‹ La flamme au poingChapitre 13 sur 27 · NOTRE AMIE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

NOTRE AMIE LA MUSIQUE

Notre corps est au repos depuis une quinzaine de jours, dans un village ensoleillé, qui appuie doucement ses contours tendres contre le cœur palpitant d’une forêt. |

Les unités, déliées par la bataille, sont déjà reconstituées, fortement renouées. On oublie la misère eb la dureté. Un sourire, heureux et mouillé, s'estompe au coin des bouches pâlies.

On se regarde avec une joie neuve. On s'ad-

On s'aime. Dix fois par ns des camarades retrouavez des tendresses poiités brusques, une alléire que nous ne soupçon- 3 ces paysages de fureur

# être le glaive nu. C’est 18, étouffer ses souvenirs.

rt pour un devoir saint, ement consenti. C'est se t juste. Ame farouche et tirent les prestiges et les s les grâces brillantes et umaines.

e évocation soudaine et èche et serrée de tous nos ngue tourmente. Nous e-sept jours au nord de

V... alors que la bataille faisait rage. Et, à aucun moment de cette période, je n’ai entendu un de nos hommes fredonner un refrain, ni siffler une complainte. Ils riaient parfois dans le tumulte, échangeaient quelques réflexions gaies ou malicieuses. Ils ne chantaient pas.

Et voici que, dans ce coin verdoyant où le grondement des canons s’espace et s'atténue, nous avons retrouvé la grande amie délaissée : la musique.

Sur un piano, fatigué et vieillot, notre commandant à joué du César Franck, du Bizet et du Mozart.

Demain, au village voisin, nos camarades du

° d'infanterie donnent une séance de musique de chambre.

Le visage rayonnant et mystérieux de la musique, se penchéra plus longuement sur nos cœurs.

tus à pied sans nous presser, he et sinueuse. Mais nous d'une heure. On attend de-

dans le grand préau gris da 1e scène a été dressée sur la- 1 décor naïf. Programme da Quatuor » de Beethoven, la piano et violon de Césan 1e » de notre grand et douel Dupont. Public original, j: le colonel du * d'infantjor ; un commandant de ti:

ge. amenuisé, parcheminé,

coiffé d’un fez écarlate ; des officiers d’infanteriè, mélancoliques et discrets ; des cavaliers aux attitudes élégantes ; des soldats noirs des Antilles et de la Réunion, à la démarche noble, au regard noyé de nostalgie ; des artilleurs, quelques médecins ; et puis des fantassins, jeunes, âgés, entassés sur les bancs étagés.

D'aucuns ont grimpé sur le rebord de la vaste baie et leurs silhouettes opaques et pathétiques se détachent sur la clarté bleuâtre des fenêtres comme des images de martyrs sur un vitrail d'église.

Les premières mesures du « Quatuor » beethovenien s'élèvent dans le silence attentif et le lourd recueillement de l'assistance soumise.

Exécution impeccable et tervente par les soldats artistes, qui semblent gênés dans leurs uniformes trop justes, usés, déteints. Mais on ne pense plus aux bras longs, engoncés dans les manches trop eourtel du fasiniant vicleuists:

: de sérénité et d'amour, se ent leurs correspondances eurs balancements scintil- 4 retrouvent dans leurs diflot immense de douceur & Les regards brillent de la dre entrevue, d'un pressen- ‘es prochaines.

urant lequel le lieutenan$ dit:

nous reprendrons l'Alsace-

ide eussi qu'on annexe.

xmande quelqu'un.

b trop teutonique..

violon plane, de nouveau, tis eb des tintements du . de Franck, grave et ingéadmirable, sourd, coule et

s'enfle, comme une eau limpide jaillie de la terre. Nous sommes accordés à cette harmonie juste eb pure. Ce que nous avons de meilleur et de sain remonte en nous, s'éploie et chante avec cette mélodie candide. Lés hommes qui écoutent ici, ont repris le fort de Douaumont. Ils ont vu tomber tant de frères ensanglantés ! Ils ont vécu sur un océan de meurtre et de férocité ! Et les voici comme un peuple d'enfants ver tueux..

Enfin, ce sont les modulations romantiques, alanguies et tourmentées, du « Poème » de Gabriel Dupont. Cher et tendre Gabriel, qui avez été si vite ravi à notre amitié, Comme vous seriez troublé, 8i vous pouviez encore nous voir, groupés autour de voire œuvre, dont la beauté survit à votre fragilité. Vous effacez sur les vi. sages de nos hommes, celle résignation farou. che, cette fatigue têtue, cette rêverie funèbre et sans espoir. Soyez béni, dans votre tombe en-

de nous apporter, ce soir, la grâce

de vos chants harmonieux, souples qui nous prennent comme des bras ient tomber une gerbe de fleurs, 18 étreindre.

artons pour notre cantonnement, ailleurs, comme des pèlerins pensifs is. Une silhouette longue et rapide à route. Le jeune et soucieux lieuiccourt à ma rencontre :

vite, mon vieux. Nous recevons faire mouvement, colle nuit, Dés

pêche-toi de boucler ta cantine. Tu précèdes la colonne. J'ai dit à ton ordonnance de seller ton cheval pour deux heures...

Je hâte mes préparatifs. Mon manteau, ma " jumelle, mon porte-carte, mon revolver, à la lueur vacillante d’une bougie... Très gentiment, L... m'aide à emballer mes affaires. J'essaie de dormir une heure... Il faut déjà s'en aller... Je saute à cheval... de douces sonorités tinten? encore À mes oreilles... Et tout s'éteint. Mon cœur est sec, ma tête vidée de souvenirs. Adieu, tiède et amollissante musique ! Mais j'éprouve une gêne confuse, un peu de honte! C'est comme si j'avais laissé une amie endormie au village, une amie que je n'aurais pas réveillée pour lui dire au revoir... Je crains d'être en retard. Nous trottons dans le vent nocturne ei glacé, |

Le langage secret et passionné de la musique a tant de noblesse et de mystérieuse générosité qu'il pourrait bien traduire seul, pour les temps prochains, la grandeur obscure des sacrifices de nos combattants et tout le violent spectacle qui hante nos regards.

Mais quel musicien interprètera l'abdication, la résignation farouche de nos hommes, leur mission hautaine et qu'ils ignorent eux-mêmes, Ver 28% —# s'acharne, leur courage, humble

dédain, consenti ou forcé, de la eur.

mi Vuillermoz nous indiquera-

t-il pour cette tâche un compositeur indiscuté ?

Ce musicien ne pourra, de toute évidence, être que très moderne, de tendances avancées el audacieuses.

C'est qu'il faudra renoncer à la formule périmée de l’héroïsme de jadis. Plus de cuivres, ni d’hymnes joyeux et bien cadencés. Mais un chant profond, lent, décidé et défait, aux harmonies graves, patientes, brouïillées, disparates, tantôt vastes et tantôt épuisées.

Qui rendra cet air battu par les sonorités brutales, la clameur prolongée des canons, le zézaiement grêle des balles comme celui de la mandoline, l'écho répété, balancé, de l’obus qui saute par dessus le vallon, le vrombissement des moteurs et puis ces. harmonies tournoyantes, étouffées, parfois ce court silence mortel, parmi les halètements des hommes qui ont dit adieu à la vi 7... Qui, enfin, retracera le désordre vibrant et chaotique d’un combat, et

tout autour de nous cette fin de monde, — ou ce commencement, — ces horreurs originelles, parmi le hurlement des grosses pièces, qui rappellent les monstres antédiluviens, les mammouths et les plésiosaures ? Qui osera redire, d'une voix juste, quelque épisode de ce trouble cosmique ?

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