UNE DESCENTE AUX ENFERS
F... est venu me voir. Sa compagnie a été re levée. Il n'a pas eu la force d'aller à son canton: nement et s'est arrêté à la position de notre bat: terie. | |
Mon ami était, avant la guerre, le plus éiégant de nos écrivains, tant par la coupe de ses habits que par la subtilité de ses discours. Aujourd’hui, il porte une pèlerine trempée. da boue et des brodequins invraisemblables.. ses propos sont d'une familiarité nardie et il esh
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l'ami intime des plus simples paysans de sa compagnie.
F..., qui a faim, a éprouvé une sympathie irrésistible pour notre cuistot. Le spectacle est rare et émouvant. Mon camarade a passé quatre nuits blanches. Il ne peut arriver à enlever ses shaussures qui le font souffrir. Et il faut voir avec quels soins infinis notre cuisinier a coupé les lacets, retiré les souliers... Il a même tenu à laver les pieds endoloris, gonflés d'œdèmes bleuâtres. Ce geste ancien et la fatigue douloureuse de celui qui le provoque nous troublent jusqu'aux larmes.
Nous l'avons brossé, habillé, le pauvre garçon. Et, maintenant, il rit, heureux, le regard encore étrange et las. Je reconnais son âme violente. Quand il parle, on se sent accordé à je ne sais quelle mélodie et ce qu’on & de meilleur en soi se précipite au cœur.
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Après le repos, j'ai accompagné F... jusqu'à son cantonnement. Nous avons longuement
parlé. Et j'ai retrouvé l’amoureux des grandes
idées, ls passionné de vérités rares , — Ne crois pas, me dit-il, que la guerre m'ait
changé en brute. Même les gestes farouches
auxquels nous sommes obligés me paraissent sans importance.
— Qu'est-ce qu'il te fauil
— Les habitudes ancestralés, meurtrières, ont peut--être revécu.… Hérédités plongées dans les profondeurs des âges comme dans un océan et que la tempête rejette à la surface. Mais je n'ai peut-être jamiais été aussi dégagé dés lourdeurs matérielles, des lois bes-
un mme ae
tiales, que depuis que j'ai été jeté dans ce désordre tragiqus des choses et des êtres.
— Idéalisie impénitent |
— Tais-toi donc. Tu l'es autant que moi. Et que nous resterait-il, 3i nous ne pouvions nous évader de ce cercle d'enfer ?
— Mais éprouver mieux les simples joies terrestres que nous avions dédaignées.…
— Non. J'estime, au contraire, que les destructions inouïes de cette guerre renforcent les mysticismes et nous donnent la valeur précise des biens de la vie... Une seule mission s’inscrit, en lettres de feu, par ces temps troublés, dans une conscience hautaine : à travers les formes et les agitations, chercher la vérité centrale et la force intime.
— Je ne saisis pas quels rapports...
F... s'arrête. Il me regarde longuement. D'une voix basse, pressée, il reprend, fiévreux :
— Ecoute. Je ne raconterais pas à un autre ce que je vais te dire. On me croirait fou. Mais foi, tu sauras peut-être comprendre... Et j'ai besoin de rejeter, hors de moi, dans le langage, ces souvenirs qui me brûlent et me hantent,
« Tu sais que nous avons attaqué, il y a quatre jours. L’ennemi était prévenu. À notre préparation d'artillerie, il a répliqué par une contre-préparation qui nous a fait perdre beaucoup de monde. Avant de sortir des tranchées, le tiers de l'effectif de notre compagnie était hors de combat. Au moment de surgir sur le parapet, nous entendions les cris de nos blessés, de nos mourants. Notre objectif était le cimetière de P... Nous avons bondi, ivres et pres- \
sés d'en finir avec l'ennemi et avec l'existence... Je passe sur les incidents, — toujours aussi gtroces, — de l'attaque...
« Nous arrivâmes enfin au cimetière balafré de tranchées, parmi les ossements éparpillés où les pierres tumulaires. Pour ma part, je m'installai dans un meusolés de granit qui avait déj servi de poste de commandement de compagn à l'ennemi. J'y suis demeuré jusqu'à la nuit dernière.
« Peux-tu te représenter comment j'ai vécu là ?.. Tout d'abord, j'étais trop enfévré, trop occupé à organiser notre résistance. Et dans 1a nuit, deux contre-attaques que nous avons repoussées. A l'aube, j'ai pu même dormir, dans cette tombe, pendant deux heures... Je me suis réveillé en criant je ne sais pourquoi... Ün momenÿ après, nouvelle contre-attaque. Je voyais dévaler sur les pentes les assaillants difformes, disproportionnés, avec des masques burlesques,