III
France pour qu'un de leurs trônes éphémères lui fût attribué. Il s'enquérait des vacances et si elles étaient enviables. Costar, en le couvrant d'hyperboles, clarifiait ses solécismes et l'informait en outre sur le chapitre des évêchés. Il venait de lui signaler la mort du titulaire d'Ax, diocèse situé en pays de Cocagne, où les prêtres savouraient chères exquises parmi des ouailles fortunées. L'abbé se disposait à demander cette mitre à Mazarin(l).
Pour remercier Costar de le diriger dans le maquis du grec et de faciliter ses ambitions ecclésiastiques, l'abbé embellissait ses séjours à Paris en lui procurant les divertissements mondains. 11 le menait chez la marquise de Rambouillet et dans toutes les ruelles que lui ouvraient sa facilité de poète et son prestige d'académiste.
Costar, habitué à vivre, avec son évêque, Mgr de Lavardin, aux confins de l'athéisme, préoccupé surtout des délices delà terre, jouissait de se plonger dans une atmosphère galante. Jadis, souhaitant passer pour l'un de ces badins dont raffolaient les compagnies, il avait capté dans ce but l'amitié de Voiture, singé sa gentillesse, écrit mille épistoles pleines de « puantes flatteries ».
Il ressemblait, pensait Des Réaux le regardant s'agiter au milieu des dames, à un éléphant introduit dans un jardin et qui, abandonnant les allées sablées, écrasait les fleurs des parterres. Il faisait le beau, s'efforçait à la grâce, semblait continuellement gêné par la mollesse du sol étendu à ses pieds. C'était un plaisir délicieux que de l'entendre se tuant au bien
(1) Costar : Lettres, 1G58, I, 821, 823, 82.i, 828, 829, 832; 83 i ; 1G59, II, 490.
dire, lâchant de « grandes grotesques », se célébrant soi-même à pompeuses épithètes.
Les pédants ne l'aimaient guère à cause de son humeur querelleuse et de la science vertigineuse sous laquelle il les accablait. Des Réaux lui gardait rancune de s'être fait, contre Balzac, le défenseur posthume de Voiture et d'avoir trahi, par incompréhension, cette chère mémoire. Il le trouvait ridicule dans tous ses actes et ses écrits, dans sa bassesse surtout. Mme de La Suze lui témoignait une considération dédaigneuse :
— II est, disait-elle, le plus galant des pédants et le plus pédant des galants (1).
Sur ce point seulement Des Réaux et la bonne dame s'accordaient. Il n'y avait pas, en effet, entre la reine de Jouissance et son hôte, des rapports ardents de sympathie. Des Réaux désapprouvait la liberté des mœurs de la comtesse. Celle-ci, de son côté, méprisait la tiédeur de cet alcôviste qui laissait en toutes occurrences passer l'heure du berger. Des Réaux brûlait à son avis trop peu d'encens pour elle. Un jour, Mme de La Suze se plaignit qu'un jeu, le billard, récemment inventé, charmât les (( plumets » au point de les éloigner complètement de leurs maîtresses. Le comte de Maulevrier mit en vers les griefs de l'infortunée. Ironique, Dos Réaux lui adressa cette épigramme :
Maris, ne soyez plus en transe :
Votre honneur est en sûreté.
Il est vrai, le blondin dépense, Il est toujours très ajusté ;
([) T. V, 147 et s., a consacré une historiette à Corsta.
En garniture, il pindarise ; Il s'enfarine avec grand art ; Mais, sur ma parole, il ne vise Qu'à la belouse du billard (1).
Cette boutade n'était pas de nature à lui valoir l'admiration d'une société où les maris souffraient d^ grande mésestime. Il comprit, à certains regards méfiants, qu'il s'était aliéné la faveur des dames. Il se décida à espacer ses visites. Il ne regrettait rien de cette société, sauf peut-être l'amitié de Mlle de Pons, fille d'honneur de la reine, maîtresse à cette heure du duc de Guise, dont l'esprit vif l'avait souventes fois séduit ; mais cette amitié ébauchée déjà chez Mrae de Gon'dran, n'était pas perdue. Il se reprocha aussi de n'avoir pas mieux lié connaissance avec un jeune avocat en Parlement, Philippe Quinault, qui s'infiltrait dans les groupes littéraires. On prédisait grand avenir à ce petit poète d'imagination fertile, auteur de fines comédies. Sans doute le rencontrerait-il quelque jour dans cette paroisse Saint-Eustache où il avait élu domicile (2).
(1) B. L. R. ms. n° 673, f<> 68, A ikf»e la comtesse de La Suze, épigr. (Signée : D. R.) T. IV, 228 et s., a consacré une historiette à Mme La Saze et à Anne de Goligny. sa sœur. Il attribue à la comtesse la chanson : « Déesse des lis et des roses ». (B, L. R. ms. n° 673, f<> 7 v°). Il parle plusieurs fois de ses belles-sœurs, notamment de Claude de Champagne, demoiselle de La Suze? cliente de la banque Rambouillet, comme en témoigne une Obligation de DUe Claude de Champagne et N. Rambouillet à Guy Mesmin, sieur de BHmault, 8 mai i658 (M. A. M* Le Semelier. E. A. de M* Bossy). Sur les occupations du milieu La Suze, V. notre livre : A/™6 de La Suze et la société précieuse, 1908. A la même époque, Des Réaux écrivit, contre le duc de La Feuillade" et les gens de cour qui troublaient les plaisirs des riches bourgeois, des, couplets assez vifs (Dépéchez vite de danser) auxquels La Sablière en ajouta de plus vifs encore (B. L- R. ms, n° 673> f° 69 et v°). Du moins, Monmerqué les lui attribue-t-il.
(2) T. dit quelques mots de lui (V, 342). Le contrat de mariage
Ce ne fut point pour cette agréable dessein, hélas! qu'il reprit le chemin de la paroisse Saint-Eustache. Un matin, il fut averti que son père, Pierre Tallemant, s'était alité, atteint d'une griève maladie. Le bonhomme était âgé de 75 ans. Ni la science de Guénault, ni celle de Menjot ne purent le maintenir dans ce monde. Il s'éteignit comme un patriarche, entouré des pasteurs de sa religion et de ses vingt enfants et petits-enfants. C'avait été un grand travailleur, un homme de génie pour les affaires, un solide pilier de l'édifice protestant. Si les scrupules lui avaient quelquefois manqué, nul ne l'en pouvait raisonnablement incriminer. Tous, dans son milieu, savaient que la fortune, dans le négoce et la finance, ne se fonde point sur des bases de stricte honnêteté. Des œuvres pies, la bonté dans les rapports de famille et d'amitié, rachètent les défaillances, admises par la morale humaine, dans le domaine de l'intérêt.
La dépouille du vieux huguenot fut portée de nuit, comme il était habituel, à Charenton où on l'enterra dans le cimetière des gens de qualité.
Pierre Tallemant, sieur de Boisneau, devenait désormais chef de famille. 11 avait longtemps attendu cette heure, souffrant de subir la domination inflexible du père. Ce dernier laissait une fortune tout entière versée dans les affaires, son ofiice de conseiller secrétaire du roi, un mobilier important, des papiers. Un commissaire au Châtelet avait posé
de Philippe Quinault avec Louise Goujon, veuve de Jacques Bonnet, marchand, retrouvé par nous, figure, à la date du 22 avril 1660, aux A.N. Y. 198, f° 2i8. Il donne comme adresse aux époux la rue de la Grande Truanderie, par. Saint-Eustache où notre héros dut rencontrer souvent, dans la suite, le collaborateur de Lully.
LA FIN TROUBLÉE DE TALLEMANT DES RÉAUX 23 i
les scellés dans sa maison. On les fit lever et on procéda à l'inventaire devant tous les héritiers présents, La Grossetière même, accouru de sa terre de Saint- Escobille(l).
On vendit l'office déconseiller secrétaire du roi (2). On partagea les meubles, les hardes, le linge, l'argenterie. On décida de laisser les fonds paternels dans le comptoir où ils continueraient à fructifier. A la suite d'arrangements, Boisneau et Lussac gardaient, sans contrôle, la direction de la banque et du commerce dont Jacques Bibaud et Anne Gassan, veuve de Henri Bardet, continuaient à gérer les succursales de Bordeaux et de La Rochelle. Tous les membres de la famille maintinrent leurs propres capitaux dans les affaires. Des Réaux lui-même n'en retira point les 60.000 livres qu'il y avait placées.
Avec mélancolie et impatience, il se mêlait à ces règlements, la tête pleine du jargon notarial. Patru le vint heureusement consoler et distraire. Il lui apportait un exemplaire de La Pucelle de Chapelain.
(1) Pierre Tallemant mourut le 17 juin 1656. L'inventaire de ses biens fut dressé par Me Le Gat du il au 19 juillet 1656. Nous en avons donné fréquemment des extraits. Il est conservé en l'étude actuelle de Me Lefebvre. Les enfants du 1er lit se présentaient pour l'héritage de Pierre Tallemant seul ; ceux du 2e lit pour l'héritage de Pierre Tallemant et de Marie Rambouillet, leur mère. Par deux actes des 6 et 13 mars 1658, Nicolas Rambouillet et Gédéon II Tallemant, engagés dans les affaires de Pierre Tallemant, déclarent ne vouloir saisir aucune rente appartenant à sa succession. {M. A. de M9 Le Semelier. E. A. de M" Boissy.) V. aussi B. N. Pièces originales, n° 2788, quittances de rentes sur les tailles de décembre 1657,20 avril 1658, 10 juin et 22 décembre 1660 données par Boisneau en son nom et au nom de ses frères et beaux-frères. Le 2 juin 1667. lors de la liquidation judiciaire de la banque Tallemant, Des Réaux lit, au greffe du Chàtelet, renonciation à la succession de sa mère {Inventaire après décès des biems de Mm° des Réaux, 12 juillet 1717).
(2) Le 7 août 1657, Bertrand-François Muguet de Sémonville en prit possession. Tessereau : op. cit., I. T.
L'affreux avare, bien que le duc de Longueville l'eût récemment gratifié d'une nouvelle pension (1) avait trouvé, pour économiser ses volumes d'auteur, une plaisante invention. Il donnait un exemplaire par deux personnes amies, sans se soucier que l'une habitât Calais et l'autre Bayonne. Ainsi Patru, logé à une lieue de Des Réaux, devait partager le sien avec lui (2).
Les deux compagnons feuilletèrent ensemble le livre et retirèrent de leur lecture un morne ennui. Des Réaux conta à Patru comment à l'Hôtel de Rambouillet, un jour que Chapelain lisait un chant de ce poème, Mme de Longueville, moins prompte que son mari à admirer l'ouvrage du crasseux épique, bâilla comme une carpe (3). Ils rirent. Ce bâillement d'une femme d'esprit leur parut plus significatif qu'une longue critique.
Ils s'entretinrent ensuite des hôtes anciens de Mme de Rambouillet. Presque tous, après avoir abusé du plaisir, sombraient dans la religion. Mme de Longueville, abandonnée par La Rochefoucauld, son amant, cherchait une consolation au couvent. Mine de Sablé, proche de la soixantaine, se repentait d'avoir trop aimé Dieu dans sa créature. Elle était la voisine de Patru au faubourg Saint-Jacques du Haut-Pas. L'avocat Fallait visiter souvent dans sa retraite de Porl-
(1) V. p. 49. Pour avoir « travaillé à la gloire de sa maison dans l'entreprise du poème de la Pucelle », le duc lui donne « une rente viagère de 1.000 1. à ajouter à une autre rente viagère de 2.000 1. qu'il lui avait précédemment accordée pour le même objet », 21 février 1656 (A. N. Y. 192, f° 495 v).
(3 Le propos de Des Réaux, rapporté par Patru à Boileau, fut utilisé par celui-ci dans sa satire III. {Les satires de Boileau commentées par lui-même, édit. Lachèvre, 1906, p. 38).
Royal où elle vivait porte à porte avec son amie, la comtesse de Maure, janséniste et visionnaire comme elle. Elle lui donnait la comédie.
C'était parmi ces dévotes acharnées à leur salut qu'il se divertissait le mieux. Sur l'heure, puisque Des Reaux s'ennuyait, il lui pouvait donner le régal de voir Mme de Sablé dans son alcôve, toute encapuchonnée de coiffes, malgré la saison chaude. Des Réaux accepta. Son carrosse les conduisit vers l'illustre monastère où habitaient, dans un doux silence, tant de brebis égarées en quête du bon chemin.
La demeure de la marquise semblait toute capitonnée d'ouate. On y respirait une odeur d'aromates brûlant dans des cassolettes. Par hasard, la porte n'en était point close. Les deux compères saluèrent leur hôtesse, étendue, plaintive, « faite comme quatre œufs brouillés », sur son lit de parade en désordre. Grande, de belle mine, la comtesse de Maure assise auprès d'elle, lui prodiguait les consolations. Tout au fond de la pièce, le marquis de Rochefort faisait des mines galantes à Madeleine de Laval, petite-fille de la marquise (1). Les deux groupes parlaient comme à l'église, à voix basse.
Cependant de temps à autre de grands éclats de rire fusaient d'un autre groupe réfugié dans la pénombre, composé des médecins Valant et Menjot et de l'abbé de La Victoire. Ce dernier les provoquait avec audace. C'était un diseur de bons mots, un farceur travesti en prêtre et qui goguenardait sans cesse. La marquise le supportait pour son esprit bien qu'il lui eût joué maints tour.
(1) Il l'épousa en 1662. Contrat du 29 avril. II habitait rue Coquillière, par. Saint-Eustaclie (A. F. N. 201, f° 2:<8 vrt).
L'abbé de La Victoire ne prenait point au sérieux les doléances éternelles de cette « grosse dondon » perpétuellement alitée, malade imaginaire, toujours en quête de remèdes, mijotant des drogues, savante en pharmacopée, entourée d'une brigade de médecins qui la veillaient nuit et jour, plongée dans les transes de la mort, cabaleuse en outre, venue au jansénisme par goût de l'intrigue, de la controverse, des finasseries de paroles et de sentiments. Il la savait bien vivante au contraire, friande de toutes les « friponneries » (1), épuisant son imagination à en inventer. Elle seule dans Paris trouvait ridicule le Cuisinier français, ce maître livre dont les recettes contentaient les plus difficiles gourmands.
Quand Patru et Des Réaux furent installés, Mme de Sablé gémit selon sa coutume. La maladie s'était introduite dans sa maison, malgré toutes les précautions. Elle avait dû reléguer dans sa chambre Mlle de Chalais, sa suivante, qui « nasillait », annonçant par ce nasillement les approches d'un rhume, affection d'où dérivaient toutes les autres. Nulle amitié ne résistait à ses craintes. Elle chassait sans pitié quiconque lui apportait des perspectives d'amoindrissement physique.
— Je crains la mort plus que les autres, disait-elle, parce que personne n'a jamais si bien conçu ce que c'est que le néant.
L'abbé de La Victoire combattit cette pensée de néant, faisant une peinture narquoise de ce paradis janséniste où elle ne manquerait point de monter directement. Elle le repoussa des deux mains. Avec
(l) Pâtisseries.
une tendresse passionnée, Mme de Maure la serrait dans ses bras.
— M'amour, suppliait-elle, calmez-vous !
Patru souriait, jouissant de contempler ce tableau burlesque. Des Réaux pensait au duc de Montmorency, au marquis d'Armentières, à tous ces amants que la bonne dame avait, au temps de sa jeunesse, enfermés dans ses bras. Sans doute redoutait-elle le jugement de ce Dieu, adoré maintenant au pied des autels, jadis offensé sans vergogne.
Sa parole entortillée de précieuse, ses airs d'éternelle mourante énervaient Des Réaux, moins placide que Patru, surpris aussi de ne plus retrouver, après quelques années, la galante dame dont Voiture s'ingénia pour sa gloire à conquérir les faveurs. Il fît. un signe à son ami. Us se levèrent et prirent congé (1).
Dehors il leur sembla qu'ils respiraient mieux. Au sortir de cette ruelle funèbre, ils éprouvaient le besoin de s'alléger l'âme. lis décidèrent d'un commun accord de rendre visite à Mme de Rambouillet. Le carrosse les conduisit rue Saint-Thomas du Louvre.
L'hôtel de Rambouillet affectait une physionomie militaire depuis que la marquise l'avait donné à ses tilles (2). Montausier, revenu de Saintonge un an
(1) T. connut M»' de Sablé à l'Hôtel de Rambouillet. Il indique dans son historiette qu'elle habitait le mon ? stère de Port- Royal, porte à porte avec la comtesse de Maure. Un acte du 5 février 1656 précise « rue d'Enfer, par. Saint- Jacques du Haut Pas », dans une maison bâtie par Mme de Sablé dans le jardin du monastère (A. N. Y. 193, f° 2 v°j. Un autre acte, du 29 février 1656, fixe la même adresse à Mme de Maure (A. N. Y. 193, 1° 145 v°). Les faits des historiettes du duc de Montmorency et de l'abbé de la Victoire furent empruntes à ce milieu. Sur Mcnjot et M"»0 de Sablé, V. T. III, 136 ; Ernest Jovy : op. cit., passim.
(2) Donation ,■ ar Mm- de Rambouillet à Julie et Angélique Clarisse d'Angennes de VHôtel de Rambouillet, du marquisat de Pisani, du comté de Talmont en Saintonge, d'usages entre mer
auparavant, l'avait transformé. Benoît Serin, dit La Marche, son trompette, en gardait les accès (1) et les soldats et les officiers du marquis y occupaient des guérites et des pièces. Julie d'Angennes, amoureuse du faste, l'avait garni d'un magnifique mobilier.
Mme de Rambouillet n'en conservait plus qu'une petite partie, vivant surtout dans son oratoire. Angélique-Clarisse d'Angennes, sa fille cadette, précieuse entre les précieuses, lui tenait rarement compagnie, occupée principalement à diriger sur les routes de Tendre François-Adhémar de Monteil, comte de Grignan, son alcôviste (2). Les pédants, avec Montausier, avaient retrouvé le chemin oublié de l'hôtel. Ils s'efforçaient encore, en l'intéressant à leurs querelles savantes (3), de subjuguer la marquise; mais celle-ci les méprisait de toute son âme désormais partagée entre l'amitié et la religion.
Elle lisait précisément de furieuses épigrammes et des pamphlets qu'un poète satirique, le chevalier de Ligrâères, avait lancés contre eux quand Des Réaux et Patru se présentèrent à elle. Chapelain surtout et sa fameuse Pucelle étaient ridiculisés dans ces pièces. Le samedi de Madeleine de Scudéry recevait aussi sa part de sarcasmes. C'était un vrai massacre de pédants et de précieuses. La désunion était d'ailleurs complète dans la cabale du Marais. Ménage avait
et Charente et de rentes, 28 juin 1656. V. aussi, Contrat entre Montausier, Julie et Angélique-Clarisse d'Angennes relatif à cette donation, 25 avril 1658. (A. N. Y. 193, f° 192 ; 195, f 297 v°).
(1) V. Contrat de mariage du 8 mars 1655 de ce trompette logé à l'Hôtel de Rambouillet (A. N. Y. 132, f° 129 v°).
(2) Il l'épousa en 1658. Contrat du 27 avril A. N. Y. 195, f°297V.
(3) B. N. N. acq. ms. n° 1341, P'8 4 61, 175. M**-8 de Rambouillet et de La Fayette arbitrent une contestation littéraire entre Huet et Ménage. V. aussi, p. 343.
commencé à la provoquer (1). Conrart l'avait activée en rompant tout à fait avec la reine de Tendre (2). On disait qu'un groupe d'indépendants avait juré la perte de ces parasites du Parnasse qui, sans génie, rêvaient d'imposer leurs lois à la littérature tout entière.
Mme de Rambouillet, malgré Montausier disposé à combattre en faveur de Chapelain, ne cachait point sa satisfaction de voir tous ces doctes et toutes ces pecques prétentieuses livrés à la risée. Irascibles et compliqués, ces gens troublaient la simplicité des relations, introduisaient l'emphase dans la conversation et le style.
Patru et Des Réaux en convinrent. La marquise demanda à Des Réaux des nouvelles de ses mémoires. Avait-il commencé à les écrire? Le temps lui semblait venu de rédiger, pour 3a postérité, ce commentaire des mœurs. Elle était bien âgée. Elle ne voulait pas mourir sans en avoir la au moins quelques chapitres.
Des Réaux s'excusa. ïl lui manquait encore des documents. Il vérifiait aussi des faits qui lui paraissaient controuvés. Dans peu de temps, il prendrait la plume. Patru, au courant des intentions de son ami, assura que cette gazette, tenue par un homme d'esprit, régalerait les lecteurs les plus difficiles. Mme de Rambouillet en était convaincue et que, grâce à Des Réaux, la société sur laquelle elle avait régné survivrait en beauté. Elle fit encore aux deux hommes quelques confidences, puis elle leur demanda l'autorisation de se retirer dans son oratoire, l'heure
(2) Leur brouille dura 4 ans. Le 6 février 1662, Huet, écrivant à Ménage, se rejouit de leur réconciliation et en souhaite d'autres- B. N. N. acq. ms. n° 1341, f° 98.
étant venue pour elle de s'entretenir avec Dieu.
En reconduisant Patru à son domicile, Des Réaux l'interrogeait sur cette polémique de la Pucelle qui menaçait de faire grand bruit. L'avocat en connaissait les détails ignorés de Mme de Rambouillet. Il fréquentait la société d'où partaient les plus violentes attaques. Sa maîtresse, Amélie le Vieux, cette Olinde juvénile et cruelle à qui il adressait tant de vaines lettres d'amour, en était une des lumières (1). Il y introduirait son ami dès qu'il lui en manifesterait le désir.
Des Réaux fut momentanément détourné de cette visite par ses affaires. Il servit de témoin au contrat de mariage d'un domestique de son frère Lusoac (2). Il assista au mariage de son beau-frèr^ Paul Rambouillet (3). Il classa, en perspective de la rédaction prochaine, des papiers enfouis dans son cabinet. Et enfin, libre de tout souci, il appela Patru.
Le quartier Saint-Germain TAuxerrois donnait asile aux satiriques. Ceux-ci s'y réunissaient tantôt chez l'abbé de Marolles et tantôt chez Charles Sorel pour y lire leurs œuvres de violence. Tous avaient le sentiment qu'ils remplissaient une mission de justice littéraire. Ils ne cachaient point leur passion. Ils ren-
(1) T. a fort bien connu Olinde. Patru {Œuvres, 1735. II. 79) écrit à la jouvencelle : « Au nom d Astibel [Des Réaux], Olinde, pardonnezmoi ».
(2) Contrat de mariage Louis Savary, homme de chambre de M. de Lussac— Marie Bellehache, maîtresse linaère, en présence de Gédéon Tallemant, sieur Des Réaux, II janvier 1657. (A. N. Y. 194, f° 91).
(3j Mars 1657. Contrat du 3. Paul Rambouillet épousait Françoise Le Coq. (M. A. de Me Le Semelier. E. A de M Bossy . V. aussi, même élude, Donation de Paul Rambouillet à Hen iette Eudelin, avril 1653. Le 12 août 1660, Nicolas Rambouillet résigna son office de conseiller-secrétaire du roi en faveur de son fils Paul auquel, le 30, des lettres de survivance furent accordées.
(A. N. F2 34 et Yt 32).
verseraient les idoles où ils seraient écrasés par elles. Des Réaux les approuvait. Tout de suite il se lia d'amitié avec le doux Mich» 1 de Marolles qui vouait sa vie à la régénération de l'art et du théâtre (1). Charles Sorel aussi, dont les romans réaliste s avaient enchanté sa jeunesse, le séduisit par ses manières raffinées, son ironie délicate, ses qualités subtiles d'observateur. La causticité souriante de Furetière qui entreprenait contre le groupe Scudéry sa Nouvelle allégorique l'enchanta. Il sut faire la différence entre le talent pondéré de Nicolas Boileau-Despréaux, adolescent réfléchi, et celui, emporté et furieux, de son frère Gilles Boileau, vaniteux comme un dindon (2). Le chevalier de Lignières, blond, souriant, léger, insaisissable, type du plumet plein de grâce, lui déplut malgré les venimeuses finesses de sa plume. La Mesnardière lui parut assembler, dans sa personne falote, toutes les platitudes et toutes les lourdeurs des pédants qu'il combattait avec énergie. Vainement Des Réaux s'efforçait de comprendre le jargon informe qu'il venait, de temps à autre, présenter comme poésie à la compagnie (3).
(1) Michel de Marolles : Mémoires, 1656, p. 2i6 et 438, parle de M. des Réaux et de l'abbé Tallemant, son frère, dont il vante les dons d'epigrammatistes et « l'esprit si poli et si délicat ».
(2) Boileau nomme Des Réaux dans le commentaire de ses satires (V. p. 232.) Des Réaux paraît avoir connu toute la famille Boileau dont il parle souvent. Ses ms. contiennent nombreuses pièces satiriques de Gilles et Nicolas [B. L. R. ms. n° 673, f 107, 130 v°, 131, 134 v°, 137 v°, 162, 234), en particulier (p. 149; le fameux Arrêt burlesque contre la Sorbonne. Personne jusqu'à l'heure ne paraît avoir connu la date de publication initiale de cet Arrêt. On le trouve, pour la première fois, dans l'opuscule de Dernier : Requesle des Maistres es Arts, professeurs et régens de l'Université de Paris, présenté à la cour souveraine de Parnasse, 1671, in-'±°.
i3j T. III, 278; V, 49. Il conservait plusieurs de ses poésies dans ses ms {B. L. R. ms. n« 673, f° 6; 74 v°). A la suite d'un de ses
Mais celui-ci aussi bien que les autres accomplissait bonne besogne de nettoyage du Parnasse. Adversaire caché de Chapelain, Des Réaux, dans ce milieu, connut toutes les pièces de la querelle. Il ne participa point effectivement à celle-ci. Dans son œuvre il formulera son sentiment sur les pédants, leur déniant toute valeur littéraire (1).
De temps à autre, las d'aiguiser les épigrammes et de bâtir les libelles, les combattants s'accordai nt un répit. Chez Mme de Montbel, parente de l'abbé de Marolles, ils allaient jouir d'une trêve de galanterie. La dame, tout entière donnée au chevalier de Lignières, ne se préoccupait point des intrigues que machinaient, dans sa ruelle, ses hôtes.
Des Réaux vit poindre dans cette maison la gloire de Mme Deshoulières. Il renoua connaissance avec Marie- Catherine des Jardins, surnommée la Nymphe des Vergers, rencontrée jadis adolescente au logis de Voiture et devenue fort experte en amour. Cette pétulante épicurienne se préparait à lancer un scandaleux roman où toute l'aventure de Tancrède de Rohan était dissimulée sous des noms allégoriques. Ruvigny, beau-frère de Des Réaux, y paraissait sous le visage
sonnets, en pur galimatias, « A M. le comte sur son mariage acec Mn° Mancinl », Des Réaux écrivit cette épigramme, restée inédite :
Pour entendre ces vers, j'ai fait tout mon pouvoir. L'auteur m'excusera : je suis las de les lire. On sait bien ce qu'il veut avoir, Mais on ne sait ce qu'il veut dire.
(i) T. III, 295, signale la cabale de l'abbé de Marolles. Passim et surtout III, 275 et s. il commente la querelle. A travers les années, il poursuit Chapelain de son ressentiment, copie différentes pièces de et contre lui et, l'annotant avec satisfaction, le Chapelain décoiffé qui stigmatise la malpropreté de l'académiste et auquel collaborèrent Boileau, Lignières, Furetière {B. L. R. vis. n° G72, f° 246 et S.; 673, f0' 6, 108, 134 V°).
de Rustan. Des Réaux ne cherchait point à l'arrêter en si beau chemin. Il se proposait de suivre cette cynique dans ses manifestations (1).
Elle l'intéressait bien davantage que FOlinde de Patru ou que Mmes de La Calprenède et de Lauvergne, précieuses maniérées occupées à traduire en style judirique des bagatelles galantes. Ces dames ou d'autres lui inspirèrent quelques rimes (2) ; mais elles l'agacèrent par leur manie, empruntée à Madeleine de Scudéry, de tracer des portraits (3).
Parfois, l'abbé Tallemant paraissait dans ce milieu. Il cabalait à ce moment en faveur de Méoage dont il voulait faire un académiste (4). Il venait conjurer Lignières d'épargner son protégé dans sa croisade contre les pédants; mais il ne s'attardait guère parmi les mièvres précieuses que le chevalier gouvernait. Il goûtait des satisfactions plus vives à fréquenter l'académie bachique de Martin de Pinchesne où, moyennant finances, i( savourait les charmes de Claudine Colletet (5;. Boire le consolait de n'obtenir point de Mazarin Févêché qu'il demandait encore avec persistance. Au dire de Ruvigny, François Tallemant, las d'attendre cette mitre problématique, s'en était allé,
(i) T. VII, 244 et s. De M."1* Desîioulières il gardait nombreuses poésies, dont plusieurs inédites. (B. L. R. ms. n°B 672 et 673, passim.)
(2; Les délices de la poésie galante, 2e part., 1664 et 1666, p. 43.
(3) Il attribue (VII. 50ï à Mllu de Scudéry cette mode. Six de ces portraits en prose dont l'un, celui du marquis de Maulny, inédit, figurent dans ses ms. (B. L. R. ms, no 672, f08 142, 146, 148, 149. 151, 153 .
(4) B. L. R. ms. n° 675, f° 71, Le sieur de l'Amalthée à Ménage, 21 novembre 1657.
(5) T. VI, U2, 517. V. aussi, sur l'académie de Pinchesne, nos livres, M™* de La Suze, 1938 et Le Chevalier de Lignières, 1927. Pinchesne : Addition de quelques pièces nouvelles... S. D. p. 37, a dédié une poésie à l'abbé.
un beau matin, relancer le cardinal et l'avait menacé, disant :
— Si vous ne me nommez point, prenez garde!
M azarin avait admiré cette audace, mais Des Réaux trouvait excessive la cupidité de son frère. Décidément il silhouetterait dans ses mémoires cet étrange personnage surnommé « Son Inquiétude » par ses confrères de l'Académie (1). Jusqu'à l'heure, il avait hésité à comprendre la famille dans cette galerie de portraits. Il n'hésitait plus désormais. Cette famille offrait trop de types dignes, par leurs situations et leurs singularités, de captiver la postérité.
L'heure lui paraissait venue maintenant de prendre la plume. Ses projets étaient définitivement arrêtés : sa gazette des mœurs serait divisée en deux parties se complétant l'une l'autre. La première, sous le titre : Les Historiettes, mentionnerait tout ce qu'il avait pu apprendre, en dehors des « histoires et des mémoires imprimés », sur les personnages vivant au temps d'Henri III, Henri IV et Louis XIII. La seconde, sous le titre : Mémoires de la Régence d'Anne d'Autriche, contiendrait les faits recueillis sur cette période et pendant toute la durée de l'administration du cardinal Mazarin. C'était un immense travail, qui occuperait pendant une longue période ses journées. Il l'entreprit résolument.
Il écrivit tout d'abord, sur feuilles volantes, la première version de chaque historiette; puis, s'étant procuré un registre, il divisa sa page de format infolio en trois parties dans le sens de la longueur, reportant son texte dans !a partie médiane, laissant
(1) Mênarjiava, 1715, I, 51. V. aussi, p. 206.
en blanc pour des additions possibles les autres parties. Son premier soin consista à dater son œuvre : « à la, fin de 1657 » et le second à affirmer dans une courte préface son désir de « dire le bien et le mal sans dissimuler la vérité ». Il élabora, puis recopia, en premier lieu l'historiette d'Henri quatrième « afin de commencer par quelque chose d'illustre » (1). Et il est probable que, pendant les années suivantes (1658-1659), il partagea sa vie entre ce travail de rédaction effectué tout entier dans son domicile de la rue Traversante, quelques lectures à Mme de Rambouillet et autres amis très intimes et une fréquentation mondaine fort réduite.
En l'an 1658, son cousin Gédéon II devait lui fournir un paragraphe imprévu. Le prodigue était rentré à Paris, révoqué de son intendance do Guyenne où il avait cependant fait bonne besogne administrative, mais où, appointé de îîO.000 livres, il en avait, chaque année, dépensé 80.000. Il avait dû, faute de pécune, troquer à Bordeaux son palais du Chapeau rouge pour un a médiocre maison de la paroisse Saint- Christoly (2). Maintenant, dans la capitale, il vivait quasiment d'expédients et l'une de ses tilles, Louise, religieuse à Longchamps, mourait du chagrin de le voir réduit à la nécessité. Il fanfaronnait malgré tout, donnant encore des banquets et des fêtes. Mme Talle-
(1) Le raanus rit original des Historiettes est conserve aux Archives du château de Chantilly. Nous le décrirons à l'Appendice. Monmerqué : IV. 349, mentionne l'existence d'une feuille volante retrouvée dans le ms original de Des Kéaux et portant une première version de l'historiette de Villemontée.
(2) Une quittance du 15 janvier 1657 lui donne cette adresse. B. N. Pièces originales, n° 2788. La Chronique bourcleloise, 1672, p. 86, annonce, le 20 novembre 1658, l'arrivée à Bordeaux de son remplaçant, M. Hofman, maître des requêtes.
mant courait les ruelles, y prônant les œuvres de Boyer, poète de cour, et poursuivie par la convoitise d'Isarn (1). Elle s'efforçait d'y accréditer la légende d'un Gédéon II tout semblable, pour la dignité de ses mœurs, à Gincinnatus.
— Mon Tallemant, disait-elle, n'a pas rapporté un sou de son intendance.
Gédéon II cherchait, pour redorer son blason, à s'emparer d'une autre intendance ; mais Mazarin, har celé par lui, s'excusait poliment de ne le pouvoir plus servir (2).
Ce fut probablement chez ce cousin déplorable, recevant « des femmes mal famées qui avaient chacune leur galant dans la troupe », que Des Ptéaux revit Suzanne de Pons, connue autrefois au logis de Mmo de Gondran. Cette fille s'était rendue illustre par les scandales de ses amours. Un M. de La Courrade, son galant, dans l'obligation de la quitter pour un voyage avant de l'avoir toute conquise, déplorait de ne dis-
(1) T. VII, 56, conte qu'elle se plaignait d'avoir été mise dans le roman de M11» de Scudéry (Le Grand Cyrus) sous le nom de Cléorite. Elle avait quelque raison de se plaindre. La romaniste avait mentionné toutes les circonstances de sa liaison déjà ancienne avec Isarn. MmB Tallemant figure dans Saint-Gabriel. Mérite des Dames, 1660, p. 345. Somaize : Dict. des Prétieuses, 1661, l'a peinte sous le nom de Toxaris et M118 Dupin sous celui de Philoclée.
(2) Mazarin : Lettres, édit. d'Avenel, 1906, IX. 807, le 16 juillet 1659, lui manifeste son regret de ne lui point donner l'intendance de Champagne. Des actes soulignent la gène de Gédéon II : Deux mains-levées de N. Rambouillet à Gédéon II; Obligation de Gédéon II et de sa femme au même, 26 mars {659; Bail par Gédéon II à Charles Gendrault, 23 avril 1659 (M. A. de M* Le Semelier. E. A. de M9 Bossy); Contrat par Gédéon II, 3 avril 1659 (E. A. de M0 Moreau). V. aussi, T. VI, 255 et s., qui l'accuse d'avoir « chicané » sa famille pour des questions d'argent. Gédéon II, par son faste, faisait encore illusion à quelques-uns. On ambitionnait sa présence aux contrats de mariage (A. N. Y. 199, f0i 228). Boursault fit même appel à son équité de conseiller au Parlement [Lettres nouvelles, 1697, p. 221).
poser point, pour lui rappeler son souvenir en son absence, du style mignard préconisé par les ruelles. Des Réaux lui offrit son aide. Et voici quelle lettre précieuse reçut Mlle de Pons au nom de M. de La Gourrade :
<( Mademoiselle, je prends la plume pour vous faire souvenir des absents de vos beautés et vous dire en peu de mots ce que j'ai pensé et souffert pour elles depuis que je suis privé de leur divin aspect. J'avais le cœur si gros quand je partis qui fut, comme vous savez, le lendemain de la N.-D. de septembre, que je faillis à crever à force de sanglots entre la porte de Saint-Jacques et le bourg de la Reine; et ne sachant que devenir, quand je vins au pontAntony, je pensai me jeter ia tête la première dans la rivière, afin qu?on pût mettre dans mon épitaphe :
Il se jeta du haut d'un pont Pour la trop charmante de Pont.
Mais je ne trouvai pas ce pont-là assez beau et je me résolus d'attendre jusqu'au pont d'Orléans ; aussi bien, mourant pour une si belle pucelle, il était plus convenable que ce fût à la vue de la Pucelle d'Orléans. Là, il me vint dans l'esprit que le pont de Châtellerault était le plus beau pont qui fût sur ma route et, si je l'ose dire, le rival du Pont-Neuf; je fus ravi de m'être avisé de cela, car c'est le pont de France le plus digne d'une telle aventure. J'étais déjà tout déterminé et je commençais à lui dire :
Pont de mignarde architecture,
Je vais mourir pour une créature
Et plus belle que vous, et mille fois plus dure,
quand je songeai que me noyer dans la Vienne, ce serait faire tort à la Charente, laquelle a eu l'honneur de vous voir naître sur ses bords et laquelle vous ferait ressouvenir de moi tous les jours comme Lignon faisait à Àstrée de son pauvre Céladon. Voilà donc ma mort encore différée jusqu'en Saintonge où j'ai trouvé quelques importantes affaires, lesquelles me font vous supplier de me donner encore du temps pour y mettre ordre, afin que je puisse mourir franc et quitte et être une victime digne de vos charmants attraits (1). »
Ainsi Des Réaux se distrayait-il par des exercices d'esprit aux heures où il se sentait las des Historiettes. Au début de 1660, celles-ci étaient à peu près complètement écrites, et le mémorialiste avait reçu de Mme de Rambouillet et de ses amis applaudissements enthousiastes. ïl n'avait pas tout à fait rempli sa tâche comme il l'avait projetée. L'ordre chronologique n'était pas respecté ; il n'avait pas arrêté sa narration à la mort de Louis XIII. Beaucoup de faits empiétaient sur les Mémoires de la Régence. Cela lui rendrait ce dernier travail difficile.
Il y aviserait. Il éprouvait quelque fatigue, un besoin impérieux de changer d'atmosphère. Il résolut de se rendre, dès le printemps venu, au château des Réaux. Mme des Réaux approuva sa résolution et ils préparèrent ce voyage. En mars, pour honorer des domestiques de son beau-père Rambouillet, Des Réaux consentit à figurer à leur contrat de mariage (2).
(l) Publiée par Paulin Paris dans Tallemant : IX, 67. Extraite des ms du chanoine Favart {Blbl. de Reims).
(2j Contrat de mariage François Janin, maître barbier étirviste — Jeanne Robert, demeurant en la maison de Nicolas Rambouillet,
Peu après il se mettait en route.
Quand au début d'avril, il arriva aux confins de sa châtellenie, il y trouva, dressant croix et bannières, clergé, bourgeois, manants précédés des officiers. Ils lui venaient rendre droits d'honneurs. Il les renvoya, souhaitant qu'on le laissât en repos ; mais il ne devait point goûter tout de suite la quiétude cherchée. Il fut obligé d'aménager le château. îl installa son cabinet de travail au premier étage de la tourelle de droite, dans une petite pièce éclairée par une fenêtre ouverte sur la douve. Contre le panneau de gauche, il fit élever sur un corps de bahut un corps de bibliothèque à quatre vantaux où il put serrer ses manuscrits, ses titres, quelques livres de prédilection (1).
Il ne chercha point, comme beaucoup de seigneurs contemporains, à tourmenter les pauvres hères soumis à son autorité. Il affecta, au contraire, bienveillance extrême. Tout de suite il accepta, et Elisabeth, sa femme, également, le parrainage des enfants de la paroisse (2). Il réorganisa son corps d'officiers, nommant comme sénéchal et juge delà châtellenie, le sieur François Sarasin (3).
en présence de Gédéon Tallemant, sieur Des Réaux, Antoine Menjot, etc.. 13 mars 16^0 (A. N. Y. 198. fô 171).
(1) Cette bibliothèque, de style Louis XIV, existe encore au Château des Réaux.
(2) Archives départementales d'Indre et Loire, E. suppl. 166. Le 15 avril 1600, François Paris, maître d'hôtel de Des Réaux, et Catherine Davy, femme de M" René Rousseau, tiennent un enfant sur les fonts, à Chouzé, au nom de M. et de M™* des Réaux.
(3) Catal. analyt. des Archives de M. le baron de Joursanvault, 1838, Jï, 120, n° 1801. V. aussi, Archives d'Indre et Loire, E. suppl, 166. François Sarasin était marié à Jeanne Hudault. Le greffier des Réaux à cette époque, était Louis Gosset; le procureur fiscal François Duchâtel marié à Marie-Anne Lefèvre ; le maître de poste Jacques Hudault marié a Renée Ruscher ; le notaire Hudault, auquel succéda Nicolas Dufresne.
Son fermier, Mathurin Hudault venait de mourir. Avant d'en désigner an autre, il éplucha les comptes du disparu et Mme des Réaux fut chargée d'en faire par procuration le règlement devant notaire (1). Il s'en alla aussi examiner l'état de ses cultures, visiter deux terres qu'il avait achetées pour agrandir son domaine aux environs de Port-Boulet (2). Il vérifia si Faîtière corporation des bateliers de la Loire payait régulièrement les droits de péage ; il exigea que les pêcheurs apportassent au château le plat de poisson « primevert d'aiose, de saumon et de lamproie » dû annuellement. Aux bouchers, enclins à quelque indépendance, il réclama, selon ses droits, pied et oreille de chaque cochon tué. Enfin, il s'informa si tous les commerçants utilisaient bien ses poids et mesures.
Car il était décidé à se montrer ferme sur le chapitre de ses privilèges. Il voulait de l'ordre et que son autorité fût partout respectée. En revanche, il n'hésitait point à combler de bienfaits, aux dépens de sa bourse, les habitants de sa châtelienie. Ceux-ci lui ayant remontré que les halles de Chouzé menaçaient ruine, il les fit incontinent rebâtir. Près de l'église, il invita son sénéchal à placer un poteau de carcan afin de rappeler aux malandrins qu'en ce lieu la justice n'était pas un vain mot.
Il entretint, quoique huguenot, des relations cordiales avec les prêtres de Chouzé. L'église de la
(1) Le 4 juin 1660, devant Royer, notaire a Chinon. V. p. 135. Inventaire après décès des biens de Tallemant des Réaux précité.
(2) inventaire après décès des biens de Tallemant des Réaux. Le 5 novembre 1653, de ant Hudault, il acheta pour 39 livres, à René Pasquier « une pièce de terre au lieu du port Boulet appelée Les Rivières ». Le 9 octobre 1655, devant le même, il acquit, pour 31 livres, de Mathurin Cirotot, « une pièce de pré située au port Boulet, contenant deux boisselées déterre ».
paroisse était un pauvre bâtiment à voûte de bois, soutenue par des « suppôts » ornés de peintures représentant Dieu le père, saint Pierre, saint Michel, les armes de France, une rose, l'écu du cardinal Brisonnet. Des Réaux la fit consolider. Au pied du crucifix, dans la chapelle seigneuriale de Notre-Dame, un artisan, sur son ordre, grava son blason accolé à celui des Rambouillet (1).
Ayant réglé toutes les affaires urgentes de son domaine, il se reposa ensuite avec délices. Mme des Réaux ne se reposait point à son exemple. Elle surveillait l'éducation de ses filles; elle faisait aussi des largesses aux pauvres. Elle apparaissait comme une belle et bonne fée dans 1 >s habitacles des manants, apportant secours et consolations ; si bien qu'on l'avait surnommée « la dame de cette paroisse » ; sur les registres baptistères les prêtres lui donnaient aussi cette gracieuse appellation (2).
Ne partageant pas les menues distractions de sa femme, Des Réaux, désoeuvré, s'ennuya bientôt. Les douceurs de la conversation lui manquaient. Il s'en alla les chercher aux alentours de Ghinon. Près de cette ville, il visita, dans son château, le comte de Ghavigny, jadis secrétaire d'État sous Richelieu, auquel il arracha, bribe par bribe, des particularités sur le caractère derEminentissime.il relança dans sa terre de Hazé-Lansac, Henri François, marquis de Vassé, type de galant cynique dont le portrait restait inachevé dans le manuscrit des Historiettes. Il s'amusa des mœurs scandaleuses de Louis David, sieur de Petit-Puis, fils d'un boulanger de Ghinon, devenu
(l) Patru : Œuvres, 1735, II, i et s.
{2, Archives d'Indre-et-Loire, E. suppl. 169.
prévôt de 111e de France. A Ussé, il contempla les extravagances de Mme de Montendre, déguisée en Cléopâtre et se promenant entourée de joueurs de luth. ABourgueil, de la bouche des moines qui gouvernaient cette riche abbaye, il recueillit d'étonnantes révélations sur la friponnerie de son dernier abbé, Mgr Eléonor d'Estampes de Valençay que Maucroix lui avait dépeint sous sa physionomie d'archevêque de Reims (1). Toute cette partie de la Touraine lui fui bientôt familière et les Historiettes s'enrichirent d'anecdotes et de portraits. Par contre, la grâce des paysages n'émut point le mémorialiste.
Vers le milieu de juin, Des Réaux se souvint qu'il avait promis à un conseiller au Parlement, client de la banque Tallemant, Gaspard de Gilliers, de servir de témoin à son contrat de mariage. Il était temps de partir. Il regagna lentement Paris. Gaspard de Gilliers épousait Elisabeth Bidé, fille d'Olivier Bidé, sieur d'Agaury. L'époux avait convié à son contrat de grands personnages : le chancelier Séguier, les ducs de Lesdiguières et de Sully, le président de Novion, Nicolas Foucquet. Autour de l'épouse, se réunissaient surtout des parents, les Tallemant, les Rambouillet, Antoine Menjot, les Louvigny. Des Réaux éprouva la désagréable surprise de rencontrer à cette cérémonie son ancienne maîtresse, Marie Le Goux. Heureusement sa femme n'était point présente. La veuve n'eut d'ailleurs pas l'air de le reconnaître ; sa rancune persistait (2).
(1) T. II, 446, parle du château de Chavigny; V. iôet s. de Vassé et (V, 49) de la visite qu'il lui rendit à Hazé-Lansac. Sur Petit- Puis : VII, 240 et s.; M™ de Montendre : V, 98 et s.; Abbaye de Bourgueil et Eléonor d'Estampes : II, 445 et s.
(2) Contrat de mariage Gaspard de Gilliers — Elisabeth Bidé,
A peine Des Réaux avait-il rempli son devoir de témoignage qu'une triste affaire le venait affliger. Sur la plainte de ses créanciers, las d'être bernés par cet escroc qui s°gobergeaitàleurs dépens, Montauron était jeté en prison. Gédéon II, ayant lui-même p^rdu tout crédit, éprouva grande difficulté à obtenir l'élargissement de son beau-père (1). Des Réaux dut l'y aid«^r.
Les Tallemant supportèrent avec impatience cette honte. Heureusement des honneurs la compensèrent aussitôt. Le marquis de Ruvigny, beau-frère de Des Réaux, partit pour Londres, nommé par Louis XIV son ambassadeur auprès du roi d'Angleterre. Louis XIV manifestait ainsi une vive sympathie, malgré sa religion, à l'officier général dont il avait apprécié la bravoure et la fidélité. Il le savait aussi, à la vérité, apparenté par le mariage de sa sœur aînée, Racliel de Ruvigny, aux plus puissantes familles anglaises, les Southampton et les Vaughan, capable par suite d'influencer le faible Charles II dont il le chargeait de saluer l'avènement; mais ses très réelles qualités de diplomate surtout lui inspiraient confiance (2).
24 juin 1660 (A. N. Y. 19», V 391). Gilliers habitait par. Saint-Eustache (A.N. Y. 201, f« 321).
(2) Saint-Simon : Mémoires, édit. Ch ruel, 1882, I, 255 et s., a fait un grand éloge de Ruvigny, vantant sa simplicité, son esprit, sa sagesse, sa probité, sa grande réputation, ses puissantes amitiés. Le roi, à son dire, se servit de lui à cause de ses hautes relations en Angleterre, Hollande, Suisse, Allemagne, mais il lui vouaitune affection vive. Pour remplir ses missions diplomatiques, Ruvigny céda à l'avocat Loride des Galinières partie de sa tâche de représentant des huguenots auprès de Louis XIV. Il partit pour l'Angleterre en septembre 1000 (Gazette de France de 1660). Il y demeura jusqu'en 1665. V. sa correspondance politique aux A. E. Angleterre, vol. 73, 7i, 81, 83, 87, et à la B. N. Manuscrits. Mélanges
Or la France avait besoin de représentants énergiques auprès des trônes dont elle attendait un concours au milieu d'une situation troublée. Car Mazarin abandonnait à demi les affaires, malade d'une maladie qui Fallait emporter. On se demandait anxieusement quelle intelligence assez déliée pour conduire les destinées du royaume remplacerait la sienne prête à s'éteindre.
Le cardinal, disait-on, prodiguait les conseils au roi juvénile et lui désignait des successeurs susceptibles d'assurer la continuité de sa politique. Il se préoccupaitaussi, sachant safin prochaine, de récompenser par des dons les serviteurs qui l'avaient ai ié dans sa tâche. Deux jours avant sa mort, apercevant autour de son lit l'abbé François Tallemant, venu à la curée, il se souvint d'avoir longtemps déçu son espoir de coiffer la mitre. Il lui donna l'abbaye du Val-Chrétien pour le remercier de ses poésies laudatives (1).
C'était une abbaye sise dans le Soissonnais et qui valait à son titulaire 4.000 livres de rentes. Quand Des Réaux connut cette largesse, il en félicita son frère. L'abbé haussa les épaules. Il n'étaitpointsatisfait. Accablé de bénéfices, comptant parmi les plus riches prêtres de l'époque, il souhaitait l'enfer au faquin qui l'avait dupé en ne le nommant pas évêque.
Colbert, t. CXXVÏ, p. 272, 439, 569, 615. Pour ses actes intimes, V. Transport par Henri de Ruvigny à Charles-René du Pinel, seigneur de Boispinot, 16 février 1656; Traité de charge entre Henry de Ruvigny et Henri Emmanuel Hurault, marquis de La Vïbraye, 21 mai 1661 [Etude Bossy); Acte du 11 juillet 1661 {Etude Lefébvre).
(0 Gui Patin : Lettres, éclit. Réveillé-Parise, 1846, III, 348. Cette abbaye avait été promise au médecin Guénault. Deux poésies de l'abbe Tallemant célèbrent Mazarin : B. N. ms n° 19U5, fa 123 v°; Elogia Julii Mazarini cardinalis, 1666, p. 245.