‹ La flamme de ChateaubriandChapitre 12 sur 15 · TOMBEAUX · texte numérisé non relu

TOMBEAUX

La plupart des cimetières sont laids, lis désobligent la vue, offusquent l'esprit, insultent à la gravité noble de la mort. Alors que le Trépas commun, dans un vaste ricanement, ramène les inégalités sociales au niveau de la poussière d'où sort la foule humaine ainsi que les tourbillons d'éphémères, les cimetières persistent à marquer l'injustice fondamentale de la Civilisation, d'un geste écœurant de vanité. Est-il rien de plus sot que ces monuments, parfois grands mais toujours sans grandeur, qui décorent ou plutôt avilissent les cimetières, et dont celui de l'inventeur de ïa lampe Pigeon, à Montparnasse, demeure le type le plus ridicule? Quelle beauté enveloppe ces chapelles, ces croix de fonte, ces entourages de bois, ces verroteries, ces couronnes de porcelaine, ces vases de sacristie avec leurs fleurs en toc, ces caveaux lourds, ces photographies émaillées, ces mille témoignages baroques d'un deuil d'ordinaire conventionnel et qu'on laisse au goût exécrable des nombreux mercantis à qui revient le soin d'architecturer ces nécropoles?

Si au moins i;on s'en tenait à la simplicité, au décor de la nature? Il est, à Amiens, un coin vaste et pieux: la Madeleine. Quand j'y portai mes pas, en 1906, je trouvai là un parc ombreux, accidenté, où les morts sont bien. J'appris qu'autrefois existait sur cet emplacement une maladrerie tombée en ruine

au XVIIe siècle; et qu'à la fin du XVIII*, quand le premier échevin de la ville, un nommé Duval, proposa de transformer ces lieux maudits en champs funéraires, on accepta, mais sans que personne osât s'y faire coucher sous la terre. M. Duval voulut prêcher d'exempt, en 1811, quand il mourut. Mais il resta là, tout seul, plus de trois ans. Vers 181 1 un second mort lui vint tenir compagnie, un troisième en 1816. Que se racontaient ces trois spectres par les nuits de lune? Seuls les rossignols le savent. En 1817 seulement s'atténua la répulsion des Amiénois. Depuis, les dalles se multiplièrent et les arbres un à un leur laissèrent la place. Il en restait encore beaucoup voilà vingt ans. Trop d'orgueilleuses pierres toutefois y furent posées, comme cette prétentieuse pyramide sur la pourriture d'un quelconque rentier. J'aimai le contraste d'un carré de granit perdu dans l'herbe et portant un nom, une date: « Jules Verne. 1905 ». Ne voilà-t-il pas de la superbe modestie? Pourquoi cette rage d'inventions funéraires de bazar, cette manie de tailler les trop rares arbrisseaux essaimes en ces tristes espaces, ajoutant ainsi au regret de la vie quittée? La mort est simple. Ayons l'enterrement simple, et simple la demeure dernière.

Déjà c'en est rrop de ces cérémonies, de ces rites si pénibles à ceux qui vraiment souffrent de la disparition des êtres aimés. Cette visite au lit où se refroidit le cadavre, cette bière portée sur le corbillard, cette messe désolée et toute noire, cette promenade affreuse et lente jusqu'au cimetière, quel supplice inutile! Quand se décidera-t-on à ne réunir amis et parents qu'au cimetière, laissant emporter le défunt au grand trot au lieu d'embarrasser les rues encombrées, sans forcer au calvaire des embrassades et des condoléances les deux ou trois personnes qui seules sont martyrisées par la fuite de celui qui s'en va vers les Ombres?

Chateaubriand a cru devoir approuver dans le Génie du Christianisme « les honneurs multipliés autour du tombeau », la variété des pompes « selon le rang et les destinées des victimes ». C'était naturel et ce n'en est pas moins le témoignage d'une singulière incompréhension du vrai christianisme prêcheur d'humilité. Cela nous vaut d'ailleurs des pages bossuétiques, mais que je n'aime guère, de fond, sur le Dieu des Armées et autres déclamations qui réjouissaient évidemment le prophète de icelui-ci, Napoléon le Grand. Plus loin, heureusement, de belles proses nous content l'histoire des tombeaux. De ceux d'Egypte où, lorsque l'astre des nuits se lève sur les pyramides, vous croyez apercevoir le phare même de la mort errer sur le rivage où jadis le n«autonnier des enfers passait les ombres. De ceux de Rome où « les morts reposaient à l'entrée des villes, le long des chemins publics, apparemment parce que les tombeaux sont les vrais monuments du voyageur ». De ceux de la Grèce placés souvent près des flots, de sorte qu'Homère étant enterré à l'île d'Io, « l'ombre du poète se plaisait encore à raconter les malheurs d'Ilion aux Néréides ou, dans les douces nuits de l'Ionie, disputait aux Sirènes le prix des concerts». (1). De ceux de Chine, au milieu des jardins, et de ceux d'Ecosse ou de Calédonie qui font que l'homme « quelque part qu'il étende sa main, touche les cendres de ses pères ». De ceux d'Otaïti. douce terre du Pacifique dont il trace un éloge délicieux. De ceux àes chrétiens aux catacombes, des prêtres et des princes dans les églises. De ceux enfin,

(1) Combien tout cela est plus profane et païen que catholique! Les grands poètes chrétiens ont beau faire, ils ne peuvent oublier le rêve antique, car au fond, ils éprouvent les mêmes frissons panthéistiques eue leurs grands vieux aînés.

et je veux m'y arrêter, des cimetières de campagne.

u Les anciens, dit-il, n'ont point eu de lieu de sépulture plus agréables que nos cimetières de campagne: des prairies, des champs, des eaux, des bois, une riante perspective, mariaient leurs simples images avec les tombeaux des laboureurs. On aimait à voir le gros if qui ne végétait plus que par son écorce, les pommiers du presbytère, le haut gazon, les peupliers, l'ormeau des morts, et les buis et les petites croix de consolation et de grâce. Au milieu des paisibles monuments, le temple villageois élevait sa tour surmontée de l'emblème rustique de la vigilance. On n'entendait dans ces lieux que le chant du rouge-gorge, et le bruit des brebis qui broutaient l'herbe de la tombe de leur ancien pasteur. Les sentiers qui traversaient l'enclos bénit aboutissaient à l'église, ou à la maison du curé: ils étaient tracés par le pauvre et le pèlerin, qui allaient prier le Dieu des misérables, ou demander le pain de l'aumône à l'homme de l'Evangile: l'indifférent ou le riche ne passaient point sur ces tombeaux. On y lisait pour toute épithaphe: Guillaume ou Paul, né en telle année.' mort en telle autre. Sur quelquesunes il n'y avait pas même de nom. Le laboureur chrétien repose oublié dans la mort, comme les végétaux utiles au miîieu desquels il a vécu: la nature ne grave pas le nom des chênes sur leurs troncs abattus dans les forêts ».

Combien serait à souhaiter que cette description fût toujours vraie! Et ceci de même: « Les cimetières de la Suisse sont quelquefois placés sur des rochers d'où ils commandent les lacs, les précipices et les vallées. Le chamois et l'aigle y fixent leur demeure, el la mort croît sur ces sites escarpés, comme ces plantes alpines dont la racine est plongée dans les glaces éternelles. Après son trépas, le paysan de Glaris ou de Saiut-Gall est transporté sur ces hauts lieux par son pasteur. Le convoi a pour pompe

funèbre la pompe de la nature, et pour musique sur les croupes des Alpes ces airs bucoliques qui rappellent au Suisse exilé son père, sa mère, ses sœurs, et les bêlements des troupeaux de sa montagne ».

Plus loin, une évocation des cimetières d'Italie et d'Angleterre. Je connais ceux des Iles Normandes: De vrais jardins. On s'y promène. Les fiancés y échangent serments et baisers. On n'y voit point de ces monuments odieux et de ces couronnes de perles pour lesquels j'ai dit mon dégoût, mais des pierres tombales, souvent libellées en français, droites, graves et grises. Avec le temps ces pierres s'enfoncent elles-mêmes peu à peu dans l'herbe, et s'enterrent aussi. Mélancolie exquise et respect de la nature sacrée! Respect d'ailleurs accordé par les Anglais aux arbres, et qui fait si vertes et si fraîches les grandes et petites îles de leur belle et pittoresque patrie baignée de toutes parts des caresses de l'onde...

Si j'ai rappelé ces quelques beaux chapitres du Maître sur les tombeaux, c'est pour marquer l'attention attendrie et littéraire qu'il leur portait, lui qui voulut une tombe également si littéraire et si émouvante.

Je veux encore évoquer un joli cimetière de campagne. Celui de Chailly-en-Bière, dans la région de Fontainebleau. Bien qu'on y regrette une foule de tombes stupides, il est moins navrant que la plupart des autres. Je remercie de m'y avoir fait péleriner le peintre Guiblain-Coquery, un des disciples aimés de Harpignies, lorsque je villégiaturai naguère à l'orée occidentale de la forêt domaniale si chère aux artistes.

Il faut dire que Chailly est proche de Barbizon, et que Baibizon n'ayant été érigé en commune qu'à la fin du XIXe siècle, c'est à Chailly qu'on enterrait

ses morts. Et l'on sait la vogue de ce délicieux village qui dénomma toute une école picturale. C'est là que vécurent les premiers maîtres du paysage français. Plusieurs sont enterrés à Chailly: Zara, Bodmer, Desportes, Lafenestre, voire deux des plus grands: Théodore Rousseau. François Millet.

Leur souvenir entraîna le respect des nécrophores humains. Ce charnier garde un charme entre ses murs tapissés de lierre et d'arbustes formant un gai rideau où sourient les grappes mauves des lilas et les pompons clairs des boules de neige. D'un côté, un champ ou l'on reconstitue facilement la scène rustique de « l'Angélus ». De l'autre une pinède aux senteurs saines. A l'intérieur, beaucoup d'arbres dont un minimum seulement gâté par le sécateur, une herbe haute et folle stellée de renoncules d'or de pâquerettes d'albâtre, de genêts aux mille papillons jaunes blottis les uns contre les autres, et, ce jour où j'y fus, 1 adorable chant d'un rossignol dominant les gazouillis du bois et les murmures de la brise. Toute une moitié du lieu semble à l'abandon, et là, jaillissent à profusion des buissons de roses, comme si la Nature pourtant insensible voulait compenser l'absence des regrets. Ci, là, enfin, le saule qui pleuré et l'if dressant un cierge sombre.. Beaucoup de tombes simples et jolies...

Un coin de ce clos ravit surtout le promeneur: celui précisément où dorment Lafenestre, Rousseau et Millet. Le premier n'a pour son décor qu'une croix de granit penchée, on dirait agonisante, sur le velours des gramens. Le second voulut qu'on ornât sa poussière de deux ou trois blocs de pierre informes et puissants vêtus de mousse, et pareils aux émergements rocheux à quoi la forêt célèbre doit son esthétique particulière. Au troisième, deux dalles et une croix ou s'enroule un lierre étreignant le tout de ses rameaux fidèles.

C'est pieux, grave, agreste. Rien de choquant. Je

souhaite à mon néant pareille sépulture: un nom qui vivra ce que vivent quelques lettres lentement ron gées par la bruine, le soleil, le vent, la neige, tes insectes rôdeurs. Humble prêtre de la beauté qui fis parmi tes frères un geste de douceur entre éternités, que te faut-il de plus?

A mon compagnon je dit

— Ne serait-il pas bon qu'un vaste cimetière fût réservé aux artistes, — j'entends à tous les artistedé la plume, de l'ébauchoir, du pinceau, de la danse, de la musique? Et j'entends un cimetière offrant dans toute son étendue une grâce comparable à celleci? Malgré l'absence des mausolées, et lourtou! dehorribles décorations courantes, une intérei varitété pourrait Missi bien régner en ce lieu sacré. J'y vois des stèles, des colonnes, des dalles tumulaires, des caveaux, des cénotaphes, des cippes, des urnes, voire des statues et des bustes, mail tout cela de bon goût, vraiment artistique, discret, et lurtoul baigné de verdure, — et tout près de Paris, capitale intellectuelle..

Paris a son Panthéon. Mais qui défendra le Pan* théon, temple manqué où reposent au désordre dune crypte quelconque et glacée un méli-mélo de peu illustres et <1> ittl qui, poui atant,

répugnent souvent a notre affection? Qu'on lnn laisse, à ces fournisseur! de la Mort, l'erreur sale de Soufflot; qu'on enlève de là nos «lieux du Verbe et de l'Art, les Voltaire, les Rousseau, les Un ■•>. les Zola... Et qu'on nous fasse, en opposition à >ble nécropole de Bagneux, une nécropole de beauté sombre où nous pourrons venir rêver parmi nos vrais, nos meilleurs génies!

Mon ami approuva, complétant ma pensée:

— Ce noble cimetière, qui serait un peu notre «Voie Appienne », n'empêcherait d'ailleurs point, n'est-ce pas, cet autre genre d'honneur qu'on devrait

davantage accepter: les tombes isolées pour cei <le nos morts célèbr< insi, dans des

. voii [lies de quelques

grands homme-, magnifiquement esseulées. C'est trop

peu mas d'un bel exemple, œt «'-mouvant roch

sommeille Chateaubriand devant l'immensité religieuse

lots.

— Oui, murmurais-je, il serait utile qu'en dehors

du commun cimetière que je demande aux intellectuels de réaliser pour ceux qu'ils ont aimés et honore- » par de pieux pèlerinages, on fît des exception* dans le genre du Grand-Bé.

Car un tombeau de gloire isolé des autres, est, à qui vient auprès dans la simplicité de sa vénération et non dans la vaine curiosité touristique, un ens< nient de premier oidre.

J'ai rêvé devant celui de Chateaubriand comme devant ceux de quelques autres eélébrités, et j'ai remarqué que 1» genre de pensées dont j'étais alors : point de même nature que lorsque je me promenais dans un cimetière quelconque ou que, par suite d'une trtre circonstance, je m'absorbais dans la philosophie de la mort.

En ces minutes-ci, devant l'anonymat de la foule enterrée, m'obsède le problème de notre destinée. Problème scientifique. Songerie plutôt pessimiste.

En ces autres minutes ou sort de son supulcre le fantôme ayant un nom dans l'histoire et unie oeuvre dans les mains, m'émeut le problème de la . ince. Problème lyrique et moral. Songerie plutôt optimiste.

me permets un court développement:

nmn interrogation d'homme sembla!) tous les hommes par ses origines et ses fins erre au sein d'un lieu peuplé de tombeaux, de tombeaux qui

malgré les inscriptions ne me disent rien et me font simplement penser que dorment là, sous la terre, de vagues pauvres et de vagues riches, des majorités de brumeux cerveaux et une mince minorité de réfléchis, des ouvriers de toutes sortes et sans goût, îa plupart, pour leur travail, des patrons et des bourgeois sans intelligence et sans bonté, presque tous, de rares affinés, des scélérats, ayant eu ou non maille à partir avec la Justice, (et les plus fourbes sans doute ayant été les moins inquiétés), des chrétiens pieux plutôt méchants qu'évangéliques à l'ordinaire, des incroyants d'ailleurs inaptes à expliquer leur négation, des gens quelconques en un mot, par milliers, tas de poussière morale et de poussière physique, — alors je me demande avec angoisse ce qu'ils sont venus faire, tous, Ici-Bas; ce qu'est devenue leur âme banale; si, malgré ce mot pompeux qu'ils sont « faits à l'image de Dieu » (ce qui ne donne pas une fière idée de Celui-ci), quelqu'un perd son éternité à s'occuper de leur individualité médiocre si indifférente à l'Univers où leur atome ne compte pas plus qu'un grain de sable au bord de l'océan. Et ces pensées, croyez-le bien, ne sont pas d'orgueil. Au contraire. Qu'importe que plusieurs aient un peu plus travaillé, vécu dignement et d'une existence moins égoïste, penché leur angoisse sur notre commune infirmité? Qu'importe que j'aie connu la torture des doutes, écrit huit ou dix mille pages souvant tremblantes et quelquefois enivrées, jeté la sonde dans l'infini. Ma draigue n'a pas ramassé grand'chose. Ma vie n'est pas sensiblement différente des) autres. J'ai péché, moi aussi, par mon esprit et par mon corps. Je n'ai rien résolu des seuls problèmes qui vaillent l'étude, à savoir si oui ou non nous retomibons au néant quand cesse de battre notre pauvre coeur.

Et encore, je me demande devant ces morts de la veille et si semblables à ces morts enfouis sous la glaise il y a cinquante ans, cent ans, mille ans, je me

demande si n'est pas une illusion suprême, ce progrès de l'Humanité auquel j'ai cru ardemment, et s'il n'est pas, lui aussi, quelque chose de vivant, donc destiné à la mort..

La grande crise commencée en 1914 dans le sang et qui se continue à l'heure où j'écris dans un malaise effroyahle et mondial, a bouleversé mes théories, saccagé mes espoirs pareillement au canon ravageant les siies du front de bataille. Trop lucide pour demeurer îe jouet des déclamations de nos tribuns et de nos publicistes, voyant clair au bilan désastreux des victoires, jugeant que l'addition des gains généraux reste épouvantablement au-dessous de l'addition des pertes matérielles et morales, m'élevant au-dessus des petits triomphes nationalistes pour contempler d'un œil effaré les grandes perturbations européennes, je ne vois plus au loin poindre l'aube adorabiement rose d'une société meilleure, d'une vie plus facile, d'un bonheur plus constant et plus universel. Je suis en face de combats plus âpres que jamais, d'égoïsmes plus féroces, de rivalités et de haines plus violentes. On a beau me parler d'apaisement, de « tassement », d'ordre nouveau, je n'ai plus la force de croire...

Jamais l'Homme ne m'a paru plus inapte à se créer de la joie simple et vraie, de la douce quiétude, de la fraternité durable. Les possédants se défendent avec un acharnement affreux. La Démocratie bat leur rocher avec une constance certaine et le mine avec d'évidents résultats; mais je constate ces triomphateurs d'En-Bas tout aussi égoïstes, cruels, étroits, que ceux qu'ils dominent peu à peu. Je ne plains pas ceux-ci mais je n'approuve pas ceux-là d'oublier surtout les Intellectuels auxquels ils doivent le plus clair de leur victoire, et de leur devenir aussi durs qu'étaient durs hier leurs maîtres pour eux-mêmes.

Et cependant...

Et cependant, jadis, en face du tombeau de Château-

briand, aujourd'hui encore, devant tel tombeau sur lequel je lis un illustre nom, et surtout un nom que je vénère, des pensées moins noires me caressent le front.

Songerie optimiste, disais-je tout à l'heure, et lyrique problème. Admettons le pire: et qu'il n'y ait rien au-delà de la sinistre barrière, et que Dieu, les paradis et les enfers de toutes les religions soient billevesées nées aux crânes mystiques ou peureux, et qu'en effet nous ne soyons qu'un moment de la Vie éternelle vibrant entre deux éternités vides, comme une fusée montant et mourant dans la nuit entre deux opacités ténébreuses. Du moins nous avons en nous des possibilités d'éden et de féerie, des possibilités d'énergie créatrice qui valent qu'on joue la partie. Quel exemple enthousiasmant celui d'un Chateaubriand! Poussière il est devenu, le Prince du Romantisme. Certes, son œuvre littéraire et politique n"a plus du tout l'importance que son temps lui donna. Mais cette chaude flamme fut pour elle-même joie profonde, et j'ai plaisir à savourer encore de belles pages sorties de cette plume. Peut-être mon œuvre, ou plutôt un de mes livres, ou plutôt une de mes pages a-t-elle ému, réconforté un instant quelque ami que je ne connais pas et lui a donné du bonheur spirituel. Alors je n'ai pas perdu mon temps. Et comme j'ai connu de profondes voluptés des sens, goûté « la joie des yeux », su la tendresse et l'amour, dois-je me plaindre?

Quant à l'Humanité, sa faillite est presque certaine. Mais ce « presque » laisse encore filtrer de l'espoir comme un rayon de soleil sous une porte de prison, — et mon devoir est de m'arcbouter avec d'autres contre cette porte pour tâcher de l'arracher

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