‹ La fin troublée de Tallemant des RéauxChapitre 8 sur 92 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Bien que le Parlement en corps, préludant à la Fronde, fît déjà contre le pouvoir royal quelque rumeur pour„des questions de finance et d'autorité, les maîtres des requêtes ne s'en tourmentaient point en leur particulier. C'étaient pour la plupart gens de poids, possédant pignon sur rue, ronde fortune en écus et leur charge qui valait, en ce temps-là, 200.000 livres. D'humeur galante, ils aimaient à vivre largement et donnaieiit des fêtes où ils contentaient le mieux possible les sens de leurs invités.

C'est pourquoi, ayant reçu de Mre Etienne Foulé, sieur de Prunevaux, un billet le conviant à une représentation à l'Hôtel de Bourgogne, Des Réaux ne s'en était nullement étonné. Mre Etienne Foulé avait, comme c'était l'habitude fréquente, loué à Facteur Bellerose, avec son théâtre, sa troupe, pour y donner la comédie à une jeune veuve qu'il recherchait en mariage, à Mrae d'Orgères, femme d'un autre maître des requêtes, à Mme d'Oradour, sa sœur.

Des Réaux était arrivé de bonne heure en compagnie de sa femme et d'autres dames pour avoir place

en une loge et n'être point bousculé au parterre, garni, ce soir- là, de chaises où s'asseyaient gens de la société. Il le regretta bientôt. La représentation ne commençait point en effet. Mme d'Orgères tardait à venir et l'on attendait sa présence pour ordonner aux acteurs de lever le rideau.

A la lueur des bougies placées sur des plaques au devant des loges, on distinguait mal l'assistance et le jeune homme se lassait de chercher des figures connues. Heureusement, comme il s'impatientait, Gédéon II Tallemant et sa femme vinrent grossir son groupe. Ils n'avaient pu trouver place au parterre encombré et, l'ayant aperçu, étaient accourus vers lui.

Tout de suite Des Réaux remarqua que Gédéon II n'avait point son visage accoutumé ; son sourire décelait de l'amertume. Il l'interrogea. Gédéon II ne songea point à cacher que de graves soucis troublaient son existence. Il était incommodé. Le jeu, le gaspillage de sa maison, quelques folies, du désordre mettaient sa fortune en péril. En outre, la banque Tallemant, après lui avoir fait sur ses dépôts maintes avances, refusait de lui en concéder de nouvelles. Pierre Tallemant, indigné de ses prodigalités, ne le voulait plus voir. Or, il ne savait quelle méthode adopter pour rétablir l'équilibre de ses finances. Justement il avait eu l'intention de demander à Des Réaux, dont il admirait l'esprit d'ordre, de se joindre à M. Olivier Lefebvre d'Ormesson, son collègue au Parlement, qui entreprenait par bonté d'arranger ses affaires.

Des Réaux n'était point surpris de cette confidence. Depuis longtemps, il avait prévu qu'une telle infortune frapperait son cousin. Volontiers il accepta d'y

apporter remède. Le lendemain même, soucieux, avant d'agir, d'examiner les comptes et l'état de maison du prodigue, il se rencontrerait avec M. d'Ormesson. Rasséréné par cette promesse, Gédéon II retrouva sa gaieté. Il promena son regard sur la salle d'où montait un lourd parfum et où s'agitaient, dans le bruit des conversations, les éventails peints.

Des visages éveillèrent sa causticité naturelle. L'assemblée était presque entièrement composée de gens du Parlement. Hors les brouilleries fréquentes, ils frayaient tous entre eux et, par suite des bavardages, se connaissaient dans leur vie intime mieux encore que dans leur vie publique.

Gédéon II montra à son cousin le front ridé d'un vieux cacochyme, Paul Portail, maintenant retiré du Parlement, et qui, durant sa fonction, se rendit célèbre par son étrangeté. Il avait fait de son grenier son cabinet de travail et n'y recevait personne. Quiconque lui voulait parler le devait faire de la rue. On voyait alors apparaître à la lucarne la tête du conseiller, couverte d'une calotte. Le dialogue durait parfois longtemps et un procureur qui vint lire une requête attrapa un bon torticolis.

Un autre maître des requêtes que l'on apercevait si grave sur sa chaise, semblant éprouver un sensible plaisir à contempler ses pieds, était Jean-Pierre de Montchal, frère de feu l'archevêque de Toulouse. Ce Montchal portait la palme du martyre. Dieu l'avait prédestiné à n'épouser que des dévotes. Veuf de Melle d'Alesso qui dévoua sa vie aux moines, il tomba sous le joug d'Elisabeth du Pré. Celle-ci avait fait de sa maison un couvent. On appelait les servantes sœur Marie, sœur Jeanne. On sonnait la

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cloche pour tous les actes de l'existence. On communiait sans cesse. Un directeur de conscience commandait les gestes de la dame. On disait que M. de Montchal, las de cette servitude, cherchait un moyen d'emprisonner ce moine et de faire une révolution.

— Il n'a point le visage d'un homme bien déterminé, dit Des Réaux amusé par la verve de son cousin. 11 est vrai, ajouta-t-il, que la folie prend souvent le masque de la gravité; et il désigna à Gédéon II le président de Tore, fils du financier d'Emery, assis aux côtés de sa femme dans une loge.

— Qui dirait que cet homme, avec sa figure de gros châtré, est le plus grand abatteur de bois et le plus grand fol du monde? On conte qu'étant à Turin et ayant désir de Christine de France, duchesse de Savoie, il eut l'audace de se cacher sous son lit et de tenter l'assaut. Tous ces d'Emery ont d'ailleurs la tête faible. Celui-ci demeura longtemps amoureux d'une épingle dorée à laquelle il rendait des devoirs comme à une maîtresse. Sa femme ne peut l'endurer ; jamais elle n'est si joyeuse que lorsque ses valets, selon l'ordonnance des médecins, guérissent ses accès en lui frottant de leurs fouets le ventre et les épaules.

Des Réaux et Gédéon II tuaient ainsi le temps en parleries, car Mmed'Orgères n'arrivait toujours point. Ils reconnurent derrière son éventail la présidente Lescalopier, grande blonde gâtée par la petite vérole, qui ne pouvant sortir son mari de la méditation de Tacite, mettait, avec le marquis de Vassé, Anacréon en action. Dans une loge voisine, paradait Simon de Franceschy, sieur de La Renouillère, épanoui de

bonheur auprès de sa petite femme, brune et vive, qu'il avait pendant six ans aimée à la façon des héros de roman, grimpant partout où il pouvait l'apercevoir, toujours suspendu à des échelles de corde, émouvant la société d'une constance jamais lasse. Plus loin, Isaac de Laffemas goguenardait auprès du président Jean de Ghamprond, tout vieux, tout cassé, récemment remarié à une gaillarde qui libérait ses nuits en le gorgeant de narcotiques.

Gédéon II exécrait Laffemas qui, dans le passé, voulut compromettre son père, par jalousie d'amour, dans une affaire de fausse monnaie. C'était, à son avis, un coquin dont le visage bouffi d'ancien enfariné révélait les bas instincts. Des Réaux, plus juste, ne lui en voulait point d'avoir préludé à ses actes de magistrat en faisant le Gros-Guillaume dans une troupe de province, montrant pour exciter le rire son cul paré, sur la fesse gauche, d'un poireau velu. Sans doute avait-il, sous Richelieu, pendu plus que de raison, trouvé un plaisir affreux à pendre ; mais c'était un bon satirique, un homme d'esprit, et qui se retirait des charges les mains nettes. Pendre était-ce plus répréhensible que voler?

Gédéon II n'osait répondre à cette question précise. Dans le passé, son père n'avait point pendu, mais avait bien mérité de l'être pour avoir furieusement volé. Il rêva un instant, puis il reconquit sa sérénité. Un homme s'était levé au parterre et agitait ses bras, protestant on ne savait à quel propos. C'était M. de Bernay, conseiller à la Grand'Chambre. La vue de cet original stimula de nouveau sa malignité.

— L'ambition de M. de Bernay neconsistait point en ce monde, dit-il, à rendre de beaux arrêts, mais à tenir

la meilleure table de Paris. On l'appelait le cuisinier de satin. Sans cesse, il trônait devant ses fourneaux, le ventre entouré d'un tablier à fleurs. Les ordonnances royales le passionnaient moins que l'ordonnance des plats. Il jugeait la valeur d'un homme à la qualité de sa cuisine. ïl méprisait tel k nappeur » coupable d'avoir mis du cerfeuil sur une carpe et tel autre d'avoir servi après Pâques une bisque aux pigeonneaux. Son testament était fait selon les règles et, par un article longuement mûri, il léguait son cuisinier au président Le Gogneux, seul digne d'apprécier ce legs. C'était « un pédant de bonne chère» (1).

Comme Gédéon II achevait ce portrait, un grand bruit s'éleva dans la salle. Mme d'Orgères et sa troupe arrivaient enfin. Le visage couvert d'un masque, Mme d'Orgères dominait toute la compagnie de sa taille de colosse. Elle traversa d'un pas délibéré le parterre, cherchant sa place. Elle ne la trouva point. On avait oublié de la lui garder. Rendue subitement furieuse par cette incorrection, elle bouscula les groupes pour atteindre une bougie et éclairer sa retraite dans le sombre dédale des escaliers. Elle n'y put parvenir. Brutalement elle ordonna à un gentilhomme de la lui donner. Puis, l'ayant en mains, elle tourna le dos.

M. de Prunevaux, confus de cet esclandre, courut à sa suite, lui offrit sa propre place et la compagnie

(l) T. a consacré des historiettes à tous ces membres du Parlement : Portail : I, 453; Montchal : VII, 21: Tore : IV, 24; présidente Lescalopier : V. 38 ; La Renouillère : VII, 16 ; Champrond : VI, 458; LalTemas : V, 65; Bernay : V, 44. Il les rencontra chez son cousin Gédeon Iï ou bien reçut de lui des renseignements sur leur vie intime.

joignit ses instances aux siennes. Mais Faîtière pécore ne voulut rien entendre. Elle n'était pas assez bien ajustée pour demeurer en un lieu où s'étaient assemblées tant de dames parées. Elles avaient cru jouir seules de cette représentation. Il ne lui plaisait pas de servir de « mouche » (1) aux autres.

Il fallut l'abandonner. M. de Prunevaux désolé donna néanmoins aux comédiens l'ordre de jouer. A peine avaient-ils commencé leur déclamation qu'une épaisse fumée, venue de la porte de sortie, envahit toute la salle. La compagnie se leva affolée et des bousculades se produisirent, mais peu à peu, la fumée s'atténua, disparut et l'on put, avec quelque quiétude, entendre le premier acte de la comédie.

Dès le second, la famée emplit de nouveau la salle, et si épaisse que, cette fois, on crut le vieux bâtiment incendié par une main criminelle. Ce fut la panique. Les gens s'écrasèrent devant la porte trop étroite. Des Réaux pensa bien que son heure dernière était venue. Il ne songea qu'au salut de sa femme. Tous eussent été mis en charpie si enfin on ne se fût aperçu que des bottes de foin mouillé, allumées et portées à l'entrée de la salle, dégageaient cette puante fumée. En s'en allant, Mme d'Orgères s'était vengée, avec l'aide de ses laquais, du mépris qu'on lui avait témoigné (2).

Sur le moment Des Réaux garda quelque ressentiment à cette mégère et même à Prunevaux de la frayeur qu'ils lui avaient causée ; mais la nuit calma cette colère. Le lendemain, frais et dispos, il put se

(1) En langage précieux : « Servir de repoussoir. »

(2) T. VI. loi, fixe la date de cette aventure au carnaval de 1648. « Je n'ai jamais été guère plus empêché », écrit-il.

rendre, comme il l'avait promis, chez Gédéon lï où l'attendait déjà Olivier Lefebvre d'Ormesson (1). Gédéon II habitait, rue d'Angoumois, l'hôtel magnifique qu'il y avait fait construire quelques années auparavant. Malgré ses belles tapisseries, son riche mobilier, ses tableaux, ses curiosités, cet hôtel prenait la physionomie tantôt d'une place publique et tantôt d'une auberge. On y recevait jour et nuit quiconque y voulait venir et l'on y tenait table ouverte.

La paroisse Saint-Nicolas-des-Champs au Marais était le quartier préféré des parlementaires. Ils y logeaient par douzaines ; et par douzaines aussi, ils accouraient chez le prodigue qui les régalait de mets choisis, de bals, de comédies et leur ouvrait libéralement son tripot. Des Réaux y rencontra au cours de ses visites maints conseillers et présidents, Michel Le Bailleul, entre autres, ancien surintendant des finances qui se prétendait issu des rois d'Ecosse, mais qui, en réalité, descendait d'une race de rebouteux normands, et Henri Hurault de l'Hôpital, sieur de Beîesbat, furieux coquet surnommé, pour son teint brun et sa sombre barbe en coquille, le beau Ténébreux (2).

Parmi ces parlementaires gaillards, amis du bienvivre, souvent offensés dans leur dignité par leurs femmes trop galanles, Olivier Lefebvre d'Ormesson jouissait d'une grande estime. C'était un homme

(1) Dès juillet 1647, ce parlementaire illustre s'occupait de remettre en état les affaires de son collègue Gédéon II Tallemant. Il écrit, le io, cette note dans son Journal • « L'après-dînée, voir M. Tallemant et les accommodements de sa maison ». Journal d'Olivier Lefevre d'Ormesson, I, 387.

(2) T. V, 397 et 384.

austère, dévot, tout entier livré à des études juridiques, faisant, dans sa coite maison de la rue des Vieilles Haudriettes, des rapports minutieux sur les affaires confiées à ses soins, opinant selon sa conscience et non selon son intérêt. Pour lui le Parlement était une institution sacro-sainte et, quand il revêtait la robe rouge, il lui semblait toujours que, selon les vieux mythes, il rendait la justice sous l'inspiration directe de Thémis. Il ne se refusait point cependant à des joies modestes de société. Chez lui, Des Réaux retrouva le visage riant de Mme de Sévigné et put juger que le marquis de Sévigné, trop beau cavalier, manquait singulièrement d'honnêteté (1).

On ne sait au juste quelle fut la part d'Olivier Lefebvre d'Ormesson dans « raccommodement » des affaires de Gédéon IL Des Réaux vit très rapidement quellesreformesetaientnecessaires.il fallait d'abord fermer les portes de l'Hôtel aux écornifleurs, supprimer le tripot, cesser de fréquenter celui du cardinal Mazarin où le maître des requêtes rencontrait trop de pipeurs italiens. Il fallait ensuite purifier l'entourage de Mme Tallemant. Elle faisait amitié avec toutes sortes de garces, comme cette Saulnier, femme d'un conseiller au Parlement, célèbre pour avoir, malgré sa dévotion, voulu connaître si Zaga-Christ, roi d'Ethiopie, de passage à Paris, méritait sa réputation « pour les choses de nuit » et si à la façon des géants de l'Amadis, il combattait avec une antenne

(1) Des î-éaux ne parle pas de d'Ormesson dans son oeuvre, ce parlementaire n'ayant joué un rôle que plus tard, lors du procès Foucquet. Par contre, il a conservé, dans ses manuscrits, des vers sarcastiques de Couianges contre d'Ormesson le tilt. B. L. R. ms. ne 673, f 183.

d'une dimension démesurée ; comme aussi cette Mœe d'Ablège, illustrée par de scandaleux enlèvements et récemment mariée à un maître des requêtes pauvre de cervelle (1).

Des Réaux, pour intervenir activement, exigeait ces sacrifices. 11 voulait aussi que Ton renvoyât la moitié des domestiques, escroqueurs habitués à grapiller sur toutes choses. A ce prix, il parlerait à son père, l'adoucirait, l'inviterait à faire des avances sur les biens de famille qu'il administrait (2). Mais ni Gédéon II, ni sa femme ne voulaient amoindrir leurs plaisirs et leur train.

— Dans quatre mois, disait l'un, je chasserai mon cuisinier.

— Bien, disait Des Réaux, je parlerai à mon père dans quatre mois.

— Pour l'amour de Dieu, suppliait Mme Tallemant, mon pauvre cousin, sauvez-moi encore un laquais!

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