‹ La fin troublée de Tallemant des RéauxChapitre 6 sur 92 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La rue Saint-Thomas du Louvre changeait peu à peu d'aspect. Des propriétaires nouveaux s'y étaient installés, transformant les maisons. Une fureur de bâtir tenait les anciens habitants. M. de Chevreuse luimême, disposant cependant de nombreuses chambres vides dans son hôtel, n'avait-il pas imaginé, sans crainte d'indisposer ses voisins les Rambouillet, d'élever une garde-robe qui bouchait pour toujours la fenêtre de la fameuse loge de Zirphée (1)? Toutes sortes de gens communs, un tavernier surtout, locataire du chapitre, troublaient de leur vacarme et de leur charroi le silence de cette voie jadis animée aux jours seulement où quelques seigneurs donnaient réjouissance à leurs amis.

Cyprien Ragueneau, maître pâtissier qui, récemment encore, occupait un corps d'hôtel en encoignure sur la rue Saint-Honoré, avait fermé sa boutique. C'était grand dommage. On entrait dans cette boutique par curiosité autant que par gourmandise. S'y

(i) V. notre volume : Voiture et les années de gloire de l'Hôtel de Rambouillet, 1912, p. 27 et s.

régalant de dariolettes, on y recevait compliments en vers du patron, toujours souriant sous son bonnet de toile blanche. On y voyait la troupe des poètes faméliques, les Beys, les Dassoucy, tant d'autres que le pâtissier, insoucieux de la ruine, ami des muses, alimentait à ses dépens. Ce brave homme, disait-on, avait transporté au Marais sa maison de sucreries (1).

Par contre, M. Voiture était venu loger vis-à-vis de l'Hôtel de Rambouillet, dans un grand bâtiment acheté par M. Paul Fréart de Chantelou. Cette présence rafiinée, avec celle de la marquise, conservait heureusement à la rue Saint-Thomas du Louvre sa bonne renommée.

Tallemant des Réaux aimait à renseigner ainsi sa jeune femme sur les lieux où il la conduisait. Il l'avait présentée à Mme de Rambouillet qui lui avait fait gracieux accueil, lui ouvrant complaisamment sa maison. Leur carrosse, ce jour-là, pénétra sans encombres dans la cour solitaire. Ils franchirent le perron, puis la longue suite des appartements conduisant à la chambre bleue.

Mino de Rambouillet, toute dolente, souffrant d'incommodités continuelles, enveloppée dans un châle, malgré la douce température, les reçut avec aménité. La compagnie autour d'elle était fort claisemée. Sur un tabouret, l'air impérieux et hautain, Mlu de Marolles trônait. Cette parente du marquis, fille d'honneur de la reine-mère, médiocrement jolie, ambitieuse, poursuivant avec ténacité le dessein d'épouser un duc, toisa avec dédain les deux bour-

(i) B. N. rns. n° 18700, fOÏ 41 v° et s., nous fournit l'adresse ignorée jusqu'à l'heure du pâtissier Ragueneau à cette époque.

geois. Mutine, Mme de Sévigné, récemment mariée, trompée déjà, leur fit des gestes amicaux. Dans un coin, Voiture entretenait Angélique-Clarisse d'Angennes, cinquième fille de la marquise, sortie du couvent depuis peu, entrant dans la vie avec un ardent désir de savourer ses délices. Sous le grand candélabre à quinze branches, M. de Rambouillet écoutait tés rêveries de Racan.

M. d'Aiguebonne se leva pour prendre congé. Depuis que son frère, M. de Chaudebonne, l'un des plus anciens amis de la maison, avait quitté ce monde, il ne venait plus en ce lieu que pour satisfaire aux lois de la politesse. Trop de souvenirs douloureux l'y assaillaient. Le poète Gharpy de Sainte- Croix prit sa place auprès de la marquise. Pauvre, peu scrupuleux, en quête d'un emploi, il montrait une assiduité excessive aux grands de ce monde. Un poème de 1.400 vers sur le mariage de Julie d'Angennes lui avait valu l'accès de l'hôtel malgré le persiflage des railleurs considérant ces vers comme mauvaise « charpie » (1).

Interrompue par l'arrivée de Des Réaux et de sa femme, Mmô de Rambouillet reprit son discours.

Elle racontait les extravagances de sa voisine Mme de Vervins. Jamais pareille furie n'avait paru dans la bonne ville de Paris. Un chanoine de Saint-Thomas du Louvre, dont la maison était contiguë à la sienne,

(1) T. a connu tous ces personnages à l'Hôtel de Rambouillet et leur consacre des historiettes. Mlla de Marolles : VI, 407; M»ia de Sévigné ■ V, 472; Racan : II, 354; D'Aiguebonne et Chaudebonne : III, 207; Charpy de Sainte-Croix : VII, 212. Il rencontra plus tard M"" de Sévigné chez Olivier Lefebvre d Ormesson. M"»e de Rambouillet, de même que Voiture et Boisrobert, lui donna sur plusieurs d'entre eux, Racan et M11* de Marolles en particulier, des détails fort précis.

narrait qu'au dernier vendredi saint elle avait passé tout le jour à fesser, l'un après l'autre, un homme et une femme.

— Ils étaient juifs, dit Voiture. Elle voulait venger la mort de Notre-Seigneur !

— Juifs ou non, ils gémissaient à fendre l'âme. Cette femme est une enragée. Elle frotte tout ce qui tombe sous sa main, et son mari comme un simple laquais. Sa maison est une sorte de Conciergerie où la torture est appliquée à la moindre faute. Boursouflée de graisse, elle s'imagine comparable pour la beauté à Vénus et pour la bravoure aux antiques amazones. Volontiers elle se croit aimée des rois et s'en irait délibérément tarabuster les reines, jalouses d'elles à son avis, si on ne lui avait interdit l'accès de la cour. Elle voulut, un jour, se considérant comme la Thalestris de cet Alexandre, coucher à toute force avec le duc d'Enghien « pour faire un héros », car elle est furieusement lubrique ; ses amants mangent et dorment chez elle et, pour les conserver, à la tête de ses gens, elle donne l'assaut aux maisons de ses rivales (1).

Mme de Sévigné, que cette histoire divertissait, lança quelques propos piquants. Des Réaux, qui meublait sa mémoire, l'excitait à conter les anecdotes de Saint- Nicolas-des-Champs, sa paroisse. Il aimait son humeur vive, sa grâce spirituelle, sa pétulance de femme bien dansante et que la gaillardise n'effarouchait point. Mais elle n'avait rien à rapporter. Il

(1) T. VI, 157 et s., lui a consacré une historiette. Elle habitait, comme l'indique le ms. de la B. N. n° 18790, p. 48 v°, qui confirme les dires de Des Réaux, rue Matignon, dans une maison contiguè à celle des chanoines de Saint-Thomas du Louvre.

paraissait n'y avoir plus que des sages dans son quartier.

Elle se leva pour partir. MIle de Marolles quitta aussi la compagnie. Racan, près de regagner son domicile, informa des Réaux qu'il avait eniin mis au point sa vie de Malherbe et la lui communiquerait (1). Le jeune homme, réjoui, remercia avec effusion.

Cependant un grand silence était tombé sur la chambre bleue. Mme de Rambouillet le rompit pour se plaindre amèrement de l'abandon où la laissaient ses anciens amis et visiteurs. Les jeunes filles qui autrefois égayaient l'hôtel de leurs rires, ayant trouvé maris, vivaient les unes en province, les autres dans des quartiers éloignés. Le marquis d'Avaugour avait emporta à Clisson où il la maintenait prisonnière dans une forteresse à sept ponts-levis entourée de pré« cipices, M1!e de Clermont d'Entragues qui naguère encore, croyant l'épouser, correspondait en vers galants avec Montausier (2). Le marquis de Valençay claustrait dans son castel berrichon Marie-Louise de Montmorency trop bien initiée, par les exemples de l'hôtel de Condé, à la casuistique de l'amour (3). Marguerite de Rohan cachait au fond du quartier Saint-

(1) T. II, 354 et s., connut très particulièrement Racan. Par contre, il ne rencontra point Malherbe, mort en 1628. Dans l'historiette quil lui a consacrée (I, 270), il ne cache pas, sa nonne foi étant toujours absolue, qu'il tint de Racan « la meilleure part » de ses anecdotes (ï, 301). Monmerqué, dans son édition des Historiettes, a d'ailleurs placé entre parenthèses les emprunts à Racan. Des Réaux ajouta aux dires de Racan une foule de faits que lui communiquèrent Mme de Rambouillet (I, 302; et la vicomtesse dAuchy.

(2) T. IV, 47 î, lui a consacré une historiette. Il connut Mu« de Clermoni à l'Hôtel de Rambouillet.

(3) ï. la cite en plusieurs endroits. Il la connut à l'Hôtel de Rambouillet. H a conservé, dans ses manuscrits, des couplets satiriques la concernant (/*. L. R. ms. n° 673, f° 147).

Gervais la honte de sa mésalliance avec le danseur Chabot (1). Isabelle- Angélique de Montmorency, déjà trahie par le marquis d'Andelot, qui Pavait enlevée sans crainte du scandale, se consolait de ses déconvenues en émoustillant le jeune roi (2). Claire-Clémence de Maillé-Brézé végétait toujours solitaire dans son hôtel de la rue Neuve Saint-Lambert où le prince de Condé ne la rejoignait, au retour des campagnes guerrières, que pour lui représenter quelle tache faisait leur mariage dans la généalogie des Bourbons. Marthe du Vigean insensiblement se rapprochait du Carmel. Mmo de Longueville triomphait parmi les plénipotentiaires de Munster. La princesse Marie de Gonzague régnait sur les palatins polonais et sa sœur, la princesse Anne, après d'extravagantes amours avec M. de Guise, archevêque de Reims, cherchait à rattraper ce coquet auquel le sacrement de mariage apparaissait comme une babiole utile à circonvenir les cruelles (3).

Hélas ! toutes avaient maintenant d'autres divertissements et d'autres intérêts. Et comment Mme de Rambouillet pourrait-elle leur reprocher leur appa-

(1) T. III, 419 et s., lui a consacré une historiette. Elle épousa Chabot en juin 1645. Contrat de mariage du 6 juin (A. JV. Y. 184, f° 342 v°). Elle habitait Vieille rue du Temple, paroisse Saint- Gervais (A. N. Y. 192, f° 371; 199, f° 247).

(2i T. en parle fréquemment. Il donne son adresse au Faubourg Saint-Germain où effectivement elle habitait « près la Charité ». (A. n. Y. 189, f° 398 v°). Sur cette dame. V. notre volume: Madame de Châtillon, 1910.

(3) T. ÏII, 301 et s. leur a consacré une historiette où il précise qu'il les connut à l'Hôtel de Rambouillet et que Mme de Rambouillet lui éclaira certains points de leur vie. Tous ses propos sur elles sont exacts et confirmés par des actes. Sur la princesse Marie, V. notre édition des Lettres inédites du Grand Condé à Marie-Louise de Gonzague, sur la cour de Louis XIV, 1920, Introduction.

rente ingratitude ? Sa fille elle-même, Julie d'Angennes, ayant enfin exaucé les vœux du marquis de Montausier, habitait elle aussi sur l'autre rive de la Seine, dans cette paroisse Saint-Sulpice qui lui semblait naguère reléguée au bout du monde (1). Elle venait d'accoucher heureusement d'une petite fille, grâce aux reliques de Sainte-Marguerite que l'on était allé quérir pour l'aider (2). Des soucis impérieux l'éloignaient de la rue Saint-Thomas du Louvre.

Avec M. de Montausier était partie la phalange pompeuse des pédants. Et la mort avait fait tant de ravages ! Mme de Rambouillet ne se consolait pas de la disparition de son fils aîné Pisani, tué à la bataille de Nordlingen. M. le Prince aussi venait de mourir et ce bon M. Cospeau. Elle ne regrettait guère l'un, tombé dans l'avarice et la malpropreté, vieux sodomite auquel sa femme avait planté cornes avec quelque raison (3). Mais l'autre était la douceur et l'ingénuité mêmes, un être d'élection qu'elle se reprochait d'avoir si souvent mystifié (4).

Tandis que la marquise parlait, Des Réaux se rappelait le bon visage de mouton de cet évêque de Lisieux qui devait à la famille Rambouillet sa maigre fortune. Combien de fois, en effet, Mme de Rambouillet

(l) Le mariage fut célébré le 3 juillet 1645. V. notre livre, Voiture et les années de gloire de l'Hôtel de Rambouillet, 1912, p. 308 et s. Son contrat de mariage que l'on n'avait pu, jusqu'à l'heure, retrouver, est conservé aux A. N- Y. 184, f° 353. Son adresse, rue du Vieux-Colombier, paroisse Saint-Sulpice, nous est indiquée par un acte des A. N. Y. 188, f° 95.

(2i Marie-Julie de Sainte-Maure, née le 21 iuillet 164».

(3) Mort le 26 décembre 1646. T. II, 434, lui a consacré une historiette. Il le connut à l'Hôtel de Rambouillet.

(4) Mort le 8 mai 1646. T. III, 171, lui a consacré une historiette et parle (II, 439 et s.) des espiègleries que lui faisait M,ae de Rambouillet.

s'était-elle divertie à abuser de sa crédulité! Ses malices étaient heureusement innocentes.

Cependant M. de Rambouillet aggravait les mélancolies de cet entretien en rappelant d'aulres pertes et contant d'autres anecdotes. Ils avaient aussi achevé leur carrière, ces deux beaux, braves et galants gentilshommes du temps d'Henri IV, le maréchal de Bassompierre et le duc de Bellegarde. Ils ne viendraient plus égayer de la fantaisie de leurs propos les réunions de l'Hôtel. Hors « sa roupie », il n'y avait pas d'homme plus propre que M. de Bellegarde. C'était un coquet de belle tournure et d'Urfé contant, dans YAstrée, ses amours avec Gabrielle d'Estrées, n'avait pas eu de peine à travestir, sous l'apparence charmante d'Alcidon, ce courtisan en berger de pastorale. M. de Bellegarde était si raffiné qu'il ne pouvait se contenter de menu fretin au déduit. Toujours il tournait autour des reines, quêtant leur attention, rêvant de leurs embrassements. Anne d'Autriche s'était amusée de la passion du barbon, préférant à son sourire fané le frais sourire de Buckcingham. Maintes femmes, qui souhaitèrent l'étreinte de cet illustre seigneur, n'en avaient eu que des douceurs rapides entre deux poursuites de sa chimère. Aucun autre homme ne remplacerait à la cour ce chevaleresque mourant, toujours repu de fumées (1).

M. de Bassompierre était d'une autre sorte, plus actif, plus passionné, plus sarcastique, si beau de

(l) Mort le 13 juillet I6i6. T. I, 59 et s., lui a consacré une historiette. Il le connut à l'Hôtel de Rambouillet. Bellegarde habitait dans son quartier, rue de Tournon, paroisse Saint- Sulpice (A. N. Y. 184, fos 49 V°. 50. 426).

visage, à ce point civil de manières, et tant amoureux que son nom était donné à quiconque excellait en bonne mine et en galanterie. On l'avait comparé, pour sa plaisante amabilité, à ce Bel Accueil qui parait au Roman delà Rose. Lui aussi avait, au temps de sa jouvence, rêvé de faire des reines ses esclaves et Marie de Médicis l'eût peut-être goûté comme un fruit délicieux s'il n'eût eu le pied si odorant. 11 lui parlait avec une étrange liberté. Un jour qu'elle disait :

— J'aime tant Paris et tant Saint-Germain que je voudrais avoir un pied à l'un et un pied à l'autre.

— Et moi, répondit Bassompierre, je voudrais donc être à Nanterre (1).

M. de Rambouillet, en humeur de bavarder, entraîna Des Réaux pour lui glisser dans l'oreille d'autres réparties du maréchal de Bassompierre. Elles étaient d'une telle crudité que la marquise, plus farouche sur les mots que sur les actes, se fût offensée de les entendre.

Ainsi Des Réaux s'instruisait sans le vouloir sur les gestes secrets des contemporains. Mais il préférait voir à entendre.

Au cours de ses visites fréquentes à l'hôtel de Rambouillet, il suivait les intrigues de Voiture et d'Angélique-Clarisse d'Angennes. Voiture qui naguère, alors qu'elle étudiait encore, à l'abbaye d'Yères, sous la gouverne de ses sœurs religieuses, avait entouré de ses cajoleries l'écolière attentive aux bruits du monde, lui prodiguait plus encore ses soins à cette heure, jalousement surveillé par Chavaroche, intendant de

{{) A mi-chemin.

la maison, amoureux maltraité de la jouvencelle. Insoucieux de son âge, il souhaitait avant de mourir, compenser sa déception d'avoir perdu la « princesse Julie », tombée avec mélancolie dans les bras de Montausier, en dérobant ce cœur sans défense contre ses roueries de roquentin madré.

Jamais Des Réaux ne l'avait vu déployer tant de complaisance et tant de zèle auprès d'une dame, apparaître sous des vêtements plus parés de dentelles et de fleurs, évoluer, petit et maigre, avec plus de souplesse. Involontairement, il se faisait son complice, facilitant ses conciliabules, détournant d'eux l'attention indiscrète de la compagnie. Voiture utilisait la poésie à sa conquête. Sans cesse ses vers, plus que jamais galants, allaient émouvoir l'âme de la jeune fille. Il créait aussi autour d'elle un perpétuel terrain d'illusion sur lequel il entraînait ses pas hésitants. Là encore, Des Réaux le servait. Tout le groupe juvénile se divertissait à reconstituer l'atmosphère et les aventures des romans de chevalerie. Des Réaux devenait Astibel et Mme Des Réaux Roselicme. Voiture sans vergogne incarnait Amadis. Et les hommages fleurissaient en gerbes aux pieds d'Angélique- Clarisse déifiée.

Parfois la jeune fille se lassait de tant de galanteries d'un autre âge et leur préférait des jeux plus physiques. Voiture alors organisait de grandes parties de volant sous les sycomores du jardin ; mais ces parties étaient pour lui un supplice. L'essoufflement le gagnait ; atteint de la goutte, il souffrait des violences faites à ses articulations. En peu de temps il était réduit à merci. Sa seule satisfaction consistait à voir son rival, Chavaroche, plus vite que lui vaincu

dans cette lutte, enrageant, prêt aux brutalités. Angélique-Clarisse alors raillait les deux barbons. Mais Des Réaux, pitoyable à leur infortune, arrêtait cette récréation dangereuse, pansait les blessures, rétablissait la concorde(l).

Il prévoyait néanmoins un conflit qui se produisit peu après. Sous un prétexte futile, les deux hommes mirent l'épée à la main dans le jardin de l'hôtel. Le poète fut blessé. L'affaire fit un bruit énorme. Montausier, Julie d'Angennes, tous les pédants et Arnauld le carabin approuvèrent Chavaroche. Des Réaux ne prit point parti. Il trouvait les deux combattants également ridicules. Ils atteignaient à son avis un âge où l'on doit davantage s'inquiéter de « dire son bréviaire » que de convoiter sans espoir des petites filles (2).

Le poète cessa momentanément de fréquenter l'hôtel où Des Réaux, au contraire, pour distraire la marquise affligée par les satires que lançaient des malveillants, se montra plus assidu. Un jour, Mlle Paulet, triomphante, s'y présenta munie d'un papier. C'était une relation burlesque du combat, écrite par Godeau. Venu pour affaire à Paris, Tévêque de Grasse avait appris chez M,ne de Montausier la pénible histoire et s'était empressé, avec sa frivolité habituelle, d'immortaliser les faits de cette Iliade ridicule (3). Il avait

(1) T. III, 59. V. aussi, VI, 122, où il indique sa présence à l'Hôtel de Rambouillet à cette époque. Maucroix : Œuvres diverses précitées, I, 72, précise que M"*e des Réaux était reçue à l'Hôtel et lui donne son nom allégorique de Roseliane. V. aussi, I, 66, où il donne a Des Réaux le nom d'Astibel, sage enchanteur, favorable à Amadis. Des Reaux a signé de ce nom une épigramme dans ses manuscrits (B. L. R ms. n° 673, f° 259).

(2) T. III, 59 et s. V. aussi notre volume, Voiture et les années de gloire de V Hôtel de Rambouiltet, p. .^29 et s.

(3) Godeau était a Paris en tô47. Il lit insinuer, le 2 mars 1647, au Châtelet une donation à Charles de Saisy, son maître d'hôtel,

confié son œuvre à sa parente qui la trompettait partout sans comprendre l'inconvenance de son attitude. Mme de Rambouillet dut en subir la lecture et Des Réaux surprit dans ses yeux, plus que dans ses paroles, son chagrin et sa colère (1).

Averti on ne sait par quelle entremise que sa poésie avait été médiocrement goûtée, Godeau ne se souciait point de reprendre contact avec l'hôtel. Il disposait d'un temps limité et partageait ses loisirs entre Conrart, son parent, et Julie d'Angennes, son amie. Des Réaux l'avait entrevu seulement au mariage de cette dernière. Le petit évêque l'intriguait. C'était une époque où les prélats menaient deux existences parallèles, l'une mondaine, l'autre religieuse, oubliaient leur saint caractère pour fanfaronner autour des dames et prêchaient ensuite environnés d'une attention amoureuse. Aucun d'eux ne se précipitait avec plus de fougue que Mgr Godeau dans les divertissements profanes. Avec raison, on l'eût représenté portant, d'une main, le goupillon, et de l'autre la houlette. C'était un druide de VAstrée, surtout indulgent aux péchés d'amour. Néanmoins il consacrait beaucoup d'heures à des lectures pieuses et répandait proses et poésies édifiantes. Mais toujours, malgré son grand soin, au bord de ses phrases et de ses strophes chrétiennes, affleurait le terme galant qui en détruisait l'efficacité morale.

Des Réaux et sa femme l'allèrent envisager en l'hôtel du marquis de Montausier, tout proche de leur propre maison, rue du Vieux-Colombier, dans

d'une somme de 4.000 livres tournois (A. N. Y. 185, f° 378). Les A. TV. nous le montrent fréquemment a Paris.

(l) J'y étais, dit Des Réaux : III, 61.

ce faubourg Saint-Germain-des-Prés où se réfugiaient les gens avides de tranquillité(l). Le séjour en province ne l'avait point embelli. Il paraissait plus rabougri que jamais, tout semblable à ce nain du roi, Pierre du Mont, que Ton rencontrait paradant dans la paroisse Saint-Eustache(2). Dans sa figure fripée au teint fuligineux, aux cheveux raides comme crins, ses yeux sombres et ronds fulguraient. Ce visage d'histrion semblait cacher une âme tourmentée par des passions mauvaises (3). Mobile, il s'animait sans peine d'expressions simiesques qui suscitaient le rire. Godeau avait besoin de se discipliner pour résister à sa nature qui l'entraînait aux gaillardises de verbe. Il mélangeait l'onction à la raillerie, ne parvenant point à faire Tune prédominer sur l'autre. Des Réaux discernait cependant une certaine gêne dans son attitude et en comprenait la raison. Le petit prélat ne retrouvait plus en Julie d'Angennes cette princesse Julie qu'il avait connue uniquement soucieuse de joie et ardente aux puérilités. Le mariage avait transformé la danseuse en cabaleuse. Il ne fallait plus songer, dans la maison de Montausier, au doux encens des poètes et des amoureux. Le marquis s'aliénait toute la terre par la rudesse de ses propos et la brutalité de ses actes. L'adoucir était le devoir principal. Julie s'y employait. Elle tenait cour aussi. Elle voyait un monde infini, se ménageait partout des

(1) L'historiette que Des Réaux consacre aux Montausier prouve qu'il avait conservé avec eux des relations. Une lettre de Patru à Montausier (Œuvres, 17. 5, II, 508) montre que ces relations, surtout avec le marquis, étaient fort amicales.

(2) Pierre du Mont habitait rue Montmartre, près de Nicolas Rambouillet (A. jv. Y. 192, 1° 270 v°).

(3) Son portrait peint est conservé à Grasse, musée Fragonard.

appuis, cultivait les amitiés utiles. L'ambition grandissait dans son âme. Le gouvernement de Saintonge ne lui suffisait plus. Elle souhaitait pour elle une charge de dame d'honneur de la reine, pour son mari un brevet de duc, le bâton de maréchal, on ne savait quoi qui les rapprocherait du trône et les ferait puissants dans le royaume. Son visage, sous ces préoccupations, s'était durci.

Elle avait abandonné le parti galant pour le parti pédant. Tous les « savantasses » de Paris emplissaient Thôtel de leur ronronnement. Autour de Montausier assemblant une gigantesque bibliothèque, mué tout à fait en bel esprit, prodiguant les vers, besognant sur une traduction de Perse, les Gonrart, les Chapelain, les Costar, les Ménage, les Du Puy se livraient à une perpétuelle orgie de grec, de latin, d'espagnol et d'italien. De tous cotés venaient les épistoles où les Balzac, les Moisant de Brieux, les Huet disaient leurs incertitudes sur de doctes matières*

Pourtant l'amour n'était pas complètement proscrit de cette citadelle du pédantisme. S'il ne fleurissait plus dans le cœur racorni de Julie, il trouvait un terrain favorable à son épanouissement dans le cœur de Montausier. Ce bourru avait toujours été un « pousseur de beaux sentiments ». 11 l'avait montré non seulement en courtisant pendant de nombreuses années Julie, mais encore en échangeant des épîtres tendres avec plusieurs jouvencelles de son entourage. A cette heure, il témoignait moins d'ardeur à sa femme dont la froideur l'avait désillusionné.

Le bruit courait, et Des Réaux avait enregistré ce bruit, que le ménage souffrait de désaccords sérieux. Montausier, disait-on, enveloppait d'une sourde

convoitise la suivante de sa femme, Anne Pelloquin, fraîche jeune fille dont la vibrante beauté lui faisait regretter d'avoir préféré l'automne au printemps (1). Néanmoins le marquis combattait cet entraînement de ses sens. En public, il ne laissait rien paraître de son goût; il affectait l'indifférence.

Mais Des Réaux observait les manœuvres d'un rival ignoré de Montausier. Chapelain s'était amouraché d'Anne Pelloquin. Sans cesse le vieux rapace aux mains malpropres entraînait la jeune fille dans les coins pour la cajoler. Avec sa perruque en lambeaux, son manteau dont on voyait la corde à cent pas, il semblait sortir d'une boutique de la rue de la Friperie. Il fleurait le moisi et bien qu'il cultivât depuis plusieurs années déjà le genre épique, dûment pensionné pour ce grand œuvre par le duc de Longueville (2), il ne croyait pas nécessaire d'améliorer sa tenue de gagne-deniers. Visiblement Anne Pelloquin maintenait toujours une distance entre elle et ce mourant saugrenu (3).

(1) M. le Prince, Arnaud le carabin et La Moussaye, écrivirent ironiquement, en 1647, des armées, lorsque Mme de Montausier mit au monde Charles-Hector de Sainte-Maure :

Je connais dans ses destinées Qu'il vivra plus de cent années Et qu'il aimera le bon vin, Les jeux, la danse, et Pelloquin.

(2) A. N. Y. m, f° 177. Henri d'Orléans lui fit, le l€r avril 1645, une donation de 2.000 livres de rente viagère pour le remercier d'avoir, en entreprenant la Pucelle, travaillé a honorer sa maison et d'avoir sacrifié « l'emploi du secrétariat de l'ambassade de paix qui se traite à Munster ».

(3) T. III, 26o. V. aussi, sur les amours de Montausier et la jalousie de Julie : II, 532 et notre livre précité p. 324 et s. Les détails rapides que Tallemant fournit sur M'le Pelloquin sont exacts. Cette personne épousa bien La Grange comme il le dit. Nous avons retrouvé le Contrat de mariage de Pierre de Lageart, sieur de La Grange, lieutenant au gouvernement de Saintes, capitaine au régiment de Montausier, demeurant chez ce dernier, et

En compagnie de Godeau, DesRéauxse divertissait à contempler cette comédie. Plusieurs fois, il revint à l'hôtel de Montausier pour en suivre les scènes incompréhensibles à des yeux moins vigilants et aussi pour mieux pénétrer l'esprit du petit évêque. Mais celui-ci s'en alla bientôt rejoindre ses brebis sans pasteur, déçu d'avoir rencontré tant de visages de bois.

Des Réaux, de son côté, dut interrompre ses visites. Un grave événement l'y contraignit. Sa nièce, Catherine, fille de Mme de Lestang, charmante enfant surnommée Cateau dans l'intimité, fut atteinte de la petite vérole. Gela jeta un grand trouble dans la maison. La terrible maladie comptait parmi les plus redoutées de l'époque. On n'en guérissait guère ou bien on en sortait défiguré.

Tout de suite Mme de Lestang voulut demeurer seule au chevet de sa fille. Elle supplia sa sœur et son beau-frère de fuir le milieu de contagion en emmenant son fils Nicolas. Ils ne pouvaient lui apporter aucun secours. Mieux valait qu'ils préservassent leur vie. Ils lui obéirent. Us abandonnèrent leur douce demeure du Pré-aux-Clercs (1). Ils n'avaient d'autre refuge que la maison paternelle. Ils allèrent demander l'hospitalité à Pierre Tallemant, récemment établi rue Neuve des Fossés Montmartre, auprès de son beau-frère Rambouillet.

Le financier accueillit avec amabilité son fils, sa belle-fille et son petit neveu. Il les installa dans une

d'Anne Pelloquin, attachée à la personne de Julie, en présence de Charles d'Angennes et de Catherine de Vivonne, marquis et marquise de Rambouillet, d'Angélique-Clarisse d'Angennes, de Julie de Sainte-Maure, 23 avril 1651. (A. N. Y. 188 f° 95.) (l) Maucroix : op. cit., T, 70.

partie libre de son hôtel. Tel un chef de tribu de l'Écriture, il souhaitait voir sa vieillesse environnée de toute sa lignée. Il déplorait, sans lui garder rancune, que Des Réaux eût abandonné le foyer familial. Celui-ci n'y rentrait que contraint par les événements et avec l'idée arrêtée de le fuir dans un délai prochain. Il se garda de pénétrer dans l^s bureaux où Boisneau et Lussac trônaient au milieu d'une multitude. Il y avait bien assez de bruit dans les appartements particuliers où pullulaient les enfants de Boisneau et de La Grossetière. Souvent, surmontant sa répugnance, il se réfugiait dans la chambre de l'abbé Tallemant où Ton jouissait de quelque tranquillité. Cette chambre était un peu retirée. L'aumônier du roi en avait écarté, par son humeur de dogue, tous les fâcheux et surtout les bambins dont il exécrait les rires et les cris. Il l'avait arrangée à sa fantaisie, parant les murs d'une grande glace biseautée et d'une magnifique tapisserie des Flandres représentant l'histoire de Constantin. Pour atténuer sans doute son inclination au pessimisme, il avait voulu que son lit et ses sièges fussent recouverts de clairs tissus frangés de soie et décorés de roses en gerbes. L'abbé reposait donc au milieu des roses. 11 n'y avait pas pour Des Réaux de spectacle plus comique; mais il s'était habitué aux bizarreries de sou frère cadet. Il ne se demandait plus pourquoi celui-ci avait besoin de dix-neuf chaises et de douze fauteuils et pourquoi il allait encore, de temps à autre, en emprunter au garde-meubles de la maison (1). Un désordre inexprimable régnait dans cette chambre.

(1) inventaire après décès des biens de Pierre Tallemant, il juillet 165G (M. A. de M* Le Cat. E. A. deftl Lefeov, e).

Des livres traînaient partout, à terre ou sur les sièges. Pour ne point prendre la peine de manier des in-folio quand il paressait au lit ou bien quand il s'asseyait, enfermé comme dans une boîte entre quatres feuilles de paravent, François Tallemant les avait fait relier par petites tranches. Ensuite il ne retrouvait jamais celle qu'il voulait lire, cherchait fiévreusement, s'emportait, agrandissait le désordre.

11 ne manifestait guère, à l'heure où Des Réaux le retrouvait, le goût de l'étude. Il se livrait à la débauche. La Sablière l'avait introduit chez Ninon de Lenclos. Pour s'excuser d'y figurer parmi les pires libertins, il affectait d'y poursuivre la conversion de la demoiselle. En réalité, comme Gharleval, il y attendait avec impatience que ie caprice de la belle lui fit goûter par anticipation les béatitudes du paradis. Or, il n'y récoltait que rebuffades et couplets satiriques des vaudevillistes (I).

Pour éteindre l'incendie allumé dans ses veines pas trop de convoitise, il l'allait noyer dans le vin. Avec un autre aumônier du roi, Boisrobert, il faisait partie d'un groupe de goinfres dont il partageait les orgies. Tantôt chez Guille, Berné ou Martin, traiteurs habiles, tantôt chez Nicolas Lambert, le financier, tantôt chez Bernard Patras de Campagnol, neveu de Balzac, il soutenait verre en mains, les défis de Gomberville le romaniste ou du magnifique ivrogne Flotte. La vie ne lui apparaissait souriante et la profession d'abbé supportable qu'illuminées par les

(i) B. N. ms. n° 12324, f° 33 ; 12639, f° 3 fcl. Les vaudevillistes disaient à Ninon :

Le prédicateur qui t'exhorte, S'il était auprès de ton feu Te parlerait d une autre sorte.

prestiges de la chère-lie. Il ne désavouait nullement Boisrobert de chanter, en hexamètres répandus ensuite dans la société, les gestes de leur cabale bien mangeante (1).

Tout autant qu'autrefois il se plaisait parmi les commérages. Dès qu'il eut envisagé Des Réaux, il lui raconta les nouvelles de la famille. Le bruit s'étant propagé que le père Taliemant donnait 150.000 livres en dot à ses filles, les godelureaux encombraient la maison. Tous prétendaient à la main de leur sœur cadette, Marie Taliemant. Les enfants du premier lit, Boisneau, Lussac, Mme de La Grossetière lui voulaient attribuer pour époux un ' bon lourdaud de campagne, muni d'écus, dont ils pourraient faire un associé dans le commerce ou dans la banque. La duchesse de Rohan proposait l'ancien galant de sa fille, Henry de Massuez, marquis de Ruvigny.

Aucun de ces prétendants ne contentait l'abbé. Du campagnard, il disait qu'il était tout au plus bon à traîner une brouette. Il ne pouvait voir Ruvigny. Comme La Grossetière, Ruvigny était rousseau, et ces hommes au poil et au caractère de feu lui causaient une répulsion instinctive :

— Je pense, disait-il à Des Réaux, que toutes les bêtes fauves se viendront faire prendre céans (2).

Si Dos Réaux n'appréciait guère que l'on donnât sa sœur à quelque rustaud de province, il se montrait par contre favorable à la proposition de la duchesse de Rohan, malgré son mépris pour cette

(1) Boisrobert : LesEpitrcs, 1647 p. 119, 129. V. aussi notre livre : Le plaisam abbé de Boisrobert, 1900, p. 310.

femme cynique. Ruvîgny était un bon parti. D'ancienne noblesse protestante (1), cet homme d'épée s'était signalé dès le début de sa carrière par des duols retentissants qui établirent sa réputation de bravoure et par son allure libertine. Agrégé à la troupe des esprits forts du Marais, familier des tripots et des alcôves, il compta parmi ces audacieux qui, souhaitant la quiétude de leurs promenades et de leurs débauches, purgèrent ce quartier des filous, leur enjoignant, sous peine de mort, de n'y plus voler. C'est lui qui, une nuit, en compagnie de Candalle, ayant aperçu « un capulet de Venise qui expédiait une garce » au mitan de la Place Royale, lui promit un écu d'or s'il renouvelait sa prouesse le lendemain, h midi, au même endroit et qui, le lendemain, fit tant de bruit pendant cette mémorable action, que toutes les dames mirent le nez à la fenêtre et admirèrent ce spectacle.

La renommée de Ruvigny ne découlait point de ces espiègleries de jeunesse. C'était un remarquable officier. Aux armées, devant La Rochelle, au Pas de Suze, au siège de Privas, menant la cavalerie avec une impétuosité n'excluant pas la prudence, il multiplia les actes d'héroïsme. Les maréchaux de France l'appréciaient comme un ami fidèle et comme un sûr auxiliaire. Richelieu le ménageait.

Bon huguenot, Ruvigny considérait pourtant comme factieux ses coreligionnaires en lutte contre la couronne. Ce fut par affection presque filiale qu'il suivit

(1) I! était fils de Daniel, gouverneur de la Bastille, et de sa seconde femme, Madeleine de Fontaine, dame de La Caillemotte. Il naquit vraisemblablement vers 1605. La B. N. Manuscrits, Cabinet d'Hozier, n° 230, conserve une généalogie de sa famille qui paraît pleine d'erreurs.

à Venise, après sa défaite, le duc de Rohan, chef des protestants révoltés. Familier de sa maison,, il en partagea les délices. MQle de Rohan y folâtrait,, au nez de son mari, avec le duc de Camlalle, son amant. Profitant de cette licence, Ruvigny en conta à Marguerite de Rohan, âgée de douze ans, et fort encline, comme tous les siens, à l'amour. Son esprit,, sa gaieté, sa gracieuse complexion physique, son intrépidité, sa franchise, sa loyauté, plaisaient à la jeune fille.

Trois ans plus tard à Paris, Ruvigny, entre les campagnes d'Italie et de Lorraine, en eut le pucelage. Il espérait l'épouser et s'emparer, en même temps, du duché de Rohan, privé d'héritier mâle. Sa notoriété avait grandi à la cour où Louis XIII et Cinq Mars l'honoraient de leur amitié et dans le parti protestant où l'on vantai,t sa juvénile énergie.

Marguerite de Rohan, futile et galante, seule méconnut sa valeur. Tout d'un coup, malgré des services rendus par l'officier en de graves conjonctures, elle lui préféra un pleutre qui satisfaisait son goût de la danse, Henri Chabot, surnommé Chabot-la-Courante. Endolori par cette trahison, Ruvigny montra une admirable abnégation.

Il ne tua point son rival pour éviter à sa maîtresse l'éclaboussure d'un scandale. Ce scandale d'ailleurs Mme de Rohan le fit éclater quand sa fille manifesta sa volonté d'épouser Chabot. Mais Ruvigny se tint h l'écart sans prendre parti. Il vivait en bonne intelligence avec la duchesse douairière. Celle-ci, Candalle mort, l'avait remplacé dans son lit, par maints coquets qui la grugeaient et la battaient sans scrupule. Peutêtre parce qu'elle n'avait jamais ressenti le moindre

goût pour Ruvigny, songeait-elle à le marier (1).

A cette heure le marquis fort assagi, âgé de trente et un ans, maréchal des camps et armées du roi, illustré par ses exploits guerriers, fort bien vu à la cour dont il ne bougeait, choyé dans la société, destiné aux plus hauts emplois du royaume, honorerait la famille qui l'agréerait comme genrlre.

Telle était l'opinion de Des Réaux tout disposé à soutenir sa cause. Mais une tentative déjà avait été faite pour marier sa sœur à l'un des fils Rambouillet et Des Réaux s'était heurté à l'indécision de la jeune fille, aux complots de ses frères. Avant d'entreprendre une négociation, il voulait qu'en présence de l'abbé, Marie Tallemant lui précisât ses désirs.

Ils l'allèrent voir et Des Réaux lui dit sans ambages sa pensée, lui rappelant le passé et souhaitant qu'elle ne l'engageât pas dans une aventure ridicule, II lui donnait tout le temps de la réflexion. Marie Tallemant aussitôt s'écria :

— J'ai déjà pensé à ce mariage. Commencez des démarches. Vous me ferez plaisir. Je préfère M. de Ruvigny à tous ceux dont on a déjà parlé.

(l) T. n'a pas consacré d'historiette à Ruvigny. Il parle fré? quemment de lui. A l'aide de ses anecdotes, on peut reconstituer une biographie sommaire du marquis. Cette biographie a été écrite à grands traits par A. Galtier de Larroque : Le marquis de Ruvigny, 1892, qui donne une bibliographie. La B. N. Manuscrits, Pièces originales, n° 1886, conserve des quittances concernant les Ruvigny et la Bibliothèque protestante des lettres du marquis. Des Réaux dut à Ruvigny (et aussi à Mne du Genêt et au sieur Martin : III, 439; V. 407) les détails de l'historiette des Rohan. Il lui dut ainsi d'innombrables anecdotes, en particulier sur Roussel (IV. 3'J0)etsur M™8 de La Maisonfort. Mn>ede La Maisonfort (Rachel de Massuez, fille de Daniel et de sa première femme, Madeleine Pinot: était sœur aînée du marquis. Elle épousa en premières noces Elysée de Beaujeu, sieur de La Maisonfort, en deuxièmes noces, Thomas Wriothesly, comte de Southampton, grand trésorier de la couronne d'Angleterre.

Alors Des Ptéaux plaida avec conviction en faveur de Ruvigny auprès de son père. Mme Tallemant la mère l'aidait dans sa tâche. Toutes les nuits, quand le financier s'éveillait, elle lui répétait :

— Monsieur Tallemant, vous ne trouverez jamais mieux pour votre fille (1) !

Mais le vieux éprouvait quelque chagrin à se séparer de sa fille. Aucun être au monde ne lui paraissait si beau que cette demoiselle, fort bien faite à la vérité, qui le cajolait avec douceur. On le rassura. Elle demeurerait auprès de lui. On lui mentit un peu, lui affirmant que Ruvigny mourait d'amour pour elle. Ruvigny ne l'avait jamais envisagée (2).

Enfin on parvint à le persuader. Il consentit à recevoir Mme de Rohan et le prétendant. Il avait conservé ses habitudes de province. Il ignorait comment on accueille les grands personnages. Au lieu d'attendre, selon l'usage, la duchesse dans la cour, il crut lui faire honneur en endossant sa plus belle robe de chambre et en restant au coin de son feu. Il parla dans son jargon incompréhensible où des termes de métiers, des abréviations étranges se mélangeaient à des expressions de terroir et à des patois. Ruvigny, interloqué, quand il s'adressait à lui, ne sachant que répondre, répondait oui et riait quand il le voyait rire (3).

Heureusement le marquis, bientôt renseigné, s'accoutuma à ces étrangetés de langage. Il ne venait d'ailleurs point pour écouter les radotages du financier, mais pour contempler le clair visage de sa future

épouse. Rapidement ce visage et l'âme à la fois candide et malicieuse qu'il décelait le captivèrent. 11 souhaita que la date du mariage fût fixée. Toute la famille se réunissait autour des fiancés, les Rambouillet, les Bigot, les Véron, les Menjot, faisant un bruit affreux, organisant des bals, des collations, mille réjouissances.

Nicolas Bigot, apprenant que le mariage serait célébré à la fin de mars 1647, voulut absolument que le repas de noces fût donné dans sa propriété de LaHonville, près d'Arpajon. Le printemps rendrait cette fête familiale particulièrement agréable. On jouirait d'une entière liberté, sans curieux et sans fâcheux. On accepta son offre.

Les semaines passèrent. Le 28 mars, en la maison de Pierre Tallemant, les notaires Le Cat et Le Semelier lurent le contrat de mariage devant Marguerite de Béthune, duchesse de Rohan, François d'Épinay, et Anne de Bua de de Frontenac, comte et comtesse d'Etlan et de Saint-Luc, François Poussart, marquis du Vigean, Me Jean Jolly, procureur au Parlement, amis et témoins de Ruvigny, et toute la famille Tallemant. La fiancée apportait 150.000 livres de dot et le fiancé la bonne épée constituant son seul capital en ce monde (1).

(i) Contrat de mariage Henry de Massuez, seigneur de Ruvigny-Ma>-ie Tallemant, 28 mars 1647. (M. A. de M" Le Semelier. E. A. de Me Bossy.) Ruvigny habite rue d'Angoumois, paroisse Saint-Nicolas des Champs. Présents pour Marie Tallemant : Pierre Tallemant et Marie Rambouillet, père et mère; Pierre, Paul, Gédeon, François Tallemant, frères ; Anne Bigot et Elisabeth Rambouillet, belles-sœurs ; François Le Venier et Elisabeth Tallemant, seigneur et dame de La Grossetière, beau-frère et sœur; Nicolas Rambouillet et AnneGaignot, oncle et tante ; Gèdèon Tallemant et Marie Puget de Montauron, Antoine Rambouillet, sieur de La Sablière, Catherine Rambouillet, dame de Lestang, Mar-

Peu après, la bénédiction nuptiale était donnée au temple de Gharenton et les carrosses emportaient la compagnie vers La Honville. Les Tallemant avaient heureusement dépêché à l'avance leurs domestiques pour préparer le repas. Précaution excellente qui leur évita de se passer de déjeuner, car si Nicolas Bigot offrait sa maison aux mariés, il ne s'engageait point à les nourrir. Tout au plus leur laissait-il la disposition de sa fontaine dont l'eau était limpide.

Déjà au mariage d'une de ses nièces, il avait agi avec cette désinvolture et la carrossée de gens qui descendit à La Honville dut faire provisions surplace pour ne pas mourir d'inanition. Les Tallemant s'étaient rappelés cette harpagonnerie. Quand on se mit à table, Nicolas Bigot, comme maître de maison, voulut se placer « au bas bout » . Cela provoqua une querelle de préséance. On lui remontra que, ne donnant point à manger, il se trouvait comme un étranger chez lui même, invité et non amphitryon. On ne put le lui faire comprendre. A la fin, on le plaça de force au milieu de la table « comme un amphibie » (1).

guérite Rambouillet, cousins et cousines; Nicolas Bigot, sieur de de la Honville, parent. Régime de la communauté. Dot de l'épouse : 150. 000 livres, 24 000 en deniers comptants, 125.000 sous forme d'une rente annuelle de 7.000 livres. 37.500 livres entrent dans la communauté. Le reste demeure propre à l'épouse et a sa lignée- Douaire de l'épouse : 4000 livres. — Par acte du 12 mars 1647, Pierre et Paul Tallemant, banquiers, cèdent à leurs père et mère une rente perpétuelle de 7.000 livres, moyennant la somme de 126.000 livres. — Par acte du 28 mars 1647, Pierre Tallemant et Marie Rambouillet transportent cette rente à Ruvigny et à sa femme. — Par acte du 29 mars 1617, Ruvigny et sa femme donnent quittance de la dite rente et des 24.000 livres reçues en deniers comptant. {Même étude.)

(l) T. V, 453. Il ajoute : « Un M. d'Harambure l'attrapa bien, car il lui écrivit : Je vais, moi sixième, me marier chez vous; je vous prie de nous traiter familièrement et de retrancher quelque chose à votre ordinaire. Effectivement, il y fut ». Henry d'Ha-

DesRéaux voisinait avec François d'Épinay, comte d'Etlan et de Saint-Luc, l'un des témoins de Ruvigny. Il profita de ce voisinage pour enjôler le jeune homme et en obtenir ce qu'il en désirait. Ce comte était le frère ca iet d'un autre comte d'Etlan, longtemps abbé de Ghartriceen Champagne et qui, de son vivant, avait acquis bonne renommée de poète satirique. On se procurait difficilement les œuvres de cet abbé épicurien, mémoires sur les cinq premières années du cardinal de Richelieu, épigrammes, sonnets, pamphlets où les fines inventions se mélangeaient de « saletés » et certaine « Origine du bordel)). Peu désireux de répandre une telle littérature, François d'Épinay promit cependant à Des Réaux de lui communiquer en secret les papiers du défunt (1).

Et cette promesse mit Des Réaux en joie. Il avait d'ailleurs d'autres raisons de s'amuser à ce repas de noces. En face de lui étaient assis, côte à côte et se faisant grise mine, M. et Mme de Gondran. La tête pleine des bons propos que l'on répandait sur eux dans la paroisse Saint-Eustache, le jeune homme les observait avec une curiosité railleuse. Depuis leur mariage, ils vivaient comme chat et souris. Le cocu s'efforçait

rambure, frère cadet de Jean dont nous parlons (p. 76-77} dans notre premier volume, épousa Marguerite Hatte en août 1648. Contrat de mariage du 22 août (A. N. Y. 186, f° 346). Il possédait des fonds dans la banque Tallemant comme en témoigne une Constitution de Pierre Tallemant de Boisneau à Henry d'Harambure, 24 mars 1655 {M. A. de M* Le Semelier. E. A. de M" Bossy).

(1) T. IV, 244 et s., connut, comme nous le montrons, François d'Epinay. Il connut aussi sa sœur, religieuse à Reims, qui lui donna copie de la satire de l'abbé d'Etlan : Le passage de Bray (IV, 248). Des Réaux conservait cette pièce, avec d'autres du même auteur, dans son Gros Recueil et dans son Recueil de grand papier {B. L. R. ms. n° 673, fos 6 et v°). Ruvigny dut le renseigner sur les mœurs de cette famille.

de chambrer sa femme qui lai échappait sans cesse, et toujours pour lui planter cornes nouvelles. Henri de La Chapelle, marquis de La Roche-Giffard, breton patient, avait enfla trouvé auprès de Mme de Gondran l'heure du berger. Leurs amours scandaleuses défrayèrent la chronique. D'autres lui succédèrent, Isaac Renaud de Pons, marquis de La Gaze notamment, qui plut à la sémillante Lolo pour ses grandes hâbleries. La Sablière aussi, repris du goût que la demoiselle lui inspirait au temps où elle était jeune fille, avait délibérément sauté de sa ruelle clans son lit (1). On disait que le président Amelot, furieux garçailleur qui dépêchait les femmes avec une diligence sans pareille, avait tenté fortune auprès d'elle dès la seconde rencontre :

— Vous êtes bien heureux, Monsieur, disait-il à Gondran qu'il ne connaissait point, d'être si bien avec une si belle dame! Hé! de grâce, faites-moi part de votre bonheur !

— J'ai bien de la peine, répondait le mari, à en obtenir quelque chose pour moi, bien loin de parler pour les autres (2).

Il n'y avait pas dans Paris chienne plus chaude et plus poursuivie que cette Lolo jetée dans la débauche par l'admiration et la légèreté de sa famille. Des

(1) T. V, 458 et s. Le marquis de La Case était client de la banque Tallemant. V. Quittance par Pierre Tallemant à Isaac de Pons, marquis de la Case, mai 1652. [M. A. de M' Le Semélier. E. A. de M8 Bossy.)

(2, T. Vf, 58-59. Une historiette concerne le président Amelot, connu par Des Réaux chez les Gondran et chez Gedeon II. Patru la compléta de diverses anecdotes (VI, 57 et s.). Des Réaux parle de la richesse des Gondran. Trois Donations de Marie de Lorme, veuve d'Augustin Galland, à son lils, Thomas Galland, sieur de Gondran, confirment ses dires. V. A. N. Y. 185, f08 336, 401 v°;

Réaux souhaitait que sa femme ne fut point l'amie d'une telle écervelée, mais Mme de Gondran était parente des Rambouillet et des Tallemant. On ne la pouvait chasser ni de la famille, ni de la tribu huguenote.

Hors ses galanteries d'ailleurs, elle plaisait par sa gaieté, mille agréments de caractère. Le repas terminé, elle organisa tout aussitôt le bal. Mme des Réaux raffolait de la danse (1). Comment l'empêcher de tournoyer aux mains des coquets? Des Réaux n'y songeait point. Il la laissa baller ce jour-là, et il balla lui-même.

Le soir, avec les jeunes gens, il installa Ruvigny et sa femme dans la chambre qu'ils occuperaient désormais, rue Neuve-des-Fossés-Montmartre, au logis paternel, non sans leur prodiguer les malices d'usage (2).

Et les semaines suivantes, en attendant qu'il pût regagner le Pré-aux-Clercs, il employa son temps à parcourir, en compagnie de sa femme, la paroisse Saint-Eustache. Tout proche de leur maison se dressait l'hôtel fastueux de son beau-père, M. Rambouillet. De plus en plus, le vieux brigand de la finance se donnait des airs de roi, peuplant le quartier de ses créatures. Une horde de huguenots et de partisans l'entourait, prête à l'aider dans toutes les affaires qu'il entreprenait avec une audace égale à sa chance. Marc-Antoine Acéré, son associé, logeait porte à porte, et Yves Mallet, fripon masqué sous une honnête

(1) T. VII, 207 ; Maucroix : op. cit., I, 71.

i2) L' Inventaire après décès des Mens de Pierre Tallemant précité, mentionne la chambre de Ruvigny, mais n'en donne pas la description.

apparence déconseiller-secrétaire du roi (1). Olivier Bidé, sieur d'Agaury, et aussi l'homme au chapeau de cocu, Jean Faure, sieur de Brumières, vieil avare cherchant partout des occasions d'arrondir sa fortune, s'étaient rapprochés de celui qu'ils considéraient comme leur maître en escroquerie (2).

La maison donnait asile à maints parasites qu'on employait on ne savait jamais à quelles étranges besognes. Un vieil officier par exemple, ancien lieutenant d'une compagnie de chevau-légers entretenue en Hollande, Pierre de Beaumont, sieur du Peu, y vivait coitement aux côtés d'une demoiselle Rachel Le Clerc, qu'Anne Rambouillet, la naine, entretenait pour avoir compagnie (3).

On y rencontrait toutes sortes de gentilshommes et de dames souffrant d'impécuniosité et courtisant le bourgeois gonflé d'écus; mais les visiteurs les plus nombreux étaient gens de finance, presque tous huguenots, actifs, adroits, empressés, flairant les spéculations avantageuses. Des bureaux où pérorait le formidable banquier, entouré de ses trois fils aînés, Nicolas, Antoine, Paul, maintenant initiés aux affaires, aux appartements particuliers où Mme Rambouillet recevait avec une douceur résignée, c'était un va-et-

(1) Sur ces personnages, V. notre premier volume, p. 102, 274, 2 0- Mallet était trésorier général des traites impositions foraines de France et douanes de Lyon; son (ils, Gaspard, commis à la recette des traites au bureau des douanes a Paris. Il habita toujours la paroisse Saint-Eustache et vint s'installer rue Neuvedes-Fossés-Montmartre. A. N. Y. 179, f« 407; 201, f° 303 v°.

2) L'un habitait rue Neuve, et l'autre rue Montmartre. A. N. Y. 196, 1"° 435 V°; 195, f° 145.

(3) Le premier donne son adresse « en la maison de M. Rambouillet » dans un acte du 24 octobre 1650 (A. N. Y. 187, f° 385); la seconde, lors de son contrat de mariage avec Paul Le Doulx, commis au bureau du papier à Rouen. (A. N. Y. 192, f« 434 v°.)

vient perpétuel de solliciteurs, d'amis, de parents, de clients.

On festoyait aussi ; on dansait. Une énorme gaieté, une cynique indépendance de mœurs attiraient vers ce coin de Paris les avides et les voluptueux, si bien que M. Rambouillet, ancien de l'Église réformée, affectant une piété farouche, protégeait de son autorité les pires licences.

Boisneau venait là, humer le vent, chercher des nouvelles, et Gédéon lï, fort embarrassé, ayant dévoré la moitié de sa fortune, s'évertuant à la reconstituer. Des Réaux y revit Montauron, un Montauron ragaillardi, plus replet et plus souriant que jamais. Il venait d'épouser Elisabeth-Diane de Michel, dame de la Marche, qui lui avait apporté en dot des terres et 100.000 livres en écus sonnants. Il rêvait de s'accorder encore, à l'aide de ces fonds, de quiètes heures de délices. Mais Pierre de Bellegarde, sieur de Souscarrière son beau-frère, s'opposait à ce dessein (1).

Des Réaux les vit s'affronter. C'étaient deux belles Figures de coquins. Le second, plus impudent que le premier, s'attribuait le marquisat de Montbrun et faisait hardiment le gentilhomme, bien qu'une partie de sa fortune vînt d'escroqueries et de cette compagnie des chaises à porteurs qu'il avait fondée pour la

(1) T. VI, 230 et s., raconte que le mariage fut d'abord tenu secret, puis déclaré. Le contrat de mariage fut insinué le 24 septembre I6i7. La terre de la Marche était située aux environs de Saint-Cloud (A. N. Y. 214, f° 382 v°). De son mariage, Montauron eut au moins deux enfants, Pierre et Charles-Bertrand. Plusieurs actes (A. N. Y. 216, f° 47 V° ; 220, f° 220; 22;), f° 527; 230, f° 501 v°i nous montrent M™6 de Montauron habitant la paroisse Saint-Eustache, puis le couvent de l'Assomption de Saint-Germaindes-Prés, puis la paroisse Saint-Etienne du Mont, obligée d'exhéréder son fil s aîné pour mariage indigne et donnant ses biens au cadet, capitaine au régiment de Picardie.

satisfaction du public (1). Montauron baissait le front devant plus scélérat que lui, mais ne renonçait point à son projet de croquer les écus de son épouse.

Des Réaux se réjouissait de le voir cajolant les surintendants des finances, les trésoriers de l'Épargne, tous les détenteurs des coffres royaux qui hantaient la maison. C'étaient, pour la plupart, hommes sortis de rien, rustauds ayant conservé l'allure balourde de leur race. Tous habitaient la bonne paroisse Saint- Eustache. Tubœuf en était même le marguillier. Cet homme avait hérité les mains énormes et l'air brutal des bouchers qui furent ses ancêtres, et LaBazinière, son compère, l'air hagard et le geste lent des paysans qui l'avaient conçu, et d'Emery, l'attitude fuyante, le ton concerté des banqueroutiers italiens qui furent à son origine.

Ces partisans menaient vie folâtre. Maintes fois des bâtons avaient frotté leurs épaules, mais ils ne s'en souvenaient pas non plus que des épithètes dont on accompagnait leurs noms. Tubœuf pouvait perdre au jeu dans une soirée 100.000 livres sans se gêner. On jouait aussi gros jeu chez La Bazinière dont la femme, cette Ghémerault, ancienne espionne de Richelieu, surnommée La Belle Gueuse, tenait tripot. Ces gens ne s'entendaient entre eux que pour escroquer. Sur le chapitre des amours, ils chassaient chacun pour leur compte et souvent sur leurs terres

(1) T. V, 316 et s., lui a consacré une historiette. Il habitait la paroisse Saint-Eustache. Le 20 mai 1665, sans doute pour racheter ses escroqueries passées, Souscarrière, devenu premier chambellan du duc d'Orléans, offre à l'hôpital général jouissance des deux tiers de son privilège sur les chaises portatives (A. jv. F.

207, f» 159 et 235 V»).

respectives, utilisant leurs commis à des maquerellaares. Les vaudevillistes disaient :

D'Emery n'a jamais fait De cocu plus satisfait Que le r/etit La Bazinière.

Ils étaient pour la France un mai nécessaire. lis administraient en emplissant leurs poches, mais cela valait mieux que de ne point administrer. De temps à autre, ils tàtaient de la Bastille, en sortaient riches encore, reprenaient leurs charges, retrouvaient des thuriféraires et des amis(l).

Les plus audacieux parmi les diseurs de bons mots et les faiseurs de libelles, un Bautru par exemple qui, en bouffonnant, déconsidérait un duc et le rendait insupportable à la cour, n'osaient les atteindre. Ils craignaient cette puissance d'argent, plus redoutable que l'autre. Des Réaux qui enregistrait les sarcasmes de ce railleur le regardait avec étonnement pateliner devant les financiers. Bautru avait marié son fils, un sot tombé dans la dévotion, avec Marie Bertrand de La Bazinière. Cela lui fermait la bouche. Dans iâ maison des Rambouillet, il amu-

<i) T. consacre des historiettes à tous ces linanciers ou bien parle de leurs rapines confirmées par le Catalogue des Partisans. il marque les relations des Rambouillet et des Tallemant avec eux. Ils étaient, pour la plupart, leurs voisins. Tubeuf habitait rue Neuve-des-Petits-Champs, par. Saint-Eustache (A. N. Y. 191, i'u 171); d'Emery et La Bazinière dans les environs (A. N. T. 175. f 133 ; 182, f° 126 v° et Plan de Gomboust). Le testament de Michel Particelli d'Emery et de Marie Le Camus, sa femme, montre leur richesse (A. N. Y. 187, f» 423 v). Après la mort de son époux, en 1650, Marie Le Camus lit de nombreuses donations pieuses, sans doute pour racheter les crimes du défunt. (A. JV. F.

194, f«' 29,30, 31, 32, 80 V° ; 200, f° 83; 202, f* 225 V, 227 V°, etc.) La Bazinière tàta de la Bastille (A. N. Y. 194, P 267 v°) et alla ensuite habiter la province (A. N. Y. 228, f 261 vj).

sait la compagnie en chantant pouilles contre la cour(l).

A côté de ces illustres, Des Réaux coudoyait d'autres partisans de moindre envergure, les Menant, les Falgueras, les Bonneau (2). L'un d'eux cependant retint plus particulièrement son attention. Il se nommait Everard Jabach, fils d'un banquier juif de Cologne installé à Paris. 11 ne manifestait point sa richesse par le luxe de ses habits ; il portait une veste d'allure monacale surmontée d'un col de toile blanche empesée et ornée d'une cordelière à pompons. Une longue chevelure bouclée encadrait son visage au front bas et bombé, aux yeux larges et graves, aux lèvres lippues de sensuel. Il parlait sans animation. On n'eut jamais soupçonné en lui un homme d'affaires capable de toutes les initiatives et de toutes les roueries.

On disait de lui qu'il était, à l'exemple de son père, Jean Jabach, un curieux. Dans son hôtel provisoire de la rue Saint-Denis, il collectionnait les dessins originaux des grands artistes, possédait les plus belles toiles de Rubens et une galerie de peintures plus riche que celle du roi. Tous les bénéfices de ses spéculations financières passaient en achats de tableaux. Nicolas Poussin, à Rome, travaillait pour lui et le

(1) Guillaume de Bautru, comte de Serrant, héros d'une historiette, fut le voisin de Des Réaux rue des Petits-Champs (Plan de Gomboust). Des Reâux parle longuement du mariage de son îils(IV, 435) dont le contrat est conservé aux A.N. Y. 184, f° 42.

(2) Sur Menant et ses relations avec les Rambouillet, sur Falgueras, commis de Menant, V. T. IV, 172 et s., VII, 100. Sur Jacques Bonneau, père de Mrao de Miramion, dont le Catalogue des Partisans énumère des exploits de maltôtier, il ne dit qu'un mot (VII, i'*7), préférant parler de sa «lie, l'illustre dévote, plus tard persécutrice de protestants.

cardinal Mazarin, se fiant à son goût, le chargeait volontiers de ses recherches en matière d'art (i).

C'était un original. On s'en gaussait un peu dans ce milieu peu enclin à admirer les œuvres de l'esprit, ïi ne dansait point. Il se complaisait rarement à écouter les conversations puériles. Or, les femmes de tous ces financiers goûtaient les choses extérieures de la vie. Elles étaient pour la plupart galantes, considérant les plaisirs des sens comme les plus enviables. Parmi elles, Des Réaux n'avait point de peine à glaner les anecdotes pittoresques. Deux sœurs, Mme Aubry, femme d'un président à la Chambre des Comptes et Mme d'Orgeval, femme d'un maître des requêtes et la fille de celle-ci, une géante, promenant un visage large d'un arpent, lui fournissaient abondante matière de persiflage. Leurs maisons étaient de perpétuels champs de bataille. Sous le moindre prétexte on en venait aux mains. Mme Aubry, de sa main en forme de battoir, pouvait renverser un homme d'un soufflet et ne s'en privait point. Pour peu qu'on la contrariât, elle s'armait d'une escopette.

Au bal, chez d'Orgeval, il restait toujours des morts sur le carreau. Les branles et les courantes finissaient par des échauffourées. Le logis en souffrait. Un jour, au cours d'une de ces tueries, un combattant brisa un fort beau miroir :

(i) Une donation mutuelle entre Everard Jabach et Jean de Licht nous donne l'adresse du premier, le 21 juin I6i7, rue Saint- Denis (A. N. Y. 185, F 445 v). Michel Lasne a gravé son portrait. Nous verrons plus loin Jabach en affaires avec les Tallemant. Il faisait aussi des affaires avec les Rambouillet. Il soutint, le 4 août 1663, un procès contre Nicolas Rambouillet (A. N. XU

5901, f° 124). V. aussi, XlA 5907, f 31; 5921, 1'° 299 et Y 5358,

20 décembre 1062, d'autres procès de Jabach. La B. N. Manuscrits, Mélanges Colbert, t. CXLVIII dis, p. 669, conserve une lettre inédite de lui à Colbert.

— Monsieur d'Orgeval, cria devant toute l'assemblée la matrone échauffée encore par les coups donnés et reçus, notre grand miroir est cassé ; nous en avons pour cinq cents écus dans les fesses !...

Mme Aubert, femme d'un intéressé aux gabelles, montrait plus de valeur aux combats de l'alcôve qu'aux luttes de poings et de pieds. Mme de Querver, femme d'un receveur général, était si dévergondée que Bachaumont, ami de Chapelle et épicurien comme lui, délibéra un jour, avec quelques autres goguenards, de la faire « passer par les piques. » Mtne d'Orgères, fille d'un homme d'affaires et femme d'un maître des requêtes, concubinait avec le président de Champlâtreux pour la douce raison qu'il était, à l'exemple d'un mulet, fourni de pièces avantageuses (1).

Mme de Saint-Loup, femme de Le Page, pillard de l'Extraordinaire des guerres, était à ce point facile que le vieux marquis de Senneterre, un jour qu'elle batifolait avec Vardes, juvénile plaisantin, put dire à ce dernier :

— Monsieur, avec votre permission, j'ai un mot à dire à Madame,

et la lui rendre, un quart d'heure plus tard, intacte en apparence, mais en telle situation que Vardes, saisi d'un brusque désir, éprouva la désagréable surprise de retrouver les « pistes » du bonhomme (2).

(1) Sur ces dames auxquelles Bachaumont et Quillet, amis de Tallemant, assuraient une renommée, V. T. VI, 82 et s., 99 et s., 469 et s., 529 et s.

(2) T. VI, 171. Elle habitait rue des Bons-Enfants, par. Saint- Ëustaclie. Elle devint dévote dans la suite, dit Des Beaux. Nous avons, en effet, rencontré une de ses pieuses donations. (A. N. Y. 197, f« 268.)

Des Réaux méprisait un peu toutes ces péronnelles que l'or avait entraînées aux vices souvent crapuleux. Il séjournait le moins possible dans l'hôtel de son beau-père, préférant la compagnie d'êtres moins acharnés à la conquête des jouissances matérielles. Souventes fois il s'en allait rejoindre, rue des Bons Enfants, en l'hôtel de Mélusine où il logeait, Boisrobert dont son frère, François Tallemant, lui avait procuré la connaissance.

II passait dans son cabinet de gaillardes heures à écouter des contes à rire. Le délicieux et cynique abbé, bien qu'il eût tout perdu en ce monde en perdant le cardinal de Richelieu, son maître, et que beaucoup eussent déserté son logis où l'on ne récoltait plus bénéfices et emplois, conservait encore un bon groupe d'écouteurs ravis de l'entendre. Des académistes, Claude de Lestoile, Gonrart, Jacques Esprit, Daniel de Priezac et un maître des comptes, Antoine Rossignol, vieil ami du poète, témoin de son ancienne gloire, formaient sa compagnie ordinaire. Tous habitaient la paroisse Saint-Eustache (1). De temps à autre, Michel Le Masle, prieur des Roches, jadis intendant de l'Eminentissime, venant de son lointain cloître Notre-Dame, grossissait l'auditoire (2).

(1) Rossignol habitait rue Neuve-Saint- Augustin (A. N. Y. 202, f° 4). Sur ce personnage, considéré par Des Réaux comme un « pauvre homme », V. notre volume : Le plaisant abbé de Boisrobert, 1909. Daniel de Priezac logeait à l'hôtel Seguier, rue de Grenelle (A. N. Y. 187, f° 173). Jacques Esprit, sorti de l'hôtel Seguier, continuait à habiter la paroisse Saint-Éus tache, rue des Bons-Enfants (A. JV. Y. 195, f» 144).

(2) T. II, 385; V, 61-62, parle de ses amours et de sa richesse. Le Masle des Roches fait, en effet, à travers le temps, d'importantes donations (A. JV. Y. 176, f 347; 180, f° 59 V°; 181, f° 283 V° ; 182, f 121 V», i23 et V°; 184, f° 461 V°, 471 V° ; 192, f° 423 ; 196, f° 50 Y»,

Devant eux Boisrobert pouvait s'abandonner sans contrainte à son humeur caustique. Les anecdotes coulaient de ses lèvres. Il racontait des épisodes de sa vie : comment, poursuivi par les persécutions d'une maquerelle, il avait fui la Normandie, sa patrie, où il fut quelque temps avocat ; comment il entra, quoique huguenot, dans la familiarité du cardinal du Perron, suivit Marie deMédicis à Blois, connut Richelieu dans l'infortune et devint son favori (1).

Nul ne brossait mieux que lui un portrait. Des Réaux voyait, sous son évocation, rayonner le visage débonnaire du cardinal du Perron et la reine-mère s'agiter dans la tourbe de ses conseillers italiens. Un Richelieu qu'il ne connaissait point, un Richelieu intime, dévêtu de sa majesté de parade, surgissait devant lui, avec ses défaillances de chair, ses colères, ses bouffonneries.

Successivement Boisrobert éveillait tous les morts. Il ressuscitait l'image grise de ce père Joseph qui besognait dans le cabinet politique. C'était un homme énigmatiqueet glacé, fanatique et féroce. Le poète se souvenait de l'avoir vu, certain jour, étrangement embarrassé. Il allait à la promenade, monté sur une

283 v°). Les 21 et 27 mars 1643, il offre à la Faculté de médecine de Paris une somme de 3.000 1. pour bâtir de nouvelles écoles. (A. N. Y. 182, f» 437 v°). Les 29 avril 1645 et 17 mars 1646, il donne à la Sorbonne sa bibliothèque et une somme de 4.000 livres pour l'achat de livres nouveaux (A. N. Y. 185, f° 52).

(1) Notre livre : Le plaisant Abbé de Boisrobert précité, a démontré l'exactitude des renseignements contenus dans l'historiette de Des Réaux sur ce personnage. Des actes, inconnus de nous à cette époque : l'acte d'abjuration de Boisrobert du 4 octobre 1621, l'acte de tonsure cléricale du 22 décembre 1623, etc. publiés dans Revue des sociétés savantes des Départements. 7e série, t. VI, 1882, p. 488 et s., confirment plus pleinement encore la véracité de notre héros sur ce sujet. Plus tard, nous verrons que Boisrobert était un client de la banque Tallemant.

jument, en compagnie du père Ange Soubini, monté sur un cheval entier. Le cheval prit du goût pour la jument et délibérément l'enfourcha :

— Vous pouvez bien penser, disait Boisrobert, quelle belle figure tirent, dans ce combat, les capuchons des deux moines. Depuis, pour éviter tel scandale, on leur donna un carrosse.

Boisrobert ne respectait guère les soutanes pourpres et violettes qui autrefois entourèrent son maître. Des ministres, hors Claude Le Bouthillier et Chavigny, il n'avait pas gardé bon souvenir. Abel Ser- Tien lui devait son exil pour l'avoir voulu frotter. ïl disait mille vilenies sur ce borgne préoccupé surtout de satisfaire aux exigences de son haut de chausses. Sublet des Noyers le cagot qui brûlait et mettait en miettes les peintures et statues des maisons royales coupables de montrer quelque nudité, jésuite travesti en honnête homme, promenait partout, à son dire, une âme de valet. Bullion, surtout, avait emporté dans la tombe la haine de Boisrobert, car il était l'ennemi des gens de lettres, disposant du trésor et refusant de payer les pensions.

De son vivant, Bullion avait eu en Boisrobert un adversaire prompt à le ridiculiser. Sorti de rien, ce mafflu dut sa fortune à la comtesse de Sault, « à cause que le proverbe : De petit chien belle queue, était fort véritable en lui ». Il ne songeait jamais qu'à crapuler, manger, boire de grandes lampées de vin et vomir pour recommencer son orgie. Le poète lui avait fait réputation de profaner de ses dévoiements furieux toutes les demeures du roi et de l'Eminentissime. Jamais, disait-il, dans les jardins de Ruel, on ne voyait, entre les frondaisons que le cul de

M. le Surintendant des finances, si bien que les laquais en étaient arrivés, faute de rencontrer un visage, à faire révérences à ce cul. Quand le cardinal, pris d'un goût pour la musique, ordonnait qu'on lui jouât un air :

— Gardez-vous-en, Monseigneur, s'écriait Boisrobert, M. de Bullion a pissé dans le clavecin.

Il pissait partout, probablement entretenu de diurétiques par son médecin Gui de la Brosse.

Ainsi Boisrobert tenait à ses auditeurs la gazette burlesque du passé. Et pourtant, il regrettait amèrement ce passé où, conduisant, les destinées de la littérature, il avait, animé d'un esprit de justice, distribué les faveurs selon les mérites et fondé cette Académie prospère où brillaient tant de rares esprits. Dans le présent, il souffrait de l'ingratitude humaine. Des gens, comme Balzac, qu'il avait comblés de ses bienfaits, le décriaient dans l'ombre. Si les ruelles le considéraient comme le directeur du royaume de coquetterie, si partout on recherchait son entretien, la cour lui faisait grise mine. Mazarin s'était refusé à lui rendre son emploi de favori. Or comment un courtisan vivrait-il hors l'atmosphère de la cour?

Pour accroître son malheur, les dévots l'exécraient. Mille moines, assujettis à lui à cause de ses prieurés et abbayes, cherchaient à le ruiner. Récemment encore, le chapitre de Rouen ne l'avait-il pas interdit lui, chanoine, pour lui avoir adressé une requête en faveur de Mlle de Toussy, fille de la reine, indisposée par le bruit des cloches de Notre-Dame (1)? Il avait

(l) Dans notre ouvrage précité, nous avons conté l'histoire curieuse de cette requête au chapitre, rapportée par Des Réaux. On pourrait croire à une calomnie de ce dernier. Or, les Registres

dû comparaître devant ce chapitre rigide et faire amende honorable. Et de Mgr de Harlay, archevêque de Rouen, son ami, l'homme à la belle barbe d'or, invoqué en son palais de Gaillon, il n'avait pu obtenir, en guise de consolation, que bonne chère à table et galimatias dans le cabinet (1).

Commencés sur le ton héroï-comique, les entretiens de Boisrobert finissaient toujours sur le ton mélancolique. Le pauvre abbé ne se résignait point au seul rôle d'amuseur des ruelles. Quand ses amis le quittèrent, il était tout dolent, tout plaintif, semblable à une loque.

Sur la porte, Des Réaux dit à Gonrart :

— Notre Boisrobert est malade d'une vieille maladie dont il ne guérira jamais, malade de la lâcheté de la cour.

Conrart fit un geste évasif et ne répondit point. Il craignait qu'en parlant, tant d'anecdotes qu'il venait de concentrer en sa mémoire ne s'évanouissent en fumée. Il se hâtait, désireux de gagner sa maison pour les fixer dans ses manuscrits. Rossignol partit d'un pas rapide. Lestoile voulut conduire ses compagnons sous une porte pour leur débiter à l'aise deux cents vers pesants qu'il avait écrits la veille; mais ils échappèrent poliment à cet extra-

capitulaires de N. D. de Rouen, conservés aux Archives de la Seine-Inférieure, contiennent, à la date du 2 octobre 1646, l'arrêt rendu contre Boisrobert par les chanoines ses collègues. Des Réaux dut à Boisrobert, constamment cité par lui, une foule d'anecdotes sur Richelieu, sa famille et son entourage. De M«ne de Bullion, Des Réaux écrit : « On dit qu'elle donne aux pauvres ». Angélique Faure, veuve de Claude de Bullion en 1640, fait, en effet, des donations pieuses. (A. N. Y. 185, f° 87). Le ménage habitait, rue Platrière, par. Saint-Eustache.

(1) T. V, 88 et s., lui a consacré une historiette dont Boisrobert lui fournit les éléments.

vagant fâcheux qui se croyait plus grand qu'Homère. Des Réaux s'en alla en compagnie de Daniel de Priezac et de Jacques Esprit. Il n'aimait ni l'un, rencontré dans son enfance à Bordeaux, ni l'autre, connu par lui à l'Hôtel de Rambouillet. Le premier lui apparaissait comme un pauvre sire, bon tout au plus « à marcher sur les crachats de son maître », l'autre, à demi oratorien, à demi coureur de ruelles, comme un médiocre intrigant, sans finesse et sans lettres. Priezac vivait encore dans une sorte de domesticité à l'Hôtel Séguier. Esprit en était sorti pour une domesticité plus dorée à l'Hôtel de Longueville.

Tous deux pouvaient le renseigner sur les mœurs de ce chancelier Séguier dont on apercevait le carrosse historié de blasons dans les rues de la paroisse Saint-Eustaehe et qui avait la réputation de ne pouvoir sortir son chapeau, collé sur sa tête, pour un geste de politesse. Il les interrogea avec adresse.

Priezac restait laconique, redoutant qu'une indiscrétion ne lui fit perdre son repos. Esprit, méridional exubérant, parlait au contraire avec abondance. A la suite du mariage scandaleux de Madeleine Séguier, fille du chancelier, avec Gui de Laval-Boisdauphin, fils de Mme de Sablé, dont on l'avait quelque peu rendu responsable, les valets payant d'ordinaire les sottises des maîtres, il avait dû fuir le logis de son ancien patron, non sans rancune (1).

(i) T V, 257 et s., raconte longuement cette bizarre affaire qui eut un grand retentissement dans la société. Il consacre (V, 27* et s.) une historiette a esprit, parle (III, 387 et s ) des gens de lettres. Germain Habert, abbé de Cerisy, Marin Cureau de La Chambre, Ballesdens qui vivaient à l'Hôtel Séguier. Un acte du 28 mai 1650 (A. N. Y. 187, 1° 334 v), donne encore cette adresse à Ballesdens. L'Hôtel Séguier, dont Loret et Sauvai ont vanté le

Il se vengeait de sa disgrâce par la médisance. Le chancelier et sa chancelière en étaient encore, à son dire, malgré leurs blasons ornés du manteau et des masses, à quémander aux généalogistes des aïeux présentables. Vaine, depuis que des princes avaient épousé sa progéniture gonflée d'écus, Mme Séguier oubliait son grand-père serrurier, son père, valet chez le greffier Boileau, et enrichi avec lui dans les « partis ». Pourtant elle conservait de ses origines une étrange humeur de grippe-sol et une salacité de carogne. Laide autant que flère, elle paya les amants quand ils se dérobèrent, puis elle en élut parmi les moines, résignés par destination à se contenter de peu. A cette heure, son maître d'hôtel jouissait de l'avoir doublement pour maîtresse.

Le chancelier, de son côté, descendait humblement d'un procureur et d'un avocat habiles à tripoter dans la finance. A genoux devant le ministre, il montrait partout ailleurs une furieuse vanité. Aucune louange ne lui paraissait exagérée et, s'il hospitalisait l'Académie, c'était pour en tirer quelque gloire présente et future. Il pensionnait les gens de lettres avec l'argent du sceau, obligeant ainsi le public à payer ses largesses. Pour les garces dont il embellissait sa dévote -vie, il les récompensait de leurs libéralités en intervenant dans leurs procès.

C'était un rustre, vivant dans un hôtel doré avec une malpropreté épouvantable, faisant à table, de ses mains sales, dans son assiette, un capilotade de toutes sortes de mets, déchirant la viande comme

luxe, était situé rue de Grenelle, par. Saint-Eustaehe. V. Plan de Gomboust et A. N. Y. 201, f» 88. Des Réaux : II, 255, précise qu'Esprit lui faisait volontiers des confidences.

un chien, se curant les dents à l'aide d'un couteau.

Hélas! Jamais personne, hors de Vannes-Matharel, avocat, son parent qui, un jour, lui reprocha toutes ses voleries et le cardinal de Richelieu qui, fort délicat, entreprit de lui donner, à table, une leçon de bien-vivre, n'osa enlever son auréole à ce demidieu (1).

Jacques Esprit ayant achevé sa diatribe au nez de Priezac consterné, laissa fuser un rire aigu. Les trois bons apôtres se séparèrent. Des Réaux n'oubliait rien de ce qu'il avait entendu au cours de cette journée fructueuse. L'histoire du chancelier surtout l'avait frappé.

Il haïssait ce fripon glorieux au visage si austère qu'on le pouvait prendre pour celui d'un honnête homme. Ses parents, les financiers, s'étaient plaints souvent de son incivilité. Regagnant son domicile, il se sentit brusquement en proie à la fureur poétique. Et presque sans le vouloir, il composa cette épigramme :

Qu'il est dur au salut ce fat de chancelier,

Gela le fait passer pour un esprit altier

Vain au delà de toutes bornes ;

Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier,

C'est qu'il craint de montrer ses cornes (2).

(i) T. III, 385 et s. C'est surtout pendant la Fronde qu'éclatèrent les haines populaires contre le chancelier. De nombreuses mazarinades et les Mil vers attribués a Beys, confirment et aggravent les dires de Des Réaux sur Séguier et sa femme. René Kerviler : Le chancelier Seguier, 1875, accueille ces dires seulement quand ils embellissent la figure idéale qu'il a tracée de son personnage.

(2) T. toujours modeste, a publié (III, 393) cette épigramme dans son historiette de Séguier, sans indiquer qu'il en était l'auteur, t On fit, écrit-il, une épigramme sur son incivilité ». Mais,

Le lendemain il en donna copie à plusieurs « freluquets de ruelles ». 11 disait la tenir d'un tiers qui ne voulait pas être nommé. 11 ne doutait pas qu'on ne la mît très rapidement sous les yeux de l'intéressé.

Dans son désœuvrement momentané, il prenait plaisir à ces espiègleries.

Laissant sa femme à ses propres divertissements d'activé « balleuse » dans l'hôtel de son beau-père, livré à sa passion de connaître et de jauger l'âme de ses contemporains, il cherchait, avant de quitter cette paroisse Saint-Eustache si riche en originaux, à pénétrer tous ses mystères.

Au long des ruelles, il rencontrait toujours quelque bavard qui lui donnait des nouvelles. Tantôt c'était Etienne Martin, sieur de Pinchesne, neveu de Voiture, contrôleur des cuisines royales, en route vers quelque débauche (il ; tantôt le comte du Lude, le plus astucieux des coquets, toujours courant derrière quf lque jupe, mourant à la fois de Mme Scarron et de Mme de Sévigné, si déterminé à profiter des occasions galantes qu'il exigeait de ses valets d'être en même temps violons pour donner à toute heure la sérénade (2).

Parfois Des Réaux s'abouchait avec des chimériques comme La Millelière, jadis condamné à mort pour son zèle huguenot et maintenant haï des moines pour

dans ses manuscrits, cette épigramme porte sa signature habituelle : D. R . Le même ras. contient une autre pièce contre Séguier. B. L. R. ms. n° 673, fuS 18 v, 19

(i)Il habitait rue delà Chanvrerie, par. Saint-Eustache. (A. N. Y. 187, f* 482). T. en parle dédaigneusement (III, 64).

(2) 11 habitait rue du Bouloi, par. Saint Eustache {Plan de Gomboust et A. N. Y. 212, f° 132). T. en parle fréquemment. (IV,

235 et S. ; VI, 31, if 3: VII, 40.)

son activité catholique (1). Il reprenait aussi contact avec ses anciens amis, Hugues de Lionne par exemple, devenu, sous Mazarin, secrétaire d'État aux Affaires étrangères (2), ou avec ses anciens voisins, Faîtière Mme Roger entre autres. Cette bonne dame avait beaucoup perdu de sa fierté. Ayant peu à peu transporté dans la poche de ses amants les écus de son mari, elle se trouvait si incommodée qu'elle songeait à se retirer dans un couvent (3). Elle recevait néanmoins encore bonne compagnie. Les langues agiles tenaient chez elle la gazette delà rue des Petits-Champs et des rues avoisinantes.

Un commérage immense, désordonné, furieux, s'exerçait en cette paroisse Saint-Eustache où se mélangeaient gens de cour et riches bourgeois. Souvent Des Réaux en était excédé. L'esprit des conversations reflétait en quelque sorte les mœurs de cette société : il se ressentait de^la proximité des Halles (4).

Et il ne se manifestait pas seulement dans les ruelles, les bureaux d'affaires, les cabarets et les tripots. Aux heures même de piété, à l'église ou au Temple,

(1) Il habitait rue Vivienne, par. Saint-Eustache (A. 2V. Y. 194, f* 78). T. VI, 455 et s., lui a consacré une historiette.

(2) Il habitait rue Vivienne, par. Saint-Eustache. (A. JV. Y. 190, f<> 148; 191, f° 374). T. parle souvent de lui et : II, 73, précise leurs relations.

(3) T. VI, 152 et s. V. notre livre : La joyeuse jeunesse de Tallemant des Réaux, 1921, p. 128 et s.

(4) T. a consacré de nombreuses historiettes à d'autres habitants de la paroisse Saint-Eustache : à la comtesse de Soissons (rue des Deux Ecus, A. JV. Y. 180, f» 258 v° ; 210. f° 115) ; au marquis de Senneterre (rue des Petits-Champs, A. JV. Y. 186, f° 35 v°. Le contrat du second mariage du marquis avec Anne de Béthune, dont parle Des Réaux est conservé aux A. JV. Y. 191, 1° il?); a François de l'Hospital, comte de Rosnay (rue des Fossés-Montmartre, A. jv. Y. 185, f° 372); à M» de La Roche-Guyon (rue des Rons-Enfants (T. VI, 124) et rue du Mail, A. jv. Y. 191, f° 349), etc..

on le retrouvait semblable, sans adoucissement.

Tous les dimanches, la puissante paroisse, peuplée des plus fastueux huguenots de la ville, se vidait quasiment. Les Tallemant et les Rambouillet dont les vieux tenaient le rôle d'anciens au Temple de Charenton partaient les premiers, emmenant dans leurs carrosses les ministres leurs amis, les Le Fauscheur, les Drelincourt, les Daillé(l). Des Réaux et sa femme les suivaient de près. Ils prenaient d'ordinaire avec eux le bonhomme Gombauld. C'était une rude charité, car on ne savait jamais où le placer à cause de ses cérémonies ; mais le pauvre académiste leur faisait pitié. Sur ses vieilles jambes, il n'eût jamais pu se rendre, à cause des intempéries et de la longueur du chemin, au lieu de dévotions.

Il en eût amèrement souffert, car il était huguenot à brûler. A cette époque même, il écrivait, pour sa propre satisfaction, des controverses contre des adversaires imaginaires.

Il commençait à tomber dans la sénilité. Il se croyait inspiré par Dieu, racontait ses visions, jurait que des commandements de l'extra-monde le contraignaient à composer des prières. Des Réaux déplorait de le voir tombé sous le joug de sa servante, Marie Dureau, lilie assez bien faite, mais impertinente, le pillant jusqu'à le laisser sans ressources, chassant de sa maison quiconque lui portait ombrage. Gombauld ne se plaignait point de cette persécution. Volontiers, tirant de cette mégère quelque

(l) 0. Douen : La Révocation de VKdil de Nantes à Paris, im, II, 137, mentionne Nicolas Rambouillet pour une somme de 300 livres parmi les donataires qui enrichissent la bibliothèque du consistoire de Charenton.

félicité des sens, il faisait son panégyrique (1). Des Réaux écoutait distraitement son compagnon, préférant, à l'entendre, contempler le spectacle environnant. Passé la porte Saint- Antoine, on enfilait la route de Paris à Genève et l'on s'engageait dans le bois de Vincennes. Cette route était couverte de carrosses, de chaises, de cavaliers et de piétons qui se hâtaient, obsédés par le harcèlement des mendiants. Beaucoup parmi ces religionnaires, manifestant une piété fervente, marchaient en chantant des psaumes. Reaucoup aussi n'allaient plus à Charenton que pour obéir à une tradition. De carrosse à carrosse, c'étaient lutte d'élégance et de pompe, conversations mondaines, rires et minauderies. Des impies traînaient avec eux leurs mignonnes et, leur pressant amoureusement la gorge, au lieu de dire à Dieu les pures paroles du psaume seizième :

Et en ta moin est et sera sans cesse Le comble vrai de joie et de liesse.

ils chantaient irrévérencieusement :

Et en ion sein est et sera sans cesse Le comble vrai de joie et de liesse (2).

Des vaniteux, pour montrer l'agilité de leurs « cri-

(i) T. dans l'historiette concernant Gombauld (III, 237 et s.), donne des détails très circonstanciés sur les dernières années de l'académicien. Il parle longuement de « Mme Marie », servante du poète. Cette Mile Marie se nommait Marie Bureau. Gombauld habitait avec elle rue de l'Arbre-Sec, par Saint-Germain l'Auxerrois. Le il novembre 16» 6, in articulo morlis, il lui lit naïvement, pour la récompenser d'être resté chez elle « en pension depuis treize ans », donation de ses meubles, tapisseries, tableaux, livres, manuscrits, papiers, linge, hardes et argent comptant. A. N. Y. 210, f« 3(ii. Des Beaux était donc bien renseigné sur ce point.

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