M T. VII
(2) A. N. Y. 191, f° 387 v\ Anne Hofquepert, veuve, r de Jean de Sanlecque, valet de chambre de la reine d' Angleterre ; 2° de Jean de La Planche, seigneur de Coco, avait deux [ils : Henry dé Sanlecque, Adam de la Planche. Assistaient au contrat de mariage, pour l'époux : Marie Hessein, veuve d'Isaac Regommier, sœur.- Paul et Antoine Menjot, beaux-frères ; Marguerite Menjot, jadis femme de Gilbert Hessein; Jean Regommier, neveu; Nicolas Rambouillet, Antoine Rambouillet, sieur de La Sablière, etc. — pour l'épouse, divers parents dont Valentin Conrart. Régime de la séparation de biens. Douaire de l'épouse : 300 livres. Gilbert Hessein dut mourir entre le io février I65i et le 19 juillet 1655, car, à cette dernière date, Anne Hofquepert donnant a Henry de Sanlecque, son (ils, des terres aux terroirs de Puisieux, des Louvre, de Bellefontaine et Plessis près Luzarches et de Survilliers. se dit veuve, (A. N. Y. 192, f° 346. vM
consternation se lisait sur le visage du marié. Mille désagréments et préoccupations allaient désormais peser sur ses épaules. Nicolas Rambouillet parlait de l'associer avec son frère aîné Nicolas II aux affaires de sa banque. L'homme de ruelles devrait se transformer en homme de bureau, le madrigalier en plumitif (1).
Des Réaux ne s'attarda point à plaindre son beaufrère; son sort était enviable ; il le trouvait quelque peu absurde de ne l'apprécier point. Pour lui, libre de toute autre obligation, il retourna aux Samedis de Madeleine de Scudéry. La Chronique avait enregistré, en son absence, de considérables événements. Conrart, animé par la jalousie, n'avait pas attendu que Pellisson fût arrivé à Tendre pour protester auprès de Sapho contre sa conduite ambiguë. Il avait, avec violence, invoqué ses droits de premier occupant sur le cœur de la demoiselle. Si bien que, lorsque Pellisson, fidèle aux conventions, avait écrit :
« Nous voici au mois de février, incomparable Sapho, mais où suis-je moi? Je vous le demande et c'est à vous de me le dire. N'ai-je pas toujours marché? n'ai-je pas toujours couru? Me suis-je égaré
(1) Contrat de mariage Antoine Rambouillet, sieur de La Sablière — Marguerite-Hessein, du 20 février 1654, devant Le Cat et de Bierne. La jeune tille reçut ioo.ooo livres de dot. Le mariage fut célébré le 15 mars 1654. Nous étudierons ailleurs les La Sablière et fournirons nos références. V. leur postérité a V Appendice. Nicolas Rambouillet, en échange des avantages donnés à son fils cadet, attribua à Nicolas ÏI, l'aîné, lesterresdu Plessis-Franc, de Lancey et du Tertre en Beauce, 12 janvier et 18 septembre 1655 et divers autres biens (M. A. de M* Le Semelier. E. A. de M° Bossy; A.N. Y. 192, f's 38 et 348); à Paul Rambouillet, son troisième fils, une maison à Paris, rue du Mail, et une somme de 18.000 livres, 10 novembre 1655 (A. N. Y. 192, f° 362). Par contre, Anne Gaignot, femme de Nicolas Ier, révoqua, le 26 mars 1654, la donation de îO.ooo livres faite par elle à Nicolas II (A. N. Y. 191; f° 56).
en quelqu'un de ces funestes lieux qui mènent au Lac de V Indifférence ou à la Mer d'Inimitié*! Et ne retirerai-je nul profit de la clause de six mois qui me semblait tout promettre et qui a fait durant six mois mes plus douces espérances ? Croyez-moi, le plus court pour vous comme le meilleur pour moi, c'est de m'écrire ces quatre mots : « Vous êtes à Tendre ».
Sapho, fort gênée, souhaitant ménager Conrart et satisfaire Pellisson, avait tergiversé, cherchant des atermoiements, s'empêtrant dans des périphrases. Mais Pellisson ne voulait rien entendre. Il se souvenait d'Artamène, de ses amours éternelles et jamais satisfaites. Il lui déplaisait d'incarner dans la réalité ce héros de roman. Il menaça d'aller ailleurs quérir une amante moins inhumaine. De sorte que Sapho, sacrifiant Conrart le barbon en le couvrant de flatteries, avait du haut de son piédestal, laissé tomber, dans la main du mourant, ce quatrain adorateur :
Enfin, Acante, il faut se rendre, Votre esprit a charmé le mien.
Je vous fais citoyen de Tendre, Mais, de grâce, n'en dites rien.
Maintenant Pellisson était « l'Apollon du Samedi » où Conrart traînait une mélancolie invincible. Le viei1 académiste ne se satisfaisait plus de rien. Autrefois il approuvait hautement que le Samedi conservât son mystère, « s'érigeât en concile », considérant le reste du monde comme un ramas d'impertinents et de sots. Toutes ces filles en perpétuelle ignition lui paraissaient logiques quand elles évitaient de grossir leur assemblée, en écartant les dames de la cour, une Mlle d'Arpajon par exemple, ou les dames de la ville,
une Mme de Saint-Ange (1), coupables d'y apporter des possibilités de dispersion ou des tentations de débauche. Leurs rivalités le ravissaient. Il trouvait une douceur à les réconcilier de leurs brouilles.
À cette heure, il se plaisait à y conduire toutes sortes de gens. Des pédants comme Ménage, des capitans de lettres comme La Calprenède, des satiriques comme Furetière, des coquets comme le chevalier de Lignières s'y insinuaient par son entremise. Ils y séjournaient peu d'ailleurs. L'un s'irritait vite de n'y être pas suffisamment loué pour son génie, l'autre pour sa noblesse. Le troisième en méprisait les travaux dérisoires, le quatrième, les femmes trop laides.
Conrart y amenait aussi sa belle-sœur, Mme de Barré, à laquelle maintenant, pour stimuler le dépit de Sapho, il montrait un goût évident. Des Réaux, ces jours-là, trouvait un charme particulier au Samedi. Il y découvrait enfin un visage humain et le plus doux des visages. Plus n'était question pour lui de sentiments alambiqués et de métaphysique puérile, et de petits vers, et de fade galanterie. Il courtisait la jeune femme. A lui aussi, elle inspirait, pour sa jolie simplicité, une vive sympathie.
Comme Conrart fâché que, dans son langage devant d'aussi doctes personnes Mme de Barré offensât la grammaire, la reprenait en magister courroucé, la jeune femme souffrait impatiemment sa tyrannie et volontiers marquait une préférence à Des Réaux. Celui-ci, sans scrupule, en profitait pour l'entraîner à son tour sur les routes de Tendre.
(1) T. VII, 63 et s., a consacré une historiette à cette galante dame, connue dans ce milieu.
Il en résultait un désaccord entre l'académiste et le jeune homme. Conrart ne pardonnait pas à son ami de lui valoir publiquement la honte d'une nouvelle défaite. Bientôt Des Réaux, Mme de Barré n'éprouvant aucun plaisir à se familiariser avec les héroïnes du Samedi, l'alîa voir chez elle. Conrart lui voua dès lors une sourde rancune.
Mmc Boequet, sans soupçonner leur mésintelligence, les convoquait toujours l'un et l'autre. Pendant quelque temps, un hôte nouveau, l'abbé d'Aubignac, fréquenta le Samedi. Habitant rue du Temple, au Marais, il y venait en voisin. Des Réaux vit avec étonnement le visage pointu de furet de cet étrange prêtre qui avait soutenu contre Ménage des polémiques péclantesques. Il le prenait pour un terrible savantasse, goulu de grec et de latin. Or ce docte cachait la cervelle la plus frivole. Il s'occupait surtout de donner des règles au théâtre. Il arriva, un jour, porteur d'un manuscrit où il décrivait, en style précieux, les sites, les us et coutumes du Royaume de Coquetterie. Une carte accompagnait cet étrange morceau de littérature (1).
Le Samedi entendit avec délices cette description d'une île perdue au milieu de l'Océan, d'une île où l'Amour coquet régnait en maître, logé au Palais des Bonnes Fortunes, dans sa capitale Coquetterie, gardé par le capitaine Jeunesse. Ile merveilleuse, toute embaumée d'une odeur de muguet et de marjolaine
(1) Une Donation par François Hedelin, abbé cl' Aubignac, à Anns Hédelin, seigneur de Chauffour, son frère, de V office de conseiller du roi, lieutenant général civil et criminel au duché de Nemours et de la seigneurie de Martroy en la paroisse de Nargis, en date du 15 octobre 1 654, fixe l'adresse do l'abbé rue du Temple (A. N. Y. 191, P 428, v°).
et dont les fontaines épandaient l'eau de fleurs d'orange.
Coquets et coquettes, tous juvéniles, souriants, fardés l'habitaient. Ils avaient droit de pénétrer dans la ville capitale et de parader sur la place Cajolerie où, près du Temple de la Pudeur en ruines, des marchands tenaient boutique de louanges, protestations d'amitié, serments, désespoirs apparents; mais ils n'avaient pas accès libre au Palais des Bonnes-Fortunes, ouvert seulement à l'élite de la nation. Maintes routes y menaient, toutes raboteuses et malaisées, semées d'obstacles que l'on franchissait avec peine. Les uns s'efforçaient d'y atteindre par la plaine des Agréments, d'autres par la route d'Or, d'autres par le gué de l'Occasion, d'autres par le Fort d'Entreprise. Quand ils étaient parvenus au but de leur pérégrination, ils jouissaient des privilèges dérisoires des Coquets, sous la gouverne de dame La Mode et de dame l'Intrigue.
Cette satire ingénieuse que l'abbé d'Aubignac se disposait à publier, avait fait sur les dames une impression plus profonde que Des Réaux, charmé par elles, ne l'avait imaginé. Elles s'en entretinrent longuement quand l'abbé, retenu par ses travaux galants et ses devoirs de société, cessa de hanter le Samedi (1). Madeleine de Scudéry surtout médita sur
(i) Il publia la Relation du Royaume de Coquetterie n 1654 L'abbé d'Aubignac avait trouvé dans la famille de Brezé des protecteurs attentionnés qui l'avaient délivré des soucis matériels. Les 9 et 12 août 1644, le marquis Armand de Brézé lui avait fait donation d'une rente viagère de 4.000 livres. Le 4 avril 1646, le même marquis, confirmant cette donation, avait hypothéqué, au profit de l'abbé, pour assurer le paiement de ladite rente, son marquisat de Graville (A. n. Y. 183, f<> 458; 185, f° 79). Ces actes confirment les dires de Tallemant sur l'abbé : II, 213.
elle. Elle avait voulu que le Samedi fût une sorte de temple où l'encens amoureux ravît les narines des déesses. Un temple lui paraissait à cette heure insuffisant. Elle désirait un royaume dont elle serait la reine. Ne pouvant l'édifier dans le domaine temporel, elle rêvait de l'édifier dans le domaine sentimental.
La lecture de l'abbé d'Aubignac fixa ses intentions éparses, arrêta sur un point précis ses inspirations déréglées. Le géographe sarcastique du pays de Coquetterie suscita, sans s'en douter, la géographe métaphysique du Pays de Tendre. N'imaginant point qu'on pût l'accuser de plagiat, Madeleine de Scudéry qui, depuis longtemps déjà, on compagnie de ses sujets bénévoles, voyageait dans les régions idéales de l'amour, délimita son empire d'un trait de plume. La Carte de Tendre naquit sur le modèle de la Carte de Coquetterie. La dessinant avec émotion, la vieille fille voyait très exactement quel parti déiicieu x elle en tirerait pour elle-même (1).
Elle présenta cette œuvre au Samedi; elle en reçut un applaudissement unanime. Enfin cette Thébaïde bienheureuse, dont on éprouvait le besoin, était découverte. Tout de suite on sacra Sapho « reine de Tendre, princesse d'Estime, dame de Reconnaissance, Inclination et terrains adjacents ». Elle nomma son conseil ; elle légiféra, elle fonda la Gazette de Tendre où des chroniqueurs inscrivirent les nouvelles.
Des Réaux examina curieusement cette carte sin-
(1) Dans la Lettre d'Ariste à Cléante contenant l'Apologie de V Histoire du Temps ou la Défense du Royaume de Coquetterie, 1659, Pabbé d'Aubignac revendique hautement l'invention de la première carte galante, M aulevrier, avec la Carte du Royaume des Prétieuses, paraît cependant l'avoir précédé dans ce domaine. V. notre volume, Madame de La Suze et la Société précieuse, 1908, p. 204 et S.
gulière. A Nouvelle-Amitié naissait le fleuve Inclination qui conduisait directement à Tendre-sur-Inclination, la vraie ville de Tendre où habitaient désormais les dames du Samedi. Quiconque s'y embarquait sagement parvenait sans danger au but du voyage. Mais nul guide ne dirigeait le pèlerin. Que celui-ci prît la route du Grand Esprit ou de Complaisance et, de village en village, il aboutissait à Tendre-sur-Estime ou à Tendre-sur-Reconnaisance, villes où l'on ne jouissait que de plaisirs médiocres. S'égarant à Négligence on à Indiscrétion, il se noyait dans le lac d'Indifférence ou dans la mer d'Inimitié? ou bien encore butait contre les rochers d'Orgueil. 11 pouvait encore, traversant des solitudes immenses, sombrer dans la mer Dangereuse au delà de laquelle s'ouvraient les Terres inconnues.
Des Réaux ne songea point à entreprendre l'un quelconque de ces voyages. Nulle citoyenne de Tendre ne tentait sa convoitise. Il écoutait, il s'amusait, il recueillait des observations, des anecdotes, des poésies et des proses. Tendre était maintenant l'objet de toutes les conversations et écrits. A la reine et à ses sujettes, les pèlerins, empêtrés sur les routes, adressaient oraisons, suppliques, requêtes, placets :
Ouvrez-nous les portes de Tendre
gémissaient-ils. Hors du samedi, toutes sortes de vieux garçons, M. de Ranchin, conseiller à Castres, M. Tuffani, voisin de la rue d'Anjou, envoyaient des épitres par douzaines. Chapelain lui-même, malgré son aspect de mendiant, s'acharnait à pénétrer dans la ville chimérique. Le marquis du Montausier ne sortait point du logis de Mme Bocquet quand il séjournait à Paris.
Ce pousseur de beaux sentiments louait avec chaleur l'invention de Madeleine de Scudéry (1) ; mais Julie d'Angennes lui prouvait aisément que, dans ce monde, Fortune est préférable à Tendresse. L'abbé François Tallemant, conduit au Samedi, fut le premier à faire des gorges chaudes aux dépens des pucelles échauffées par tant de caresses à fleur de peau :
Ces dames ont l'esprit très pur, Ont de la douceur à revendre.
Pour elles on aie cœur tendre Et jamais on n'eut rien de dur (2),
écrivit-il gaillardement et sans crainte d'être à jamais exilé de Tendre-sur-Inclination. Des Réaux, amusé par le quatrain de l'éternel boudeur, en désapprouvait la rude causticité. Le Samedi décidément le divertissait fort. Avant d'abandonner cette société si différente de celle qu'il avait fréquentée jusqu'à l'heure, il désirait l'étudier jusqu'en ses plus minces manifestations. Il était le premier maintenant à solliciter, au cours de la semaine, des réunions supplémentaires. Il utilisait, pour les mieux obtenir, la plume incontinente de Pellisson devenu son ami, de Pellisson qui, en son nom, les demandait en vers libres à Agélaste (Mme Bocquet) (3).
(1) T. II, 52 signale sa présence au Samedi.
(2i T. VII, 59, Pellisson goûtait l'esprit caustique de François Tallemant. Il dédia un sonnet à cet abbé. (Œuvres diverses, 1735. I, 14.) En récompense, l'abbé ne l'appréciait guère. Un jour que Pellisson et Bourdelot se divertissaient à écrire, l'un pour l'autre, des vers bègues, François Tallemant leur décocha cette épigramme (B. L. R. ms. n* 673, f°. 136) conservée par Des Réaux : « J'aimerais mieux avoir fait dans mes grègues. — Que d'avoir fait des vers si niais. — Ce n'est pas assez d'être bogues. — lis devraient être muets ».
(3) B. L. R. ms. n° 072, f°* 2H-242. Dans une curieuse épilre iné-
Il voulut connaître aussi la ruelle des demoiselles Perriquel, Alphisa l'aînée, Iris la cadette. Elles habitaient ensemble dans une maison voisine de la rue Saint-Martin, en face de Pellisson et d'Isarn. C'étaient de mielleuses dévotes dont l'une, la plus jeune, passait pour très savante en latin et en mathématiques. D'avoir vainement attendu la réponse de Jésus àleurs adorations, cela leur avait donné le désir d'entendre des bouches humaines s'exprimer pour lui. Par une fatalité qui les mettait sans cesse en état de péché mortel, leurs galants du Samedi étaient tous huguenots. Elles se reprochaient d'écouter ces hérétiques, mais elles ne pouvaient s'en défendre. Pour expier, elles avaient exposé à Saint-Julien-des-Ménétriers un tronc où elles récoltaient des aumônes en faveur des pauvres de Picardie et de Champagne ; mais personne, hors les huguenots du Samedi, ne s'intéressait à cette œuvre et quand, par hasard, elles trouvaient dans leur tronc un louis d'or, il était accompagné d'une requête en prose et en vers que les pauvres d'amour y avaient déposée.
Cette maison des demoiselles Perriquel où l'on passait le temps en perpétuelles amusettes, tentait bien encore Pellisson malgré ses engagements envers Madeleine de Scudéry. Conrart s'y sentait à l'aise, et Isarn surtout que le joli visage d'Iris attirait spécia-
dite, dont les vers (rare exemple de vers libres au xvip siècle), de mètres différents, varient de trois à dix-sept pieds, Pellisson dit à M™6 Bocquet :
Pour écrire à Sapho, on me le défend, chère Agelaste,
Mais pour vous écrire, baste!
Vous saurez donc, s'il vous plaît, que M. des Réaux, Le méchant homme qui dit d'elle et de vous tant de maux, Désire avec passion avoir l'honneur de vous voir l'une et l'autre Soit au logis de Sapho, soit dans le vôtre, etc..
lement. Combien d'énigmes y déchiffrait-on, les fronts rapprochés ! Que de doux frôlements devant la table de jeu où les hommes, Pellisson surtout, perdaient par distraction d'innombrables stances, madrigaux et épigrammes ! Quelle saveur aussi de mêler l'amour à la controverse religieuse, de combattre pour la conquête de l'âme en même temps que du cœur î
Belle sainte, je vous aime
écrivait Pellisson, éternel perdant au jeu d'échecs et qui arriva à devoir un recueil de 6.000 vers (1).
Mais Des Réaux, qui ne participait point aux liesses obscures de Pellisson, trouvait à la longue un peu fades ces bagatelles. La reine de Tendre aussi bien que les deux saintes l'eussent lassé si elles ne lui eussent donné le régal de connaître Mme Pilou et Mme Cornuel.
Mm" Pilou était née au temps de la Ligue et avait hérité l'esprit satirique des bourgeois qui écrivirent la Menippée. Fille et femme de procureurs, elle ne reniait point ses origines. Elle les vantait an contraire autant que sa laideur de diablesse qui l'avait éloignée des tentations. Noire et velue au point d'utiliser las talents d'un barbier, elle parlait d'une voix masculine et dédaignait les ajustements de coquette.
Quand Des Réaux la vit pour la première fois, elle venait remercier Madeleine de Scudéry de l'avoir peinte sous le nom d'Arricidie, dans sa Clélie. Elle avait revêtu une vieille robe de tabis empruntée, eût*
(l) T. a recueilli les productions du milieu Perriquel dans ses manuscrits, On y trouve des pièces inédites de Pellisson, Conrari;, Isarn, M11" Perriquel l'aînée et la cadette. B. L. R. ms. n° 672.
P& 16 et s.
on dit, à quelque fripier des Halles. Un cotillon à ramage cachait à peine ses bas d'estame et découvrait ses larges pieds enfermés dans des patins. Sous sa coiffe de veuve, maints nœuds incarnadins ornaient ses mèches blanches.
Le jeune homme ne s'étonna point, l'envisageant, que les laquais, dans la rue, l'accompagnassent de leurs quolibets et que les vaudevillistes l'eussent souvent chansonnée. On avait longtemps voulu la faire passer pour « maquerelle », car elle en offrait l'aspect. Par malheur aussi, comme pour confirmer cette calomnie, elle s'occupait de marier les jeunes gens et de raccommoder les querelles de ménage. Mais sa vie, en réalité, était embaumée de vertu et toute parsemée d'aumônes. Elle habitait rue Saint-Antoine, avec son fils Robert, un dévot dont elle s'efforçait de calmer les fureurs de piété. On l'appelait la douairière Pilou, parce que riche do quelque pécune, elle affichait une terrible fierté. Princes et grands ne recevaient d'elle qu'une considération médiocre. Elle leur disait sans ambages leurs vérités. Les galants de la Place Royale redoutaient sa censure. Beaucoup qui l'avaient méprisée l'invitaient avec déférence à hanter leur maison depuis que le roi faisait prendre de ses nouvelles. Ruvigny avait été le premier à reconnaître et à proclamer sa haute valeur morale.
Sa mémoire surabondait de souvenirs. Elle contait ces souvenirs avec finesse, sous formes d'apologues et de paraboles. Partout où elle allait, elle régnait par l'esprit, et les sots se cachaient, car elle les éventait d'une lieue. Mille malheureux recouraient à elle pour remettre la concorde dans leurs maisons troublées :
— Quand Mme Pilou n'y sera plus, disait la marechale d'Aumont, qui est-ce qui fera justice aux gens?
Mme Pilou stigmatisait surtout les coquettes et les orgueilleuses :
— J'ai fait, disait-elle, bâtir un hôpital pour mettre ceux à qui les femmes arracheront les yeux pour leur avoir parlé d'amour, mais il n'y a que des araignées dans ce pauvre hôpital!
À une bourgeoise, pleine de vanité, et qui devant elle vantait sa noblesse, disant à tout propos :
— Nous autres, femmes de condition...
— Cela me fait souvenir, répondit-elle, d'un bateau d'oranges qui coula dans la rivière. Les oranges allaient sur l'eau. Il y avait (révérence parler) un étron sec parmi elles. Cet étron disait : Nous autres, oranges, nous allons sur l'eau.
Ainsi rabaissait-elle le caquet de ces pécores. On la craignait ; on ne la détestait point. On connaissait sa sagesse et qu'elle avait raison en toutes choses à cause de son grand âge qui lui avait donné l'expérience.
— Je sais, disait-elle, toutes les iniquités de toutes les familles de la cour. Je connais les ladres et les fous. Tel qui fait l'homme de bonne maison : je sais d'où il vient. A d'autres, je leur montrerai que leur père était un cocu et un banqueroutier. Je les défie tous tant qu'ils sont.
Personne ne relevait le défi. Cette mère-grand était bonne d'ailleurs. Nul qui avait quelque vertu ne recevait le plus petit mal d'elle (1). Il n'en était pas
(i) T. IV, 350 et s. lui a consacré une historiette où (p. 357) il marque leurs relations. Il lui dut plusieurs historiettes (Président de Clievry, Jean Duret, etc..) et nombreuses anecdotes. Des actes confirment divers propos de Des Réaux sur Mme Pilou et son fils : Donation par Robert Pilou, rue Saint- Antoine, par. Saint-
de même de Mm3 Gornuel. Celle-ci, femme d'un partisan que maintes dupes avaient enrichi, le dominait de toute la hauteur de son esprit (1). Elle avait voulu profiter de sa beauté vendue à ce trafiquant. Elle l'avait donnée tout d'abord à Charles Bruslart, sieur de Genlis, pour jouir toute seule de son sourire aux belles dents blanches, puis au marquis de Sourdis, grand « garçailleur », pour éprouver sa valeur aux combats de l'alcôve. L'avarice de ce dernier l'avait dégoûtée des liaisons hasardeuses.
Elle vivait maintenant entre ses deux belles-filles, MllesLe GendreetMargotCornuel, filles d'espritcomme elle, fort tranquille dans sa maison, rue des Francs- Bourgeois, entourée d'une foule de mourants et de nouvellistes. Tous les diseurs de bons mots s'y assemblaient et l'on y dressait la carte du Ridicule.
Mme Pilou aimait Mme Cornuel d'amour tendre. Elle voyait peut-être en elle une continuatrice. Elles étaient fort dissemblables cependant. Leur contraste plaisait à Des Réaux qui eut toujours voulu les voir ensemble. L'une, noire comme la nuit, enveloppait sa raillerie d'ombres douces où les traits perçaient comme des étoiles filantes. L'autre, d'une joliesse menue, gracile, souriante, pétillait comme le soleil. Ses persiflages étaient brefs, acérés, terribles. La première moralisait en narguant ; la seconde exécutait
Paul, à Jean Félix et à Jeanne-Marguerite Fournier, sa femme, d'une somme de 15.000 livres, à la condition que les donataires ne pourront rien réclamer aux héritiers du donateur de la renie viagère léguée à ladite Fournier par Anne Baudesson, veuve de Jean Pilou, mère dudit Robert Pilou, 20 octobre 1672 ; Donation par le même aux mêmes de tous ses biens, 16 novembre 1673. {A.N. Y. 225, f" 90 V°; 227, f° 339.)
(lj Guillaume Cornuel l'avait connue et s'en était épris, dit Des Réaux, à l'enterrement de sa première femme. Leur contrat de mariage du A février 1627 est conservé aux A. ZV. Y. 167, f° 84.
sans pitié les patients. Ses mots faisaient fortune. Elle avait baptisé les Importants. Elle ne se dispersait point en contas comme son amie. L'esprit malin animait sa belle jeunesse. La Feuillade disait d'elle : <( Si elle le voulait, elle tournerait en ridicule la victoire de Rocroy, le plus grand fait d'armes des temps modernes ». Tous gens attaqués par elle croulaient comme sous le vent maisons lézardées. Seul Boisrobert, esprit délié, avait été capable, bafoué par elle, de lui rendre nargue pour nargue et d'attirer à soi les rieurs (1).
Des Réaux se demandait comment elle se pouvait satisfaire, sans brocarder, des puérilités de Sapho et de son groupe. C'est qu'à la vérité elle affichait quelques ambitions littéraires. Elle ne dédaignait point de figurer dans le Grand Cyrus, sous le nom de Zénocrite. Le sens critique lui manquait pour ellemême. Elle écrivait quelques petites proses, heureuse que l'élogiste de la rue de Beauce les répandît parmi ses admirateurs.
Au cours des Samedis, Des Réaux gagna graduellement son amitié et celle au surplus de Mme Pilou, mais il alla plus volontiers les voir chez elles. Ridicule l'attirait bien davantage que Tendre (2). D'autres
(1) T. V, 132, lui a consacré une historiette et lui dut maintes anecdotes. Plus tard, Mme Cornuel plaidera contre sa famille pour des questions d'intérêt.
(2) T. VII, 49 et s. a consacré une historiette aux Scudéry. Il dut à Madeleine des faits concernant le duc de Villars, Voiture, Mn° Paulet. De son tri de la Chronique du Samedi, il conservait nombreuses pièces généralement inédites dans ses ms. (B. L. R. ms. n° 672, f°s 16 et s., 86 v° et S., 437, 223 et S., 227, 236 et S., 239 et s.; — ms. n° 673, f°, 163, 213, 2ii v°, 247). V. aussi, dans ses ms. perdus : Gros Portefeuille : Alphise, Le Samedi (B. L. R. ms. n° 673, f° 7 v°,i. Ses relations avec Madeleine ne furent jamais complètement interrompues. Il copia ses poésies ou des poésies la -concernant B. L. R. ms. n° 673, f°s 48 v°, 81 v8, 137, 139 v°, 159
graves motifs l'éloignèrent aussi du Samedi. Elisabeth Tallemant, femme de François Le Venier, seigneur de La Grossetière, sa sœur aînée, disparut de ce monde. M. de La Grossetière, quittant le logis de Pierre Tallemant, s'en alla, avec ses enfants, habiter la terre de Saint-Escobille en Beauce (1). Il fallut régler cette succession.
Peu après, Mme des Réaux mettait au monde une troisième fille, Charlotte. Cette naissance occupa Des Réaux consterné de se voir privé de descendance maie (2). Trois filles constituaient une lourde charge. Il les faudrait doter plus tard. Les huguenots n'avaient pas, comme les catholiques, la ressource d'enfermer au couvent les membres superflus de leur famille.
Il alla se consoler auprès de Mme de Barré de sa déconvenue. La jeune femme continuait à lui faire bon accueil. Un sentiment très doux maintenant les unissait, une amitié amoureuse dont ils savouraient le charme dangereux. M. de Barré ne s'en formalisait point. Conrart, au contraire, ne vivait plus à la pensée que sa parente désobéissait à ses injonctions, lui échappait tout à fait, trouvait dérisoire un galant qui passait son temps à s'arracher en public les poils du nez.
Un désir de vengeance animait le vieil académiste. 11 n'osait attaquer ouvertement son rival. Il l'entourait
r, 192 v°, 220, 224 v°. 225, 260 2G2 v°). Il parle peu de Pellisson. mais collectionnait ses œuvres (B. L. R. ms. n° 073, f° 6 et 7. (Gr-os Recueil et Recueil marbré), 84, HO, 112, 114, 117, 135 v°).
(l Elle mourut avant 1656. La Grossetière conservait une chambre chez Pierre Tallemant, rue N eu ve-des-Fosses- M ontmartre. [Inventaire après décès des biens de Pierre 1 alternant).
(2) Charlotte fut baptisée au temple de Charenton le 24 février 1655. [Bibl. de la Société de Vhist. du protest, français, Manuscrits, Etat-civil de Paris, art. Tallemant; Jal : op. cit., art. Tallemant.)
encore desçn patelinage, mais il préparait en cachette sa revanche. Il savait que la maison de Des Réaux au Pré-aux-Clercs était à vendre et, l'ayant toujours désirée, se disposait à en déloger son ami. Il ne voulait pas paraître en cette affaire. Il cabala auprès de M. de Barré pour que celui-ci prît, en sa place, les initiatives.
M. de Barré s'en alla tout uniment voir Des Réaux. Il lui demanda s'il pensait acheter cette maison agencée pour sa commodité.
— Je ne songe point à l'acheter, répondit Des Réaux.
— Puisque cela est, dit M. de Barré, un de vos amis, mais qui ne veut pas être nommé, y pourra penser.
— Monsieur, dit Des Réaux, j'aime mieux que ce soit un de mes amis qu'un autre; j'y aurai pourtant du regret.
La démarche de M. de Barré facilitait à Des Réaux la découverte de l'ami qui souhaitait le chasser de sa demeure tant aimée. Il apprit vite que Gonrart méditait ce mauvais tour. Il accourut rue Saint-Martin. Il ne lit point d'éclat. Il reprocha doucement à Gonrart sa duplicité et de s'être présenté, sachant à quel point il tenait à cette maison, parmi les acheteurs au lieu de les écarter. Ainsi avait-il rendu entre eux la rupture inévitable (I).
Patru aussi s'était brouillé avec Gonrart dont la passion de dominer irritait les plus patients. Mais tandis que les deux académistes se réconciliaient après quelques mois d'éloignement, Des Réaux et
(l) T. IIÏ, 293 et s. Gonrart n'ayant pu acheter la maison de Des Réaux, acquit Garisatis, demeure fameuse dans la société précieuse.
Gonrart restaient ennemis. Les causes secrètes de leur dissentiment subsistaient. Désormais, chez Mlue de Barré, seul Des Réaux jouissait d'un traitement gracieux.
Cette rupture gênait Des Réaux dans sa fréquentation du Samedi où Gonrart persistait à lutter contre l'influence de Pellisson. Il se résigna à abandonner à son adversaire ce domaine de la frivolité. Un deuil très douloureux d'ailleurs l'obligea à se retirer du monde pendant quelques mois. Mme Tallemant, sa mère, était morte subitement. Elle s'était couchée sans malaise au soir du 5 octobre et elle ne se réveilla plus (1). Pierre Tallemant le père ne se consolait point de cette disparition. Comme on lui avait quelque peu reproché ses amours séniles avec Mme Bouette, il craignait qu'on n'attribuât à sa vigueur de mâle la mort brusque de sa vieille compagne. À travers ses larmes, il prévenait les griefs imaginaires :
— Regardez, disait-ilv j'étais, il n'y a que deux jours, couché avec elle. N'allez pas croire au moins, que je lui aie rien fait. En conscience, je n'y touchai pas, cela lui eût fait mal (t).
Mais nul ne songeait à incriminer le vieillard. On admirait au contraire son activité que son grand âge n'arrêtait point. Il siégeait encore dans son bureau, traitant des affaires avec ses fils Boisneau et Lussac (3). La banque constituait désormais,
(i) L'inventaire après décès des biens de Pierre Tallemant mentionne la date de cette mort : 6 octobre 1655. Elle correspond exactement à ce qu'écrit Des Réaux : « Ma mère mourut 8 mois devant |mon père] ».
(3) Quelques actes de cette époque portent encore sa signature :
dans sa solitude, son unique recours contre l'ennui.
Des Réaux, pour dissiper le chagrin qui l'accablait, demeurait chez lui, jouant avec ses petites filles, paperassant et lisant. L'hiver pluvieux lui défendait les sorties fréquentes, à travers chemins et rues de la paroisse Saint-Sulpice transformée en marais. Il aspirait au printemps qui ferait refleurir, autour de sa maison, les parterres et les cabinets.
Or il ne devait plus revoir le printemps dans ce logis de prédilection. Vers le milieu de l'hiver, les héritiers de Lhuillier lui annoncèrent la vente de l'immeuble et l'invitèrent à déguerpir. Un quidam inconnu désirait l'habiter. Il fallut chercher en hâte un autre domicile. Désolé de ces complications dans sa vie si bien réglée, il parcourut la ville. Par dépit, il renonçait au faubourg Saint-Germain. Aussi bien ce faubourg était-il trop éloigné des nouvelles. Mme des Ptéaux se plaignait d'y manquer de distractions : ses amis, sa famille même prétextaient, pour ne la plus visiter, la longueur du chemin. Pour contenter sa femme, il décida de se rapprocher de la paroisse Saint-Eustache.
Vers la mi-décembre, il trouva, rue Traversante (I), dans la paroisse Saint-Roch, un hôtel commode
Déclaration par P. Tallemant et autres à Jacques Morin, avril 1654; Arrêté de comptes entre Gaston-Jean Baptiste, duc de Roquelaure et P. Tallemant (64.000 livres prêtées par P. Tallemant, Gédéon II, N. Rambouillet et Marc-Antoine Acéré a la mère du duc le 5 décembre 1629 à Bordeaux), 2 mai 1655. — Même période : Bail par N. Rambouillet à Jean-Antoine Ranchin, 5 février 1655; Constitution par le même à Philippe de La Mothe-Houdancourt, maréchal de France, 12 février 1655 ; Donations {Deux) par le même à Jacques, Paul, Elisabeth, Marie et Marthe d'Arthuyes, 25 mars 1655 et 3 février 1656; Obligation par le même au marquis de Bours (?), 21 juin 1655. {M. A. de Ma Le Semelier. E. A. de Me Bossy.) (l) Ou Traversine, ou Traversière, actuellement rue Molière.
appartenant à Dame Elisabeth Brunier, femme de Jérémie d Or val, sieur de l'Hospiteau. Peu après, il s'en assurait la location durable par un bail notarié (1).
Il avait vécu heureux dans ce faubourg Saint-Germain plein de curieuses figures, tout rayonnant, aux beaux jours, de lumière et de fleurs. Il le quittait avec chagrin au moment où maints personnages qu'il eût voulu mieux connaître s'y installaient après l'apaisement de la Fronde. Mme de Ghevreuse, ayant vendu son hôtel de la rue Saint-Thomas du Louvre, s'était timidement établie rue de l'Université, lasse désormais des romanesques aventures, âgée maintenant, désireuse de faire pénitence et de gagner le paradis à l'aide d'œuvres pies. Son fils, le duc de Luynes, l'y aidait de toutes ses forces. C'était un cagot, féru de dévotion, qui avait fait de sa maison, rue Saint-Guillaume, un îlot janséniste (2).
Mme de Ghoisy, femme du chancelier de Gaston d'Orléans, cette déterminée qui appelait ses yeux « ses vainqueurs », fatiguée de végéter à Blois, avait
(1) M. A. de Mc Le Semelier. E. A. de M6 Bossy. Bail par De Elisabeth Brunier, femme de Jérémie d'Orval, sieur de l'Hospiteau à Gédéon Tallemant, sieur Des Réaux et Catherine Rambouillet, dame de Lestang, 4 janvier 1656. L'acte, porté au répertoire, a disparu du minutier. L'inventaire après décès des biens de Pierre Tallemant du 11 juillet 1656, confirme l'adresse susdite de Des Réaux. Un acte du 7 août 1660, émanant de Catherine Rambouillet, dame de Lestang, donne la même adresse {M. A. de M* Le Cat. E. A. de M6 Lefebvre).
(2) T. I, 398 et s., leur a consacré des historiettes. Mme de Chevreuse habita, par. Saint-Sulpice, rue de l'Université, puis rue Saint-Dominique; Charles d'Albert, duc de Luynes, rue Saint- Guillaume, puis rue Saint- Dominique (A. N. Y. 195, i'° 48 ; 203, f# 164; 20i, f° 202 v° ; 217, f<> 245). Sur les bonnes œuvres du duc, signalées par Des Réaux, V. A. 2V. F. 188, 1> 322; 189, f9 177, 364 v°.
réintégré son appartement du Luxembourg. Mme de Châtillon, après d'affreux esclandres, pardonnée par Mazarin séduit, montrait de nouveau son visage poupin rue du Bac.
Des Réaux regrettait de ne pouvoir, parmi les groupes qui entouraient ces fantasques, moissonner des anecdotes. Un de ses voisins surtout, Claude de Saint-Simon qui, maintenant, muni d'un duchépairie, paradait dans un magnifique hôtel de la rue Saint-Dominique, stimulait sa curiosité. Il eût souhaité pénétrer les mystères de son existence ancienne. C'avait été un de ces favoris de chasse de Louis XIII qui avaient réalisé leur fortune l'épervier au poing. On disait de celui-ci qu il avait gagné le cœur du souverain pour avoir soigné ses chevaux avec zèle, et porté son cor « sans baver dedans (1) ».
Des Réaux renonça momentanément à poursuivre ces enquêtes. D'ailleurs la paroisse Saint-Roch le captiva tout de suite. Eile était, comme la paroisse Saint-Sulpice, située à l'une des extrémités de Paris, mais elle vivait d'une vie plus intense. La rue Traversante s'adossait à la butte Saint-Roch, toute verdie de jardins et de vignes et jalonnée de moulins. Cette butte sillonnée de sentiers semblait un pays de la frairie. Le marché aux chevaux y attirait des multitudes bruyantes qui se répandaient dans mille cabarets et tripots, le Bâton royal, entre autres, célèbre par sa succulente cuisine. Une foire éternelle, comme sur le Pont-Neuf, animait ce quartier
(1) Sur Mme de Choisy, T. V, 408 et s.; sur Saint-Simon, T. passim. Un acte du 13 mai 1655 (A. N. Y. 192, f» 134) nous fournit l'adresse du dernier. Autres personnages de la par. Saint-Sulpice dont parle T. : Mme d'Athis, Pierre Bizet, sieur de La Barroire, Mme d'Aymet, Mrae do Marottes.
peu bâti. Partout s'élevaient tréteaux de bateleurs, de charlatans, de blanquistes, de montreurs d'ours et de chanteurs. Les filles galantes pullulaient. D'innombrables mendiants, faux estropiés, escrocs de toute nature, près des Quinze-Vingts, grouillaient dans une sorte de cour des miracles.
Ces voisinages peu rassurants n'affligeaient point des Réaux. Le spectacle lui était donné dès qu'il mettait le nez à sa fenêtre. Parfois, il s'en allait, dans les ruelles obscures et au long des sentes tortueuses de la butte, écouter les propos des bonimenteurs.
Lentement des entrepreneurs et architectes bâtissaient cette région. Rue de Richelieu, aux côtés de l'Hôtel de Richelieu, devenu le Palais Royal, Mazarin avait élevé son propre palais. Non loin de cette demeure somptueuse, Boisrobert, las de l'hôtel Mélusine, gîtait dans une maison édifiée selon ses goûts (I).
Boisrobert fut l'un des premiers à souhaiter la bienvenue à Des Réaux dans la paroisse Saint-Roch, Il le félicita d'avoir abandonné son barbare faubourg Saint-Germain. Ici, on ne goûtait que liesses d'esprit. Il l'introduirait chez son amie Ninon de Lenclos logée maintenant rue de Richelieu, tout auprès de lui (2) et chez Mme de Motteville, dotée d'un appartement au Palais Royal (3). L'une l'initierait aux intrigues de la ville et l'autre aux intrigues de la cour.
(1) T. II, 413, le précise. Une Donation par François Le Metel, sieur de Boisrobert, à Pierre Le Prince, chanoine de l'église cathédrale du Mans, son neveu, d'une rente de 200 L, 8 mars igzi, donne son adresse rue de Richelieu (A. N. Y. 3 94, f» 142 v°).
Il le conduirait aussi, les beaux jours revenus, au jardin de l'oculiste Thévenin, près la porte Richelieu, où se réunissait grande compagnie de bien disants (1).
Des Réaux ne voulait pas qu'il prît une telle peine à son profit. Le moment n'était pas venu pour lui de pénétrer chez Ninon de Lenclos; mais il demanda, quelques semaines plus tard, à Boisrobert de lui ouvrir les portes des maisons où s'assemblaient les précieuses galantes.
Rue des Trois Pavillons, au Marais, Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, dirigeait leur cabale. Le bon abbé y jouissait d'une grande renommée, car, ayant beaucoup à se faire pardonner, il absolvait autrui volontiers. Il ne considérait point comme mortel le péché d'amour. 11 l'encourageait même par sa coupable tolérance et par son exemple.
Or l'amour constituait la grande occupation des précieuses galantes et de Mme de la Suze en particulier. Chez elle, Des Réaux eut très rapidement conscience qu'il entrait dans ce royaume de Coquetterie découvert par le regard aigu de l'abbé d'Aubignac. La comtesse ne se souvenait plus qu'elle devait soutenir dans Je monde le renom de sa race huguenote et de son grand aïeul l'amiral. Elle entrait dans la maturité avec de grands yeux alanguis dont les cils épais voilaient le regard voluptueux, une bouche habile à multiplier les délices du baiser, des formes replètes, une exquise prédisposition à l'élégie. Depuis longtemps elle haïssait, comme il était
(1) T. I, 391-392 ; VI, 8, parle de ce jardin. V. aussi, Boisrobert: Les Epixtres, 1647, lrC part. p. 181. Divers actes situent la' maison Thévenin rue et proche la porte Richelieu (A. N. Y. 185, f« 35i ;
d'usage en son milieu, l'état de mariage et substituait sans vergogne, dans sa couche, au brutal comte de La Suze, tels dont l'audace ou la séduction l'attiraient. À Paul Rambouillet, beau-frère de Des Réaux, dont lui plut le juvénile et clair visage, elle avait même cyniquement désigné, pour parvenir jusqu'à elle, le gué de l'Occasion.
Sa vie était parsemée d'aventures. D'ordinaire ses amants demeuraient ses amis. Des Réaux pouvait voir, parmi la cohue qui emplissait sa ruelle, le sieur de Lacger, gascon astucieux qui la célébrait encore sous le nom d'Iris, le comte du Lude, le maréchal d'Albret et quelques autres précédemment admis à calmer les élans de sa nature passionnée. Maintenant M. de La Suze, pactisant dans la révolte contre la couronne avec le prince de Condé, soutenait dans B^lfort un siège contre les armées royales. Nul ne regrettait ce borgne disgracieux dont la présence avait souvent gêné de délicates expériences d'alcôve.
Point de contraintes en cette société. Conversations, lectures, jeux roulaient sur l'amour. Sans doute y avait-on admiré la douce carte de Mlle de Scudéry. Mais Tendre-sur-Inclination avait vite paru inhabitable à des dames qui préféraient la physique à la métaphysique. Plus audacieuses, ces exploratrices avaient pris cette ville comme première étape de leur voyage. Cheminant dans les régions difficiles des Terres inconnues, elles y avaient rencontré la radieuse cité de Jouissance où elles avaient établi leur gouvernement rival.
Plusieurs géographes avaient dressé la carte du Royaume d'Amour. A cette heure, les épicuriennes de Jouissance méditaient une croisade pour détruire
Tendre- sur- Inclination , ville dérisoire, dont la prospérité d'ailleurs diminuait peu à peu. Citoyennes et citoyens de Jouissance vivaient plaisamment unis par les sens plus sûrement que par l'esprit. C'étaient surtout libertins, gens de cour, ennemis de mélancolie, ne l'utilisant que pour attendrir les cruelles. En ce lieu aussi proses et poésies naissaient drues comme l'herbe des prés. Les sentiments s'y exprimaient avec netteté dans le rythme large des alexandrins.
Les élégies et les madrigaux de Mme de La Suze donnaient le ton. Des Réaux appréciait les vers sonores de la comtesse de Revel, veuve d'un avocat général au Parlement de Gn noble, amie particulière de la maîtresse de maison. Par contre, il exécrait les productions de Mme de Brégy, épistolière prônée par le cercle, petite brune remuante et vaniteuse dont les mille façons l'agaçaient (4). De ce milieu aussi il emportait belle matière de portraits ridicules, d'anecdotes, tout un fatras d'actes galants en style de notaire et de financiers.
Là, comme à l'Hôtel de Rambouillet, comme au Samedi, les pédants avides de gloire rivalisaient avec les coquets. On les accueillait avec faveur pour qu'ils répandissent, dans leurs doctes conciles, d'agréables propos sur l'académie du Marais. Mais si Mme de La Suze les respectait par prudence, ses hôtes raillaient volontiers l'air sentencieux de Conrart, la sordidité de Chapelain, la furie grammairienne de Ménage.
Parmi eux, Des Réaux découvrit un jour, en la
(l) T. IV, 237-239 ; V, 402, juge M">e de Revel femme de « beaucoup d'esprit », écrivant « joliment les vers ». Il a conservé, dans ses ms. deux de ses poèmes {B. L.R. ms, n° 673, f° 45,62). Il a consacré une historiette à Mme de Brégy où il donne, inédite, une de ses lettres considérée par lui comme exemple de sottise vaniteuse.
personne de Pierre Costar, le plus notable des pédants présents et avenir. C'était un chanoine du Mans, gonflé de grec et de latin, épicurien et sodomite qui cherchait encore à cinquante ans la réputation sans l'atteindre.
L'abbé François Tallemant l'avait introduit dans cette société. Celui-ci, toujours d'une humeur de dogue, sec et blême, dévoré par une chaleur d'entrailles, y venait de temps à autre pour se distraire. Des Réaux soupçonnait que son frère avait voulu faire une malice à Costar en le lançant, comme un pavé, au milieu de ce vol d'alouettes. 11 se trompait. L'abbé entretenait une correspondance assidue avec les savants depuis que, par paresse d'imagination, il avait entrepris une traduction des Vies des Hommes illustres de Plutarque (1). Il vivait aussi dans l'espoir que Dieu ferait une Saint-Barthélémy des prélats de
(1) L'abbé travailla longtemps à cette traduction. Il l'avait commencée en 1653 puisque Pellisson en parle dans sa Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise. Il la publia en 1663- 1665, 8 vol. in-12. Elle eut plusieurs éditions. Le 30 décembre 1666. devant Moufle et Le Normand, il signait un traité avec les libraires Charles de Sercy et Guignard, autorisant ceux-ci à en publier une édition nouvelle moyennant 726 livres de droits d'auteur et le don de 25 exemplaires, dont 23 reliés en veau et 2 en maroquin, etc.. (Revue des Bibliothèques, 1895, p. 50 et s.). Dés 1662, il envoyait cet ouvrage à Huet (B. N. N. acq. ms. n° 1341, f°s 124-, 127, 162, 200) qui avait revu son travail (Pétri Danielis Huetii... Aluetanae questiones de concordia rationis et fidei... 1761, p. 328). Antoine Dangaliere, savant en grec, l'aida aussi dans sa tâche de traducteur (M4m. de Nicolas Chorier, édit. Crozet, 1868, p. 72). L'œuvre de l'abbé Tallemant a été diversement jugée. Chapelain (Mémoires de quelques gens de lettres vivans en 1662) la considère comme bonne. Ménage (Menagiana 1715, III, 179) accuse l'abbé d'avoir pillé Amyot et Boileau également, l'appelant : « Le fade traducteur du français d' Amyot » (Epit. VII et Les satires de Boileau commentées par lui-même, édit. Lachèvre, 1906, p. 145). V. aussi, B. N. N. acq. ms. n° 4333, f° 251 v°; Lebret : Lettres div., S. D. p. 206 ; Jour, des sçavans, 15 fév. 1665 et 25 avril 1671 ; Baillet ; Jugemens des sçavans, 1722,