LE SQUELETTE DEVANT LA TRANCHÉE
Nous avons quitté, depuis quelques jours, ces régions vallonnées et brumeuses où nous avons vécu plus d’un an. Nous avons été heureux de parkir. Et, cependant, nous laissons là-Las, dans les terres bouleversées, des camarades bons et graves que nous ne reverrons plus.
Une ésignation mystérieuse et farouche règne sur notre cœur. Nous ne savons plus retenir le passé. Nous nous acharnons sur le pré-
sent. Nous voudrions surprendre l'avenir. Plus tard, les souvenirs auront bien le temps de refluer.. Nos rares pensées on$ des lignes pures, simples, un sens ingénu, direct. Et l’action a chassé la mélancolie.
Aujourd'hui, c'est mon tour d'aller À notre nouveau poste d'observation. Le soleil n'est pas levé. On respire le brouillard et le froid. Le boyau sinueux que nous suivons a gardé les eaux de pluie que la déclivité fait courantes. On enfonce dans la boue jusqu'à mi-jambe. On glisse. Il faut prendre un parti. J'ôte mes brodequins, mes chaussettes, ef relève aussi haut que je peux, caleçcon et culotte. Les téléphonistes m'imitent. Et, allégés, assurés, mollets à l'air, pieds nus, nous reprenons notre marche.
perte
Après des détours, des arrêts, nous arrivons à l'endroit désigné. Des fantassins nous regardent avec des yeux lourds, paisibles. Et puis, ils s'empressent autour de nous, avec des gestes joyeux. Les officiers m'accueillent. Il n'est pas encore six heures du matin et, déjà, ils m'obligent à fumer un cigare qu'ils m'offrent. J'ai Chaud.
Un vent faible et rampant gonfle et secoue la brume et délivre la lumière indécise. Bientôt les contours du paysage étrange qui s'ouvre, se joignent et plongent dans le ciel rapproché.
la carte. Un capitaine d'infanre les positions ennemies et nous r d'horizon. Rien n'a échappé à : mon compagnon. Pendant qu'il ïix basse et serrée, je repère nus
fé, derrière nous, me fait retourdier téléphoniste R.…, les yeux nflammés, désigne un point à ute nationsle. La parole rauque, tiblement de 14 .rge contractée.
mon lieutenant, vous ,.yez... ils .… Je les ai comptés. :
ue pas, dès tout de suite, ce qu'il
Enter
m'indique. Et,’ subitement, le cœur battant, avec un calme voulu :
— Ah ! oui... Je les aperçois…
Tout à fait à notre gauche, devant le parapet de la tranchée ennemie, des taches bleues et allongées… |
Ce sont les nôtres qu'on n'a pu relever... Ils sont là, couchés, le visage au ciel, comme s'ils voulaient voir la vengeance et la revanche.
D'aucuns, tombés face au sol, les bras en croix, ont des prosternements si doux qu'on dirait qu'ils embrassent encore la terre bien-aimée pour laquelle ils sont morts.
Je les observe avec la jumelle. Pas de contorsions douloureuses, pas de poses affligées. Des postures harmonieuses, fascinantes, dignes. Is sont comme frappés de beauté. |
Pourquoi na-t-on pu les enterrer ? Depuis combien de temps sont-ils là ? |
Le capitaine M... interrompt ma pensée.
Ce
— Vous regardez nos hommes fués, là-bas.
Nous avons pu en traîner trois jusqu'ici. Mais huit autres ont été massacrés en allant chercher les camarades.
« Deux mitrailleuses ennemies sont braquées Sur le triste groupe. Nous avons essayé de ramener les nôtres, à toutes les heures de la nuit. Chaque fois, l'adversaire découvrait notre pisuse entreprise. Et lorsque des blessés tombaïent, les Prussiens continuaiené de tirer sur eux... I] a fallu que le colonel donnât l'ordre de cesser ces incursions mortelles. Si vous saviez combien il a été difficile de faire respecter cette consigne... Sont-ils bôtes, ces Boches ! Ne comprennent-ils pas que cette vision lugubre entretient notre fureur ? Mais tournes-vous un peu, à trois cents mètres, là, sur le fatte du parapet, voici qui est plus x curieux... »
LE LL CS de
-Le brigadier R... s'étrangle dans un juron
atroce. Un squelette est comme planté devant la
tranchée allemande. Il est à genoux. On distingue encore la culotte bleue qui recouvre les jambes pliées. La tête et les bras sont absents. On ne voit que le thorax dont on peut compter les côtes et la colonne vertébrale. Par quel miracle est-il debout? Sont-ce nos ennemis qui l'ont placé là pour effrayer ceux qui les pourchassent ?
Allons donc ! Ce squelette est face à l'ennemi. Il arrache au silence de la mort un sens radieux, fort, acharné. Il semble encore barrer la route aux barbares, leur interdire de passer. Il est là comme un gardien infaillible, poussant un cri de guerre intarissable. Qu'importe aue
nn
gère et périssable se soit évanouie !
nte reste. Elle est disposée”selon notre
nous battons plus jusqu'à la dernière notre sang, mais jusqu'à la dernière de notre dernier ossement 1 | 8 fantassins se sont approchés de e squelette, sentinelle avancée, assène mes sa nette ct violente signification.
as, frères, n'est-ce pas, Jean, Pierre, : cette attitude terrible vaut mieux sevelissement au sein de la terre Ah! Dieu, si nous devons mourir, , dominant le néant, franchissant l'auant les sépulcres, nos cadavres dressés !bravent encore, de toute leur hauteur la horde envahissante.