CHAPITRE IV CREPUSCULES
L'Abbaye-aux-Bois... Tout un monde et tout un temps sous la pierre tombale de ces trois mots... Une odeur mi-religieuse, sylvestre et fanée... Du passé glorieux et doux... Juliette et René vieillissant l'un près de l'autre, acceptant l'ombre montante. Le Paris d'avant Quarante-huit... Je ne puis passer par là sans évoquer le joli coin massacré, et les deux fantômes...
L'Abbaye groupait son église, son couvent, ses arbres, sur l'emplacement du n° 16 actuel de la rue de Sèvres, du n° 11 de la rue de la Chaise, de la rue Récamer et de l'immeuble en bordure de celle-ci. Le couvent avait été supprimé en 1790, vendu à la Caisse des Rentiers, transformé en partie en habitats loués. Mme Récamier y occupa d'abord, au troisième étage, un petit appartement carrelé, incommode: deux pièces séparées par un corridor obscur. A la mort du marquis de Montmirail elle put s'installer, plus confortablement, au premier étage. Tout cela tomba sous la pioche, en 1907 e 1908, vers le temps où de même on supprimait les Feuillantines, si chères à l'enfance de Victor Hugo.
Ces jours-ci, un ami me contait les origines du nom champêtre de ces murs sympathiques. Au vraî, elles viennent d'une fusion. La fondation de l'ordre fut faite, non à Paris, mais près de Noyon, vers 1 200.
par un châtelain de Bruges et sa femme dotée du vilain nom d'Eustachie: un joli abri en forêt, qui vécut quatre cents ans dans la sérénité de la prière et de la solitude. Puis les bandes armées du XVIIe siècle vinrent troubler ce pur repos, et les vierges picardes s'exilèrent. A la même époque, sur le chemin de Sèvres, non loin du carrefour où se dressait une grande croix peinte en rouge, un autre ordre, les Annonciades des Dix Vertus, se trouva aux prises avec ses créanciers, mécréants qui prétendaient démontrer par l'expulsion, à ces nonnes de rêve, qu'une onzième vertu consiste à payer ses dettes. Les autres nonnes, celles du diocèse de Noyon, vinrent se réfugier dans le couvent en déconfiture qui prit le joli nom rappelant les frondaisons quittées. Au siècle suivant, la Princesse Palatine, mère du Régent, posa la première pierre d'une église sans clocher, entourée des bâtiments qu'on y voyait naguère, et là bientôt des dames de qualité, entre autres Mesdames de Poissy, de Mérode, de Vintimille, de Ravignan, vinrent passer de pieuses retraites... Puis la dévote hôtellerie se mua en maison d'arrêt aux mauvais jours de la Révolution, jusqu'à ce qu'on la vendît comme bien national. De 1802 à 1856, Péglise fut rendue au culte et considérée comme succursale de Saint-Thomas d'Aquin, puis l'Abbaye reconstituée (sous la Restauration) pour que vinssent y rêver à nouveau sur la vanité du monde quelques particulées; cette fois on vit franchir son seuil Mesdames de Séran, de Gouvello, d'Hautpoul, d'Abrantès... enfin Juliette Récamier qui en fit une manière d'Hôtel de Rambouillet.
C'est un matin de l'automne 1906 qu'eut lieu la dernière messe en la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois. Je revois les grilles, la cour et les bâtiments anciens, tout enveloppés de paix. C'était charmant, malgré la modestie des architectures. Mais je me suis habitué depuis longtemps à m'émouvoir de l'âme qui peuple
un vieux pâté de maisons, un faubourg, une cité, autant que des lignes esthétiques de la pierre, et au point qu'une simple bâtisse noire me fait parfois rêver autant qu'une cathédrale. Pauvre Abbaveî J'aimais ce quartier provincial et j'en constate l'enlaidissement hygiénique avec une mélancolie sans remède.
Chateaubriand venait tous les jours à l'Abbaye-aux Bois, et si régulièrement que les gens de la rue de Sèvres réglaient leur montre sur l'apparition du jeune vieillard...
Il montait par un mauvais escalier. Il arrivait dans la chambre où se trouvait une bibliothèque chargée de ses propres livres, une harpe décorative, un portrait de Madame de Staël, une vue de Coppet au clair de lune, le piano où parfois Juliette laissait courir ses doigts. Quelques fleurs sur la fenêtre à laquelle arrivait la cîme d'un acacia et d'où l'on voyait les jardins, en bas. plus loin les toits de la ville, et là-bas la ligne claire des collines.
Heure tranquille et nostalgique, heure du soir pareille à leur soir, heure non plus d'amours fougoueuses, mais d'affection, plus encore adorable. Elle était une sœur, une mère, et la derrière sylphide, parée d'une douceur et d'une beauté jadis imprévues dans les rêveries de Combourg. Elle l'entourait de tendresse et de soins, des amis qui plaisaient au maître et d'une auréole chère à ce vaste orgueil. El II» lui composa un crépuscule glorieux et paisible, avec, dit Mme de Boigne, une adresse et une grâce divine.
Crépuscule entre tous littéraire. Quand il était au loin, il envoyait à Juliette des lettres certainement écrites pour la postérité, d'ailleurs très belles et qu'on retrouve dans les Mémoires. Quand il était là, on organisait les lectures auxquelles assistaient Lamartine, Victor Cousin, Yillemain, le peintre Gérard, le baron Pasquier, Saint-Marc de Girardin. le duc de Broglie, la comtesse de Boigne, d'autres.
Et Chateaubriand sentait sur lui, par ces yeux, les yeux de l'Avenir.
En 1834, une lecture particulièrement importante et pathétique fut celle de plusieurs chapitres des Mémoires d'Outre-Tombe. Juliette avait alors emménagé au premier étage. Voici le joli salon où entrèrent le prince de Montmorency, le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Edgar-Quinet, Sainte-Beuve, Ampère, Ballanche, Mtac Tastu, Charles Lenormand... René lit, évoque sa Jeunesse, les figures passées. Comme il doit vibrer au fond de lui-même! Elle, immobile déesse, surveille le dieu...
Ces lectures de l'Abbaye-aux-Bois, célèbres dans le public, étaient jalousement privées. N'y assistait pas qui voulait, et une Anglaise, Mrs. Trollope, racontant son voyage à Paris fait d'avril à juin 1835, marque sa joie d'avoir eu la faveur d'y être admise. Il esl vrai qu'une de ses campotriotes et amies, miss Clarke, occupait un appartement dans cette exquise retraite que l'étrangère décrit amoureusement en racontant une visite à la suprême Elégante. Avec émotion eMe parle d'abord de Celle qu'on lui désignait comme la plus jolie femme non seulement de la France, mais de l'Europe. « Elle est le modèle de toutes les grâce?., dit-elle avec conviction. Tant par sa personne que par ses façons, ses mouvements, sa manière de s 'ha biller, elle semble absolument parfaite... Elle arrive à communiquer le charme qui la rend si remarquable même aux objets qui l'entourent». Et voilà l'Anglaise décrivant le décor, les draperies de soie blanche, la teinte délicate du bleu qui se marie au blanc, les miroirs, les fleurs de l'appartement harmonieux à sion habitante également de blanc vêtue malgré qu'elle eût passé l'âge de l'apogée de la beauté, et devenue plus admirable encore. Une des personnes présentes au salcn frappe la visiteuse par son beau front, ses yeux magnifiques, sa voix gracieuse et son langage choisi. C'était Chateaubriand. On la présente. Elle
est ravie. Respectueusement elle écoute un débat littéraire sur Lamartine, Hugo, Dumas, Byron. Le Maître a des appréciations subtiles, aimables et justes. Et de ces phrases dent il a le secret. Comme on lui demande s'il a connu Byron: « Non, répondit-il. If l'avais précédé dans la vie, et malheureusement il m'a précédé au tombeau ».
Vient le jour rêvé de la lecture... Mrs. Trolopn^ compte dix-sept personnes au salon, parmi lesquelles les duchesses de Noailles et de La Rochefoucauld, Ampère, le peintre Gérard. C'est un lecteur cette fois qui officie... Une gravure d'Hervien illustre ce passage de Paris and the Parisians qu'a publié pour nous M. Jacques Boulanger, sous le titre de Paris Romantique. On y voit le fameux tableau de Gérard: Corinne, lyre en main et lauriers aux cheveux, Corinne qui est Sappho et qui est M*16 de Staël; au pied de la grande toile les auditeurs sont tout oreilles, empoipnés d'émotion; pareillement, en une autre peinture célèbre on entend pleurer tout bas ceux qui viennent d'ouïr au piano l'âme de Beethoven...
Heureuse Madame Trollope qui goûta ce spectacle rare, et dans le même temps put errer à travers le Paris d'alors! Tout n'y était point pour le mieux, certes, dans les rues le plus souvent sans trottoirs, sans égoûts, mal éclairées, la nuit, par la lumière jaune des réverbères à l'huile, quand déjà le brûlait à Londres. Le jour, dit plaisamment le traducteur de Mrs. Trollope, on se voyait arrêté à chaque pas par un encombrement, sali par quelque vieille cardant des matelas devant sa porte, ou forcé, pour éviter un chaudronnier ambulant, de se crotter dans le ruisseau qui coulait au centre de la chaussée mal pavée ». On aimait le luxe mais on ignorait le confortable. Il ne s'agit du reste ici que du pittoresque extérieur de ce Paris romantique où j'eusse tant aimé vivre, sûr des compensations que devaient donner
au manque de certaines commodités tant d'impressions délicieuses.
Outre la vie de la rue, si intense, si amusante, quels exquis décors formait la vieille capitale lentement mûrie au cours des siècles! Que de lignes architecturales jolies à tous les tournants de chemin! Que de perspectives aimables ou cocasses, et toujours nouvelles, et toujours goûtées des artistes qui nous en ont multiplié à souhait les précieuses images!
J-aime l'époque romantique vue à travers ces gravures dont fourmille le musée Carnavalet, et tant d'illustrations de livres de l'époque, et tant d'estampes, de lithographies, de peintures, d'eaux-fortes, de bois, des Nanteuil, des Doré, des Gavarni, des Daumier, des Isabey, des Johannot, des Bellangé qui, du pinceau, du burin, du crayon, nous gardèrent mille aspects pour toujours évanouis désormais au souffle rageur de la Démolition Je l'aime vue à travers Chateaubriand, comme à travers Hugo, Théophile Gautier, Balzac, George Sand, Nodier, comme je l'aime, évoquée encore par les nuits de lune où s'estompent des profils de pierres dont on recule ainsi l'âge. O temps béni d'un enthousiasme qui s'est fatigué au milieu de nos âpres luttes et de nos désillusions douloureuses, temps béni d'une sincérité qui s'est prostituée à tous les mercantilismes, à tous les arrivismes, à tous les bluffs modernes (ils expiaient autrefois, mais moins laidement, moins scandaleusement, moins fréquemment), temps béni d'une littérature, d'un journalisme infiniment moins envahis d'affairisme et d'amateurisme, où l'on pouvait éperdûment vibrer et se draper de rêve!...
J'ai réfléchi à cette attirance qu'exerce sur plusieurs te Romantisme, et je me suis demandé si elle ne venait pas du fait que ce fut là un sommet pour toutes choses hormis quelques progrès matériels, un sommet qu'on n'a point revu, qu'on ne reverra point, tout au moins dans la civilisation présente, et avant que
soient accomplis les bouleversements profonds qui travaillent en ce moment la Société. Alors, en effet, la Politique permettait, pour les esprits avancés et éclairés, ces merveilleux espoirs que symbolisa la Révolution de Quarante-Huit et qui ne sont plus permis après ce que nous avons vu. Alors la Littérature, les Arts produisirent des chefs-d'œuvre selon une conception pétrie de hardiesse et de tradition, et depuis dégénérée dans une volonté de rupture absurde avec le passé. Alors l'existence, pour difficile qu'elle ait toujours été pour nous, l'était moins à n'en pas douter, car on pouvait quand même manger et dormir à peu de frais et se consacrer à l'œuvre de beauté devenue un luxe ou une certitude de misère. Alors, on vivait en littérature, je veux dire pour et par la littérature, et la philosophie romantique elle-même (car il y en a une quoiqu'on en pense) accordait merveilleusement le sens de la vie et le sens de l'art dans une sorte d'exaltation continue à peu près impossible depuis. Et tout cela, on ne le retrouvera pas, dis-je, on ne peut plus le retrouver. Tout, autour de nous, s'effondre sous des pics et des dynamites utilitaires. Il s'y faut résigner en attendant les temps nouveaux dont je ne sais s'ils seront meilleurs ou pires, mais qui à coup sûr seront totalement différents de ceux-ci pour le créateur.
Revenons au ciieu vieillissant de ces heures heuîeuses.
Sa vieillesse vint « à pas de loup, comme fait la nuit, l'insidieuse nuit, qui peu à peu s'approche, décolorant les objets avant de les ensevelir ».
André Beaunier, en quelques pages émues, et mieux qu'Edmond Biré en un long volume, nous l'a contée joliment, aidé des mémoires de Mme de Beigne. des travaux d'Edouard Herriot sur la vie
et les amis de Mme Récamier, du comte de Marcellus, du comte d'Estournel et surtout de Mme Lenormand, nièce de Mme Récamier. Elle fut longue, et semblable à quelque mer agitée tout un jour par un grand orage et qui lentement s'apaise vers le soir pendant que descend le soleil sur les flots pour s'y engloutir, et monte au milieu des nuées la lune funèbre, sœur des tombeaux.
Il montre Chateaubriand septuagénaire, cheminant parmi la foule, « élégant, habillé d'une redingote noire assez courte, le pantalon maintenu sur la chaussure par des dessous de pieds, la cravate soignée, des gants, une badine d'ébène à la main. La tête, un peu inclinée sur l'épaule, était fort belle: osseuse, quasiascétique, les tempes saillantes, le front magnifique, dénudé au milieu, mais couronné d'épais cheveux blancs; et, sous les sourcils touffus un regard doux, triste, énergique et souverain ».
Il rappelle des anecdotes: Le Maître devant aller à Dieppe et s'arrêtant à Chantilly pour évoquer le passé et son amie Mme de Castellane, et aussi pour mêler « dans sa mélancolique rêverie les journées augustes de l'histoire et les journées charmantes de l'amour ». — Et le mot qu'il dit en 1839 à Rachel toute jeune et déjà renommée, venant réciter à ravir devant lui les fragments d'Esther et de Polyeucte: « Quel chagrin de voir naître une si belle chose quand on va mourir !» Ce à quoi la petite actrice adroitement répliqua: « Mais, Monsieur, il y a des hommes qui ne meurent pas ». — Et ce bout de lettre qu'il écrivit à Juliette partie en 1840 pour les eaux d'Ems: «Mon écriture diminue, mes idées s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une: c'est vous». — Et cette autre, en 1841, à Ampère, qui visitait la Grèce: « Faites bien mes adieux au mont Hymette où j'ai laissé des abeilles; au Cap Sunium où j'ai entendu des grillons, et au Pirée où la vazue venait mourir à mes pieds dans le tombeau de Thémistocle...
Vous n'aurez retrouvé ni une feuille des oliviers, ni rn grain des raisins que j'ai vus dans l'Attique. Je regrette jusqu'à l'herbe de mon temps. Je n'ai pas eu la force de faire vivre une bruyère... ».
« Je ne sais pas, s'écrie Beaunier en répétant ce mot en effet poignant, s'il y a dans toutes les littératures une telle phrase de détresse, je ne sais pas s'il y a une telle phrase de désespoir définitif, dans les prophètes de Jérusalem qui ont le plus terriblement dénoncé l'inutilité de vivre et d'agir. Et voilà le chagrin dernier de l'homme qui peut-être a le plus ardemment rêvé d'éterniser ses minutes: il avait mis tout son génie à les entourer de bandelettes tutélaires qui gardent contre la corruption les insignifiantes momies... Et quoi! // na pu faire vivre une bruyère... Mais cela eût été l'œuvre d'un dieu. Cette mélancolie es! celle d'un dieu orgueilleux et qui a manqué sa tâche ». Quant à moi, je répète ce mot de mon troisième crfapitre: Chateaubriand est un de ceux qu ont le plus pathétiquement crié aux quatre vents du monde l'infinie tristesse de serrer les deux bras sur le vide!
... Il vieillit. La goutte s'empare de ses mains et Je ses jambes. Il lui faut deux bâtons pour aller de ^on rez-de-chaussée de la rue du Bac au jardin de la rue de Sèvres. On l'aide pour monter l'escalier de Juliette... Pauvre Roméo dont souriraient les échelles ce corde aux balcons accrochées!
Un jour, raconte Edmond Biré, vint le voir le jeune Victor de Laprade, qui se mit à lui parler éloquemment de l'idéal démocratique. Chateaubriand l'écouta, souriant avec chagrin. Puis il parla. Il prophétisa, à son tour, après la chute des trônes, l'avènement de cette Démocratie, mais la montra comme une lutte certaine d'appétits et de convoitises jusqu'à ceci: « le repos dans la stupidité d'une demi-barbarie, de vastes pâturages où des troupeaux humains brou
teront une herbe épaisse, le front bas et sans jamais regarder le ciel )>.
Prophétie navrante et je l'espère erronée. Elle appelle un commentaire qu'on trouvera un peu plus loin, au dernier chapitre, afin de ne pas rompre l'unité de celui-ci.
Nous voici en 1846. C'est maintenant la misère de l'impotence. Chateaubriand, tourmenté de goutte, devient sourd. Mme Récamier, atteinte d'une cataracte, devient aveugle. Mais leur admirable amitié ne se décourage pas. René se fait porter à l'Abbaye chaque jour, et on le monte auprès de Juliette qui doit le recevoir rideaux clos. Ils restent assis l'un près de l'autre, et ce face à face de la Beauté et du Génie tous deux s'embrumant, avait quelque chose de tragique et de sublime. Elle ne le voit presque plus. Il l'entend à peine. Leur conversation se fait rare, et le Silence les enveloppe vivants, comme si déjà s'accomplissait une descente au tombeau. Nul doute qu'ils ne songeassent à l'éternité. Songerie qui pour René se dédouble: le chrétien et l'artiste y pensent tour à tour. Et peut-être la consolation va-t-elle plutôt de l'artiste au chrétien, sachant que son nom survivra. Mais on n'a pas à douter non plus que le chrétien s'affermisse en sa foi. La petite flamme celtique souvent signalée en ces pages n'a plus la vigueur d'une pensée jeune pour la soutenir, même inconsciemment. Le lueur des hérédités récentes la dominée. Et c'est en catholique sincère et pieux que sTéteindra bientôt le grand Breton.
En août, on essaie d'opérer Juliette, et René va tous les jours la voir à Passy, jusqu'à ce qu'une chute malheureuse au Champ-de-Mars (ses chevaux s'emportèrent, il tomba, la clavicule cassée, et fut traîné quelques mètres) interrompît ces fatigantes visites.
Depuis lors, l'amie revenue, on devait le monter de sa voiture au salon, et l'installer dans un fauteuil qu'on roulait vers la cheminée.
Le 9 février 1847 mourut la petite vieille distinguée et charitable qui était M™" de Chateaubriand, et quatre mois plus tard ce fut le tour de Ballanche. Jrliette, ayant arraché pour le veiller le bandeau qu'elle devait garder sur les yeux, perdit tout à fait la vue. Alors René lui offrit de l'épouser. Et elle eut cette réponse infiniment digne et douce:
— A quoi bon? Quelle convenance à nos âges peut s opposer aux soins que je vous rends? Si la solitude vous est une tristesse, je suis prête à aller m'établir dans la même maison que vous... Ne changez rien à une affection parfaite. •
En juillet 1847, affaiblie sous le poids eit la tristesse de l'âge, elle tomba malade, dut aller à la campagne. Affligé, il ne put la suivre et pourtant fit encore en ce temps-là un petit voyage à Lestang chez son vieil ami Hyde de Neuville, mais il revint vite. On essayait sur Juliette une seconde et inutile opération. L'obscurité, le silence redoublaient autour d'eux qui avaient l'air, selon l'expression de M. d'Estourrel « de répéter pour le tombeau ».
Parfois, ils rompaient l'affreuse nuit montante. Celui-ci récitait des vers jusqu'à ce que la mémoire lui manquât, et Celle-là continuait alors la pièce inachevée. Poignante fraternité du Poète et de la Muse! Spectacle touchant que ces deux voix mêlées pour chanter encore avant que d'expirer!
Les derniers mois, Chateaubriand recevait de temps en temps, rue du Bac, cinq ou six amis, les mêmes toujours, outre Mme Récamier: Ampère, la comtesse Caffarelli, Loménie, Noailles. Une chambre simple comme un cellule. Un lit de fer avec ses rideaux blancs, et le crucifix au mur. Deux fenêtres sur un petit jardin. Une statue de Velléda sur la cheminée. Des livres épars, et une caisse de bois blanc conte-
nant le manuscrit des Mémoires d'Outre-Tombe... — « tout son génie et tout son cœur ».
Le 24 février 1848, Louis de Loménie vint annoncer l'établissement de la République. Chateaubriand sourit tristement: « C'est bien, cela devait arriver ». Parut Béranger, à qui le vieux lion murmura: «Eh b>en! vous l'avez, votre République! » Ce à quoi, dit Collombet, le chansonnier répondit:
— J'aimerais mieux la rêver que la voir.
Les Journées de Juin arrivèrent. Chateaubriand, troublé, s'alita. Le 2 juillet, il demanda un prêtre, îeçut la viatique, dicta une rétractation de tout ce que ses écrits pouvaient contenir de contraire à la Foi, et, tranquille, mit en ordre sa conscience et ses affaires.
Juliette Récamier ne le quittait plus. Elle était là quand il expira le 4 juillet, vers 8 heures du matin. Mais comme il ne parlait plus et qu'elle ne le voyait pas, elle ne s'aperçut point du moment où il trépassa, et ne le sut qu'en entendant les prières...
Et ce fut le grand, l'immense, le définitif Silence où sombra cette âme de noble orage et de bel orgueil. Et ce fut quoi, pour lui? L'éblouissement d'une ère nouvelle avec la comparution au Tribunal d'un Dieu? L'échappée de l'âme effarée qui cherche un autre corps où se tapir? L'absorption par une collectivité spirituelle? Le pur et simple Néant? Hélas î Hélas! qui saura où s'en vont les meilleurs et les pires d'entre nous, les plus humbles et les plus célèbres, les êtres à peine débrutifiés et les élites de l'Intelligence universelle?
Dans la chambre épouvantablement vide ne pleurait point l'abandonnée, stoïque et sûre de peu survivre. Elle rentra chez elle. Et à l'heure où d'habitude il venait chaque jour, elle tournait vers la porte son visage aux yeux clos. Et parfois elle avait de Lui. dit sa nièce, l'apparition soudaine...
Moins d'un an plus tard, au mois des fleurs, cette
Fleur humaine s'effeuilla. Ayant quitté TAlbaye par crainte du choléra, c'est du choléra qu'elle mourut chez Mmp Lenormand. Mais affirme-t-on « par une :»tion remarquable, l'affreuse maladie n'altéra point son visage. Ses traits avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de douceur et de grâce ». i !
Elle s'en allait en beauté, comme lui, dont on sait l'enterrement au Grand-Bé par un jour de tempête et devant une foule imposante... Elle s'en allait en beauté calme comme il s'en était allé en beauté farouche. Et ces deux morts, — chacune pareille à la vie qu'elle terminait, — s'accordaient ainsi en une harmonie suprême...
Savoir vieillir est une vertu, mais pouvoir vieillir est une chance. Chateaubriand sut vieillir. Hugo, Voltaire. Goethe le surent également. Lamartine beaucoup moins. Il n'est pas douteux que la répercussion de cette science de l'attitude aux derniers ans soit profonde sur la gloire de celui qui la pratique. Car le mémoire des contemporains, comme celle des générations ultérieures, est terriblement injuste et capricieuse, de même que leur jugement. Et pourquoi ne le
il' Le botaniste-écrivain Adalbert de Chamisso, accomplissant un grand voyage, aborda certain jour dans une île inconnue où vivait une peuplade aux mœurs douces. Ces sauvages adoraient une idole que le poète voulut avoir. Et à sa grande surprise, cette idok n'était autre qu'un portrait de Juliette Récamier, d'après Isabejr. L'anecdote est tellement jolie qu'on doute qu'elle soit vraie bien que le chevalier de Cussy, qui la raconte en ses Souvenirs, dise la tenu de Chamisso lui-même. Espérons cependant en son exactitude émouvante, signe du règne de la Beauté devenue Dieu pour quelques hommes !
serait-elle pas, lorsque l'on sait l'étonnant manque d'«sprit critique de la plupart des hommes!
C'est une chose frappante, et décourageante aussi , que de constater, à la lecture d'articles ou de livres, que d'entendre, au cours des conversations innombrables qu'on peut avoir au long d'une vie, le peu de lucidité, de sincérité profonde, de documentation sérieuse d'où découlent de péremptoires opinions. Déjà, le fait malheureusement fatal d'ignorer une foule de détails sur telle doctrine ou telle œuvre dont on arbitre la valeur, conduit à des estimations souvent très erronnées. Ajoutez-y le parti-pris de ramener l'idée ou l'homme en cause aux tendances personnelles afin de les faire servir pour ou contre ce que l'on croit: ajoutez-y l'étroitesse d'esprit de tant de gens incapables de s'élever aux notions générales, aux extériorisations larges d'eux-mêmes; ajoutez, pour ceux qui écrivent, la crainte de paraître ne pas savoir conclure, et pour ceux qui discutent le défaut de ne pas savoir écouter; et vous arriverez à un bien maigre bilan de vérité au bout de cette colonne de journal, de cet entretien, de cet ouvrage... La critique est la chose la plus galvaudée et cependant la plus difficile... Quel génie — et ce serait encore un rôle constructeur digne de lui — , quel génie doué d'intuition suffisante et d'équilibre spirituel parfait, dégagé de toute école et de tout préjugé, possédant un grand savoir et une lecture universelle, quel génie nous donnera le chef-d'œuvre en un, dix ou cent volumes, résumant avec ampleur une vue d'ensemble sur la littérature du Monde? (1).
Ce grand écrivain-là pourrait exister. Sainte- Beuve, Taine, Brunetière ont failli l'être. Il pourrait exister à condition qu'il s'exerçât de bonne heure, qu'il eût une mémoire de premier ordre, une con-
(1) Ou même simplement sur la Littérature de la France qui n'a pas encore eu, comme son Histoire, un Miclielet.
icc lumineuse et me plunu* d'or et de
fer. enchanteresse et solide. Nous l'attendons. L'heure est favorable. Elle sera de plus en plus favorable bien que la tâche semble devoir, parallèlement, devenir de plus en plus lourde. Car en effet l'Intellecti alité humaine «^'éclaire chaque jour davantage, se dégage des contingences, se hausse vers les sommets de \critc... Je ne sais pas s'il peut encore y avoir un très grand poète, tant notre Sensibilité s'affaiblit au profit de noïre Raison. Mais je crois qu'il peut y avoir, précisément pour cette même cause, et prochainement, un très grand critique.
Loin de moi la vanité de penser que mes tentatives sur René de Chateaubriand et sur Victor Hugo — simples essais de pénétration du génie — aient réalisé l'esquisse même d'un genre de critique à la hauteur de ce que je rêve. Du moins je voudrais en avoir, d'un doigt tremblant et modeste, indiqué le chemin...
Revenons à nos moutons, ou plutôt à notre lion. Pauvres, disais-je, injustes par conséquent, nombre de verdicts littéraires. Le Monde des Lettres, outre qu'il est souvent une fosse aux ours, est aussi un fossé d'exécutions sommaires, de flagrantes iniquités... Il est donc naturel, habile pour un grand écrivain, d'aider à ce jugement de la Postérité, de se créer une immortalité selon ses voeux. C'est ce qu'a fait Hugo? et. avant lui Chateaubriand. C'est en cela qu'ils ont su vieillir, préparant l'un et l'autre les siècles futurs à la sentence qu'ils en attendaient, qu'ils leur dictaient presque. Et l'on avouera qu'ils n'ont pas manqué leur coup!
Savoir vieillir est dune bonne diplomatie. Oui. Encore faut-il pouvoir vieillir, et je le répète, c'est cela qui est une chance. Une de ces nombreuses chances sur lesquelles je voudrais appeler l'attention, car elle est, en dehors du talent, un incontestable élément de réussite ultra-vitale.
Je ne suis point le premier à le dire, mais il est très certain qu'une grande part de « veine » entre dans la renommée. Tel « n'arrive point » parce que sa carrière fut entravée par le bourgeoisisme hostile de sa famille, parce qu'il ne rencontra pas l'ami nécessaire, parce qu'il ne sut ou ne put pas lancer suffisamment ses œuvres, parce que la maladie ou la gêne l'arrêtèrent, parce qu'un mauvais hasard fit que jamais les critiques notoires ne feuilletèrent ses travaux, parce qu'il mourut trop tôt, que sais-je? Et tel « arrive » parce qu'il n'eut aucun de ces obstacles, ou qu'il put en surmonter quelques-uns, ou que les circonstances lui furent favorables.
Considérez Chateaubriand dont je me garderai de diminuer la valeur, l'énergie, ni la part de mauvais destin. Mais enfin, il possédait un igrand nom qui certainement lui servit; il eut des malheurs d'argent mais aussi des aubaines pécuniaires; il trouva sur sa route deux admirables amis qui le soutinrent toujours; il eut, aimable et spirituel, des sympathies précieuses de femmes, et l'on sait le rôle énorme des femmes dans la constitution et la consécration d'une gloire littéraire; il débuta par un éclatant succès — voulu, certes, et cultivé! — coïncidant avec une éclatante actualité; il put occuper de hauts postes; il vieillit enfin, — ce qui n'est pas donné à tout le monde — et sous les auspices de la plus belle, d'une des plus intelligentes femmes de son temps, soigneuse de sa célébrité, et dressant de lui, vivant, une statue éblouissante. (1).
Voilà quelques-unes de ses chances. Or, il n'est pas un de nos grands noms qui n'en alignent du même genre. Lorsque ces chances n'étayent qu'un talent ordinaire, elles finissent par l'imposer déjà.
(1) «La carrière littéraire du mélancolique René a été une incroyable réussite ». (Jules Lemaître).
Quand elles peuvent étayer un talent extraordinaire, elles l'empêchent à jamais de sombrer.
... Songeons en revanche à ces autres talents qui se tussent développés, qui eussent connu l'auréole, si la chance les avait un peu plus servis. Penchonsnous sur ceux-là qui, conscients de leur valeur, sachant se juger, capables de progrès, ne parviennent pas, malgré leur courage et leur persévérance, à réaliser leur vie, à pétrir leur rêve aux paumes des mains fatiguées à la longue. Heureux Chateaubriand, flamme que le bon destin sut garder des vents mauvais! des vents mauvais qui en éteignent d'autres et les plongent dans une Nuit imméritée.