saint-Sulpice, d'Antoine Ragné du Poussé, prêtre, docteur en théologie, demeurant au séminaire de Saint- Suivie e et d'Antoine Damiens, prêtre, demeurant en la communauté des prêtres habitués de Saint-Sulpice, relative à l'acquisition par eux faite d'une grande maison, d'un jardin et de deux petites maisons à Saint-Germain-des-Prés, vis-à-vis la rue Saint-Sulpice et en la rue du Vieux-Colombier pour le Séminaire de Saint- Sulpice, 18 avril 1649 (A. N. Y. 186, f»> 458 v°).

(2, T. chaque fois qu'il en parle, l'appelle « un fripon ». V. V, 7; VI, 41, 42,489. Charpentier : Dialogue de M. D[espréaux] de l'Académie françoise, et de M. L[e] M[aistre], advocat en Parlement, nous révèle les noms du bailli et du procureur fiscal. Des Réaux dut connaître Furetière au faubourg.

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la vigueur au déduit, assistait volontiers le curé en condamnant comme un sourd, sans écouter tes parties.

Si les huguenots enduraient souvent la malveillance de Jean-Jacques Olier, ils achetaient par contre aisément la conscience vénale du bailli (1). Ils formaient encore, malgré les persécutions de l'un et les violences de l'autre, des groupes importants dans la paroisse. Rue Princesse, la maison de Charles Drelincourt, le ministre les réunissait souvent (2). Des Réaux allait y entendre les prônes que faisait le vieux controversiste avec son terrible accent de province. On y bavardait fort. Là, comme au Temple, le jeune écouteur recueillait des anecdotes sur les religionnaires illustres, les morts même, Gaspard III de Coligny, duc de Chatillon et Anne de Polignac sa femme, entre autres, dont l'histoire lui paraissait digne d'être conservée.

Parfois le vieux maréchal de La Force, tout chevrotant, y montrait son visage ridé. Des Réaux l'avait rencontré jadis, au temps où, octogénaire déjà, il s'efforçait de conquérir Mme d'Harambure. Il se demandait toujours si le barbon ne venait point dans ces assemblées pour y chercher femme nouvelle, après en avoir enterré trois. Sans emploi maintenant, l'âge lui défendant de courre le cerf, le duc voyait

(1) Sur J.-J. Olier, V. ttayle : Dictionnaire, art. Auberlin.

(2) Charles Drelincourt paraît avoir toujours habité la paroisse Saint-Sulpice. Son contrat de mariage avec Marguerite Baulduc, en présence de Jean Mestrezat, ministre, daté du 6 avril 1623, lui assigne, comme demeure, une maison de la rue des Marais. Une donation faite par lui et Marguerite Baulduc à Henri Drelincourt, ministre, leur lils, d'une rente de 66 livres et d'une somme de 4.800 livres, en date du 23 octobre 4663, lui attribue, comme adresse, la rue Princesse (A. N. Y. 163, f° 382v° ;204, f* \W).

dans le mariage le seul recours contre l'ennui. On disait que maintes pécores, pour jouir du tabouret à la cour, lui avaient offert de l'épouser.

Pendant les derniers soubresauts de la Fronde, il s'était déclaré pour M. le Prince. Le beau guerrier ! pensait Des Réaux, le regardant avec curiosité. Il ne pouvait plus monter à cheval. Personne n'avait aussi peu que lui «l'air du monde ». En sonjargon, il disait : <( ils allarent, ils mangearent, ils frapparent » (1).

Il commençait à radoter et fatiguait vite Des Réaux. Quand celui-ci avait tiré de lui quelques histoires du temps d'Henri IVe, il quittait la morose maison de M. Drelincourt. Parfois, cherchant fortune, le nez au vent, il rencontrait quelque goguenard du Palais d'Orléans, venu en mission à Paris et qui le menait rue de Vaugirard, à l'extrémité de la paroisse. Là, la Fronde avait fait de grands ravages. Gaston d'Orléans exilé vivait au château de Blois. C'était grand dommage. Seule la présence de ce prince parvenait, jadis, à animer ce quartier maussade. Le chapeau sur l'oreille, les mains dans les poches, sifflant toujours quelque air à la mode, il conduisait vers la joie une bande de furieux épicuriens dont les bourgeois redoutaient les prouesses.

« L'esprit page » dominait ensonpalais. Quiconque y jouissait d'un peu de cervelle n'y pouvait subsister

(l) T. a consacré une historiette au duc de la Force et une autre aux Chatillon. Ces derniers, morts, le mari en 1646, la femme en 1651, habitaient rue du Four, par.Saint-Sulpice (A. N. Y. 185, f° 93). Isabelle-Angélique de Montmorency, duch. de Chatillon leur belle-fille, habitait « près la Charité », par. Saint-Sulpice (A. N. Y. 180, 1° 398 v°). T. en parle de-ci, de-la. Le marquis de Langey, autre huguenot auquel Des Réaux porta une attention particulière, marié en 1653 à Marie de Saint-Simon (contrat du lsr février, A. N. F. 189, f° 453 vf,j habitait rue de Seine, même paroisse.

huit jours. Pour rire plutôt que par ambition personnelle, Monsieur avait sans cesse comploté la ruine de l'Etat. Ses officiers semblaient choisis parmi les hôtes des Petites-Maisons. Des Réaux se souvenait de quelques-uns d'entre eux, de Clinchamp notamment, un fripon que Gaston aida, sachant qu'il lui escroquerait tout son bien, à empaumer une riche héritière; de Patrix aussi, bon poète et bouche friande; de Sauvage surtout, le plus étonnant farceur qui ait jamais paru sur ce théâtre de la bouffonnerie (1).

Rue Neuve Saint-Lambert en face du palais d'Orléans, l'Hôtel de Gondé avait aussi perdu son animation d'autrefois. Mme la Princesse douairière, dont la vie avait été embaumée par tant d'amoureuses intrigues, était morte pendant la Fronde. Mme la Princesse la jeune végétait on ne savait dans quel château de province, élevant son fils Henri-Jules et quasi sans nouvelles de son mari combattant maintenant la France au profit des Espagnols (2).

Seul dans ce coin de Paris, le petit Luxembourg conservait un peu de vie. Mme d'Aiguillon y logeait en compagnie de Mmedu Vigean qui, pour l'amour d'elle, s'était faite, quittant mari et enfants, son intendante, sa secrétaire, sa garde-malade. On médisait fort sur

(1) T. a consacré des historiettes à Gaston d'Orléans, à Sauvage, à Clinchamp. 11 parle de Patrix dont il conservait les vers dans ses manuscrits (B. L. R. ms. n° 673, f° 7, 136 v°). Gomboust marque sur son Plan la situation de l'Hôtel d'Orléans, rue de Vaugirard. Patrix y habitait. Il possédait, rue des Fossés, par. Saint-Sulpice, une maison dont il fit don, le 19 février 1664, à son fils Pierre (A. N. Y. 205, f» 93).

(2) T. a consacré une historiette à Mm° la Princesse douairière, «onnue par lui à l'Hôtel de Rambouillet. Il eut lintention d'en écrire une sur M1"6 de Longueville, mais ne le fit point. D'autres historiettes (Chevalier de Boquelaure, Liance, etc.) proviennent du milieu Condé.

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l'intimité des deux femmes. Les vaudevillistes n'avaient pas pardonné à la duchesse d'avoir, avec une violence d'amoureuse, soutenu les intérêts de son oncle le cardinal de Richelieu. Ils vilipendaient encore cette recluse adonnée maintenant aux œuvres pies, avide de biens temporels, soutenant contre les Gondé un terrible procès où l'invective remplaçait l'argumentation (1).

Des Réaux ne la rencontrait presque plus à l'Hôtel de Rambouillet que Mme du Vigean avait aussi déserté, oubliant les douces liaisons de jadis, tout un passé charmant de bavardages et de rires. Il n'osait se risquer dans sa retraite pleine de moines et d'abbés. Boisrobert d'ailleurs l'en avait dissuadé. Elle laissait les profanes prendre racine dan? son antichambre et les recevait d'un air bougon qui déconcertait les plus audacieux.

La paroisse surabondait de ces dévotes à qui l'âge avait rendu l'austérité. Elles étaient maintenant toutes à Dieu, les hommes ne voulant plus d'elles. Par des donations aux monastères et aux hôpitaux, elles pensaient racheter les erreurs de leur existence trop galante. L'une d'elles intéressait surtout Des Réaux. Elle se nommait d'un nom bien approprié à la créature, la comtesse de Vertus. Elle était sa voisine, rue du Bac. 11 la voyait passer toute modeste main-

(1) T. a longuement parié de M«>e d'Aiguillon et de Mme du Vigean connues à l'Hôtel de Rambouillet. Le petit Luxembourg, rue de Vaugirard, paroisse Saint-Sulpice, avait été donné, par acte du 28 juin 1627, au cardinal de Richelieu par Marie de Médicis. Richelieu, à son tour, le 25 avril 1639, en lit don à sa nièce, (A. JV. Y. 167, î° 234 v° ; 179, 1° 306). M"16 du Vigean, comme paraît le préciser Taliemant, devait l'habiter avec la duchesse. Une donation pieuse, faite par elle à l'hôpital général de Paris, le 23 août 1657, donne son adresse rue de Vaugirard (A. N. Y. 194, t<> 396).

tenant, sous son voile de veuve. Mais par Bautru et par quelques autres de ses amants, il connaissait ses aventures. Pibrac, le faiseur de quatrains, dans les temps anciens, lui avait ironiquement écrit :

Qui te pourrait, Vertus, voir toute nue...

Beaucoup avaient goûté ce plaisir rêvé par le poète, bien que le comte de Vertus eût fait assassiner l'un d'eux pour éloigner les convoitises des autres. A cette heure, elle écrivait, pour se donner quelque lustre d'esprit, des lettres et les répandait dans la société. C'étaient, affirmait-on, copies de celles que ses amants lui avaient adressées. Mme de Montbazon, sa fille, tenait d'elle son ardeur aux exploits d'alcôve ; mais leurs chiens ne chassaient pas ensemble. La vieille retraitée jalousait la coquette en activité d'amour. Celle-ci, Des Réaux la connaissait depuis longtemps. Maintes fois, pendant la Fronde, il l'avait retrouvée, solide et belle comme Pallas-Athéné, chez son voisin le président Tambonneau. Le roi l'avait aussi exilée (1). Le roi, disaient avec accablement les blondins, supprimant délibérément la galanterie, avait chassé toutes les beautés.

Mais Des Réaux savait bien que toutes les beautés sages vivaient encore coitementdans leurs demeures» Il en trouvait la preuve en regagnant son domicile au soir de ses promenades à travers la paroisse. Mme des Réaux l'y accueillait toujours avec son doux

(l) T. IV, 452 et s., a consacré des historiettes à tout le groupe des Vertus et des Montbazin. La comtesse de Vertus a successivement habité la rue du Bac et la rue Saint-Dominique, par. Saint- Sulpice. Sur ses adresses et ses donations pieuses, Y.A.N. Y. 188, f«' 121, 150, 225; 189, f" 91, 96 V; 190, f° 301 V° ; 191, f°« 38,106,150; 192, f' 390 V\

sourire. La petite Anne-Elisabeth des Réaux, maintenant âgée de cinq ans, babillait comme un oiseau et s'installait sur les genoux de son père pour le caresser de ses mains minuscules.

Un soir, Des Réaux, en rentrant, l'aperçut juchée sur les épaules de Gédéon II Tallemant et jouant au cheval de bataille. Le maître des requêtes et sa femme étaient venus faire leurs adieux à leurs cousins. Ils préparaient leur départ. Mazarin avait consenti, non sans hésitation, à leur donner l'intendance du Languedoc. Renseigné dans son exil par ses suppôts, il ne pardonnait pas à Gédéon II de l'avoir traité d'escroc. Mais enfin, par l'entremise de Lionne, la paix s'était faite. Le roi agréait le choix du ministre.

Les deux époux n'emmenaient pas leurs enfants. Ils les laissaient en pension à des personnes qui en prendraient soin. Gédéon II ne cachait pas sa joie de reparaître en représentant du roi dans cette province où jadis, simple conseiller à la cour des Aides de Montpellier, il avait suscité, par ses galanteries et son luxe, l'admiration publique. Il énumérait ses achats. Sa Majesté aurait en lui un agent digne de la couronne. Il s'en allait, en effet, comme un héros de roman, avec « un train de Jean de Paris » (1).

Avant de venir jusqu'au lointain quartier du Préaux-Clercs, il était passé rue des Fossés-Montmartre, chez Pierre Tallemant. Le vieux financier justement se disposait à convoquer Des Réaux auquel il avait quelques communications à faire. Gédéon II s'était chargé de la commission.

Après quelques fanfaronnades, celui-ci regagna,

•i) T. VI, 253.

tout épanoui, son carrosse. Des Réaux regardait avec mélancolie le véhicule s'éloigner. Son cousin, pensaitil, renouvellerait, par ostentation, ses folies dans cette province où il se rendait si joyeusement. Il en reviendrait définitivement ruiné.

Il se demanda quelle raison déterminait son père à l'appeler auprès de lui. Gela l'inquiéta. Le lendemain, dès le petit matin, il se fit conduire rue des Fossés- Montmartre. Dès l'antichambre, il rencontra l'abbé Tallemant, le visage renfrogné. Il crut qu'un malheur était survenu dans la maison. Il l'interrogea. L'abbé était rentré d'Angleterre depuis quelques jours, sur les indications de Ruvigny. Profitant des bonnes dispositions de la cour, rappelant que l'académiste avait sans cesse soutenu son parti, le marquis avait obtenu de Mazarin pour son beau-frère le prieuré vacant de Saint-Irénée de Lyon. C'était un bon bénéfice de douze cents écus de rente. Tout autre eût été enchanté de l'aubaine. L'abbé pestait contre le donateur et contre le solliciteur. Il voulait un évèché, non un prieuré. On lui avait encore joué un mauvais tour (1).

Des Réaux tenta de lui préciser quel avantage inespéré il tirait de la bonne volonté de Ruvigny. Ce fut peine perdue. Il n'insista pas. Il avait hâte de rejoindre son père. Le vieux le reçut avec quelque solennité. Il n'avait point de graves nouvelles à lui apprendre. La Fronde avait compromis les affaires de la banque. Il se trouvait gêné. Ayant pris engagement d'honneur

(1) T. VI, 318. Le passage est assez confus. L'abbé, d'après un Factum cité ci-dessous, dut avoir ce prieuré vers 1653. La Gallia ehristiana, 1751, IX, 501, donne des renseignements sur les bénéfices de l'abbé, mais ne parle pas de ce prieuré.

de prêter cinquante mille écus au duc de Navailles, il les avait empruntés à l'abbé Tallemant, lui donnant, en échange, un titre de rente auquel il avait bientôt substitué un intérêt d'un sol sur les six sols lui appartenant dans les bénéfices de la maison Tallemant (1). Mais l'abbé manifestait quelque impatience. Il n'entendait rien aux affaires et ne voulait pas y être mêlé (2). En conséquence, pour racheter son intérêt d'un sol, Pierre Tallemant était décidé à vendre des propriétés lointaines gérées avec difficulté, en particulier la terre des Réaux, perdue en Bourbonnais, entre Néris-les-Bains et Montluçon et une autre terre située à Aiguës-Mortes, près Bautiran, eti Guyenne (3). Des acquéreurs sérieux se présentaient:

(1) B. N. Thoisy, 221, f° 400, Factum pour M*° François Tallemant, conseiller- aumosnier ordinaire du Roy et prieur de Saint-Irénée de Lyon,.. S. D. Cette rente était établie sur les biens d'une D1U de La Coste. Le transport de rente de Pierre à François Tallemant, en date du 2 janvier 1652, dressé par Le Gat et Le Semelier, n'existe plus dans l'étude Bossy. La vente d'un sol en 6 sols fut faite par sous-seing privé en date du 2 janvier 1652. {Inventaire après décès des Mens de Pierre Tallemant précité) Les affaires de la banque nécessitèrent, à cette époque, les actes suivants : Quittance par P. Tallemant, 18 janvier 1652 {B. L. R. ms. n° 675, f° îo) ; Accord entre P. Tallemant et autres créanciers de Marc de Canthize; Convention entre P. Tallemant, N. Rambouillet et François Le Comte, avril 1652; Déclaration par Claude Cartier et Daniel Ferry à P. Tallemant; Déclaration par Auguste David à P. Tallemant, mars 1653; Quittance par P. Tallemant à Claude Lelet {?); Quittance par P. Tallemant à François Sercadol; Main-levée par P. Tallemant à Marie de Vérigny, mai 1653 Etude Bossy). V. aussi Reconnaissance de dépôt de fonds par P. Tallemant à Jean Marcadé, 28 novembre 1653 [B. L. R. ms. n° 675, f» 11).

(2) On le voit cependant, en février 1653, passer un bail a Jehan Daguenez [M. A. de M0 Le Semelier. E. A. de M* Bossij).

(3) Le contrat de vente de la terre des Réaux, en date du 20 août 1653 [M. A. de M* Rillard. E. A. de M6 Paul Ro bine au), nous apprend que cette terre était affermée à Claude Le Bouyx, marchand tanneur à Montluçon. En avril 1651, Pierre et Paul Tallemant donnent quittance d'un fermage à ce quidam (M. A. de M* Le Semelier. E. A. de M Bossy). Le 1er mai 1651, Pierre

Guillaume de Saint-Mesmin, receveur des tailles à Montluçon,pour la terre des Réaux (1), Géraud Salles, bourgeois bordelais, pour la terre d'Aigues-Mortes (2). îl avait cru devoir en prévenir Des Réaux qui tenait son surnom de la première de ces terres.

Evidemment cette question intéressait au plus haut point le j «une homme. On ne le connaissait guère que sous le surnom de Des Réaux. Maintenant seigneur du Plessis-Rideau, il n'avait pas voulu s'attribuer publiquement ce titre. Il ne serait donc, la vente faite, ni seigneur du Plessis-Rideau, ni sieur Des Réaux. ïl fallait se prémunir au plus vite pour que la société ne se gaussât point de cet homme dénué au point de n'avoir plus de nom.

Il s'en alla consulter Patru. Cette situation paradoxale amusa beaucoup l'avocat; mais enfin, il donna à son ami les moyens d'en sortir. Le plus simpleconsistait à obtenir du roi qu'il changeât le nom du Plessis-Rideau en celui de Des Réaux. Mieux valait débaptiser un fief qu'un homme. Moyennant finances, le roi ordonnerait à son chancelier d'opérer la substitution.

Tout de suite, Des Réaux présenta une supplique au roi. Le souverain n'avait aucune raison de contra-

Tallemant père renouvelle le bail de son fermier. Cet acte, porté au répertoire de l'étude Bossy, a disparu du minutier. Le contrat susdit le mentionne également.

(1) Guillaume de Saint-Mesmin devint vice-sénéchal du Bourbonnais. A. N. XU 5914, f° 185.

(2) Inventaire après décès des Mens de Pierre Tallemant précité. Contrat de vente passé devant Bataille, notaire à Bordeaux, le 20 septembre 1653, par procuration de P. Tallemant au sieur Pujos, dune métairie sise en la paroisse d'Aigues-Mortes, près de Beautiran, appelée a Lassan [ou à Lussan] avec tout ce qui en dépend, au sieur Géraud Salles, bourgeois de Bordeaux, pour la somme de 6.000 livres payables dans trois ans lors prochains.

rier son sujet. Eu juin 1653, il lui accordait satisfaction (1). Dès lors Pierre Tallemant put vendre la terre des Réaux. Il s'entendit aussitôt avec Guillaume de Saint-Mosmin. Le 20 août 1653 cette terre quittait pour toujours la famille (2).

Mais si la famille était diminuée dans le domaine matériel, elle accroissait, par contre, sa puissance dans le domaine moral, car, vers ce temps, Louis XIV, lui conférait un inestimable honneur. Ne voulant pas élever un protestant à la dignité de maréchal de France, il nommait Ruvigny, en remplacement du marquis d'Arzilliers, mort récemment, député général des Églises réformées. Peut-être outrepassait-il ses droits en imposant son choix aux huguenots dont le marquis devenait ainsi l'intermédiaire obligatoire auprès du trône. Ruvigny acceptait la lourle charge dans un esprit de fidélité à la couronne, moins aussi avec la volonté expresse de lutter énergiquement pour le salut de la Réforme (3).

(1) A. N. X1a 8558, f°235 v°. Monmerqué a publié cette pièce dans Historiettes, VIII, 27.

(2) Contrat de vente de la terre des Réaux précité. Dans notre premier volume (p. 46), nous avons donné des renseignements sur la situation et la contenance de cette terre. Le contrat stipule que l'acquéreur entrera en jouissance à la « feste de la Saint- Jean-Baptiste prochain ». Le vendeur se réserve le bétail existant dans la propriété à cette date. Conditions de vente : 12.000 livres, dont 2.000 comptant; 4.000 le jour de l'entrée en jouissance de l'acquéreur et remise, en échange, des titres de propriété 0.000 livres garanties par un titre de rente de 300 livres que l'acquéreur pourra racheter en quatre quartiers moyennant intérêts au denier vingt. P. Tallemant prévoit, dans le contrat, la rupture du bail de son fermier. Saint-Mesmin régla les 4.000 livres à Ja Saint-Jean-Baptiste 1654. Le 7 février 1080, P. Tallemant, sieur de Boisneau, son père étant mort, rendit à Saint-Mesmin sa rente de 300 livres, moyennant une somme de 6.185 livres. (Etude Paul Robineau.)

(3) Gàltier de Larroque : op. cit., p. 75, a publié les lettres patentes du 16 août 1653 et la lettre de Ruvigny aux Consistoires du 22 août 1653. V. aussi, O. Douen : op. cit., I, 200.

Les Consistoires accueillirent favorablement cette nomination. Des Réaux, ayant depuis longtemps reconnu la haute valeur de son beau-frère, ne s'étonna point de sa fortune. Il s'en réjouit. Il alla féliciter l'officier. Puis il retourna à ses occupations de curieux. Or, celles-ci, par leur caractère particulier, concordaient assez mal avec les dignités d'ordre politique et religieux dont la famille venait d'être investie.

Des Réaux suivait, en effet, assidûment les prêches d'un moine augustin, le petit père André. Quiconque, dans le parti huguenot, l'eût vu fréquenter les églises de la paroisse Saint-Sulpice, n'eût pas manqué de dire qu'il préparait sa conversion. Pour l'instant cependant il n'y pensait guère. Il goûtait le burlesque du père André, de même qu'il savourait la fantaisie des farceurs du Pont Neuf. Avec la mine de Tabarin, ce religieux était le bateleur de la chaire. Il ne pouvait s'empêcher de multiplier les gaillardises. Quand il en avait lâché de trop fortes, il se donnait, pour s'en punir, la discipline. Puis, stimulé par on ne sait quel démon intérieur, il en lançait aussitôt de nouvelles.

Les dames lui fournissaient généralement matière de sermons. Leur paresse à fréquenter les offices soulevait son indignation :

— Quand on vous vient réveiller, leur disait-iJ, Mon Dieu, vous écriez-vous, quelle misère de se lever si matin! Vous disputez avec votre chevet. Une telle, dites-vous, à votre femme de chambre, je gage que la cloche n'a pas sonné, vous êtes toujours si hâtée ! Il n'est point si tard que vous dites. Hé ! si j'étais là, ajoutait-il, que je vous ferais bien lever le cul î...

Volontiers il les comparait à un pommier posé sur le grand chemin :

— Les passants ont envie de ses pommes ; les uns les cueillent, les autres en abattent ; il y en a même qui montent dessus et vous les secouent comme tous les diables !...

Beaucoup s'étant plaintes que le jeûne les faisait maigrir :

— Tenez, tenez, leur disait-il, montrant son bras énorme et velu, je jeûne tous les jours, et voilà le plus petit de mes membres!...

Cet étrange prédicateur entretenait des choses saintes, du royaume de Dieu en particulier, une idée' toute personnelle. Pour lui le paradis offrait l'aspect d'une grande ville :

— Il y a, disait-il, la rue des Martyrs, la grande rue des Confesseurs, mais il n'y a point la rue des Vierges, ce n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien étroit.

Dieu s'y conduisait en brave homme, peu soucieux de majesté. Quand, certain jour des temps très anciens, David s'y présenta, racontait le bon père, Dieu dit, le voyant venir de loin :

— Qui est-ce?

Puis l'ayant reconnu :

— Ah ! c'est mon bon serviteur David. Et ils s'en allèrent à travers le paradis, bras dessus, bras dessous, camarades commes cochons !

Ainsi le bon père donnait à l'histoire sacrée une physionomie familière qui plaisait à son auditoire. Parfois il mélangeait la satire à l'anecdote. Exécrant les Carmes, volontiers il les représentait en situation ridicule. Un jour que le tonnerre était

tombé, sans les blesser, sur une de leurs églises :

— Ah ! dit-il, commentant le miracle à ses ouailles, regardez quelle bénédiction de Dieu ! Si le tonnerre fût tombé sur la cuisine, pas un n'en eût réchappé !

Pareillement il haïssait les jésuites qui gênaient à cette époque, par leur puissance d'insinuation, le clergé régulier. 11 ne manquait jamais l'occasion de les brocarder :

« Le christianisme, proclama-t-il en chaire, est comme une grande salade : les nations en sont les herbes, le sel, les docteurs, le vinaigre, les macérations et l'huile, les bons pères jésuites. Y a-t-il rien déplus doux qu'un bon père jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous dira : vous êtes damné si vous continuez. Un jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour peu qu'il en tombe sur un habit, s'y étend et fait insensiblement une grande tache ; mettez un bon père jésuite dans une province, elle en sera enfin toute pleine (1). »

Naturellement Des Réaux n'était point seul à se réjouir aux sermons du petit père André. Toutes les pestes de la paroisse Saint-Sulpice s'y rendaient comme au théâtre. Toujours quand il sortait de l'église, il retrouvait, parmi les fidèles improvisés,

(l) T. IV, 329. A cette époque se rattachent deux laits intéressant la famille Tallemant : 1° Gecléon II Tallemant, Pierre Tallemant, sieur de Boisneau, Paul Tallemant, sieur de Lussac, Gédéon Tallemant, sieur des Réaux, François Tallemant, tous cousins germains de Jacques Henry, seigneur de La Maisonneuve, par. de Saint-Seulle en Aunis, par lettre missive le 1er du 10 mars, ies 2e, 3e et 4e du 2 mars et le dernier du 26 février, donnent approi ation à son mariage avec Renée de Lanséré, demeurant au château de Rochefort en Aunis. Ces pièces sont jointes au contrat de mariage du 22 avril 1653 (A. N. Y. 194, f° 72). 2° Le cocher et la cuisinière de Pierre Tallemant le père, Charles Havon et Marie Resson contractent mariage. Contrat du 19 juillet 1653 en présence de Paul Tallemant de Lussac (A. N. F. 190, f° 305 v°).

Maximilien de Belleforière, baron de Soyecourt, et François-René du Bec-Crespin, marquis deVardes(l). Ils se souriaient et se saluaient.

Des Réaux n'aimait guère le premier, illustré récemment par l'enlèvement de la présidente Lescalopier, assez mauvais garçon auquel les vaudevillistes avaient fait une renommée accablante. L'autre lui agréait davantage à cause de son élégance de muguet et de son esprit. Cet homme de cour, ce plaisant « garçailleur » menant vingt intrigues à la fois, ce fol bataillant aussi bien de l'épée que de la langue, savait mille choses. La discrétion n'était pas sa qualité première. Des Réaux, pour entendre sa gouaillerie, l'accompagnait volontiers jusqu'à son domicile, rue de Seine, ne s'y montrant néanmoins que modérément (2).

Il tenait en effet à conserver les sympathies de la duchesse de Liancourt, logée en cette rue et qui haïssait Vardes, accusé d'avoir tenté l'enlèvement de sa belle-fille, Mme de la Roche-Guyon. Mme de Liancourt était pour Des Réaux une amie moins particulière, moins tendre, mais tout aussi attentionnée que Mme de Rambouillet. Il l'admirait de s'être conservée si douce et si pure dans un milieu où tout semblait fait pour la détourner de la vertu. Mariée contre son gré au comte de Brissac, elle ne lui laissa rien prendre d'elle-même, se gardant toute pour Roger du

(1) L'un habita tout d'anord rue Saint-Dominique, puis rue de l'Université (A. N. Y. 186, l'° 234; 215, f° 84); l'autre était logé rue de Seine (A. N. Y. 193, f° 408; 201, f° 270 v°). T. parle souvent des deux personnages.

(2) T. connut par Vardes maints détails sur les Liancourt dont nous allons parler et sur le président Nicolaï dont ce coquet épousa la fille Catherine (Contrat du 19 septembre 1656. A. N. Y. 193, r 108;.

Plessis-Liancourt dont elle aimait la grâce fière et fine. On fut obligé de la séparer du rustaud qu'on lui avait donné pour époux et de l'unir à son ami d'élection.

Sa vie fut une longue torture, car le beau Roger, adoré comme une idole, dédaigna vite l'adoratrice, préférant le tripot, les cabales libertines aux délices de l'alcôve conjugale. Sur son fils, lui aussi entraîné de bonne heure par Gondé et sa troupe vers l'épicurisme, elle reporta son amour méprisé. A cette heure, ayant perdu ce fils à la guerre, elle s'occupait, disaiton, d'écrire pour sa petite-fille une règle de vie (1). Comme Mme de Rambouillet, elle avait la folie de bâtir et de surprendre ses visiteurs en renouvelant sans cesse les magnificences de ses demeures. Elle avait fait de son hôtel, rue de Seine, inachevé encore, faute d'argent, une sorte de palais des rajahs où toutes les raretés du monde étaient assemblées. Son château de Liancourt, près Clermont-sur-Oise, comptait parmi les plus fastueux du royaume. Perpétuellement son esprit inventif y créait des motifs d'eau nouveaux, des perspectives jardinières inusitées, des raisons de ravir les yeux et d'augmenter l'aise matérielle (2).

Avec les Rambouillet, maintes fois Des Réaux l'avait visité, participant aux collations exquises que l'on y servait. De temps à autre, aux jours où la

(1) Règlement donné par une darne de qualité à Mm\.., sa petite-fille, 1698. Jeanne-Charlotte du Plessis-Liancourt épousa, en 1659, François Vil de La Rochefoucauld.

(2) V. notre Voiture et les années de gloire de l'Hôtel de Ramdouillet, 1912, p. 232. V. aussi, Jean ïremblot : Liancourt en 1637, 1920. T. connut particulièrement la duchesse, amie intime de Mm" de Rambouillet. ïl situe rue de Seine son hôtel. Les actes confirment son dire. A. N. Y. 183, f° 271; 194, f° 256 v\

dame, fort âgée maintenant, recevait quelques amis, il se rendait à son hôtel. Ses hôtes, hors Jacques Esprit Tacadémiste, fort démoralisé par l'exil de sa protectrice, Mme de Longueviile, et cherchant à s'établir en cette maison (1), étaient des voisins de la paroisse Saint-Sulpice. La maréchale de Guébriand racontait des souvenirs de son voyage en Pologne où elle avait accompagné jadis la princesse Marie de Gonzague. Cette ambassade, son mari mort, avait été la grande gloire de sa vie. Elle ne tarissait pas sur le luxe de Wladislas IV et des palatins qu'elle avait rencontrés dans ce royaume du nord (2). Mme Arnauld, reçue par considération pour son mari, Arnauld le carabin, l'un des petits-maîtres de l'Hôtel de Rambouillet, y apparaissait en bandeau de veuve déjà consolée, les mains gantées de gants aux rubans de couleur, couverte de bijoux, affectant des airs de grande dame qui agaçaient la duchesse. Des Réaux, connaissant les prouesses de la péronnelle, fort décriée pour ses galanteries cyniques au temps de son premier mari, le président de la Barre, riait de la voir, avec sa grâce de <( grosse servante de cuisine », contrefaire la femme de condition (3).

Parfois le marquis du Vigean et son frère cadet,

(!) A. n. Y. 191, f° 183. Le 30 avril 1654, M. de Liancourt donne à Jacques Esprit, rue de l' Arbre-sec, une rente viagère de 3C0 livres teurnois à cause de « l'estime particulière qu'il fait de sa vertu et de son savoir ».

(2j T. consacre une historiette à son mari. Il donne son adresse rue de Seine, adresse confirmée par les actes (À. N. Y. 196,

(3) Marie Barrin, veuve de Jean de La Barre, seigneur de Nouan, président au Parlement, avait épousé, en 1650, Pierre Isaac Arnauld, mestre de camp général des carabiniers, mort en octobre 1651. (Contrat du 17 janvier. A. N. Y. 187, f° 233.) Elle habitait rue du Vieux-Colombier, par. Saint-Sulpice.

M. d'Anguittard, venaient chercher auprès de la duchesse, pitoyable aux infortunes conjugales, les consolations de l'amitié. Tous deux avaient souffert par leurs femmos les misères de l'enfer. L'un était délivré depuis que Mme du Vigean s'était réfugiée au petit Luxembourg, près de Mme d'Aiguillon. L'autre entretenait encore son martyre en Poitou.

Mme d'Anguittard, semblable à une déesse, exigeait de la part de tous vénération fervente. Elle vivait retirée dans sa chambre, en compagnie de son amant, M. de La Vauguyon, quasiment dans les ténèbres, le silence, le mystère. Nul ne la pouvait voir que la nuit, après maintes requêtes et attentes. Ses filles seules étaient admises à la servir par quartier. Si, par aventure, elle allait à la promenade, c'était dans un bois proche de sa maison. Ses gens passaient devant elle portant chaise9 carreau, écharpes, coiffes, mouchoirs, tout un appareil destiné à assurer son repos et à la voiler aux yeux des indiscrets.

M. d'Anguittard était si déprimé par cette situation ridicule qu'il apportait à Paris, avec son air de province, une maladresse de gestes dont pâtissaient les objets à sa portée. Chez Mmi de Liancourt, les salutations faites, Des Réaux le vit un jour gravement s'asseoir sur un théorbe posé sur une chaise, l'écraser et, en se relevant pour s'excuser, donner de la tète contre une tablette chargée de porcelaines précieuses qu'il réduisit en miettes (1).

Des Réaux, fort mal disposé pour les cocus volontaires, le méprisait franchement. A sa compagnie, en cet hôtel, il préférait celle de Jean-Pierre Camus,

(l) T. VI, 377 et s.

ancien évêque de Belley, qui avait troqué son évêché pour quelques bénéfices et s'était retiré aux Incurables où il soignait les malades. Ce vieux prélat au visage de bouc traînait pourtant avec lui une odeur de misère pénible aux narines du jeune homme. On disait qu'il couchait sur une simple paillasse, à la façon des anachorètes, et qu'il le fallait contraindre à mettre le linge des pauvres pour lessiver son unique caleçon. Mais il était gai, souriant, bavard, un peu bouffon même, ayant été dans le passé un Trivelin de la chaire, mêlant le rire à la morale.

Jl venait, le plus souvent à l'Hôtel de Liancourt en sortant de chez sa mère logée, non loin de là, rue des Saints-Pères (lj. Il se retirait de bonne heure mais Des Réaux trouvait toujours le temps de lui extorquer quelques anecdotes sur François de Sales, son ami d'autrefois, ou sur le cardinal de Richelieu, son protecteur. Il appréciait davantage son caractère désintéressé que ses œuvres, mille romans moraux écrits à la hâte pour combattre l'influence des romans galants, mille romans tombés dans un juste oubli (2).

Quand Des Réaux quittait la demeure de Mme de Liancourt où la conversation était mesurée, austère même il se sentait ramené vers la gravité. Toujours on y évoquait les doux divertissements d'autrefois à l'Hôtel de Rambouillet avec tant de bons compa-

(1) Une donation de Marie de Contes, veuve de Jean Camus, seigneur de Saint-Bonnet, bailli, capitaine et gouverneur des ville et duché d'Etampes, à Jean-Pierre Camus, évèque de Belley, son fils, des terres et seigneurie de Chartres-sous-Montlhéry, en date du 19 juin I6i7, fixe cette adresse. (A. A'. Y. 185, f° 461 v«.)

12) T. IV, 146 et s. Il ajoute (p. 147) qu'il avait du bien. Nous avons, en effet, rencontré une donation de l'évêque à Marie de Contes, veuve de Jean Camus, sa mère, en date du 5 août 1626. (A. N. Y. 166, f- 9M V .)

gnons morts à cette heure. Et cela invitait le jeune homme à retourner chez ia marquise. Maintenant il y amenait sa petite fille, Mlle des Réaux. 11 voulait en faire la compagne de Mlle de Montausier, de deux ans plus âgée et dont on vantait l'esprit éveillé, les fines reparties, le goût pour la lecture et la conversation.

Les deux enfants jouaient à la poupée. On les laissait sous la garde d'une gouvernante. Mme de Rambouillet satisfaisait leur gourmandise, leur assurait, pendant ces heures de récréation, tous les plaisirs de leur âge, puis ramenait Des Réaux avec elle dans quelque pièce de l'hôtel, loin du bruit et des fâcheux. Là, elle l'entretenait de ses tendresses et de ses haines. Gomme toutes les personnes âgées, elle se réfugiait dans le passé, le présent ne lui donnant plus de satisfactions. Elle peignait en traits vifs les visages, dressait les silhouettes, dépouillait les âmes, sondait les consciences de mille personnages connus autrefois. Point de méchanceté en elle, mais de la malice, un sentiment très clair des réalités, une grande sagacité d'observation. Elle était une merveilleuse mémorialiste dédaignant d'écrire, contente cependant de savoir que ses propos seraient transmis à la postérité par un esprit digne de ses confidences.

Des Réaux se gardait bien de l'interrompre, sinon pour éclaircir tel détail qui lui demeurait obscur. Il eût écouté indéfiniment ses histoires avec cette attention ardente des enfants pour les contes de fée. Elle ne ménageait pas plus les parents que les étrangers, un maréchal d'Aumont, une Mme du Fargis qu'un Louis XIÏÏ, haï pour sa grossièreté et sa puérilité. Des Réaux la trouvait un peu excessive seulement

quand elle entamait le chapitre de ses origines, considérant les Savella, ses ancêtres, comme les plus grands personnages du monde (1).

Généralement M110 des Réaux ne partageait pas la satisfaction de son père. Elle s'entendait mal avec M,le de Montausier. Quand il la ramenait au logis, elle se plaignait amèrement que celle-ci, fort vaine, habituée à vivre dans une admiration générale, l'eût traitée en ignorante :

— Elle me voulut persuader que les poupées dormaient effectivement, disait-elle d'un air dépité.

— Yoire lui répondis-je, je sais bien que les poupées ne dorment point.

— Je vous assure que si qu'elles dorment ; croyezmoi, il n'y a rien de plus vrai.

— Elles dorment donc puisque vous le voulez! Mais elle lui gardait rancune de son assentiment

forcé. Prenant son père dans ses bras, elle le câlinait, disant :

— Je n'y veux plus retourner ; elle me prend pour une enfant (2).

Des Réaux calmait cette susceptibilité puérile, faisait la leçon, réveillait le sourire chassé par l'irritation. Puis il songeait à tout ce qu'il avait entendu. Il ne s'expliquait pas pourquoi des hommes qui pou-

(1) Les Historiettes durent beaucoup à la marquise. Des Réaux l'avoue sans ambages : « C'est d'elle, dit-il, que je tiens la plus grande et la meilleure partie de ce que j'ai écrit et que j'écrirai dans ce livre ». Nous avons ci£é plusieurs de celles dont on peut attribuer les éléments à la marquise. Citons encore : Maréchal de Roquelaure, M. de Termes, Princesse de Conty, M«e de Moret, Mme la Princesse, maréchal d'Ancre, Lisette, M. de Guise, Antoine d'Aumont, Pomponne de Bellièvre, Mms du Fargis, maréchal d'Efiiat, Louis Xllï, La Montarbault et Samois, René Haudessens marquis de Rouillac, maréchal de Sai \t-Géran, etc..

(2) T. Il, 533. V. aussi, II, 532 et s.

vaient comme lui devenir les confidents de cette admirable marquise l'abandonnassent pour des plaisirs médiocres après en avoir reçu mille amabilités. Encore cette fois, Mme de Rambouillet s'était plainte de l'indifférence de Conrart et de Chapelain. Elle les voyait quand par hasard M. de Montausier, toujours en Saintonge, faisait quelque séjour à Paris. Elle les avait dans le passé tenus en maigre estime. A cette heure, elle les méprisait franchement (1).

Que Chapelain affichât une telle attitude, cela n'étonnait nullement Des Réaux. Ce cuistre ne considérait dans la vie que son intérêt. Mais la négligence de Conrart lui paraissait étrange. Quelque motif impérieux devait l'éloigner de la rue Saint-Thomas du Louvre. Il résolut de s'en éclaircir.

Le lendemain il se fit conduire rue Saint-Martin en la demeure de son vieil ami. îi le trouva peinant sur un madrigal qu'il ne parvenait point à terminer. C'était, pour le grave secrétaire de l'Académie, une occupation assez dérisoire, mais tout de suite Conrart lui expliqua quelle importance prenait, en la conjoncture présente, cette petite œuvre. La Journée des Madrigaux venait d'être vécue î

Des Réaux regarda Conrart avec étonnement. Il ne comprenait point. Conrart à son tour considéra avec stupéfaction le jeune homme. La Journée des Madrigaux n'avait donc pas bouleversé Paris de son retentissement? Des Réaux l'assura que, dans son lointain quartier, les nouvelles, même sensationnelles, parve« liaient avec difficulté. Alors Conrart, abandonnant la plume, lui conta l'histoire de celte mémorable journée.

Sans doute Des Réaux savait-il que depuis un an environ, un groupe de beaux esprits se réunissaient le samedi, soit chez Mlle de Scudéry, rue de Beauce (1), soit chez Mme Bocquet, soit chez Mme Arragonais, toutes deux logées au Marais, niais plus particulièrement chez la seconde de ces héroïnes. Pellisson, Chapelain, Sarasin, du Raincy, ïsarn, Donneville y rejoignaient Mile Le Gendre, Mme d'Aligre, Mlle Robineau. On s'y divertissait en conversations, lectures, petits vers, galanteries de verbe et de plume. On y servait d'exquises collations. Parfois même, tout le samedi s'en allait en promenades à travers la campagne parisienne.

Or, un samedi, lui, Gonrart, voulant donner à Mlle de Scudéry un témoignage d'amitié, lui remit en partant un objet enveloppé dans un papier parfumé. C'était un cachet de cristal où il avait fait graver leurs chiffres entremêlés. Le lendemain Madeleine l'en remercia par un madrigal auquel il répondit par une épître. Un autre madrigal suivit et sa réplique rimée. Entre temps, prenant goût à ces fantaisies de plume, il envoya un cachet analogue à Mme Arragonais. Celle-ci voulut répondre à son amabilité par l'entremise d'un secrétaire. Pellisson, choisi par elle, se

(1) D'après le ms. n° 18795 (B. N.), daté de 1637, Madeleine et Georges de Scudéry habitèrent tout d'abord Vieille rue du Temple. Ils allèrent ensuite habiter rue de Beauce, au coin de la rue des Oiseaux, par. Saint-Nicolas des Champs, dans une maison que Madeleine conserva toute sa vie. Le 4 juillet 1654, Georges de Scudéry déjà locataire delà maison, passe avec Noël, Charles et Claude Chanlatte, bourgeois, avocat, receveur de l'ecu par tonneau de bière à Rouen, frères, propriétaires indivis de ladite maison, un bail de 3 ans, moyennant un loyer annuel de 300 livres. La maison se compose d'un corps de logis à porte cochère, d'une cour et d'un jardin. Scudéry se charge des réparations locatives et de l'entretien du jardin. (Etude de Me Lefebvre.)

déroba, désignant du Raincy comme seul propre à la satisfaire, s'engageant, s'il ne s'exécutait, à le suppléer. Du Raincy s'excusa de ne pouvoir répondre au galant hommage de Gonrart ; puis il quitta précipitamment Paris.

Le samedi 20 décembre 1653, la compagnie après avoir tenu cercle chez Mm* Bocquet, décida de finir l'après-midi chez Mme Arragonais, absente pour cause d'indisposition. Mme Arragonais réclama à Pellisson le secours promis, Raincy ayant lâchement fait défection. Pellisson demanda délai. Désolée, Mme Arragonais, s'adressant à chacune des personnes présentes, les conjura de ne l'abandonner point en posture d'ingratitude.

Alors un à un, sortis sur-le-champ des cervelles fertiles, les madrigaux naquirent. Tous et toutes présentèrent le leur. Une telle fureur poétique s'empara de la maison que jusque dans l'office, les domestiques, incités à rimer, apportèrent leur collaboration à l'œuvre commune. Cette débauche fit grand bruit sur le Parnasse. A cette heure, quelques escarmouches suivaient la bataille rangée. Le madrigal auquel Conrart s'efforçait de donner figure plaisante était la dernière estocade.

Des Réaux n'avait rien appris de ces merveilles. Il admira la manière délicate dont cette compagnie se divertissait. Il n'avait point jusqu'à l'heure recherché

I amitié de Mlle de Scudéry, rencontrée à l'Hôtel de Rambouillet, chez Gédéonll et dans d'autres maisons .

II savait la pauvre vieille fille sous la domination irritable de Georges de Scudéry son frère, ce matamore nourri par la plume de l'intarissable romaniste et ne rêvant que prouesses d'épée. Il se souciait médiocre-

ment d'affronter la colère d'un pédant qui, jaloux de toute influence, chassait avec brutalité du logis de sa sœur les beaux esprits en humeur de sympathie.

Gonrart lui révéla que Georges de Scudéry avait depuis peu délivré sa sœur de sa persécution. Ayant cabale pour M. le Prince, il avait dû fuir Paris où le roi menaçait de l'emprisonner. Le Samedi prospérait depuis son départ. On y recevait des recrues. On l'y accueillerait avec plaisir. Des Réaux accepta volontiers de s'y rendre.

Ils s'entretinrent ensuite de poésie italienne» Gomme Gonrart communiquait à Des Réaux deux priapées en langue d'outre-monts insérées dans ses manuscrits, timidement Mme Gonrart entr'ouvrit la porte du cabinet. L'académiste fronça le sourcil, allongea sa lippe. Il n'aimait pas qu'on le dérangeât., Il exerçait sur sa maison et, en qualité d'aîné, sur sa famille, une sorte de tyrannie, exigeant obéissance passive.

Redoutant sa colère, Mme Gonrart vivement annonça que Philippe Muisson, sieur de Barré, son frère, et Mme de Barré venaient d'arriver pour le dîner. Conrart tout aussitôt modéra son transport. Il ordonna qu'on les fît entrer. Us taient nouvellement mariés» Des Réaux se rappela que M. de Barré avait éprouvé quelque peine à décider M. Bazin de Bezons, l'académiste joufflu, à lui donner la main de sa fille Madeleine. Il ne s'en étonna pas quand il vit apparaître la charmante jeune femme. Gomme <( un vrai soleil » elle illuminait la maison de Gonrart, parterre de bourgeois aux visages disgraciés.

Tout de suite Des Réaux vit que, si Gonrart accordait peu d'attention à son beau-frère, par contre il

avait pris sa belle-sœur sous sa protection arrogante» Un sentiment encore vague, comprit-il en outre, stimulait cette condescendance. Gela ne le surprit point en comparant Mme Conrart, laide comme un mascaron. à Mme de Barré, radieuse de jeunesse. Pourtant il en fut offusqué. 11 se promit d'observer cette intrigue. Il adressa quelques compliments à Mme Barré qui y répondit avec finesse. Elle l'intéressa dès lors. Elle lui sembla plus habile que son beau-frère, capable de se moquer de lui sans qu'il s'en aperçut. En la quittant, il emportait avec une précision obsédante le souvenir de son ironique sourire (1). Ce sourire lui avait fait oublier le but de sa visite : savoir quelles raisons éloignaient Conrart de l'Hôtel de Rambouillet; mais ces raisons étaient claires pour lui désormais. L'académiste préférait à la mélancolique solitude de la marquise la joyeuse compagnie du Marais. Là, maintenant, comme jadis rue Saint-Thomas du Louvre, il « cabalait la réputation ».

Son carrosse en le ramenant traversa le faubourg Saint-Germain et passa devant la maison de Ninon de Lenclos. Il contempla longuement cette maison. Toutes les fenêtres en étaient closes. L'année précédente un scandale y avait éclaté, ameutant les dévotes du quartier. Un prêtre de Saint-Sulpice, en plein carême, avait reçu sur la tête un os lancé par un hôte de la jeune femme. On en avait aussitôt conclu que cette diablesse, soupçonnée de libertinage, mangeait gras pendant que le reste du monde se livrait à la pénitence. Cela avait fait du bruit. Le prêtre insulté n'avait point hésité à témoigner qu'on assassinait dans cette

(1) T. III, 290 et s. Sur Madeleine Bazin, femme de Philippe Muisson, sieur de Barre, V. A. N. Y. 223, f°* 426 et 471 v°.

maison les gens dont on éprouvait la lassitude. M. Olier, curé de la paroisse, écoutant la plainte de son subordonné et le murmure des dévotes, avait invoqué la justice du bailli de l'abbaye. Sans l'intervention de puissants protecteurs, Ninon eût été incarcérée.

Elle avait bien mal choisi sa paroisse, pensait Des Réaux. Le comte d'Aubijoux, bon payeur, il est vrai, 'y avait attirée. A cette heure, éprise du marquis de Villarceaux, elle l'était allée retrouver, disait-on, dans le Vexin où un ami commun, Charles de Valliquierville, prêtait assistance à leur tendresse (1).

Cette Ninon dont La Sablière, Chapelle, Charleval, Boisrobert, plusieurs autres, lui avaient vanté l'indépendance de pensée, la culture, la pénétrante intelligence, l'intriguait furieusement. Son esprit plutôt que ses « appas » attirait sa curiosité. Il cherchait un moyen décent de fréquenter sa ruelle sans provoquer la jaserie, lorsque son carrosse entra avec fracas dans la cour de sa maison. Le temps n'était pas venu de connaître la subtile épicurienne. Pour mieux sourire à ses enfants, il chassa l'impure fascination.

(!) T. VI, 6, précise que Ninon habitait alors au faubourg Saint- Germain. Un acte, retrouvé par nous, confirme les propos de Des Réaux sur la bienveillance que Valliquierville témoignait à Ninon. C'est une donation par Paul Jolly, sieur de la Gamacherie, au nom et comme procureur de Charles de Valliquierville, à Louis de Mornay, fils naturel d'Anne de Lencl os et de Louis de Mornay, marquis de Vill arceaux, d'une rente de 236 livres, 13 sols, 4 deniers tournois. En cas de décès de Louis de Mornay, la rente retournera par moitié au donateur « et l'autre moitié appartiendra à ladite demoiselle Anne de Lencl os, mère dudit Louis de Mornay, en cas qu'alors elle ne soit ni religieuse, ni novice, ni décédee », 17 août 1657 ( A. AT Y. m, f° 444 v°).

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