CHAPITRE III LES AMITIÉS DE CHATEAUBRIAND
Chateaubriand eut deux grands, deux vrais amis. C'est beaucoup. La plupart des gens n'en ont pas autant, si l'on veut bien différencier l'Amitié, si rare, de la Camaraderie, cette banalité. Un petit nombre d'êtres se réjouissent pour la rencontre d'une seule âme-sœur (de même sexe). Avoir deux amis reste un précieux privilège. Chateaubriand doit à cette chance une partie de sa gloire.
D'autre part, il eut quantité d'amies, joie des sens ou de l'esprit. C'est moins étonnant. Et lui qui connut le plus bas de l'adversité, connut aussi le plus haut de cette félicité donnée par l'affection féminine. Il ne paraît pas d'ailleurs avoir senti tout son bonheur à ce point de vue, étant à la poursuite éternelle de son éternelle sylphide.
Amour, Amitié. C'est un exercice toujours neuf de philosopher sur ces deux sujets. Mais on a fait la part trop grande au premier par rapport au second. On en a fait le sentiment essentiel. On l'a mis si j'ose dire à toutes les sauces, à la sauce blanche pour jeunes filles, à la sauce poivrée des devis gaulois, à la sauce rouge des drames pour feuilletons, théâtres et cinémas. Sans doute, c'est lui — je parle de l'amour passionnel — qui se commercialise le mieux en littéi iture, et c'est la plus irrésistible de nos poussées psycho-physologiques. Mais est-il plus violent, plus
acharné que le jeu, l'ambition, la colère. l'avarice H autres « péchés capitaux? » Ce n'est pas sûr. Et il n'est pas le sentiment le plus durable, ni le plus solide. Il a, certes, des fureurs de cyclone. Il ressemble à l'héroïsme comparé au courage tranquille. Lequel de ces deux-ci dépasse l'autre en valeur? Lequel, de l'amour ou de l'amitié, vaut davantage?
— L'immortalité, me disait un jour un lamartinien. doit peut-être s'entendre comme impersonnelle et générale, les individualités s'y fondant pour fortifier un nombre limité de principes. Jouissances, souvenirs, affections ainsi ne survivraient pas à la mort. Ce point final à nos élans les plus chers sans doute blesse notre instinct de conservation; ma s cet instinct n'est-il pas préjugé, incompréhension des vraies lois dont seules nous frappent les extériorités? Dans mon hypothèse, l'amour passionnel serait un pur phénomène d'attraction, de mirage, une tendance à la réalisation en elle-même, comme toutes les forces de la nature, donc une chose inférieure à la pensée, fond de l'amitié, à la pensée immatérielle, émanation en nous de la divinité.
Ainsi l'Amitié, sympathie raisonnée, serait, dans le domaine moral, supérieure à l'Amour, aimantation plutôt charnelle. Aussi bien, tout amour s'ennoblit par la tendresse, infiltrant en lui une part de pensée, une part d'amitié. Et si nous confrontons ce que chacun d'eux comporte de plaisirs, combien en donne l'Amitié, plus que l'Amour, de profondément continus!
Voilà, me répondra-t-on, une arithmétique difficile, et au demeurant bien oiseuse. D'autant que l'Amour est indispensable, fatal, plein d'éblouissements desquels rien n'approche. Et je ne voudrais point vous liguer contre moi, couples adorables qui goûtez l'heure la plus ensoleillée de votre saison humaine. Je crois seulement qu'il y a dans l'Amitié des charmes infinis trop peu connus parce qu'ils de-
mandent une culture peu commune. Est amoureux qui veut dans la force des virilités. N'est pas qui veut un être amical, et n'a pas qui veut des amis vrais.
Pourtant, que les sens commencent à s'apaiser, ou qu'on ait trouvé un frère ou une sœur d'élection, quel jardin de délices — l'Amitié — où l'on se promène à deux dans une ineffable communion spirituelle, parmi des souvenirs, des causeries (ces pépinières d'idées), sur les terrasses de rêve d'où l'on regarde la Vie! Quelle atmosphère délicate ainsi qu'un automne fluide et doré, où les corps semblent n'exister plus que par les yeux et les mains, où l'on se spiritualise dirait-on, avant l'œuvre de la Mort! Cet automne à deux savouré, combien en a joui Chateaubriand auprès de Mme Récamier!
Et puis l'Amour, lui, ne s'écoule-t-il pas par les rides que le temps creuse au visage? N'a-t-il pas besoin, pour exister, de la matière combinée en formes attirantes? A l'Amitié suffit le son de la voix et même la présence silencieuse. Là encore nous est un émouvant exemple, ce couple vieilli de René devenu paralytique, et de Juliette devenue aveugle...
Je ne crois pas que, après la Sagesse, les dieux aient fait à l'homme un plus beau présent que l'Amitié, disait Cicéron qui conseillait de la préférer à tous les biens.
Et Montaigne, qui s'y connaissait, ayant l'expérience de l'affection de La Boétie: «L'Amitié, au rebours de l'Amour, est jouie à mesure qu'elle est désirée; elle ne s'élève, ne se nourrit et ne croît qu'en la jouissance, étant spirituelle, et l'âme s'affinant par l'usage».
Oui, pratiquement, l'Amitié doit être recherchée avec plus de soin que l'Amour, car un ami véritable est plus précieux qu'une bonne amante (en la supposant incapable, bien entendu, d'amitié). L'Amitié devrait faire l'objet de plus de proses, de poèmes, de pièces, car l'enseigner — cela s'enseigne — est d'un grand prix pour l'éducation des hommes qui
l'Amour connaissent la passion dans toute sa violence, mais par l'Amitié la connaîtraient dans toute sa douceur.
L'Amitié, chez les intellectuels, prend une forme naturellement plus vive parce que plus sentie, plus pensée, comme tous leurs mouvements d'âme. Malheureusement, elle est moins commune aussi que chez les autres catégories sociales, à cause de l'individualisme forcené qui conduit l'artiste à l'isolement, même s'il fréquente salons et cénacles où son orgueil, qui le fait créateur original, le rend peu propre à le faire excellent ami. Car l'Amitié, comme d'ailleurs l'Amour, veut un certain don de soi, un esprit de concession sinon de sacrifice, et peu compatible avec cette tendance de l'artiste à se croire au-dessus de tous et de tout. Plus fréquentes, aimables et solides, les relations entre belles-lettres et beaux-arts, la jalousie mordant les prêtres seuls d'une même église de beauté. Les sculpteurs entre eux, par exemple, ne s'aiment point. Les peintres non plus. On dit que les musiciens sont les plus féroces à se déchirer. Il m'étonnerait qu'ils le fussent davantage que les écrivains. En tous cas, rares sont parmi les gens de lettres ceux qui, sans amertume, acceptent les observations désintéressées et en aiment mieux les amis qui les leur font. Pourtant seul est un ami digne de ce nom qui ose critiquer loyalement, de tout son esprit et de tout son cœur, et seul est digne d'une amitié pareille qui reçoit cordialement ces avis, dût-il les passer à son propre crible. Chateaubriand, malgré la fierté, la vanité même que nous lui connaissons, eut ce courage et cette aubaine, rencontrant un Fontanes, un Joubert, de les écouter avec une absolue bonne foi dans le désir de son propre exhaussement. Il faut remarquer d'ailleurs que ces deux lettrés surent s'incliner devant
le génie, consentir au second plan près de celui qui ne souffrait personne au premier. C'est tout à leur honneur, si c'est à celui du Maître de ne les avoir pas dédaignés. (1).
Quant aux femmes, leur culte pour René eut les motifs ordinaires: son charme physique de romantique à la chevelure abandante et désordonnée, aux yeux profonds comme la mer d'où lui-même semblait jailli à l'instar de Vénus, et cette popularité qui flatte les élues des gens célèbres. Il est certain toutefois que Chateaubriand fut aimé aussi pour sa propre valeur. Mais comme il les fit souffrir, ses adoratrices!
Les liaisons de René, plus que celles de Lamartine. Hugo, Musse*, rentrent en général dans la catégorie de ces « amitiés amoureuses » qui vaudraient, elles aussi, de bien curieuses dissertations. Elles touchent singulier amalgame, surtout le monde des Lettres, moins émouvantes d'ailleurs chez les notoires que chez les obscurs. Connaissez-vous sentiment plus exquis que celui dont un humble poète se console et se soutient dans l'ombre et l'adversité, grâce à une
(1) Une anecdote prouve assez la docilité de Chateaubriand à recevoir la critique. En 1808 il réunissait chaque dimanche ses amis pour leur lire quelque fragment nouveau des Martyrs. Venaient là, outre Fontanes et Joubert, Madame de Vintimille, Mole, Pasquier, Guéneau de Mussy, d'autres. Une fois, il leur lit l'épisode de Velléda, et s'aperçoit au silence qui l'entoure que le passage ne plaît pas. Fontanes rompt la glace, indique en quoi l'auteur s'est, à son avis, trompé. Puis chacun dit son mot. Chateaubriand écouta, sans mot dire, essaya ensuite de résister. Il éprouvait de la peine au point que des larmes lui en vinrent aux yeux. Il promit toutefois d'essayer de remanier le chapitre, mais sans espoir de l'améliorer. Le dimanche d après, il convoqua les mêmes amis, leur lut à nouveau l'épisode mis au point et qui fut accueilli d'applaudissements sans mélanges. Quelle belle leçon de modestie et de volonté de perfection!
discrète amie toute spirituelle et pourtant physiquement attirante, mais dont il ne veut pas flétrir les chairs? Affection voisine de l'amour et qui le comporte sans satisfaire ni épuiser le désir. Frôlement délicat des corps et des âmes. Pure tendresse qu'on a presque toujours tort de sacrifier aux pieds de la volupté décevante avec son cortège de lassitudes, d'hypocrisies, de problèmes moraux et d'ennuis de toutes sortes... Mais Chateaubriand nous sert mal ici d'exemple, ayant été assez don-juanesque et peu platonique. Il a endolori, disions-nous, ses amies. On lui a fait un crime d'avoir ainsi trompé plusieurs des amours dont il tira la double joie de Pesprit et des sens. Un mot à ce sujet:
C'est, hélas! le lot commun de bien des poètes et le gros reproche que leur adressent les femmes, toujours si noblement prêtes au sacrifice, comprenant mal qu'un homme de talent ne veuille pas sacrifier, lui, son œuvre à ses amours, si ses amours, pour une raison quelconque, diminuent le temps et la force qu'il consacre à son œuvre, si ses amours en dépérissant lui apportent des entraves spirituelles. Elles comprennent mal qu'il importe plus que le poète fasse un chef-d'œuvre grâce à leur amour que de voir leur amour triomphant, car un tel héroïsme, incommode à concevoir, l'est plus encore à pratiquer.
Voyez cependant combien les grands hommes attachent peu d'importance à l'amour physique, combien peu ils le chantent, ceci corroborant les observations faites plus haut sur l'amour qui, trop dédaigneux, dans sa fièvre, de l'esprit, montre par là son infériorité manifeste. Mince est la place occupée par Graziella dans l'œuvre de Lamartine, par Charlotte dans l'œuvre de Gcethe, par Juliette dans l'œuvre d'Hugo. Mince aussi la place de ses maîtresses dans Chateaubriand. C'est que les génies sentent l'immense empire de l'Esprit à côté de quoi la Sensualité garde un rôle effacé, voisin de celui des autres fonctions
corporelles. L'Amour ne les intéresse que dans la mesure de ses apports à leur œuvre. Elvire ne vaut que pour avoir inspiré le Lac. 0 femmes! ayez cette dernière abnégation qui vous grandit, de rester dans l'ombre grâce à laquelle éblouit mieux la Lumière!
Le grand mérite de Fontanes est d'avoir deviné un homme avant que celui-ci eût étonné le monde.
Nous avons dit que Chateaubriand le connut à Paris d'abord, puis le retrouva dans l'exil de Londres. (1). Il s'en fit par la suite un pare-étincelles durant l'Empire auquel se rallia celui qui devait, en 1808, devenir Grand Maître de l'Université, alors que l'auteur à'Atala rompait avec l'assassin du duc d'Enghien. Fontanes rendit à Chateaubriand une foule de services littéraires et extra-littéraires.
Leurs deux tempéraments étaient cependant assez opposés. Qu'on se souvienne de celui du fonctionnaire et parlementaire impérial, député puis sénateur, universitaire mesuré (dans ses écrits du moins, car sa conversation très libre le revanchait de sa politesse officielle), brusque et athlétique au dire de Sainte- Beuve, gouailleur et goinfre au dire de Peltier, impétueux dans l'intimité au point que ses amis l'appelaient « le sanglier d'Erymanthe », alors qu'il demeurait souple et prudent au dehors, classique endurci, c'est-à-dire timide en ses vers, pondéré dans sa prose... Et pourtant, c'est lui qui, le premier, (Vinet l'appelle l'Homme aux habiles pressentiments) applaudit aux nouveautés des Natchez et tfAtala sur le vu seulement
(.1) Causeries et promenades fraternelles par les rues de la cité, aux bords de la Tamise, au Coin des Poètes, à l'ombre de Westminster. Quand on souriait du jeune Breton devant son ami, celui-ci disait aux exilés: ( Laissez faire, Messieurs, il nous dépassera tous ».
des manuscrits, ce qui écarte la banalité du salut au succès, de l'enthousiasme de seconde main.
Joubert, dont on exagère un peu la valeur d'écrivain et de penseur, de même que Fontanes fut pour Chateaubriand un Boileau délicat, tendre, clairvoyant. En un temps où l'esprit du XVIIIe siècle, ou si vous voulez, celui du XVIIe amoindri, dévié, rabaissé, régnait encore, il raisonnait largement, préférait déjà la beauté à la vérité, je veux dire acceptait que la vérité ne fût que dans le fond d'un livre et qu'elle s'entourât de grâce, même au détriment de l'exactitude (c'est bien là la formule chateaubrianique). Conseiller précieux, il engageait l'auteur du Génie à chercher l'art d'abord. « C'est de son génie plus que de son savoir qu'on est curieux, écrivait-il à Mme de Beaumont (afin que ce fût répété au jeune maître)... C'est de la beauté et non de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage; son esprit seul et non pas sa doctrine en pourra faire la fortune... Qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante ». Plus âgé de treize ans que son sublime ami, il avait aussi pour lui une admiration intelligente, indulgente, jamais dupée, le connaissant à fond, ce dont Chateaubriand lui gardait de la reconnaissance. Ah! les délicieux, les véritables amis! Plût aux dieux que j'en eusse eu jadis de pareils! Heureux Chateaubriand qui connut la voix sincère de deux aristarques au cœur d'or! Je vous le dis: C'est infiniment rare, et il leur doit peut-être la moitié de sa renommée!
Parlons maintenant des femmes.
Il les aima beaucoup. Mieux, il aimait la Femme. Xul doute qu'il ne fût sensuel. ((Il y a dans la femme une émanation de fleur et d'amour », disait-il joliment. Il pensait assez constamment aux douceurs féminines et s'en cachait à peine. En pleine apologétique chrétienne du Génie, parlant de la grandeur
de Dieu qui imprègne le voyageur en mer, il pense en réalité au charme d'une compagne de route et le précise dans ses Mémoires: « Etait-ce Dieu seul que je contemplais sur les flots? Non, je voyais une femme et le miracle de son sourire ». « Une seule pensée m'absorbait (celle de Mme de Mouchy) avoue-til encore à propos de VItinéraire et de son voyage en Orient. Je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés sur l'Etoile du Soir (qui est Vénus), je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra (rendez-vous fixé entre les deux amoureux). Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne! Aurait-on conservé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves? » Et au cours d'un livre des plus graves (Le Congrès de Vérone) : « Souvent on est plus agité d'une faiblesse secrète que du destin d'un empire. L'affaire légère est, au fond de l'âme, l'affaire sérieuse... Un royaume ne pèse ni ne vaut plus qu'un plaisir. » C'est quelque peu cynique. C'est très prince en tous cas. Ce prince du Romantisme, ce prince de la Diplomatie, fut un prince de l'Amour.
Amateur affiné, séducteur habile, amant volage, il fut un « bourreau des cœurs ». Il s'en rendait compte. Piètre époux, il se demandait: « Les hommes de ma sorte, se doivent-ils marier? La vérité de leur nature est une vérité de chimère, de misère et d'isolement, qui n'est pas assez sainte pour les autels de la famille ». Et c'est une pensée profonde à ajouter au débat jamais résolu sur le problème du mariage des artistes.
Méprisait-il la Femme, puisque tant il la trahissait? Je ne le crois pas. Mais il avait un perpétuel désir de nouveauté. Le Désir! Le Désir! Il l'a traduit luimême, ce désir de la Femme, dans une page qu'il faut relire, une page des Mémoires où il évoque sa
Sylphide, statue de brume dressée aux heures folles de Combourg.
Elle était ••omposée, dans l'ardeur de son imagination, de toutes les femmes qu'il avait vues; il lui donnait la taille de cette voisine un instant serrée par hasard contre lui, les yeux de telle fille du village qu'il aimait à regarder, la fraîcheur de telle autre, et ce visage de vierge apparue à l'église... La Charmeuse était toujours à ses côtés. Il lui parlait. Il la voyait nue... (« Aphrodite sans voiles », écrit-il chastement, ou Diane vêtue d'azur et de rosée^ ou Thalie au masque riant). Nouveau Pygmalion amoureux de son œuvre, il la parait de toutes les grâces, l'emmenait sous tous les ciels, en faisait une reine, une vestale, une châtelaine, une hourie... Il l'associait à l'étoile du Soir en allant s'asseoir sur une pierre de la lande, à l'orage contemplé du haut de la grosse tour d'ouest du château. C'éta t une nymphe quand il se cachait entre les saules, une voyageuse avec qui, la main dans la main, il visitait les beaux sites et les vieilles villes. « L'air exhalé de sa bouche, pénétrait dans la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang ».
Ces folles imaginations durèrent deux ans. Il faillit dit-il, en perdre la tête et se suicider. Peut-être exagère-t-il. Néanmoins, ces pages sont d'une admirable autopsychologie et nous explique très bien la suite de sa vie.
Qui ne reconnaîtra d'autre part en ces aveux cette prédisposition spéciale à la « délectation morose » bien connue des confesseurs et cataloguée par les médecins? Et comment s'étonner qu'il fût ainsi conduit successivement aux bras de tant d'amantes? Indulgence! Indulgence! Car aux arguments donnés plus haut en plaidoyer pour les poètes honnis des amoureuses blessées, ajoutons celui qui vient de la constitution physique lui-même du sujet. Tel est porté vers les plaisirs de la chair par le torrent sanguin.
Tel autre éprouve moins ces besoins d'étreintes. Le platonisme en amour, ramené par les esprits simples à l'idéalisme mis en opposition avec le sensualisme, n'est souvent qu'une question de lymphe ou de phosphore!
La première muse est Lucile. Nous l'avons évoquée sous les ombrages de Combourg, sœur chérie, premier trouble né d'un corps de femme, première incarnation de la Sylphide, et aussi première éveilleuse des féeries intérieures.
Mais à Combourg même, une autre vision plus précisément féminine fait frémir les seize ans du poète. C'est une jeune femme en visite au château. Elle est belle. Un quelconque incident précipite les gens aux fenêtres. L'étrangère y va. René veut lui offrir sa place. Le hasard d'une légère bousculade les presse l'un contre l'autre. Il sent cette chair épanouie contre sa jeune chair. Il est inondé d'un sentiment inconnu. Il en oublie tout ce qui se passait autour de lui. Il soupçonne mieux la grande aimantation des sexes. Il frémit d'une inquiétude délicieuse.
Et alors, l'isolé rêve de la Femme. II conçoit comme nous l'avons vu plus haut, celle dont le sein le toucha, parée de tous les charmes. Il maigrit d'un désir inavoué autant qu'imprécis. Il perd le sommeil : « Je me roulais dans la douleur, j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient, misérables, de mon néant ». Il en devient quasi fou, au point de vouloir se tuer... Jules Lemaître sourit en constatant qu'il « se rate »...
Rien d'invraisemblable pourtant. Qui n'a connu ces délires des premiers émois amoureux, ce divin malaise de la puberté, ce trouble charnel qui peut devenir si grave en certaines circonstances? Epreuve psychophysiologique que maint médecin étudia et à laquelle
trop de parents ne prêtent qu'une attention ou très mince, ou très sévère, fautive dans les deux cas.
Lois de son premier voyage à Paris, René, dans la berline, fait vis-à-vis avec une marchande de modes. Cette Mademoiselle Rose l'initierait volontiers, du moins en propos gaillards. René n'ouvre pas la bouche. C'est un timide que sa flamme dévore. (1).
Arrivé dans la capitale, son frère le présente, après un bon dîner, aux abords du Palais Royal, à une dame à particule aussi problématique que sa vertu, encore jolie bien qu'ancienne en amour, et qui lui donne rendezvous pour le lendemain matin. René arrive, un peu craintif et gauche. On le reçoit à draps ouverts, la coquette au lit, son beau bras nu tendu en accueil sans équivoque. Le provincial hésite au baise-main, n'entame qu'un entretien banal, et quitte l'enjôleuse sans en garder d'autre souvenir que celui d'une ombre aimable croisée sur sa route.
Même timidité envers Mme Monet (fille d'un directeur des Mines et amie des Ginguené), qui, souvent, se trouvait avec lui dans la loge où il assistait quelquefois aux représentations théâtrales. « Je ne sais si elle me plaisait, si je l'aimais, mais j'en avais bien peur. J'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher chez elle, pour l'accompagner à la promenade, je lui donnais le bras et je crois que je serrais un peu le mien »... Et c'était tout.
En retournant à Combourg, il s'arrête à Fougères chez les La Bellinaye, y rencontre « une agréable laide, sœur d'officier », mais n'ose élever vers elle ses regards téméraires. Rien n'annonce le prochain conquérant.
(1) L'épisode est racontée dans les Mémoires. M. Emile Langlade, en son ouvrage: Rose Berlin, la Marchande de Modes de Marie- Antoinette, croit devoir identifier son héroïne et celle de la berline. Je lui laisse la responsabilité de ce point d'histoire.
Puis quand il revient d'Amérique, en 1792, et qu'on se met en tête de le marier, il convole sans amour, avec cinq cent mille francs plus qu'avec Céleste Buisson de la Vigne, pourtant blonde jolie de dix-sept printemps.
Cette orpheline élevée à la diable était enjouée, vive, gracieuse, mais maligne et fantasque. Elle avait des sautes d'humeur, comme sa mer bretonne des sautes de vent. Capricieuse parce que gâtée, non sans esprit, comme en font foi les billets que plus tard elle envoyait à Joubert et Coussergues, et où sa petite griffe savait égratigner les importuns et les madames qui lui disputaient son mari, elle n'était point celle qu'il fallait à René, si René toutefois fût jamais capable d'avoir un foyer.
Une pointe de romanesque demeure le seul côté original de ce mariage de convenance. Qu'il se soit accompli selon la version des Mémoires ou selon la version née aux propos de Pongerville et Viennet, il y eut petit drame de famille, opposition des parents de la fiancée, enlèvement de celle-ci, deux bénédictions nuptiales... Mais toutes ces bénédictions ,ne semaient pas l'amour sur le couple. René quitta tôt sa compagne et ne la reprit que beaucoup plus tard, nous l'avons vu, ruinée, pour les yeux du monde et par geste de chevalerie.
Mais alors Mme de Chateaubriand est déjà très mûre. Bientôt ce sera la bonne vieille, dévote, toute à la religion, aux œuvres pies (son infirmerie Marie- Thérèse, pour les prêtres vieux et invalides, fut sa grande entreprise de bienfaisance), maigre, courbée, pâle, fine cependant toujours, ayant de la race...
Elle mouruc en 1847, un an avant le Maître qui, dans le cours de son existence, usa son cœur à tant d'autres amours et amitiés amoureuses, ayant ainsi, presque toujours, une compagne extra-légale de tendresse et de gloire...
La première fut Pauline de Beaumont. Mais évoquons encore, avant elle, cette idylle de Bungay où notre Werther eut sa Charlotte — rayon de soleil sur le ciel sombre de la misère et de l'émigration.
Il la rencontre en 1793 — l'année des guillotines — chez le révérend Yves, où des mains de cordialité se tendirent vers la détresse en l'exil. Charlotte Yves a quinze ans. C'est une miss délicieuse. On a présenté le blessé de Thionville à l'helléniste courtois. La courtoisie est la meilleure des charités morales. René ressent vivement le charme de cette bonté polie. Il ressent plus encore celui de cette jeune fille à laquelle il offre des leçons de littérature. Les promenades sont de l'excellente éducation à la Rousseau. Les voici tous deux dans la campagne anglaise, qui a quelque chose de la campagne bretonne. René se souvient de Combourg et de Lucile. La jeunesse enveloppe ces deux êtres et leur tourne la tête. Ils finissent par s'avouer leur affection.
La pudeur reprend alors son éternel jeu. Charlotte, aimée, se tient aussitôt sur la défensive, craintive de l'Ignoré redoutable, et plus réservée à mesure que plus attirée. Une chute de cheval met le jeune homme en une intimité plus grande chez le bon pasteur. L'aimable étranger, qui fut un officier français, a plus encore de séduction, pâle, étendu sur le drap blanc. Charlotte s'émeut tout à fait. René flaire le danger, et, remis, veut partir...
Mais la maman a tout deviné. Avec simplicité, elle presse le convalescent de rester encore; elle transmet enfin l'aveu de son enfant; elle offre candidement la main de Charlotte qu'elle imagine désirée. Coup de théâtre. René se jette à ses pieds en pleurant: « Arrêtez, je suis marié! » Ainsi Prud'hon se refusa l'héritière de l'orfèvre Fauconnier. Mme Yves est stupéfaite et toute marrie. Charlotte, atterrée, pleure. René souffre affreusement et s'en va. Voilà-t-il pas un bon sujet pour cinéma?
Vingt-neuf ans plus tard, la petite amie de Bungay vient rendre visite à M. de Chateaubriand devenu ambassadeur. Elle est mariée et s'appelle ladv Sulton. Elle voudrait établir son fils. Ils bavardent du passé. René note son émotion dans ses Mémoires. Mais c'est de la cendre maintenant, cet amour ancien. Quatre rencontres et ce fut tout. Ou plutôt, l'an d'après, elle revint. Il la reçut froidement, tout à Mme Récamier. Elle se montra froissée, le lui dit, et s'en alla. Il eut un court frisson, puis oublia tout à fait.
Ce fut Joubert, nous l'avons vu, l'introducteur de Chateaubriand au salon de Mme de Beaumont. Dès qu'elle le vit, elle fut sienne. Cœur tendu et corps malade, elle lui donna ses dernières années.
Détail curieux: Pauline était née vingt jours avant René et le même jour que Bonaparte (le 15 août 1768). Et c'est à la même époque aue René les connut tous deux à son retour d'Angleterre. « Bonaparte, dit André Beaunier, lui apparut comme le héros des nouveaux jours, Pauline de Beaumont comme la figure de l'ancienne société française, de ce passé dans lequel le fils du vieil Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg, baron d'Aubigné, seigneur de Gangres, du Plessis-l'Epine, du Boulet, de Malestroit en Dol et autres lieux, avait de si fortes attaches... Et l'on vit alors ce jeune homme occupé d'une double passion, émule acharné de Bonaparte et amoureux transi de Pauline »...
Autre rapprochement: Divorcée en 1800, Pauline de Montmorin-Saint-Hérens oubliait son mari, baron de Beaumont, à peu après comme René oubliait sa femme, comtesse de Chateaubriand. Ainsi ces deux destinées se rejoignaient après des lacets de route assez semblables.
Etait-elle belle? « Plutôt mal que bien, la décrit
l'auteur des Mémoires d* Outre-Tombe, avec deux yeux coupés en amandes qui auraient jeté un éclat extraordinaire si une suavité n'eût éteint à demi ces regards en les faisant briller languissamment comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau ». La grande artiste Vigée-Lebrun en a fait un portrait au visage maigre, aux traits nets, aux yeux longs et languides, habillé couleur lie-de-vin avec une couronne de roses aux doigts.
Vertueuse? On ne sait trop. On lui a donné, comme amants antérieurs à René, l'abbé Louis et Adrien de Lézay. En 1796, Charles de Constant, relatant de gaies agapes chez Méot, écrit: « Mme de Beaumont est une vraie Française; tout ou rien, suivant le temps et les personnes ». Ceci serait-il un témoignage foudroyant? se demande G. Pierredon qui se résigne « à ne pas croire à de la vertu ennuyeuse chez cette créature séduisante » et pense qu'elle ne s'aperçut pas de la trahison de celui qui bientôt voulut partager son amofcr entre elle et Mme de Custine.
Avant la Révolution. Pauline de Beaumont était très entourée. En son salon fréquentaient son cousin François du Pange et les deux frères Trudaine. Rulhière, auteur de la devise du cachet de la jeune femme, représentant un chêne aux feuilles frissonnantes: « Un souffle m'agite et rien ne m'ébranle », Mmes de Staël et de Sérilly, la baronne Hocquart et la baronne Le Couteulx, la comtesse Albany qu'Alfiéri adorait, et Mme de Krudner, dont Sainte-Beuve raconte (d'après Chênedollé qui le tenait d'Adrien de Lezay) que dans ses spasmes de plaisir elle criait: « Mon Dieu, que je suis heureuse! Pardonnez-moi l'excès de mon bonheur ». (Voilà un mot douteux, passé par bien des bouches indiscrètes avant de venir à nous!) Et encore vinrent, chez Mme de Beaumont: Condorcet, Beaumarchais, Chénier... Et puis vint la Rafale de Quatre Vingt-Treize.
Après des aventures comme on en cite à foison sur
la Terreur, Pauline de Beaumont fit connaissance de Joubert qui l'aima, mais d'amitié amoureuse, lui ménagea une chambre en sa maison de Villeneuve-le- Roi où elle fit plusieurs séjours et où il reçut aussi, souvent, plus tard, Chateaubriand; il lui prêta des livres d'abord, assistance ensuite, quand elle divorça; puis il lui présenta Chateaubriand, ce dont peut-être il souffrit un peu quand il vit comment tournait cette amitié nouvel 1*".
Pauline aima René tout de suite, pour son charme et pour son génie. Infiniment sensible, elle avouera en jour à Mme de Vintimille: « Son style me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour. Il joue du clavecin sur toutes mes fibres ».
Elle lui devint à son tour indispensable. Il montait la voir deux fois par jour. Il lui lisait les fragments inédits d'Atala, de René, du Génie. Pour achever ce dernier livre, il se retira chez elle, à Savigny — ce joli Savigny-sur-Orge resté campagnard encore malgré sa proximité de la capitale — dans une maison qui appartenait à un M. Pigeau et dont elle eut la jouissance de mai à décembre 1801. Elle le posséda ainsi tout un été, « entendant sa voix, le voyant travailler ». Elle l'appelait « le Sauvage » et prenait soin de lui comme d'un enfant. Elle l'aidait, cherchant, copiant les citations. Le soir venu, le labeur du jour achevé, ils s'en allaient enlacés sous les étoiles. Et la pauvre poitrinaire se mourait, déjà, de bonheur.
Elle le soutint dans sa polémique avec Mme de Staël, calmant Corinne un moment assez fâchée contre René, sans toutefois lui en garder longtemps rigueur. Elle accepta dignement et douloureusement le premier rapprochement de notre écrivain et de sa femme: et elle n'eut qu'une pensée, se sentant plus mal et sachant son héros en Italie: aller mourir à Rome, auprès de lui.
Elle part. Et n'est-ce pas, cette idylle, d'un roman-
tisrne émouvant? René, inquiet, se repent d'une tiédeur coupable. « Je me sens aujourd'hui mon cœur de vingt ans, écrit-il à Joubert. Cette Italie m'a rajeuni, j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément. Je me retrouve quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si rare que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang ». Et il envoie Bertin à Milan, au devant de l'aimée. Lui-même va la prendre à Florence. « Elle n'avait plus que la force de sourire » dit-il en une phrase mélancolique à laquelle répond en écho cette poignante parole de Pauline passant devant la cascade de Terni: « Il faut laisser tomber les flots ». (1). Il installe l'agonisante en une maison de la place d'Espagne, sur le mont Picino. Tous les amis du jeune diplomate la viennent voir. Le Pape lui-même fait prendre de ses nouvelles. Un jour d'octobre, après une promenade en voiture au Colisée, elle se coucha, prise de froid, et ne se releva plus, affirmant qu'elle ne passerait pas le jour des Morts.
Elle le passa de quarante-huit heures et s'éteignit le 4 novembre 1803, comme elle le désirait — entre les bras de l'Aimé qui seulement alors connut le profond amour que lui avait voué celle-là qui mourait avec un dernier regard pour lui.
Chateaubriand remplit pieusement ses devoirs et resta un bel exemple à tous en cette occasion. Il fit élever un monument à l'amie, dans l'église de Saint- Louis-des-Français, où on le voit toujours, et sur lequel on peut lire: « Après avoir vu périr toute sa famille, Pauline de Montmorin, consumée d'une mail) Voici un autre mot bien triste et bien beau de cette charmante et douloureuse mondaine. Un jour qu'elle croyait aller mieux : « Je tousse moins, dit-elle, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit ».
ladie de langueur, est venue mourir sur cette terre étrangère ».
Pauline de Beaumont, hélas! avait déjà, et depuis le début de 1803, une rivale en Mme de Custine. « Que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher, avoue René en ses Mémoires. Ainsi va l'homme de défaillance en défaillance. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois ». Ne lui en demandons pas plus: reconnaître la faiblesse de ses serments. Mais cet amant est-il d'espèce si rare?...
Les « paroles qu'on ne devrait dire qu'une fois », avant même que Pauline fût morte, il les avait dites à Delphine. Présenté à cette autre veuve d'un décapité de la Terreur, au salon de Mme de Rosambo, il fut frappé par son éclatante beauté, mélancolique et passionnée à la fois. Elégante et mutine, blonde adorable et durable, dont le teint « était resté frais comme au temps où Bouffi ers l'appelait la Reine des Roses» (1), elle avait trente-trois ans. C'était un oiseau. C'était de la jeunesse et de la joie. Il s'en éprit violemment. Ses billets en font foi. Quel dommage qu'on n'ait pas ceux que lui rapportait Mlle de Saint-Léon, leur intermédiaire. Il la supplie jusqu'à ce qu'enfin elle consente. Et les Mémoires évoquent « la prise de possession » de Fervaques, (le château de la marquise), où il coucha dans le lit même du Vert- Galant. Le départ pour Rome rompit le charme. Mais en mars 1804, l'écrivain-diplomate renoue des relations avec Mme de Custine, en même temps d'ailleurs qu'avec M*16 de Chateaubriand. Singulier homme; jamais l'Une n'empêchait l'Autre. C'est à
(1) D'après son historien Bardoux. Elle était fille de la comtesse de Subran, qui fut la maîtresse du chevalier de Boufflers.
Delphine qu'il lit sa lettre de démission après l'exécution du duc d'Enghien, à elle qu'il rapporte au retour de la plaine de Grenelle, où l'on vient de fusiller son cousin Armand, un mouchoir trempé dans le sang du malheureux qu'il n'a pas su sauver des balles diplomatiques et mortelles du « Corse aux cheveux plats ».
Mais le bel amoureux s'attiédit. Delphine s'en plaint à Chênedollé. La pauvre abandonnée, à son tour, implore. Un jour quelqu'un lui dit dans son salon:
— C'est ici qu'il a été à vos genoux?
— Peut-être était-ce moi qui étais aux siens, répondit-elle naïvement.
Un autre jour, à Fervacques, apercevant un fusil au retour d'une promenade maussade faite en calèche avec lui, elle le saisit, prête à se tuer...
Pourtant il y avait des « raccommodages », et les tendres reproches faisaient amer et doux à la fois cet amour à demi-partage. Enfin René est tout à fait las de Delphine, refuse une nouvelle invitation au château, devient froid dans ses lettres. D'ailleurs il veut partir pour l'Orient. Pis encore, il a donné rendez-vous, pour le retour par l'Espagne, à une autre amie très chère, Mme de Noaïlles. Delphine a compris: « Il part, écrit-elle à un ami, pour remplir tous ses vœux et pour détruire tous les miens ». Il ne lui fera pas la grâce de lui écrire une seule fois en voyage. Et pourtant il la retrouvera sans colère, aimante et fidèle au passé...
Et les amours se suivaient. Ou plutôt se chevauchaient dans ce coeur rebelle au chômage, toujours avide de flamber. Et ces amours s'avéraient plus tendres, plus éternelles (disait-il) les unes que les
autres. Amours, on l'a vu, mondaines et particulées de préférence.
De cette jolie duchesse de Mouchy (fille du banquier Laborde, épouse en 1790 d'un Noailles), on a tenu longtemps le nom voilé. René affirme que c'était la seule femme qu'il eût vraiment aimée... Une enchanteresse, qui lui a cédé tard... Il en parlait avec ravissement. Quel amant n'est ravi de son idole?
Donc, la belle Nathalie de Noailles (elle ne fut Mouchy qu'en 1816, à la mort de son beau-père) attendait à Grenade le Pèlerin de Jérusalem. Elle voyageait d'ailleurs depuis six mois en Ibérie avec ses enfants, et consacra deux mois entiers à la vieille et belle cité dont elle croquait les monuments, l'imagination exaltée par le style mauresque. Si l'on en croit M1"*2 de Boigne, c'est en Espagne qu'elle apprit la mort d'un certain colonel L... dont elle avait, avant qu'elle aimât René, accepté les soins assidus. De sorte que le voyageur la trouva en deuil et pleurant un amour défunt, au lieu de la trouver joyeuse et souriante à l'amour nouveau-né. Mais elle se consola vite. Elle prétendait avoir la malchance, à peine un ami trouvé, d'en rencontrer un autre qui lui plaisait davantage. Elle aima tant d'ailleurs, ardente, chouanne et volontiers conspiratrice, qu'elle en perdit la raison. Folie déchirante plutôt que violente, écrivait Mme de Duras à Mme Schwetchine. Délire de persécution. Elle valait mieux que sa conduite. Elle se savait mal jugée et sa fierté s'en blessait. Au bref, une malheureuse. Pauvre Mouche! l'appelait gentiment René. Mais au temps des amours, vibrante, trop nerveuse, « avec je ne sais quoi, sourit G. Pierredon, qui me donne par avance une sorte d'image et d'annonciation de cette jeune femme d'un autre sang qui porte aujourd'hui avec gloire le même nom qu'elle ». Spirituelle, elle mettait en feu le cœur, la chair et l'esprit du grand romantique. Il en fit la Blanca du Dernier
Abencérage et lui dédia cette « romance de l'Esclave » dont la dernière strophe est si bien tournée.
Madame de Duras — encore une duchesse — fut la remplaçante de Mme de Custine et de Mme de Mouchy. Fille du comte de Kersaint (1) — encore un massacré de la Terreur — elle était, coïncidence curieuse, en Angleterre, comme émigrée, en même temps que Chateaubriand. Il ne devait la connaître que dix ans plus tard, la rencontrant chez M. Las Cases, ru« Saint-Honoré C'était une amie de Mme de Staël à qui elle ressemblait un peu, ce qui ne veut point dire qu'elle fût jolie. Elle écrivait volontiers de petits romans. Bonne et dévouée, serviable et généreuse, enthousiaste d'esprit, elle recevait beaucoup, et fut pour son ami une sœur spirituelle (il l'appelait « ma sœur », sans doute parce qu'elle manquait de cette beauté qui suscite les noms amoureux). On voyait chez elle Humboldt et Cuvier, maîtres de tant de secrets de la Nature, MM. de Barante et de Rémusat, voire Mole, Talleyrand, à côté de qui Chateaubriand plaisait à la duchesse surtout comme diplomate. Elle le croyait profond politique autant, sinon plus, que grand écrivain. Et cela flattait fort l'amant qui se jugeait assez bien lui-même^ comme on sit. C'est à elle qu'il aurait dû son poste de ministre en Suède sans l'affaire du 20 mars; à elle qu'il dut au moins le titre de Ministre de l'Intérieur dans (( cette petite cour dont le rôle était d'attendre et d'espérer »... On était alors à Gand. Comme Mme de Beaumont, Mmc de Duras lui servait obligeamment de secrétaire, écrivait sous sa dictée, copiait les citations, dévorée d'affection pas-
(1) Et femme du Premier Gentilhomme de la Chambre, compagnon d'émigration, serviteur intime et confident de Louis XVIII. D'où son influence sur le vieux monarque.
sionnée pour un homme qu'elle ne séparait pas de sa foi catholique et monarchiste.
A Gand se trouvait aussi Mme de Léris, dame de compagnie de la duchesse d'Angoulême. Encore une petite amie de ce grand cœur insatiable. « Elle resta dans son souvenir, dit Henry Lapauze, comme une silencieuse soirée d'automne». Et René lui-même: (( Elle a passé en peu d'heures et s'est mêlée à la mort comme à la source de tout repos ».
Après les Cent-Jours, il a revu Mme de Custine, il continue d'aimer Mjne de Duras, il commence à aimer Mme Récamier.
Cette grande figure-ci doit nous arrêter davantage.
Elle s'appelait Juliette, comme la célèbre Drouet. Juliettes et Roméos! Comme ce nom de Juliette s'auréole maintenant de poésie, ayant pour parrains Shakespeare, Chateaubriand, Hugo!
De Jules Lemaître cette phrase puissante: « La liaison de Mme Récamier et de Chateaubriand me paraît un chef-d'œuvre de convenance: il était juste et décent que la plus grande beauté et le plus grand génie du temps se rencontrassent et fussent épris l'un de l'autre; et que cela durât, et que cela devînt en quelque sorte officiel, et fût pour ainsi dire consacré par l'opinion publique. Et la rencontre eut lieu juste au moment qu'il fallait et dans les conditions les plus propres à la sauver de la banalité, à la préserver de la honte d'être éphémère et à la rendre pathétique. Et je crois que tous deux, très experts dans la mise en scène de leur gloire, en eurent conscience, vaguement d'abord, puis nettement, et qu'ils se regardèrent vieillir inséparablement pour l'histoire ».
C'est en 1801 que Juliette et René se virent pour la première fois. Mais René, mené par M. de Lamoignon chez Mme Récamier, qui demeurait alors rue
du Mont-Blanc, conservait un mince souvenir de cetce visite; pourtant ils durent bien des fois se la remémorer tous deux par la suite! Un mois plus tard, rencontre également de hasard, chez Mme de Staël. Cette fois, il la regarde. Elle est en robe blancb'% déjà belle infiniment... Elle s'asseoit sur un sofa bleu. Elle lui devient une vision, une « sylphide »... Il note son émoi dans les Mémoires: «Je n'avais inventé rien de pareil »...
Cependant il ne devait la revoir qu'une douzains d'années plus tard.
En 1814, donc, comme la mode était aux lectures salonnières, Chateaubriand vint lire les aventures de Blanca et de Velléda chez Mme Récamier. Et Mme de Staël était encore là, et Bernadotte, Macdonald, Wellington, Ballanche... Un succès fou. Les dames se précipitaient pour lui offrir du thé, ce qui fait sourire la railleuse comtesse de Boigne... Juliette est alors la femme la plus célèbre de Paris. Célèbre par «a beauté et par sa vertu, alliance si rare qu'elle laisse sceptiques beaucoup de méchantes langues, les unes murmurant tout bas des noms, les autres des mots de physiologie tendant à donner à la charmeuse une virginité anatomique et forcée.
Mais la conjonction ne se fait pas encore entre les deux astres. Ils se revirent au chevet de Corinne expirante, puis après, rue d'Anjou... Et là, dans 1? jardin, sous un rayon de lune, un soir, près d'un berceau de tilleuls, eut lieu la révélation.
Tout de suite, comme Pauline, Juliette fut dominée par l'enchanteur. Et pourtant il avait cinquante ans, elle en avait quarante... L'idylle commença. Mais combien orageuse, coupée par d'autres escapades de l'écrivain, par la fuite de l'amoureuse déçue, triste « d'un bonheur si mélangé qu'elle l'expiait à mesure >., par Ampère et Ballanche qui, jaloux de l'infidèle, lui conseillaient de le lâcher.
Bref, en 1823, Juliette part pour l'Italie. Elle n'en
devait revenir qu'en mai 1825, apaisée, lucide, pour rappeler sans amertume celui qui ne devait plus être que l'Ami.
Cet épisode du retour est émouvant, raconté par Mrae Lenormand dans ses souvenirs: «Il accourut le jour même, à son heure accoutumée, comme s'il fût venu la veille. Pas un mot d'explication ou de reproche ne fut échangé; mais en voyant avec quelle joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitif' de M. de Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience, et pure comme la vertu ».
... Et Juliette, dit André Beaunier, « Juliette, qui avait la beauté des statues, consacra les ressources de son esprit fertile à réaliser le tranquille bonheur de l'amitié continuelle; et ce fut son chef-d'œuvre de le composer avec cette substance infiniment mobile, plus agitée que les flots de la mer, plus inconsistante qu» l'air, l'âme de René ».
Ils avaient alors, elle près de cinquante ans, lui près de soixante. Elle restait belle. Il restait vert, les cheveux encore noirs, la denture complète. Il trompait l'âge. Il le trompa tant qu'il put, mais le crépuscule commençait dont nous esquisserons tout à l'heure un tableau que nous voudrions pareil à ceux de Carrière, fait de deux émergements d'adorables visages sur la grisaille tendre du fond.
... Il trompait l'âge, prenant, en dehors de ses liaisans connues, des distractions moins officielles. Et la liste s'allonge...
Hortense Allard (qui devint en 1843 Mme de Méri-
tens) suivait en liberté son cœur, et, de son propre aveu, plaçait dans sa destinée l'amour et l'indépendance au-dessus de tout. Elle considérait les passion* — et surtout ses passions — comme une fatalité enchanteresse. Galante, agréable, instruite, idéaliste (ce qui n'empêche rien) elle aima beaucoup, elle aima quantité de gens célèbres d'alors. Chateaubriand la connut à Rome en 1829. Il s'éprit d'elle assez vite. Elle s'en étonna peu, sachant « qu'il avait un entraînement véritable et qu'il aimait beaucoup les femmes >» (c'est elle qui parle). Ils eurent des conversations de toutes sortes, littéraires, diplomatiques et intimes. En diplomatie, elle lui reprochait la guerre d'Espagne, mais il s'en expliquait gentiment, car « excepté sur la religion catholique, dit-elle, on pouvait s'entendre avec lui ».
A Paris, il la voit chaque jour. Il fait avec elle des promenades à ce Champ-de-Mars alors inculte et devant quoi moutonnait un bois transformé depuis en ce palais d'Opéra-Comique: le Trocadéro. Il l'emmenait dîner dans un petit restaurant proche du Jardin des Plantes. Il lui versait du Champagne et elle lui chantait du Béranger. Et puis à elle aussi, il dicte; et elle aussi copie des citations... Et cela dura jusqu'en 1847.
« Est-il triste ou est-il amusant, se demande Jules Lemaître, de découvrir ce Chateaubriand de guinguette et d'amours multipliées derrière le chantre et le restaurateur de la Religion? » Ce n'est ni l'un ni l'autre. La plupart des grands hommes furent en amour pareils au commun des mortels. Et pourquoi en seraient-ils différents, accomplissant les mêmes rites et forcés aux mêmes paroles qui plaisent et suffisent à la généralité des femmes?
... « A la cour du roi de Prusse, raconte Henry Lapauze, René va charmer la princesse Guillaume, et la princesse Frédérique l'aimera. Tandis que ses collègues du corps diplomatique ne voient qu'à d^
rares intervalles les princesses du sang, celles-ci auront pour lui des faveurs singulières. Il lui arrivera aussi de visiter, sous les auspices de la princess? Guillaume elle-même, ses appartements, où une « chambre hantée » lui fut signalée. La princesse se serra contre lui 'avec une certaine frayeur, ayant l'air de la Dame Blanche qui lui faisait peur ».
La duchesse de Cumberland (future reine du Hanovre) eut de son côté l'heur de longues promenades avec M. de Chateaubriand. Ils se donnaient des rendez-vous dans le parc de Cbarlottenburg. Et Frédérique y venait, le cœur débordant, mais il est difficile de savoir si ces amours nouvelles furent consommées. En tous cas, une correspondance suivit <ah! la bibliothèque que l'on formerait avec les courriers amoureux de Chateaubriand!) e/t qui laisse rêveur: « Il me reste le souvenir et l'espérance », écrit celle-ci. Qui dira la nature de ce souvenir?
... Et voici encore Mme de Cottens, particulée comme il convient.
En 1825 — n'étant pas loin de la soixantaine — , M. de Chateaubriand venait de quitter « en rugissant » les affaires publiques. Il s'ennuyait. Une fée apparut « sous les traits nobles et charmants de Mme de Cottens, laquelle n'avait pas quarante ans, était affectueuse, spirituelle et infortunée ». Elle admirait l'écrivain qui conçut pour elle une vive amitié traduite par dix ans de correspondance. Une correspondance de consolation. Un ton plus simple que d'habitude. D'ailleurs les documents qui naissent au jour de temps à autre nous montrent un René de Chateaubriand moins olympien qu'on a coutume de le voir, (i) Cela fait mentir Veuillot. Ici, l'auteur parle sans
(1) Dernière trouvaille, en 1922: Amour et Vieillesse, inédit de Chateaubriand; reproduction en phototypie d'un manuscrit autographe de la Bibliothèque Nationale, avec études et notes de Victor Ciraud (Ed. Champion).
solennité de sa vie, de ses travaux, de ses luttes politiques, de son désir d'aller retrouver l'aimée en Suisse où elle demeure. Sa mélancolie même s'adoucit: « Moi qui n'ai jamais été heureux, je crois quâ le bonheur existe quand je vous vois ». Il a tant vécu que son désenchantement même, de principe devient résignation. Il médite sur les ruines du coeur, et sa vanité se mêlant à la vanité de tout, s'y dissout en quelque sorte.
La correspondance s'arrête net en 1836. Comment se termina cette tendresse apaisée d'arrière-saison? Mystère.
Et voici Mme de Vichet. Un livre que préfaça M. de Wyzewa parut en 1902 sur cette femme qui, mêm? à cette date, n'est désignée, comme jadis la belle Nathalie, que par une initiale. Ni Sainte-Beuve, ni Pontmartin, ni Leseure, ni Biré n'en avaient fait mention. La correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... révélait seulement que celle-ci habitait en Vivarais sous la fin de la Restauration, vivant dans son château, solitaire, ardente, loin de son m? ri et de ses fils.
Peu à peu cependant on sut d'elle quelque chose de plus. Sa petite-fille et son arrière-petite-fille (Mme de Margeot) firent des confidences. M. Jules Lesche- Chesnevieux en eut quelques-unes dont il nous fit part dans une revue, vers 1909.
L'admiratrice énamourée du Maître était une demoiselle Marie d'Hauteville née dans l'Ardèche en 1779, mariée à quinze ans au marquis de Vichet. président-trésorier de France. Musicienne, elle aima René sans le connaître, et ils échangèrent soixantequinze lettres en dix-neuf mois 11827-1829). Passion platonique sans doute, car ils avaient alors. Tune quarante-huit ans. l'autre cinquante-neuf. Pourtant ils se firent visite à Paris en mai et juin de la seconde année de leurs romanesques amours. Après avoir lu ces épisodes, on peut se demander si des lettre*
plus intimes n'ont pas été détruites, si le roman se termina de la sorte, banalement, si enfin (et ceci avec Melchior de Vogue) on ne doit pas confondre en une même personne l'occitanienne rencontrée par Chateaubriand sur les bords du Gave, à Cauterets {Mémoires III, 13) et cette marquise quadragénaire auquel notre admirable « romancier » donne seize ans pour auréoler l'idylle.
Et voici Mme de Boni de Castellane dont Frenillv nous dit dans ses Souvenirs: «Chateaubriand avait joint au portefeuille des Affaires Etrangères celui des affaires particulières de Mme de Boni de Castellane dbnt il était l'admirateur fort peu secret. C'est avec elle qu'il se distrayait des soucis de la guerre d'Espagne. Ils s'aimaient fortement, et les ministres n'ignoraient point les escapades de leur collègue qui allait jusqu'à Dieppe cacher ses amours ».
Et voici — Mm* de Castellane étant jalouse — sa rivale, Mme Hamelim Une solliciteuse celle-là. Bien jolie. Si jolie qu'on ne lui refusait rien puisqu'elle ne refusait rien. Donnant, donnant. Vingt ans après, Chateaubriand lui écrivait: «Aimez-vous toujours comme quand vous veniez me chercher aux Affaires Etrangères? »
Et voici, voici les Oubliées, les Inconnues. Il y en a, certes, — combien? — charmante pléiade autour de celui qui fit les Martyrs et tant de douces Martyres.
Oui, René fut grandement, innombrablement amoureux. Il bat, je crois bien, tous les records à ce point de vue. Il eut tant de passions qu'il n'a pas connu, je le crains, la Passion. C'est pourquoi j'ai dû éviter, car il n'en comportait pas, tout lyrisme au chapitre de ses amours, suite d'aventures où il mit peu de ce génie dont la flamme n'éblouit que le Grand Art littéraire.