POÉSIE ÉPIQUE
fonte des héros, Ters la nombreuse «assemblée des
hommes. Là, depuis longtemps, une habitation s'élève, bÂtie sur des fkds d'argent, appuyée sur des piliers d'or. Conduisons-y notre hôte, introduisons-y notre grand étranger ; là, il sera entouré de soins , il mangera du miel, il bdra l'hydromel nouvellement fermenté.
» Viens donc, loin de ce nid étroit, laisse ces coussins de feuilles, laisse ton lit de genévriers ; tn reposeras sur des coussins rouges , tu dormiras sur un Ut de soie; balance-toi au milieu des monceaux de neige, comme le nénuphar dans les ondes, bondis sur les feuilles de la forêt, comme Técureuil dans les brandies. »
Et déjà Wàinâmoinen s'avance, sonnant de la corne dsns les plaines. Le n<d»le Otho s'avance avec lui. Wàinâmoinen sonne de la corne avec art ; il en sonne cinq fois devant la porte des habitations, trois fois sur les éoUihes où s'éièvent les maisras.
Le son retentit dans la tiipa.
«Écoutez, s'écrie le peuple, écoutez le son qui vient de la plaine , la voix de Toiseiiu de corne , la flûte de la vierge de la forêt »
Et en même temps le peuple se précipite hors de la tupa.
a La forêt vous a-t-elle donné sa bête de miel? le roi de la forêt vous a-t*il donné l'ilwes (3) , ô vous qui revenez en chantant, et marchez avec tant de joie sur vos suksi? »
Le vieux, le brave Wainâmftinen répondit: nOui»
90 LA HNUkNDI»
la forêt HOU» a donné une proie : ce n^ëst ni ttne loutre^ ni na ilwe»; voilà celui que nous célébrons, il mardié areo noos. La ^apcar de la forêt sN»rt
exhalée j us(iu'ici, l'écume de la forèt coule au milieu do noua (4) { voici Otho qui s'avance revêtu de des* fottrrures (5). Maintenant je vous salue avec Dien^ dans v os petites demeures, dans ces sentiers foulés pur les pieds dcâ jeunes filles, dans ces tupa soignées par les femmes. Si Thête ne tous est point agréable, que vos portes se ferment; si , au contraire, il vous eol agréable, que vos portes restent ouvertes» » .
Le peuple répondit ; « 0 Dieu, sois béni; Créateur, sois loué, parce que tu nous as donné le bel Otbo. ' Salut, Otbo, toi qui viens au milieu de notts ; salut, pied de miel. J'ai souhaité toute ma vie, j'ai attendu pttnda^t tous les. jours de ma: florfssinte jeunesse , que Fargent de la forêt vint chez nous , que r.or de. la forêt approchât de nos .demeures, afin d'entendre laicome de TapkK Oui, je Pal at* tendu comme on attend une année féconde, comme le Sukû attend la neige, connue la jeune fille atténd un fiancé (6). Le soir, je me traaisàlàtoiétre; le matin, je montais sur l'échelle du toit; je suis resté des mois entiers sur le chemin de Kuja; pendant l'hiver, j'allais dans l'étable des bœufs, et je a*en sortais que lorsque la neige était fondue, et que la terre commençait à se couvrir de gazon, a
Le vieux Wàinàmoinen dit: « Est-il ici quelqu'un qui veuille me recevoir, maintenant que je reviens des demeuies de Taplo? «
POÉBU Bf IQVl. M
Le peuple dit : « Cei lainement il èn est ici qui Yeuleat te recevoir, à ton retour de ïapio. Déjà depuis longtemps la bière est prête, et attend l'hôte qui doit la boire. »
Le vieux Wàinàmôinen dit : te Où Tétranger sera-t-il conduit? où l'hôte d'or sera-t-il placé? »
Le peuple répondit : u Que l'étranger soit conduit, que l'hôte d'or soit placé dans la tupa de sa* pin, dans la maison de bouleau. »
Le vieux Wainamdinen dit : <c O mon unique , mon bel Otho, mon beau pied de miel. Je dots marcher encore, je dois encore aller dans le bois. Poursuis ta route, ô mon or; marche, ô mon argent, entre dans la tupa de sapin , dans la maison de bouleau.
» Prenei garde^ pauvres femmes, que le troupeau
ne vienne à passer et à être vu, quand Otho entrera dans la tupa, quand le museàû barbu sera introduit dans la maisoni
» Enfants, sortez du vestibule ; jeunes ûlles, ne restez* point' à la porte,- quand le liér(tt, quand
le noble entrera (7). .. .
«Ne tlnquiète point de nos enfants, ne crains point noB lèmàies, n'aie point peur des têtes couvertes d'un chapeau, ni des jambes revêtues de bas. Toutes les femmes de la tupa se retireront dans un coin , quand le héi^os , quand le noble entrera.
» Que Dieu envoie la paix dans cette petite tupa, dans cette humble demeure! Où conduirai-je mon or, où placerai-je mon petit oiseau (8)?»
100 LA FCfLAKOK.
Le peuple répondit : «Salut, toi qui viens nous visiter; salut, pied de miel, qui entres dans cette petite tupa , dans cette humble cabane ! Conduis Ion or, place ton petit oiseau à l'angle du banc de fer, à l'extrémité de la planche épaisse.
»0 mon unique , mon bel Otho, mon beau pied de luiel, il faut maintenant qu'on examine la peau, qu'on contemple tes beaux .poils ; mais ne crains rien, on ne te fera point de mal, ta peau hérissée ne sera point arrachée par des mains misérables pour servir d'ornement à des hommes méchants.»
Et le vieux Wainamoinen dit : « Où mèneronsnous ensuite notre hote , quand il quittera l'angle du banc de fer, l'extrémité de la planche épaisse?»
Le peuple répondit: (( Tu le placeras dans le grand vase d'airain, dans la grande chaudière à fond d'or.
» Depuis longtemps la chaudière est sur le feu; depuis longtemps l'eau apportée de la source attend. Jje soleil a été cherché au loin, et il est venu des détroits profonds de la Germanie, et il est descendu pour nous de son navire. Le bois a. été apporté des hautes collines de Tuômivara-; le feu est tombé du riel, du huitième ciel, du neuvième espace.»
Le vieux Wainâmdinen dit : «O mon unique, mon bel Otho, mon beau pied de miel , il faut encore que tu partes, il faut que tu quittes l'angle du banc de fer, l'extrémité de la.planche épaisse, pour aller dans le vase d'airain, dans la chaudière au fondd'or.)»
La chaudière fut remplie de la chair palpitante
po6êi« ÉviQUii. toi
de rour$9 et elle bouillonna pendant U*ois jours et pen^fant trois nuits.
Alors le vieux Wàinamoinen éleva la voix et dit: « Oii porterai-je mon or maintenant? où placend-je mon petit oiseatt? »
Le peuple répondit : a Tu porteras ton or, tu placeras ton petit oiseau dans un grand plat d'ai* raiii, sur la belle table de pin, afin qu'il puisse se rassasier d'liydromel,,et boire la bonne bière (9). »
Le Tieux Wâin&môinen dit : « Otho, mon petit oiseau, mou beau pied de miel, il faut encore que tu poursuives ta route ; Ta dans le grand plat d*ai* rain, sur la belle table de pin. »
Quand le grand plat fut rempli, quand les tables furent chargéés» le vieux Wâinâmôinen dit : « O douce mère de la forêt, ô roi des bois, o Tellervo, vierge de Tapio, venez tous aux noces d'Otbo, il y a ici beaucoup à manger, beau(;oup à boire, beaucoup ù garder pour soi^ beaucoup à distribuer dans le village (10). >i
Et le peuple dit : a Où le bel Otho est-il né? où la belle crinière a-t-elle grandi? de quelles régicms la béte grasse a-t-eUe été apportée? où la queue bleue a-t-elle été trouvée? est-ce dans la voie qui conduit au bain? est*ce sur le cbemin du puits? »
Le vieux , le brave Wàinamoinen répondit :
«Otho tt'ést point né dans un lit, il n'a point dormi
dans une crèche. Le bel Ollio est né, lu belle crinière a grandi daus.ies régions voisines de la luno
M LA piinukinDB.
et du soleil, dans la patrie des étoiles, sur le bras des grandes Otawa. Ukko, le roisplendide descisui,
le vieillard txès-haul, jeta dans l'eau un flocon de laine, et. ce flocon fut poussé par lesTrate, enflé par la vapeur de Feau, porté par les vagues de la mer jusqu'aux rives de i'ile florissante , jusqu'au {Mnomontoire de miel.
))Mielikki, la douce vierge de la forêt, la femme courageuse de Tapio , s'élansa au milieu des var gues, prit le léger flocon de laine et le cacha dans sou sein. li^suite elle déposa son petit oiseau bien aimé dans une petite corbeille d'argent, dans un beau berceau d'or, et elle attacha le berceau de l'enfant à un des arbres chevelus de la foréU
1» Déjà elle berce doucement son bien^mé dans son petit lit d'or, suspendu au toit de sapin; elle nourrit son Otho, sa belle crinière, aux* pieds de rbumble bouleau, dans la petite forêt de pin, parmi les fleurs qui portent le miel. -
» Mais Otho n'a pas encore de dents, et les ongles manquent encore a ses pattes. Mielikki, Thotesse de la forêt, la ienune courageuse de Tapiola, va partout cherdier des dents et des ongles pour son ours ; elle en cherche dans le sein des arbres durs, dans le cœur des troncs brûlés; elle en cdiercfae sur les collines verdoyantes, dans les plaines couvertes de pins^ dans les champs riches d'arboisiers. Un pin, un boulëau s'élevaient sur leurs tiges. Dans le pin brillait un rameau d'argent^ dans le bouleau
un rameau di'ori Kawe arracba ces rameaia evèe
votai ffioins. irà
la jQiaiD,«leo. fii dm dents et des ODgles pour Otho.
» Et elle bfttit une topa de boîB de pmmerv et eUe voulut que Tours Thabitât, au lieu de parcourir ]» mirtit; d*errtr dans les l^ois, de s'égara» dans les plaines. C'est de là que notre argent est venu, que jiûtre liôte d'or a été amené (il), d
Les jenms ^geos et les vieillards dirent : « Ocmr ment la forêt a-t-elle été si généreuse? œmment le , seigneur de la fiur6t, ie bon Tapie, a-4-il été fléchi? L'ours a4-il donc succombé sons la hache »
Le vieux, le brave Wàinâmôinen dit : « La forêt s pour nous trt»f;éoéreli8e, le seigneur de la forêt s'est laissé facilement fléchir, le bon Tapio s'est émtu Mielikki, la douce hôtesse de la forêt, •Tdlervo, la fille de Tapio, a quitté sa tuaison, et s'est empressée d'accourir pour nous montrer la mute, pov échanger son or, pour, mm donner son museau d^argent. Otho n*a donc point été abattu par le fer, lui-même est tombé de l'arbre 0ii il tétait iMngié et s'est taé dans sa dinte.
» O mon unique, mon bel Otho, mon beau pied ée miel, déjà l'on entend le craquement de tes jamr bes, le eraquenent de tes dents* Oui, déjà j'ai anrsr ché le nez d'Otho, il ne sentira plus aucune odeur; î'ai arradié Foreille d'Otho, elle n'entendra pins aucun son; enfin j'ai arraché les yeux d'Otho, ils ne s'ouvriront plus à la lumière, -
Le TÉBCDE WAinftmMnenr dll encore c> « Cel«d-i4 mériterait 4e lua part le nom d'homiue V'et' je le inpvdnaisppgHQeaiiihéréa spii4'tttteaB|dft;deM
IH LA VINIJkIfllK*
arracherait les dents de Tours, le geiM>u appuyé cooire la tête du noble anhlial. )»
Ët lui-même de sa main de iei* arracha les dents de roim, le genou appuyé contre la têle du noble animal.
Ët il dit : g: O bel Otho, pomme de la forêt, su* perbe Kàllarôinen des boia, il faut encore que tu luaiches un peu, que tu quittes cette humble demeurew car le séjour de la tupa est plein d'ennui, Fair chaud y est insipide.
» 11 faut que nous allions sur la montagne élevée, sur la coUine couverte d*arbres« où croit le petit pin, le pin aux cent rameaux ; là il te sera doux d'habiter et de jouir du souffle de Tair (iâ).
9 Quand tu arriveras à la maison, quand tu entreras dans Metsala, dis qu'ici on ne t'a point fait de mal, que parmi ce peuple on t'a donné le miel à manger, Tliydromel et Ifi Uôre à boire (!&).-» '
Ët le vieux, le brave Wàinamôinen retourna dans sa maison. Les jeunes gens lui dirent : « Où as^tu conduit tii proie ? L'as-tu laissée sur la glace, ou plongée dans la neige fondue, ou enfoncée dans la boue du marais, ou ensevelie dans la plaine? »
Le vieux Wainamoinen répondit : « Si j'avais laissé ma proie sur la glace, ou si je l'avais plongée dans Ja neige fondue, les chiens viendrairat l'enlever, les oiseaux de l'air viendraient la souiller. Si je l'avais enfoncée dans la boue du marais on ensevelie dans la plaine, elle serait rongée par les v ers,
dévorée par ks noires fourmis» J^ioft* je n'ai point
POKSllt ÉPIQUE. 105
laissé ma proie sur la ^^'lace, je ne l'ai \whii i)longée ddos la neige fondue, je ne l'ai point enfoncée dans la boue du marais, je ne Taî point ensevelie dans la plaine. Je l'ai conduite sur la cime de la colline d'or, et je l'ai placée au sommet de l'arbre sacré, dans le plus épais feuillage, les dents tournées vers r Orient, les yeux vers l' Occident. Cependant je ne Tai point mise trop haut, de peur qu'elle ne fût battue par la tempête, renversée pai' le vent. »
Et le vieux Wâinamôinen dit encore : « Permets, ô Dieu, vrai créateur, ([ue la joie retentisse dans les noces des héros de la forêt, dans le beau festin de la vierge des bois.
» Permets, ô Dieu, vrai Créateur, que le chemin soit désigné dans la forêt, que des signes soient gravés dans les aibres pour notre troupe de chasseurs, nos nombreux héros.
» Permets, ô Dieu, vrai Créateur, que la corne de Tapio résonne, que la flûte des bois soit entendue dans ces petites demeures,- dans ces étroits sentiers. » ♦
vingt-neuvième runâ.
Le vieux, le brave Wâmamoiaeû médite dans sa pensée : « Maintenant il serait beau de chanter, il serait beau de faire éclater sa joie dans ces petites demeures, dans ces étroits sentiers. Mais, hélas! mon kantele est perdu, et la joie m'a abandonné à jamais pour aller au séjour des poissons prodiguer ses fêtes aux brochets d'Ahti, à la race de Wellamo. Rarement Ahti a voulu rendre ce qu'il avait pris (!)•
Le vieux, le brave WftinamOitten alla dans Tatelier d'ilmarinnen, et lui dit : « Mon frère, forgemoi un TéieaQ de fer, au inanehe d'airaitt/ dOo' îlue je sonde les profondeurs des mers, et que je retrouve mon kantele perdu dans les demeures des
1^>^ LA FINLAMDË.
L'ouvrier llmarinnen, le batteur de fur ( ici nel, forgea aubbilùi un râteau de fer, au manche d'airain, long de cinq cents brasses, et orné de cent clous.
Et le vieux Wâinâmôinen prit le râteau, et il se
dirigea vers le grand lac, vers les vastes détroits de la ujer. Là il plongea son râteau à travers les rameaux de la rive, à travers les roseaux et les cimes des roseaux ; il rassembla les ondes en monceaux, mais il ne trouva point son kanteie, il ne trouva point la joie qui l'avait abandonné à jamais.
Alors le vieux Wâinâmôinen revint à sa maison triste, la tête baissée, le chapeau ol)lique ; il s'arrêta dans un bois brûlé (2). Là il regarde autour de lui, il écoute , et il entend le bouleau qui pleure , le bois madré qui se lamente.
Et il dit : « Pourquoi pleures-tu, beau bouleau; pourquoi gémis-tu, arbre au vert léuillage ; pourquoi te plains- tu, arbre qui portes une blanche ceinture? Est-ce parce qu'on ne te mène point à la guerre? »
Le bouleau répondit avec sagesse : « 11 en est beaucoup qui vantent mon lK>nheur, qui ne parlent que de mes joies. Hélas! malheureux que je suis, je me réjouis encore dans la douiem' et dans le chagrin; ce n'est que lorsque mes sgufiranceç sont à leur comble que je fais entendre mes plaintes.. .... .: • -
»Ohl maintenant, je déplore mou sort inloi^-y
POÉSIU ÉPIQUE. 109
tmè; car je me vois, sans appui, sans seooars, dans
ce lieu maudit, dans ce pâturage découvert.
» Déplorable^ opfNnmé que je suis, les bergers me déchirent pendant Tété, ils découpent ma blanche robe, ils sucent tout mon suc (â).
» Souvent aussi, dans ce lieu maudit, dans ce champ brûlé, je suis dépouillé de mes rameaux et taillé en petits morceaux».
» Déjà trois fois dans cet été, sous Tombrage de mes rameaux , des hommes se sont assis aiguisant leurs hacbes et conspirant contre ma tête.
» G^est pourquoi toute ma TÎe se consume à pleurer et à gémir; car je suis sans secours, sans pro*tecteur contre les coups de la tempête, contre les orages de l'hiver.
» Gbaque année la douleur me change avant le tmps. lia tête est fatiguée par les souds, ma peau devient blanche lorsque je pense aux jours froids, au temps maudit. La tempête m'apporte la souffrance, le froid des jours fatals ; la tempête déchire mes flancs , me dépouille de toutes mes feuilles , et me laisae ainsi nu exposé à toutes ses rigneurs (4). »
Le vieux Wàinàmoinen dit : a O vert bouleau, ne pleure point, je vais changer ton deuil en joie, tes jours de douleur en jours de lête. »
Ët le vieux Wâinâmôinen coupa les branches du bouleau, et de son bois il fit un nouveau kantele, et il dit : « L'instrumoat est prêt, le joyeux kantele est formé, mais où trouverai-je les vis nécessaires pour lier fiiâs parties, séparées î M
110 LA FINLANDB.
Un chêne s'élevait dans Kaja : ses rameaux étalât'
d'égale longueur, et chacun portait un fruit, et dans chaque fruit reposait un globule d'or, et dans chaque globule d'or un coucou. Le coucou éleva la voix, et il gémit cinq fois, six fois. Soudain Tor découla de sa bouche, et tomba sur la colline d'or, sur le versant d'argent.
De là Wâinamôinen tira les vis du kantele.
Et il dit : « Le kantele a maintenant des vis solides, des vis tombées des lèvres du coucou d'or, des suaves chants de Toiseau d'argent. Mais il y manque encore quelque chose. Où trouverai-je les cinq nerfs, les soies harmonieuses? n
Une vierge pleurait dans un bois incendié, la plus belle jeune fille de la vallée. Elle n'était cependant pas tout à fait triste, mais elle n'était pas non plus tout à fait gaie. Elle chantait pour charmer Tennui du soir, attendant celui qui devait Téponser (5).
Le vieux Wainamoinen entendit les pleurs de la • tendre enfant, et il dit : ci O vierge, feis-moi un don ; jeune flUe, donnewnoi dnq de tes hmwL che* veux, donne-m'en six, aûn que j'attache à . mon Joyeux kantele les 80188 harmonieuseB* )»
Ella vierge lui donna cinq de ses beaux cheveux, elle lui en donna six, et Wâinâmoinen attacha à son joyeux kantele les soies harmonieuses*
Et il commença à chanter et à faire résonner rinstrument.
Le bouleau au doux feuillage palpita de joie, le
POÉSIB ÉPIQUB. 111
présent d*or do coucon firémit, la belle cherelare
de la vierge retentit.
Et les vallées s'élevèrent,- et les colline s'abaissèrent, et les montages d*airain tremblèrent, et tous les rochers résonnèrent. Les tiges des arbres s'agitèrent en dansant; les pierres du rivage se fendirent, les pins tressaillirent de joie.
La douce harmonie fut entendue auloin, dans six village, dans sept petiijâhân (6). Les oiseaux se précipitèrent en foule vers le grand runoia.
Un aigle du haut de son aire entendit aussi la douce harmonie de Suomi, et il oublia ses petits, et il vola vers des régions qui! n'avait jamais visitées, pour y jouir des merveilles du kantele.
Le roi du désert et son cortège à la peau hérissée dansa sur ses deux pieds, aux sons admirables de rinstrument de Wftinfimôinen.
Et le vieux runoia de Suomi chanta encore dans la maison de pin. Les toits élevés retentirent, les fenêtres tressaillirent de joie, le pavé d'ossements frémit, les poutres d'or résonnèrent. Et lorsque WAin&moinen sortit pour aller dans la forêt, les sapins vinrent s'incliner devant lui, les pins lui donnèrent un salut ami, les bouleaux abaissèrent leur dme jusqu'à terre. Et quand il alla dans les champs incendiés, les ûeurs surgirent sous ses pas, le ga2x>n fit renaître sa verdure (7)*
TRENTIÈME RUNA.
Le vieux, le brave Wàinamoinea poursui vait tranquillement sa Toiite^ mais le jeune Joukahainen se précipitait comme la foudre.
Us se rencontrèreaU Le joug du traioeau heurta contre le joug, le timon contre le timon, le luoU contre le iuoki ; et Teau découla du timon, la graisse du joug.
W&inflmdinen s*arrèta, et dit : « Joukahainen ,
détoume-toi de la route ; car c'est toi qui es le plus jeune (i). »
Joukahainen dit : a Ici la jeunesse comme là vieillesse ne comptent pour rien. C'est à la plus haute sagesse à rester sur la route , à la sagesse inférieure
à céder. »
Le vieux Wâinâmoinen dit : <c Si tu me surpasses n* s
en sagesse, dis-moi, mon cher, en quelle chose,
afin que je le sache. »
Le jeune Joukahainen dit : « Peut-être sais-ge beaucoup de choses : le renne du Nord tire la charrue ; dans le Midi, c'est le cheval ; dans la Laponie, c'est le tarwahalla. Les champs de la lotte sont aplanis, le toit de la mouette est plat. Le phoque (2) vit facilement : il boit feau qui lui sert de lit; il mange les saumons qui Tentourent, les lottes qui nagent à ses côtés. Le brochet se joue dans la glace et aime les tempêtes, la perche timide rase en automne la surface de Tonde , et dans Tété se plonge dans la vase. La rose brandit sa queue eu marchant, le saumon nage rapide. »
Le vieux Wâinfimiônen dit : « Que sais-tu encore? n
Le jeune Joukahainen dit t « Je sais encore beaut
coup de choses : la colline de Pisa porte des arbi es étevés, le rocher de Horna est couvert de grands pins. Le saule est le premier dans Tespèce des 9^ bres ; le gazon est le premier né de la terre ; parmi les poissons, la petite perche est la plus andemie; parmi les oiseaux, le pinson ; parmi les serpents, le Kyytoylâinen. Le feu est né dans le ciel , feau est sortie de la pierre , la rouille est Torigine du fer. »
Le vieux Wâinâmôinen dit : a Que sais-tu encore? sois vrai dans ton récit, et raconte les choses des temps passés. »
Le jeune Joukahainen dit : « Je sais encore quelque chose : je me souviens des temps passés, de
POBSUB ÉPXQITIt. 116
06» temps où les stUons de la mer Airent crousés,
où les retraites furent ouvertes aux poissons, où les baies profondes furent créées; de ces temps où les vallées Airent mesurées » où les collines furent couvertes de terre » où les montagnes furent rasaem?blées en une seule, où les portes de Tair ftirent fixées , où les voûtes du ciel furent placées, où les étoiles furent semées dans Tespace. »
Le vieux Wâin&môinen dit : « Science d*enfent, mémoire d'enfant, et non science de héros, mémoire d*homme à la longue barbe 1 C'est moi qui ai creusé les sillons des mers, moi qui ai ouvert les retraites aux poissons, moi qui ai fait les baies profondes, moi qui ai mesuré les plaines, qui ai cou^ vert les collines de terre, qui ai rassemblé les montagnes en une seule. C'est moi, moi troisième (&), qui ai aidé à fixer les portes de Talr, à placer les voûtes du ciel, à semer les étoiles dans l'espace. »
Le jeune Joukabainen tordit la bouche, tourna la tête, secoua sa noire chevelure, et dit : « Je sais encore quelque chose : je sais enchanter l'homme superbe; en sorte qu'il tombe connue un fragment de bois dans l'eau , qu'il flotte sur leur surface comme un nénuphar 1 »
. A ces paroles, Wfllnflmôinen fut saisi d'ind^a-
tion et de colère, et il commença lui-même à chanter et à proférer des paroles. Ce n'est point ici im chant d'enfant babillard ni de femme légère, c'est le chant d'un héros à la longue barbe.
Le vim Wiiinfimôinen chunta, et la mer boni)"
116 t.A FIHLANDF.
lonnn fions ses ahimos , et la terre frémit (Vhorreiir, et les montagnes d'airain tremblèrent, et les rochers épais retentirent, et les tonrs des forteresses invincibles furent ébranlés et s'écroulèrent, et les portes de Pojohla volèrent en éclats, et les voûtes du ciel furent brisées.
Il saisit ensuite Joukahainen par ses enchantements, et il l'enfonça jusqu'au milieu du corps dans un marais, jusqu'à la poitrine dans un pré, jusqu'aux bras dans un champ sablonneux.
Et il enchanta les pieds de son chien sur une pierre froide, ses dents sur un rameau emporté
par les vagues.
Ce n'est point assez. Wâinâmôinen continua encore ses enchantements : et l'arc de .Toiikahainen disparut dans les ûots, et les traits s'envolèrent comme des faucons rapides , et son bouclier monta jusque sur les épaules des otawa, et sa robe bleue fut emportée par une nuée vagabonde, et sa molle ceinture de laine alla se perdre dans les étoiles du ciel.
Joukahainen restait donc enfoncé j usqu'au milieu du corps dans un marais, jusqu'à la poitrine dans un pré, et jusqu'aux bras dans un champ sablonneux. C'est pourquoi il fut transporté d'indignation; mais bientôt, brisé par la douleur, il éleva la voix, et il dit :
« O sage Wâinâmôinen I runoia éternel , reprend tes paroles saintes , révoque tes chants sacrés , dé-
POÉSie ÂPIQUE. 117
Jivre-luoi de ces angoisses, délivre-moi de ces dou* leursl »
Le sage Wëinfimôinen dit : « Que me donneras-
lu si je reprends mes saintes paroles, si je révoque mes chants (&) ? »
Le jeune Joukabaiiieii dil : « Je possède deux arcs : Tua pousse la flèche droit au but, l'autre lui donne un *vol rapide. Prends celui que tu vou-' dras. >j
Le vieux Wâinâmôinen dit : c Je n'ai que faire de tes arcs ; je n'en fais aucun cas, insensé î je po&«
sède un arc deux fois, trois fois plus précieux et meilleur que les tiens.
« Personne ne peut le porter, personne ne peut le bander. Que me donneias-tu? »
Le jeune Joukahainen dit : ce Je possède deux coursiers : l'un a le pas sûr, l'autre aie pas rapide. Prends celui que tu voudras ; délivre-moi seulement de ces angoisses, délivre-moi de ces douleurs. »
I-.e vieux \\ aiiuimoiuen dit : « Je n'ai que faire de tes chevaux; je les méprise. J'ai un cheval trais fois, cinq fois, six fois meilleur que les tiens. 11 porte un lac (5) sur la croupe ; il mange le foin sur les bords des fontaines; il boit Teau des nuages.
11 n'est personne qui puisse s'emparer de lui, mettre un frein à sa bouche, et le conduire dans les champs. Que me donneras-tu? »
Le jeune Joukahainen dit : « J'ai dans ma demeure une sœur : elle est belle et bien faite. Je te la donnerai pour épouse , pour l'appui des jours
11g LA FINLAVD8.
de ta vie , si tu reprends tes paroles saintes , si tu révoques tes chants sacrés, et que tu me délivres de mes atroces douleurs (6 . »
Alors le vieux Wainâmoineu reprit ses p€u*oles saintes, révoqua ses chants sacrés.
Le jeune Joukahainen retourna dans sa maison, triste, la tête baissée, le chapeau oblique, les yeux humides de larmes.
Sa mère vint a sa rencontre et lui dit : « Pourquoi pleures- tu , mon enfant? pourquoi es-tu triste, toi qui m'as causé tant d'angoisses? »
Le jeune Joukahainen dit : « Ma mère, n'ai- je pas un juste sujet de lardies, de larmes éternelles^ J'ai donné mon unique sœur, j'ai promis la fille de ma mère au vieux Wâinâmôinen pour épouse, pour appui de tous les jours de sa vie (7) . »
La mère se frotta les mains et dit : « Ne pleure point, mon cher fils ; car j'ai toujours désiré avoir le grand héros dans ma famflle; j'ai souhaité tous les jours de ma vie d'avoir pour gendre le vieux Wâinâm(Hnen, le mnoia étemd. i»
La aœur du jeune Joukabaineu alla dans la finrèt tx>iir y couper dea rameanx, pour y liamasser dea feuilles. Elle coupa des rameaux, elle ramassa des feoiUfli pour mm père, pour sa mtee, pQur sdii
frère.
Alors le ?ieux Waiuamôinen lui dit : a Grandis en pensant à moi et non à d'autres hommes, gran^ dis dans tes beaux vêtements, dans tes tuniques de laine ; mange le pain pétri du plus pur froment.
La vierge se hAta de revenir dans sa demeure; elle rentra pleurant et poussant des sanglots.
Son père lui dit: « Pourquoi pleures-4u, ma fille? pourquoi te désoles-tu, pauvre enfant? »
a Je pleurot mou père, parce que j'ai perdu la
croix d'argent qui était suspendue à mou cou, et l'agrafe d'or qui retenait ma ceinture, n
Ses frères lui dirent : a Pourquoi pleures-tu, pauvre sœur? »
«Je pleure, mes frères, parce que j'ai perdu l'anneau d'or que Je portais à mon doigt, et le collier d^argent qui entourait mon cou. »
Ses sœurs lui dirent : « Pourquoi pleures-tu, pauvre sœur? »
« Je pleure, mes frères, parce que j*ai perdu l'or qui ornait mon front, et les perles d'ai'gent qui ornaient ma chevelure, y*
Sa mère lui dit : « Pourquoi pleures-tu, ma pauvre enfant? »
« 0 ma mère! j'ai bien raison de pleurer* J*étais allée dans la forêt pour y couper des rameaux, pour y ramasser des feuilles. Tout à coup Osmonen est sorti de la vallée, Kalevainen est venu du fond du marais (1). ((Jeune fille, m'a-t-il dit, grandis en pensant à moi et non à d'autres honunes, grandis dans tes beaux vêtements, dans tes tnnir ques de laine ; mange le pain pétri du plus pur froment. »
« Jeune fille, ne t'inquiète point; enfant de ta mère, ne te tourmente point. Va au garde-meuble de la colline. 11 y a trois chambres : tu entreras dans la plus belle ; et là, pendant une année, tu te nourriras de beurre, en sorte que tu deviennes la plus grasse de toutes les jeunes filles ; pendant une autre année , tu te nourriras de viandes, en
POÉSIE BHQDS. lâi
sorte que tu deviennes la plus forte des jeunes lilles ; pendant une troisième année « tu te nourriras de Iihoa(2), en sorte que tu deviennes la plus belle de toutes les jeunes ûlies.
» Ensuite tu ouvriras la plus belle arche ; tu y trouveras six ceintures d*or, sept rol>e8 bleues, et lu choisiras les plus riches et les plus brillantes pour V&n parer. >i
La jeune fille s'en alla, pleurant et poussant des sanglots. £lie s'arrêta le soir auprès de la fenêtre, le matin sur le seuil de la porte, les jours entiers dans la cour, des mois sur le chemin de Kuja. Et die éleva la voix, et elle dit : a Je n'ai jamais été plus noire que les ,autres jeunes filles, ni plus pâle que les poissons du lac. Maintenant je suis plus poire que les autres jeunes filles, plus pâle que les poissons du lac. »
Après trois nuits, sa mère vint auprès d'elle et lui dit : « Pourquoi pleures^tu , ma fiUe, pourquoi te lamentes-tu, mon enfant? »
<K Je pleure, ma mère, parce que je ne voudrais point me marier au vieux W&infimdinen. Je ne voudrais point devenir le soutien du vieillard décrépit; la compagne de son foyer. Oh I bien plus volontiers, je me précipiterais dans la profonde mer, afin d'y devenir. la sc&ur de la lotte, la sœur du poisson de Teau. 11 est si doux d'être dans la mer, d'habiter sous l'onde, de vivre comme sœur de la lote, comme sœur du poisson de l'eau. Là la lotte lave son visage, là le brochet peigne sa chevelure. »
£t la jeune fille entra dans le garde-meuble, et
elle ouM'illa plus belle arche, et elle se revêtit des plus belles parures qui y étaient renfermées, et elle se précipita dans la mer profonde pour y devenir la sœur de la lotte, la sœur du poisson de l'eau (â).
Après trois nuits, sa mère vint dans le gardemeuble. « Ohl où est ma fille? ma pauvre enfant est morte. Elle est allée dans la mer profonde pour y devenir la sœur de la lotte, la sœur du poisson de i'eaii. Et maintenant les lottes mangent leur sœur, les poissons de Teau dévorent leur parente* t
La pauvre mère se mit à pleurer.
Elle versa une laime, puis une autre larme, et elles tombèrent sur son visage et inondèrent ses joues.
£lle versa une larme, puis une autre larme, et elles roulèrent de ses joues sur son sein.
Elle versa une larme, puis une autre larme, et elles roulèrent de son sein sm^ les franges de sa robe.
Elle versa une larme, puis une autre larme, et elles roulèrent des franges de sa robe sur ses bas de soie.
Elle versa une larme, puis une autre larme, et dles roulèrent de sés bas de soie sur ses souliers*
Elle versa une larme, puis une autre larme, et elles roulèrent de ses souliers jusque sous ses pieds, îoscpie sur la terre»
Ainsi trois fleuves se mirent à couler, trois fleuves sortis des larmes d'une seule femme. £C dans om
90É8IB ÉPIOmt 12S
trois fleuves trois cataractes au rapide torrent se formèrent, et au milieu du tourbillon des cataractes trois rochers Burgirent^ et sur ces trois rochers s'élevèrent trois bouleaux.
Trois coucous vûaurent se poser sur les branches des bouleaux. L*un chanta Tamour, Pamour pour la jeune fille privée d'amour (4).
Un autre chanta la Joie, la joie pour la mère privée de joie.
Le troisième chanta le fiancé, le fiancé pour la jeune fille privée de fiancé.
Mais le vieux, le brave Wàinaniôinen partit pour aller pécher le poisson, auprès du promontoire nébuleux, 4e Pfle couverte de forêts.
Il prit un hameçon dans son sac de pêcheur, un hameçon recourbé; et il le jeta dans Teau. Le roseau d*airain trembla, la ligne d'argent frémit, le fil d'or résonna.
Un jour, un matin, il arriva qu'un poisson môr» dit riiameçon et resta attaché au fer. Wàinâmoinen le tira dans sa barque.
n regarda le poisson de touscAtéset il dit r a Qui a créé ce monstre? Je n'ai jamais vu pareil poisson. Il est plus plat que la lotte, plus varié de couleurs que la truite, plus cendré que le brochet. — Comme le phoque, il n'a point de pieds; comme la vierge, il n'a pomt de bandelettes ; comme la vierge de Wâino, il n'a point de ceinture ; comme la vache, il n'a point d'oreilles, Aessemble-t-ilà un saumon? »
Wâinâmdinendétachason couteau de sa ceinture.
i24> LA FINLAN1>£.
alin d'ouvrir le poisson, et d'en prépaier la cliaii* pour le temps du jeÛDe(5). Mais à peine eut-illevé le fer que le poisson tressaillit et s'élança hors de la barque. Puis il dressa la tète et Tépaule droite, étendit les doigts de son pied gauche, allongea le doigt sans nom, au cinquième souHle du vent, au sixième pli de Tonde.
Et il dit : a Vieillard insensé, tu n'as pas pu rete« nir la vierge de \\ ellanio, la petite fille de Tonde» Tunique enfant de Ahti. — Non, je ne suis point la sœur du saumon, je suis la sœur de Joukahainen, celle que tu as toujours demandée, que tu as désirée tous les jours de ta vie. Je ne suis point venue pouj' que tu iifom risses comme un saumon et que tu préparasses ma cliair pour tes repas du temps du jeûne. )»
Le vieux Wùiniimoinen dit : « Pourquoi donc, 6 vierge, es-tu venue ?
— Pourquoi, sinon pour être ta belle colombe, pour reposer à tes côtés, pour êti*e ton épouse et le soutien de tous les jours de ta vie, pour partager ton sort, homme décrépit? Je suis venue pour préparer ton lit, pour disposer tes coussins, pour purifier là tupa, pour y allumer le feu, pour faire circuler la coupe pleine et mettre les mets sur la table (6).»
Le vieux Wàinamoinen triste, le tête baissée, dit: « O sœur de Joukabainen, que ne reviens^tu une autre fois î »
Mais elle ne revint point; elle plongea dans la mer et disparut.
POÉSIE ÉPIOCB. 125
Le vieux, le brave Waimimoinen revint dans sa demeure, confus, désolé.
Il dit : « O grande folie que ma folie ! 6 faiblesse de mon esprit ! Jadis la prudence et la force de la pensée m'avaient été données; maintenant mon intelligence est morte, ma pensée est stérile : celle que j'avais toujours demandée, que j'avais désirée tous les jours de ma vie, est venue ; elle s'est prise au fer recourbé. Mais je n'ai pu retenir la vierge de Wellamo, la jeune ûlie de l'onde , l'enfant unique de Ahti. »
« Intamo, démon de la terre, révèle-moi ce que disent tes songes; où le peuple et Athi a-t-il fixé son séjour? où est la demeure des vierges de
W ellamo? »
Untamo, le démon de la terre , révéla la parole de ses songes. « Le peuple de Ahtî a fixé son séjour, les vierges de Wellamo ont établi leur demeure dans les profondeurs de la mer bleue , dans les entrailles d'un rocher semblable au foie (7) ; ils habitent dans une petite tupa , dans une maison étroite entourée de cent cloisons fermées avec miUe clous. »
TRENTE-DEUXIEME RUNA.
Maiiatta, la befle éofant, grandit dans la haute demeure : la poutre du seuil fut caressée par ses lÉioeUeiix vôtoments, les deoi fioutres qui* encadrent la porte par les boucles de ses beaux che* v^iXy le pavé par sa gracieuse chaussure.
Mariatta, la belle mfant, qni toujours aTait Véctt ipnocente^ qui toujours avait cultivé avec amoUrla fleur de sa chasteté, s'en alla pour traire les Taches.
Elle dcmna à toutes des caresses , elle recueillit ûdèlemeut le lait de toutes, excepté d'une seule qui n'aTait point évité l'atteinte des taureaux.
Mariatta, la belle enfant, qui toujours avait vécu innocente, qui toujours avait cultivé avec amour la fleur de sa chasteté, partit pour aller h Téglise.
On attela à son traîneau un jeune étalon, ui\ éta- Ion à la robe de pourpre.
Mariatta ne voulut point monter dans le traîneau
tiré par Tétalon.
On amena une cavale qui déjà avait été mère, une cavale à la robe brune.
Mariatta ne voulut point monter dans le traîneau tiré par la cavale qui avait été mère.
On amena enfin un cheval vierge.
Mariatta monta dans le traîneau tiré par le cheval vierge, et partit pour Téglise (1).
Mariatta, la belle enfant, qui toujours avait vécu innocente» qui toujours avait cultivé avec amour la fleur de sa chasteté, fut envoyée pour paître les troupeaux.
C'était là une tâche difûcile, difficile pour une jeune fiUe ; car le serpent se gUsse dans Ffaeiiie, les lézards se roulent dans le gazon.
Mais nul serpent ne se glissa dans Therbe, nui léiard ne se roula dms le gazon.
Sur la colline une petite baie se balançait suspendue à son vert rameau, une petite baie rouge.
w Viens, ô vierge, disait-elle, viens me cueillir, 6 jeune mie parée d'une agrafe d'étain; viens, avant que le ver ne m*ait rongée, que le noir sapent ne m'ait souillée de son baiser. »
Mariatta, la belle enfant, s'avance pour cueillir la petite baie rouge; mais elle ne peut l'atteindre avec la main.
Alors elle arrache un pieu de la plaine, et avec lui elle abat la petite baie qui roide à terre.
Ët elle dit :
PaÉSl£ ÉPIQOB. 129
f< Monte, petite bde, monte jusqiiesur les franges de ma robe !»
La petite baîe monu jusqué sur les fraiiges de M robe. * :
« Motite, petite baie; jusqu'à ma ceinture 1 »; ' La petite baie monta jusqu'à sa œintiupe.
m Monte, petite baie, jusqu'à ma poitrine! »
La petite baie monta jusqu'à sa poitrine*
H Monte, petite baie, jusque sur mes lèvres f » - La petite baie monta jusque sur ses lèvres, et de IMS lèvres éllé monta sur sa langue» et de sa langue elle passa dans sa gorge, et de sa gorge elle descen^ dit dans son sein.
• Mariatta, la belle entent, fût fiéoondée par la pe-
tite baie (2). Pendant neuf mois et la moitié du diii^e elle connut les douleurs et les angoisses de la groBsene.
* Quand le dixième mois lut arrivé et que Mariatta commença à sentir les soufiûranoes de la femme, les approches de l'enfantement, elle songea où elle irait, où elle se ferait préparer un bain (â).
ir PiHtii s*éGria4^11e, ma petite servante, va à Sariola; va demander dans le village un bain qui adoucisse mes douleurst qui m'aide dans le travail qui me pifesse. »
Piltti courut à Sariola.
Elle arriva à la maison de Ruotuksen (&).
L'horrible Ruotas, vêtu d'une longue robe de lin, mangeait et buvait assis à l'extrémité de la table* Sa femme vivait digne de son orgœiL
FiltU, lé petite «crante, dit s
(( Je suis venue à Sariola pour demander un baia qui puisse. adouGir les douleim de rinfira^^ et Taider dans le travail qui la presse. »
La femme de Thorriblp Ruotuksep répondit :
ce Quelle est celle qui demande le bain» que)le est celle qui à besoin de secours? >^
Pillti, la petite servante, dit r
ic C'est ma maitressel »
Alors la femme de l'horrible Ruotuksen dit :
«Notre bain n*est pas libre; mais surla baute cime du Kytô (5), dans la ibrél de pins, il est UM maison de bains où les filles perdues accouchent» où les ja^eaux du vent mettent au monde leurs fruits (6). »
Piltti, la petite servante, revint vers sa maîtresse et lui dit : (f 11 n*est point de bain dus le villeget point de maison de bains dans Sariola. Là Thorrible Ruotuksen, vêtu d.*une tunique de fin lin, mange et boit «Mis à rettrétnité de sa table. Sa finmoe vit digne de son orgueil. Je lui ai dit : « Je suis venue à Sariola pour demander un bain qui puisse adoucir les douleur» de rinfirmè, et Taider dans le vail qui la presse. » — La femme de rhonible Ruotuksen m*a dit : « Quelle est celle cpii demande le bain, quelle est celle qui a besoin de secours?» — Je lui ai répondu : » C'est ma maitressel » Mais éile m*a dit ; « Notre bain n*esl pas Ubre ; mais sur la haute cime du Kyto, dans la forêt de pins, il est une maison de bains où les fiUes perdues aceou-
sh&Êtt, 9à mdeftia da Miit iiiittait au monde leur* fruits, d . ^
« c< Il faut donc que je parte, comme une fille meiv ticaaiire» eomiue une âioiave salari(tel b * i
Bt'Auf ses iiiçcb légera ^11» s^élança yens Ut niiison bâtie au milieu des pins, vers l'étable ds 1^ montagne de Tapio*
Là cfle^eya te volx^ et elle Mti
« Mon bon cbeval, exhale ton haleine dans le i^p âe eeUô qui souffim Dapne^moi im bain ehaud, une suave vapeur qui adoucisse mes douleurs» qui jQft'aide ^aps le travail qui me presse, n
.LeboB duHPBl oliateiôn haleisQ dans la son de la vierge soulTrante. Cette suave vapeur de la boucha de Tammal fut pwr elle up bain chauçL, une imdè sainte qili inonda deiieâmeiit sc^^ '
Alors Mariatta sentit couljsr dans son sein une chaleur féconde. Elle mit a]à:Éieiide iii| petit an&nt^ * . et elle le dispolsli daneulie drècAe, flaaa te iiûin sé- •ebé par Pété. .i- * = i .] i >
Bientôt Mariatta prit son petit enfant 0ilr a e efeâ noux et lui présenta sa mamelle. Elle nourrit sa pomme dloïL,' son bètoa. d'argent ^aus te cribid oè Pen ^NÉse le grain, sooa les douves du tannean eà on renferme, sous la pierre qui le broie, sous te pied du traîneau dans lequel <m Teinperte {!). • •
Le bdeaftmt de notre Miviatta grasdit; Haiè ton origine resta ineonnue. Il fut appelé llmori (8) par répoui'de sa mèié/par elte exxÊmt du déitPi'fMir
:l.12 LA FurijaiM.
•tes firèvM onAnt dfcMveié, par ses sceurs Mros
du combat, par tous les autres être sans nom.
Mais voilà -qu'on cherche celiii qui TinlRMliiira dans le royaume du Christ, celui qui le baptisera. Le prêtre vint pour Tintroduire dans le royaume du GhliBt, Wirokamias pour le baptiser, Fsahronen îpour le tenir dans ses bras.
Le prêtre dit :
« Qui viendra maintenant pour pitmcmcer un jugement sur ce malheureux enfant (9)? »
Levieu)LWainamôinfin,le runoiaétemel^s'avança. Etildit:
u Qu'on porte Tenfant dans un marais, qu'on lui éeraaela lûte, qu'on lui brise les membres avec un
marteau! »
' Le petit enfant, âgé de deux semaines, lui dit : « Yiemiord dea pays lointains^ runoia de Karfala, tu as prononcé un jugement insensé, tu as injus* iement interprété la loL »
Et le prêtre baptiw renfimt, et 11 le couromMi rm de la forêt, et il lui donna la garde de File des trésors (10).
Alors le vieux Wàinâmôinen, rougissant de colère et de honte, chanta son dernier chant; et il se fit UM nacelle d'airain, une barque à fond de fer, ^ et sur cette barque il navigua au loin, dans les espaces sublimes, jusqu'aux régions inCérienresdudeL
Là sa barque s'est arrêtée, là s*e8t terminée sa course. Uais il a laissé sur la terre son kantele et ses girandflsînanaBpour rétemeUe joie delà Finlande^i 1 ).
Meltrai-Je ki fin a mes chants , ou chanterai-je encore? J'aurais encore cent paroles, mille matières de chants, que les enfants ne pourraient dire, que les hommes ne pourraient comprendre, qui dépasseraient Fintelligence des femmes. Mais le fleuve rapide ne dépense pas toutes ses ondes, ainsi le bon runoia ne chante pas tous ses chants.
La faim me dit : k Ne chante point sans qu'on te donne mi salaire (12). La gorge du chanteur est déjà sèche que les oreilles de ceux qui écoutent ne sont point encore fatiguées. i>
Mais j'ai chanté des vers, j'ai composé un chant, j'ai dépouillé les arbres de leurs rameaux; j'ai montré la route, j'ai ouvert de nouveaux sentiers à des runoias plus habiles, parmi cette jeunesse qui s'élève, cette nation qui grandit