CELLE DE RENÉ
Une conversion est un cas psychologique en général intéressant. Phénomène extraordinaire entre tous, celui-là! Compléter son instruction, revenir loyalement sur ce qu'on croyait une certitude faute de documentation, changer d'avis sur un sujet quelconque en écoutant un sérieux contradicteur, reviser ses jugements sur une lecture, modifier ses opinions à la suite d'une conférence contradictoire, rien de plus commun, de plus normal, car, on l'a dit fort justement: l'homme absurde est celui qui ne change jamais, décidant par là qu'il sait tout et ne saurait en rien se tromper. Mais songez à ceci qu'une conversion consiste à croire avec force un jour, ce qu'on niait avec non moins de force auparavant, à trouver indiscutable et sublime ce dont naguère on souriait, ou tout au moins estimait sujet à caution, à affirmer excellent, tout à coup, ce qu'on trouvait déplorable ou simplement indifférent, et, pour parler d'une façon vulgaire mais expressive, à déclarer blanc ce que jusque là or, déclarait noir. On serait presque tenté de conclure qu'un grand orgueil préside à la volte-face de Tincroyant qui se convertit comme à l'immobilité du croyant qui 3tagne.
Sans doute, on pourra parler d'évolution lente, de transformation réfléchie, d'études amenant la cou-
viction à se former et à se cristalliser. Outre que ce* méditations nobles et longues sont exceptionnelles, et que c'est presque toujours par d'autres voies que s'opère la métamorphose, il faut bien, en fin de compte, en arriver à cet éclair brusque appelé le coup de la grâce et qui décide de l'adhésion définitive à une philosophie opposée à celle qu'on acceptait précédemment, ou de l'abandon formel d'un scepticisme prudent. Même si la lumière se fait peu à peu, un ultime combat se livre, à un moment donné, entre les deux derniers arguments en présence, et d'où l'on sort ébloui par un acte <de foi auquel succède un apaisement dont je sais la splendeur et le prix, car je parle savamment de ces choses ainsi que tout à l'heure on le verra.
Bien entendu, je ne mentionne ici que les conversions véritables, accomplies au tréfond de l'être et non sur les lèvres par ennui, fatigue ou dégoût du monde, pis est, par besoin de réclame ou espoir de lucre, par mystification, par bluff ou par intérêt^ voire par « raison d'état ». On a vu des amoureuses dépitées* des amants incompris, des veufs inconsolables, des écrivains désireux d'un bon lancement ou d'une vogue nouvelle, des indigents acculés, des Henri IV et des Léo Taxil changer de dieu ou se jeter, jusqu'alors mécréants, dans la religion; et leur exemple \<>i n'est d'aucun poids. Restons-en aux convertis sincères; ils sent peu, mais ils sont assez.
Le point curieux pourtant, serait leur degré de sincérité. Car tout est en nuances dans le domaine spirituel. Il est à coup sûr deux sincérités distinctes encore qu'également respectables: l'une intégrale, l'autre inconsciemment entachée de duperie intérieure et qui fait illusion au sujet même. Je sais des conver sions de ce genre, pareilles au jet brusque de larmes de tant d'êtres au lit de mort d'une personne aimée, de larmes tôt tëchées et dont on ne peut dire ni qu'elle» étaient hypocrites, ni qu'elles nous soient probantes.
Grave question donc: Une conversion étant un bouleversement du décor intellectuel, des habitudes cérébrales, des points d'appui du raisonnement, le phénomène se présente, je le répète, comme extraordinaire, extrêmement rare. Il requiert fatalement à l'abord notre scepticisme, tout comme le phénomène dit miracle éveille nos doutes légitimes, étant de même un renversement total des lois connues. (1).
A mon sens n'est admissible qu'une sorte de conversion: celle qui passe d'une conception scientifique i une explication religieuse de la donnée laïque de cette même énigme. Origine et fin du Monde et de l'Homme, tout est là et cela seul importe, cela seul rous intéresse et parfois jusqu'à l'angoisse: notre conduite en découle. Hors de ces problèmes, il n'en est plus que de secondaires, captivants peut-être, non capitaux.
(1) Ce à quoi ne réfléchissent certainement pas ceux q*i les acceptent d'un cœur léger et comme un acte tout simple de l'omnipotence divine. Se doute-t-on, par exemple, que le simple fait de demander à an prêtre de bénir les champs à la fête des Rogations, entraîne pour ce dernier la nécessité d'obtenir de Dieu, non simplement la pluie ou le soleil en temps opportun, mais une rature sans cesse renouvelée de toutes les lois physiques à cause même de leur enchaînement? Le plus étrange — oserai- je dire le plus comique — est que plusieurs prêtres demandant la même faveur sur plusieurs points du territoire où les bienfaits atmosphériques ne se posent pas de la même façon, il s'ensuit qu'on inflige au Maître des nuées, si Maître il y a, des miracle» euxmêmes contradictoires entre eux! Je sais que les subtils répondent: Nous ne demandons, au fond, que ce que Dieu estime le meilleur pour nous. Mais alors à quoi sert une prière — ou qui ne changera rien à la volonté du Sollicité, ou qui ne changera rien à la marche des éléments? Chateaubriand parle joliment à ce propos des fêtes de l'Eglise. Que n'a-t-il aussi joliment répond» aux objections qu'elles soulèvent!
Cette origine et cette fin de Tout, qui en tient le secret? Une religion déterminée ou la philosophie de celui-ci ou de celui-là? Le laboratoire de ce savant, l'enseignement de ce prêtre, de ce pasteur, de ce rabbin, de ce bonze, de ce brahmane, de ce lama, de ce pope ou de ce muphti? Le secret est-il en Occident ou en Orient? Ah! qui dira le mot?
Un souvenir ici m'accable, amenant des larmes à mes yeux. Je revois un lit d'agonie, une femme éperdûment et tendrement chérie dont la mort prochaine va dissocier la conscience et qui déjà divague doucement. Très intellectuelle, ayant souvent avec moi discuté de ces choses redoutables, l'obsession de l'Audelà remonte en elle aux heures suprêmes, et les questions que nous nous posions tous deux se pressent à nouveau confusément dans sa pauvre tête obscurcie, semblent se condenser en une seule; et de minute en minute, elle me demande ave un anxiété qui me torture:
— Le mot... dis... tu le sais... le mot?
Que se passait-il en son cerveau où s'accomplissait le navrant naufrage des idées? J'imagine seulement qu'elle traduisait notre perplexité commune, la réduisant à son interrogation effarée: « le mot... dis... le mot! »
Le mot du Sphinx! Heureux qui a cru le trouver dans l'affirmation péremptoire d'un catéchisme, preuve qu'il n'est pas bien difficile à satisfaire. Plus heureux qui adopte entre les réponses une troisième position (la première étant la foi, la seconde le doute) et se console en pensant que la solution ne nous viendra jamais, ne peut pas nous venir, et s'endort dans la sérénité.
Serait-ce donc une affaire de tempérament, la foi? Serions-nous, les uns à tendance mystique, les autres à tendance réaliste, les premiers seuls étant accessibles à la grâce? Serait-elle rassurante, cette réflexion d'un de mes maîtres à qui je confiais ma peine inté-
rieure au sortir de l'Ecole où j'avais appris à réfléchir, donc à douter, couronnant mes études par cette incertitude noble, ordinaire apanage, justement, d'un commencement de savoir: — Pourquoi tant de craintes, mon ami, me dit ce docte avisé. Si l'intelligence que Dieu vous donna pour trouver le vrai n'y aboutit pas, comment seriez-vous coupable, ayant sincèrement cherché? Ce Dieu seul, s'il existe, est dès lors responsable. Et s'il n'existe pas, qu'importe? Dans les deux cas, nulle sanction n'est à redouter.
J'ajoute: La vie est là qui nous presse, avec ses exigences et ie pain à gagner. Si philosopher est un devoir, vivre en est un autre, et qui apparaît aussi considérable, et qui semble plus urgent, et qui, hélas! devient de plus en plus difficile à remplir honnêtement. L'étude, et par conséquent la marche à la certitude ne deviendrait-elle que le droit des riches, et le-* pauvres seraient-ils condamnés, voulant s'instruire et ne pouvant le faire? Ce serait monstrueux... Non seulement je ne me sens pas criminel en ne dénichant point la solution désirée, mais je m'excuse encore si mon effort se dissout dans la besogne absorbante à laquelle je me dois, pour moi et pour les miens.
Rêver à nos fins dernières est évidemment possible et ne nous prend relativement que peu d'heures. Mais les lectures, les entretiens, les travaux personnels nécessaires pour approfondir ou réfuter une doctrine touchant aux problèmes les plus ardus de l'Univers, demandent un temps considérable et certaines ressources. Il ne suffit tout de même pas à un homme sérieux d'une supplication de maman dévote, d'un émouvant sermon, d'une méditation sur quelques pages d'un paroissien, ou même des arguments littéraires offerts par M. de Chateaubriand dans son Génie du Christianisme, pour faire crouler d'un coup toutes les objections accumulées en son esprit. L'Eglise le sait si bien qu'elle encourage les apologétiques, volumo souvent fort gros. Prenez-en quelqu'une, et vous
Terrez à quelle abondance d'études diverses le moindre chapitre vous entraînera!
Il est d'autre part une observation assez curieuse à faire. Bien que les conversions, à mon estimation, dussent être toujours du domaine scientifique et ne prendre au Siècle que ce qu'il apporte de neuf à ce point de vue, on a pu remarquer qu'elles se teintaient, presque toujours, d'actualité. Une sorte de mode y préside, en rapport étroit avec l'ambiance, l'état général des esprits du moment, ce qui n'est pas sans quelque bizarrerie dans ce face à face où l'Homme se met avec l'Eternité, encore que rien ne soit plus naturel, plus compréhensible, cet abandon de l'âme troublée aux influences de l'heure.
Jadis en effet, les conversions s'avéraient plutôt d'ordre sentimental; hier, on les voyait plutôt d'ordre philosophique; aujourd'hui on les surprend d'ordre plutôt social. Jadis, on revenait « à la foi de ses pères », secoué jusqu'aux dernières fibres par quelque bon prêtre aux gestes doux, souriant des « esprits forts » et assez indifférent autant qu'inexpert aux discussions serrées, ou par quelque cher mourant qui pour expirer en paix vous suppliait, vous sommait de retrouver la piété de l'enfance, vous demandait par serment (combien c'était adroit!) d'abandonner «les mauvais chemins », de rentrer dans le giron de l'Eglise... Puis on s'est converti en lisant d'habiles apologétiques (doni certaines, il faut l'avouer, sont bien faites), en creusant les métaphysiques abstruses (nou* l'a-t-on assez ressassé, le fameux mot baconien: u» peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science ramène à Dieu), en se reportant au célèbre « pari de Pascal », en apprenant d'un ecclésiastique de valeur l'union du Dogme et du Savoir... Aujourd'hui enfin, le problème social arrive au premier plan: il faut eroire pour que demeure l'ordre. Entendez qu'une religion reste bonne au Peuple afin de réagir contre la
Démocratie montante. Et cela aussi, est très maîin. Considérez les grands convertis de naguère: les Brunetière, les Coppée, les Bourget, les Barrés: Tous confondent la nécessité de la foi avec la lutte contre le socialisme. Leurs aveux mêmes ne laissent aucun doute à cet égard. Je ne discute pas. Je constate.
Une dernière mode semble avoir surgi de la dernière guerre, une combinaison des motifs de sentiment, des motifs de raison et des motifs politiques. Par son tragique et sa longueur, la grande crise a remué le vieux fond mystique de la masse. Des millions de morts ont parlé, ou plutôt journalistes, tribuns et prédicateurs les ont fait parler. II3 ont dit entre mille choses patriotiques que la France devait se souvenir qu'elle est la fille aînée de l'Eglise, que seule la Religion la sauverait de la Défaite et de la Faillite. Les ministres de nos trois religions ont pratiqué l'union sacrée avec un ensemble parfait. Dès lors, des officiers ont conduit leurs soldats à la messe, célébrée en plein bois à la veille des assauts, par un aumônier qui, lui-même combattant et paré d'une simple étole, bénissait d'un geste dont on ne saurait nier l'émouvante grandeur, les camarades qui s'en allaient à la mort... Et les parents à l'arrière ont brûlé des cierges. La foi chez beaucoup est revenue, au moins pour un temps. On a donné des ^ages au Clergé, On a renoué avec Rome. Est-ce à dire que l'ordre social, qui logiquement devait être le fruit de ce retour aux « bons sentiments », soit plus ferme? À voir la recrudescence du crime qui s'affirme surtout chez l'adolescence, les scandales du haut mercantilisme qui se multiplient, les ruines qui s'esquissent partout, les sourdes révoltes qui couvent, les craquements qui de tous côtés ébranlent la Société, on serait tenté de croire au contraire que la banqueroute du vieux Monde se précipite. Mais enfin, ce n'est peutêtre là que pessimisme et faux diagnostic. Tenons du moins ce renouveau religieux comme intéressant à
suiTre de près. Il donne par surcroît un regain d'actualilé au chateaubrianisme.
Chateaubriand s'est converti à la mode de «on temps. Nous verrons tout à l'heure à quelle catégorie — si on ne l'a déjà deviné — se rattache ce retour à Dieu. Mais disons tout de suite et sans vouloir le diminuer, qu'il s'agit là d'une conversion banale autant que brillante et utile à ses desseins. Mais la Littérature y gagnait. C'est tout ce qu'il nous sied d'en retenir.
A ce préambule on me permettra d'en ajouter un autre: l'étude pur moi-même du phénomène de îa cou version, puisque je l'ai connu, goûté dans son amertume et sa douceur exaltées, et consigné dans le journal de ma vie, que je tins soigneusement pendant une huitaine d'années, entre ma sortie de l'Ecole et mon premier mariage. Je supplie le lecteur de ne voir là aucune immodestie, aucune parade, mais simplement de considérer ces pages, aussi restreintes que possible, comme un examen de conscience destiné à mieux comprendre moi-même, à mieux discuter le cas Chateaubriand.
... Je n'ai qu'a relire ces notes d'il y a vingt ans pour me souvenir, vibrer encore à d'anciennes, à de violentes émotions... Et je me revois, troublé dès ma seizième année par le conflit survenu entre mes études et ma foi presque abandonnée dans l'indifférence ordinaire des virilités modernes plus soucieuses de joie, d'énergie et de conquête, que de réflexion. La crise toutefois commença seulement lorsque, réformé au régiment (je me crus un assez long temps poitrinaire), décidé à une cure d'air, j'acceptai, démissionnaire de l'Enseignement Public, un préceptorat en Touraine.
A peine installé, dans un château ma foi charmant* et enveloppé de l'immense tranquillité des champs et
«les bois, je me mis à feuilleter divers ouvrages dont j'espérais tirer quelque enseignement au point de vue religieux. Et tout de suite je dus convenir d'une part de hasard dans la direct on que prend un esprit même décidé à rester impartial. Car ne lit-on pas, après tout, ce qui vous tombe sous la main? N'entt-nd-on pas ce qui vous tombe dans l'oreille? La bibliothèque et les conversations d'une famille voltairienne ne peuvent évidemment pas avoir la même influence que celles de pieux châtelains. Or, j'étais chez de pieux châtelains, père ancré dans la petite foi charbonnière des provinciaux bienfaiteurs de l'église et des gens du village, tous respectueux de l'or, des domaines et du nom, mère vendéenne, royaliste, confite en dévotion, amis riches et tous de même •oupe intellectuelle... J'eusse pu tomber chez des républicains riches, athées... Dieu peut-il en vouloir à qui accepte tels arguments mis par lui-même sous les yeux chercheurs?
Le hasard, donc, me procura des volumes à tendance catholique: du Brunetière, du Broglie, du Clérissac, du Bourget, d'autres...
Le hasard, donc, ne procura des volumes à epuscule alors sensationnel du fameux bossuetiste aux lourdes mais puissantes polémiques. On sait qu'il y décrète la faillite de cette Science soi-disant orgueilleuse, rendant ainsi légitime l'adhésion à la Re- 'ligion qui du moins délivre du Doute. Je ne vis pas sur le moment combien restait vaine pareille condamnation, puisque la vraie Science revise sans cesse ses jugements et librement s'oriente à chaque nouveau carrefour. Je ne vis pas que l'adroite et dure critique n'atteignait que les savants médiocres et les sociologues aventureux. Je retins surtout, de Paitaque de Brunetière, que certitude scientifique et certitude révélée sont d'essence différente, et, ne s'opposant pas, peuvent cohabiter dans une même âme. Dès lors me vint cet espoii que si celui-là seul peut croire qui
reçoit la lumière surnaturelle, l'autre est absout qui estime ne l'avoir pas reçue. Ainsi je mûrissais pour la prière imploratrice.
La Réfutation du Positivisme, de l'abbé de Broglie, me trouvait sur la pente. L'abbé, moins large et moins libre que le professeur, rejette le Positivisme qui tue en nous, dit-i1, l'aptitude à l'amour intégral, et remplace le bonheur individuel et éternel par le bonheur social et limité de la vie. Comme Brunetière, mais avec d'autres mots, il montre qu'on oppose à tort les philo^ophies et les sciences dont diffèrent les procédés d'investigation; puis, établissant la légitimité du spiritualisme, il s'élance de cette base vers le christianisme, seul possible spiritualisme à son avis, et vers le catholicisme, seule branche du christianisme, pense-t-il, rassemblant sur elle les raisons de croire. Fatalement il s'appuie sur la Révélation, pierre angulaire, pierre d'achoppement.
J'étais ébranlé. Bien que l'œuvre fût inachevée (on sait que ce penseur d'élite mourut assassiné) et que, la Révélation me semblât mal étayée. cette étude m'impressionna, mais moins, peut-être, entre plusieurs autres, que celles du père Clérissac sur Jules Lemaître. (Nous sommes en 1896, et le jésuite était en droit de lutte contre le charmant et spirituel sceptique non encore empêtré aux rets de la politique). Ici, de la démonstration terrible, sombre, menaçante. Je crus alors Dieu nécessaire et sa négation redoutable; je crus le miracle possible et le mystère utile; je crus la foi logique et la prière efficace: si la lumière d'En-Haut doit intervenir dans l'acte d'adhésion, il faut la demander. J'étais prêt pour l'humble tombée à genoux au pied des crucifix.
D'autre part, de vieilles hérédités roulaient en moi l'épouvante des éternels supplices. La peur — trouvaille géniale de toutes les religions — me mâchait les entrailles. « Devant l'apparition foudroyante de l'infinie Justice, tonnait Clérissac pareil à
quelque moine farouche de jadis, le damné comprend que sa fin dernière était Dieu, et tout son être, d'un mouvement de rage éperdue, s'élance pour ressaisir le bien suprême. C'est alors le sentiment de l'éternelle réalité du nescio vos qui l'écrase. Dieu seul, qui pouvait faire son bonheur, ne veut pas de lui. Tout l'Enfer tient dans ces quelques mots! »
Abusé par cette grandiloquence, effrayé de ces perspectives, j'essayai pourtant de croire moins au nom de la crainte lâche qu'au nom de l'amour sauvegardant ma dignité. Je m'accrochai aux beautés du sentiment, du passé de l'art religieux, et comme la bibliothèque châtelaine contenait tout Chateaubriand en cette grosse édition in-octavo qui « fait si bien sur les rayons », je me penchai vers ces pages délicieuses qui y sont comme de jolis fusains romantiques. Je me grisai d'encens à l'églisette du village proche. Je m'éperdis en méditations. Excursionnant beaucoup dans les environs, je savourai ci et là les demi-clartés des temples romans et gothiques. Je lus Saint-François de Sales et Saint-Augustin, les sermons de Bourdaloue et les carêmes de Monsabré. Je dépeçai la Monadologie, le Que sais-je? de Sully Prudhonrme, dix autres bouquins. L'un de mes anciens maîtres, déjà évoqué, m'écrivait: « La raison peut ôter la foi, mais la donner, jamais. On croit parce qu'on veut croire ». Je voulais une conversion raisonnée. D'où mon acharnement et ma souffrance.
Au-dessous des duels d'arguments, les laides contingences. Vraiment, certains mercantilismes de l'Eglise m'écœraient, et la sottise crasse de tant de curés de campagne dont j'avais près de moi le plus affligeant exemple, et les superstitions entretenues par des prélats sachant très bien les séparer du dogme mais les encourageant, et l'horreur des bondieuseries sulpiciennes honnies par Huysmans et retrouvées dans toutes les églises de France, et la méchanceté de bien des dévots. Tout cela me rendait odieux la partie
humaine du catholicisme. J'étais un anticlérical levant vers Dieu des mains suppliantes.
En 1896, aux vacances, je me retrouvai à Paris. Un matin, repris d'oppressions, de sueurs, de faiblesses (j'avais eu, à la caserne, plusieurs crises hémoptisiques) je connus de nouveau l'angoisse d'être atteint aux poumons. La peur de mourir précipita les événements. Le hasard me mit alors en relation avec les Bénédictins de la rue Vaneau. Je résolus de voir l'un d'eux, dom du Bourg, que je connaissais par ma mère.
Ah! ces minutes d'hésitation, sur le bitume, avant de sonner à la grande porte cochère devant laquelle, à vingt reprises, je passai et repassai, à la fois me trouvant ridicule et décidé d'en finir. Cinq heures tombèrent de l'horloge de la pieuse retraite. Je brusquai les choses, et pénétrant dans l'immeuble, je demandai le Père au portier.
Pendant qu'il le cherchait, me hanta le désir d'entrer, moi aussi, dans un couvent. Croire, prier, rêver, avoir la grande paix illuminée d'extases! Mais non. Une révolte immédiate me rejeta vers les délices du ciel bleu, de l'art, des fleurs et des femmes. J'étais trop jeune pour renoncer à la beauté tangible au nom d'une beauté purement immatérielle et Imaginative.
Une apparition trancha le fil de ma songerie: un moine au visage émacié devant qui, brusquement, je vidai mon âme.
Tout de suite, il m'appela son ami, me consola, me fortifia, me promit une prompte sérénité, me fixa un rendez-vous.
J'y fus exact. Mais que dire à l'apôtre? Ce qui me heurtait surtout, c'était les rites, les demi-dogmes, les complications ecclésiastiques du Décalogue, la prétention des Conciles (après tout composés d'hommes) à codifier de vagues paroles de Jésus; c'était le Purgatoire, si incertain qu'un Origène s'inscrit en faux
contre lui, l'infaillibilité papale toute récente, si peu sûre qu'un Dupanloup la nie longtemps avant de l'admettre par soumission, le culte de la Vierge inventé au Moyen-Age, — c'était l'eau bénite, imitation de l'eau lustrale, la trinité copiée sur les traditions <f Orient, la lampe sainte, plagiat du feu des Vestale», l'Enfer, fils du Tartare, — tous ces prolongements d'un paganisme adapté; c'était la confection des saints, comme si l'on connaissait le tréfond d'âme» Anciennes, confection qu'accélère la forte obole: témoin Charles Borromée, justement mon patron! c'était le fétichisme des reliques, le célibat si antiphysiologique des prêtres, et qui d'ailleurs ne date pas de dix siècles, la confession tirée d'une parole nazaréenne aléatoire, la dévotion un peu répugnante du Sacré-Cœui... Ah! cette nuit insomnieuse et eauchemard^e du 16 septembre!
A tout cela, que répondit le lendemain le bon Père du Bourg? Qu'il fallait croire parce que sans la foi le Monde reste inexplicable et mauvais; que la Religion rassure et ennoblit; que... Je l'arrêtai presque aussitôt. Je voulais des arguments, non des affirmations, du raisonnement, non du sentiment, des faits, non des mots. Je refoulais exprès en moi, poète tendre et me défiant de la Douceur qui charme mais ne prouve rien, tout ce qui n'était pas démonstration froide et impeccable. Je désirais être convaincu, et non persuadé.
J'interrogeai le Père sur les sciences naturelles, auxquelles je devais mes plus fortes dénégations. II ne sut que répondre. Il ne possédait pas ces questions. J'espérais la paix, et partis plus troublé que jamais.
Un second entretien ne fut pas plus heureux où je pris le Père à partie sur la Révélation. Il me la démontra nécessaire mais ne parvint pas à me la démontrer véritable. Il me mit en face de prophétie» évidemment îéalisées parfois curieusement, mais je 1» mis en face du fond de la question: manuscrits hé-
breiut primitifs perdus, textes interpolés, traductions fatalement inexactes à cause des difficultés nées du génie même des langues, recopies plus ou moins fantaisistes, impossibilité d'établir d'authentiques propos de Jésus, discordances des quatre rédacteurs évangéiiques, et le reste. Et puis, à supposer que je ne puisse plus répondre à mes contradicteurs, car je ne suis pas un spécialiste, qui m'assure qu'un autre, plus averti, ne réfuterait pas victorieusement les dires soumis à sa discussion? Que de raisons de doute! Du Bourg convint que les preuves n'étaient pas éclatanles, mais affirma que Dieu les voulait telles pour garder à l'acte de foi son mérite. Cette réplique de ruse me déplat.
Dans le même temps, un écrivain me fit quelquesunes des réponses que j'attendais en vain du moine. Le Dr. Jousset, dans un remarquable ouvrage, démoli! de fond en comble la théorie darwinienne. Il nie la génération spontanée (depuis j'ai lu des pages antipasteuriennes) et conclut à la nécessité de la Création. Il affirme l'immutabilité de l'espèce en considérant que dans le cas contraire les transitions seraient devenues innombrables et défieraient tout classement. Il constate que 1 embryogénie montre le développement de chaque cellule selon sa prédestination (mais cette loi de Gratiolet n'a-t-elîe pas été infirmée?). Il prouve que la fameuse sélection naturelle est chimérique et contredite... Bref, le savant me donnait des explications telles que je demeurai comme l'âne de Buridan — encore que la tendance en moi fût déjà créée, ma tête s'inclinant vers le seau de l'avoine chrétienne. Mon maître avait raison: je voulais croire. Il ne me manquait plus que l'atmosphère. J'allais l'avoir dans la solitude sentimentalisante. Le phénomène prévu «'accomplirait sous peu.
... Novembre. Mélancolie dorée des feuilles et des surtout aux champs, dispose plus que le printemps âmes, et si propice aux pensées pieuses! L'automne.
aux recueillements doux, aux évocations brumeuses...
Insensiblement, je refoulais dans l'ombre de ma pensée les contingences désagréables de l'Eglise au profit de ses beautés philosophiques. L'Outre-Tombe restait redoutable, et si malgré tout le Catholicisme était la vérité, quelle folie de sacrifier une éternité à l'orgueil d'une minute de résistance. (1).
Là-dessus, j'entrai en relations épistol aires avec un mariste assez connu, professeur à l'Institut de la rue de Vaugirard, le Père Bulliot. Il convenait mieux à mon tempérament que le Père du Bourg. C'est la force de l'Eglise et sa grande habileté, d'adapter son enseignement à toutes les conditions intellectuelles et son culte à toutes les conditions sociales, pour ne laisser échapper aux mailles de son filet qu'un minimum de trop intelligents ou de trop sots, d'offrir aux réfléchis un minimum de foi et aux sensibles un maximum d'émotion, aux riches une religion aimable et qui ne leur fait pas craindre la perte de leurs biens, aux pauvres une religion consolante et qui leur fait espérer la richesse... dans l'Autre Monde: et aussi d'avoii toujours l'homme prêt pour la difficulté à vaincre, l'argument à la portée de chacun. La base acceptée, du reste, quelle solidité de tout l'édifice, étayé depuis vingt siècles maintenant, de la pensée profonde, souple et rusée de millions d'apôtres!
Le Père Bulliot devina le genre de batailles qu'il fallait me livrer, et, général hardi, compétent, brillamment me les livra. Il me rappela les deux voies du salut: intelligence et confiance. Il m'enseigna la prière, non celle qui prédispose et soumet avant d'avoir jugé, mais celle qui demande simplement la lumière sans compromettre la raison.
En janvier, j'allai le voir en sa cellule bourrée de livres. Il sut me répondre, abattre mes objections.
(I) Je ne sais si je me trompe, mais je crois que tout le phénomène de la conversion tient dans ces quelques lignes.
rar, lui, étudiait et savait. Nulle remarque ne l'embarrassait. Il prit mes doutes un à un et leur tordit le cou. Il me montra les erreurs, les mensonges de la science officielle, dressa Branly contre les atomistes, (î'HuIst contre Charcot. Boissary contre le Zola de Lourdes. Il me convainquit de mon ignorance après pourtant que j'eusse fait tant et tant de lectures, mûri ma pensée par tant et tant de méditations. Il me conseilla deux livres de valeur, l'un du chanoine Duilhé de Saint-Projet, l'autre du Père Girodon. Il me dit un au-revoir inoubliable du fond de ses fascinants regards <j ii commandaient et courbaient. J'étais vaincu.
Je ne m'attarderai pas ici aux deux remarquables ouvrages que je dissèque dans Une Jeunesse d'Ecrivain (1) où je puise le résumé de cette histoire d'un moment de mon âme. J'avoue simplement que l'un anéantit mes doutes scientifiques (revenus ensuite plus puissants à la charge) et que l'autre m'empoigna par le sentiment, acheva l'œuvre, et m'enleva très haut dans un ciel où battent de l'aile les plus nobles songeries. J'ajoute combien est regrettable que Chateaubriand n'eût pas, lui aussi, pour se convertir et tâcher à nous convertir, puisé dans de tels arsenaux qui lui eussent fourni des armes autrement solides que les espingoles mauvaises et enguirlandées de roses dont il s'est servi.
Le « concordisme idéalisé » de M. de Saint-Projet arrivait précisément à ce minimum de croyance requis dont je parlais tout à l'heure et dont bien des anticléricaux seraient surpris s'ils se donnaient la peine de le connaître. Il répétait en détail les arguments d'ensemble du Père Bulliot, et c'est le plus sérieux effort qui ait été fait, je crois, pour marier la Science et le Dogme. Extrêmement ébranlé, la peur des « Ténèbres extérieures » me revint, plus forte. Si je mourais, me disais-je effaré, je tombais droit au Gouffre, étant en état de péché mortel. Et qu'est-ce
( I » A paraître.
que je lâchais pour cette infernale éternité? Pas même une vie de jouissances terrestres, mais une vie de labeur et d'angoisse. J'adressai à Dieu d'ardentes prières pour qu'il ne me précipitât pas aux Abîmes avant ma conversion. Et je ne m'endormis plus sans tracer sur mon front le signe sacré de la croix.
Le jour, j'étais moins tremblant et passais par des alternatives d'émotion pieuse et de colère contre l'Eglise qui me torturait ainsi. Je lisais et relisais Girodon qui m'évadait aux splendeurs de la foi, Clérissac qui me rejetait aux terreurs du trépas des impies. J'accablais de lettres le savant mariste, me révoltant comme un homme enchaîné tendant les muscles pour rompre ses liens. Je reniais le rayon spirituel en criant qu'il ne s'agissait là que d'une crise passagère. N'étais-je pas après tout un malade? Et encore, et toujours je ressassais l'argument: si je ne puis répondre à tout, qu'est-ce qui prouve qu'un plus autorisé n'y répondrait pas?
Je résistais. Je chancelais. Un dimanche, aux vêpres, j'éclatai tout bas en larmes, en écoutant le chant plaintif du psaume In exitu et le chant allègre du Magnificat. Je regagnai la province, tremblant, ricanant, m'énervant, priant, lisant, rêvant, souffrant.
Quand je revins, pour trois mois, dans la capitale, j'étais à point pour le petit banc du confessionnal et la table de communion-
J'allai d'abord écouter un éloquent dominicain, le Père Gaffre, à son carême de Sainte-Clotilde. Rien de plus favorable à l'emprise religieuse que cette époque de pénitence et de recueillement qui précède la Passion, les Rameaux, la Semaine Sainte. Longues stations aux maisons du Seigneur. Souvenirs de la vie héroïque ou Christ. Frissons de l'hiver finissant. Rappels de mort. Je fréquentai sermons et offices. J'évoquai Huysmans aux mêmes heures de peine et de frémissement mystique. Le Jeudi-Saint, je fis la « Visite des Tombeaux ». Enfin, la veille de Pâques.
je me trouvai tout à coup, presque inconsciemment, confessé, blanchi, exultant. C'était fait!
C'était fait. J'avais averti le Père du Bourg par une carte portant ces simples mots: « Credo. A cinq heures ». J'étais venu, tombant dans ses bras, m'agenouillant près de lui. récitant le confiteor, débitant mes fautes avec une grande honte, recevant iabsolution... Quelle joie profonde aux yeux de l'apôtre! J'étais ému. C'est lui qui pleura.
Le lendemain, lui-même déposa l'hostie sur ma langue. Cataclysme d'âme. Brusque soleil après l'orage. Etrange apaisement. Divine douceur. Et quel éblouissement. l'hostie reçue, avec la persuasion qu'on incorpore un Dieu! Sensation d'écrasement sous cette descente, en vous, de l'Infini. Le poète en moi vibrait éperdûment au prodige. J'eus là quelques minutes, je l'avoue sans ambages, desquelles rien n'approche en félicité. C'était bien l'éclair de la conversion.
Les bénédictins m'invitèrent à déjeuner ce jourlà. comme on fête le retour d'un enfant prodigue et de marque. Pendant le repas, un jeune Père débita la lecture d'usage. Humblement, il se fit valet et me lava les mains. Je mangeai de l'agneau pascal. Un peu plus tard, je bavardai longuement avec le Père du Bourg, — un ancien soldat, veuf sans doute entré dans les ordres après un orage semblable à celui qui venait de me secouer — dans la belle bibliothèque de la Communauté. Et c'était un plaisir pour moi de songer que je devais mon retour à l'Eglise grâce à l'une de ses congrégations les plus estimables et les plus intellectuelles. Je partis enfin, ravi, sûr de moi, murmurant:
— Je suis inébranlable et sur un roc...
Je n'étais pas inébranlable, et bien friable était le roc...
Comment tout cela peu à peu se défit-il, que je croyais si solidement lié? Comment déboula pierre à pierre ce sommet pierre à pierre élevé? Ce serait tout un livre à écrire, et déjà la parenthèse ouverte, longue, sollicite l'excuse. Je me remis simplement à penser, à comparer, à lire d'autres livres, à compléter mes études. Bacon sans doute a tort: Beaucoup de science rapproche de Dieu, mais plus de science encore en éloigne. Ou plutôt beaucoup de crilicisme, nettement débarrassé du plus léger soupçon de préjugé, et le départage absolu entre les raisons insuffisantes du cœur et les raisons, seules compétentes, de l'esprit, et de l'expérience avec assez de volonté toutefois pour laisser à chacun des domaines ce qui lui revient, pour savoir jouir également de l'un et de l'autre, pour réaliser harmonieusement les deux tendances idéalliste et réaliste qui cohabitent en nous et doivent s'équilibrer en dépit de nos hérédités.
Bref, je me mis à décroire, lentement. J'étais trop intellectuel pour que ma conversion pût « tenir ». Si j'avais obéi au sentiment seul, elle eût été plus durable, échappant aux vérifications que je ne pouvais pas ne pas essayer. Tout « littéraire » que je fusse, j'estimais trop et j'estime encore qu'en ces matières nulle littérature ne doit intervenir.
Je n'insiste pas sur les phases de cette déconversion, sans crise et sans larmes, cette fois simplement accomplie au contact de la vie qui, pourvu qu'on ait tout de même le éléments de la discussion, devient peut-être la plus forte, la plus sûre, la meilleure leçon de philosophie.
Toutefois, je noterai qu'un nouvel état d'esprit naissait en moi, fait d'éclectisme, d'indulgence, d'immense pitié pour les hommes, ces grandes victimes de l'Univers, de tolérance, d'inquiétude très calme ou plutôt de curiosité soutenue, un état d'esprit éloigné de tout sectarisme, prêt à toutes les réserves, à toutes les revisions, à toutes les acceptations nouvelles pour-
vu que les unes et les autres fussent dignes d'une intelligence lucide. Etre lucide! Voir juste! Chercher à tout comprendre! Aimer! Tels furent désormais mes mots d'ordre. Qu'il me lance la pierre, celui qui pourra trouver meilleure solution à l'exercice des facultés humaines, meilleur équilibre entre l'orgueil de ne vouloir être dupe d'aucun mot, et l'humilité de savoir qu'on sait si peu de chose Ici-Bas!
On pardonnera, je le demande encore, ces pages intimes écrites dans l'unique but d'éclairer la conversion d'un autre, à ma propre lumière. Et la conversion de Chateaubriand m'est en effet maintenant moins énigmatique. Les mêmes questions posées pour moi, pour lui furent posées. Fut-elle sincère, cette conversion retentissante? Fut-elle sérieuse? Sur quels arguments s'appuie-t-elle? Ce converti fit œuvre apostolique (je ne l'eusse osé jamais!) en nous proposant des preuves. Que valent ces preuves? Et demeura-t-il fidèle à la foi retrouvée? Comment vécut-il, une fois rentré au sein de l'Eglise? L'apologétique (théorie) et l'existence (pratique) de ce chevalier de l'Autel sont-elles un enseignement réel?
S'il avait pu comparaître à notre tribunal, je crois qu'il eût été assez embarrassé pour répondre. Nous le serons moins que lui.
Sans nul doute, la conversion de Chateaubriand tient à la catégorie des sentimentales, à la mode du temps, je veu* dire à l'état d'esprit des lendemains de la Révolution, si favorables à la restauration du culte. Disons-le tout de suite: le chevalier de l'Autel me paraît aussi peu solide en ses convictions religieuses que le chevalier du Trône en ses convictions royalistes. Je le préfère ainsi. Il est davantage mon vrai René, celtique, libéral, franc, — mieux: français.
Jo ne vois guère, aussi bien, ce grand artiste penché avec ardeur sur les aridités des métaphysiques, des sciences physiques, chimiques et naturelles, sur la
zoologie, l'astronomie, d'un mot sur les études diffieultueuses qui pourtant seules demeurent aptes à résoudre les énigmes universelles. Au reste, ce n'était guère de l'époque, ce souci des thèses bourrées de chiffres et de formules. La politique, les beaux-arts, remportaient «ur les recherches d'un Lamarck dont on sait en quel mépris le tenait un Napoléon.
La conversion de Chateaubriand vient encore de ses hérédités. Noble et Breton! Double attirance vers l'Eglise. Je parle de la noblesse et de la Bretagne contemporaines. Comment eût-il menti à son blason et à son pays, sensible comme il l'était, et dans la crise qui lui survint?
Non, Chateaubriand ne s'est pas converti en réfléchissant posément, dans la paix et le labeur, et entouré de documents, aux problèmes redoutables des destinées intra et ultra-vitales, en examinant les raisons des croyants et de leurs adversaires pour les passer au crible rigoureux de sa critique. Il a souffert. Il est tombé dans la misère, et, au milieu de ses malheurs, recevant l'invitation de deux femmes aimées à revenir sur son incrédulité, il n'a pu, au sein de la détresse et à l'appel d'agonie, résister. « J'ai pleuré et j'ai cru », dit-il. Aveu simple, bref et net. C'est d'un poète. Ce n'est pas d'un penseur.
De par le monde, de par les siècles, combien de retours semblables à la loi des prêtres, et dans toutes les classes sociales! Barons pillards, libertins fati gués, vieux ladres, magdeleines de trottoir ou de salon désabusés, terrorisés, repentis, voici la théorie sans fin, les yeux fixés sur l'outre-tombe. Chateaubriand, plus grand qu'eux est pourtant parmi eux. Je lui fais l'honneur de croire qu'il s'est tout de même un peu plus qu'eux renseigné, mais c'est après avoir pleuré. après avoir cru, — et pour écrire un livre.
A-t-il eu, au demeurant, tant à se convertir? Est-il revenu de si loin? Voilà bien encore un point assez *rave. N'avait-il pas perdu un peu à la légère une foi
également retrouvée un peu à la légère? C'est le moment de nous remémorer avec Victor Giraud les origines du Génie du Christianisme, et du même coup la première partie de sa vie quant au côté religieux. Noble et Breton: double tendance favorable, c'est dit. Il mêle en lui le sang d'une foi héréditaire puissante, l'idéalisme armoricain, une mélancolie double, la sienne propre et celle des gens de là-bas, marins ou terriens enveloppés de la tristesse des landes et de l'infini des horizons. Il compte en sa famille des chevaliers qui se croisèrent, un évêque qui sermonna, un prêtre apollonique. Il eut des parents très chrétiens, une nourrice cagote, une éducation pieuse. On le consacre tout jeune à la Vierge. Il s'éblouit des solennités religieuses malouines qui le remplissaient d'émotion et de visions. Autant de souvenirs emmagasines et qui remonteraient plus tard, encore embellis, à sa mémoire fidèle mais amplificatrice. Le premier chant qu'il sai* est un cantique. A sept ans, le frappe beaucoup, à Plancoët, la cérémonie du relèvement de 9on vœu. Au collège de Dol, on le surnomme l'Elégiaque, à cause de son goût des Lettres, qui le conduit, mps de la puberté, à ces troubles dont nous avons dit un mot, et qui ont tant d'importance, pour des raisons sur lesquelles je ne m'étends pas, quant à l'évolution du mysticisme chez l'individu. Mille pensées voluptueuses assaillent sa précocité sans qu'il perde la foi; mais sa foi commence alors certainement à s'adultérer. Première communion: recrudescence naturelle de piété, parmi des abstinences, des scrupules, des terreurs, des « sanglots de bonheur au moment de l'absolution ». Ardent et tendre, René était mieux disposé que personne à comprendre, à sentir la poésie de cette heure touchante dont il a vainement essayé, nous dit-il, de retracer le tableau, et qui revenait le hanter avec beaucoup de relief. A Rennes, sa ferveur se ralentit. A Brest, il commence à rêver des maux de la Société, qui lui paraissant
s'accorder peu avec l'idée de Providence. Nous avons tous passé par là. Dès que le Mal dessine son visage terrible devant nous, dès que nos désillusions s'esquissent, la tendance également s'instaure en nous à douter « du bon Dieu » et de ce qu'on nous a conté sur la belle harmonie du Monde. Pourtant, René tout à coup déclare éprouver une vocation ecclésiastique. N'y aurait-il pas lieu de voir là plutôt une ruse pour gagner du temps? Suit alors cette existence extraordinaire de Combourg: Lucile, le romantique manoir, les bois, les landes, la solitude enchanteresse, enfiévrée, cette vie « oisive et folle de jeune cheval lâché sans frein, sans contrôle et sans guide à travers les passions naissantes ». Il arrive aux abords de l'hallucination et du suicide; et voilà-t-il pas bien un cerveau préparé aux crises ultérieures?
Cependant, il renonce à la prêtrise et son père brusquement le lance dans l'inconnu. Il a dix-huit ans. Paris agira fatalement sur lui. Il y voit des femmes; il y fait des lectures; il y écoute des philosophes. Les gens d'alors, assure Talleyrand, jouissaient ensemble de leur commune ivresse à la veille du chaos. Ce fut un temps délicieux comme ces jours attiédis de juin que couronne un orage. Qui n'a vécu ces années-là ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre. L'incrédulité régnait, et l'indifférence. Les Encyclopédistes avaient accompli leur œuvre. Voltaire, Rousseau, d'Alembert disparus, leurs ombres demeuraient. René connut leurs idées. Il approuva les théories de la Révolution commençante. Il fréquenta quelques personnages célèbres, adopta vite, étant tout élan, leurs goûts, leurs doctrines, leurs vues. Il eut un culte pour Jean Jacques, — sa grande influence. Il lisait aussi Montesquieu, Bayle, Buffon, les œuvres étrangères. Ce serait donc le méconnaître que de lui vouloir par la suite « la foi du charbonnier ». Nous ne commettrons pas cette injustice, tout en nous défiant de sa formation scientifique, formation in-
dispensable, nous le répétons, à qui se permet de défendre ou de vouloir prouver une religion, quelle qu'elle soit.
\ oici donc son christianisme entamé, remarque M. Giraud. Disons plutôt qu'il est simplement refoulé. Mais où son biographe a raison, où il parle en bon psychologue, c'est en pensant que la rupture s'opéra sans crise, « par dégradation lente, par cette infiltration progressive et insoupçonnée d'éléments hostiles, par le sourd travail intérieur de ces atomes subtils qui composent l'atmosphère d'une époque irréligieuse, et dont la force dissolvante est telle qu'un jour vient où, sans qu'on sache pourquoi, on se trouve l'incapacité de croire ». Oui, pas de « nuit à la Jouffroy », pas de substitution rapide d'un idéal moral à un autre. Simplement cette « fièvre de pensée personnelle, cette ivresse d'affranchissement intellectuel si fréquents aux environs de la vingtième année ». Ivresse et fièvre que j'éprouvai, moi aussi, comme tant d'autres, et qui est un délicieux, un très noble malaise.
Sur ces entrefaites: départ pour l'Amérique. René est si peu détaché d'une religion dont il a gardé le sens poétique, qu'il assiste, sur le tillac du navire, à l'office du Vendredi-Saint, qu'il harangue l'équipage, crucifix en main, qu'il fait à haute voix, aux séminaristes embarqués avec lui, des lectures pieuses où il met toute son âme. Et, observe ici très justement l'auteur des Etudes sur Chateaubriand, est-ce que déjà Ton ne voit pas percer sa tendance à prendre les choses, et la religion elle-même, par leur côté dramatique et vivant, oratoire et pittoresque? Il a besoin d'éclat, de pompe et de sonorité; il porte partout sa fougue intérieure, la flamme qui le brûle et dont il fait une torche décorative; il « artialise ». comme eût dit Montaigne, jusqu'à la piété. Aveu franc: c'est un artiste en effet, puissant, tumultueux, mêlé, contradictoire, sentimential, vaguement panthéiste, fils des douceurs vaporeuses de Fénelon, des effusions
de Rousseau, des attendrissements de Bernardin. Que M. Giraud a raison! Rien en tout cela d'un penseur, au sens strict du mot. Il faut ajouter qu'il n'a pas vingt-quatre ans...
Du Nouveau-Monde, il rapporte une moisson d'images, d'impiessions. Il a les yeux pleins de « la grande Nature ». Son panthéisme s'est accentué, cette religiosité vague qui, au contraire de ce qu'avance M. Giraud, n'est pas toujours si hostile à la canalisation qu'en font les dogmes positifs, car précisément elle contient le sentimentalisme nécessaire à l'acceptation de ces dogmes, incompatibles, quoi qu'on fasse, avec les raisonnements jaillis d'une culture scientifique.
Le voici à l'armée. Il s'y montre attentif aux pratiques pieuses des paysans. Il visite avec plasir la cathédrale de Tournay. Blessé, il s'évanouit, confesse-til, « dans un sentiment de religion ». Et ceci est important. Déjà, en danger de naufrage à son retour d'Amérique, il entonnait un cantique, avec les matelots, à Notre-Dame de Bon-Secours. Malade, il s'agrippe aux sentiments chrétiens. Bientôt, il va tomber dans la misère et se croire perdu. « Le malheur est religieux ». écrit-il dans les Natchez. Le Malheur va en effet le ramener à Dieu dont au vrai il ne s'est jamais bien éloigné, comme on le voit.
Le Malheur, pour lui, c'est cet exil qu'on connaît, fait de privations, d'angoisses, de froid et de faim, cet exil au sein duquel il griffonne, amer, pauvre, déçu, révolté: l'Essai sur les Révolutions.
Ce gros ouvrage est aussi mêlé que son âme à ce moment-là. Il nie la Religion avec tous les vieux arguments des Encyclopédstes, et pourtant ne sait par quoi la remplacer. Il est d'ailleurs persuadé qu'il faut la remplacer par quelque chose qui donne à l'homme du ressort et une direction, ce en quoi il n'a pas tort. Un idéal est toujours nécessaire, quel qu'il soit, aux individus, et surtout aux collectivités. Aussi
bien, la question religieuse l'obsède; il lui consacre trente et un chapitres sur cent vingt-six. Il faut l'en louer, parce que, bien que ce fût le seul angle sous lequel il lui semblait qu'on pût examiner le problème rsel, c'est très bien à lui d'avoir compris que celui-ci est en définitive le principal de ceux qui doivent requérir notre attention. Et déjà perce sa pensée de demain. Car, s'il se sert des arguments des philosophes de son temps, il les méprise assez euxmêmes. S'il combat le catholicisme, il affirme indispensable, je le répète, une religion à la Société. S'il rejette La théologie, il a des aspirations vers un « Dieu inconnu » auquel il consacre un hymne admirable. Il fait le plus bel éloge des curés français. Il attaque le protestantisme, ce qui est une façon de montrer ses préférences pour le catholicisme. Il essaie déjà la plume du Génie en parlant des beautés poétiques du christianisme. Au bref, YEssai n'est pas un livre d'impiété froide, didactique et démonstrative, mais un livre de douleur; et il l'affirmera lui-même: « Un lecteur contemporain et clairvoyant aurait pu pressentir que l'auteur était à la veille d'une crise religieuse ».
Si maintenant nous jetons un coup d'oeil sur l'esprit de l'époque, nous apercevrons vite que celui de Chateaubriand était à l'unisson. Pourquoi ne l'eût-il pas été? J'ai déjà montré, à propos de Victor Hugo, qu'il y a deux catégories de génies quant à l'influence du Siècle sur eux: ceux qui la reflètent et ceux qui la dépassent, les génies qui sont l'écho de leur temps et ceux qui sont des précurseurs. Les uns et les autres peuvent se placer très haut par leur originalité, leur force à donner un maximum intellectuel. Hugo fut un écho puissant, Balzac un visionnaire admirable. On peut se demander si parfois un génie ne se révèle pas à la fois écho et prophète. Chateaubriand eut à coup sûr des vues d'avenir puisqu'il a préparé, commencé le Romantisme. Au
point de vue qui nous occupe il fut surtout un délicieux écho des aspirations contemporaines.
Au moment de la publication de l'Essai paraissaient la Théorie du Pouvoir, de M. de Bonald, et les Considérations sur la France, de Joseph de Maistre. Pour ces deux prédécesseurs de M. Paul Bourget, le salut des sociétés est dans le retour aux principes monarchistes et catholiques. Se vendaient aussi (en 1797) le Discours préliminaire, où l'incroyant et spirituel Rivarol avoue que « le vice radical de la philosophie est de ne pouvoir parler au cœur », en quoi il voyait peut-être juste s'il songeait aux Encyclopédistes, mais se trompait vis-à-vis de notre conception moderne de l'Homme dont on doit contenter toutes les légitimes aspirations et développer toutes les énergies, physiques, intellectuelles et morales. Rivarol réagissait contre la Révolution, comme tant d'autres que cette grande secousse rejeta en arrière. Voici encore La Harpe, converti en prison, et, libre, devenant l'apôtre d'idées auparavant combattues. Voici Joubert, qui, dès avant 1789, revient, sourit-il lui-même, « à ses préjugés ». Voici Fontanes, d'origine protestante, élevé par une mère catholique, et si horrifié de l'anarchie sociale des Heures Rouges, qu'il prêche le retour aux principes conservateurs. (1). Voici enfin Bal-
Ci) N'oublions pas l'amitié qui le liait à Chateaubriand. Non seulement il l'influença, mais on peut dire qu'il traça le plan du Génie, tel du moins qu'il le concevait, dans maintes lettres et conversations. « Un homme de génie, écrivait-il, qui voudrait prouver l'utilité des opinions religieuses, devrait chercher d'abord s'il est certain que les peuples et les siècles ont toujours été florissants et heureux avec elles, et s'ils ont véritablement vu disparaître leur gloire et leur bonheur, quand elles se sont affaiblies. Il faudrait suivre d'âge en âge et de contrée en contrée l'ouvrage de la morale et de la religion, bien distinguer ce qui appartient à l'une et à l'autre et n'appuyer jamais ses preuves que sur des faits non équivoques... Une vaste érudition, un esprit clair et juste
lanche, dont il importe de remarquer que son livre:
Sentiment considéré dans ses rapports avec la
Littérature et les Arts, ébauché en 1797, parut avant
le Gênée du Christianisme, et contient même ce titre
forme d'expression. (2).
A coup sûr l'élite française, à peu d'exceptions
près, s'avérait insatisfaite de l'expérience sanglante,
de la terrible semaille dont on ne devait que plus
tard apercevoir la belle moisson, et plus tard encore
faire la mise au point, triant l'erreur et le viable (3).
De 1797 à 1800, il y a là trois années, peut-on dire,
d'examen de conscience. « De toutes parts des con-
ne suffiraient pas encore. On exigerait un style digne du sujet; l'élévation et la sensibilité y domineraient, mais sans faste et sans effort. C'est là qu'on aimerait cette heureuse suite de mouvement et de raisonnement qui forme l'éloquence, car dans un tel ouvrage il faudrait tour à tour forcer la conviction et parler à l'enthousiasme. Le charme qui r ersuade y serait peut-être plus nécessaire que la logique victorieuse qui subjugue la raison... Ce livre important reste encore à faire: il mérite un grand écrivain». Curieuse page indicatrice! Chateaubriand fut le grand éciivain que d'ailleurs souhaitait et devinait Fontanes. Il suivit en partie seulement ces conseils. Mais comment ne pas dire qu'il y a là toute l'idée et tout le canevas de son livre?
'2) A propos de Télémaque : «Ce beau livre, écrit-il, est fondé tout entier sur une base mythologique, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le génie du christianisme ».
i3> Eternels recommencements! Il y a cent à parier contre un que le même phénomène se reproduira, très exactement, pour la Révolution russe actuelle. « Sa terrible semaille » ne satisfait pas la plupart des intellectuels même avancés d'aujourd'hui. (Le Prolétariat l'accepte davantage, parce qu'il est moins porté aux sentiments délicats). Et ils en donnent d'excellentes raisons. Puis la moisson d'idées, plus tard, sera mieux appréciée, ce pendant que l'ivraie et le bon grain se verront séparés, l'expérience et la raison aidant. Je voudrais vivre encore vingt ans pour savoir si j'ai, en ce moment-ci, tort ou raison...
versions se produisent... A travers les esprits les plus divers, lentement se font jour l'idée du fondement chrétien de l'institution sociale... Le Génie du Christianisme est dès lors pensé, deviné, appelé par tout ce qu'il y a de jeune et de vivant dans l'âme française contemporaine; il ne manque plus qu'un grand écrivain — et un converti — pour l'écrire ». Nous dirions aujourd'hui « un grand animateur ». Chateaubriand fut cet animateur prodigieux, ce converti parmi tant de convertis, et (la seule chose qui nous intéresse ici) cet écrivain qui deviendra le réflecteur génial où se ramasseront les rayons épars de ces milliers d'âmes troublées et se ressaisissant.
On sait comment naquit la crise: Le 15 août 1798, René apprend la mort de sa mère. Il l'apprend par sa sœur, Mme de Farcy, brillante mondaine également convertie. Et sa sœur lui rappelle combien la Maman est navrée des « égarements » de son fils, combien elle-même souffre de son manque de foi; elle l'adjure de suivre son propre exemple. Il n'en fallait pas plus. René pleure. René croit, — comme tout le monde. Et René va écrire.
Nul doute: son émotion, à ce moment-là, fut profonde; les remords l'assaillirent, et l'envahirent de pieux et doux souvenirs. Les cantiques des marins, les noëls de l'enfance, les cérémonies du culte en la vieille cathédrale malouine, fument en lui comme un encens qui le grise. Il se met à exécrer les révolutionnaires, meurtriers ou bourreaux de tant de ses parents et amis. « L'obscure poussée de son hérédité, une sorte d'horreur* instinctive à l'idée de ne point penser comme ses ancêtres (du moins ses ancêtres immédiats), le souci chevaleresque de l'honneur, la volonté de défendre une cause sinon désespérée du moins momentanément vaincue, tout cela s'agite et s'échauffe en lui... Oui, sa sœur dit vrai: on ne peut avoir raison contre une mère mourante ». Il veut croire... II croit... Un besoin le presse aussitôt de proclamer sa foi.
Proclamer sa foi, - comme les martyrs. Les néophytes ont tous de ces beaux accès qui sont le lyrisme de l'action. Des centaines de protestants, aussitôt que ralliés à la Réforme, on prêché celle-ci au risque de leur vie. Des centaines de babouvistes, d'anarchistes, de communards, de socialistes, de bolchevistes, non moins illuminés intérieurement d'un grand rêve social, ont -affronté la mort pour crier leur foi. Lutte au pré de nos idées contre ces idées, mais respect à tous «es héros d'un idéal rayonnant en leur cerveau comme un aveuglant soleil ! Il est des échaf auds sacrés comme le gibet où mourait en croix le sublime Vagabond de Palestine. Mais, sourira le philosophe désabusé encore que déférend devant ces holocaustes, est-ce la peine de se faire tuer pour des principes toujours en somme discutables, et pour essayer de donner aux hommes un bonheur dont ils ne veulent pas!
Quant à Chateaubriand, n'embouchons point pourtant une trompette trop ardemment émue. Il va proclamer sa foi, mais sait bien ne risquer guère le bûcher ainsi que Dolet, ou le cirque ainsi que Blandine. Il va la proclamer simplement en un livre qui sera un beau livre utile à sa renommée, un beau livre dans le goût du jour, un beau livre à succès certain. Ainsi se mêlera la paix retrouvée à la gloire naissante. Bonne opération. Goutte adultérine — peutêtre — en la sève de sa sincérité...
J'imagine toutefois qu'en se mettant à écrire, il se mit à penser. Je veux dire à penser davantage. Mais s'il pense pour écrire, il ne pense pas pour croire puisqu'il croit déjà. Son livre n'est donc pas une re cherche, mais un simple exposé. Il décroît donc dvj valeur apologétique et d'intérêt argumentaire dans la mesure où l'affirmation remplace la discussion. Il perd aussi de son émotion. Où serait d'ailleurs Témotion puisqu'on n'y suit nul drame intérieur? Et voilà pourquoi c'est un document, non un chefd'œuvre.
Certes, l'auteur y retourne le problème religieux sur nombre de faces, mais sur les faces seulement qui l'attirent. II en fait un prisme aux brillantes couleurs, non un bloc de fer aux solides arêtes. Ayant intellectualisé sa douleur, il littératurise sa conversion; il en tirera même plusieurs moutures; mais il n'en tire ni un de ces ouvrages complets et fouillés qui domptent un esprit rebelle, ni un de ces ouvrages poignants qui font date dans l'histoire des crises d'âme illustre*.
Il se mit à penser, dis-je. Mais il fut bien loin de penser suffisamment, et c'est le gros reproche à lui faire. Il se contenta de raisons livresques et sentimentales. Il ne se mit pas en face des redoutables points d'interrogation. Il répéta seulement avec éclat des banalités courantes. Je sais que de son temps les Sciences étaient peu développées. Tout de même, il y avait eu avant lui Bacon, Newton, Galilée, Copernic, Ambroise Paré; il y avait en même temps que lui Lamarck, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, combien d'autres savants, scrutateurs de l'écorce terrestre, du corps humain, de la voûte des cieux. Il est vrai que plusieurs n'osaient contredire la Bible, ou mettaient la Religion hors de cause, ou même demeuraient croyants. Un véritable apologétiste eût dû cependant tenir compte de leurs travaux, de. leurs doutes, de leurs théories. L'auteur du Génie s'en soucie assez peu. Il ne démontre pas sa doctrine, il la chante.
La question de sa sincérité a été posée. Il est certain qu'il ne paraît pas avoir été meilleur après sa conversion, j'entends qu'il n'eut rien d'un être amélioré soudain par une ferveur spéciale, et décidé à devenir un « saint laïc », à se perfectionner dans « les voies du Seigneur », qu'il continua sa vie, non certes frivole, du moins mondaine, littéraire, voire amoureuse, qu'il commit enfin toutes sortes de péchés, même de très graves pour l'oreille d'un confesseur... Vous me direz que vous ne l'en estimez, que vous ne l'en admirez pas moins, et qu'il vous plaît mieux ainsi
sur le chemin des belles réussites que sur celui des mornes vertus. Je dirai comme vous, mais ne me donnez pas ce converti comme un modèle de chrétien.
Ceci mis à part, je crois à sa sincérité, en gros, non sans me demander toutefois comment un homme convaincu de la vanité du Monde, de la vérité des dogmes, de la réalité de l'Enfer et du Paradis, de la paternelle bonté mais aussi de la juste rancune, en cas d'offense, de son Dieu, et qui l'a proclamé avec force à la face de l'Univers, ne quitte pas immédiatement le Siècle et ses pompes, le Diable et ses œuvres, pour se vêtir de bure, s'enfermer dans un cloître, passer le reste de ses jours — une goutte de temps au milieu de l'éternité — à éviter les épouvantables supplices réservés aux damnés, à mériter le bonheur sans fin promis aux élus...
Je crois à sa sincérité. Il n'était pas nécessaire que l'abbé Bertrin fît une thèse de doctorat pour le démontrer (1). Jamais, après la parution du Génie, il n'écrivit quoi que ce soit qui fût contraire à la Religion. Livres, lettres, mémoires, confirme qu'il a continué de croire, de croire à peu près, ce qui s ace or: dait avec son désir de garder l'attitude du Défenseur de la Foi prise au début du siècle.
Cette attitude même, conservée cinquante ans, a paru suspecte. On connaît la boutade de Veuillot: «Vous pouvez aimer Chateaubriand; laissez-moi être assez indifférent à ses charmes. Ce n'est pas mon homme. C'est l'homme de la pose, l'homme de la phrase, qui pose pour phraser, qui phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans pose, qui ne parle
1 1 » Ce qui a conduit l'auteur à affirmer des choses bien contestables, comme celle-ci par exemple: Chateaubriand, prétend-t-il, a eu le courage de confesser une religion fort peu à la mode, de jouer un rôle impopulaire, etc.. On a vu ce qu'il faut en penser et qui est à peu près tout le contraire!
jamais sans phrase. Il a partagé sa vie entre les poses et les phrases sans que celles-ci ni celles-là pussent jamais triompher; elles se sont toujours balancées »... Boutade cruelle, injuste: une phrase aussi. On l'a dite également à propos de Victor Hugo. M. Bertrin s'est adroitement ingénié à combattre cette légende. Il prouve assez bien que son héros n'a pas toujours été en attitudes. Si la vie politique, officielle, l'a entraîné vers la parade, il est certain que dans les premières années du retour en France, il se permettait de fréquents et charmants abandons. Il savait s'épanouir et s'épancher. Il étalait parfois une exubérante jeunesse. De trente à quarante, il t>e montra « bon garçon » (le mot est de Joubert), tête ardente et cœur sur la main. Il acceptait les conseils, recommençait un passage critiqué (preuve formelle de son peu de vanité et de son sens artiste). Mole, qu'on appelait dans l'intimité « le Caton de vingt ans », ne le trouvait même pas assez sérieux, notamment quand son grand ami René se laissait aller devant lui à la blague et à l'échevelée fantaisie lors de leurs promenades au Champ des Lapins, — un terrain vague où ils aimaient à batifoler tous deux, entre le jardin de Tivoli et le parc Monceau.
Dans le petit groupe de Mme Beaumont régnait une aimable camaraderie. Chacun portait gaiement son sobriquet: René le Mélancolique ou l'illustre Corbeau; Chênedollé, le Corbeau de Vire et Guéneau de Mussy le Petit Corbeau; Mme de Staël, le Leviathan, et Mme de Vintimille, Mauvais Cœur; Pauline, l'Hirondelle. Amitié simple, sans façons, cordiale. Le Maître la regrettait tant à Rome qu'il se hâta de revenir. C'est alors qu'il s'installa, des mois, à Villeneuve, chez Joubert, enchantant ses hôtes, jovial à souhait, tendre et s'amusant d'un rien. — Quelqu'un qui aurait connu seulement ses ouvrages, disait le frère de Joubert, et vu l'auteur du Génie et tfAtala se prêter à des jeux enfantins, se serait étonné un moment,
pour avouer ensuite: cet homme de génie doit être encore un bien excellent homme.
Sachons gré à l'abbé Bertrin de nous avoir montré un Chateaubriand moins compassé que celui de la légende. La bonhomie fut souvent le lot des grands hommes, preuve certaine de leur manque d'hypo- .crisie, donc preuve de leur sincérité. J'ai vu Loti jouer à la pelote basque et entendu Rosny l'aîné conter à table des drôleries impayables. Je leur savais gré d'oublier par moments qu'ils sont des géants et de se mettre à notre taille; ils n'en perdent pas un atome de l'affectueux respect que je leur dois...
Chateaubriand, sincère? Et pourquoi pas, si les preuves par lui trouvées de la Religion lui suffisaient? Qu'elles ne nous suffisent pas, c'est une autre affaire. « Je ne veux pas mettre en cause sa foi ni sa bonne foi, écrivait Remy de Gourmont au début d'une étude sur les premières idées du Maître. Sainte- Beuve a raillé sa « religion de musée »... Mais Sainte- Beuve était mal préparé à comprendre le plaisir d'un poète à orner de fleurs la chapelle ruinée des souvenirs d'enfance. Peu nous importe la sincérité intérieure de Chateaubriand; sa sincérité visible n'est pas discutable. En publiant le Génie, il prenait une attitude dont jamais il n'eut l'air de se lasser. Cela nous suffit. Et pourquoi n'aurait-il pas écrit chez sa tendre amie Madame de Beaumont, ce fameux chapitre sur la virginité qui faisait tant rire Madame de Staël?... La principale objection contre la pleine bonne foi de Chateaubriand dans le Génie, c'est qu'il laissa brusquement, pour s'y adonner, VEssai sur les Révolutions. Mais on se convertit comme on meurt, à tout âge... Les changements de personnalité, don! quelques malades sont frappés, se produisent ainsi: une douleur soudaine dans la tête et une nouvelle vie commence, dont le principal caractère est l'oubli complet de la phase précédente. Un besoin presse le nouveau converti; il faut qu'il avoue sa foi, qu'il la
crie, qu'il la rédige. Chateaubriand en tira cinq volumes ».
J'entends qu'on me chicanera:
— D'une part, vous défendez la bonne foi de votre héros. Ensuite vous avouez qu'il ne fut jamais si éloigné qu'il le parut du catholicisme, et qu'en fin du compte son hérédité ayant simplement repris le dessus, sa conversion n'a pas grand' valeur d'exemple. Enfin, vous prétendiez tout à l'heure que son obscure conscience celtique le gardait de l'absolue adhésion à la religion orientale de Jésus. Tout cela n'est-il pas un peu bien contradictoire?
Eh! non. Je m'explique en deux mots. L'hérédité bretonne chrétienne explique la foi première, abandonnée, puis reprise. L'hérédité bretonne celtique explique la période d'abandon, la tiédeur du retour, l'inconséquence de l'artiste qui affiche une croyance et pratique, ou à peu près, une vie d'incroyant, i i ». Hélas! ne sommes-nous pas, tous, d'étranges foyers d'incohérences, tant du cœur que de l'esprit!
Les preuves de Chateaubriand, disais-je, ne nous suffisent plus. Le Génie du Christianisme n'est qu'une dissertation littéraire, d'une rare éloquence, pas autre chose. Dès qu'il cesse d'admirer, pour essayer de convaincre, l'écrivain reste inférieur. Ses chapitres scientifiques sont déplorables. L'argumentation, d'une étonnante faiblesse, est un ramas de pauvretés (tou-
(I) «La foi de Chateaubriand, affirmation de politique, émotion de poète, désir et illusion de croire, ne le gêne ni ne le dirige, ne l'empêche ni d'écrire la sensuelle Atala, ni de choisir la maison de sa maîtresse pour y achever l'apologie de la vraie religion ». • Jules Lemaître). Ce à quoi V. Giraud répond avec esprit et justesse : « Les trois quarts des écrivains sont plus sincères en écrivant qu'en vivant ».
jours s'entend, au point de vue démonstration) sur -tence de Dieu, les causes finales, l'harmonie de l'Univers, l'immortalité de l'âme, l'autorité des Pères, les sophistes, les mystères, la matière, et le reste. Le pis est qu'il ne connaît pas, ne devine pas d'autres arguments, bien meilleurs que les siens, encore que discutables, et en faveur de sa thèse. Il s'attarde aux moins bons. Il s'étend sur ceux qu'on abandonne de plus en plus. Ce serait presque hilarant de lire que: « Dieu a dû créer et sans doute a créé le monde avec toutes les marques de vétusté et de complément que nous lui voyons », si l'on ne sentait aussitôt l'idée jolie d'un poète écrivant ces puériles et charmantes explications: « Il est vraisemblable que l'auteur de la Nature planta d'abord de vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent, les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance. Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la fois de vieux nids de corbeaux et la nouvelle prospérité des colombes. Ver, crysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe, suspendit son œuf d'or aux branches, trembla dans le vague des airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits; que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs premières voluptés ».
Voyez-vous ce bon Père éternel habillé en jardinier et fabriquant à son gré d'artiste le Séjour des Hommes? C'est de l'anthropomorphisme, et du plus ridicule. Mais quelle délicieuse page! Tout est ainsi dans cet ouvrage admirable et vain. (1). On se demanderait
i 1 i II me paraît inutile d'étendre un chapitre déjà long en prenant une à une les assertions de l'auteur. Cent fois les réponses ont été faites, à tout ce qu'il avance par sa Douche ou par
comment un seul lecteur a pu se convertir en Je parcourant, si l'on ne connaissait l'extraordinaire insuffisance d'esprit critique de l'immense majorité des gens, même parmi les plus lettrés, même dans la clase dite intellectuelle (la Guerre en a fait la preuve définitive, accablante). Aussi, la valeur du Génie du Christianisme n'est pas là, heureusement pour lui, heureusement pour nous. Son auteur, en le publiant, a ramené le sens de la divine rêverie en un pays où les philosophes avaient quasi tué la poésie sans d'ailleurs améliorer beaucoup la critique. De cela nous ne lui serons jamais assez reconnaissants, et pour cela nous oublierons ses piètres leçons de catéchisme.
Oui, certes, nous sommes plus exigeants aujourd'hui; nous voulons plus et mieux de ceux qui nous proposent de revenir à la foi perdue.
Il n'entre pas dans mon cadre ni de faire le procès des religions auxquelles on doit, comme à toutes les institutions humaines, tant de bien et tant de mal. ni de les discuter dans leurs bases, ou de chercher à
celles qu'il emprunte. Ceci d'ailleurs n'est pas un traité didactique sur les problèmes religieux. Rappelons seulement ce passage de l'Histoire de la Littérature Française, de M. Lanson, relatif au Génie du Christianisme : « On y trouve des raisonnements étonnants... Aux arguments baroques, il mêle de rares maladresses... Les deux livres sur l'Existence de Dieu et l'Immortalité de l'Ame sont d'une incomparable candeur dans le maniement des preuves. Que les nids des oiseaux sont bien faits. Donc Dieu existe. Certains oiseaux ont des migrations régulières. Donc Dieu existe. Le crocodile pond un oeuf comme une poule. Donc Dieu exi'sie. J'ai vu une belle nuit en Amérique. Donc Dieu existe... L'homme a le respect des tombeaux : Donc l'âme est immortelle. Un père, une mère, s'attendrissent au bégaiement du nouveau-né. Donc l'âme est immortelle... En vérité, cela est tout juste de la force de Bernardin de Saint-Pierre ».
ériger sur leurs ruines une foi nouvelle. Outre que ce n'est pas mon sujet, et que ce n'est pas de ma compétence, j'estime qu'il y faudrait aujourd'hui un ouvrage bien plus gros que le Génie, encore qu'il serait bourré d'arguments autrement serrés; et cela précisément parce que le problème prend une ampleur, une complexité telles qu'il siérait d'aborder, pour le résoudre, à peu près tous les domaines intellectuels. Il faudrait aborder l'Histoire pour étudier de près, en ce qui concerne le Christianisme, les problèmes de la Bible, de la vie de Jésus, des Evangiles et notamment de la Résurrection. Il faudrait aborder l'Astronomie pour étudier de près les problèmes de l'origine des astres, donc de celle de la Terre, et en même temps toutes les Sciences physiqus, chimiques et naturelles, pour étudier ceux de l'origine de la Vie, de l'origine des plantes et des animaux, de l'origine de l'Homme. Il faudrait aborder la Psychologie et les sciences annexes pour étudier de près les problèmes relatifs à l'Etre, à sa survivance ou à son extinction, et incursionner aux rivages troublants des Sciences Occultes. Que ne faudrait-il étudier! Et l'on se demande comment de braves personnes, ignorantes de tout cela, s'imaginent qu'on éclaircit « en cinq sec » des questions aussi ardues que celles, par exemple, de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'Ame ou de la Création. Non, nous ne sommes plus au temps où l'athée ébahissait, parce que, lui disait-on, il n'avait qu'à réfléchir un instant pour comprendre tout de suite qu'il fallait un Créateur du Monde de même qu'un horloger est nécessaire pour fabriquer une horloge, et qu'il n'avait qu'à ouvrir les yeux pour admettre et adorer ce Dieu qui tient en équilibre harmonieux les sphères célestes. Nous ne sommes plus au temps où, pour croire, il suffisait qu'un Chateaubriand lyriquement s'écriât: « Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent. î'in-
secte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l'océan déclare son immensité. L'homme seul a dit: il n'y a point de Dieu ».
Littérature élégante, argument nul. Les bêtes et les choses ne proclament rien du tout et se contentent de vivre leur vie sans la connaître, au gré de leur instinct. Et si l'Homme détone dans ce concert, c'est que seul précisément il ne se contente pas de vivre. Il cherche, et c'est sa noblesse.
Or, en cherchant, il est arrivé peu à peu à découvrir les lois de cette Nature qu'il observe et qu'il n'en aime que mieux en la cultivant davantage. Il ne les connaît pas toutes, mais à mesure qu'il les connaît, il apprend à se passer d'explications fantaisistes, à entrevoir des explications rationnelles. En cherchant, il est arrivé, sinon à des certitudes, du moins à des probabilités, qu'il est en droit de croire de plus en plus proches de la vérité. En cherchant, il est arrivé à se dire que, s'il y a de moins en moins de chance pour qu'un Etre immatériel que personne n'a jamais vu, qui ne s'est jamais manifesté d'une façon positive hormis dans d'incontrôlables récits et légendes, et que l'Homme a doté, dans son besoin d'idéal, de toutes les qualités et de toutes les omnipotences, ait tout d'un coup, un beau jour, sans qu'on sache pourquoi, rompant son Eternel Silence, l'idée de sortir du néant le ciel, la terre et les étoiles, il y a de plus en plus de chances pour que les corps vivants ne soient qu'une phase de l'éternelle évolution de la Matière, phase elle-même de l'éternelle évolution de l'Energie, pour que l'histoire de l'Univers tienne tout entière dans celle des mutations de cette Energie mystérieuse, point central, en dernier terme, de toutes les études.
Au demeurant, la Philosophie est morte avec ses subtilités, ses arguties, ses abstractions. Voilà ce
dont on doit se rendre compte. Les grands philosophev ne nous intéressent plus que dans la mesure où ils ont abordé le problème de la constitution de l'Univers, et désormais, ils laissent la parole aux savants, seuls aptes à nous renseigner à ce point de vue. Est-ce à dire que je fasse fi des multiples investigations qui n'ont pas exclusivement pour but les origines de la Matière et de l'Energie? Loin de là; mais j'estime que le problème religieux revient exclusivement à ces dernières; le reste est construction cérébrale intéressante, curieuse, — sans plus.
Aussi bien, pour en revenir à l'idée de Dieu qui, au fond, est le mot sacro-saint au nom duquel tant de victimes fuient égorgées, tant de livres écrits, tant de discours prononcés, tant de hautes et de basses querelles engendrées, tant de guerres déclarées (il est effarant de penser que cette idée se glissait encore dans la dernière Boucherie humaine: n'a-t-on pas essayé de prouver par maints articles que cette vaste Bataille n'était qu'une face de la vieille haine entre les deux races germano-protestante et franco-catholique!) — il est une chose qui m'a toujours surpris: sa variation même en chacun, si bien qu'on en discute et qu'on se trucide à ce propos sans savoir au juste ce qu'on met derrière!
Chacun en effet — quoique en puissent prétendre les théologiens qui ne sont pas d'accord au tréfond d'eux-mêmes à l'abri des dogmes par eux établis — chacun, dis je, se représente la divinité d'une façon personnelle, adéquate à sa mentalité, différente fatalement de celle du voisin. Pour les esprits simples, nul doute que cette représentation soit nettement anthropomorphique. D'autres, plus instruits, conçoivent mieux une entité abstraite, mais encore la dotent de qualités humaines. (1). Et quelle variété même sous
(1) Peut-il en être autrement? remarquait Sully-Prudhomme. Comment, en effet, imaginer pour Dieu des qualités dont nou«
le masque de la définition du Catéchisme! « La croyance en Dieu, dit avec raison M. Guillemot, forme un immense clavier dont les notes graves et les notes aiguës n'ont de commun que le nom; et souvent entre deux notes voisines il y a de profondes discordances ». Et M. Boutroux: « Un système de cloison étanche sépare le raisonnement de l'homme dans son laboratoire du raisonnement de l'homme qui entre à l'oratoire». Non! Le Jéhovah des Juifs ne ressemble pas au Allah des Musulmans, ni au Tout-Puissant des Chrétiens. Et chez les Chrétiens, le Dieu des Protestants n'est pas le Dieu des Catholiques. Et chez les Catholiques, le Dieu du Pauvre n'a pas le même visage que le Dieu du riche, le Dieu de la petite servante bretonne en humble prière au fond d'une église n'a pas la même apparence en sa cervelle obtuse et dévote que le Dieu dont on parle aux cours de l'Institut de la rue de Vaugirard, le Dieu pitoyable de Verlaine n'est pas le Dieu épique de Victor Hugo, ni le Dieu lyrique de Chateaubriand.
Et seraient effrayantes, si nous n'avions acquis quelque sérénité, ces radicales différences entre les façons de raisonner des uns et des autres sur les problèmes les plus essentiels, sur nos préoccupations les plus graves. J'apporte une référence personnelle à cette assertion en me souvenant que je fus autrefois professeur: j'ai surpris l'impossibilité complète où se trouvaient certains cerveaux, nullement détraqués ni malades, de concevoir et d'admettre ce que je considérais comme des évidences. Et je me demande comment jamais dans ces conditions la Vérité, si par hasard on la découvrait tout entière, pourrait s'in-
n'aurions pas même l'idée? En somme nous calquons Dieu »ur ■otre psychologie en supposant seulement celle-ci portée à la perfection. Et ce n'est qu'une ruse et une défaite de répondre que Dieu, étant l'idéal suprême, possède toutes les perfections connues et inconnues.
corporer à la totalité des êtres qui d'ailleurs «n tous cas la déformeraient. Je crois en revanche, à cause de cela (puissé-je calmer ainsi quelques anxiétés), que la responsabilité de chacun serait obligatoirement, fortement atténuée, si un juge suprême s'avisait un jour de nous demander compte de nos croyances, et par suite de notre conduite Ici-Bas. Il ne pourrait commettre la profonde iniquité d'exiger de notre intellectualité ce dont elle est incapable.
J'estime enfin, devant tant de difficultés esquissées à peine en ces pages, que le devoir est surtout dans une très large tolérance envers les croyances, si diverses, dans un très grand amour envers les hommes, si faibles, dans une patiente, et lente, et sereine recherche, dans un effort de tous tendu vers un maximum de documentation.
Que chacun, suivant son intelligence et ses moyens, s'instruise. Mais, pour Dieu! — je dis bien, pour Dieu — qu'on ne nous force plus, moralement, sous peine de nous considérer comme scélérat, crétin ou tout au moins « brebis égarée », à accepter sans examen telle ou telle doctrine religieuse. Il y a sur le globe terrestre, songez-y, cinquante millions de bouddhistes, quatre cents millions de chrétiens dont moitié de catholiques et un quart protestants, cent cinquante millions de brahmanistes, cent millions de musulmans, six millions d'israëlites et quelque deux cent cinquante millions de pratiquants de cultes divers. Restons convaincus, ou du moins espérons que tous ces gens-là sont sincères s'ils ne sont pas très forts en discussion. Le triste est que tous affirment avec intransigeance être dans le vrai. Soyons plus modestes, nous qui, sachant davantage, sommes persuadés que nous ne savons pas grand'chose.
Heureusement, croissent, parallèlement à l'élite convaincue précisément des dangers des affirmations trop nettes, la tolérance tendant à instaurer la conciliation, un scepticisme de bon aloi passant dans nos
veines et dans nos mœurs, et qui est prudence et non indifférence. Que cette tolérance, que ce scepticisme entrent aussi dans la corporation des savants au souvenir de tant de théories d'hier dont on sourit aujourd'hui. Hélas! il y a une Science officielle bien désagréable, et aussi dangereuse que les religions dogmatiques. Pas d'orthodoxie, de grâce! Errare humanum est!
Que les progrès mêmes de notre intelligence nous montrent à la fois le pouvoir et l'insuffisance de la Raison. Que notre effort ne porte désormais qu'à savoir tous les jours un peu plus...
Et maintenant, souhaitons un nouveau Chateaubriand pour chanter en un livre de génie les merveilles de la foi nouvelle.
Ce livre est désirable, et l'on a compris que cette foi nouvelle sera celle dont j'ai rapidement indiqué la modestie d'affirmation et la vastitude de vision.
Ce livre est à faire. Il est possible malgré l'étendue et la complexité des problèmes envisagés, et à cause de leur grandeur il serait magnifique. Il y faudrait là plume, oui, d'un Chateaubriand, mais converti aux splendeurs de la Science bien que néanmoins conservé aux splendeurs du Sentiment^ (1) qui aurait en lui un peu de l'âme de Buffon, de Rousseau, de Claude Bernard, d'Henri Poincaré; ceci ne veut pas dire qu'il devrait être savant comme ces derniers, mais seulement qu'il devrait être suffisamment instruit pour connaître en leurs lignes principales les immenses conquêtes accomplies depuis un siècle,
(1) Il y a peut-être un homme capable cT assumer cette tâche
formidable. C'est Rosny l'aîné, cerveau puissant entre tous,
érudit et sensible. Mais sa modestie même l'éloignera, je crois, d'un dessein de cette envergure.
et suffisamment compréhensif aux choses abstraites en même temps qu'exercé aux larges lyrismes.
Ce grand homme-là ferait une œuvre extraordinaire de beauté. Car s'il est vrai, comme l'a cru Chateaubriand (et pour cela son œuvre est belle) que le Christianisme contient dans sa foi, son passé, ses idées, ses symboles, son art, des merveilles émouvantes, il l'est non moins qu'on trouve dans les autres religions de pareilles noblesses de légendes, de préceptes et de plastique, et qu'on trouve dans les annales de la libération spirituelle des hommes et de l'art laïc des sujets tout aussi dignes d'enthousiasme.
Le Poème de l'Univers selon les données modernes reste tout ainsi sublime à qui ne juge pas nécessaire de cacher un Dieu au centre du Monde pour le générer, le surveiller et le conduire. Pour ma part, une cathédrale me subjugue, aujourd'hui que j'en considère seulement l'architecture devenue tombeau de mes illusions, tout comme au temps où je m'abîmais dans une extase mystique.
Et l'Univers en un mot, l'Univers éblouissant avec ses vertiges de montagnes et d'océans, ses coins idylliques, ses rustiques vallons, ses villes tentaculaires et ses campagnes paisibles, ses jours dorés et ses nuits bleues, le roman des terriens et le jeu des forces et des idées, le ciel enfin, demeure abyssale des tourbillons de soleils, l'Univers est une Beauté qui se suffit à elle-même, comme se suffit la Conscience en face de la Loi Morale, comme se suffisent la Pensée et le Regard pour jouir éperdûment de leurs contemplations...