T. VII
férèrent au jeu la promenade dans les jardins. L'air très doux de cet après-midi dissiperait les fumées du vin.
M. Lhuillier s'étonna que Des Réaux eut, en quelques mois, si artistement combiné les parterres en broderie avec les cabinets de verdure. Tout, dans ce jardin, était maintenant arrangé pour que, dans la douceur du repos, on goûtât la plus pure satisfaction de la vue. M. Gonrart approuva ces propos. Cette maison le séduisait pleinement. Il l'enveloppait d'un regard envieux. 11 donnerait beaucoup pour en posséder une semblable.
Désireux de le contenter, Des Réaux, demanda à M. Lhuillier s'il ne disposait point d'un logis analogue dans cette région tranquille. M. Lhuillier, depuis qu'il projetait un voyage plein d'incertitude, ne faisait plus bâtir. M. Conrart, désappointé, allongea sa grande lippe.
Cependant, réunis en groupe, les jeunes gens écoutaient La Sablière qui, un papier à la main, leur lisait des lettres galantes. Une dame qu'il ne voulait point nommer les lui avait écrites. Jamais, au cours de sa carrière amoureuse, il n'avait reçu correspondance plus piquante :
<( Si votre cœur est à donner, disait en débutant l'épistolière, je vous demande mes étrennes et, de vous, je ne saurais recevoir un autre présent. S'il est à votre disposition, envoyez-le-moi ou me l'apportez. Et soyez assuré que je n'ai rien, je dis rien, que je croie refuser à la récompense d'un don qui me serait si cher. »
— Retenu par d'autres liens, disait le jeune homme, je n'hésitai pas cependant, à porter ce cœur
réclamé avec instance ; mais, par fatalité ou coquetterie, la dame ne fut jamais présente au logis. Renseignée sur mon attachement, elle partit pour un séjour en province, écrivant encore de son ton délibéré :
<c Si [votre cœur] n'est pas tout à fait dégagé de celle qui le possède peut-être avec moins de justice que moi, achevez cet ouvrage pendant mon absence... »
Jamais femme plus infatuée d'elle-même ou plus sûre de son triomphe :
« C'est pour vous défier et non pas pour vous écrire que je vous envoie ces lignes, déclarait-elle du fond de sa province. Je suis belle, j'ai de l'esprit et je suis assez dangereuse... Ne vous croyez pas trop en sûreté : les moyens de vaincre ne manquent jamais à qui en a le désir et le courage. »
Après un silence de plusieurs semaines, capable à son avis d'enflammer le délaissé, elle reprit contact par ces mots :
<( Sachez... que je me divertis ici autant que je le puis sans vous voir. Je suis fort engraissée et fort embellie. Iris n'a qu'à bien se tenir à mon retour : il n'y aura point de magie ni d'enchantements àl'épreuve de ce que je voudrai. Dites-lui que je vous donne encore un mois à l'aimer et qu'après vous ne l'aimerez plus... Je me regarde présentement dans mon miroir, mais sérieusement je ne me suis jamais trouvée si raisonnable et si bien coiffée. Malheur à tous les hobereaux qui me verront aujourd'hui ! »
Elle énumérait ses succès. Parmi les coquets acharnés à sa poursuite, un marquis surtout lui témoignait, à son dire, un empressement délicieux.
Cependant, bien qu'elle lui eût défendu d'écrire, elle s'étonnait que La Sablière obéît si ponctuellement. En stratégie galante, il connaissait l'art des contrebatteries. En lui, les friandes d'amour trouvaient plus souvent un maître qu'un mourant. La réserve, le silence servaient ses desseins. Bientôt l'épistolière ne cacha plus son humeur :
« Qu'on a de peine à vivre en un lieu quand on a l'esprit en l'autre ! gémit-elle. Si je ne dépendais que de moi-même, je serais présentement à Paris. J'ai pour vous des moments de mélancolie avantageux. Que vous me faites justice, si vous m'aimez plus que toutes choses! Iris m'importune furieusement et il me semble qu'on ne saurait faire des vers aussi passionnés que les vôtres sans avoir une véritable passion. Donnez-moi, je vous prie, quelque éclaircissement là-dessus ou plutôt dites-moi que vous ne l'aimez pas et dites vrai. »
Après quelques sursauts de fierté, l'épistolière manifesta humilité, puis douleur. Elle craignit de recevoir des lettres qui ne continssent pas ce « tendre et ce passionné » qu'elle y voulait trouver. Elle le supplia de simuler, par pitié, ces sentiments. Elle chercha à le circonvenir par l'entremise d'une confidente. Et lorsque, à la fin, il se décida à écrire quelques phrases de la plus fade platitude, elle l'accusa, dans sa fureur, d'avoir bâti ces phrases odieuses en compagnie d'Iris. Elle ne songeait plus aux fanfaronnades : le désespoir avait succédé à la bravoure (1).
(l) B N. ms. n° 19144, f° 44, Billets de Mm* ... à M. de La Sablière. « J'ai vu les originaux, dit le possesseur du manuscrit. La Sablière est mort sans m'en avoir voulu dire le nom [de la dame]. Il n'était pourtant pas trop discret, mais quelque raison l'en a empêché. Le commerce cessa bientôt. Il dit pour ses rai-
L'auditoire avait écouté, fort amusé, l'histoire de cette passion. Des Réaux admira son ancien disciple devenu maître es-arts d'amour. Mmes des Réaux et de Lestang conjurèrent leur frère de leur confier le nom de l'épistolière; il ne voulut point les satisfaire. La discrétion ne lui était pas habituelle, mais la dame était de conséquence et savait se venger (1). M. Conrart pria le jeune homme de lui donner copie de ces proses agréables qu'il conserverait dans ses in-quarto. Ménage, très intéressé, souhaita connaître la fin de l'aventure.
Elle n'était pas à l'avantage de La Sablière. Par trop de froideur le galant avait réveillé l'orgueil de la dame. Elle prolongea, jusqu'à la guérison, son séjour en province. Maintenant ils étaient amis. L'heure du berger ne sonnerait plus pour lui. Il s'en contristait un peu, mais il allait partir pour l'Italie où son père désirait qu'il fit séjour. Il y butinerait des fleurs aussi embaumées. Les regrets s'évanouiraient sous d'autres ivresses (2).
Tallemant de Lussac cependant manifestait son chagrin de quitter la compagnie. Son frère, Tallemant
sons que c'était une coquette qui lui voulait faire quitter le certain pour l'incertain ». Ces lettres ont été publiées sous le titre : Billets doux dans Recueil des pièces en prose les plus agréables de ce temps, 1658, p. 290 et s.; maximes et lois d'amour, 1667 et 1669, p. 43 et s.; Recueil La Suze-Pellisson, 1684, IV, 14'± et s. et éditions postérieures. V. aussi, Les plus belles lettres françoises sur toutes sortes de sujets tirées des meilleurs auteurs par M. Richelet, 1753, I, 2 et s., qui révèle aussi le nom du destinataire.
(1) M. Frédéric Lachèvre : Bibliographie des recueils collectifs de poêsies\ II, 1903, 78, attribue ces Billets doux à Mme de Choisy, mère du fameux abbé, mais n'indique pas le nom du destinataire. Leur style correspond bien à la manière de cette dame.
(2) Lettres familières de M. Cour art à M. Félibien, 1681, pp. 48. 83, 06, 101, |69, etc.. La Sablière était en Italie en 1647.
de Boisneau, lui avait bien recommandé de ne point s'attarder. Un gros marchand de La Rochelle leur devait soumettre un projet de société pour la campagne prochaine de Terre-Neuve. Il emmènerait dans son carrosse les habitants de la paroisse Saint-Eustache et M. Conrart qu'il déposerait rue Saint-Martin. Menjot et La Sablière prirent congé. Ménage mendia une place, prétextant un rendez-vous urgent. A la vérité, il ne se souciait pas de refaire pédestrement, en compagnie de Lhuillier et de Chapelle, le chemin du Pré-aux-Clercs au cloître Notre-Dame. Ceux-ci l'en raillèrent.
Ils se disposèrent aussi à partir. Le trajet était long et ils ne voulaient pas être surpris par la nuit dans la boue fétide de Paris. Ils invitèrent avec insistance Des Réaux à les aller rejoindre dans leur solitude du Cloître où ils lui montreraient de belles estampes et quelques curieux volumes venus de Hollande.
Bientôt Des Réaux, sa femme et sa belle-sœur demeurèrent seuls avec Patru et d'Ablancourt. Celui-ci, préoccupé, maussade, au long du dîner, retrouva brusquement sa verve. Il conta que parmi les gens auxquels il demanderait des avis pour ses traductions, Scipion de Berziaux, baron de Molins, serait un des premiers. Il n'y avait pas d'homme plus docte sur les termes de guerre ; mais quel original ! on ne le voyait jamais sans appréhension. Au cours de sa vie, ce gentilhomme champenois avait multiplié les grasses plaisanteries au point d'en retirer quelque célébrité dérisoire. Il eut un jour l'astuce, pour se moquer des coquets, de se promener au Cours le derrière masqué, le montrant à la portière de son carrosse comme un visage. Une autre fois, pourchasser une créancière
qui le relançait jusque dans sa chambre, il lui offrit en hommage ce même cul sans masque (1).
— Tu nous dis de bonnes choses, grommela Patru.
Mais d'Ablancourt abandonna l'histoire de son personnage burlesque et enchanta ses compagnons de ses imaginations plaisantes. Toute la fin de cet aprèsmidi ensoleillé passa en confidences réciproques, traversées de bons mots et d'anecdotes. Patru apprit à Des Réaux que, fort pauvre malgré ses triomphes d'avocat, il avait enfin décidé son père à lui donner quelque part de ses biens (2). On évoqua aussi la douce image de Maucroix, l'ami lointain dont d'Ablancourt, depuis qu'il vivait à la campagne, n'avait plus de nouvelles.
Maucroix tenait à Des Réaux une gazette de sa vie et aussi une gazette de la région rémoise. Sa vie n'étaiL pas trop belle depuis qu'il s'était épris d'Henriette de Joyeuse. Il se repaissait, comme un pauvre, de la fumée du rôt. Les parents de la demoiselle avaient bien vu l'inclination réciproque des jeunes gens, mais Maucroix comptait peu dans une maison où il figurait à titre de protégé. On ne supposait même pas qu'un petit avocat de province pût obtenir d'une riche héritière autre douceur que douceur de verbe.
(1) T. V, 16 et s. lui a consacré une historiette dont D'Ablancourt lui fournit les détails. A D'Ablancourt aussi, il dut les historiettes du baron d'Auteuil et de M»ne de Bretonvilliers (V, 26; VI, 511).
(2) A. N. Y. 134, f° 317 vn, Donation par Jean Patru, procureur au Chàtelet de Paris, demeurant rue des Noyers, paroisse Saint-Benoit, à Olivier Patru, avocat au Parlement, son fils, du tiers des biens meubles et immeubles qui lui appartiendront lors de son décès et ratification de ladite donation par Marie Ymbert, femme de Jean et mère d'Olivier, 3 juin et 21 juillet 1654. Cet acte nous apprend qu'Olivier demeurait chez son père, qu'il avait deux sœurs, Marguerite et Marie, mariées à Pierre Adam et à François Le Gagneur, tous deux avocats au Parlement.
Sans s'occuper de ses sentiments, on avait marié Henriette à Adrien-Pierre de Tiercelin, marquis de Brosses, rousseau fort brutal, fort débauché, fort lâche et qui, ayant reçu un « coup de pied de Vénus », la gâta incontinent (i).
Maucroix endurait le martyre de voir cette fleur fripée par ces doigts de maraud. Il épandait en vers délicieux sa mélancolie. Depuis quelque temps pourtant, la dame qui le préférait à son mari et à maints galants affairés autour d'elle, lui prodiguait menues faveurs, baisers sur les yeux, enchevêtrements de pieds sous les tables de jeu, etc.
Tous convinrent que l'aimable poète était un sot- Cent fois, avec un peu de décision et moins de respect, il eût satisfait son désir. La belle ne demandait qu'à être « colletée ». Il fallait, avec elle, se conduire non en Orphée, charmant de sa lyre les bêtes féroces, mais en chèvre-pied déterminé à l'action...
La nuit tombait peu à peu. Les trois amis s'embrassèrent avec effusion. Ils s'entendirent pour se revoir tous les jours jusqu'au départ de Perrot d'Ablancourt.
Des Réaux regagna sa chambre. 31 prit dans son cabinet d'ébène un cahier soigneusement rangé. Hâtivement il y nota quelques faits appris au cours de cette journée.
(i) T. VII, 202 et s. Louis Paris : Œuvres diverses de Maucroix, 1854, I, XLVIII, commet une erreur en fixant à juin 1646 la date du mariage d'Henriette de Joyeuse. Les A. N. Y. 185, f° 122, conservent le contrat de mariage de la demoiselle passé à Paris le 26 mars 1646 en présence d'Anne d'Autriche.