CHAPITRE V
Avant de se rendre au samedi de MllG de Scudéry, des Réaux s'amusait à lire le portrait que la romaniste avait tracé d'elle-même au tome X du Grand Cyrus nouvellement paru :
« Sapho, avait-elle écrit de son style embarrassé, est fille d'un homme de qualité qui était d'un sang si noble qu'il n'y avait point de famille, à Mytilène, où l'on pût voir une plus longue suite d'aïeux, ni une généalogie plus illustre ni moins douteuse. »
Évidemment Georges de Scudéry avait influé sur sa sœur. Gomme lui la pauvre fille croyait descendre de preux perdus dans la nuit des temps. Des Réaux se rappelait l'avoir entendue plusieurs fois parler du « renversement de sa maison » dans les termes qu'elle eût employés pour déplorer « le bouleversement de l'Empire grec ». Depuis qu'en compagnie du fanfaron elle avait gouverné, près Marseille, le fort de Notre- Dame de la Garde, juché sur un vertigineux rocher, elle souffrait du délire des grandeurs.
Poursuivant sa lecture, Des Réaux marchait d'étonnement en étonnement :
<( Pour vous dépeindre Sapho, continuait l'illusionnée, il faut que je vous die qu'encore qu'elle se dise petite lorsqu'elle veut médire d'elle-même, elle est pourtant de taille médiocre, mais si noble et si bien faite qu'on ne peut y rien désirer. Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur ; il a toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau. Mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux... qu'on ne peut ni en soutenir l'éclat ni en détacher ses regards... Sapho a, de plus, le visage ovale, la bouche petite et incarnate et les mains si admirables que ce sont, en effet, des mains à prendre des cœurs. »
Le panégyrique se poursuivait ainsi de page en page, exaltant des mérites imaginaires. Des Réaux, agacé, posa le livre. Se pouvait-il que cette personne maigre et noire au visage allongé de chèvre, prolixe en ses discours et parlant d'un ton de magister, ne comprît pas le ridicule de se travestir ainsi en divinité? A quels spectacles burlesques allait-elle le convier?
Il s'en alla néanmoins, tout enfiévré de curiosité. Il prit Gonrart au passage. Celui-ci lui expliqua que Madeleine de Scudéry ne recevait plus dans sa propre demeure, trop petite et trop pauvre pour contenir compagnie nombreuse. Mme Bocquet, mince bourgeoise, mélancolique et douce, savourait, après Mme Arragonais, veuve d'un partisan, logée vis-à-vis d'elle dans un hôtel fastueux, la gloire d'accueillir dans sa maison, rue d'Anjou, la petite académie (1), MmeArra-
(l) Mme Bocquet était-elle cliente delà banque Tallemant? L'Inroitaire après décès des biens de Pierre Tallemant mentionne une Promesse de Mmt Bocquet, en date du i6r février 1656, de
go'nais en manifestait quelque jalousie. Dans les gazettes galantes que l'on tenait régulièrement, on désignait l'hôtel Arragonais sous le nom de « l'ancienne ville », la maison Bocquet sous le nom de « la nouvelle ville. »
Mme Bocquet fît fête aux visiteurs. C'était une petite femme au long et pâle visage de malade. On ne pouvait lui attribuer aucun âge. Sous sa chevelure d'un blond cendré, seuls ses yeux bleus communiquaient quelque charme à sa physionomie déparée par un nez trop grand et obscurcie par un sourire flétri. Suivie de sa sœur, fanée comme elle, elle introduisit Conrart et Des Réaux dans sa ruelle.
Tout de suite Conrart, en entrant, dut faire effort pour dominer son mécontentement. Réfugiés dans un coin, Madeleine de Scudéry et Pellisson s'entretenaient avec animation. L'académiste présenta Des Réaux en balbutiant.
Celui-ci éprouva aussitôt la sociabilité de Pellisson. Il plia sous les compliments, ne parvenant pas à les rendre avec une telle volubilité, regardant d'ailleurs plutôt qu'écoutant son interlocuteur. Jamais encore il n'avait rencontré être plus disgracié et plus satisfait de sa disgrâce. Sur un corps alourdi par l'embonpoint, Pellisson offrait un affreux visage de dogue au nez camus, aux yeux exorbités. Son sourire, par la faute de ses lèvres lippues, s'agrandissait en
300 livres payables à la volonté du prêteur. Le Catalogue des Partisa7is, 1649, donne l'adresse de Mm' Arragonais rue d'Anjou. La Gazette de Tendre (B. A. ms. n° 5414, f 147 et s.) précise que Mells Robineau habitait la même maison qne M™0 Arragonais et que Mme Bocquet logeait vis-à-vis, dans la même rue. Presque tous les hôtes du samedi gitaient aux environs : Conrart, rue Saint- Martin; Pellisson et Isarn « proche la rue Saint-Martin»; Chapelin « derrière Saint-Leu », etc.. {B. L. R. ms. n° 672, f° 16 s.)
rictus. Heureusement une vive intelligence éclairait son faciès de monstre.
Des Réaux lui échappa pour s'incliner devant Sapho semblable à quelque idole chinoise dont les années auraient ombré l'ivoire. Il serra avec peu de sympathie les mains du poète Sarasin, l'ennemi de Voiture, toujours « fagoté en auteur » et de Raincy, fanfaron d'athéisme, pédant d'élégance, fils de Bordier le financier, bien connu de lui, et qui, ce jourlà, paradait autour des dames, habillé de pied en cap en marquis. Angélique Robineau, douce fille non mariée encore à trente-cinq ans pour n'avoir pas trouvé, 'entre tous les hommes, son idéal, l'accueillit en riant, car elle riait toujours. Beau comme Adonis, Isarn, petit poète fécond en petits vers spirituels, fit, sur-le-champ, pour lui souhaiter la bienvenue, un quatrain aimable.
Tous les hôtes du samedi n'étaient point arrivés. Chapelain survint, le regard fuyant, vêtu à la mode du bon roi Henri, enveloppant chacun de sa flatterie onctueuse; puis, derrière lui, Mme Arragonais, MlleLe Gendre, sa sœur, Mme d'Aligre, sa fille, l'une grande, bien faite, âgée déjà, le visage, sous sa couronne de cheveux châtains, durci par un grand nez aquilin, l'autre toute illuminée par ses yeux brûlants dans sa carnation mate de brune, la troisième, insignifiante, parée des seules grâces de la jeunesse.
On attendait encore M. de Donneville, conseiller au Parlement de Toulouse, ami de Peilisson, qui, de temps à autre, faisait de longs séjours à Paris. Il se présenta bientôt., confus et essoufflé. C'était un grand homme de bonne mine, un méridional aux yeux vifs, au teint bronzé, exubérant de paroles et de sourires.
On le tança d'avoir retardé les occupations de la compagnie. Il s'excusa. Il avait dû, avant de venir, vaquer à des affaires urgentes. Il apportait d'ailleurs une gerbe d'énigmes et quelques métamorphoses. Il lut celles-ci écrites la nuit précédente. On les jugea de très belle invention. Puis tout le groupe s'évertua à trouver le mot des énigmes. Les dames, à ce jeu, se montraient plus avisées que les hommes. Elles les raillèrent de demeurer cois devant ces petits mystères, sans une ombre d'imagination. Mais ceux-ci, dans les joutes poétiques, surpassaient aisément à leur tour les devineresses. Ils arrivaient les poches toujours pleines de stances, de madrigaux, de sonnets, d'épigrammes.
Par l'indiscrétion de Raincy, on sut qu'Isarn avait écrit des stances à la gloire du Samedi. On en demanda lecture. Isarn les déclama avec son accent de Castres :
Que bénis soient les Samedis !
Que chaque semaine en ait six, Que les dimanches et lundis Avec leurs suivants les mardis, Mercredis, jeudis, vendredis, Soient renvoyés au temps jadis Et que tous nos ans soient ourdis De vos aimables Samedis.
Quand on eut cessé d'applaudir le bel Isarn, Mlle Robineau chanta, en s'accompagnant du théorbe, une chanson que Pellisson avait composée sur un air à la mode. Puis Madeleine de Scudéry sortit de sa poche un paquet de lettres dont elle désirait régaler l'auditoire. Elle les avait échangées avec le plus fidèle des correspondants du Samedi, Godeau, évêque
de Vence, appelé familièrement « le mage de Sidon ».
Le pauvre petit prélat ne se consolait pas d'être exilé dans ses lointaines montagnes. « La Providence, disait-il mélancoliquement, m'a donné un troupeau à conduire où j'ai des brebis galeuses, mutines, rebelles et farouches et qui n'entendent rien aux chansons du berger, ni aux airs de son chalumeau ». Il regrettait amèrement ses brebis parisiennes « belles, galantes, propres, bouclées, poudrées, douces, civiles ». S'il s'efforçait d'écrire de pieuses dissertations, c'était, maintenant comme dans le passé, par pénitence d'en écrire tant d'autres où son goût de l'amour se manifestait avec complaisance.
Il faisait part à Sapho, plus volontiers de ses rêveries profanes. Sans cesse, il était, par son esprit fantasque, transporté dans les pays de l'illusion, on ne savait où, sur le Parnasse peut-être, ou dans quelque province de l'Heliade où survivaient des êtres surnaturels. Il y voyageait d'ordinaire avec les hôtes du Samedi, découvrant des palais merveilleux, jouissant, aux bords de fontaines de jouvence, d'une pure sérénité.
Entre Sapho et le Mage, c'était un échange constant de badineries. La vieille fille stimulait le minable coquet, jouissant de lire ses épîtres enflammées, rêvant de transformer sa frivolité en passion. Godeau écrivait :
(( J'ai eu deux cœurs en ma jeunesse, l'un que je tenais entre mes mains et qui me servait pour badiner et pour me divertir. Il en sortait souvent pour aller en d'autres faire son quartier, mais il y revenait toujours, un peu flétri à la vérité et quelquefois égratigné légèrement, de quoi il était aussitôt guéri.
Mon autre cœur me servait pour aimer tout de bon et je l'ai engagé très rarement. Le premier n'avait pas le loisir de devenir jaloux et le deuxième choisissait si bien qu'il n'a jamais eu sujet de l'être. Regardez bien dans ce petit coin où vous tenez des cœurs en réserve, vous y trouverez le dernier, si vous l'avez voulu recevoir. Mais serais-je si malheureux que vous ne vous fussiez pas aperçu de l'avoir? 11 me semble, sans le beaucoup vanter, qu'il a des choses assez remarquables pour se faire distinguer des autres qui peuvent être plus galants, mais qui ne seront jamais ni aussi fidèles ni aussi tendres pour vous qu'il se vante d'être... »
Minaudant de la plume, Sapho répondait que le Mage avait dû se tromper de cœur et lui envoyer le volage. Elle l'invitait à vérifier et à lui adresser le boa, « couvert de fleurs d'orange » et bien enfermé dans quelque cassette de nacre comme il en vient d'Orient au pays « où le destin l'avait fixé » (1).
Les domestiques de Mme Bocquet entrèrent, portant, dans des plats et bassins, des gâteaux, des confitures, des fruits, puis une grande tarte et des pastilles fabriquées par Mme Gonrart. Les gourmands s'attablèrent.
Pendant les lectures, Des Réaux avait surtout examiné les visages de ces femmes pour la plupart âgées et sans attraits. Ils décelaient une attention ardente. Visiblement poésies et proses imprégnées d'amour émouvaient jusqu'aux larmes ces laiderons délaissés par les hommes. Le Samedi, pensait Des Réaux,
(1) Les lettres de Godeau et de Madeleine de Scudery sont conservées a la B. A. ms. n° 5414, f° 51 et s., et partiellement par Des Réaux dans ses papiers de la B. L. R: ms. n° 072, f« 236.
était-il donc une assemblée de vieilles coquettes, affamées de tendresse, illusionnées sur leurs charmes, utilisant la littérature à retenir auprès d'elles des oisifs qui les enivraient d'un doux murmure ?
Tout le groupe parlait un étrange langage auquel il ne comprenait goutte, n'ayant pas encore r< çu d'initiation. Sans cesse, sur les lèvres, revenaient les mots : Tendre , Petits-Soins, Assiduité, et les poésies les contenaient aussi. Quel était donc ce mystère? 11 n'osait interroger.
On ne lui en laissa pas le temps d'ailleurs. La collation savourée, on se mit gravement à examiner quelles épistoies et quels menus vers seraient livrés à Pellisson pour être insérés dans la Chronique du Samedi. On tenait donc, comme à l'Académie française, un registre où Ton mentionnait les actes et les dits notables de l'assemblée.
Des Réaux entendit discuter avec âpreté les titres de chacun à l'immortalité de la Chronique. Il n'en apprit pas d'avantage ce jour-là. Il reçut heureusement les confidences de Conrart et Pellisson. A montrer aussi quelque assiduité au Samedi, il gagna la confiance de tous. La Chronique lui fut communiquée. Tout ce qui lui demeurait énigmatique encore dans cette société lui fut éclairé progressivement.
Gomme il l'avait imaginé le Samedi était une cabale d'amour. Plongées en plein songe, les vieilles coquettes avaient créé autour d'elles une atmosphère chimérique où se plaisaient leurs alcôvistes. Autour de Sapho, prêtresse d'une nouvelle religion, ayant pour objet la vénération de la femme, vivaient d'une existence insolite ses suppôts et suppotes travestis
en héros et héroïnes sous des noms allégoriques. Pellisson était Acante, Gonrart : Théodamas, Chapelain : Aristée, Donneville : Méliante, Isarn : Trasyle, Sarrasin : Polyandre, Raincy : Agathyrse, Mme Bocquet : Agelaste, Mme Arragonais : la princesse Philoxène, M1Ie Le Gendre : Cléodore, Mme d'Aligre : Telamire, Mlle Robineau : Doralise. Tous et toutes jouissaient de la douceur de baigner dans un parfum de galanterie et de se prodiguer les caresses d'âme.
Nul désir physique. Néanmoins les sentiments brûlaient, entretenus de la part des hommes dans cette combustion par des cadeaux, mille soins, de souples phrases de cajolerie, une étonnante constance à célébrer en petits vers adorateurs tous les ' gestes de la vie. Pas un jour ne passait sans qu'on se rencontrât, sans qu'on organisât quelque promenade ou quelque collation. Sans relâche on s'envoyait des messages sous les plus minces prétextes. On jouait aux échecs des poésies galantes qui suscitaient des réponses, un déluge de courtes flatteries. Les manèges amoureux des pigeons, pigeonnes, tourterelles et autres oiseaux nichant au jardin de Madeleine de Scudéry fournissaient sujets de correspondances rimées. On raffolait des mots à signification tendre. Pour susciter des jalousies, accroître les ardeurs, doubler les délices, on simulait de subites passions qui provoquaient plaintes, querelles, désespoirs, réconciliations exquises. En ce milieu l'amour n'était point l'amour pur et simple, mais, d'Estime naissante à Tendre, une infinie gradation de sentiments nuancés par des analystes subtils.
On gardait rancune à un Isarn, à un Raincy de leur inconstance et qu'ils allassent chercher trop
souvent ailleurs les satisfactions des sens (1). M1IeRobineau, entourée de la malodorante passion de Chapelain, la souffrait impatiemment, mais du moins, n'avait pas à craindre la fuite, vers d'autres liesses, du personnage.
Madeleine de Scudéry surtout jouait un extraordinaire jeu de magicienne. Jamais Des Réaux n'eut soupçonné cette fée de quarante-cinq ans d'une telle diplomatie amoureuse. Entre Gonrart vieilli et Pellisson juvénile, elle avait suscité, à son profit, une rivalité qu'elle entretenait au cours des réunions, mais surtout à l'aide d'une correspondance active. Tous deux montraient une sorte d'émulation l'un à conserver, l'autre à s'emparer de ce cœur en apparence racorni, en réalité, doué d'une fougueuse vitalité.
Dans la Chronique du Samedi Des Réaux avait découvert l'étrange histoire de l'Hélène du Marais. Il ne s'étonnait plus maintenant que Gonrart fit souvent grise mine. Le bonhomme regrettait d'avoir, quelque temps auparavant, présenté Pellisson, petit avocat huguenot de Castres, dans les cercles littéraires. Il eut dû se douter qu'illustré en province par ses poésies, habile à louer les dames, son nouvel ami obtiendrait vite à Paris leurs suffrages. Depuis qu'il avait publié la Relation contenant l'histoire de l'Académie franc oise et que la Compagnie l'avait reçu dans son sein, Pellisson jouissait d'une immense renommée. Comment Gonrart, perclus de goutte, peinant démesurément pour écrire un madrigal, souhaitant dominer le Samedi et que Ton y recon-
(l)T.VI, 136 et s., a consacré quelques pages aux amours d'Isarn avec Mmt de Gastelmoron et ( IV, 378 et s.) une historiette à Raincy.
nût son gouvernement, eût-il pu lutter contre on adversaire jeune, enjoué, de plume féconde, n'imposant aucune autre supériorité que celle de sa galanterie effrénée?
Tout de suite, lors d'une promenade à Romaine, petit château appartenant à Mme Arragonais, Madeleine et Pellisson avaient compris qu'ils étaient faits, au physique et au moral, pour s'entendre. Et c'avait été, par-dessus Conrart confiant, possesseur exclusif jusqu'à l'heure du cœur de îa demoiselle, une savante manœuvre de conquête. Avec adresse, Sapho avait su provoquer, par la louange, par des avances, des retraites, mille ruses et feintes, la déclaration du nouveau mourant. Au chevet de Donneviile malade, partout où elle pouvait le rencontrer, elle s'était rendue, tantôt froide, tantôt passionnée. Conrart bénévolement transmettait les lettres, croyant à une amusette. Peut-être Pellisson lui-même partageait-il à l'origine l'opinion de Conrart. On le vit, en effet, courtiser la belle Alphise, Mlle Perriquel, hôtesse intermittente du Samedi qui tenait aussi ruelle au Marais.
Mais Sapho aussitôt, stimulée par la jalousie, secoua l'inconstant. Ou Pellisson aspirait à son estime, ou il aspirait à son affection. Elle pouvait accorder l'une à l'amant d'une femme, nullement l'autre. Il fallut quitter la belle Alphise ou renoncer à la gloire d'être chéri de Sapho. Pellisson ne voulut pas lâcher la proie pour l'ombre. Il revint vers Sapho. Dès lors, il fut à sa merci. Chatte cruelle, elle joua de la faible souris. Jamais le benêt empêtré dans son amour ne fut sûr de l'avenir. Madeleine lui avait écrit . « On n'entre pas dans mon cœur dès le pre-
mier jour ». Il en fit l'expérience. Madeleine lui ménagea les tribulations avec une science rare du cœur humain. Elle alla jusqu'à solliciter la complicité de Gonrart et d'Isarn pour lui persuader qu'on l'avait desservi auprès d'elle afin d'exalter ses sentiments et de jouir de leur violence. Enfin, craignant de le lasser, elle lui donna pour gagner Tendre un délai de six mois durant lesquels elle espérait vivre dans l'enchantement (1)...
Les six mois d'épreuve arrivaient à leur terme. La Chronique ne contenait pas la conclusion de la galante aventure. Des Réaux était désormais contraint d'observer et d'attendre. Il fut malheureusement éloigné du Samedi par la nécessité de se rapprocher de sa famille. On l'y appela pour prendre une décision au sujet des enfants de Gédéon II. Ils étaient quatre : trois garçons et une fille. En s'en allant, l'intendant avait prétendu que rien ne leur manquerait. Au lieu de les laisser sous la surveillance de parents, il les avait abandonnés à des gens de peu auxquels il ne fournissait aucun subside. Le plus jeune, Pierre, âgé de trois ans, vivait chez la jardinière de Mme de Sully, fille du chancelier Séguier. Cette femme s'était lassée d'entretenir l'enfant de ses deniers. Sans Mme de Sully, pitoyable à cette infortune et qui consentit à faire
(1) T. VII, 59, écrit : « Pellisson fait un recueil où il met toutes leurs lettres et tous les vers sans rien corriger. J'en trie ce qu'il y a de meilleur. Cela s'appelle la « Chronique du samedi ». Le ms. original de la Chronique appartint a Feuillet de Conches, puis il passa entre les mains de M. L. Belmont qui en a donné sous le titre : Documents inédits sur la société et la littérature précieuses. Extraits de la Chronique du samedi publiés d'après le registre original de Pellisson {1652-1651) d'importants passages dans Revue d'hist. littéraire de la France, octobre-décembre 1902, p. 64" et s.
des avances, le fils de l'intendant eût été jeté à la rue.
On avait bien écrit à Gédéon IL Mais celui-ci, de Montpellier et Toulouse, où il administrait le Languedoc, avait été envoyé par Mazarin en Provence pour y tenir les États (1). On lui avait donné ensuite, sur la sollicitation de Ruvigny, l'importante intendance de Guyenne. Il était arrivé à Bordeaux en compagnie de sa sœur naturelle, MIle Dupin, et de sa femme enceinte. Il avait aussitôt vécu au milieu des difficultés de la Fronde agonisante. Ordre lui avait été envoyé de réprimer les troubles, d'emprisonner et d'exécuter les derniers factieux de l'Ormée, de brider le Parlement. Une triple besogne de police, de justice, de finances avait absorbé tous ses instants (2).
Il avait dû lancer ses limiers à la poursuite de différents perturbateurs réfugiés dans les Landes, orga-
(1) Archives hist. du Ministère de la Guerre, vol. 157, fes 2 et 3, contiennent deux lettres de Gédéon II, datées de Toulon les 13 et 20maii653 et relatives àdes affaires militaire;. Jal: op. cit., art. Tallemant, les a publiées. En janvier 1653, Gédéonll soutenait devant le Parlement de Paris un procès contre Jacques de Rouvre, bourgeois de Nîmes, probablement pour une question ressortissant de son mandat d'intendant du Languedoc. A. N. XJa 5768.
(21 Les Archives départementales de la Gironde ne conservent pas de documents relatifs à l'intendance de Gédéonll. Celui-ci dut arrivera Bordeaux vers la fin de 1653. Nicolas Foucault -Mémoires, édit. Baudry, 1862, p. 52; Rapin : Mémoires, edit. Aubineau, 1865, III, 50, 56, le montrent dans l'exercice de ses fonctions. Le Bull, de la Société des Archives hist. de la Saintonge et de l'Aunis, t. XVI, 1896, p. 209-210, a publié une Répartition des tailles sur les contribuables de l'élection de Saintes, en date du 17 avril 1654, signée Tallemant. M. Barois, propriétaire du Château des Réaux, possède un imprimé en date du 18 juillet 1655, signé Tallemant, imposant de 4.500 livres les habitants de Clermont pour le paiement des gages des of liciers au siège présidial du duché d'Albret. V. aussi une curieuse affaire d'impôts réglée avec quelque violence par Gédéon II dans Même Bulletin, t. XXXIII, 1913, p. 229 (Ozillac et son curé par A. Mercier); Archiveshist.de laSaintonge et de l'Aunis, t. XX, 1892, p. H7 et 377 {Jonzac par Denys d'Aussy).
niser et nourrir les troupes, repousser des frégates espagnoles venues jusque dans la Gironde pour tenter quelque fructueux pillage, imposer au Parlement l'enregistrement pur et simple des ordonnances royales, chercher en Périgord des ouvriers pour achever les travaux du château Trompette, étouffer les séditions des frondeurs impénitents dont les bruits de rupture avec l'Angleterre réveillaient le goût de révolte, rétablir le convoi de Bordeaux supprimé pendant les troubles, accommoder les différends de préséance survenus entre le sénéchal et les jurats. Sans cesse il avait été en chemin, tantôt gagnant le Médoc où les manants, ruinés par la guerre civile, refusaient de payer la taille, tantôt accourant jusqu'à Mont-de-Marsan où l'évêque d'Aire, empiétant sur le domaine laïc, prétendait imposer des jurats de son choix aux habitants (1). Tout cela l'avait détourné de ses devoirs de paternité.
Mais à cette heure, secondé par le comte d'Estrades, gouverneur et maire de Bordeaux, vieil ami de sa famille, l'ordre rétabli, il n'avait plus d'excuses (2). Des gens venus de Bordeaux avaient renseigné les
(i) Nous avons retrouvé une partie de la correspondance administrative de Gédéon II avec Mazarin. Elle donne des détails sur toutes ces affaires. Ces lettres, autographes, embrassent une période comprise entre le 12 janvier 1654 et le 10 juin 1655. V. B. N. ms. n° 11633, f*B172, 193,200, 206,210, 231,233, 233,3 27, 578, 584. — 18601, fo* 362, 364.— N.acq. ms n° 9253, f° 404. De nombreuses lettres du comte d'Estrades et de M. de Pontac, conservées dans le premier ms., parlent de l'administration de Gédéon II et complètent ses renseignements.
(2) La Chronique bourdeloise, 1672, p. 67, mentionne, le 43 novembre 1653, l'arrivée de Godefroy, comte d'Estrades, à Bordeaux comme gouverneur. C'était l'ancien amoureux d'Angélique Tallemant, sœur cadette de Gédéon II. Il avait épousé Marie de Lallier pour sa ressemblance avec cette jouvencelle (Contrat du
26 avril 1637, A. N. Y. 177, f» 409). V. T. VI, 254; VII. 5 et S.,
Tallemant sur l'existence présente de leur parent. Installé dans un palais, rue du Chapeau Rouge, Gédéon II éblouissait les provinciaux de son luxe. Montauron, son beau-père, las de végéter à Paris <( sous la couleuvrine de ses créanciers », l'était allé rejoindre sous prétexte de remplir ses fonctions de receveur général, en réalité pour l'aider à croquer les 20.000 écus de sa charge (1).
Avant l'arrivée de Gédéon II à Bordeaux, un intendant « ne paraissait point » ; il laissait le pas au gouverneur de la province, quitte, comme représentant du roi, à rompre ses initiatives. Il veillait dans l'ombre, maître de tout, sans le montrer. Gédéon II avait changé cette manière d'agir. Il voulait être le premier par le faste autant que par l'autorité. Sa maison donnait asile à tous les coquets et coquettes. On y festinait sans cesse et les fêtes succédaient aux fêtes. Tandis que Montauron, ignorant de tout, s'y livrait aux sciences, s'occupant d'astrologie judiciaire, tirant des horoscopes, proclamant qu'il avait trouvé un moyen infaillible d'accorder les religions, sa fille, Mme Tallemant, jouait au lansquenet, perdant des sommes énormes, lançait des modes au Cours, paradait à la tête d'une troupe d'écervelées. Mlle Dupin se contentait de rayonner d'esprit. Toutes deux avaient maintenant leurs galants, la première un sieur Sénault, conseiller au Parlement, la deuxième un petit abbé de Marans, en compagnie desquels elles allaient trop souvent, au village voisin de Bègles, délicieusement prier pour M. l'in-
(l) Les M. A. de M* Le Semelier. E. A. de MJ Bossy, Années 1652 et s., contiennent de nombreuses pièces, quittances surtout, émanant de Montauron.
tendant, Saint-Maur qui guérissait de la goutte.
Tant de folies et de dépenses offusquaient les officiers du roi, honteux de leur pauvreté. D'Estrades déjà montrait quelque acrimonie et aussi François d'Épinay, marquis de Saint-Luc, lieutenant du roi (1). Des Réaux avait prévu que son cousin renouvellerait ses extravagances. Aucune menace de ruine n'effrayait ce vaniteux. A ce moment même, il était la proie d'escrocs qui profitaient de ses largesses en exaltant sa superbe (2).
Des Réaux, avec sa famille, s'évertua à sauver de la misère les quatre enfants abandonnés à Paris, parmi lesquels le petit Paul Tallemant, âgé de onze ans, décelait un esprit fort éveillé et une inclination très vive à la littérature. Puis il s'en alla rendre visite à son beau-père Nicolas Rambouillet. Il trouva, rue Neuve-des-Fossés-Montmartre, grande compagnie de gens affairés. Des visages nouveaux l'intriguèrent. Il arrivait toujours en ce lieu comme un étranger. L'éloignement de son domicile ne lui
(1) T. VI, 253 et s., VII, 229, 232, 233. Ici, Chapelle et Baehauraont : Voyage, 1697, p. 22 et s., confirment Tallemant. Celui-ci dut avoir communication de leur Voyage, vers 1556, à leur retour. Il en prit une copie qui diffère de l'imprimé et qu'il annota (B. L. R. )ns n° 672, f°s3i et s.). Monmerqué a l'ait le rapprochement des textes (B. L. R. ms n° 674). Des Réaux dut à son cousin les matériaux de nombreuses historiettes ayant le Languedoc etîa Guyenne pour théâtre (M"1 de Reniez, baron de Panât et Gironde, Salomon
Virelade, Mrae de La Grille, Menillet, Mme Daîot, etc.). M. de Vermeille : Les anciens voyageurs à Bordeaux, dans Actes de l'Académie nationale des se, belles-lett., et arts de Bordeaux, 1879. p. 23, traite de commérage les dires de Tallemant sur Gédéon II et sur Bordeaux. Opinion un peu légère, dénuée d'argumentation.
(2) Gédéon II se trouva certainement gêné a cette époque. Nous le voyons, en elTet, signer, le 6 avril 1654, devant Bataille, notaire à Bordeaux, une obligation à Pierre Tallemant de 11.895 livres, 10 sols, 8 deniers payable le ^'janvier 1656 {Inventaire après décès des Mens de Pierre Tallemant).
permettait pas de suivre les évolutions d'un monde où continuellement, à côté des amitiés et des associations anciennes, des amitiés, des liaisons, des associations nouvelles se formaient.
Toute une famille vivait céans qu'il n'y avait jusqu'à l'heure jamais rencontrée. Le père, Gilbert Hessein, était un banquier huguenot dont les bureaux s'ouvraient non loin de la paroisse Saint-Eustache, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois. Des affaires communes l'avaient mis en relation avec les Rambouillet. Veuf, il se disposait à se remarier avec Dame Anne de Hofquepert, veuve elle-même de Jean de la Planche, seigneur de Coco. Ses enfants voyaient d'assez mauvais œil cette union, bien que la fortune de la veuve dût améliorer leur situation. Le garçon, Pierre Hessein, beaucoup plus que la fille, Marguerite, témoignait de l'antipathie à sa future belle-mère.
Des Réaux n'avait guère l'habitude de fraterniser avec des financiers. Il s'occupa peu de Gilbert Hessein et encore moins de sa prochaine épouse. Tout de suite, il exécra le petit Pierre, encore fort jeune, plein d'esprit, mais de caractère intolérable. C'était une peste, acharnée à contredire, toujours disputant, incapable de laisser une conversation suivre son cours normal. Il attirait par son intelligence; il rebutait par son emportement (1).
Par contre, des Réaux admira sans réserves sa sœur aînée Marguerite. Petite, mais comme modelée par les mains ferventes de quelque statuaire hellène, elle était toute harmonie de lignes et de mouvement. D'un blond très doux, ses cheveux flottaient en frisures
(l) Il fut, plus tard, l'ami de Racine, La Fontaine, Boileau qui tous trois souffrirent de ses violences et le disent dans leurs lettres.
légères autour de son visage ovale, en avivant la carnation d'un rose délicat. Ses yeux semblaient deux transparentes aigues-marines. Mince et long son nez décelait l'intelligence et sa bouche menue la douceur enjouée. Ses épaules exquiseinentinfléchies donnaient naissance à une gorge ronde et satinée; ses mains longues et belles s'agitaient en gestes de caresse (1).
Un charme indicible émanait d'elle, une grâce alanguie et souriante. Sa voix grave émouvait DesRéaux qui tout de suite comprit quelle femme d'élite le hasard lui permettait de rencontrer. Dans ce milieu, en effet, Marguerite Hessein paraissait en exil. Une haute culture ornait son esprit. Le latin, l'espagnol, l'italien lui étaient familiers. Les sciences et la philosophie occupaient ses journées.
Volontiers des Réaux en eût fait son amie. 11 se demandait quelle raison la conduisait dans cette société si peu apte à l'apprécier. Mais bientôt son beau-frère La Sablière lui découvrit les motifs de sa présence rue Neuve-des-Fossés-Montmartre. Marguerite Hessein lui était promise en mariage. Ce n'était pas sans peine qu'il renonçait à poursuivre sa carrière galante. Des circonstances graves l'y déterminaient. Il avait lié partie avec une bonne dame, Mme Le Taneur, dont le mari était si répugnant qu'il avait exigé d'elle qu'elle le chassât de sa couche. Prétextant une maladie, cette dame avait effectivement réussi à se défaire, pendant un an, de son fâcheux; mais, grosse des œuvres de l'amant, force lui avait été de recoucher avec le mari. Prise de scrupules, désolée de donner à un enfant adultérin les biens de ses enfants légi-
(1) La Fontaine : Lettres, 1920, p. 212, a tracé îeportrait de Mmf <!e La Sablière.
times, elle se déclarait prête à dévoiler son inconduite. Pour éviter un esclandre, La Sablière l'avait quittée lui jurant de ne plus l'approcher et de prendre femme à son tour (1). Il avait tenu son serment. Dans peu, il épouserait, ne l'aimant qu'à demi, Marguerite Hessein.
Des Réaux fut enchanté d'apprendre que la délicieuse jeune fille deviendrait bientôt sa belle-sœur. Il s'en alla porter la nouvelle à sa femme et tous deux dès lors, désirant mieux connaître leur future parente? fréquentèrent plus assidûment la maison de M. Rambouillet. On recommençait à y donner des fêtes, des bals, des repas. Mme des Réaux, fatiguée, dut bientôt s'abstenir d'y paraître. Elle était une fois encore enceinte.
De même que Nicolas Rambouillet avait exigé que Ton célébrât son mariage avant celui de Des Réaux, Gilbert Hessein exigea que l'on célébrât le sien avant celui de La Sablière. Le 10 février 1654, le barbon signait son contrat et empochait les écus de la veuve (2). Peu après, la famille entourait au temple de Gharenton La Sablière et Marguerite Hessein. La