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CHAPITRE VI

Depuis le contrat du 24 décembre 1642(1), Tallemant de Boisneau, frère aîné de Des Réaux, dirigeait effectivement le comptoir et la banque Tallemant, recevant régulièrement deux fois par semaine, de Jacques Bibaud, l'associé installé à Bordeaux, de Henry Bardet, l'associé installé à La Rochelle, puis, à sa mort, de sa veuve Anne Gassan, correspondances et extraits de comptes. Tallemant de Lussac, son cadet, lui apportait une aide modeste.

La société, à partir de 1647, avait continué, par tacite reconduction, sur les bases du contrat initial jusqu'au 28 avril 1651 où l'on avait fait « un compte général, une reconnaissance de tous les effets, un partage de tous les profits ». L'acte nouveau porta approbation générale de gestion et prolongea d'un an l'engagement des associés (2). Au delà de 1652, on

(1) Nous avons résumé ce contrat dans notre premier volume, p, 256. Henri Bardet, l'associé de La Rochelle, mort en Iôi9, avait été remplace par sa veuve.

(2) B. N. Thoisy, 221, fu329, Escrit servant d'instruction à M" les créanciers des sieurs Tallemant, Bibaud et Dn° Bardet et de justification au sieur de Lussac, avec la société des sieurs Tallemant, Bibaud et Bardet, S. D. in-4» ipar Tallemant de Lussac). Ce factum contient i'acte du 23 avril 1651 établi a Paris et l'acte d'approbation de la D118 Bardet, établi à La Rochelle le 22 juin 1651.

ne jugea pointa propos de renouveler celui-ci sur le papier. Il sembla que la volonté commune de poursuivre les affaires dans les mêmes conditions tenait lieu de pacte écrit. Nul n'éleva d'objection. Le travail commercial, financier, administratif, s'accomplissait avec la même ponctualité, sous le contrôle de Pierre Tallemant le père.

A la mort de ce dernier, en 1656, les provinciaux ne demandèrent point un remaniement du contrat. Ils acceptèrent l'autorité de Boisneau devenu à la fois, en sa qualité d'aîné, chef de famille et chef du comptoir. Celui-ci d'ailleurs avait réalisé ce qu'il promettait à l'origine. Malgré la gêne que lui imposait la présence modératrice du père, il avait montré une furieuse activité.

Ce gros homme, toujours riant et la main tendue, inspirait confiance. Il avait tout d'abord resserré les relations de famille. Grâce à lui, à la discorde ancienne entre les Rambouillet et les Tallemant, avait succédé une paix amicale. Les deux banques voisinaient rue Neuve-des-Fossés-Montmartre, se prêtaient de nouveau aide mutuelle, traitaient ensemble les grosses affaires Le vieux Nicolas, comme Pierre Tallemant, avait cédé à ses trois fils aînés, Nicolas II, sieur du Plessis, Antoine, sieur de La Sablière et Paul, sieur de Lancey, une partie de sa responsabilité. Ces jeunes hommes, à l'exemple de Boisneau, méprisant les routines, préconisaient l'audace, aimaient le risque, ne craignaient point de porter leur effort au delà des frontières (1).

(l) Nous les voyons, avec leur père, s'engageant à livrer à M" les seigneurs de l'Abondance de Gênes « 100. 000 septiers, mesure de la ville d'Arles, de blé de France... dans le terme de

Peut-être au gré de Boisneau, Nicolas II, Faîne, aimait-il trop le monde et les parades de la cour, et le second, La Sablière, les petits vers et les femmes. C'était gibier pour son frère Des Réaux. Mais Paul, assidu au bureau, s'entendait pleinement avec lui.

Malgré sa faconde, son amabilité, ses avances, Boisneau n'avait pu conserver, dans sa banque, les fonds de Gédéon IL Voisin de la ruine, celui-ci avait cherché des chicanes et finalement confié ses intérêts aux Rambouillet (1). Mais tous les autres parents, Des Réaux et François, ses frères, les Ruvigny, les Henry, héritiers de Pierre et Paul Yvon, les Menjot, les Véron lui avaient confié le soin de gérer leur fortune. Les amis de la famille, les d'Agaury, par exemple, les du Gandal, cent autres lui versaient aussi, pour les faire fructifier, leurs économies.

De tous les financiers de l'époque, ses rivaux, Boisneau avait su faire ses compères, les intéressait à de petites combinaisons, les endormant pour les mieux escroquer dans une douce sérénité. On savait •son établissement réglé de façon parfaite, possédant à travers la France d'innombrables correspondants, pouvant, sur le monde entier, tirer des lettres de change toujours couvertes (2). On appréciait aussi sa

10 mois, pour le prix de 33 livres... pour chaque mine, mesure de la ville de Gênes », 3 janvier 1658 (Etude Bossy). V. aussi, Obliga- Hon par Nicolas II Rambouillet à dame Jacqueline de Loge, femme de Charles de La Clare, 12 juin 1656 {Même étude); Echange entre Nicolas I Rambouillet et Jacques Pollart, de 'propriétés sises à Clairson contre 1.500 l. de rente, 21 mars 1663 (A. N. fonds non classé); Deux donations du même de 600 et 200 l. à Marthe Guillepin, femme de Jacob Hermant et à Ma-rthe Puypeyroux, 14 juillet 1658 et 21 août 1664 (A. N Y. 196. f» 26 ; 205, f° 402).

(1) Surtout à Paul à qui, le 30 juillet 1662, il verse une indemnité et constitue une rente (Etude hossy).

(2) Nous avons relevé : Beuzelin, correspondant à Rouen; Bavs, à Lyon ; Daniel Yvon, à Montauban et des traces d'autres cor-

générosité apparente, faite de mots et non d'actes, car s'il prêtait, c'était toujours sur de valables garanties. Mais tel qui se trouvait gêné lui savait gré de lui éviter l'usurier en se contentant d'un diamant comme gage (1).

Si bien qu^ les grandes familles, comme les Roquelaure et les Navailles, des étrangers notoires, comme miîord de Saint-Alban, diplomate anglais, et Paul de Romminguen, résident du prince palatin, des gens du Parlement, comme Armand de Saint-Martin, Pierre Martin de Laubardemont et Louis Habert deMontmor, des conseillers-secrétaires du roi, comme Simon Chauvin (2), des avocats, des médecins du roi, des précieuses, comme Mme de La Suze, des poètes comme Boisrobert, d'innombrables bourgeois et commerçants étaient venus en foule vers cette banque solide où leur argent restait en sûreté (3). Les protestants l'avaient aussi entre toutes choisie pour y faire leurs transactions financières. Le maréchal de Gassion y

respondants à Amsterdam, Danlzig, etc.. Inventaire après décès des Mens de Pierre Tallemant; Jacques Bibaud : Observations sur un escrit intitulé Escrit servant d'Instruction à Mrt les créanciers des sieurs Tallemant, Bibaud et DUo Bardet et de justification au sieur de Lussac, S. D.

(1) Un acte du 8 mars 1651, en notre possession, passé devant Benedict Baddel, notaire à Amsterdam, prouve que Boisneau acceptait ces garanties.

(2) Transaction entre P. Tallemant, sieur de Boisneau et Pierre Martin de Laubardemont, 27 avril 1659; Obligation de Pierre et Paul Tallemant à Simon Chauvin, 22 février 1661 (Etude Bossy). V. aussi, Traité & office entre P. Tallemant, procureur de Girard Védrines, et Nicolas Carré ; Obligation par Jacques Tollé à P. Tallemant, 16 et 26 mars 1660 (Même étude).

(3) Ces noms de clients de la banque nous sont fournis, avec bien dautres, i° par une Transaction passée devant notaires, le 15 juin 1665, entre les directeurs des créanciers des sieurs Tallemant, Jacques Bibaud et la veuve Bardet, S. D. (B. N. Thoisy, 221, p. 40)); 2° par un arrêt du Parlement du 8 août 1665 (A. N. XU 5936, f» 17).

avait placé son pécune. Des ministres, comme Jean Daillé et Edm^ Aubertin, chantaient ses louanges (1), bien qu'ils rencontrassent devant ses guichets Pierre de Broc, évêque d'Auxerre, des abbés nombreux, d'illustres dévotes comme de Mme de Neuillan (2).

Peu à peu Boisneau avait établi son crédit sur des bases si fermes que nul n'eût osé en douter. Devant les Parlements de Paris et de province, ses appuis aussi bien que ses larges épices, assuraient le gain de ses procès (3).

Il avait mis toute son habileté et tousses soins à se ménager de puissantes relations. Mort Richelieu, protecteur caché de la famille Tallemant, Mazarin était venu, avide de fortune, incapable de résister aux alléchantes invites des financiers. Tout de suite Boisneau, entré dans son intimité et dans sa confiance, ayant jaugé sa valeur morale, comprit que, moyennant quelques sacrifices, il le tiendrait à sa merci. Il consentit ces sacrifices et en recueillit le fruit. Dès 1645, il obtenait de « faire valoir la finance provenant des taxes ordonnées par arrêt du 18 janvier sur les propriétaires des offices de contrôleurs et conservateurs des fermes ». Peu après, en 1647, des gérances analogues lai étaient concédées et de gros

(1) Ils figurent, comme créanciers, dans la Transaction précitée. Pour Passion et autres protestants notoires, Bull, de la Société de Vhist. du protest, français, X, 385; XLVI, p. 494.

(2) Inventaire après décès des biens de Pierre Tallemant, Promesses de iV/me de Neuillan et de Vévêque d'Auxerre des 4 et 9 février 1656. V. aussi, Brièle : Coll. de doc. inéd. pour servir à Vhist. des hôpitaux de Paris, £887, IV, il 6, 128.

(3) A. N. X^a 5768, 8 janvier 1653, Procès contre Nicolas Mondot, receveur des finances de la généralité de Lyon, et contre Charles de Relincourt, tuteur des enfants de Samuel Gaudon sieur de La Rallière. V. aussi, Bïbl. de Bordeaux, ms. n° 738, f° 153, Procès devant le Parlement de Bordeaux contre les héritiers de Henry du Vivant, sieur du J3osq, 15 octobre 10 48.

intérêts sur les « Prêts d'AIençon ». La Fronde venuey il soutint avec vigueur la cause du cardinal. En récompense, le bail de la Ferme de la patente du Languedoc, adjugé à la famille par Richelieu, lui fut continué (4660). Rambouillet participant de moitié à toutes ces affaires. Les financiers les faisaient sous le nom d'hommes de paille, leurs commis ou auxiliaires, Hélie Piozet, Guillaume Gourtial, Cléophas du Rallier, Louis Laborde, Yves Mallet, ou encore leurs parents, Samuel Gaudon, sieur de La Rallière. Ceux-ci, les traités signés, déclaraient par actes notariés secrets, céder aux banquiers leurs droits. Ils recevaient, en échange, des pensions, des intérêts, parfois, rarement, des parts d'association (1).

L'intendant du duc d'Orléans, Pierre Dalibert, était un homme adroit, disposant pleinement de l'influence de son maître et l'utilisant à son enrichissement personnel. Boisneau en fit son complice en différentes conjonctures. Avec son aide, dans le pays d'Aunis, il souffla d'importants profits à des adjudicataires sans protecteurs (2). Il parvint aussi, grâce à des intermédiaires puissants, à approcher le roi, à gagner sa reconnaissance en prêtant à la couronne appauvrie 122.375 livres en 1653 et 50.000 livres en 1661 (3).

Mais s'il appréciait d'attirer sur lui l'attention royale, il préférait évoluer dans l'entourage de Mazarin où l'on avait plus de certitude de gains. Un moment, il se mêla aux tripotages du surintendant

({) Inventaire après décès des biens de Pierre Tallemant.

(2) Arch. hist. de la Saintonge et de VAunis.

(3) 28 novembre 1653 {B. L. R. ms> n° 675) Un des Arnauld, conseiller du roi, participait à cette affaire. Le 2P prêt fut couvert par une association de Boisneau avec Dalibert et Pierre de Schiens. financier rochelais, dont l'acte du 10 janvier 1661 est conservé à la B. N. Pièces originales, n" 2788.

des finances, Nicolas Foucquet, par l'entremise de Pellisson. Là, il jouait un rôle de policier, fournissant des mémoires sur maints financiers, sur Gourville en particulier, plongé en des escroqueries confuses. En retour de ses renseignements, il recevait des sommes variant entre 40.000 et 150.000 livres (1). Mais Foucquet était un homme peu sûr. Quand Boisneau et Rambouillet tentèrent de récupérer la Ferme des Gabelles, perdue par la famille et promise par Mazarin, le surintendant, opposé par intérêt au cardinal, fit triompher son candidat. Cette traîtrise provoqua une brouille et des haines tenaces (2).

Peut-être Boisneau pressentait-il aussi la chute du satrape monté au sommet vertigineux de sa fortune. Cette brouille le détermina à demeurer dans l'ombre du ministre. Il Ht liaison étroite avec Colbert qui, par des platitudes infinies, préparait son élévation. Toute la famille Tallemant était reçue chez le tortueux commis des finances. En compagnie de Colbert, Boisneau manigançait maintes spéculations dont le cardinal tirait profit. Les scrupules ne gênaient aucun des trois compères, mais Mazarin appréciait d'avoir, pour endosser, le cas échéant, la responsabilité de ses

(1) Extrait de V Inventaire fait à Fontainebleau par M1' Poucet et de la Folie des papiers apportez de Nantes et déposez es mains de M'* Joseph Foucault, S. D. p. 4. (B. N. Thoisy, 401); Recueil des défenses de M. Foucquet, 16 >5, I, 225. V. aussi, Pension sur les aydes, S. D. p. 30. (B. N. Thoisy, 158.)

(2) Rambouillet avait promis à Mazarin une pension annuelle de 2 0.000 1. Foucquet fit aussi perdre aux Tallemant la ferme de la Patente du Languedoc. V. Question des Prests. S. D. p. 13; Pension de six-vingt mille livres sur la Ferme des Gabelles, S. D. p 26; Défenses sur tous les points de mon procès, S. D; Mémoire sur les chefs à" accusation contre Mre Nicolas Foucquet, touchant les pensions, S. D. p. 6 et s. ; Seconde partie de la production de M. Foucquet contre celle de M. Talon sur le faict des pensions, S. D. passim {B. N. Thoisy, 158, 399, 401).

fraudes, des êtres impassibles devant les injures (1). Boisneau aussi aidait Mazarin à satisfaire les fantaisies de la reine-mère. Celle-ci aimait fort les oranges et le cardinal avait coutume de lui offrir la première qui paraissait sur le marché de France. Boisneau équipait spécialement un bateau, raflait en Portugal la prime récolte des orangers, organisait sur les routes un rapide service de poste, comblait ainsi chaque année les vœux du ministre. Ensuite, dans une boutique acquise à la foire Saint-Germain, il vendait, de part avec Colbert, le reste de la cargaison (±).

Ces trafics n'empêchaient pas Boisneau de s'intéresser à mille autres affaires. De concert avec Everard Jabach, le financier amateur d'art, et avec des marchands rocheiais, il commanditait les sociétés commerciales et maritimes qui, à la Nouvelle France, .allaient quérirdes chargements de peaux de castor (3). Avec d'autres banquiers, il subventionnait la compagnie des Indes orientales, nullement gêné que cette compagnie eût pour dessein secret la propagation de la foi catholique (4).

Volontiers, Mazarin ayant besoin de son argent pour assurer la réussite de ses manœuvres politiques, l'initiait, en l'y mêlant, à ses projets d'isolement de

(l) V. une très curieuse affaire de tapisseries où les trois compères font figure de fripons dans Lettres, instructions et mémoires de Colbert, edit. Clément, 1861, I, 4âi.

{l)Ibid., I. 426, Colbert à Mazarin, 6 mars 1660. Rambouillet était aussi en relations étroites avec Colbert pour des questions financières, comme en témoigne une lettre inédite de lui conservée à la B. N. Manuscrits, Mélanges Colbert, t. CXI, p. 30.

(3) Contrat pour les affaires de la Nouvelle France, 24 juin 1650. {M. A. de M Le Semelier. E. A. de M* Bossy). Au voyage de 1649, les pertes de cette affaire montèrent à 255.377 livres et celles de Boisneau à 27.097 livres.

(4) Du Frêne de Francheville : Hlst. gén. et particulière des Finances, III, 173 -j, Hist. de la compagnie des Indes, y. 88 et s.

l'Autriche. Quand Marie-Louise de Gonzague, reine de Pologne, sans enfants de son mariage avec Jean Casimir, manifesta le vœu de placer, en la personne d'Henry-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, fils du grand Condé, un prince français sur le trône du nord, Boisneau fut chargé d'adresser, par ses correspondants de Hambourg et de Dantzig, les millions derixdales destinés à acheter les consciences des palatins en perspective de la Diète. Il en avançait de sa caisse bonne partie*, mais cela lui valait beaux intérêts et la bienveillance au surplus de M. le Prince (1).

Dans le domaine religieux, Boisneau avait su très rapidement prendre de l'autorité. Il s'était rendu compte de l'importance que présentait pour lui une influence sur les consistoires et les synodes. Il y avait solidarité étroite entre les huguenots, fort nombreux à Paris, détenant à peu près tous les emplois de justice et de finances, régentant toutes les activités commerciales. Leur appui décuplerait son crédit. Déjà, la famille Tallemant jouissait, dans ces milieux, pour sa foi ardente et ses dons charitables, d'un grand respect. Tous les ministres la fréquentaient, liés à elle d'amitié.

Boisneau, sans aucune peine, à l'aide de son fanatisme et de son argent, imposa son ascendant. Les pères de famille le déléguaient chaque fois que des questions troublantes agitaient le peuple réformé. L'affaire du pasteur Morus, élu en 1657 en remplacement de Le Fauscheur, montra le poids de sa

(l) Archives de Chantilly, P. XXIV, f°* 221-225, Caillet d'Hémonville au Prince de Condé, Varsovie, 25 avril 1661 ; f° 349, Le prince de Condé à Caillet, Fontainebleau, 2 juin 166i. V. aussi, A. E. Pologne, vol. III, p. 13, 21 v\- X, p. 47; XV, p. 41. On lui reprochait d'exiger de trop gros intérêts.

volonté et de son action sur les foules protestantes. Beaucoup, parmi les huguenots, ne voulaient pas de ce ministre, docte certes, grand orateur, mais semeur de discorde et accusé de tous les crimes. Plusieurs fois rejetée, son élection, de synode en synode, provoquait d'intolérables disputes. Boisneau parvint, envers et contre tous, à en obtenir validation (1).

Ainsi sur tous les terrains, Boisneau, parvenu au point culminant de sa carrière, disposait d'une énorme puissance. Son train de maison éclipsait

(1) Sur cette affaire, V. 0. Douen : op. cit., I, 218 et s. Dans une lettre inédite, en date du 12 octobre 1639, à la duchesse de La Tremoille, Boisneau, après s'être excusé de ne pas se rendre a son invitation de l'aller voir, donne ainsi son sentiment : « Il est vrai, madame, que le consistoire de cette église, à l'instance de M. Morus, m'a prié de l'accompagner en ce voyage [au synode], ce que j'aurais l'ait gaiement si j'eusse cru que c'eût été le bien de l'église, celui de M. Morus et le mien. Mais, madame, je supplie très humblement V. A. de s'assurer que j'ai eu des raisons très fortes et pour les uns, et pour les autres pour ne le pas entreprendre. Je sais bien que M. Morus me condamnera, mais je vous supplie de me garder une oreille. Vous êtes trop juste pour me condamner sans m'ouir. Si je n'avais peur de vous ennuyer, je vous en dirais assez pour vous rendre juge de notre différend et subir votre jugement avec toute la soumission qui vous est due; mais, madame, vous avez mieux de quoi employer votre temps en la protection que je vous demande pour M. Morus. Vous êtes pleinement persuadée de son innocence et de la violence de ses ennemis dont la fureur va toujours croissant. Qu'en tends-je encore parler d'une lettre circulaire que je n'ai pas reçue? Il n'y a plus qu'à afficher toutes leurs calomnies aux carrefours et aux places publiques. Nous ne sommes pourtant pas tout à fait sans défense, madame, et si vous prenez la peine d'envoyer quérir M. Turpin, ancien de cette église et député du Consistoire pour cette affaire, lorsqu'il sera arrivé, il vous fera voir assez bon nombre de lettres de Hollande et de Zélande servant a la justification dudit sieur Morus auquel d'ailleurs on n'impute point de nouveaux crimes, mais seulement ceux qui ont été jugés plus magistrats et dont il a été déchargé ou par eux ou par des synodes, car le reste de ce que les Vallons disent est tout à fait sans fondement. Enfin, j'ai dressé d'amples mémoires qui serviront comme si j'étais présent; et d'ailleurs ne sais-je pas ce que V. A. peut si elle s'en donne la peine, comme je l'espère de sa bonté et de sa générosité, et que je serais fort inutile où elle voudra paraître... » Signé : Tallemant {Archives de La Tremoille).

celui des plus glorieux seigneurs. On vantait la magnificence de sa galerie de tableaux dont la valeur « montait à des sommes considérables » (1). Raphaël Trichet du Fresne, l'ami du Poussin, ancien directeur de l'imprimerie royale, devenu bibliothécaire errant de Christine de Suède et sa femme, Françoise du Vivier, guidaient ses choix artistiques en amis dont il favorisait les spéculations, non en parasites. Boisneau se défendait des parasites : s'il donnait asile à Ciaude-Louis Garon, secrétaire du duc de Chevreuse, considéré comme un écornifleur par l'abbé Tallemant, ce n'était pas par bienveillance, mais par cupidité. Celui-ci avait fait de son vivant, d'Anne Tallemant, fille aînée du financier, son héritière universelle (2).

Il semblait qu'aucun événement, si funeste fût-il, ne pût ébranler le colosse embusqué dans sa citadelle d'argent. Pourtant ces apparences de force étaient trompeuses. Souvent le visage de Boisneau reflétait des préoccupations étranges. Mais qui eut soupçonné la gravité mortelle de ces soucis?

Boisneau n'avait pas stritement observé les termes du contrat du 24 décembre 1642, indéfiniment renouvelé, qui le liait à Jacques Bibaud et aux Bardet et qui obligeait les associés à ne « faire aucunes affaires directement ni indirectement avec le roi ou autre qui ne fussent pour la société sans en rien réserver». Bibaud, de connivence avec la veuve Bardet, avait agi de même. S'autorisant de l'article IV du contrat qui permettait aux associés de disposer de leur argent pour

(1) Jacques Bibaud : Observations sur un Escrit précité, p. 10.

(2) V. notre tome I, p. 273 où nous signalons ce personnage d'après Des Réaux. Depuis, nous avons découvert son identité d'après la donation susdite du 19 novembre 1655 (A. N. Y. 192, 1° 413).

achats d'héritages, établissement d'enfants ou prêts à des amis, iî avait largement doté sa tille Madeleine en la mariant à Georges Pellissari, sieur de Gravigaan, trésorier de la marine, et, ayant fait de son flls Henri un conseiller-secrétaire du roi, il l'avait gardé auprès de lui pour réaliser ses desseins de fortune.

Car cet homme rêvait, à son tour, de fonder un comptoir indépendant dont il serait le chef et qu'exploiterait sa pullulante lignée. Nul, hors peut-être Pierre Tallemant le père, n'avait compris quel génie pour le négoce animait le personnage. Peu à peu, en catimini, Bibaud préparait son apothéose. Les Tallemant lui avaient appris à user des prête-noms et dos hommes de paille. S'étant acquis des protections influantes, il avait successivement, sous les noms de son fils et de son gendre, enlevé, moyennant 1.062.500 livres, l'adjudication de la Ferme du Convoi de Bordeaux et, à l'aide d'autres sommes considérables, d'autres gestions dans le recouvrement du domaine, le Traité de la cour des aides de Gahors et les douanes de Valence. Il était un des principaux intéressés aux Cinq grosses Fermes de France, soustraites aux Tallemant et aux Rambouillet. Quand toutes les fructueuses affaires de sud-ouest lui avaient appartenu sans que le comptoir Tallemant en profitât, il s'était avancé vers la capitale, avait capté l'amitié de Colberten participant à la fondation de la Compagnie du Nord ; enfin, en l'an 1658, il s'était, au mépris de son contrat, installé à Paris.

Sans doute, Boisneau avait-il demandé des explications. A cette date, une gêne se manifestait déjà dans ses affaires. Il se trouvait même dans l'obligation, ayant d'immenses découverts, d'emprunter des

sommes importantes, pour régler les comptes de clients impatients (1). Bibaud avait rassuré son associé et la querelle s'était apaisée. Boisneau néanmoins s'était méfié, soupçonnant un adversaire dans cet obligé de la famille. Il avait plus étroitement surveillé ses actes, mais Bibaud continuait, comme devant, le commerce dans sa succursale bordelaise. On ne parvenait point cependant à obtenir de lui les règlements annuels. Bordeaux devait à Paris de considérables arriérés (2).

La situation était telle lorsque se produisit l'événement qui amena, selon le dire de Des Réaux, la « déroute de la famille » (3). Celui-ci ne connaissait rien des affaires de la banque. 11 se bornait à toucher par quartiers, rue Neuve-des- Fossés-Montmartre, les revenus des 60.000 livres confiées à son frère aîné. Il continuait tranquillement à augmenter d'anecdotes nouvelles ses Historiettes. La disparition de son vieil ami Quiilet, survenue à ce moment, l'avait quelque peu attristé (4). Il s'effrayait aussi de savoir que Maucroix, autre vieil ami, partait pour Rome, chargé

(1) A Nicolas Pageau, procureur, une somme de 14.000 1. que celui-ci prête à Pierre et Paul Tallemant « pour subvenir a leurs urgentes aiïaires », 30 juin 1657 {M. A de Me Le Semelier. E. A. de M" Bossy).

(2) Tallemant de Lussac : Escrit servant d'Instruction... précité; Jacques Bibaud : Observations sur un escrit intitulé Escrit servant d'Instruction... précité ; Tallemant de Lussac : Respome aux observations du sieur Bibaud sur V escrit du sieur de Lussac, addressée à M" les créanciers des sieurs Tallemant, Bibaud et Dn° Bardet, S. D. (B. N. Thoisy, 221, f°> 320, 345, 350). Notre texte relatif a la faillite s'inspirera de ces factums complétés par les actes judiciaires qui les confirment ou les infirment.

(3) T. VI, 319 ad notam, « par la mort du frère aîné et l'iniidélité de Bibaud ».

(4) Quiilet mourut vers le milieu de 1G01, laissant à Ménage ses •papiers et le soin de publier ses poèmes latins. B. N. ms n° 15180, f°s 41 et s. ; N. acq. ms. n° 1341, f° 51 et s.

d'y acquérir des appuis à l'ambition de surintendant Foucquet (1).

Et voici que brusquement, par une belle journée de juillet 1661, tandis qu'il se remémorait son dernier entretien avec le chanoine rémois, on lui vint anoncer la mort de Boisneau (2). Cette nouvelle l'atterra. Il aimait médiocrement ce frère autoritaire, fermé à toutes les délicatesses de l'esprit et du cœur mais il pressentait que le bien-être de la famille s'en allait avec lui. Tallemant de Lussac, faible, frivole, sans initiative, ne le remplacerait jamais : ce n'était qu'une doublure.

Lui seul cependant, au courant des affaires, pouvait diriger la banque. Boisneau enterré, on ne songea pas à apposer les scellés sur les bureaux et sur ses biens. Un conseil de famille entendit Tallemant de Lussac et, n'en ayant rien appris d'alarmant, décida de lui laisser la gestion du comptoir. Personne d'ailleurs n'eût accepté une intrusion d'étrangers.

Pendant deux mois, Tallemant de Lussac, un peu accablé sous ses responsabilités imprévues, présida aux affaires ; mais, dénué de flair, il ne discernait pas de louches manœuvres accomplies dans l'ombre et qui gênaient la marche régulière de la banque. 11 s'étonnait cependant que des déposants, chaque jour plus nombreux, vinssent réclamer leur compte et retirer leurs fonds. Il payait sans chercher la raison de cette attitude.

(1) B. N. Thoisy, 158, p. 345 et s., contient son « Instruction ». V. aussi, 401, p. 230 ; Louis Paris : Œuvres div. de Maucroix, 1854, I, p. CX XXII et s. ; Ghéruel : Mém. sur la vie publ. et priv. de Nicolas Foucquet, 1862, II, 144 et s.

(2) Boisneau dut mourir le 23 juillet 1661. Il fut enterré le 2i. BiM. de la Société de Vhist. du protest, français. Manuscrits. Etat-civil de Paris, art. Tallemant.

Or, un jour, ce fut la ruée, l'assaut général. Par centaines, les déposants, pris d'une incompréhensible panique, affluèrent aux guichets. Tous exigeaient leur règlement immédiat. Vainement les exhortait-on à la patience. Ils criaient, gesticulaient, menaçaient. Ils relancèrent Tallemant de Lussac jusque dans son bureau. A leurs propos, celui-ci comprit qu'une campagne souterraine avait été entreprise pour ruiner le crédit de la banque. Qui donc avait intérêt à la mener?

Lussac n'y comprenait goutte. On paya. Mais une banque, engagée dans mille opérations, ne possède pas tout son capital en espèces. Bientôt la caisse fut vide. Lussac convoqua Bibaud, l'invitant à l'aider dans cette situation désespérée; mais il vit tout de suite . qu'il n'en tirerait rien. Le bonhomme prétendait n'avoir pas d'argent, tergiversait, fuyait. Mis en demeure de régler les dettes de la succursale bordelaise montant à plusieurs millions délivres, il ergota, demandant du temps pour établir des comptes, réaliser, le cas échéant, les fonds nécessaires. C'était l'abandon complet, la trahison. Ce pauvre, sauvé de la misère parles Tallemant, ce commis introduit dans la famille par mariage, enrichi par elle, ce vieillard au bord de la tombe, oubliant le passé, répondait aux bienfaits par la plus cynique ingratitude. Bien mieux, profitant du désarroi où se trouvaient les bureaux de la rue Neuve-des-Fosses-Montmarîre, Bibaud envoyait, sous un prétexte de conciliation, son neveu et commis, Jean Boyd, lequel y dérobait la comptabilité de la succursale bordelaise. Il supprimait ainsi, la jetant au feu, toute preuve de sa dette. Dès lors, de Lussac comprit d'où venait le complot contre la banque Tallemant. Bibaud avait trouvé un moyen frauduleux

de reprendre sa liberté en conservant le bénéfice entier d'affaires communes.

Affolé, craignant les violences des déposants, appréhendant la main-mise des hommes de loi sur ses livres, Lussac prévint la famille et se réfugia, sous la conduite de Ruvigny, de passage à Paris (1), à l'hôtel de Turenne où le maréchal le prit sous sa protection. Tous les Tallemant accoururent, Des Réaux l'un des premiers, et les Rambouilet, et Antoine Menjot, et quelques amis, milord de Saint-Alban entre autres. On tint conseil. L'argent manquait pour faire face à des paiements brusques ; mais la banque possédait des effets, des rentes, des intérêts dans nombreuses entreprises de finance et de commerce. On déposerait le bilan en s'efforçant de sauvegarder les biens de tous. Menjot offrit, à titre de créancier, de faire apposer les scellés, par mesure préservatoire, sur les maisons de Boisneau et de Lussac. On accepta. On convint ensuite de s'emparer des personnes de Bibaud et de Boyd et de placer sous scellés leurs demeures, celles en outre d'Henry Bibaud et de Georges Pellissari, sieur de Gravignan, fils et gendre du premier. Ruvigny et Saint-Alban en obtiendraient autorisation du roi. Pendant ce temps, Lussac solliciterait l'intervention de Colbert.

L'action s'engagea aussitôt furieusement. Le commissaire au Châtelet La Vigne, à la requête de Menjot (2), vint instrumenter à la banque en même temps

(l) Ruvigny venait, de temps à autre, reprendre l'air de Paris, comme en témoigne une Vente de rente par Centurion Le Varlet à Henry de Massues, sieur de Ruvigny, 7 avril 1661 [M. A. de M* Le Semelier. E. A. de M* Bossy).

(2 Et aussi du sieur Tabouret, créancier, alors en procès avec les Tallemant au sujet d'une reddition de comptes.

que Ton avertissait les créanciers de l'impuissance où Ton se trouvait de les payer. Lussac voyait Colbert, l'intéressait à sa cause (1). On faisait défaut devant le Ghâtelet où un grippe-sol cherchait à traîner déjà Mme Tallemant de Boisneau (2). Ruvigny et Saint- Alban, aidés par un créancier puissant, le duc de Navailles, arrachaient au roi un décret de prise de corps contre Jacques Bibaud. On utilisait aussitôt ce décret. Sur les sept heures du soir, un groupe de chevaulégers et de gardes enlevaient de son domicile le vieux matois, le traînaient, en compagnie de son commis Jean Boyd, devant Dreux d'Aubray, lieutenant civil, voisin des Tallemant dans la paroisse Saint-Eustache. Celui-ci interrogeait sommairement les prisonniers, puis les incarcérait sur-le-champ.

Tout semblait dès lors aplani aux Tallemant. Ils comptaient un peu trop peut-être sur la passivité de leurs adversaires. Immédiatement ceux-ci se dressèrent en attitude de combat. Georges Pelissari, gendre de Bibaud, intervint surtout avec vigueur. Au lieutenant civil, il offrit sans résultat, pour la délivrance de son beau-père, caution d'argent et de sa personne. Il possédait la confiance de Golbert avec qui il entretenait une correspondance assidue (3j. Il

(1) B. N. Manuscrits, Mélanges Colbert, t. CIV, f°s 164, 323. Dans une première lettre, Lussac lui témoigne son regret de ne pouvoir lui rendre ses devoirs dans l'affliction qu'il vient d'éprouver. Il écrit dans la seconde : « J'ai été à votre porte pour avoir l'honneur de vous voir, mais l'on m'a dit que l'on ne vous voyait point. C'est pourquoi, monsieur, je vous mets, avec ce billet, ledit compte que j ai eu bientôt fait lorsque j'ai eu trouvé les papiers de mon frère. S'il vous plaît que j'aille vous parler, vous n'avez qu'à me le commander ».

(2) A. N. Y. 5355, Prévôté, Minutes de Sentences par défaut, 19 novembre 1661, Denis Le Jo, au sujet d'une obligation passée par Boisneau, devant Le Cat et Le Semelier, le 10 octobre 1659.

(3) B. N. Thoisy, 401, f° 106. Foucquet le signale comme un

protesta auprès de lui contre la violence de ses adversaires et invoqua sa pitié (I).

Jacques Bibaud, de son côté, ne restait pas inactif. Il faisait présenter au roi un placet réclamant son élargissement an nom de sa souveraine justice. On avait dupé Sa Majesté. On lui nuisait en emprisonnant un des fermiers de ses grosses Fermes. Il se justifierait de toutes les fausses accusations et de celle même d'être un associé des Tallemant (2).

A Colb -rt, Bibaud écrivait :

« La violence que l'on m'a faite et l'opprobre de ma prison sont des choses si extraordinaires que je me persuade que vous ne les aurez point apprises sans en être touché ainsi qu'une infinité de g ^ns de bien qui en sont scandalisés et qui me plaignent. Il n'est pas possible, monsieur, que le roi n'ait été surpris par les rapports qu'on lui a faits, son équité n'étant pas capable de vouloir que, sous son autorité, on agisse de la sorte contre toutes les formes de la justice qui doit être rendue à toutes sortes de personnes indifféremment, aux plus faibies comme aux plus puissants. C'est ici, monsieur, un effet dv la rage d'une famille qui, depuis douze ou quinze ans,esten possession de me faire injustice et qui ne peut souffrir que j'achève en paix le peu de jours qui me restent

ancien commis du financier Hervart et comme confident de Coibert. Des renseignements d'état-civii le concernant sont conservés a la B. N. N. acq. ras n° 3621, art. Pellissari. Ses lettres à Colbert subsistent. {Mélanges ColberV, t Cil, f° 719; 103, f-« 331,780; 104, f° 494; 106, f° 244; 109 bis, f° 903; 110, i"°s 165,270,583,818; 111, i'° 136; 113, f° 15 ; 118 Ms, f° 816 ; 131, f° 207 ; 136, f° 547 ; 140, 1° 369 ; 153, t 28; 165, i*° 373; 174, f° 46. V. aussi pour ses procès : A. N. X1A 5908, I'°84; 5961, f° 55; 5967, f° 118; 5968, f° 187.

(l) B. N. Mélanges Colbert, t. CIV, 1° 176, Pellissari à Colbert, août 1661

f2J Ibid., t. CIV, f° 178.

et qui veut que je périsse avec elle par le seul principe de sa jalousie, étant certain que ce n'est ni leur bien ni celui des créanciers que ma réputation et mon crédit se perdent en cette rencontre. Vous pouvez juger, monsieur, par les affaires que je puis avoir au dedans et au dehors du royaume, de quelle importance est l'atteinte qu'on y a donnée et en quels termes on me réduit par un affront si notable s'il n'y est promptement pourvu. Je ne considère point ici le mauvais état de ma santé qui n'a pas été épargnée parce qu'après ce coup je ne saurais me porter qu'assez mal. Les offres que j'ai faites d'abord pour l'abandonnement de mon bien ont assez fait connaître que je voulais éviter l'embarras et acheter mon repos, prévoyant qu'il serait impossible que tant de personnes iutéressées dans la déroute de Mrs Tallemant ne se prissent à tout pour recouvrer leur bien. Mais la malice de cette envieuse famille et son désespoir ont empoisonné cette action si généreuse et si louable parce qu'elle la couvrait de honte et de confusion. Enfin, monsieur, voici un pauvre persécuté qui arrivera à bout et qui vous demande, en la plus grande affliction qui lui pouvait jamais arriver dans le monde, quelque sensible marque de la bonté que vous lui avez témoignée en diverses occasions. Ma vie a été sans reproche jusques ici, grâce à Dieu. Empêchez, je vous supplie, monsieur, que les calomnies dont on la veut couvrir ne fassent point d'impression auprès du roi. J'aimerais mieux la mort que de tomber dans ce malheur (1)... »

Bibaud ne comptait que médiocrement sur l'appui

(1) B. N. Manuscrits, Mélanges Colbert, t. GIV, f 195, août 16G1.

de Golbert. Il présenta donc requête devant le Parlement. Peu après, la chambre de l'Édit ordonnait son élargissement, les formes légales pour l'emprisonner n'ayant pas été observées (1). lien profita pour répandre le bruit que depuis le 27 septembre 1658, date initiale des comptabilités soustraites à la banque Taliemant, il n'était plus l'associé mais le commissionnaire de Boisneau et Lussac. Il prétendit avoir dressé, devant Orléans et Nourry, notaires, des actes de dissolution de l'ancienne société.

Néanmoins il s'aboucha avec Ruvigny et sa femme, leur promettant 50.000 livres s'ils décidaient Mme Taliemant de Boisneau et Lussac « à cacher leur association » avec lui. Ruvigny perdait dans la débâcle 126.000 livres provenant de la dot de sa femme. Il refusa avec indignation l'offre de Bibaud.

Comme Lussac, comme Des Réaux, comme l'abbé Taliemant, il était d'avis de laisser maintenant l'affaire suivre son cours régulier. Cent quarantesix familles étaient engagées dans la faillite pour une somme de quatre millions de livres. (2) Ces créanciers s'étaient partagés en deux groupes dont l'un, composé d'amis et de parents, surveillait ses intérêts en accord avec les Taliemant (3) et dont

(1) Taliemant de Lussac : op. cit., p. 12. Dans une lettre, Jacques Bibaud fait part à Golbert, le 4 novembre 1061 (B. N. Mélanges Colliert, t. GV, f° 241, des difficultés qu'éprouvent les Français à exercer la pêche a Terre-Neuve par suite des empiétements et des violences des Anglais.

(2) A. N. Ve' 434, Arrêt du Conseil privé du roi du 10 janvier

(3) Leur liste est donnée par un arrêt du Parlement du 8 août 1665 On y rencontre, parmi la foule des inconnus, les Rambouillet, les Véron, Antoine Menjot, Gaston, duc de Roqueïaure, Mm* de La Suze, Louis Habert de Montmor, Boisrobert, etc... (A. N. Xaa 5936, f° 17.)

l'autre avait décidé de former un syndicat (1). Certains, comme René de Culant, seigneur de Ciré, mandataire des Henry, parents de La Rochelle, libres d'entraves d'un côté comme de Fautre, soutenaient isolément leurs droits.

Les partisans du syndicat, déterminés à une action violente, organisèrent le 23 novembre 1661 une réunion pour constituer leur société et élire leurs directeurs. Ruvigoy, Des Réaux et l'abbé Tallemant comprirent qu'à tout prix ils devaient assister à cette réunion, et s'y faire reconnaître comme créanciers de 3a faillite, ils y pénétrèrent de force et ils refusèrent de se retirer.

Armand de Saint-Martin, Gaspard de Gilliers, conseillers au Parlement, Jean Godefroy, maître des comptes, Simon Chauvin, François Fleuriau, François Pourfour, conseillers-secrétaires duroi, Marc-Antoine de Rollinde, avocat, François de Gauimin, seigneur de Montgeorges, Charles Gendrauit, François Rastonneau et Simon Prévost, bourgeois de Paris, furent élus directeurs. On les chargea d'inventorier les biens de la banque, de recouvrer les effets, d'arrêter les comptes des associés Bibaud et Rardet, des créanciers particuliers, des débiteurs et de distribuer les fonds recueillis « au sol la livre » chaque fois qu'ils posséderaient une somme de trente mille livres. Ils furent en outre invités à poursuivre au civil et au criminel toute fraude constatée. Enfin l'assemblée déclara que,

(1) Leur liste est insérée dans l'acte de constitution du syndicat en date du 23 novembre 1661, dresse par Le Cat et Le Semelier, et joint à la minute de l'arrêt du Parlement du 26 novembre 1661 (A. N. X1b 5996). On la retrouve, avec de sensibles variantes, dans la Transaction précitée du 15 juin 1665 (B. N. Tiioisy, 221, f° 329\ Le duc de Navailles, Olivier Bidé, sieur d'Agaury, les ministres Jean Daillé et Edme Aubertin, les du Candal, etc. y figurent.

bien loin de reconnaître Ruvigny, Des Réaux et l'abbé Tallemant comme créanciers, elle les considérait comme débiteurs et responsables « de toutes les dettes comme héritiers de leur défunt père » (1).

Vainement ceux-ci, menacés dans leur créance et aussi dans leurs biens, privés de leurs revenus saisis dès la première heure (2), se rebellèrent-ils, protestant de nullité tous actes entrepris sans leur adhésion. On ne les entendit point. Le 26 novembre, les directeurs obtenaient de la Grand'Ghambre homologation de leurs décisions. Ordre était donné de lever les scellés de la banque, de procéder à l'inventaire et à la prisée (3). Cet ordre était renouvelé par arrêts du Conseil des 1er et 9 décembre et une information contre les Tallemant était en outre conQée au conseiller François Fraguier (4).

La faillite entrait dans la voie judiciaire. Ruvigny, Des Réaux, non résignés à subir les poursuites, introduisirent des instances. Le premier fut dégagé de sa qualité de débiteur par un arrêt au Parlement, le second par une sentence arbitrale (5). Seul l'abbé Tallemant ne put obtenir cet avantage d'ailleurs illusoire. Son père, en l'an 1651, lui ayant emprunté 51.850 livres lui avait attribué comme garantie un intérêt d'un sol sur les 6 sols d'intérêts qu'il possédait dans la banque. Cette participation involontaire

(i) A. N. X1b 5996, Acte du 23 novembre 1661 précité.

(2) La saisie réelle de leurs rentes avait été opérée le 22 novembre 1661, à la requête des créanciers (A. N. V6 434). D'après la Transaction du 15 juin 1665 précitée, la faillite ne fut ofticiellement déclarée que le 21 novembre 1661 ; le 19 novembre d'après l'Arrêt du Conseil privé du roi du 12 mars 1669 (A. N. E. 1750].

(3) A. N. X1a 5874, f° 48, Arrêt du 26 novembre 1661.

(4) A. N. X1a 2504, f° 56 et 12 i v°, Chambre du Conseil.

(5j Actes des 26 novembre et 12 décembre 1661 [Factum pour M™ François Tallemant... B. N. Thoisy, 221, f° 400).

aux affaires lui donnait figure d'associé. S'il ne parvenait à rompre cette apparence de contrat, il perdait ses 51.850 livres et 50.000 autres placées à titre de déposant. Par acte notarié, signifié aux directeurs, il confirma sa ferme résolution de demeurer créancier. îl fit en outre, devant le greffe civil du Châtelet, renonciation à la succession paternelle. On ne tint nul compte de ses réclamations (1).

Cependant Bibaud mis en liberté n'était pas très rassuré. Son commis Jean Boyd avait avoué au lieutenant civil le vol de la comptabilité bordelaise et il n'osait plus dénier sa complicité. Tantôt il promettait de soutenir Lussac et tantôt il contestait avec vigueur toute association avec lui. Il finit par adopter cette dernière attitude et déposa, le 9 décembre 1661, à la disposition des créanciers, chez le notaire Bonodad, les deux actes de dissolution de la société dressés par Orléans et Nourry, qu'il prétendit avoir notifiés naguère aux Tallemant (2).

Ceux-ci démontrèrent sans peine la fausseté de ces actes grossoyés par des tabellions interdits ou sans fonction. La mauvaise foi de Bibaud éclatait. Néanmoinsles créanciers hésitaient à le poursuivre, déconcertés par son assurance. Par contre, ils activaient, malgré les oppositions judiciaires des Tallemant, la liquidation delà banque, obtenaient autorisation du Parlement de vendre chevaux, mobilier, argenterie, rentes (3), procédaient à l'inventaire (4).

(1) Factum pour Mi" François Tallemant précité.

(2) Actes du 27 nov. 1058 et 30 avril 1659.

(3) A. N. X1a 5874, f01 : 43 v°, 2.4, Chambre de VEdit, 13 décembre 1661,

(4) 15 décembre 1661. Les notaires Le Caron et Le Seraelier présidèrent à cet inventaire dont nous n'avons pas trouvé trace

Exaspérés, Des Réaux et Ruvigny, plus énergiques que Lussac, prouvaient aux directeurs que l'évasion de Bibaud vaudrait à la faillite une perte de près de 3.000.000 de livres. Par des arguments multipliés, ils montraient sa malhonnêteté. Ils les conjuraient de se joindre à eux pour convaincre le roi qu'un nouvelemprisonnement dugredin s'imposait. Bientôt, avec leur appui, ils arrachaient un ordre à Louis XIV.

Le 14 décembre 1661 Bibaud était enfermé au For FÉvêque et son commis Jean Boyd au Grand Châtelet. On posait les scellés sur leurs maisons et on y mettait garnison.

Cette disgrâce imprévue n'abattait point le financier. Tout aussitôt, tenant tête aux créanciers et aux Tallemant, il requérait la Chambre de FÉdit d'ordonner la levée des scellés, prétextant que leur maintien sur ses papiers gênait la gestion des Fermes royales, de prescrire son élargissement et de condamner ses adversaires à 20.000 livres dédommagesintérêts pour violence injustifiée (1). La Cour ne lui ayant donné gain de cause que sur la question des scellés, il adressait au Conseil lu roi une supplique, niant délibérément tout contrat d'affaires avec les Tallemant, se déclarant victime d'une infâme conjuration, osant suspecter les juges du Parlement de partialité à son endroit, menaçant le roi de ne plus payer, par impuissance à les recueillir, les revenus des cinq grosses Fermes. Pour appuyer ses dires, il produisait les faux actes de dissolution de la société avec les

dans les études de Meg Mahotde La Quérantonnais etBossy, possesseurs de leurs minutiers.

(1) A. N. X1a 5874, f° 369 "v°, Chambre de l'Edit, 20 décembre

Tallemant, si bien que le Conseil, basant son jugement sur ces actes, le libérait incontinent (1).

En même temps Bibaud, avec une prodigieuse astuce, dressait contre la Chambre de l'Edit un réquisitoire, affirmant cette chambre intéressée à sa ruine, tous ses juges étant parents, alliés ou amis de ses adversaires, de sorte qu'en vertu des ordonnances touchant ce cas particulier, il obtenait des lettres royales l'autorisant à évoquer devant une autre Chambre de FE lit la cause en suspens (2).

C'était le renvoi des procédures devant un parlement de province. Cette décision royale accabla les Tallemant. Les syndics des créanciers s'arrangèrent heureusement pour qu'elle ne fût pas irrévocable. Ne ménageant plus Bibaud désormais, le considérant comme associé pur et simple des Tallemant, l'englobant dans une accusation générale de « divertissement d'effets et de fonds », ils transformèrent la faillite enbanqueroute frauduleuse. Cela leur permit de doubler l'instance devant le Parlement civil d'une instance devant le Parlement criminel. Dès lors, ils purent invoquer que les ordonnances mises en cause par Bibaud pour obtenir des lettres royales n'avaient plus de portée, les criminels n'en bénéficiant pas. Invité par eux à statuer, le Conseil privé du roi annula les dites lettres, renvoya les parties devant la Chambre de FÉdit de Paris, défendant à Bibaud et ses acolytes de réclamer d'autre juridiction « sous peine de nullité, cassation et dépens » (3).

(1) A. N. E. 350, Arrêt du Conseil des finances du 7 janvier 1662.

(2) A. jv. E. 350. Ces lettres lui furent délivrées le 31 décembre

(3) A. JV. F6 434. V. aussi, A. N. XiA- 5875, f° 390, Chambre de FEdit, 18 janvier 1662. Les directeurs des créanciers demandent à

Mais les créanciers devaient dès lors prouver que les Tallemant et Bibaud s'étaient rendus coupables, soit solidairement, soit isolément de fraudes et escroqueries. Ils firent placer les scellés sur les biens et bureaux des Bibaud à Bordeaux et procéder à leur inventaire. Us demandèrent à la cour de leur livrer les papiers et registres des Tallemant et d'obliger Noël Dépars, employé de ces derniers, à la mise à jour des écritures (1). Satisfaits par les juges, ils revinrent devant eux pour accorder leurs propres différends, car ils ne vivaient pas en bonne harmonie. Armand de Saint-Martin, président des syndics, prétendait avoir la garde exclusive des registres. L'assemblée du 11 mars 1662 s'étant refusée à la lui donner, il plaida et perdit sa cause (2).

Les difficultés venaient d'ailleurs de toutes parts. Un plaideur, détenteur d'un bail judiciaire, rêvait de mettre Mme Tallemant de Boisneau à la porte de son logis (3). La communauté des huissiers au Parlement revendiqua son privilège de présider à la vente des meubles des Tallemant, confiée à un sergent à verge (4). Cette vente faite, des commerçants exigèrent d'être payés par préférence, sur les fonds en

la cour de retenir la connaissance de la cause en conséquence de l'arrêt du Conseil précédent. La cour accorde.

il) A. N. X1A 5875, f° 147, Chambre de l'Edit, 10 janvier 1602 Les registres étaient dans la chambre de Noël Dépars, sous scellés gardés par trois huissiers.

(2) A. N. X1A5878, f° 120 v9, Chambre de l'Edit, 17 mars 1662. La cour ordonna que les registres seraient placés au logis de François Fleuriau, l'un des syndics, en deux armoires dont les sieurs Godefroy, Chauvin et Gendrauli, autres syndics, auraient chacun une clef.

(3) Nicolas Dollé. A.N. X1A 5873, f° 170 v° ; 5876, s. p., 7 septembre 1661 et 18 février 1662. Les créanciers eurent gain de cause.

(4) A. N. X1A5877 f» 422 v°, Chambre de l'Edit, il mars 1662. Les huissiers obtinrent gain de cause.

provenant, pour marchandises fournies aux Tallemant, entre autres « pour le deuil » du sieur de Boisneau (1). Mille réclamants, inconnus jusqu'à l'heure, se faisaient connaître, se ruaient à la curée, produisaient des créances, grossissaient le dossier du conseiller-rapporteur François Fraguier, menaçaient de réduire à rien la part de chacun dans la faillite (2). Il fallait leur tenir tête, multiplier à l'infini les frais de procédure.

On se débarrassait de certains, moyennant argent. On diminuait ainsi le nombre des parties intervenantes qui embrouillaient une affaire déjà si complexe. On ne pouvait agir de même avec d'autres qui s'acharnaient aux poursuites, tel René de Gulant, seigneur de Ciré, représentant des Henry. René de Gulant revendiquait les sommes restées aux mains des Tallemant sur les héritages de Pierre et Paul Yvon, sieurs de La Leu et de Lozières. Avec lui, marchai! un groupe dissident de créanciers, Gaston, duc de Roquelaure, personnage incertain, plaidant tantôt seul et tantôt joint à d'autres chicaniers (3) ; Mme Bouette aussi, cette bonne Mme Bouette qui

(1) A. N. X1A 5888, f° 10 ; 5901, f 127, Chambre de l'Edit, 16 décembre 1662 et 4 août 1663, Jacques Boutet et Jean Paniqueux reclament 1728 livres pour le deuil et ont gain de cause. Pierre Nattier, maître sellier et carrossier, est invité à verser ses pièces entre les mains de François Fraguier, conseiller rapporteur.

(2) A. N. X1A5883, î° 385, Arrêt du 20 juillet 1662 (Jacques Caillard, défendeur) ,5888, f 95; 5894, f° 48 v°; 5918, f° 112, Arrêts des 20 décembre 1662, 17 avril 1663, 8 juillet 1664 (Artaud Masson, défendeur) ; 5889, f° 52; 5911 s. p., Arrêts des 17 janvier 1663 et 8 mars 1664 (François Maucler, défendeur); 5889, f 290 \°, Arrêt du 25 janvier 1663 (Claude Paillet, défendeur).

(3) Nous l'avons cité dans un groupe favorable aux Tallemant. Il appuie René de Culant, dans une instance du 18 décembre 1662 X1A 5888, P 46). Il plaide seul aussi, surtout contre Bibaud (X1A 5887, f° 459 ; 5902, f° 56, Arrêts des 13 décembre 1662 et 18 août 1663).

embellit de son amour les vieux jours de Pierre Tallemant le père, heureuse de donner, pour quelques sommes en péril, des émotions judiciaires à sa verte caducité (1).

Françoise du Vivier, veuve de Raphaël Trichet du Fresne, l'ancien guide de Boisneau en matière d'art, donnait, de son côté, l'assaut au syndicat des créanciers avec une vigueur digne d'admiration. Elle avait des intérêts confus dans la banque, on ne savait quels comptes difficiles à clarifier. Elle réclamait, en outre, des tableaux figurant dans l'inventaire et dont l'un, une Madeleine de Boullongne, confié par Boisneau pour copie au maître peintre Roland Le Febvre, lui était subtilisé (2).

Cependant Bibaud, son fils, son gendre et soncommis nageaient dans la joie en voyant que la cause principale s'enlizait au milieu de mille causes connexes. Furieux procéduriers, ils connaissaient toutes les finasseries de la pratique judiciaire (3). Ils bénissaient les plaideurs imprévus qui, leur procurant des loisirs, leur permettaient de fabriquer de fausses comptabilités. Car on leur avait laissé le soin d'ar-

(1) Nous ne pouvons suivre ces procès parallèles dont on trouvera les éléments aux A. N. X1A 5875, f° 145 V°, 189; 5888, f° 46, 72 et SUiv., 127 V°; 5894, f° 48; 5900, f" 42 V°, 136 V° ; 5902, f° 139 V° ; 5921, f° 91 v°; 5934, f° 503; 5936, f° 221 ; 5963, f° 268, Arrêts des 10 et il janvier, 18, 19 et 22 décembre 1662 ; 17 avril, 21 et 24 juillet, 21 et 23 août 1663 ; 21 juillet et 14 août 1665 ; 22 juin 1667.

(2) Ce procès s'éternisa. V. A. N. X1A 5900, f°l07; 5909, f° 317 V°, 302 ; 5914, f° 97 ; 5915, f°s 37, 38 ; 5917, f° 48 ; 5918, fog 31, 97 v° ; 5923, f° 306 v° ; 592 ï, f° 85 v°, Arrêts des 23 juillet 1663 ; 16 et 19 février, 6 et 17 mai, 21 juin, 5 et 7 juillet, 19 et 26 décembre 1664.

(3) Ils soutenaient plusieurs procès contre d'autres plaideurs : A. N. X1A 5891, f° 58; 5897, f° 16 V° ; 5898, f° 76 ; 5911, f° 167 v° ; 5977, f° 140 V°. 241 V13 ; 5979, f° 357 ; 5999, f° 45 ; 6024, f° 300 (1663 à 1670). V. aussi, B. jv. Mélanges CoVbert, t. 112, f° 11 ; 118 bis, f° 733 ; 119. f° 138.

rêier eux-mêmes leurs livres. Quand ils eurent terminé leur mauvaise besogne, ils mirent les syndics en demeure de faire contre eux interrogatoires, informations et expertises (1). Avec intrépidité, ils se pourvurent, malgré ses défenses, devant le Conseil privé du roi, essayant encore mais vainement de provoquer le renvoi de leur aiïaire devant un parlement provincial (2).

Gomme les syndics demandaient à la cour, avant de passer outre, de les contraindre au besoin par corps, à payer solidairement avec tous les Tallemant, Des Réaux compris, et Ruvigny, et François Le Venier, sieur de La Grossetière jusqu'alors hors de cause, les dettes de la banque (3), ils intervinrent pour s'associer aux poursuites contre Ruvigny et La Grossetière, réclamer encore examen de leurs livres et surtout communications des comptabilités adverses (4). Tous les moyens dilatoires leur paraissaient bons pour éterniser le procès. Grâce à eux, on piétinait sur place. Us savaient qu'en ces matières la lassitude vainc les plus déterminés (5).

Déjà Mme veuve Tallemant de Boisneau et Talïe-

{{) A. N. X,A 5887, f° 169 V°, 225 v°, 254, Arrêts des 1°% 2 et 4 décembre 1662.

12) A. N. V 456, Arrêt du Conseil privé du roi du 20 mars 1663.

(3) A. N. X1A 5888, f° 7 v° ; 5890, f° 229 v°, Arrêts des 16 décembre 1662 et 13 février 1663. La cour ordonna aux parties de livrer leurs pièces, pour rapport, au conseiller Fraguier. Les syndics mirent plus particulièrement, dans l'instance du 13 juin 1663, La Grossetière en cause, comme tuteur de ses entants, héritiers de Pierre Tallemant et d'Elisabeth Bidault, sa première femme. (A. À'. X1A 5897, f* 288 V°.)

(4) A. N. X1V 5894, f° 412 v°, Chambre de l'Édit, 24 avril 1663. V. aussi X1A 5894, f" 503, 28 avril 1063.

(5) A. iV. X,A 5890, f° 81 v° ; 5900, P 38, Chambre de .l'Edit, 23 mai ■et 21 juillet 1663. Ils réclamaient révocation à la Chambre de l'Edit d'instances, relatives à la faillite, pendantes aux requêtes du Palais et de l'Hôtel.

mant de Lussac, fatigués d'attendre une conclusion de leur triste aventure, conjuraient le tribunal, leurs adversaires n'ayant point encore, après deux ans, justifié leurs accusations, de les renvoyer « quittes et absous avec réparations convenables, dommagesintérêts et dépens ». La cour invitait les syndics à accélérer leurs procédures, faute de quoi « il serait fait droit » (1).

Mais vainement ces derniers, entravés par des obligations légales, empêtrés dans les inventaires, combattus par des intérêts divergents, s'évertuaient à hâter leur besogne. Les comptabilités étaient pourtant à jour. Les Tallemant avaient versé la leur entre les mains du conseiller Fraguier et la cour avait désigné deux banquiers parisiens pour l'examiner (2). Bibaud avait déposé la sienne à l'Hôtel de Gonti où les financiers Muisson, Margas et de Fers la vérifiaient à loisir. Les adversaires étaient admis à se contrôler réciproquement. Ils comparaissaient contra lictoirement aussi devant le conseiller rapporteur. La querelle entre les Taliemant et Bibaud prenait un caractère aigu.

Bientôt Tallemant de Lussac crut devoir, dans un Faction, résumer tous ses griefs, étaler la vilenie de Bibaud. Il l'accusa sans ambages d'escroquerie et de fraude, soulignant sa longue préméditation, ses faux en écritures publiques et commerciales. Les livres qu'il présentait, fabriqués de toutes pièces, étaient œuvre de piperie. Ses dettes à la banque de Paris, masquées avec une artificieuse habileté, s'y rédui-

(i) A. N. X1A 5887, f 270 v°, Chambre de l'Edit, 5 décembre 1662. (2) A. N. x1A 5888, f° 273, Chambre de l'Edit, 9 janvier 1663. Les banquiers Hervex(v) et Jamain.

saient à quelques centaines de mille livres composées de mauvais effets non recouvrables. Nulles pièces justificatives. Aucun papier provenant de la succursale de La Rochelle qu'il dirigeait sous le nom de la demoiselle Bardet. Enfin les années 1658 à 1660 manquaient, années volées par le coquin à la banque Tallemant dans le dessein de prouver qu'ayant rompu avec celleci à cette époque, il ne pouvait partager les obligations de la faillite (l).

Sur le terrain de la discussion écrite, Bibaud ne craignait point Lussac. Il produisit à son tour, sous forme de Factura, un terrible réquisitoire. îl y présentait Boisneau et Lussac, aidés de toute leur famille, abusant de leur crédit pour préparer sciemment, en criminels invétérés, la plus effroyable des banqueroutes. Leurs papiers n'offraient que désordre et confusion, amas obscur d'hiéroglyphes et d'énigmes. Quel financier autre que ce fourbe de Boisneau aurait osé, en place des noms des déposants, tracer des mots grecs et latins indéchiffrables pour le commun? Depuis longtemps déjà, nul ne pouvait plus, dans cette banque fantasque, obtenir un compte sans procès. La vérification des écritures démontrait que 8 à 900.000 livres d'effets avaient été empochés par Boisneau et Lussac. Où étaient ces effets? Peut-être dans le coffre-fort mystérieux qu'ils possédaient hors de la banque, chez quelque aflidé complaisant. Leur caisse, en outre, accusait un arriéré de 600.000 livras. A certains registres ils avaient ajouté de faux cahiers, s'étaient livrés à des tripotages évidents.

(i) Tallemant de Lussac : Esorit servant d'Instruction précite.

Depuis la faillite, Lussac avait volé les créanciers de toutes les manières, payant de préférence ses amis, mettant à l'abri ses richesses d'art, subtilisant de nuit les meubles par charretées, secondé dans ses manœuvres, par la veuve Du Fresne. Il avait supprimé tous moyens de savoir quelles sommes Pierre Tallemant le père avait laissées en héritage et empêché que Ton pût hypothéquer les biens de ses parents.

A ces accusations précises, Bibaud ajoutait son propre panégyrique, se célébrait comme un modèle de droiture, obligeant, loyal, désireux de tout arranger, forcé, malheureusement, pour sauver son honneur et son crédit, d'abandonner à leur destin de vils scélérats.

Farouchement il déniait encore toute association avec les Tallemant et concluait en invitant les syndics à reconnaître enfin son innocence et à cesser leurs poursuites (1).

Tallemant de Lussac ne pouvait laisser sans réponse cet écrit. Il lança un second Faclum, annihilant paragraphe par paragraphe les imputations de son ennemi, produisant des faits, des chiffres, des preuves, dressant le bilan des dettes de Bibaud à l'égard du comptoir Tallemant, élucidant même la question du mystérieux coffre-fort, ne faisant appel aux sentiments que pour montrer le contraste entre la famille Tallemant ruinée, incapable de subsister à

(i) Jacques Bibaud : Observations sur un Escrit intitulé Escrit servant d'instruction précité. Celte pièce contient de manifestes impostures. Nous n'en citerons qu'une. Bibaud prétend qu'aucun inventaire des biens de Pierre Tallemant ne fut dressé à la mort de celui-ci. Or cet inventaire existe encore chez le notaire Lefebvre. Nous l'avons fréquemment cité.

Paris, et la famille Bibaud menant grand train et s'accordant bonno chère (1).

Écrasé par la dialectique de Lussae, Bibaud jugea prudent de ne pas répliquer. Il présumait que l'affaire traînerait jusqu'à la fin du siècle. Les syndics maintenant se démenaient contre René de Gulant et sa séquelle qui saisissaient les rentes des Tallemant entre les mains des payeurs et receveurs généraux (2). Mieux valait retourner à ses affaires. En, faisant opposition, défaut, appel, on pouvait gaillardement vivre dans la certitude de conserver ses biens.

Mais tous les personnages engagés dans la faillite ne partageaient pas la philosophie de Bibaud. Tallemant des Réaux souffrait muettement dans son orgueil d'homme probe et dans sa responsabilité de chef de famille. Il avait craint un moment que le désastre de la banque, exploité par des financiers rivaux, ne fît grand bruit dans Paris, l'obligeant à rompre toutes relations mondaines. Heureusement l'arrestation de Foucquet, le scandale de son procès, avaient attiré les attentions malveillantes. On avait bien découvert, dans les cassettes du surintendant, voisinant avec de galants billets, d'étranges quittances de Boisneau (3) ; mais la malignité publique

(i) Tallemant de Lussae : Response aux observations du sieur Bibaud précité. Nous ne pouvons entrer dans le détail de cette interminable discussion. Le colïre-fort appartenait au sieur Boond, contrôleur de la maison de la reine d'Angleterre, créancier de 37.000 livres et peut-être à milord de Saint-Alban, créancier de 105.000 livres.

(2) A. N. X1A5902, f- 280, Chambre de l'Edit, 2^ août 1063. V. aussi les arrêts analogues successivement rendus par la môme chambre : A1A 5907, f«s 43, 419; 5909, f° 320 ; 5912, V 108; 5915, f 158, 9 et 15 janvier, 16 février, 29 mars et 21 mai 160;.

(3) V. p. 259. Des Beaux a recueilli dans ses papiers des pièces satiriques relatives au commerce littéraire et galant de Foucquet. 11

s'était plus volontiers appesantie sur les signataires des tendres épîlres que sur les aveux écrits du financier défunt. De plus, la famille, les Rambouillet surtout, ne pardonnant pas à Foucquet de lui avoir jadis soufflé la Ferme des Gabelles, avait détourné les soupçons en témoignant violemment contre lui (1). L'existence de Tallemant des Réaux était néanmoins à jamais empoisonnée. Malgré son horreur du milieu judiciaire, il était contraint de répondre aux convocations du conseiller rapporteur, des lieutenants civil et criminel, d'entretenir de ses deniers procureurs et avocats. Mais pour frapper d'impuissance la procédure des syndics qui continuaient à le déclarer débiteur de la faillite, il faisait sans cesse défaut, se réservant d'en appeler, à son heure, des jugements rendus. Patru était son conseil (2), un Patru aussi mélancolique que lui-même, tombé malgré sa célébrité d'avocat dans le dénuement et qu'il aidait, lui prêtant de fortes sommes et intéressant à son sort M. de Montausier (3). Tous deux s'efforçaient d'éloigner de leur esprit l'amer pessimisme. Ils n'y parvenaient guère.

nie, dans une note, l'authenticité des lettres amoureuses attribuées a diverses dames. B. L. R. ms. n° 672, f° 85 v° ; 673, f° lOo v°.

(1) Poisionsur les six-vingt mille livres, S. i>. p. 36; Continualion du Factum sur une production faite par M. Foucquet S D. p. 2 et s. ; Seconde partie de la production de M. Foucquet, S. D. passim ; Response à la réplique de M. Talon, S. D. p. 22S et S. (B. N. Thoisy, 153 p. 476, 497; 401, p. 345; 402, p. 582;. Les Bibaud témoignaient aussi contre Foucquet [Thoisy, 158, p. 500; 401, p. 106).

(2) Le factum de Bibaud porte, sur sa feuille de titre, la mention a l'encre : « Pour M. Patru » d'une écriture qui semble bien être celle de Des Réaux.

(3) Patru : Œuvres div., 1735, II, 508, 511, signale, lui-même l'intervention de Des Réaux en sa faveur auprès de Montausier et aussi de Pelîisson, confident de Foucquet.

Des Réaux n'était pas éloigné de croire qu'une fatalité écrasait désormais la famille accablée de procès. MmeTallemant de Boisneau, déjà responsable, dans la faillite, comme tutrice de ses enfants, plaidait encore pour récupérer certains héritages provenant de l'aïeule Louise Thévcnin (1). Ruvigny, reparti pour l'Angleterre, défendait, par la bouche de ses avocats, la succession de sa sœur Rachel, comtesse de Southampton(â). Anne Gaîgnot, femme de Nicolas ï Rambouillet poursuivait avec vigueur devant le Parlement ses proches qui la voulaient frustrer des biens à elle laissés par sa nièce Suzanne de Gayant (3). Mme de La Sablière et son frère Pierre Hessein, supportaient Passant des créanciers de leur père, lé banquier Gilbert Hessein, mort criblé de dettes. Leur belle mère, Anne Hofquepert et Mme Gornuel, fortement engagées dans cette succession de fripon, se montraient les plus déterminées à couvrir de boue la famille (4). Antoine Menjot enfin perdait sa philosophie à jargonner avec les procureurs (5).

Des Réaux, entretenu saus cesse de toutes ces affaires, ne trouvait même plus la tranquillité dans sa propre maison. Sa belle-sœur, Catherine Ram-

(i) B. N. Thoisy, 218, f° 122. Les Bibaud, à titre de parents, interviennent dans cette instance (A. N. X1A 5932, f° 350).

(%) Et d'autres causes parallèles. A. N. X1A 5882, f°343 ■ 58S6, f° 51 Ve; 58>9, f° 377 V° ; 5894, f« 84 ; 5902, f° 256; 5908, i'° 130 ; 5928, f° ÎQ ; 5930, f° 38 4 ; 5931, i"° 576 (1662-1665). V. aussi B. N. Pièces originales, W 1S86, 14 mai 1075.

(3) A. N. X1A 5878, f° 31 V° ; 5914, f° 16 ; 5937, f° 192 ; 6022, f° 39 (1662- 1670). Une donation de Nicolas Rambouillet à Antoine Gaignot, sieur de Hreuil, son beau-frère, sur la succession de Suzanne de Gayant, 23 novembre 1662, se rapporte à cette aiïaire (A. N. Y- 202, f° 178). Nicolas plaidait lui même (A. N. X1A 5914, f° 33ty.

(4) Nous donnerons, dans une étude postérieure sur M,ne de La Sablière, des renseignements sur ces procès.

bouillet, dame de Lestang, gémissait sans cesse d'avoir elle aussi à lutter devant diverses cours du Parlement contre les adversaires — Mme Cornuel entre autres — que lui avait laissés, avec son héritage de financier équivoque, son mari défunt (1). Une atmosphère de discorde enveloppait tout le groupe huguenot autrefois uni par l'intérêt et l'affection.

Et voici que Mme des Réaux elle-même vint charger l'esprit de son mari d'un souci nouveau. Frivole, aimant le plaisir et le luxe, bien qu'assagie par ses trois maternités, elle voyait avec chagrin s'amoindrir ses ressources. Les rentes du ménage saisies, c'était maintenant la gêne. Les privations suivraient. Il lui déplaisait de faire figure de pauvresse. Elle voulut préserver son bien de la main avide des créanciers. Déjà une partie de sa dot, vingt-cinq mille livres, sur les trente-trois mille entrant dans la communauté, était engagée dans la faillite. Elle prévint Des Réaux de son intention d'introduire au Châtelet une instance en séparations de biens. Tout de suite Des Réaux protesta, froissé de cette inconstance devant l'infortune.

Les mauvaises paroles, les reproches accrurent l'éloignement des époux, précipitèrent les actes fâcheux. Décidée à agir, Mme des Réaux n'écouta plus les objurgations de son mari. Le 9 août 1662, les juges du Châtelet prononçaient îa séparation fô).

(1) A. N. X1A 5873, f° 365 ; 5877, f° 61 V° ; 5882, f 150 V°, 431 ; 5899, f° 136 ; 500', f° 41 V° ; 5901, f° 484 ; 5902, f°8 13, 229 ; 5908, f° 132. A cette

époque, Des Réaux fait, devant Le Cat et Le Semelier, une Déclaration en faveur de sa belle-sœur (1er mars 1662) dont nous n'avons pas trouvé le texte, absent du minutier de Me Bossy. ; \2) Nous n'avons pas retrouvé ce jugement, les dossiers du

La douce intimité de la maison familiale était brisée. Un état de colère, sinon de haine, succédait à l'affectueuse sérénité.

Des Réaux, n'acceptant point la décision du Châtelet, en appela au Parlement. La première Chambre des enquêtes recueillit, pour l'éterniser, la querelle des époux. Des Réaux ne sortait plus de ce Palais de justice ou il n'avait jamais voulu entrer comme conseiller. Peut-être, se disait-il parfois, parcourant la Galerie mercière où s'agitaient, devant les boutiques de libraires et les boutiques de frivolités, une foule de godelureaux et de coquettes ou bien faisant les cent pas dans la Grand'salle en attendant l'heure d'audience, peut-être eut-il mieux valu vivre là en robe rouge et profiter de la folie humaine que de grossir le troupeau bêlant des plaideurs.

Parfois il lui semblait que cette cour du Palais où il s'attardait à bavarder avec les Boileau dans la, demeure de Jérôme, le greffier, était un quartier de la paroisse Saint-Eustache. Tous les gens qu'il avait connus au temps de sa jeunesse, aux alentours des Halles, paraissaient s'y donner rendez-vous. Olivier Bidé, sieur d'Agaury, le fils, à défaut du père mort récemment, passait, lui remémorant les traits du méchant homme qui gêna si souvent ses ébats amoureux (1). Mme de Gondran, cette Lolo Bigot, jadis si affamée de plaisirs, maintenant grosse comme une tour, ve ait également dans ce lieu d'éternelle misère. Et il finit par y rencontrer aussi Marie Le

Cliatelet étant en partie détruits. Sa date nous est indiquée par un arrêt du Parlement du 26 mai 1666 (A. N, XiX 5946, f' 236\ (1) Il plaidait au sujet de l'héritage de son père (A. N. X1A5916

Goux, son amante d'autrefois, à cette heure toute ridée, toute recroquevillée, vieille et laide comme un mascaron de gargouille. Dans Tâme alourdie de ces femmes le goût de l'argent avait succédé au goût de l'amour . Elles plaidaient comme elles avaient aimé, avec furie ; et il se détournait d'elles (i). Mais ii fallait se résigner à ne contempler que conflit d'intérêts. Tout l'hôtel de Rambouillet piaidait de même, la marquise et sa fille, Tabbesse d'Yères, Montausier et ses amis les pédants, Conrart et Chapelain, Mme de Ghevreuse, la duchesse de Longueville, les Gondé contre M"îe d'Aiguillon, la marquise de Sablé, les La Fayette et les La Rochefoucauld. De la ruelle où elle avait créé la délicieuse carte de Jouissance, Mme de La Suze était sortie pour combattre sur le terrain judiciaire.

Conseillers, avocats, procureurs, peuple bigarré, exploitaient tous ces fols en appétit de disputes. A les voir tourbillonner autour de leurs dupes, Des Réaux, leur victime, avait fini par les haïr. Il recueillait avec soin les anecdotes colportées sur leurs mœurs. Quelques-uns, le lieutenant criminel Jacques Tardieu entre autres, célèbre pour son avarice et ses escroqueries, soupçonné même de protéger un mauvais lieu voisin de son domicile pour y écornifler à son aise des repas en compagnie de sa femme, étaient réputés comme francs gredins. Des Réaux se vengea d'avoir vidé ses poches dans son cabinet en traçant de lui le portrait qu'il méritait (2j.

(0 Sur le procès de M»0 de Gondran : A N. X1A 5902, f° 231 ; 5911, 1*° 193 v°. De Marie Le Goux : XiA- 5890, f° 130 V° ; 5892, f° 388; 5908, f° 180.

(2) T. III, 480 et s. Tardieu avait épousé Marie Ferrier, fille de Jérémie, ministre dont Des Réaux retrace en même temps l'his-

Souvent, pour abréger l'ennui des longues attentes, il s'en allait dans quelque Chambre écouter les démêlés d'autrui. Un habitant de la paroisse Saint- Eustache, Pierre Vion, sieur de Gaillonnet, frère du poète Vion d'Àlibray et de Mme Sainctot, ancienne maîtresse de Voiture, avait été son ami au temps où il fréquentait le cabaret du Bel-Air. Ce bon biberon, devenu conseiller en la Chambre des Comptes, avait longtemps mené vie de débauche. Ayant épousé une méchante gourgandine, il s'étonna d'en avoir fille disposée à la galanterie. Depuis des années, il emplissait la paroisse Saint-Eustache du bruit de ses rages paternelles et sa fille, Marie Vion, du scandale de ses stupres. Maintenant le différend du père moraliste et de la fille épicurienne se poursuivait devant le Parlement. Les entendre était un régal pour Des Reaux et les Historiettes bénéficiaient de mille détails que la rumeur publique n'avait point enregistrés ,1).

Mais des Réaux ne s'intéressait à ces piètres inci-

toire. V. sur ce couple, notre volume : M™* de Villedieu, 1907, p. 106 et s. Les Tardieu lurent assassines en 16; 5. Les héritiers de Marie Ferrier se débarrassèrent de son bien mal acquis. A. 2V. Y. 208, f°s 308, 309, 4i8 v°, 450 V° ; 209, f°s 68 V°, 09 V°, 70 V°, 71 V°, 73; 227, f° 56 v*. Ces actes confirment l'origine languedocienne des Ferrier, précisée par Des Réaux.

(1) A N. X,A 5877, f° 9; 5881, f° 578; 5883, f° 2!4 V° ; 5903 (6 septembre 1663). Pierre Vion, au moment où Marie Le Nain de La Marck devint sa maîtresse, habitait par. Saint-Sulpice. Il fit donation, le 23 juin 1634 à cette femme de 8 .oool. ; ensuite, il l'épousa tContrat du 10 juin 1640). Le 3 octobre 1053, il exhérédait sa fille Marie « plusieurs fois reprise de justice » et se livrant « à une prostitution effrénée ». Il renouvela, le 25 août 1659, son acte d'exhérédation contre cette iille qui le couvrait « de mépris et d'injures atroces ». On ne sait à quelle date Pierre Vion mourut. Le 2 janvier 1660, il faisait son testament. (A. N. Y. i 5, f° 89 v' ; 10, f° 359 v°: 202, i0 210 et v°, 212 v°). Ces actes confirment exactement les faits contenus dans l'historiette de ; a Gaiilonnet.

dents que pour dissiper son inquiétude et emplir son oisiveté. Il séjournait le moins possible en sa maison que sa femme elle-même désertait, prétextant de mystérieuses occupations. Les cercles savants attiraient davantage qu'autrefois sa curiosité. Il se rendait chez le docte Jacques du Puy, garde de la bibliothèque du roi, dont il admirait les collections de livres et de manuscrits précieux et la galerie de tableaux enrichie de plusieurs Rubens (1). Il écrivit un madrigal pour recommander au public une traduction d'Horace que Pierre de Marcassus, régent du collège de Boncourt, son ancien maître peut-être, avait préparée quelques mois avant de mourir (2).

Par intermittences, il visitait son cousin Gédéon II pour apprendre de lui le secret de son indifférence aux questions de probité. Le maître des requêtes soutenait devant le Parlement la cause de la famille Tallemant de toute son influence, malheureusement affaiblie. Il vivait maintenant dans l'espoir de siéger au Conseil du roi (3). Il se démenait au milieu des affaires de finances, sans aide désormais, décidé à suivre l'exemple de son b au-père Montauron et de bien vivre aux dépens d'autrui. Il ne diminuait rien de son train de maison, et continuait à faire des largesses (4).

(i) Des Réaux parle de ci de là des frères Du Puy. Le Testament de Jacques, en date du 18 juillet 1656, dénombre les merveilles de son cabinet. A. N. Y. 193, f* 376 v°.

(2 P. de Marcassus : Livre version des Odes et des Epodes d'Horace, 166 i. Le madrigal, signé D. R., est attribué à Des Beaux par M. F. Lachèvre.

(3) Journal d'Olivier Lefebvre d'Ormesson, II, 530.

(4) Le 30 mars 1664, il dote d'une pension viagère de 200 1. Anne de La Bretonnière, pensionnaire a l'abbaye de Saint-Remy des Landes (A. N. Y. 20 i, f° 4^5). V. aussi, Main levée, 9 septembre 1663; Quittances, 2 avril 1664 et 22 novembre 1667; Baux (Deux),

Non content d'héberger Angélique Dupin, fille naturelle de son père Gédéon I, il avait donné asile à une seconde fille naturelle de ce bizarre personnage dont presque toute la lignée fut procréée hors du foyer conjugal. En janvier 1664, Des Réaux fut invité au mariage de cette jouvencelle, Marie Tallemant, légitimée par lettres royales du même mois et qui épousait un brave homme, Alexandre de Foy, sieur de Vaurobert, lui apportant en dot 30.000 livres dont 10.000 lui étaient offertes par Gédéon îï le magnifique (1).

Ge fut pour Des Réaux une occasion de revoir Paul Taîlemant, second fils du prodigue. Ce jeune homme de 22 ans, « clerc du diocèse de Paris», entrait dans les ordres sur les conseils de l'abbé François Taîlemant avec des intentions de profit identiques à celles du conseilleur. Suivant l'exemple de ce dernier, il se préparait à son saiot ministère en étudiant la théologie dans les ruelles galantes. Mme de La Suze le patronnait avec ardeur depuis qu'il avait publié Le Voyage de Vlsle d'Amour (2). Elle trouvait délicieux ce clergeon si bien averti, malgré sa jouvence, sur les multiples évolutions auxquelles se livre un amant pour atteindre Faveurs, et qui déclarait avec simplicité :

2 septembre 1665 et 15 mars 1666 ; Transports, 3 août 1664 et 24 octobre 1665; Obligation, 2 août 1066 (Etude de Me Moreau) émanant de Gédéon IT. Pour ses procès : A. N. X1A 5907, 1'° 9 v°).

(1) Contrat du 24 janvier 1664 en présence de Montauron, Gédéon II et sa femme, Paul et Pierre Taîlemant, François Taîlemant, Taîlemant de Lussac, Ruvigny et sa femme, Nicolas Rambouillet, sa femme, son fils aîné. (A. N. Y. 204, f° 3*4 .

(2) Paris, Charles de Sercy, 1663 in-12. Il publia, peu après, Le second voyage de Vlsle d'Amour, Paris, Charles de Sercy, 1664, in-12. Le premier de ces volumes est précédé d'un quatrain de Mmo de La Suze.

Sans amour et sans tendresse Il n'est point de doux moments; Il faut soupirer sans cesse :

L'on n'est heureux qu'en aimant.

À quoi passer tout le jour Si l'on ne songe point à plaire, Et, si l'on n'a point d'amour, Que peut-on faire?

Elle l'approuvait aussi d'être, dans la querelle du mariage, toujours aiguë au sein des ruelles, l'adversaire du lien légitime qui détruit amour (1)! D'autres dames oubliaient comme elle le petit collet du sémillant tonsuré quand ses grands yeux bruns languissaient pour elles et quand, de sa bouche aux lèvres bien dessinées, il récitait quelque madrigal en beau discoureur habile à traduire la grâce des mots (2).

Des Réaux avait lu avec plaisir le Voyage, mais sans accorder d'importance à cette badin orie. de coquet où se mélangeaient à doses égales les imaginations des platoniciennes et des épicuriennes de Tendre et de Jouissance. Il se méfiait du jouvenceau trop adroit qui aspirait aux bénéfices ecclésiastiques en utilisant, pour les obtenir, l'influence des dames. Il se hâta de quitter un milieu où

(i) On a de lui : Le Divorce de V Amour et de VHy menée, pièce inédite, dédiée a Iris (M»e de La Porte, femme séparée de son mari). B. N. ms. n° 19144, f° 44. Nous donnerons ailleurs la liste fort longue de ses œuvres.

(2) V. Son portrait peint par Goypel, gravé par Edelinck. Angélique Petit : L'Amour eschapé, 1669, III, 37, l'a peint sous le nom de Voîusius. V, aussi, sur lui, A. N. M. 760 et Bibl. de Lyon, ms. n° 935, f° 112, un éloge et une notice inédits-, Gros de Boze : Hist. de V Académie royale des Inscriptions, 1721-, II, 493 et suiv. 0 Douen: op. cit., I, 514 signale, d'après la Gazette de France, 1677, p. 380, sa conversion au catholicisme; mais Paul Tallemant avait été élevé dans cette religion par un père converti en 1640 et une mère catholique.

le goût de la rapine côtoyait le goût de la volupté. 11 portait en tous lieux maintenant, inscrit sur son visage, le tourment de sa destinée. Or, il n'avait pas fini de le subir. Des morts, survenues à ce moment, l'inquiétèrent pour des raisons différentes. Nicolas Rambouillet, son beau-père, âgé de 88 ans, et Montauron quittèrent ce monde sans emporter ses regrets (1). il les avait toujours l'un et l'autre méprisés. La disparition de Rambouillet le contrista surtout en l'obligeant à régler, en compagnie de sa femme, une succession embrouillée. Les deux époux en retirèrent, il est vrai, un magnifique pot de chambre d'argent, objet bien digne d'orner l'intimité du plus vain des financiers ^2), mais ce contact forcé ne rapprocha pas leurs cœurs où subsistait la mésentente. Mme des Réaux continuait à vivre hors de son logis, toujours affairée à des occupations inconnues. À peine consentit-elln à y demeurer quand Mrae de Lestang, sa sœur, à 43 ans, s'alita, atteinte d'une maladie qui fallait enlever. Des Réaux pleura cette bonne parente qui, pendant vingt ans, avait été la compagne attentionnée, la tendre associée du ménage. Il resta seul à la pleurer (3).

il) Rambouillet fut enterré le 22 septembre 1664 à Cuarenton {Bibl. de la Soc. de Vhist. du protest, français, Manuscrits, Etat-civil de Paris, art. Rambouillet). Le 10 décembre 1664, Nicolas II Rambouillet accorde à Anne Gaignot, sa belle-mère, la jouissance viagère du pavillon de droite de la « grande maison de Rambouillet, à Reuiily ». (A. N. Y. 2 )6, f° 109 v° j. Montauron dut mourir à la lin de 1664. Par acte du 4 mai 1665, Gedeon II et sa femme renonçaient à sa succession (Elude de M" Moreau).

(2) L'Inventaire après décès des Mens de Mm* des Réaux le mentionne. Nicolas dut laisser une succession chargée d'un fort passif, car ses fils ne l'acceptèrent que sous bénéfice d'inventaire et l'aîné y renonça par acte du 16 décembre 1674 (A. N. Y. 10721).

(3) Bibl. de la Société de l'hist. du protest français, Manuscrits, Etat-civil de Paris, art. Rambouillet. Elle fut enterrée le 31 oc-

Et voici que, dans sa maison vide comme un désert, il apprit, en outre, la mort de Nicolas Perrot d'Ablancourt. Le doux ami de sa jeunesse s'était éteint dans ses terres de Champagne, laissant à Richelet, son secrétaire, le soin de publier ses œuvres. Ne pouvant accourir sur sa tombe, Des Réaux lui rendit au moins hommage en le célébrant dans une épitaphe rimée (1).

Puis il s'en alla entretenir de cette mort, considérée par lui comme un désastre pour l'Académie et pour les lettres françaises, un philosophe, François de La Mothe Le Vayer, académiste lui-même qui, récemment établi clans la rue Traversante, était devenu son voisin immédiat. Cet homme ne pouvait guère le comprendre et apaiser son chagrin. Il professait un scepticisme allant jusqu'à nier l'utilité de l'élégance. Il se promenait vêtu comme un opérateur, le visage et les cheveux enduits de suif puant. Irascible, il éloignait par ses violences les amitiés même indulgentes» A 76 ans, il venait de se remarier pour accroître le nombre de ses souffre-douleur domestiques.

Des Réaux, l'envisageant comme un faux philosophe, ne l'aimait guère, mais la maison de La Mothe Le Vayer abritait, en la personne de sa nièce, Honorée deRussy, la plus charmante des amies. Au temps de ses promenades de jeune homme, Des Réaux avait

lobre 1664 au cimetière des Saints-Pères. Le 4 septembre et le 6 octobre 1664, elle signait encore une obligation à Gilles, son fermier, et une procuration au sieur Jacob Jolly {Etude Lefebvre). Le 18 décembre 1664, l'inventaire de ses biens était dressé par notaires. Cet inventaire porté au répertoire de l'étude Lefebvre ne ligure pas au minotier.

(l) Recueil de vers choisis, 1693, p. 8. Le 25 novembre 1664, Patru demande protection à Colbert contre M. de Mâchant, intendant de Champagne, qui s'est emparé des ms. de d'Ablancourt [B. N. Mélanges Colbert. t. 125, p. 655).

connu à Poitiers cette douce personne alors abandonnée aux défaillances de la passion. Pauvre, elle tenait, à cette heure, le ménage de son oncle. Par son esprit délectable elle attirait, en ce coin de Paris, les hommes les plus ardents aux spéculations intellectuelles. Boileau-Despréaux l'entourait d'une affection paisible. Chaque fois que Molière avait imaginé quelque comédie nouvelle, il venait, en hâte, de son domicile tout proche, rue Saint-Thomas du Louvre, la lire à cette femme de goût dont le jugement présageait toujours pour lui celui du public (1).

Honorée de Bussy consolait Des Réaux bien qu'elle eût souvent elle-même besoin de consolations. Elle déplorait que cette âme délicate, parée d'une si haute culture, n'eût plus maintenant en partage qu'une perspective de douleurs et de misères. Ensemble ils philosophaient, abhorrant l'injustice du monde.

Il semblait, en effet, que seules, les entreprises des coquins trouvaient au Palais sollicitude et protection. Le procès de la banque Tallemant, après trois années de stagnation devant le Parlement, aboutissait peu à peu au triomphe de l'iniquité. Toujours considéré comme débiteur de la faillite, Des Réaux n'avait participé à aucune des répartitions faites par le syndicat des créanciers. Pas un sol n'était encore sorti de la poche de Bibaud. Celui-ci continuait sans lassitude à lanterner les syndics, leur réclamant de

fi) Deux actes notariés nous donnent l'adresse de La Mothe Le Vayer, rue Traversante, par. Saint-Roch (A. N. Y. 206, f° 202 v°, 289 V). Sur Honorée de Bussy, V, T. II, 195 et s. Le roman de Roland Le Vayer de Boutigny : Tarsis et Zélie, 1665, où Honorée paraît sous le nom d'Arélise, confirme dans tous leurs détails les propos de Des Beaux. V. notre volume : Une amie inconnue de Molière, Paris, Emile-Paul, 1922.

mois en mois communications nouvelles de pièces (1). Graduellement il rentrait en grâce auprès de Colbert et gagnait la protection du roi, leur proposant une vaste entreprise dont il établissait les plans, la création de la Compagnie des Indes occidentales (2). Son crédit redevenait même si grand qu'il osait encore appeler devant le tribunal les Tallemant, Ruvigny, les créanciers, tous les comploteurs de son emprisonnement, à rendre compte de cet acte de violence et à en supporter les conséquences pécuniaires (3). Vainement Mme Tallemant de Boisncau et Tallemant de Lussac réclamaient-ils de nouveau un jugement ou une absolution. Vainement la cour ordonnait-elle aux syndics, perdus dans un imbroglio de comptabilités, de faire diligence (4). Les supplications des uns et l'activité des autres n'amenaient aucune conclusion. Une lassitude générale s'était emparée des créanciers qui (( soit par infirmité, soit par la considération de leurs affaires domestiques » ne se rendaient plus aux assemblées où les convoquaient leurs directeurs. Parmi ces directeurs, les uns refusaient de garder sous leur responsabilité les armoires pleines de titres, les autres demandaient qu'on les délivrât du fardeau de leur direction. Us avaient fini par plaider encore les uns contre les autres pour obtenir de la cour

(1) A. N. X1A 5920, f° 358 v° ; 5928, f° 25 V, Chambre de VEdlt 19 août iGGi et 7 mars 1665.

(2) lî semble bien que cette formidable initiative revienne à Bibaud. Dans une importante lettre, en date du 10 juin tô6i, Bibaud affirme à Golbert que cette compagnie est une admirable affaire, qu'on ne doit pas la laisser traîner et qu'il y travaille activement. Il demande le versement, par Louis XIV, d'un million a douze cent mille livres. B. N. Mélanges Colbert, t. 121, p. 365 et s.

(3) A. N. X1A 5927, s. p. ; 5929, f° 19, 4 et 27 mars 1665. Les défendeurs firent défaut.

(4j A. N. X1A 5920, f° 292,. 3 février 1665.

nouvelles élections et répartition des charges (1). Découragé, Des Réaux pensait qu il mourrait avant de voir la fin de ce cauchemar. Or il devait, plus tôt qu'il ne l'imaginait, en envisager une conclusion partielle, à son avis pleine d'injustice. Lorsque les nouveaux directeurs eurent été élus, ils se trouvèrent encore en présence du gaillard Bibaud, toujours disposé à musarder de procédure en procédure. Ils réfléchirent qu'avec le système du défaut et de l'appel perpétuels accueilli sans difficulté par la cour, cet escroc, non seulement les tiendrait sempiternellement en haleine, mais les obligerait à dévorer en frais de justice tous les profits de la faillite. Mieux valait transiger. Bibaud d'ailleurs, par des amis, les influençait dans ce sens. Un jour, ils s'y décidèrent. Des négociations furent entreprises. Le 15 juin 16G5, en la maison de Barthélémy Auzanet, avocat, rue de la Bûcherie, les notaires de Séjournant et Le Semeîier dressèrent, en présence d'une quarantaine de créanciers, l'acte de transaction. Pour le principe les directeurs affirmaient encore la solidarité de Bibaud dans les dettes des Tallemant et Bibaud la niait. Ils prétextaient de part et d'autre, pour motiver leur accommodement, leur désir d'éviter la ruine en poursuivant l'action judiciaire. Bibaud s'engageait à verser 270.000 livres (2) en échange desquelles on lui rendait ses livres et papiers, on le délivrait de toutes

(1) A. N. X1A 5010, f° 235, 4 mars i6Gi. La cour les oblige à garder leurs charges jusqu'au 8 septembre. Après cette date, nous voyons que François Le ïellier est commis a la recette et a la garde des effets des Tallemant.

(2) Payables : îoo.ooo 1.1e 15 juillet;- 170-00 1. en trois paiements de 8 mois en 8 mois. Bibaud signait en son nom; Louis Chedhomme par procuration de la DUt Bardet, associée de La Rochelle, débitrice de 812.181 livres, 6 sols, 6 deniers.

<c demandes, actions, prétentions » ultérieures, on promettait même de le protéger contre les revendications et les violences des Tallemant (1). Peu après, par requête présentée à la Chambre de l'Édit, on demandait homologation de ce contrat et d'inviter les Tallemant et les créanciers dissidents à en reconnaître le bien fondé. La cour acquiesçait à cette demande, mais les Tallemant faisaient défaut, refusant ainsi leur assentiment à un pacte inique qui libérait de ses obligations le pire des larrons fi), Ruvigny, revenu d'Angleterre, avait signé ce pacte. A lui seul peut-être, absorbé par des affaires politiques importantes, la famille n'en gardait point rancune (3).

Elle ne restait d'ailleurs pas inactive. Sans hésiter elle avait, par ministère d'huissier, frappé de saisie les biens de Bibaud et celui-ci en profitait pour ne pas tenir, à l'égard des créanciers, ses obligations. Ainsi la transaction devenait illusoire. Les directeurs, loin de réserver leurs loisirs au recouvrement des effjts des Tallemant, durent plaider de nouveau contre Bibaud (4).

Et un événement terrible se produisit à ce moment

(1) B. N. Thoisy, 221, f° 406, Transaction passée par devant notaires, le 15 juin 1665, entre les directeurs des créanciers des sieurs Tallemant, Jacques Bibaud et la veuve Bardet, S. D.

(2) A.N. X1A 5936, f° 17, 8 août 1G65. V. aussi, 5937, f° 16 V°, 22 août

(3) Le Grand Condé et le duc d'Enghien; Lettres inédites sur la cour de Louis XIV, édit. Emile Magne, 1920, p. 1 il, 143. signalent son retour. V. aussi, p. 302. Ruvigny va être chargé de conduire la reine de Portugal à Lisbonne et de négocier, au passage, avec l'Espagne. V. également Mélanges Colbert, t. CXXXVI1, p. 233; CXXXVI1I, p. 191, sa correspondance de cette période.

(4) A. N. X1A 5947, f° 81 V° ; 5949, f° 12, 8 juin et 20 juillet 1666- Les saisies furent faites en 1065. V. aussi, X'a 59î2, s. p.; 5943, f° 234 v°, 2 et 17 mars 1666. (Les directeurs contre Charles Sabine Pierre de Monta0rnac, etc..)

qui atterra les parties en contestation. Sur Tordre du roi, la chambre de justice qui avait condamné Fouoquet poursuivait en bloc tous les partisans ayant participé, sous la gouverne du surintendant, à des affaires financières intéressant l'État. Forcée de leur faire rendre gorge, elle taxa les Tallemantà 400.000 livres, les Rambouillet à 700.000 livres, les Bibaud à 300.000 livres, les Monceau de Lestang à 60.000 livres, les Menjot à 300.000 livres (1). Cette mesure, utile au trésor mais impolitique, ruinait sur le coup banquiers et traitants, coupait leur crédit, mettait même la couronne dans l'impossibilité prolongée d'emprunter; elle ruinait en outre tous les créanciers des taxés, la créance royale primant la leur. On murmura même parmi les juristes. Les directeurs des Tallemant demeurèrent frappés de stupeur. Sentant qu'elle allait tomber dans la dernière misère, Mtne Tallemant de Boisneau appela Golbert à son aide :

« Il y a longtemps, lui écrivit-elle, que je souffre tout ce qu'il y a de plus douloureux dans cette vie, car outre la perte d'un bon mari que j'aimais chèrement, je me suis vue peu de temps après dépouiller généralement de tous mes biens et, dans ce déplorable état, je vois, pour comble de douleur, le sieur Bibaud, associé de mon mari et l'auteur de toutes mes disgrâces, posséderenrepos,parunaccommodementfrauduleux, des millions pendant que mes enfants et moi n'avons pas de pain... J'ai su que le roi nous a taxés à une somme considérable. Si lui et son conseil avaient été informés du pitoyable état de nos affaires, je suis persuadée qu'ils auraient chargé Bibaud et ses enfants

{{) Et Montauron à 200.000 1., mais la mort l'avait délivré. B. N. N. acq. ms. n* 2385, fs 230 et s.

de la taxe entière parce que ce sont eux qui ont tout le bien de notre famille... Depuis plus de quatre ans je n'ai vécu que par des provisions que le Parlement m'a adjugées. Aujourd'hui je ne puis plus en demander parce que ceux qui sont nommés par les créanciers à la direction dp nos affaires s'y opposeront vigoureusement et, outre les injures qu'ils ont accoutumé d'inventer, ils ne manqueront pas à faire grand bruit de la taxe et diront que le bien à peine suffira pour la payer, qu'ils ne peuvent plus disposer d'aucune chose, le roi ayant tout fait saisir. En effet, les choses, étant comme elles sont, quelque bonne intention que les juges eussent pour moi, elle me serait inutile. Mais, Monseigneur, vous pouvez faire pour moi ce qu'ils feraient et ce qu'ils ont fait les autres années. Au nom de Dieu, usez de charité envers moi (1). »

Colbert s'efforça de soulager secrètement cette infortune, mais, occulte inspirateur de la taxe appliquée par le roi aux financiers, il n'en libéra point les Taliemant. Peu à peu ceux-ci sombraient dans une misère totale. Ils s'ingéniaient, chacun à leur façon, à triompher de l'adversité. Les plus jeunes, Paul Tallemant entre autres, fou d'ambition, devenu abbé, collectionnait les bénéfices et muni, pour tout bagage littéraire, de son Voyage galant, préparait à vingt-quatre ans sa candidature à l'Académie française (2). D'autres,

(1) B. N- Mélanges Colbert, t. CXXXVII, f° 42, avril 1666 Elle espère qu'un accommodement interviendra sur les taxes et lui demande de réserver quelque pecuneases enfanta L'année suivante, (20 décembre 1667) M»»8 de Boisneau adresse encore une émouvante lettre de supplications à Colbert qui paraît s'être intéresse a son sort (Mélanges colbert, t. CXLVI, i'° 530). Le 10 juillet 1667, elle plaide devant la Chambre de l'Edit pour obtenir que les meubles a elle accordes sur les biens de son mari lui demeurent en propriété comme garantie de sa dot (A. N. X1a 5965, f° 20 1, v°j.

(2) Il lut reçu en mars 1666, en remplacement de Gombauld.

l'abbé François Tallemant par exemple, ses renies saisies, trouvant insuffisants pour subsister à sa manière de glouton les revenus de son prieuré et de son abbaye, le produit de sa traduction des Vies de Plutarque, vendait sa charge d'aumônier du roi (1).

Tallemant des Réaux était de tous le plus à plaindre, car aux préoccupations matérielles s'ajoutait, pour lui, une grave crise morale. Il ne s'était pas tout à fait désintéressé des actes de sa femme, surtout depuis qu'il constatait son absence perpétuelle du logis familial. S'il ne l'interrogeait point, il prenait des informations. Il finit par découvrir qu'elle fréquentait une société de cagotes catholiques à laquelle se mêlaient des prêtres habiles aux conversions. Il sut qu'elle écoutait, avec une attention passionnée, des prônes, des instructions et qu'elle préférait déjà aux austères liturgies d^ la foi huguenote celles, plus attirantes, de la foi romaine. Avec une douleur profonde, il apprit bientôt qu'elle avait accepté un directeur de conscience. Certes, il n'était point de ces hommes qui accordent à la religion une importance unique, mais il considérait comme la plus lâche des trahisons le reniement des traditions de famille.

Il ne pouvait accepter, sans mot dire, l'attitude de Mmc des Réaux. La séparation morale lui paraissait plus injurieuse que la séparation pécuniaire. Les deux époux s'affrontèrent. Mme des Réaux ne chercha point

(i) Sa charge d'aumônier lui rapportait 12001. de gages. (Cat. de la coll. de lettres autogr. de feu M. Lucas de Montigny, 1860, n° 2761). Il la vendit, en 1666, a François Bouthillier, moyennant 90.000 1. avancées à ce dernier par Antoine Menjot (Ernest Jovy : op. cit., p. 118 et s. confirmant T. VI, 319). Il racheta un carrosse dont il était privé, dit Des Réaux, depuis la faillite. Il en avait un. en effet, en 1655 et Nicolas Philippes était son cocher (A. N. Y.

à nier ses intentions. Vainement Des Réaux lai représenta t-il qu'elle serait, dans la famille, la première femme coupable d'une telle indignité. Fermement elle revendiqua son droit de disposer de son âme.

Des Réaux alors menaça-t-il ? La menace accélérat-eîle la rupture? Abandonnant ses trois enfants et son foyer, M,ne des Réaux se réfugia au couvent de Bellechasse, dans ce faubourg Saint-Germain où, jeune femme, elle avait savouré tout le bonheur du mariage. Les murs de cette maison la protégèrent désormais contre les entreprises. Des Réaux en appela aussitôt à la famille contre sa femme. Sans exception les parents désapprouvèrent la transfuge et s'efforcèrent de contrecarrer ses desseins (1). Mais que pouvaient tenter contre des convertisseurs puissants des huguenots discrédités à une époque où déjà le roi commençait à les persécuter sourdement? Au cours de Tannée 1665, après avoir franchi avec zèle toutes les étapes où la conduisaient ses directeurs, Mme des Réaux fit abjuration solennnelle de l'hérésie (2). Le 5 février 1666, le ministre Coibert, dévot au point d'exercer les fonctions de marguiilier de la paroisse Saint-Eustache, intéressé à cette conversion, l'ayant peut-être facilitée, fit donner par le roi à la néophyte

(1) Dans une lettre datée de Bellechasse, u août [1665], à un inconnu qu'elle est allée plusieurs fois relancer sans le rencontrer, M«e des Réaux demande un rendez-vous, « car, dit-elle, une femme qui est mal avec toute se famille et qui doit repondre de sa conduite a tant de gens, ne pent sortir si souvent d'un monastère sans donner prise sur elle. » Catal. analyt. des autogr. provenant du cabinet du bibliophile Jacob, 1840, p. 40.

(2i Cette date nous est fournie par une Permission du roi à la Dame des Réaux de vendre ses biens en date du 20 mars illl- Il y est dit qae M,ne des Réaux avait « eu le bonheur de se convertir en la religion catholique vingt ans avant la Révocation de l'Edit de Nantes » [M. A. de M- Guesdon. E. A. de M' Legay).

un brevet de 2.000 livres de pension (1). Ainsi, en ces temps loinains, encourageait-on la félonie.

De ce moment, Des Réaux s'accoutuma à vivre dans Tunique compagnie de ses enfants, mais la maison familiale lui paraissait sans attrait. Il y tuait le temps à compléter les Historiettes de menus faits. Il mettait en ordre les œuvres de Voiture, pensant toujours à en publier une édition digne de la mémoire de son ami. La marquise de Rambouillet, soucieuse de rehausser cette publication, lui avait offert un gros dossier contenant les « mémoires » réunis par le poète pour l'achèvement de son roman : Histoire dWlcidalis et de Zélide, de nombreuses lettres et poésies inédites. Elle lui avait en outre fourni mille éclaircissements.

Cette besogne d'annotateur permettait à Des Réaux d'endurer avec moins d'impatience le poids de la vie si mélancolique désormais pour lui. Il s'y livra pendant quelques mois paisiblement, oubliant les procès en cours; mais cette période de lugubre tranquillité fut de courte durée. Tandis qu'il travaillait sur ces papiers longtemps feuilletés par les mains Fines de Mme de Rambouillet, celle-ci, dans son hôtel, s'étendait sur son lit, atteinte d'une grave maladie. En hâte, Des Réaux alla prendre des nouvelles. Trop affaiblie par l'âge, la marquise ne tardait pas à succomber. Des Réaux en éprouvait un chagrin si vif que son imagination de poète en demeura tarie. Ce fut son

(i) B. N. Mélanges Colbert. t. CXLII, f° 70, M*e des Réaux à Coibert, 9 novembre 1666. Elle le supplie de lui faire payer a la pension que vous m'avez fait la grâce de me faire donner». Le brevet do cette pension figure dans V Inventaire après décès des Mens de Tallemant des Réaux. Dans une autre lettre du 9 février i669. M*** des Réaux adresse la même prière à Colbert [Mélanges Colbert, t. CL, f° 376).

frère, l'abbé François Tallemant, moins sensible à cette perte, qui écrivit l'épitaphe de la sublime défunte (1). Après la mort d'une telle amie, Des Réaux cessa d'écrire. Tout, autour de lui, semblait désormais terne et mesquin. Il ne pouvait néanmoins rester dans le désœuvrement. Peut-être aussi sentait-il ses ressources diminuer. Il retourna au Palais dans le désir d'y activer le règlement de ses affaires. Sa femme avait continué à poursuivre, devant la première chambre des enquêtes, la récupération de sa dot. Elle risquait d'avoir gain de cause contre un adversaire faisant systématiquement défaut. Pour gagner du temps, Des Réaux, prétextant sa qualité de protestant, demanda à la Chambre de l'Édit d'évoquer l'instance et de la retenir. Percheron, son procureur, argumentant contre Cœur, procureur de la défenderesse, parvint au résultat espéré (2). Mmc Des Réaux traîna alors son mari devant la Chambre du Conseil où elle obtint contre lui un arrêt d'appointer ment (3). En même temps, lui reprochant sa « fuite » de la chambre des enquêtes, elle lui faisait face à l'Édit. Là, ni Des Réaux, en requérant la Cour de le recevoir opposant à l'arrêt d'appointement du Conseil, ni Mme Des Réaux, demandant « pour fournir aux frais de ses affaires, à son entretien et à l'entretien de ses domestiques » la jouissance des revenus de sa dot ou de lui adjuger quatre mille livres en manière de provision, ne gagnait l'avantage. La Cour les renvoyait dos à dos. L'arrêt du Conseil serait exécuté.

(1) Lettre de Robinet du 3 janvier Î666. '2i A N X*a 5046 f° 236, 26 mai 1666, Chambre de lhait. [3] 27 août 1666. Nous ne l'avons pas retrouvé. ïl est mentionne par l'arrêt ci-dessous.

Mme des Réaux mettrait es mains de Me René Lefebvre, conseiller, ses pièces pour rapport (1).

Tandis qu'il « disputait » ainsi contre sa femme, Des Réaux ne se désintéressait point de la faillite. Les directeurs des créanciers d'ailleurs, depuis que le roi les avait contraints à régler la taxe de 400.000 livres, montraient plus d'acharnement à conserver leur proie. Ils soutenaient vingt procès parallèles. Des débiteurs étaient morts. Us fondaient sur leurs héritiers. Ils affrontèrent même les petits groupes de créanciers qui, sous la direction de René de Culant ou du duc de Roquelaure venaient, par intermittence, leur offrir le combat (2).

Ils se refusaient obstinément à considérer Des Réaux, l'abbé François Tallemant et La Grossetière comme créanciers. Ils obligèrent le dernier, reclus en province dans sa terre de Saint-Escobille et remarié deux fois depuis la mort d'Elisabeth Tallemant, à plaider. Ils firent saisir les revenus que l'abbé

(1) A. N. X1A 5951, f 168 v°, 31 août 1666, Edit.

(2) A. N. X'a 5948, f° 73 v° (Louis Fouré, défendeur); 5950, f° 75 v°; 5-J86, f° 39 v* (Jacques Amproux, sieur de Lorme, défendeur) ; 5999, 1° 318 (Charles-Jean et Louis Vagnieux, défendeurs): 5979' f° 358 v°; 6003, f° 360; 6020, f 553. (Héritiers Jean de Bonnefond,' défendeurs) ; 5983, f° 57 ; 5991, f 163 ; 5996, f 54 ; 6000, f° 337 v° : 6002, f° 254( Héritiers de Jean Philletin); 5985, f° 213 v° (Héritiers de Jean des Forges); 6007, f" 199; 6009 f° 12 v° (René de Culant et son groupe); 6013, f° 5i0 (Gaston de Roquelaure fit avec les directeurs, par devant notaires, le 20 septembre 1669, une transaction d'après laquelle, en paiement de sa créance, on lui attribuait les biens des Tallemant à La Rochelle, consistant en une maison « située au lieu dit la petite Rue, par. Saint-Nicolas et en laquelle maison est établie à présent le bureau des Indes occidentales dirigé par Bibaud) » et en « une masure estant au devant du canal et sur le quai d'icelui ». Mine Rouette avait fait saisie de ces biens. Il en demande et en obtient main-levee). Les Rambouillet (Marguerite Girard, veuve de Jean Rambouillet et sa fille Marguerite; Pierre et Anne Rambouillet) interviennent aussi dans dans le procès (A. N. X1A 5972, f 234 ; 5997, f° 308; 60 16, f° 522. V. aussi, B. N. Thoisy, 123, f 141).

retirait de son prieuré de Saint-Irénée de Lyon, le forçant ainsi à sortir de son égoïste apathie (1). Plus féroces encore contre Des Réaux, ils sollicitèrent qu'on le contraignît par corps à payer les dettes de la famille.

Celui-ci aussitôt se rebella. De nouveau, il affirma avec énergie sa qualité de créancier de la faillite. A ce titre, il exigea de toucher sa part de 125.000 livres recueillies par les directeurs et dont ceux-ci se disposaient à faire la répartition. Il ne se refusait pas d'ailleurs à la conciliation. Tl est probable même qu'il adjura le tribunal de terminer par une sentence arbitrale son différend ; car trois arbitres : Mes Barthélémy Auzannet, Guillaume Bluet et Germain Billard, avocats, furent désignés pour examiner les arguments des parties. Le second mourut et sa mort retarda la décision. Des Réaux réussit à le faire remplacer par son ami l'avocat Louis Nublé. Il profita aussi de la bonne volonté de la cour pour obtenir que les arbitres tranchassent les revendications de sa femme en même temps que les réclamations des directeurs. Le 11 août 1667, la sentence, favorable à Des Réaux, était rendue. Les directeurs sans cesse défaillants ne l'exécutèrent pas. La cour, mise en demeure de la faire exécuter « dans sa forme et teneur », ordonna que les pièces des parties seraient placées es mains de Me Genou, conseiller, pour rapport (2). C'était l'enter-

(i) A. N. X'a 5986, f* 5 v*. La saisie fut faite le 9 mars 1667. C'est à cette occasion que l'abbé publia le Factum précité (B. N. Thoisy. 221, f° 400). Le 4 juillet 1669, la chambre de l'Edit fit main levée de moitié de ces revenus pour lui permettre de procéder à des réparations urgentes à son prieuré.

(2) A. A, X'A 5944, fJ 51 V; 5047, f° 79 V" ; 5958, f° 363; 5968, f° 222 V; 5974, f° 118 v°, 30 mars et 8 juin 1667; 26 mars et 3 septembre 1667; 28 février 1668. Nous n'avons pas retrouvé le texte

rement de l'ancien procès et l'ouverture d'un nouveau.

Les tribulations, loin d'accabler Des Réaux, l'excitaient à la lutte. 11 voulait à tout prix arriver à une solution, regagner sa tranquillité. Malheureusement des fâcheux compliquaient sans cesse sa vie. A ce moment, en effet, une ridicule querelle l'obligea à abandonner sa procédure de l'Édit : un religieux oisif de province, voisin du château des Réaux, lui chercha avec perfidie cette querelle.

A la tête du prieuré de Plessis aux Moines, dépendant de l'abbaye de Bourgueil, vivait cet homme malintentionné, nommé Claude Le Marier. Bien que revêtu de la robe monacale et tenu de donner l'exemple de l'humilité, ce prieur ne rêvait que gloire et cérémonial. Il partageait avec Des Réaux les droits de fief sur Chouzé. Longtemps il trouva naturel que le châtelain, muni de chartes et de parchemins en règle, bénéficiât des honneurs d'église et des prérogatives de justice.

Or, à cette heure il ne voulait plus endurer qu'un huguenot prît le pas sur lui à l'église et accommodât les discordes des manants. Il avait ordonné à Jacques Rousseau, son sénéchal, de s'emparer du banc que Mme des Réaux occupait à l'église et du poteau de carcan, situé sur la place de Chouzé, que Des Réaux avait fait élever pour l'exercice de sa justice. Ainsi avait-il signifié à ce dernier son intention de l'exclure de la suzeraineté de la paroisse.

Homme énergique, François Sarrasin, sénéchal des Réaux, n'avait pas accepté l'affront sans riposte. Il

de la sentence arbitrale. Les directeurs plaidaient aussi contre Bibaud toujours insolvable pour cause de saisie de ses biens (A.

avût chassé les usurpateurs de leur conquête et porté l'affaire devant le juge de Chinon. Bon gré, mal gré, Des Réaux était contraint de prendre fait et cause pour son officier. Sans dérogoance volontaire il ne pouvait agir autrement (1). D'ailleurs, il avait maintenant des loisirs : devant l'Édit son procès dormait d'un lourd sommeil.

Detempsàautre,MmeTallemant, femme de Gédéonll, le venait consulter pour ses propres affaires. Son mari était mort après une longue maladie, la laissant dans un inextricable embarras. Elle était forcée de vendre sos magnifiques immeubles pour satisfaire les créanciers qui fondaient sur elle par myriades (2). Hubert du Puget, baron de Clermont, demandait la main de sa fille. Elle ne pouvait donner à celle-ci qu'une dot dérisoire de là. 000 livres, une dot de servante! (3) Les anciens satrapes, par leur prodigalité, étaient réduits au dénuement.

f i) B. N. î'Fm. 16019,, Factum pour Mr* Gédêon Tallemant, escuyer, sieur des Réaux, défendeur et demandeur contre Mr* Antoine Arnauld, prieur commendataire du Plessis-aux-Moines, ayant repris l'instance au lieu de MT< Claude Le Marier,... demandeur en deux requestes des 16 janvier 1661 et 4 février 1661. S. D. V. aussi, Œuvres div. de M. Patru, 1735, II, 1 et s.

(2) En juin 1667, Gédéon II, malade, ne pouvant plus remplir ses obligations de maître des requêtes, demande au chancelier Seguier, avant de vendre sa charge, de lui accorder des « lettres de vétéran» (B. N. ms. n° 17409). Ces lettres d'honorariat furent accordées le 13 juin 1607 en considération des services rendus « notamment dans les intendances de Languedoc, Roussillon, Provence et Guyenne ». (A. N. V* 1500, f° 175 ; BiU. de la Chambre des députés, ms. n° 346, f° 163). Il fut enterré le 27 novembre 1668 en l'église Saint-Nicolas-des-Champs. Il laissa une succession désastreuse. Sa femme dut se débattre contre les créanciers Son lils, Pierre, ayant obtenu la survivance de son office de trésorier général des finances de Navarre (A. N. FMo, 23 avril 1677), la perdit aprèsun procès à lui intenté par François de Planterose (B. N. Pièces origniales, n° 2788).

(3) Le < entrât fut signé le 17 novembre 1669. Des Réaux n'y assista point. M">e des Réaux, présente, y est portée comme

Des Réaux no les plaignait pas. Avec Ruvigny, revenu d'Angleterre et qui, à la satisfaction générale des protestants, reprenait son poste de député général des églises réformées, il philosophait sur leur cas (1). Peut-être avaient-ils eu raison de jouir, sans labeur et sans réflexion, de leur bien-être. Los gens sérieux delà famille étaient-ils pi us avancés d'avoir si soucieusement ordonné leurs affaires?

Les Rambouillet eux-mêmes, habiles pourtant à marier le plaisir au travail, se débattaient au milieu de difficultés financières, soutenaient des procès sans nombre et, souffrant de discordes intestines, se ruinaient les uns les autres (2j. Le plus maire d'entre, eux, La Sablière, qui les avait tous floués, s'emparant peu à peu de leurs bi<kns, ne parvenait pas, voulant allier l'application à la volupté, à équilibrer son existence (3).

Des Réaux le voyait rarement, malgré la proximité de son domicile, rue des Fossés-Montmartre.

femme de Pierre (sic) des Réaux, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. (A. N. Y. 220- f° 400). Le mariage d'Hubert du Puget avec Angélique Tallemant fut célébré le 18 novembre 1669 à Saint-Jean en Grève (B. N. N. acq. n° 3621, art. Tallemant). Dans une lettre inédite, Chapelain adressa ses félicitations à l'heureuse mère [B. N. ms. n° 1889, f° 114).

(1) Ruvigny revint en 1669 et fut couvert des bienfaits royaux. V. sa correspondance de cette période aux A. E. Angleterre, C or r. polit., vol. 88, 89 90, 93, 96; Mém. et Doc., vol. 31 ; B. N. Mélanges Colbert, t. CXLVII , p. 224; CXLIX, p. 655.

(2) Nicolas II, Paul, Anne la naine et Pierre (A. N. X1a 5925,

Nicolas II dut dissiper son bien en mauvaises aiFaires. &n octobre 1671, épousant sur le tard Anne Le Moutonnier, veuve de Gilles de Briqueville, il accepte de sa future épouse une donation de 40.000 livres. (Contrat du 4. A. N. Y. 224, f 369 V). Le 25 janvier 1674, La Sablière, son ca et, dont il est le débiteur, fait saisir sa maison rue des Fosses-Montmartre. (A. N. X3a 391, f° 415.)

(3) Il se fait attribuer l'office de conseiller-secrétaire du roi de son frère Paul, mort en 1667 (A. N. V2 32 et 34;. II s'empare des la terre de Tronchet-Gallet. [B. iV. Tholsy, 123, p. 135).

Les La Sablière d'ailleurs n'avaient vécu en bonne harmonie que durant les premières années de leur mariage. Trois enfants étaient nés de leur entente passagère. Puis le mari s'était enflammé, disait-on, pour une jeune Hollandaise, Marie Vanghangel, cette charmante Iris qu'il encensait dans ses madrigaux. Délaissée, Mme de La Sablière, d'humeur aussi volage, avait entendu les douceurs que lui prodiguaient maints mourants. Souhaitant une liberté qui lui permettrait d'aimer à sa guise, elle avait obtenu du Châtelet, sensible à ses requêtes, séparation de biens et d'habitation.

Depuis quelques mois, elle habitait rue Traversante, tout auprès de son beau-frère Des Réaux. Celui-ci Fallait visiter fréquemment. Nulle tristesse sur le visage de la jeune femme. L'éducation de ses enfants ne l'empêchait pas de partager sa vie entre les délices du monde et celles de la science (1). Sa ruelle regorgeait de coquets illustres comme Lauzun le rousseau ou comme Gharleval le poète qui espéraient y glaner, à défaut des faveurs de l'hôtesse, celles de quelques bonnes dames enclines, Ninon de Lenclos et Mme de Montglas entre autres, à la bagatelle (2). Mme Cornuel y trouvait bon terrain de raillerie (3). On y faisait grande dépense d'esprit. Les lectures

(1) Trois donations des 28 septembre 1667 et n juillet 1660 lui donnent pour adresse la rue des Fossés-Montmartre (A. A/. Y. 212, f°44» V; 216, f° 435 v° ; 222, f 330 V). Une donation de Nicolas II Rambouillet à Mme de La Sablière du 16 juillet 1668 et une autre de Mm* de La Sablière à ses enfants du 14 juillet 1668 donnent à cette dernière la qualité de femme « séparée de biens et d'habitation » et l'adresse rue Traversante (A. JV. Y 214, fs 298, et255v°j.

(2) Dans ses ms., Des Réaux conte, sur le salon de M«" de La Sablière, une anecdote dont M»ede Montglas est l'héroïne. B. L. R. ms. n° 672, f 09.

(3) B. N. N. acq. ms. n° 4529, f° 58.

y étaient fréquentes et les séances de musique.

Mme de La Sablière satisfaisait ses sens avec fureur ; mais elle dominait son entourage de toute la hauteur de son intelligence. Elle accueillait les doctes avec sympathie. Bernier recevait chez elle l'hospitalité et lui enseignait, en échange, la doctrine de Gassendi. Rob^rval le géomètre l'initiait aux mathématiques, à la physique, à l'astronomie. Curieuse de tout, elle se défendait, par une simplicité naturelle, du pédantisme où tombaient d'ordinaire les précieuses savantes.

Elle entourait Des Réaux d'une inquiète sollicitude. Sans doute, souffrant du propre déséquilibre de son ménage, prête, elle aussi, malgré son scepticisme, à abjurer le protestantisme, excusait-elle auprès de lui, Mme des Réaux. Contribua-t-elle à adoucir les sentiments du mari solitaire? On ne le peut affirmer. Toujours est-il que, vers ce temps, les époux divisés se rapprochèrent et que la réconciliation fut bientôt complète. Mme Des Réaux rentra au foyer conjugal. Le bonheur commun redevint si doux que les époux et leur fille aînée, maintenant âgée de vingt ans, éprouvèrent le besoin de l'étaler dans le monde. Chez Mrae Deshoulières, rue Saint-Honoré, où ils se rendirent, ils suscitèrent l'admiration d'Angélique Petit, fîère amazone qui, préparant un recueil de portraits de ses contemporains, y inséra la louange du ménage reconstitué (1).

(l) Angélique Petit : L'Amour eschapé, 1G69, IIÏ, 21, 206. Elle cite M'ce des Réaux (Herodiane;. De M116 des Réaux (Hermile) elle dit : « Hermile étant tout esprit, aime beaucoup ceux qui en ont et on peut dire qu'elle n'en aime que cela ». D'Arsamis (Des Réaux) elle trace un portrait curieux : « Arsamis est un homme de grand esprit qui sait sa langue dans sa pureté. Il a fait de très belles satires qu'il n'a montrées qu'à ses plus particuliers amis et quantité d'autres vers dont ils ont été charmés. Il a mis par ordre

Comme ils avaient connu dans cette demeure de la rue Traversante des heures douloureuses, Des Réaux et sa femme décidèrent de la quitter. Us allèrent s'établir rue des Fossés-Montmartre auprès des Rambouillet (1,. Ils firent aussi un agréable voyage au château des Réaux. Leur ennemi, Claude Le Marier, était mort, remplacé au prieuré du Plessis aux Moines* par un homme illustre pour sa science « au pays de Jansénie », Mre Antoine Arnauld, surnommé par l'histoire le grand Arnauld.

Le grand Arnauld avait tant combattu de la plume qu'il éprouvait un vif besoin de repos. Entre lui et Tallemant des Réaux s'établit tout d'abord commerce d'amitié. On le vit, pour un baptême à Chouzé, servir de compère à Mme des Réaux (2). Dans un esprit de conciliation, les deux suzerains de la paroisse essayèrent de régler la contestation soulevée par le précédent prieur. On nomma des arbitres ; mais comme ni l'une ni l'autre des parties ne cédait sur aucun point, l'arbitrage n'aboutit à aucun résultat (3).

Des Réaux et sa femme rentrèrent à Paris laissant cette affaire en suspens pour reprendre, maintenant

les ouvrages d'Hippias (Voiture) et commenté sur ses lettres pour en donner une intelligence plus parfaite. Il y a même ajouté quelque histoire et tout cela paraîtra quelque jour ».

(1) Une donation par Des Réaux et sa femme d'une pension viagère de 150 1. à Anne Billette, femme de Théodore Foubert, leur domestique, 7 septembre 16 :i, leur donne cette adresse (A. iV 7.222, f° 181) Ils étaient probablement locataires de Nicolas II Rambouillet. Le répertoire de l'étude Lefebvre contient un Bail de ce dernier à Gédéon Tallemant, sieur des Réaux, en date du i 6 août 1661, bail absent du minutier. V. aussi ConstUution par Mm< des Reaux, procuratrice de son mari, à Gabriel Louis, commis aux Aides du Mans, et sa femme, habitant avec eux, d'une rente annuelle de 30 livres, 3 octobre 1676. {Même étude.)

(2) Archives d' Indre-et-Loire, E. suppl., 167.

(3) Factum pour M6 Gédéon Tallemant, précité; Œuvres div. de M. Patru, précitées.

de concert, la procédure devant le Parlement. Par édit du mois de janvier 1669, le roi avait supprimé les chambres de l'Édit, chargées de régler les litiges des protestants. La liquidation de la faillite Tallemaat se trouvait donc brusquement arrêtée. Les directeurs des créanciers, fort embarrassés et ne sachant plus à quelle juridiction s'adresser, interjetèrent appel devant la Grand'Chambre, de la sentence arbitrale rendue le 11 août 1667, en faveur des Des Réaux. Celui-ci, tout aussitôt, répondit à leur attaque (1). Craignant peut-être que la Grand'Chambre ne donnât une solution trop rapide à leur débat, les directeurs s'adressèrent au Conseil du roi, le suppliant de désigner une chambre des enquêtes capable de suivre la procédure de l'Édit. Le Conseil désigna la 3e chambre. Des Réaux, de son côté, conjura le Conseil de laisser cette procédure devant la Grand'Chambre où elle lui paraissait en bonnes mains. Le Conseil opina dans ce sens. À quatorze jours d'intervalle, ces juges supérieurs renvoyaient donc, avec les plus remarquables considérants, la même chicane devant deux chambres différentes (2). Ce fut la troisième des enquêtes qui la garda après une année entière de difficultés (3).

Mais dès lors, et pour la première fois peut-être dans les annales du Palais, la procédure marcha rondement. Les directeurs s'ingénièrent à user du défaut et de l'appel pour éviter d'exécuter la sentence arbi-

(1) A. N. X1a 5995, P 96; 59.J6, f" 54, 26 février et 12 mars 16 9, Grand'Chambre.

(2) A. N. E. 1750, Arrêts du Conseil des finances des 12 et 26 mars 1669. V. aussi, B.N. Thoisy, 221, h 404.

(3) A. N. X'A 5396, f° 357 V° ; 6015, f° 61 Y0 ; 6017, f° 113, 3e Chambre, 21 mars 1669, 10 février et 10 mars 1670.

traie ; mais la cour les condamnait aux dépens et fixait des dates de plaidoiries. En juillet 1670, ils faisaient encore appel et l'un d'eux, François Pourfour, osait réclamer à Des Réaux, non plus à titre de débiteur de la faillite, mais d'associé des Tallemant père et fils, le payement de ses créances. Cette astuce parut intolérable à la cour. Le 31 juillet, déboutant Pourfour et ses compères, elle les condamnait à l'amende et aux dépens. Des Réaux sortait victorieux d'une lutte de neuf années, certain désormais de récupérer partie de ses 60.000 livres placées sur la banque et de jouir en sécurité de ses revenus (1;.

Mais l'heure de quiétude n'avait pas encore sonné pour lui. Le destin voulait que cet ennemi des gens de loi fût encore, pendant dix ans, supplicié par eux. A peine avait-il quitté le Palais pour sa propre cause qu'il y fut rappelé pour la cause d'autrui.

Il avait, à différentes reprises, généreusement prêté à son ami Olivier Patru, appauvri au point de ne pouvoir plus subsister, de fortes sommes d'argent. Il ne les lui avait point réclamées malgré sa gêne ; mais Patru avait d'autres créanciers, et si exigeants qu'il se trouva un jour (30 janvier 1670, obligé de leur abandonner ses biens, quelques maisons sises dans Paris. Il en avertit Des Réaux et celui-ci revendiqua sa part. Une assemblée de créanciers ayant été convoquée, Des Réaux fut nommé leur directeur (2) ; et,

(1) A. N. X1A 6021, P 448; 602^, Ps 223, 6i-0 V°, 11 juin, 28 et 31 juillet (670. Après ce te date, la liquidation continua. Bibaud mourut en 1673 (A. N. E. 464a, i° 159). Henry, son fils, en 1677, habitait la paroisse Saint-Eustache (A. N. Y. 232, fj 472 V. V. aussi, A. ZV. E. 1783 et B. N. Mélanges Colbert, t. CLXXI bis, P 350j. Il quitta la France à la Révocation (A. V. O1 32, f° 109).

(2) En compagnie de François Le Gagneur, avocat. Ce Le Gagneur, veuf, a cette date, de Marie Patru, sœur d'Olivier,

à son tour, il dut se conduire en directeur des créanciers. On le vit, à la barre de la Grand'Chambre, réclamer homologation des contrats dressés par l'assemblée, poursuivre les dissidents de son syndicat et tourmenter des débiteurs (1;. Les registres du Parlement le montrant en action, ne disent point s'il récupéra ses créances.

En l'an 1672, Des Réaux engagea une autre bataille judiciaire contre un adversaire redoutable, le grand Arnauld. Celui-ci pendant plusieurs années avait gardé le silence sur cette question de suzeraineté de Chouzé non réglée par l'arbitrage. De tempérament fougueux, il ne pouvait plus se contenter du rôle de simple prieur provincial après avoir été l'âme ardente du jansénisme. Il saisit un jour la plume de controversiste, longtemps abandonnée, et se lança dans une grande querelle contre les protestants. Il lui sembla alors ridicule que l'un de ces religionnaires, à son avis de maigre envergure, osât le tenir en échec sur

10 terrain même de son prieuré. Il résolut de lui faire mordre la poussière et il reprit l'instance que Claude Le Marier, son prédécesseur, avait, en mourant, laissée pendante.

Sous son impulsion, celle-ci se ranima. Arnauld couvrit de papiers judiciaires son adversaire, lequel, rendu par l'expérience expert en procédure, soutenu au surplus par Patru, alla chercher jusque dans le ténébreux moyen âge des aflirmations de ses privilèges. Les témoins affluèrent, prouvant la duplicité respec-

épousa, en novembre 1670, Christine Cuninghan, veuve de Pierre Aumont (Contrat du 21 novembre 1670), en présence d'Olivier

(Patru. A. N. Y. 220, f 238).

(i) A. N. X1A 6019, f° 19, v°; 6022, f° 450 V9, 20 avril et 20 juin 1670.

11 plaide contre Marie Desforges, veuve d'Antoine Malezieu.

tive des combattants. On récusa les arbitres de nouveau nommés, l'un catholique, l'autre protestant, tous deux suspects de partialité aux parties en présence. Si Antoine Arnauld, forcé de s'exiler en Flandre après de violentes attaques contre les jésuites, n'eût débarrassé Des Réaux de son hostilité, cette cause eût enterré les belligérants (1).

Une autre, par malheur, lui succéda aussitôt. L'an 1673, Claude Viallet, fermier général des domaines de France, s'avisant que Des Réaux jouissait indûment depuis plus de vingt ans des droits de péage, moulins et pêche sur les ports de Ghouzé et de Port-Boulet, voulut lui en ravir les fruits anciens et, en outre, rendre à la couronne la propriété de ces ports. Admise, cette prétention eût privé le châtelain de revenus importants. 11 la contredit avec énergie, allant même sur place soutenir ses intérêts. Le Conseil du roi eut à connaître de cette affaire. Trois ans plus tard, il la jugea avec impartialité. Il déchargea Des Réaux du paiement des droits perçus par lui dans le passé, lui laissa la propriété du port de Chouzé et, réunissant au domaine Port Boulet, l'autorisa à en réclamer la valeur à Mme de La Béraudière, veuve du précédent suzerain des Réaux. Contre celle-ci Des Réaux obtint gain de cause après une opiniâtre poursuite de douze années (2).

(1) Factum pour Mre Gédéon Tallemant, précité; Œuvres div. de M. Patru, 1735, II, 1 et s. Patru plaida pour Des Réaux. V. aussi Inventaire après décès des biens de Tallemant des Réaux précité. Cette pièce nous révèle que Des Réaux eut des difficultés avec les religieux de l'abbaye de Bourgueil au sujet de son droit « de passage, pacage et chauffage » dans la foret de Bourgueil et transigea avec eu* par acte du 21 février 1674 passé à Chinon

devant Courtois et Mangonnot.

(2) À. 7V. E. 46 1-3 ; 476a, i'° 160; iOoA, f° 47, Arrêts du Conseil des 29 juin 1673, 7 juillet 1674, icr mai 1676. L 'Inventaire après décè*

Si importunes fussent-elles, ces procédures l'inquiétaient médiocrement. Elles ne risquaient pas de le ruiner comme celles de la faillite Tallemant. Elles ne le détournaient pas d'écouter les bruits du monde (1). Tranquillement il fréquentait de nouveau les ruelles et grossissait ses recueils des proses et poésies qui lui paraissaient dignes de survivre. Les querelles de Boileau et les démêlés de Racine trouvaient en lui un spectateur et un annotateur scrupuleux. De La Fontaine, apprécié par lui maintenant à sa véritable valeur, de La Fontaine logé chez sa bellesœur Mme de La Sablière, il copiait les plus belles épitres. De Benserade, devenu, par la faveur d'Anne d'Autriche, l'auteur favori des divertissements royaux, il ne pouvait se défendre de railler la faiblesse poétique (2). Toute la littérature de l'époque se reflétait dans ses in-folios mystérieux.

Les Historiettes dormaient daas un tiroir, dédaignées désormais. Il les avait peu à peu complétées (3), ayant renoncé au milieu des tribulations do sa vie à leur donner comme suite ces Mémoires de la Régence projetés jadis. Par contre, il n'avait point abandonné

des biens de Tallemant des Réaux, contient douze autres pièces de cette procédure. Le 18 septembre 1688, ladite dame était condamnée, par sentence duChâtelet, à payer à Des Réaux. 5.000 livres, valeur de Port-Boulet, intérêts et dépens.

(1) L 9 mai iiî78,il assista avec sa femme, en qualité de témoin, au mariage de Marguerite Rambouillet, demoiselle de La Sablière, iille d'Antoine et de Marguerite Hessein. avec Guillaume Scot, sieur de La Mésangère, conseiller au Parlement de Rouen [B. N. Manuscrits, Dossiers bleus, n* 555).

(2) B. L. R. ms. n* 673, f° 2i0 V. Après avoir recopié une ballade de ce poète, Des Réaux écrivit, au-dessous, ce distique :

Ah! mon pauvre ami Renserade, Pouviez-vous faire une pire ballade!

(3; Il y ajouta des anecdotes jusqu'en 1671. L'une même peut être datée de 1685.

son dessein de publier une édition annotée des œuvres de Voiture. Il y avait travaillé pendant neuf ans, achevant Y Histoire cïAlcidalis et de Zélide, réunissant les poésies et lettres éparses du poète, recherchant les pièces se rapportant à lui, les lettres même de Julie d'Angennes. Il se proposait en somme de magnifier, dans cette œuvre, tout l'hôtel de Rambouillet en la personne de Voiture (1).

Maints beaux esprits de la société connaissaient ses intentions et les approuvaient (2). Lorsque, en 1676, il eut terminé son travail, il hésita à le publier. Ses amis « et plusieurs personnes de condition... de la première qualité » l'en pressèrent, faisant valoir auprès de lui des arguments si logiques qu'il se décida à demander un privilège et l'obtint (3).

Or, le droit d'imprimer et de vendre les œuvres de Voiture avait été concédé en 1650 à Augustin Courbé et, par suite de combinaisons commerciales, était successivement passé à Thomas Jolly, puis à Guillaume de Luynes (4). Celui-ci ne fit aucune opposition à Des Réaux.

Cependant ce dernier, sollicité par des libraires, ne se pressa point de donner son travail à l'impression. Des troubles dans ses « affaires domestiques », diverses « incommodités » le détournèrent même

(1) Sur cette édition projetée, V. T. II, 517-518; III, 64 et s., 91.

(2) Angélique Petit notamment. V. p. 313. Tallemant avait annoté deux exemplaires des Œuvres de Voiture. L'un, daté de 1656 est conservé à la B. A. Réserve, B. L. 20595 Ubicini en a reproduit les notes dans son édition des Œuvres de Voiture. L'autre appartient à M. Gustave Mouravit, notaire à Aix-en-Provence Ces deux volumes ne pouvaient représenter que des ébauches de son travail sur Voiture.

(3) Le 24 septembre 1676. Privilège pour 20 ans.

(4) Guillaume de Luynes l'obtint à titre de créancier de Thomas Jolly.

tout à fait de cette occupation littéraire. Le 13 janvier 1678, Guillaume de Luynes renouvela pour six ans son privilège et, le 20 avril 1679, le vendit, avec 2.000 exemplaires du volume, à Marie Hardouin, veuve de François Mauger (1).

En Tan 1681, les mêmes personnes de condition qui avaient engagé Des Réaux à lancer son édition, l'y déterminèrent définitivement. Le 8 juillet, il fit enregistrer son privilège sur le livre de la communauté des libraires et le 10, par exploit, le signifia à tous intéressés. Le même jour, la veuve Mauger y faisait opposition. Peu après, cette commerçante, sachant l'édition de Des Réaux supérieure en valeur à celle de Martin de Pinchesne, craignant, par suite, une gêne dans son exploitation d'un ouvrage apprécié du public, recourait au Conseil du roi. Des Réaux se trouvait dès lors contraint de soutenir un nouveau procès.

Deux requêtes furent présentées départ et d'autre. La veuve invoqua contre son adversaire des arguments d'ordre juridique et d'ordre sentimental. Pour « surprendre un privilège », Des Réaux, prétenditelle, avait « supposé » une augmentation des œuvres de Voiture. Cette augmentation consistait, à la vérité, en un classement chronologique des lettres, « chose très inutile au public ». Jamais Des Réaux n'avait fait jusqu'à l'heure manifestation d'écrivain. Sans doute, comme tant d'autres, rêvait-il d'emprunter le nom d'un mort pour mettre au jour ses propres ouvrages. Son privilège était frappé de nullité par le fait qu'un autre avait été précédemment accordé pour le même

(1) Moyennant i.500 livres.

volume, que ce privilège n'avait pas été enregistré et le livre imprimé dans le temps prescrit par le Règlement des libraires du 27 février 1665.

Perfidement, la veuve Mauger soulignait que <( le défendeur faisait profession de la religion prétendue réformée » et qu'il avait du bien. Si donc on lui donnait gain de cause, on ruinerait, au profit d'un riche et d'un mécréant, une malheureuse chargée d'enfants.

DesRéaux se défendait d'avoir « surpris » le privilège contesté. Avant d'être qualifié « ouvrage nouveau » et muni, à ce titre, dudit privilège, son livre avait été soigneusement examiné par le chancelier Séguier d'abord, puis par l'abbé de Saint-Jacques. Celui-ci trouva « environ quatre-vingts pièces d'augmentation dans la suite de Y Histoire d'Alcidalis et de Zélide... composée sur les véritables mémoires... donnés fau suppliant] aussi bien que ces quatre-vingts pièces, par feue Mmc la marquise de Rambouillet dont il avait l'honneur d'être un des plus particuliers amis». DesRéaux avait ajouté à ce travail les éclaircissements de la défunte et « beaucoup de choses et d'événement curieux » qui le grossissaient <c d'un livre pour le moins ». Il se proposait, en outre, à l'aide des proses et des poésies assemblées par la marquise et par lui de publier un recueil formant ((comme une suite de Voiture». Si on le privait de son privilège, ces pièces « agréables ne verraient jamais le jour ». On porterait ainsi grand préjudice à la littérature.

Indubitable lui apparaissait son droit, car deux privilèges pour ouvrages différents ne se révoquaient pas l'un l'autre. Le règlement des libraires ne pouvait

en toute justice être invoqué parla veuve Mauger ; il n'avait, en effet, jamais reçu d'exécution. Les libraires d'ailleurs, après avoir vécu pendant trente-trois ans sur l'œuvre de Voiture, avaient mauvaise grâce à se plaindre. Vainement la veuve Mauger dressait-elle contre lui des cabales. On n'écouterait pas sa malignité allant jusqu'à lui reprocher sareligion, «comme s'il était défendu à ceux de sa profession d'avoir de l'esprit ».

Ace plaidoyer, la veuve répondait encore par des phrases dédaigneuses sur la besogne d'annotateur entreprise par un inconnu. Elle ne refusait nullement à Des Réaux la faculté de publier une suite de Voiture, mais elle réclamait avec chaleur, pour les lettres et poésies déjà imprimées, l'application de la loi.

Le 12 août 1681, le Conseil du roi, réuni à Fontainebleau, prononça son jugement. Il rapporta les lettres de privilège attribuées à Des Réaux. Il invita celui-ci à en obtenir de nouvelles pour la publication des pièces inédites de Voiture. Il lui défendit d'utiliser aucune de celles contenues dans « l'ancien Voiture » et le condamna aux dépens (1).

Ainsi Des Réaux perdait le dernier de ses procès. Il ne rendrait pas hommage à la mémoire de Voiture et ne glorifierait pas l'Hôtel de Rambouillet, comme il l'avait souhaité, en conservant au monde les résultats de ses travaux d'esprit. Du moins, dans cette affaire, avait-il soutenu, contre des intérêts particuliers, l'intérêt supérieur de la littérature. Ce fut son amère consolation.

(1) A. N. Ve 663; B. N. ms. n° 22071, f° 300, Arrêt du Conseil privé du roi du 12 août 1681.

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