T. IV
quets », faisaient au milieu de la presse des courses furieuses, sans crainte de meurtrir au passage le piéton. Des goguenards se montraient, en le tournant en dérision, tel solennel benêt de province, monté sur un bidet de rencontre, et suivi d'une escorte de pages en livrée (1).
Toujours quand on arrivait dans le village de Charenton, il fallait s'attendre à quelque esclandre. François Véron, curé de ce lieu, ameutait ses paroissiens contre les huguenots. C'était un vieillard farouche, controversiste forcené, sans cesse parcourant la France en quête d'un combat de langue ou de plume. Il prétendait avoir réduit à merci tous les ministres, même les plus fameux, qui osèrent l'affronter. Ses pamphlets et ses opuscules couraient partout, imprégnés d'une ardente haine.
On le redoutait. Comme une vermine obsédante, il s'accrochait à la chair de ses adversaires. Les ministres voyaient toujours avec gêne apparaître jusque dans le Temple son visage auréolé d'une barbe d'argent. François Véron était si certain de les terrasser qu'il emmenait à sa suite notaires et témoins pour dresser procès-verbaux officiels de leurs défaites.
Des Réaux ne pouvait souffrir cet énergumène propulsé par une foi excessive (2). Pourtant il ne comp-
(i) T. III, 427 ; VII, 367. Sur le voyage des protestants à Charenton, V. Bull, de la Société de l'hist. du protestantisme français, 1906, p. 324 et s., Comment on allait de Paris à Charenton par Jacques Pannier.
(2) T. IV, 204 et note. « Un fou, en disait-il, qui n'a rien fait de plaisant qu'un livret qu'il appelait la Courte joie des Huguenots ». Sur François Véron, V. Charles Marty-Laveaux : Charenton au XVIIe siècle, 4853, p. 45 et s. ; Abbé Feret : Un curé de Charenton au XVII* siècle, 1881 ; 0. Douen : op. cit., 1894, h
tait point parmi les fervents du Temple. Les réunions du dimanche lui fournissaient plus souvent matière de risée que de méditation. Autour du Moulin delà Chaussée, au Lyon d'or, à YÉcharpe blanche, à VÉpée royale, à l'Arbalète, auberges environnant l'immense bâtiment carré de l'Église réformée, les huguenots fourmillaient. Par le corbillard et les coches d'eau, ils débarquaient, innombrables, envahissant peu à peu l'enclos du Temple, son cours, ses boutiques de libraires, ses cimetières et ses dépendances.
Parmi eux, Des Réaux apprenait mieux que partout ailleurs les nouvelles. On en débitait de toutes sortes. C'était un bavardage terrible où se déchaînaient les ironies, les ressentiments, les jalousieso On commentait âprement l'actualité scandaleuse (1).
Ce jour-là, on visitait la chambre de deuil où le corps du maréchal de Gassion reposait, attendant une tombe. Cette chambre était tendue de draps funèbres en lambeaux. Des gens s'étonnaient qu'on fît une telle injure à l'un des hommes qui honorait le plus le parti protestant. C'était une honte ; mais nul n'y pouvait rien. Le frère du maréchal, le président Jean de Gassion, avait fait enlever les draps en bon
244 et s. Moncornet a gravé un curieux portrait de François Véron où Ton voit, derrière une draperie soulevée, la physionomie intérieure d'une église pendant le prêche.
(l) T. parle souvent du commérage de Charenton et confesse y avoir appris bien des laits. Le plus bel exemple donné par lui du commentaire, au Temple, de l'actualité scandaleuse, concerne le cas du marquis de Langey, mari impuissant condamné à subir le Congrès. « Le lendemain, dit Des Réaux, qui était la Cène de septembre à Charenton, on ne fit que parler de l'aventure de Langey. Jamais on n'a tant dit d'ordures le jour du mardi-gras. Le ministre Gasche était si confus que vous eussiez dit que c'était à lui que c'était arrivé ». VIT, 225-230.
état dont il estimait la location trop dispendieuse. Ce vieil avare, riche de hait cent mille livres et héritier du défunt, abandonnait là la dépouille de Fillustre guerrier, se refusant à faire les frais d'une sépulture convenable (ij.
Cependant la deuxième cloche avait sonné et la foule pénétrait dans le Temple. Il y eut un soudain tumulte, des cris. Un laquais qui s'enfuyait reçut maints horions. Cet impertinent venait de jouer à M. Bazin de Limeville, ancien, qui tenait à la porte du Temple la boîte des pauvres, un tour affreux. Connaissant la terreur qu'éprouvait le bonhomme au contact des chiens, il lui avait lâchement, par derrière, lancé une de ces bêtes entre les jambes. M. Bazin de Limeville était quasiment tombé en faiblesse, et l'onn'arrivait point à lui persuader que ce chien malencontreux n'était pas enragé (2).
Des Réaux s'amusait fort que l'on eût bafoué ce vieux ladre, mais il n'en dit rien à ses compagnons. Il entra dans le Temple aux voûtes peintes de sujets religieux. Ses parents, les anciens, siégeaient sur les bancs de distinction, autour du parquet surélevé, où le marquis d'Arzilliers, député général des Églises réformées, avait déjà pris place, à l'ombre de la chaire, environné des ministres, hauts seigneurs, ambassadeurs des nations protestantes. Il alla s'asseoir modestement, avec sa femme et Gombauld, dans les galeries à gradins soutenues par des colonnes de pierre. Quelques querelles de préséance ameutèrent encore les uns contre les autres des dignitaires soucieux de conserver leur rang dans
(i) T. IV, 177 et s.
ce lieu d'humilité (1). Puis un lourd silence tomba. Le service commençait. C'était un service ordinaire. On n'entendrait point de « prédicateur à trois broches )>. Les lectures, les prières chantées, les mariages, la communion se succédèrent dans leur uniformité coutumière. Des Réaux voyait devant la table de bois ornée de son tapis brodé, bien des hommes, le front incliné, bien des femmes, la tête voilée, qui avaient grandement besoin de l'indulgence divine.
Et enfin le prêche commença. Sur la chaire était posé un sablier, précisant au ministre que son discours ne devait pas durer plus d'une heure (2). Ces ministres étaient des gens diserts, qui eussent parlé, comme une machine marche, sans prendre en pitié leur auditoire. Des Réaux les connaissait tous dans leur vie et surtout dans leur œuvres. S'il témoignait quelque affection à M Le Fauscheur, son ami, il redoutait singulièrement M. Charles Drelincourt, petit homme ridicule, affligé d'un terrible accent méridional qui disait et écrivait des énormités. « 0 Dieu, disait- il, ayant lu sa Consolation contre les ter-* reurs de la mort, 6 Dieu, mon père, ce gros livre me fait plus de peur que la mort même ». Drelincourt néanmoins parvenait parfois à l'amuser. Tel jour, écrit-il, <( il nous donna la brénée avec les cochons de
(2) Sur la situation du Temple et sa physionomie intérieure V. 0. Douen : op. cit., I, m et s ; Cinquante et unième assemblée générale delà Société del'hixt. du protestantisme français , no*';, p. 0 et s., Recherches sur l 'emplacement du temple... ci Ciiarcnton au XVII0 siècle, par Jacques Pannier \ p. 6< et s. Le Temple de Charenton, les services religieux, par P. de Fél'ice. V. aussi, De Rostagny : Insfruction de la Fille de Calvin menacée, i€8ii; Le Noble: Charenton où l'hérésie détruite, 1686: Mercure galant, février 1686, etc. .
l'enfant prodigue. Naturellement il a la langue empêchée; ce jour-là il était enrhumé par-dessus, aussi il semblait qu'il avait la bouche pleine de cette brénée (1). »
Non sans lassitude Des Réaux écouta jusqu'au bout l'homélie du pasteur, puis il s'en alla, suivi de sa femme et de Gombauld, déjeuner en la maison de Henry de Louvigny, mort récemment, mais dont la femme continuait, malgré son deuil, à recevoir les familles Rambouillet et Tallemant (2).
L'après-midi, ne se souciant pas de demeurer en ce village encombré par la foule, il s'empressa de rejoindre son carrosse. Gombauld manifestait le désir dedemeurer.il assisterait au catéchisme des enfants. Il était âgé; il avait le désir de se rapprocher de Dieu par la prière.
Des Réaux revint lentement à Paris avec sa jeune femme, heureux d'une solitude propice aux effusions. Elisabeth lui conta ses divertissements de ces derniers jours en l'hôtel de son père. Des coquets dont elle se riait l'avaient beaucoup entourée. L'un d'eux surtout, Armand Le Bouthillier, comte de Cha-
(i) T. a consacré une historiette à Drelincourt, demeurée incomplète dans son manuscrit par suite de la destruction de la précédente concernant Mme Rambouillet. Il parle de très nombreux ministres : Le Faucheur, Daillé, Mestrezat, Du Moulin, etc..
(2) Sur cette maison détruite par les catholiques en 1621 et rebâtie, V. Bull, de la soc. de l'hist. du prot. français, 1856, p. 87. Henry de Louvigny fut enterré le 21 juillet 1647 à Gharenton (Même Bulletin, 1863, p. 371). Il appartenait à une famille fort pieuse. Le 22 juillet 1617, son père Paul et sa mère Marie Mallard, rue Saint- Honoré, par. Saint-Eustache, donnent aux pauvres de la R. P. R. îe tiers d'une maison, jardins et terres situés à Basmeville en Beauce (A. N. Y. 158, f° 306 v°). V. aussi, concernant Mmo de Louvigny, Transaction entre Antoinette Bigot et Mwt*tin de Monségur, juin 1649; Procuration par la même et Jacques Bibaud à Anne Gassan, veuve de Henry Bardot, mars 1651 {M. A. de Me Le Semelier, E. A. de M* Bossy).
vigny, l'avait poursuivie d'une convoitise gênante.
La confidence déplut singulièrement à Des Réaux. Ce petit Chavigny, fils de l'ancien secrétaire d'État, chassait de race. Toujours on La rencontrait papillonnant autour des femmes, audacieux, cynique, poussant à l'extrémité s^s desseins de conquête. Il portait malheureusement sur des épaules étroites un visage de Zangurzola qui prêtait à l'ironie et n'arrivait à ses lins qu'avec les gatipes (1). Néanmoins Des Réaux recevait un avertissement sérieux. Il n'était pas le seul à admirer le charme de sa femme.
Au logis paternel, ils trouvèrent, en arrivant, un hôte qu'ils n'attendaient point. Pierre Y von, sieur de Lozières, veau de Grenoble, s'y reposait de son long voyage, en compagnie de son secrétaire, l'avocat Louis Nublé. Des Réaux n'éprouva aucune joie à revoir cet extravagant cousin dont l'influence d'il agues de Lionne avait fait un intendant du Dauphiné (2). La famille avait reçu maintes fois de ses nouvelles et savait qu'à Grenoble, comme à Paris, il se conduisait en fol, cajolant les femmes, faisant rentrer les impôts à la tête de ses fusiliers. Les Dauphinois s'en plaignaient fort et M. de Lesdiguières, gouverneur de la province, souffrait sa présence avec chagrin (3).
îl faisait néanmoins l'important et prenait des
CD T. VIL 456 ; Primi-Visconti : Mémoires, édit., J. Lemoine, S. D. p. 150.
(2) Il dut être nommé intendant de cette province vers 16U. Le 3 mai et le 21 juin 1G'*5, Nublé est déjà son secrétaire et parle, dans ses lettres à tMenage, des démèiés de son patron avec ses administres. Cat. d'une précieuse coll. de lettres antogr. prov. de M. Monmerqué, 188 i-, n» HO. V. aussi, Archives de la harente- Inférieure, u. 1358. Une lettre de Lozières, 18 nov. 1640, montre que Mazarin l'employa pendant la Fronde. A. E France, t. 1696, f° 310.
(3) T. VI, 282 et s., raconte ses extravagances. V. aussi, Mémoires de Nicolas Chorier, trad. par F. Crozet, 1868, pp. 33, 36.
mines de petit monarque. On eût dit, à l'entendre, qu'il assumait la responsabilité de conduire le royaume. Descendant de ses hauteurs, il daigna cependant s'exclamer sur la beauté de sa cousine Elisabeth qu'il n'avait pas revue depuis plusieurs années. Tout de suite, il entreprit de l'initier à la belle galanterie dont il croyait détenir le secret.
Des Réaux, après lui avoir adressé quelques paroles de politesse, lui tourna le dos. Il préférait à sa conversation celle, plus limpide, de Louis Nublé, jugé depuis longtemps par lui « homme de bon sens et de vertu, d'esprit et de probité ». Il l'avait rencontré maintes fois dans les groupes savants de Ménage, des frères du Puy et des frères Valois où parfois il allait écouter quelque dissertation pompeuse. Par l'entremise de Ménage, Nublé était entré dans la maison de Pierre Yvon, et il ne s'en félicitait guère, car son humeur tranquille s'accommodait mal de l'humeur turbulente de l'intendant. Il faisait contre mauvaise fortune bon cœur, ayant besoin de cet emploi pour vivre (1).
Des Réaux et Nublé étaient absorbés par une ardente discussion de littérature, lorsqu'un messager apporta une lettre : Mme de Rambouillet conviait son jeune ami et sa femme à la venir retrouver au château de Rambouillet où elle se reposait au grand air.
(1) T. V. 239 et s., VI, 283 et s.. VII, 38, parle de Nublé avec amitié. Il lui écrivait par l'entremise de Ménage (Matter : Lettres et pièces rares ou inédites, 1846, p. 223) ou d'autres personnages. Le 7 septembre 1646, par exemple, il lui envoie, avec des nouvelles, des épigrammes inédites de Gombauld. Monmerqué qui publia cette lettre, attribua à tort ces épigrammes à Des Réaux. Elles figurent dans les Epigrammes et les Poésies de Gombauld avec des variantes. Plus tard, dans ses démêlés judiciaires, Des Réaux prendra Nublé pour arbitre.
Cette invitation plut à Des Réaux et il l'accepta sur-lechamp. Aussi bien, il était fatigué de végéter, loin de ses livres, au milieu de financiers bruyants. It décida de partir quelques jours ensuivants.
Pierre Yvon mit à profit ce délai pour tenter de conquérir le cœur de sa charmante cousine. Mille défaites et la dérision dans laquelle le tinrent de tout temps les femmes ne lui avaient communiqué aucune humilité. Il conservait intactes ses manières de pédant, une morgue insupportable, la certitude qu'il surpassait Honoré d'Urfé en matière de beau langage.
Mme des Réaux tout d'abord s'amusa de ses maladroites approches; mais peu à peu, il la pressa, et elle vit le danger de badiner avec un tel lourdaud, capable de la culbuter. Par malheur pour lui, il ne savait point mesurer ses termes et il crut, un jour, lui dire une gentillesse irrésistible en murmurant d'un ton attendri :
— Mon petit animal.
Elle se cabra. Il était vraiment trop stupide. Elle lui rit au nez :
— Gros animal, répondit-elle, toujours riant.
Il se formalisa. Ils se harpignèrent et Pierre Yvon, une fois de plus vaincu dans ces luttes amoureuses, quitta la place, s'en alla à Saint-Denis rejoindre auprès de la nonne qu'il entretenait, son père, Paul Yvon (1).
(1) T. VI, 278 ad notam. Y. aussi, p. 285 et s., où le chroniqueur raconte sa fin aussi burlesque que sa vie. Pierre Yvon et son père Paul moururent vers 1654 et i6o5. Les derniers actes portant leurs signatures sont : Procuration de Paul Yvon à Antoine Menjot; Transport de DUà Moinerie à Paul, Pierre Yvon et autres, avril 1652; Quittance de Jacques et Paul Yvon
Des Réaux fut heureux de n'être point obligé d'intervenir en cette affaire. Il l'eût fait avec violence., car il haïssait ce sot, et cela eût jeté le trouble dans la famille. Mais il emporta sa femme avec joie vers cette campagne où l'appelait Mme de Rambouillet. Il lui semblait que leur séjour auprès de la divine marquise les purifierait du contact trop longtemps subi de tant de coquins de la finance.
Ils trouvèrent le marquis et la marquise entourés de leurs filles Angélique-Clarisse et Claire-Diane. Celle-ci était venue de l'abbaye d'Hyères qu'elle dirigeait en abbess^ impérieuse. Toutes deux formaient un contraste frappant, l'une grande et maigre, spirituelle et gaie, mais déparée par des traits irréguliers et une chevelure rousse, l'autre brune, grasse, belle, d'allure aitière, portait inscrite sur son visage sa fermeté, sa décision, son zèle catholique.
Quelques intimes recevaient l'hospitalité au château : le baron de Villeneuve, le plus ancien ami de la
et Jacob Jolly à Pierre Tallemant, sieur de Boisneau, avril 1654 {M. A. de M" Le Semelier. E. A. de M' Bossy). Les héritiers de Pierre et Paul Yvon paraissent avoir été leurs parents roehelais, les Henry. Les 1 r janvier, 12 mai, 2i août 1655, Pierre Tallemant et ses lils font avec ces héritiers des règlements de comptes pour les sommes en dépôt à la banque Tallemant et appartenant au sieur de Laleu. Le 7 novembre 1655, Gedeon II Tallemant règle avec les mêmes et Pierre Tallemant les intérêts du sieur de Laleu sur la recette de Navarre. {Inventaire après décès des Mens de Pierre Tallemant précité). Le 9 mai 1657, François de Bessay donne quittance à Pierre et Paul Tallemant (Etude Bossy). Les 16 et 17 avril 1660, 9 et 18 août 1663, 21 juin 1666, René de Béchillon, seigneur de la Girardière et sa femme, Jeanne Yvon, François de Bessay et sa femme, Madeleine Henry, Alexandre Bejarry, seigneur de la Lourie et sa femme, Marie Henry, Laurent Herbert, seigneur de Bellefond et sa femme, Elisabeth Henry, héritiers sous benélice d'inventaire de Paul Yvon et purs et simples de Pierre Yvon, cèdent à René de Culant, seigneur de Ciré leurs droits sur ces sucessions. Ce dernier interviendra plus tard dans la faillite Tallemant pour préserver ces droits. (B. N. Manuscrits, Pièces originales, n* 2788.)
LA FIN TROUBLÉE DE TALLEMANT DES REAUX 9i
marquise, vieillard borgne et disert, le comte d'Avaux, récemment revenu de Munster, bel esprit et diplomate de valeur, Arnauld d'Andilly, personnage insinuant, perfide, vaniteux, tartufe aux yeux de velours et aux lèvres emmiellées de galanterie, le comte de Brancas, le plus distrait des humains, participant à la vie comme enveloppé dans un nuage.
L'acteur Mondory passant par ces lieux, s'était aussi arrêté au château pour en saluer les hôtes. La marquise et le marquis le tenaient en grande estime et déploraient qu'une paralysie de la langue l'eût contraint à abandonner le théâtre. Il vivait, sans gloire désormais, d'une pension et du revenu de quelques terres.
Des Réaux admirait ce petit homme mal bâti et s'étonnait encore, le voyant hors de ses hardes de théâtre, qu'il eût pu jadis, travesti en héros tragique, l'émouvoir au point de lui tirer des larmes (1).
Cependant la marquise ne laissait point ses hôtes sans divertissement. Elle logea Des Réaux et sa femme en l'une des confortables chambres de gentilshommes situées au second étage du château. Elle leur fit visiter le fastueux bâtiment où l'on conservait le souvenir de plusieurs rois qui l'habitèrent. Ce n'étaient partout que magnifiques tapisseries, tableaux choisis avec soin, objets d'art, meubles chantournés et sculptés par les artisans d'autrefois.
Après les avoir restaurés, craignant pour elle la fatigue de la marche et la chaleur du soleil, elle pria
(1) T. a consacré des historiettes à tous ces personnages et indiqué leurs rapports avec l'Hôtel de Rambouillet. Brancas, fameux distrait, Ménalque de La Bruyère, habitait rue Vivienne, par. Sàint-Eustache. A. N. Y. 202, i'° 124: 210, f° 49
Chavaroche* l'intendant, de la suppléer pour la visite des jardins et des parcs. Des Réaux et sa femme virent tous ces sites charmants où, dans le passé, les jeunes filles de la maison apparurent à M. Cospeau, évêque de Lisieux, sous la forme de divinités mythologiques.
Mais on leur réservait une surprise plus fameuse encore. Après que le marquis de Montausier, survenu en retard, les eut rejoints, Chavaroche leur ayant fait parcourir allées, labyrinthe et bois, et admirer de grandes masses de rochers disposés avec art, les conduisit vers un bosquet solitaire où ils perçurent, l'approchant, un grand bruit d'eau. Gela les étonna, car Rambouillet ne contenait point d'ondes vives. Ils pénétrèrent dans le bosquet, et soudain ils aperçurent, sortant des brances entrelacées d'un chêne, une bouillonnante cascade. Elle s'élançait par bonds successifs dans une série de bassins, puis dans un grand carré où elle formait une napp3 claire d'où giclait une gerbe. Des maçonneries disposées avec habileté amenaient ensuite, par une pente douce, ces eaux dans une prairie où elles se perdaient.
Toute la compagnie et Des Réaux lui-même fît une grande exclamation. On admirait l'ingéniosité et la nouveauté de cette invention. Montausier ne dissimulait pas son étonnement. D'Andilly donnait à Des Réaux, selon sa coutume, de grands coups de poings dans la poitrine, pour lui manifester son émerveillement.
On sut bientôt par Chavaroche, complice de la marquise, que l'on avait capté, dans le plus complet mystère, les eaux de l'étang de Montorgueil, qu'on les avait amenées par un tuyautage dissimulé avec
adresse, jusque dans le bosquet d'où elles paraissaient provenir. La veille encore, les ouvriers avaient, en pleine nuit, à la lumière des flambeaux, achevé le chef-d'œuvre (1). #►
Les promeneurs revinrent ravis de leurs excursion, non sans avoir perdu le comte de Brancas, enfoncé dans ses rêveries habituelles. Ils firent mille compiipliments à la marquise, rayonnante de joie. Mondory poursuivit sa route, d'Andilly rejoignit sa maison des champs. On garda Villeneuve trop âgé pour parcourir les routes à des heures tardives et Brancas qui revint à la nuit tombante, tout crotté, ayant fait vingt fois le tour du parc et oublié que les Rambouillet lui donnaient hospitalité.
Le soir, la marquise montra à Des Réaux un livre de prières qu'elle avait écrites dans sa solitude. Conrart avait fait copier sur vélin ces textes pieux par le calligraphe Nicolas Jarry et les avait fait relier sous beau maroquin (2). Avec ardeur et aussi avec tendresse et humilité, la marquise y ouvrait son âme à Dieu, quémandant pour sa faiblesse grâces et miséricordes. Jamais Des Réaux, grand lecteur d'ouvrages religieux, n'avait entendu un accent aussi pur de piété.
Il ne s'étonna point que le copiste eût naïvement dit à Conrart :
(ij T. II, 503 ad notam, contant cette anecdote, précise sa présence au château. La surprise lui fut faite, dit-il, « devant les Barricades », c'est-a-dire au début de 1648.
(2) T. II, 503. Il conservait copie de ces prières dans son Grand Portefeuille, aujourd'hui perdu, en même temps que des vers latins sur le marquis de Pisani. B. L. R. ms. n° 673, f° 7 v°. Le livre de prières appartenait, de notre temps, à Jérôme Pichon et figura sur son catalogue. Comptes rendus des sessions des sociétés des Beaux-Arts des Départements, t. XXII, p. 868.
— Monsieur, laissez-moi prendre quelques-unes de ces prières-là, car dans les Heures qu'on me fait copier quelquefois, il y en a de si sottes que j'ai honte de les transcrire.
Il eut une occasion nouvelle d'admirer son amie. Son esprit était ravissant autant que son cœur chaleureux. Les heures passaient en sa compagnie si délectables et si rapides qu'on regrettait amèrement leur fuite. On se sentait, dans sa maison, en quiétude comme l'oiseau dans son nid modelé pour épouser son corps. Le désir de la confidence montait aux lèvres.
En accompagnant la marquise, par une après-midi tempérée, à travers les jardins de Rambouillet, Des Réaux lui parla de cet hôtel de îa reine Marguerite, situé dans son quartier du Faubourg Saint-Germain, au bout de la rue de Seine, en face de la porte de Nesle. Cet hôtel, si magnifique autrefois, tombait peu à peu en ruines. Des bourgeois s'en étaient emparés, le morcelaient, en détruisaient la belle harmonie (1).
Mme de Rambouillet déplora comme lui que ces demeures princières ne trouvassent point d'acquéreurs. La reine Marguerite ! Elle l'avait connue, et Henri quatrième, et toute cette cour dévergondée qu'elle s'était hâtée d'abandonner pour ne pas en subir l'influence licencieuse. La reine Marguerite, si intelligente, si vive, si galante, combien elle était transformée à l'époque où elle alla habiter cette maison au bord de la Seine ! Elle était devenue toute
(1) Une donation de Madeleine Bailîy; veirre de Jacques de Vassan, seigneur de Morsan {A. N. Y. 212, f° 50 v°), laisse supposer que l'Hôtel de la reine Marguerite lui appartenait.
bouffie de graisse, chauve au point d'entretenir des valets blonds que Ton tondait comme moutons, pour lui fabriquer, de leurs cheveux, des perruques. C'était, l'époque, pour elle, des donations pieuses. Elle rachetait son passé en gorgeant d'écus et de terres les Augustins réformés. Hors la folie amoureuse, c'eût été une femme charmante, pleine d'esprit, écrivant agréablement.
Elle se servait, pour ses billets doux, d'un papier aux marges chargées de trophées d'amour. Elle portait un grand vertugadin garni de pochettes où reposaient, en des boîtes, les cœurs embaumés de ses amants trépassés. Elle était, en tout point, digne de son ancien époux le roi...
Ainsi Mme de Rambouillet rapportait-elle à Des Réaux ravi la chronique des temps révolus (1). Et le jeune homme quand elle eut cessé de parler, stimulé par l'intimité, mis tout à fait en confiance, lui révéla que le goût lui était venu d'écrire quelques mémoires. 11 ne savait au juste quelle forme il leur donnerait. Depuis longtemps, depuis son voyage en Italie, il recueillait des anecdotes, des mots d'esprit, dessinait des portraits. Il assemblerait tout cela un jour. II en avait reconnu l'utilité pour l'histoire.
Mme de Rambouillet l'approuva. Elle savait beaucoup, ayant connu et reçu tous les mondes. Elle le renseignerait. Quand ils se quittèrent, ils se sourirent comme deux complices unis pour une œuvre secrète.
Des Réaux et sa femme ne s'attardèrent point, à
(i) T. a consacré des historiettes à Henri IV, à la reine Marguerite, a Sully, dont les faits lui furent certainement rapportés par les Rambouillet et leurs hôtes.
leur retour de Rambouillet, chez Pierre Tallemant. Mm8 de Lestang avait annoncé que la petite Cateau était guérie de sa griève maladie. Le danger de contagion était conjuré. Ils regagnèrent aussitôt leur maison.