‹ La flamme de ChateaubriandChapitre 13 sur 15 · UN PARTERRE DE BELLES PHRASES · texte numérisé non relu

UN PARTERRE DE BELLES PHRASES

Chateaubriand me paraît offrir ce paradoxe, je l'ai plusieurs fois humblement murmuré, de mériter le nom de génie sans avoir laissé un réel chefd'œuvre. Je ne suis sûrement pas le premier à le croire si je suis des premiers à prétendre que le chef, d'oeuvre n'est pas nécessairement la marque du génie, et à garder mon enthousiasme devant cette apparante défaillance à la loi des admirations.

On a reproché à Lamartine d'avoir presque, dans son Cours de Littérature, conclu à une négation pareille à celle que j'avance. Il est malheureusement probable que la clairvoyance du poète fut dictée et gâtée par une secrète jalousie. Elle en devient ainsi suspecte. On n'aime, des (grands hommes, qu'une critique bienveillante. Hugo fut plus adroit en consacrant à Shakespeare le volume que l'on connaît. Lamartine crut se hausser en abaissant son rival. Hugo, portant un pair aux nues, habilement s'y enlève avec lui. Et la ruse s'accentue du fait qu'en cette méditation éblouissante, il parle fort peu de l'immortel dramaturge et s'étend en considérations générales sur la nature et la mission du génie. D'où la naturelle conclusion du lecteur: seul un aigle peut ainsi planer dans la région des aigles.

La malice du poète du Lac lui reste pour compte. Et pourtant son jugement demeure assez perspicace.

Toutefois son erreur, et méchante par surcroît, est, on le sait, de louer en René le diplomate afin de faire oublier l'écrivain. Or, s'il n'a pas laissé comme tel un chef-d'œuvre au sens que nous donnons à ce mot, Chateaubriand fourmille de pages admirables et vaut par de capitales innovations.

Expliquons-nous cependant sur ce qu'on appelle un chef-d'œuvre, afin de justifier notre thèse. En un petit ouvrage sur l'art littéraire, j'ai essayé cette définition:

Le chef-d'œuvre, le vrai, qui a fini par s'imposer à force de puissance, par aveugler à force de clarté, que ce soit le roman de Rabelais, les Essais de Montaigne les Tragiques de d'Aubigné, les Pensées de Pascal, le Discours de Descartes, les meilleures pièces classiques, les Fables, telle splendeur oratoire de Bossuet, l'unique volume de La Bruyère, les quarante volumes de Buffon, Gil Blas, Manon, Candide, les Confessions de Rousseau, l'Histoire de France de Michelet, Chatterton, le Père Goriot, les Destinées, beaucoup de Lamartine et de Musset, presque tout Hugo, bien du Taine et bien du Renan, MmQ Bovary, Sapho, Germinal, Bel- Ami, les Trophées, Pêcheurs d'Islande, la Course au Flambeau, le Passé, la Vie des Abeilles, la Vague Rouge, les Paraboles Cyniques, cent autres, — le chef-d'œuvre authentique (et non le coup de bluff), pourquoi et comment vibrons-nous franchement et violemment devant lui?

Voici ce qui se passe. Pardon! Voici ce qui en moi se passe:

En présence du chef-d'œuvre, il me semble que des ailes me poussent aux épaules. J'ai le frémissement de l'espace, le vertige de l'azur, l'attirance des étoiles. J'ai envie de bondir, de m'envoler là-haut, vers l'Absolu, l'Eternel, l'Idéal, si par idéal on entend le paradis de tous les épanouissements humains. Je deviens meilleur. Je devine la réalité vivante de mon âme. Une grande douceur, une grande sérénité

descendent en moi dans le même temps qu'un vaste enthousiasme m'envahit. Il me paraît très simple, ce chef-d'œuvre (remarquez que c'est un des symp du beau de ne point avoir une apparence compliquée, de ne pas sentir l'effort), et je me dis: j'en ferais autant! Je me dis aussi: je voudrais avoir fait cela. S'il sagit d'un moderne, j'ai la jalousie sacrée qui va de pair avec la sympathie soudaine. Mon être entier se tend vers Celui qui put tenir la sublime gageure, et vers son œuvre parfaite, comme si une révélation en devait sortir. Le chef-d'œuvre est Sinaï sur lequel éclate une lumière, et dans cette lumière brille la Table de la Loi, de la Loi de Beauté. C'est aussi un Golgotha (car je n'oublie pas la Passion de tant de génies) où s'ouvrent sur une croix fulgurante les deux bras de l'éternelle crucifiée, de l'éternelle rédemptrice: la Religion de l'Art. Et encore une sorte de musique jaillit de cet ineffable, quelle que soit, ai-je dit, sa forme littéraire, une musique qui est son rythme. Cette musique me plonge dans une atmosphère d'harmonie tout comme un morceau de concert. Eercement délicieux! même si l'œuvre, au lieu d'une brise très douce est tempête fougueuse, car l'ouragan peut» lui aussi, avoir son rythme. Je renouvelle ma provision d'infini. Et cela en intellectualité comme en sentimentalité. Je touche à cette limite que quelques-uns nomment Dieu. Je me sens capable d'impulsions extraordinaires, d'héroïsmes moraux, d'un travail excellent, tout arrosé de cette pluie bienfaisante qui vient de couler en moi, tout inondé de cette chaleur lumineuse qui vient de tomber en bénédiction sur ma tête. Puis encore une joie me pénètre, celle de comprendre cet ensemble et de jouir de ces détails, de jouir du style dont je ne sais ni ne veux savoir à quelle catégorie il appartient, s'il est selon les appellations des pédag:> pompeux, aisé, oratoire, affecté, noble, tempéré, mais dont je vois uniquement qu'il épouse le sujet et avec

lui s'emporte ou se balance, s'élève au ciel ou rase le sol. plane ou virevolte, danse ou rampe, éclate ou s'assourdit, et sans cesse me tient en haleine. De jouir de ce goût suprême qui préside à l'œuvre et dont il m'importe peu qu'il m'agrée ou me heurte. De jouir des mots dont il m'est indifférent qu'ils soient parfois vulgarités et parfois néologismes. De jouir de l'enlacement des phrases, de l'agencement des strophes, des périodes ou des dialogues, des chutes et des rebondissements, des éclairs et des chocs, des brutalités et des caresses, de toute cette habileté qui construit de l'émotion, de tout ce savoir qui bâtit de la synthèse, de tous ces coups de griffe qui décèlent un tempérament, de toutes ces ruses qui m'entraînent vers de formidables bravos intérieurs, qui me laissent stupéfait, attendri, meilleur, plus moimême — plus homme.

Voilà ce que produit en moi le chef-d'œuvre, qu'il soit signé de Racine ou de Vigny, gens illustres, de Marcel Lami (Vers les Cîmes), ou de Philéas Lebesgue (Aux Fenêtres de France), gens moins connus mais qui, à une heure donnée, touchèrent à la corde d'airain. Le chef-d'œuvre est le triomphe d'un autre, dont je suis heureux et fier. Le chef-d'œuvre est une addition au patrimoine humain, et dont je prends ma part, voleur extasié. C'est une goutte de haute civilisation dont je m'humecte les lèvres. Quand j'ai fini d'incorporer cette hostie, je reste méditatif, religieusement respectueux, ébloui de cette communion avec le génie. Selon le mot de Joubert, je ferme les yeux pour mieux voir. Je murmure une oraison de reconnaissance. Je me dis: nulle philosophie, nulle religion n'a de plus haute leçon à m'offrir que celle que je viens de recevoir, morale même donnée par Râtelais ou Villon, pleine de foi même donnée par y ont a igné ou Guyau, pudique même donnée par Verlaine ou Zola, car elle est du domaine de la vérité et de la pureté, étant du domaine de la beauté.

Prenez une œuvre — fût-ce la meilleure — de Chateaubriand. Répond-t-elle à cette émotion que je viens de résumer misérablement au regard de son intensité? Répond-t-elle même aux conditions élémentaires et en général reconnues de composition, d'unité etc.. à quoi je n'accorde pas une valeur dogmatique, mais constituant tout de même une série de points de repère? Je ne le crois pas. Je n'en vois pas une. Je le dis en gros maintenant et le montrerai tout à l'heure en détail.

Remarquons d'abord combien peu notre auteur se renouvelle (et ceci est d'importance, car traitant de nombreux et divers sujets il eût eu plus de chance de trouver la grande étincelle). Jeune, il accomplit un grand voyage et fait une conversion retentissante. Or son œuvre est, presque toute, la mouture de ces deux événements.

Du voyage en Amérique, il tire un recueil de notes du même titre, un énorme manuscrit, les Natchez, mine où il puise, outre l'ouvrage du même nom, Atala, René qui en font partie et que pourtant il publie à part, puis incorpore au Génie du Christianisme pour les en séparer ensuite. Et l'on conviendra, à supposer avec certains que ce soient là deux petites merveilles, que voilà de singuliers chefs-d'œuvre, fragments interchangeables, au vrai simples épisodes valant surtout par leur nouveauté; mais a-t-on l'habitude de classer au rang des monuments de notre langue quelques pages détachées d'un ensemble?

De sa conversion, Chateaubriand tire donc ce Génie du Christianisme, assez ordonné mais tellement plein de naïvetés, et si faible en démonstration didactique, que seuls des morceaux en restent lisibles, — morceaux de roi, certes!... Il en tire encore les Martyrs, épopée soignée, ennuyeuse, néanmoins par places étincelante et suscitant une émotion morcelée. Et en-

core l'Itinéraire de Paris à Jérusalem^ bloc-notest sincère. Et aussi le Dernier des Abencérages, bon roman de second ordre.

Laissons de côté V Essai sur les Révolutions que personne n'ouvre plus, et pour cause, et les Mémoires d'Outre-Tombe, que tout le monde devrait lire, la seule grande belle chose ample de laquelle on pourrait valablement soutenir qu'elle répond à l'idée de chef-d'œuvre... Mais ce monceau de souvenirs souffre très bien d'être résumé en une anthologie, et si bien qu'on ne le voit guère sous une autre forme en la bibliothèque d'un lettré; or le chef-d'œuvre, le vrai, supporte mal un tel élagage; tout doit s'y tenir, y faire masse sublime; ici des longueurs indiscutables entravent l'essor du plaisir. — Laissons de côté maint écrit politique, de circonstance, dont nul ne constitue quelque chose de comparable aux Châtiments; et le hâtif, incomplet encore que fécond Essai sur la littérature anglaise; et cette Vie de Rancé >qui sent la fatigue d'une plume vieillie... Je cherche, dis-je, ez ne trouve point le monument superbe en son entier, vivant, un et multiple selon la formule du grand art, le monument atteignant à V Histoire de France de Michelet, si Chateaubriand s'estime historien, à la Divine Comédie, s'il s'estime auteur épique, à Cil Bios ou Notre-Dame de Paris, s'il s'estime romancier, à l'Esprit jdes Lois s'il s'estime sociologue, aux Provinciales s'il s'estime controversiste... Et ainsi du reste. Il est de meilleurs pamphlétaires, de meilleurs critiques, de meilleurs philosophes. René de plus s'avère médiocre versificateur et ne laisse rien au théâtre. Quel cas étrange! Quelle curieuse renommée! De belles pages, rien que de belles pa^es, en très grand nombre. Et cela pourtant suffit, par ce qu'elles ont apporté de décisif en notre Littérature. (1).

(1) En somme, de Chateaubriand plus que d'aucun autre suffit

J'ai dit que Chateaubriand se renouvelle trop peu. Se renouveler n'est pas une nécessité, répondnv vous en citant Bossuet le sermonnaire, et Buffon le naturaliste, et tel maître d'un seul livre immortel. JVIais si certains génies s'accordent avec un genre bien déterminé où ils excellent — on ne voit point en effet Bossuet romancier, et La Bruyère n'a pas besoin d'une autre révélation que les Caractères, — d'autres, ne trouvez-vous pas, sollicitent de notre exigence plus de diversité? Leur tempérament l'appelle et le veut. Ainsi Voltaire. Il nous semble qu'ils défaillent en se restreignant, en ne nous donnant pas satisfaction. Peut-être parce que d'autres, de même nature qu'eux, ne nous ont pas déçus. Mais à côté de Lamartine et de Hugo, ses frères romantiques, nous voudrions un Chateaubriand plus fécond en réussites totales. Consolons-nous puisque son mérite ailleurs.

Il n'est pas, aussi bien, le seul exemple d'un grand écrivain sans chefs-d'œuvre. Ne comptent-ils pas pour beaucoup dans notre littérature: Diderot le novateur. si riche en pages brillantes, et Fenélon. dont le Télémaque. composition excellente et froide, aisément se compare aux Martyrs, et Boileau, poète d^ second plan, esprit de premier ordre?... Allongez la liste à votre gré. Chateaubriand, lui. s'atteste un/* influence. Sa vie est beauté. Son oeuvre, telle quelle, est flambeau. Il a créé un type, dégagé de son temps des sentiments sinon nouveaux du moins renouvelés. C'est cela qui est rare et génial, sans compter le reste de ses vues neip

une anthologie. Mais il la faut très grosse. Je n'en connais pas de meilleure que celh colligée par René Nollet, de sept cents pages 'aux éditions Garnier). Il faut y joindre, quant aux Mémoires, décourageants par leur longueur, l'excellent choix de Victor Giraud 'aux éditions Hachette).

René! frère, aux hauteurs de la création, d'Hamlet, de Phèdre, d'Alceste, du Cid, de Manon, d'Adolphe, de tout ce peuple de héros sorti du cerveau des génies, et qui chacun offre la réalisation si vivante d'une de nos passions!... René, figure sans doute de la Mélancolie, niais aussi, mais surtout du Désir, de l'insatiable Désir de la multitude des rêveurs errant par le monde depuis l'origine des temps, René, nous sommes tous un peu toi, les poètes inassouvis, les chercheurs d'idéal, les pêcheurs de lune, — et aujourd'hui en nombre plus grand et plus douloureux, les conscients anxieux du destin de l'Humanité!...

Feuilletons maintenant l'œuvre, imposante... d'abord, par le nombre de pages. Mécontents un peu de l'ensemble, nous nous rattraperons au fourmillement des beautés de détail. (1).

N'imitons cependant point les manuels et cette critique âpre à marquer les fautes. Tout en gardant l'indépendance, ne cherchons pas à diminuer, mais cherchons à comprendre.

ISEssai sur les Révolutions est évidemment un fagot broussailleux de documentation et de réflexions souvent confuses et puériles; mais si cela sent la composition d'un bon élève gorgé de notions récen-

(1) Liste chronologique: Essai historique sur les révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. (1797-98). — Atala (1801). — Le Génie duChristianisme (1802). — Atala et René (1807). — Les Martyrs (1809). — Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811). — De Buonaparte et des Bourbons (1814). — Réflexions politiques <1814). — Mélanges politiques (1816). — La Monarchie selon la Charte (1816). — De la Vendée (1819). — Mémoire sur la vie et la mort du duc de Berry (1820). — Oeuvres complètes.

I d'ardentes lectures, quel é

déjà rares! A cet âsge, n'est-il pas naturel que la raison cède le pas à l'imagination? René brasse des idées mais en ignore la discipline. 11 est une moisson pleine de beaux épis, et de fleurs inutiles au pain futur, et d'ivraie. Il ne sait pas encore échardonner son champ.

Et quel état d'esprit particulier, très explicatif de s-on premier manuscrit! Vaincu momentané dune vie qui au lendemain des embrassements de chimères le jetait au sein d'une des plus sanglantes tragédies de l'Histoire, et ne le tirait de ce drame que pour en faire un exilé malade, condamné même, pauvre jusqu'à la misère, aigri jusqu'à l'écœurement, comment n'eût-il pas été misanthrope, amer, partial? Et par surcroît il griffonne ses feuillets fiévreux au milieu d'un des quartiers les plus lamentables d'une des villes les plus fumeuses du monde! Nul soleil aux nues et nul soleil au cœur. Il a lu Rousseau. Il a vu la Révolution. Il hésite entre la splendeur des vérités entrevues et l'horreur de leur triomphe. Il n'a rien pu lier encore en son esprit où la tempête s'est déchaînée, lui apportant son incohérence et son sonore échevèiement. D'où un tohu-bohu déclamatoire d'idées mal digérées, de parallèles bizarres, de révoltes muées en système. Ce n'est ni mieux ni pire que du Morellet, du Ginguené, du Cabanis, du Suard, du Garât, du Raynal. Rhétorique et phra-

en 31 volumes 1 1826-1831». — La Restauration et la monarchie élective (1831). — Eludes et Discours historiques < 1 83 1 > . — Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry, il 833). — Voyage en Amérique, France et Italie "1834). — Essai sur la littérature anglaise et traduction du «Paradis Perdu» M 836). — Le Congrès de Vérom (1838). — Les quatre Stuarts < 1844>. — La Vie de Rancé <1S44». — Mémoires d'Oulre-Tombe 0849- 1350». — Sans compter des Mélanges Littéraires. Notices, Eloges. Pensées, brochures diverse*.

séologie du XVIIIe siècle, pour vanter le pessimisme, dénigrer le progrès, nier la perfectibilité. Mon Dieu! suivant l'heure, suivant la pluie ou l'azur de notre intimité, suivant nos dispositions physiques ou morales, ne sommes-nous pas, nous aussi, des Renés tremblants, un jour gais, heureux de vivre et croyant au bonheur, le lendemain maussades, pestant contre l'existence en nous demandant — car c'est l'éternelle question — s'il faut en fin de compte la considérer comme bonne ou mauvaise!

Un commentaire très curieux et de la main de l'auteur, sur ce qu'on appelle on ne sait pourquoi l'Exemplaire Confidentiel, (acquis par Sainte-Beuve qui en publia malicieusement les notes manuscrites) prouve quelle crise d'incrédulité traversait alors Chateaubriand. Il estimait, comme tous ceux qui sortent vers la vingtième année par la réflexion saine de la gangue philosophique informe due aux familles et aux catéchismes si totalement incapables en général de donner une argumentation sérieuse, il estimait, dis-je, avec les Encyclopédistes, que les religions ont pour origine la crainte, pour causes de développement le fanatisme, et pour germe de mort l'indifférence; il doutait de l'existence du Christ, de l'immortalité de l'âme, de l'authenticité des Evangiles; il inclinait vers l'athéisme; il pensait que le Hasard et la Fatalité dirigent le Monde; et en vérité ce scepticisme était bien pour lui, comme pour tant d'autres passés par la même épreuve, le commencement de la sagesse. Mais il n'était pas à l'époqu/e et il n'était pas l'homme des approfondissements qui, partis de ce doute, poursuivent leur tâche, et cherchent à côté des sommets illusoires les sommets de plus résistante vérité.

Au fond, et de le constater c'est ma peine et c'est la joie de M. Victor Giraud qui sourit de ces négations inconsistantes, il ne sortait point d'une barque pour se raccrocher à une autre barque; c'est « une

■me désemparée d flottante », méprisant ces Encyclopédistes dont i! prenail au hasard les conceptions, et croyant enfin à la nécessité d'une religion. Faisons halte ici. Car \oici. au milieu mtênue d'un ouvrage antireligieux un cri religieux, et la première pensée du Génie du Christianisme, et le premier pas vers la oonvfersion. Il y en a d'autres dans le même livre par ainsi combien contradictoire! Il y a l'hymne « au Dieu inconnu dont il adore les décrets en silence ». Il y a la foi du Vicaire savoyard. Il y a l'espoir en une Providence. Il y a l'aveu que l'es sentiments sont supérieurs aux raisons. Il y a éloge du sacerdoce. Il \ a le sens de la poésie chrétienne. Chateaubriand, plus tard le critiquant, le réfutant à cause de sa manie de vouloir en sa vie mais après coup une unité de foi catholique et monarchiste (pourquoi ce besoin chez tant d'hommes de paraître n'avoir jamais changé, alors que d'évoluer est la plus grande preuve d'intelligence?) Chateaubriand affirmera: « Ce nrétait pas un livre impie, mais un livre d< douleur ». Oui! mille fois oui! L'Essai n'est qu'une rébellion tremblante, une colère apeurée, non une de ces évasions réelles, un de ces magnifiques reniements comme nous en avons connus depuis. U Essai fait prévoir le pas en arrière. un piétinement sur place, et non le pas en avant. M. Giraud n'avait rien à craindre pour la brebis égalée. Elle devait revenir vite, fatalement

turcllement. au bercail.

El -i j'insiste, c'est précisément pour dire que superficielle étant cette rupture avec la foi. superficielle, je le crains et le répète, sera l'adhésion re-

elée. Chateaubriand sent beaucoup et raisonne peu. 11 sera toujours apte à la

les majorités. Il ne connaît pas les arguments solides

de l'un et l'autre camp. I n peu parce que depuis

feent vingt ans Qn en a trouvé plusieurs inconnus

un peu parce qu'il n'entrait pas dans sa nature

de s'attacher aux raisons scientifiques, les seules qui vaillent, me semble-t-iL comme démonstration... le reste n'étant qu'étayage.

L'Essai intéresse donc, ainsi que le Génie, en dehors de l'argumentation, pour son effort littéraire, pour ses premiers éclairs de style. Les parallèles, sans nombre, y sont forcés, déconcertants, mais « c'est d'un homme qui a le sentiment de la vie à un prodigieux degré, affirme Lemaître, et qui la retrouve, la voit à travers les siècles, «t ainsi comprend le passé par le présent ». N'est-ce pas là le don même de l'historien?... Le parallèle de Mégaclès et de Tallien par exemple a vraiment de l'allure. Celui des Jacobins et des Spartiates devance Taine en mettant les doctrines abstraites parmi les principales causes de la Révolution. La méditation sur les Infortunés et leur règle de conduite est souvent citée. Et voici déjà « la Nuit chez les sauvages de l'Amérique », morceau affectionné, repris, répété...

Incohérent, inachevé, étrange, désordonné, mais marquant une force peu commune de sentir et de souffrir, écrit sans recul suffisant, l'Essai néanmoins étonne ainsi qu'un métal précieux enveloppé d'une terre boueuse. Quant à sa valeur de pensée, il fut pour l'auteur sa vérité du moment, commie le Génie fui sa vérité du moment d'après. Et il restera vérité, en certaines parties, et pour certains êtres. Qu'un douloureux le lise au pire moment d'une mauvaise passe, il le trouvera plus juste qu'un heureux en plein optimisme. Et cette constatation m'a souvent effaré, que les cerveaux soient si dissemblables qu'une vérité, quelque indiscutable qu'elle devienne, ne les pénètre même pas tous également. Que dis-jeï Ne suis-je pas moi-même passé, devant la même vérité, par des alternatives de certitude et d'incertitude? Et alors, suis-je donc sûr que c'est là une vérité? Suis-je bien sûr que l'Essai soit après tout si absurde en ses Conclusions les plus sombres?...

Je pense, on l'a deviné, à peu près comme Sainte- Beuve quant au Génie du Christianisme: « Oeuvre d'un eroyanl par sentiment, par imagination el paf

repentit ». Je ne vois point qu'on puisse juger mieux du fond. Chateaubriand est un Français analysant sa propre crise au milieu de la même crise que tout un pays traversait. Le secret du succès fantastique de ce livre est là. Il répondait à l'ambiance. C'est moins une preuve de son excellence qu'une preuve de son opportunité.

Il est si vrai qu'il valait surtout parce qu'il venait a son heure, qu'on ne le jugea en 1802, à sa parution, qu'au point de vue religieux. Cinquante ans plus tard, comme « il avait épuisé sa veine d'influence et 84 - mérites de persuasion ». on l'examina moins partialement. Aujourd'hui son côté littéraire seul captive, les plus croyants, tel M. de Lscure. déclarant sa partie apologétique insuffisante et stérile 1 1 >. Conclusion: l'art éternel domine les religions transitoire

Le plus curic'ix est que son auteur pense comme

uges successifs! Il avoue en 1837 «qu'il le

récrirait autrement ». Ce grand artiste devinait-il

qu'il vivrait par son art et non par ses démonstra-

? Joubert, tout chrétien qu'il fût. le devinait en

tous cas pour lui.

Au vrai, ce qu'il a vu et ce que nous voyons mieux encore par généralisation, c'est qu'il y a des ge de beauté dans toutes les religions, quelles qu'elles soient, du fait nt'me qu'elles vivent surtout par le ment, base de l'esthétique. Il serait puéril de contester que le catholicisme fût générateur d'une

'est même un livre manqué en ce sens que la vraie beauté d'une religion réside dans son mysticisme, et qu'il n'y a pas de mysticisme dans le Cénie du Christianisme*

foule de chefs-d'œuvre, et dans tous les domaines de l'art, lui qui a produit les cathédrales adorables et leurs vitraux émouvants, les cloîtres et leur ordonnance mélancolique, l'éloquence des Pères et des Sermonnaires. les Vierges de l'Angelico et de Raphaël, les puissances sculpturales de Michel-Ange. YAthalie et les strophes de Sagesse, le plain-chant et les missels, et tout cela, tout cela qui nous prend encore malgré nos scepticismes irréductibles, et nous impose la gravité du mystérieux Au-delà. Il serait puéril de contester également que le Protestantisme, parce qu'il a> fait un plus pressant appel à la Raison dans un domaine où la Raison n'aura d'ailleurs jamais qu'une faible part, à moins enrichi le patrimoine artistique de l'Humanité mais en enrichissant davantage son patrimoine moral. Mais ne serait-il pas absurde, d'autre part, de nier la poésie intense des légendes et des temples bouddhiques, la grandeur de la Bible, monument hébraïque avant d'être pilier du Christianisme, la splendeur des pagodes et des hypogées, voire les grâces du Paganisme et ses vérités profondes à qui sait le réduire à des symboles et des mvthes, et tout cela, tout cela qui nous empoigne aussi, malgré qu'une tradition racique ne nous y lie même pas, et nous fait- vibrer à tout ce qui s'en dégage, là encore, d'émotion esthétique?

Et savez-vous ce que j'imagine pour notre Chateaubriand? Sans vouloir mettre en doute sa sincérité, sa foi du moment, je pense qu'il a écrit ces pages er. diJettante, en amateur de sensations et d'émotions qui trouvait là une foule de thèmes magnifiques ou charmants « à vibrer » et à exprimer. Ses hérédités, son succès, sa disposition d'esprit y trouvant leur compte, il fit taire les hésitations de la veille, les arguments très sérieux récemment entrevus mais jetés par-dessus bord et déclarés sophismes pour, dans l'enthousiasme de son âme reprise au rêve un

instant abandonne :ter éperdûment aux joies

d'une belle œuvre littéraire.

Quelqu'un me disait:

— Je suis persuadé que le problème tant de fois de cette conversion fameuse se réduit à ceci: Chateaubriand décida. d'abord, d'écrire SOU livre. Après quoi, pour le bien écrire, il se mit à croire, ou plutôt à essayer de croire, afin de se placer dans l'atmosphère, de se documenter mieux, de vivre son œuvre, et de la vivre de toute son âme.

C'est aller un peu loin. Mais les vrais hommes de lettres comprendront cela pourtant, car ils savent l'immense élan de l'être empoigné par un sujet à exprimer, et la ferveur où il vous jette, laquelle fait au nom de Fart assez bon marché de la vérité. Mensonge de la Beauté, là encore, mais au prix de quoi l'on crée du frisson sacré, et, quand on réussit, du a chef. d'oeuvre

On n'écrit bien de l'amour qu'après avoir éperdûment aimé. On n'écrit bien de la Foi que si l'on se plonge en son mysticisme émouvant. René, avanceraije en espérant qu'on me pardonnera cette image singulière. « a pris un bain de foi chrétienne ». et de ce bain il est sorti ruisselant d'eau ensoleillée... Puis il a tranquillement séché au soleil son corps de jeune dieu...

Je me garderai de l'analyse du Génie du Christianisme, mais je n'aurai pas- de peine à faire accepter que c'est bien, comme toute l*œuvre du Maître, une suite de tableaux étincelants, d'éloquents morceaux d'anthologie dont plusieurs sont dans toutes les mémoires: les fêles catholiques, les moines, le chant des oiseaux (la page exquise du rossignol), la prière du soir en mer. les othiques,

ruines, l'extrême-onction, les réflexions 9ur R u Home . El ainsi nous avons

i 1 ) Mieux qu'éloquentes, ces analyses, et c'est Je la grande critique littéraire, affirma Sainte-Beuve, qui s'y connaissait.

ouvrage des aperçus nouveaux et toute une régénération du Sentiment. Cela nous intéresse autrement que « les preuves » de l'apologiste... Chateaubriand a fait comprendre l'Antiquité, la Nature, la Critique, notre jadis français comme jamais encore on ne les avait compris. Sa grande trouvaille, c'est l'Intelligence du Passé. <( Rendons grâce à son œuvre libératrice, s'écrie justement Emmanuel des Essarts. Elle a ouvert toutes les issues par lesquelles l'esprit humain s'est élancé vers la tradition retrouvée et vers le nouveau découvert, et ces issues ne se sont pas refermées ».

On sait combien Atala contribua puissamment à la réussite du Génie du Christianisme. Ruse excellente et de bon aloi d'avoir amorcé le gros livre didactique avec le mince roman d'amour. Atala et René étaient deux épisodes des Natchez. Chateaubriand les avait emportés avec lui en quittant Londres, laissant dans une malle le reste de son épopée américaine. Il lança son Atala un an avant le Génie et incorpora René dans celui-ci pour l'en détacher quand la légère histoire n'eut plus à « faire passer » la lourde thèse. Mais ces habiletés de circonstance n'ont plus à nous masquer les mérites de ces deux œuvres courtes, trop courtes, trop* « fragments » pour valoir d'être mises au rang de nos grands monuments littéraires, assez longues, assez riches en nouveauté pour valoir d'être des dates dans notre Littérature.

Atala — qu'attendaient les femmes et qui les ravit — marquait un délicieux rajeunissement de î'Intellectualité française allant boire aux sources mêmes de la Nature. René, la passion d'inconnu qui sera le propre des Romantiques. J*ai soupçonné ce jeune Européen-ci d'anarchisme en quête de réalisation individualiste intégrale; mais sa sympathie s'é-

a la tendresse humaine, à la pitié frémissante, et par là n-e quitte pas le champ des sentiments nobles et généraux qui animent les grandes œuvres René rompt avec le XVIIIe siècle, avec du moins ses sous-classiques, et redevient classique, si par classicisme il faut entendre tout ce qui se maintient dans la lignée des génies. L'abbé Morellet résuma bien dans ses critiques ridicules et prétentieuses, l'étroitesse d'esprit des incompréhensifs d'alors (mis à part le petit cercle vite élargi qui se formait autour du flambeau naissant). Quel soudain épanouissement du Moi qui allait chercher le secret de l'émotion artistique en ses propres profondeurs, et qui, pour découvrir l'Univers songeait pour la première fois à se regarder lui-même attentivement!

Car voilà encore une trouvaille du Maître: s'étudier d'abord et partir ainsi d'une expérience incontestablement sûre et sincère pour étendre ensuite autour de soi l'ausculation dans la probabilité qu'on y retrouvera ses propres soupirs, et se mêler à ses héros au point de devenir le plus vrai d'entre eux... « En suivant la méthode de son cœur, Chateaubriand a trouvé le chemin des cœurs». (G. Lanson).

Atala. René, surprise et rafraîchissement, fontaine où s'abreuvèrent les Romantiques ayant déjà naturellement à la bouche le goût de cette eau! Et les fils de René (n'ou'blions pas qu'il avait un frère aîné en Obermann) s'appelèrent Childe-Harold, Manfred, Hernani. Adolphe, Antony. Joseph Delorme, combien, combien d'autres? Cette Mélancolie enfanta. Mais n'était-elle pas elle-même enfantée? (1) Sans doute! Au loin de l'histoire plutôt douloureuse du oeeur humain on trouve Chrysostome décrivant le mal du jeune Stagyre, cette défaillance d'âme qu'étudie aussi Senèque et que ressentaient les premiers chrétiens, ces agitations des natures indécises, niécon-

i1 V. plus loin: Chaleaubriana.

tentes d'elles, impatientes de leur inaction, ces langueurs, ces irritations sourdes, ces dégoûts, et l'amertume de Lucrèce, le rêve d'Hamlet, le tremblement de Pascal, l'ennui de Sainte-Thérèse, les pesanteurs du temps dont Bossuet se plaignait, les flétrissements intérieurs dont gémissait Fénelon, la misanthropie d'Alceste, la tristesse de Werther, et celle des voluptés que La Fontaine appelait « le sombre plaisir d'un cœur mélancolique », et celle des angoisses qui se dresse en la Mélancholia d'Albert Durer, et l'hypocondrie de Jean-Jacques et de Bernardin, et cette lassitude du déjà-vu, du « toujours la même chose », répandu ci et là chez les philosophes, cihez les poètes et que l'un d'eux, Ephraïm Michaël, inassouvi, désolé, a chanté dans une admirable pièce:

... O les soleils nouveaux! les saisons inconnues!

Je ne veux point, ce fut fait, disserter sur les nuances du « mal de René », bien qu'il serait bon de le distinguer de l'ennui de Senancour. Jules Lemaître estime que Chateaubriand avait trop de tempérament et de gaîté facile avec ses amis, qu'il a trop réussi sa vie, trop joui de la gloire pour s'être ennuyé, et qu'au fond sa grande invention fut « d'avoir fait de la mélancolie une parade contre la douleur ».

Le mot est joli, comme le sont beaucoup de mots de Lemaître. Je crois plutôt qu'il a, en véritable homme de lettres, eu ce que j'appellerais une mélancolie littéraire, c'est-à-dire une mélancolie vraie, celle du Désir, celle des Poètes qui réfléchissent, et qu'y trouvant un élément merveilleux de littérature, il en a tiré ce que sa plume en pouvait tirer, de même que d'autres ont tiré de îbelles pages, voire des chefs-d'œuvre, de l'exaltation de la vie moderne, du spectacle des siècles, ou de tel sentiment humain. Cette question de la sincérité et de l'exagération d'un écrivain fut toujours très délicate. On ne se rend pas assez compte — et c'est un des côtés du « mensonge de la beauté » sur lequel je m'excuse de re-

venir — on ne se rend pas assez compte que l'écrivain fait en somme, magnifiquement, ce que fait n'importe qui en parlant de n'importe quoi. Ecoutez un homime qui nous raconte une aventure personnelle ou vous exprime une opinion. Il force toujours les traits, il appuie — souvent du geste de la main — , il souligne, il insiste, bref il exagère intentionnellement et sans pen>ei un instant mentir (je ne le suppose ici ni falsificateur ni bluff eur), afin que ce qu'il narre ou professe vous frappe le plus possible. Dépouillez le discours de tous ces ornements, ramenez-le à son essentiel: il tiendrait en vingt mots. Tout roman tient en dix lignes, toute philosophie en une page, — j'entends en tant qu'intrigue ou conclusion. Le reste est du développement. L'écrivain développe. D'un mouvement d'âme, d'un cri du cœur, il fait un livre. Le (tj'ai pleuré et j'ai cru» résume les cinq volumes du Génie du Christianisme.

Revenons à René, Atala, à l'introduction en France et par Chateaubriand de la littérature personnelle. On Ta dénigrée à cause de ses excès. C'est la marque des esprits inférieurs de critiquer une formule en pensant à ceux qui l'hypertrophient. Certes, Chateaubriand est à l'origine de l'abus du Moi, et par là de l'anarchie (au sens étymologique du mot) qui s'accentua sans arrêt dans les Lettres après lui. Plus de discipline avec l'individualisme à outrance. Oui. mais faut-il en rendre notre René responsable plus qu'on ne rend responsable des crimes ultérieurs le savant qui découvre un poison?

Le prologue à'Atalto contient, on le sait, cette description du Meschacébé, citée dans toutes les anthologies, véritable merveille. Il donne le ton du livre, moins roman que poème, ce qui excuse d'avance l'auteur, créateur avant tout de beauté. Laissons donc ces niaises disputes sur l'exactitude du tableau. Que le fleuve décrit soit le Mississipi ou l'Ohio, qu?il présente ou non bien réellement l'aspect donné, la

faune et la flore citées, que nous importe! C'est Un tableau comparable aux chefs-cTceuvre picturaux d'un Poussin ou d'un Claude Lorrain, que nous n'irons point discutailler sur place. « L'enchantement est commencé et il opère », avoue Sainte-Beuve, dur pourtant au poète dont ses amis mieux avisé» disaient: « Il peint ce qu'il voit, mais il voit comme il aime ». Du moins le vieux critique reconnaît cette magie des grands poètes: « Douée d'une force pareille à celle du cristal, elle rapproche, elle détache, et va saisir les objets en les réfléchissant; elle les groupe; elle compose en un mot le paysage, au moment même où elle le rend en couleurs fidèles... Je voudrais qu'^n pût dire du talent qu'il est un enchanteur toujours, et jamais un imposteur ». Bernardin de Saint-Pierre trouvait, de Chateaubriand, « l'imagination trop forte ». Autant dire qu'il lui trouvait trop de tempérament. Mais c'est ce qui fait justement la différence entre .eux et en faveur du grand Breton. Là du talent, ici du génie. On a parfois bataillé autour de la valeur de ces deux hommes, soutenu même que Le plus grand devait beaucoup à l'autre de qui souvent il emprunta la pittoresque palette; et il y aurait toute une étude à faire sur ces emprunts. Je pensais leur consacrer un chapitre. A quoi bon? Ce serait de la petite discussion, du travail de bibliothèque. La conclusion nous suffira que Bernardin, que j'aime beaucoup, et qui n'a peut-être pas la place qu'il mérite, — Bernardino Luini à côté de Léonard de Vinci — demeure inférieur malgré tout à Celui dont l'Imagination lui paraissait trop forte parce que la sienne ne l'était pas assez. Cette conclusion, Sainte-Beuve la donne après une comparaison très serrée des deux écrivains, et en particulier des deux cadres liminaires où vont se dérouler les idylles que chacun y place. On me permettra d'ajouter l'exemple d'un troisième cadre servant à une autre histoire d'amour, celle de Gilliatt

et de Déruchette: ce prodigieux avant-propos des Travailleurs de la Mer où Victor Hugo nous donne une vision de Guernesey.

Que voilà, dans les deux cas, deux étonnants morceaux de maîtres! Relisez-les, et revenant à celui de l'auteur de Paul et Virginie, vous comprendrez définitivement la différence de leur valeur littéraire. Relisez aussi le début de la Confession d'un Enfant du Siècle. De telles pages valent un agenouillement. Elles nous édifient surtout sur ce qu'on appelle la Discrétion, le Bon Goût, et aussi l'Harmonie. Vous aurez beau accorder aux écrivains comme Bernardin de Saint-Pierre ou Anatole France des qualités de mesure, affirmer que leur perfection dépasse obligatoirement l'imperfection enchanteresse d'un Chateaubriand ou d'un Victor Hugo, l'émotion des générations successives vous répondra de la supériorité de ces imparfaits puissants dont le génie s'impose. Et les Vinet, les Ginguené, les Morellet, les Joseph Chénier auront beau railler, démontrer, prouver, il n'en restera pas moins que seuls ces imparfaits puissants trouvent l'Harmonie suprême faite de force irrésistible et de lumière souveraine.

Chateaubriand, dans Atala et surtout René, a jeté des cris inconnus jusqu'alors et jaillis du fond de l'être, des cris de tristesse et de désespoir qui ne sont point ceux du misanthrope Alceste. (1). Sa mélancolie, à lui, contient non plus du dédain mais de l'amour. Elle est ardente, généreuse. La flamme droite et noble des philosophes et des écrivains épris d'équilibre et d'idéal sévères et froids, peut avoir la préférence de certaines âmes, mais à d'autres il

il» Atala est neuf à la façon du Cid 1,1636) ou d'Andromaquc «1668). Ce sont là des dates. Il me semble que Jules Lemaître a trouvé le mot de cette nouveauté: « Elle exprima des formes et des couleurs — avec une sensualité mêlée de rêve — comme on ne les avait pas encore exprimées ».

sera permis d'aimer le lyrisme héroïque et chaud, la flamme d'un Chateaubriand. (1).

Un mot des Natchez « cette reprise d'Homère en iroquois ». C'était en principe, on le sait, le grand ouvrage entrepris d'abord par notre voyageur retour d'Amérique: 2383 pages in-folio, véritable malle contenant de tout et dont au déballage l'auteur tira les éléments de plusieurs livres, et son Atala, son René, maintes pages refaites maintes fois. Ce qui resta forma le roman publié en 1826 dans les Oeuvres Complètes, roman épique, historique et exotique, plein de belles choses, narrations et tableaux, que Ion cite souvent, pages d'anthologies.

L'influence de Rousseau y domine. Au fond, c'est un conte philosophique, une histoire de sauvages destinée à moraliseï les prétendus civilisés. On ne la lit plus parce qu'on se contente de lire Atala et René, qui en sont les deux meilleurs échantillons et qui en résument l'esprit. C'est assez mal composé, assez confus, assez obscur, assez invraisemblable. Le malheur, et même Fhorreur y planent. La grande

I 1 t II faudrait, à propos de chaque livre de Chateaubriand, citer ces admirables morceaux ou phrases qui corroboreraient ma thèse: <» pas un chef-d'œuvre, rien que des belles pages ». Dans Atala en découperait des merveilles comme ceci: «La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre. Elle se leva au milieu de la nuit, comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers ». Mais quoi! cette étude n'est pas une anthologie, et c'est l'anthologie qui prouve mieux que je ne puis le faire, et par des textes, la valeur de ce magicien du verbe, expert en phrases merveilleuses.

<2l M. Mollet, dans son florilège déjà cité et recommandé groupe htebilement ces pages en modèles de procédés épiques, narrations, types (Chactas, René, Céluta», scènes, etc..

mélancolie <lc notre Breton, foncière et primitive, s'y donne libre cours, cavale débridée. I)c< visages apparut, charmants ou douloureux: René, Amélie, Céluta, Ghactas, Outougamiz, Onduré. Des fictions encombrent le récit. On quitte l'Amérique pour le Ciel et les Enfers. Le merveilleux chrétien gâte les Natchez comme les Martyrs. Et puis l'on pense trop au Huron de Voltaire, aux Incas de Marmontel, au :; dé Moutesquieu, au Werther de Goethe, aux procédés miltoniens. Et puis les deux parties du livre n'ont pas le même ton, ici le ton épique et là le ton romanesque, presque le ton feuilletonnesque, car s'y exagèrent l'étrange et l'atroce. Massacres, supplices, étranglements, noyades. C'est affreux. : mélo. <( Les deux volumes de Y Essai et les deux volumes des Natchez forment la plus grande masse .ges désespérées par où un écrivain de génie ait jamais débuté » ij. Lemaître). Ces pages sont néanmoins, post-massiques et pro-romantiques, mêlées du mauvais goût passé et des ardeurs futures, fertiles, curieuses. Elles innovent, et c'est là seulement leur mérite.

Lies Martyrs. c?est encore du poème en prose, Comme Atala. René, et, dans un sens, le Génie, et comme', au fond, le seront les Abencérages. C'est un hoble effort mais fondé sur une utopie: celle de croire possible, même après le Concordat et la revanche du Catholicisme au début du XIXe siècle, une ►ée basée sur la Foi.

On a fait à l'auteur deux reproches que répètent lès manuels: d'avoir écrit cette épopée chrétienne en un temps où Ton ne croyait plus aux légen- ! de l'avoir écrite en prose. Je ne les accepte fuanl au principe. I n grand artiste t'ait ce qu'il vêtit de sa plume. 1 ne épopée religieuse pourrait être ••. el réussie en prose. La Légende des Siècles

aborda des sujets religieux; or. une immense poésie l'enveloppe. Nombre de morceaux des Martyrs sont admirables, bien qu'en prose. Supposez les Martyrs autrement conçus. Ils eussent pu. sous le pinceau du Magicien, devenir chef-d'œuvre.

Ils ne sont pas un chef-d'œuvre, quelque bien écrits et composés qu'ils soient, parce qu'ils sont partis d'une conception malheureuse. Ils sont partis de la foi, et c'est là leur erreur. La Légende des Siècles est partie uniquement d'une vision d'art, et c'est là sa réussite. Hugo ne croyait pas, ne voulait pas faire supposer qu'il crût, ne voulait pas faire croire aux légendes qu'il mettait en vers épiques. Le lecteur ainsi n'éprouve aucun malaise. Il se sait en présence, non d'une œuvre de foi. mais d'une œuvre purement esthétique. De sorte que ce livre, bien qu'inachevé, s'avère un chef-d'œuvre, — comm« Notre-Dame malgré ses tours sans clochers. Au contraire, Chateaubriand croyait, voulait que l'on crût à la religion dont il enveloppa son récit et que son récit voulait servir. Ou si vous voulez, le lecteur suppose qu'il y croit: d'où son malaise et l'ennui qu'il éprouve en parcourant u>n roman invraisemblable mêlé d'histoire superbement vue et de ce merveilleux chrétien si agaçant parce que bâtard du dogme et de la fantaisie. Villemain avait raison de prétendre que ces. Martyrs n'étaient ni un chant biblique à la façon du Paradis Perdu, ni une légende chevaleresque à la façon de la Jérusalem délivrée, ni un poème national à la façon des Lusiades. ni une méditation religieuse à la façon de la Messiade. lesquels parviennent, tous, pour des raisons diverses, à nous donnei l'émotion grave du chef-d'œuvre épique. Chateaubriand eût pu donner autre chose, nous contraindre, lui aussi, à une véritable émotion. Il ne l'a pas su, alors que Victor Hugo, depuis, trouva une note non entendue encore dans un genre que l'on croyait épuisé. La méprise de l'auteur des Mar-

t\rs. e'est d'avoir recommencé le froid eoncert. Il en a convenu lui-même, ce qui nous dégage du .soupçon de parti-pris: « Le défaut des Martyrs tient au merveilleux dired que j'avais mal à propos employé, etc... » Il tient surtout, à mon sens, à cette forme romanesque et à ce fond d'impossible foi. il i. V \ois très bien ce livre construit d'autre façon, mais je ne me chargerais point, certes, de le réaliser! La critique faite, il faut bien vite louer cette œuvre capitale bien que forgée à froid. Elle abonde en morceaux d'un incomparable éclat: la description des Catacombes, le combat franco-romain dont la lecture éblouissante provoqua la vocation d;Augustin Thierry, l'immortel épisode de Velléda. le Chant des Fiançailles et le Chant de Cymodorée, les visions de Judée, de Grèce, d'Egypte, que sais-je?... Elle se déroule en la prose la plus rythmique, la plus mélodieuse qui 3oit; et qui en connut la caresse aux lèvres découvre l'artificiel et le mol intérêt de ces ballades en prose mi-versifiées et rimées vaguement, qu'on nous servit naguère comme de l'originalité supérieure et de la poésie suprême. Elle vaut les plus beaux vers. Elle retrouve le sens élevé de l'Antiquité, surtout de celle d'Hellénie. On a pu dire

1 1 » J'ai dit que le Génie du Christianisme me paraissait « raté » parce qu'il manquait de ce mysticisme qui est la seule poésie de la religion; il en manquait d'ailleurs parce que son auteur avant tout sensuel <au sens étymologique du mot) était le moins mystiques des hommes. Les Martyrs me paraissent « ratés » parce que, voulant démontrer la suprématie du merveilleux chrétien, ils ne sont intéressants, pleins de grâce et de flamme que là où précisément est en jeu le merveilleux païen. L'écrivain par deux fois ainsi a été contre son but même. Les Martyrs nous charrient dans la mesuie où ils sont pénétrés de paganisme et par conséquent !ap< la mesure où il? prouvent le contraire de ce qu'ils prétendent prouver, a remarqué Jules Lemaître. Que René est donc Celte! Je ne cesserai de le répéter...

quelle constitue une découverte égale à la résurrection de Pompéï. à la reconquête de l'Acropole, à l'exhumation de la Vénus de Milo. Elle inspira d'autres œuvres d'envergure et devint comme une nourrice dont vingt maîtres nouveaux sucèrent le lait. Les Martyrs, c'est le sommet classique du chateaubrianisme. de ce grandiose cher à l'illustre Breton, de son style vraiment exemplaire, de sa richesse d'images — signe essentiel qui marque le front des poètes.

Page 1