UN VRAI FILS D'ARMOR
L'homme se croyait libre. Hippolyte Taine a découvert autour de lui trois enceintes fortifiées: la race, le moment, le milieu. Il en fait un prisonnier. Ce déterminisme a pour lui, je le rappelais plus haut, quelques bonnes raisons. Mais il a le tort d'être trop systématique, d'abuser de la science, de faire table rase d'éléments subtils, mystérieux, réels pourtant. Exact en gros et pour les talents ordinaires, il explique insuffisamment les talents extraordinaires, le phénomène du génie. Tout au plus documente-t-il, à propos d'un grand homme, sur son caractère, sa conduite, certains côtés de sa production. S'il permet l'analyse des âmes exceptionnelles, il n'en donne pas la mesure; il en éclaire quelques faces, mais il n'en illumine pas l'essentiel devant quoi nous restons interdits et respectueux. Il y a là quelque chose d'auguste, que, sans même croire en un Dieu, nous appelons le divin, une flamme étrange éblouissant les profondeurs abyssales de l'infini spirituel. Tel poème, telle symphonie sont par un théoricien décortiqués, glosés, démontés comme une mécanique, et les éléments constituants devant nous alignés. Mais pourquoi cet étrange frisson qui passe en moi, cette larme venue au bord de mes yeux, cet éclair jailli en mon sein?
Quand tout nous déçoit de nos tentatives à percer l'inconnu; quand se refuse à nous, pour adhérer aux
nés religieux, ce que l'Eglise appelle la Grâce; quand nous doutons avec les savants étiquetés matérialistes de tout ce qui ne tombe pas sous nos sens, — le Génie reste là pour nous insinuer que peut-être la pensée possède une vie propre, que peut-être l'Esprit existe, quelque nom qu'on lui donne. Nous tremblons devant lui d'une émotion qui au fond n'est que de l'amour. Ce serait si bon, si réconfortant en effet, d'être bien sûr que l'âme n'est pas une vaine imagination, que l'âme est quelque chose qui, selon certaines modalités, vit à l'instar de son enveloppe, naît et grandit, se nourrit, se fatigue, se repose, connaît la santé et la maladie, puis, après avoir à sa manière souffert et joui, ri et pleuré, au lieu de s'évanouir au moment du dernier soupir, s'évade du corps pour continuer son destin...
S'il en était ainsi, pourquoi n'y aurait-il pas des âmes, comme certaines gens, étonnantes de vigueur, des âmes athlétiques, des âmes apolloniques, des âmes exceptionnellement douées, exceptionnellement saines, des âmes géniales en un mot?
Le déterminisme tainien souligne assez bien que Chateaubriand eut, quasi-obligatoirement, telle façon de comprendre, de sentir, de penser, d'écrire, et ses qualités enfin, non 5a qualité. Tous les Bretons de race de son temps, élevés comme lui, ne sont ni de sa taille ni de son essence. Pourquoi s'impose-t-il, Lui? Pourquoi son âme a-t-elle cet éclat?
Manquant un peu d'intuition comme beaucoup de professeurs, théoricien féru d'abstraction et de cet expérimentalisme qui croyait tout résoudre il y a cinquante ans, Taine, quelle que soit d'ailleurs l'incontestable valeur de sa thèse, ne pouvait comprendre à fond cet état très particulier, ni pénétrer en ce «saint des saints» du temple humain qu'est le génie, ni rendre compte de cet acte inouï: la création artistique.. Aussi bien, certaines gens malgré leur intelligence ne pourront jamais comprendre certaines choses. Il y a des
murs spirituels. Je m'en apercevais une fois de plus naguère après avoir livré aux critiques ma modeste étude sur Victor Hugo. Je n'y disais cependant rien de paradoxal, ou qui ne pût venir à la réflexion des lettrés impartiaux. Mon effort a pourtant échoué devant le parti-pris anti-romantique de plusieurs. Quelqu'un m'estima même inconvenant de montrer une ferveur que cependant je raisonnais! Le convertirai-je en exprimant une ferveur analogue pour un écrivain dont je ne partage pas les idées, mais en qui je vénère justement ce qui est au-dessus des idées: l'art souverain? J'en doute. Passons.
On voudra bien croire qu'au demeurant j'admire Taine et l'admets en partie. La doctrine régionaliste m'y oblige. Il n'est ni impeccable ni complet. Mais il est suggestif. Il aide à comprendre un peu mieux. Un livre comme celui-ci n'a pas d'autre but que d'aider à comprendre un peu mieux Chateaubriand. C'est tout ce qu'on est en droit d'en attendre.
De toute évidence, échappant aux races comme aux coteries par son originalité propre et son universalité, le génie peut néanmoins «sentir son terroir»; tel un vin dont l'âme généreuse s'accouple à son goût local.
Chateaubriand: génie breton. Ou, si l'on veut: personnalité bien teintée de celtisme. Bref, un vrai fils d'Armor.
Tient-il sa mélancolie de la Bretagne, ou la Bretagne fut-elle simplement favorable au développement de sa mélancolie? Question oiseuse. Le rapprochement seul nous intéresse de ces deux mélancolies, et seul est à noter le fait que cette poétique région de France formait une atmosphère idoine à cet immense besoin de rêverie, à ce délicieux malaise, à cette ivresse individualiste qui furent siens, et par lui ceux de deux ou trois générations.
Non réellement triste et morne cependant, la vieille presqu'île de granit. Je l'ai beaucoup fréquentée. Qui la pratique s'aperçoit vite qu'elle n'est point grise comme la dépeignent les touristes hâtifs à la parcourir, mais au contraire infiniment, délicatement nuancée. Très diverse d'ailleurs, toute en contrastes, ici farouche et là fort gaie, imprévue, captivante, rude par places, à d'autres radieuse, combinant les charmes de la montagne, du vallon, de la plaine et de la mer, harmonieuse toujours et toujours si prenante qu'on n'y peut demeurer indifférent.
Il y a plusieurs Bretagnes. Elles ont des traits communs et chacune garde sa physionomie. Mais elles sont toutes d'une poésie enchanteresse. J'ai écrit un jour que l'amour du pays natal non seulement ne s'étend pas aux frontières d'état, ni même aux frontières régionales, mais se limite au petit pays où se passa l'enfance, où les yeux conquirent le spectacle des choses (1). Un Chateaubriand nantais n'eût pas ressemblé au Chateaubriand malouin.
Quelle fut donc la Bretagne de Chateaubriand?
Celle de Saint-Malo, de Rennes, Dol, Dinan. Plancoët... Une Bretagne où les verts sont moins vifs et l'azur moins bleu qu'ailleurs, «où le soleil toujours humide semble un sourire trempé de larmes ».... selon l'expression jolie de Victor Giraud qui convient avec nous que quelque chose de ce sol envahi
(1) Le patriotisme, dont je ne méconnais point la légitimité, esi à mon avis un sentiment artificiel et non spontané. Il s'enseigne, se démontre au besoin, comme l'histoire, l'orthographe, l'arithmétique ou la morale. L'internationalisme d'ailleurs n'est pas davantage instinctif. Et l'on peut très bien allier, combiner scolairement ces deux sentiments, fondés sur des arguments solides, ce qui serait le plus simple pour éviter les excès du chauvinisme et de l'humanitarisme. Je me permets de renvoyer le lecteur, sur ces sujets, à mes deux livres: Esthétique régionalisle et le Temple qu'on rebâtit.
— et plus encore jadis qu'aujourd'hui — de forêts et de landes, quelque chose de ces cieux voilés et de cette mer alternativement irritée et plaintive a passé dans le hautain et sombre René. Oui, ces étendues poignantes sur quoi plane de la légende, ces sylves puissantes, ces bruyères dramatiques, ces territoires incultes gardant le décor des très anciens temps, ont dû vivement impressionner le jeune songeur et glisser en lui leur saveur locale.
.... Les bruyères surtout, je pense. Oh! les bruyères mélancoliques, tapis rose où se promènent les fées, les héros des vieilles histoires, les belles et les princes des contes bleus, connaissez-vous décor plus propice aux évagations, à ce vague-à-1'âme délicieux qui nous éloigne de toutes les banalités de la vie? A quoi tient le pouvoir enchanteur de ce singulier arbuste lilliputien, sombre et doux à la fois, ami de la solitude et du silence qu'il embaume et fleurit? Fraternel au rêveur, il est lui-même corporatif, sociable, ignorant l'isolement, ne vivant bien qu'au coude-à-coude pressé du foisonnement amical. La bruyère déferlante sous les arbres est comme la carpette immense, le smyrne somptueux de l'auguste palais sylvestre, de la cathédrale d'émeraude où s'oublie la réalité dans un bien-être mystique. Elle est romantique essentiellement...
René fut tout imprégné de l'arôme des bruyères. Sa lignée l'était déjà. Or, la contemplation des mêmes paysages par une longue suite de générations, n'y glisse-t-elle pas une disposition intime qui finit par s'y graver héréditairement jusqu'au jour où l'un des rejetons, apte à exprimer cette sensibilité enregistrée de plus en plus nettement, le fait selon sa personnalité à la fois racique et particulière? L'aboutissement des visions écossaises de la famille de sir Walter Scott n'est-elle pas l'œuvre du grand romancier qui, malgré son pied boiteux, aimait les longues promenades terminées à l'auberge au feu clair où l'on con-
tait des histoires du pays en buvant du vin des Canaries, œuvre qui contient peut-on dire et jusque dans le nom de celui qui tint la plume pour notre joie, tout le frémissement de la vieille province anglaise? Et toute l'aristocratie bourgeoise de Francfort-sur-le- Mein, avec le mélange qui se faisait en elle du pittoresque de l'ancienne Allemagne et des élégances d'une famille aisée, ne se trouve-t-elle pas dans l'admirable clarté chaude et classique à la fois de Gœthe? Pour comprendre à fond Chateaubriand, il n'est donc pas superflu de connaître un peu la Bretagne et 5a Bretagne, la féodalité bretonne et sa famille à lui, féodal égaré parmi nous...
Historiquement, n'oublions pas que dans la région malouine un peuple vécut n'ayant eu longtemps de relations qu'avec la Grande-Bretagne, l'Irlande, la Galice. Ces Cursiolites, établis sur la Rance, eurent pour descendants nos Malouins. A leur midi, les Redones habitaient le bassin de la Vilaine, et les Ossini à leur occident tenaient jusqu'à la Cornouaille le rivage terrible de Léon, cependant que, plus bas, les Veneti occupaient «le Jardin des Tombes», semé de mégalithes. Presque pas de liaison, des siècles, avec la vraie France. Une mentalité mystique persistant jusqu'à nos jours, et qui ne vit guère dans le Christianisme qu'une adaptation du culte aboli dont les enchanteurs de tout acabit étaient les poètes mystérieux. Les calvaires répandus disent une foi qui pourtant laissait debout les pierres sacrées de jadis. Et tout comme en l'ère celtique, gauloise ou gallo-romaine, les Bretons entendaient dans la tempête ou la bise gémissante passer les meutes d'Arthur, pleurer les âmes mortes aux écueils écumeux cinglés d'embrun, murmurer les voix du monde invisible... L'Armorique certes se modernise, mais elle était encore telle il y a trois demi-siècles, toute composée de gens nostalgiques à l'égal des horizons, de gens épris de sentimentalité brumeuse, d'honneur farouche, de dévoue-
ment capricieux, et dont Chateaubriand fournit un admirable type sur le plan du génie.
Nous reparlerons de Combourg dont l'impression fut si forte sur le jeune René, mais nous pouvons dès maintenant toutefois en ajouter la physionomie locale à la physionomie générale du coin breton qui le connut enfant. Là surtout le regard, notamment s'il s'évade du haut de la tour des Maures, n'embrasse qu'un horizon de bois. «On pourrait encore se croire comme au centre de cette antique forêt de Brocéliande, si chère aux poètes bretons, si riche en douloureuses et subtiles légendes. Quand le vent souffle et quand la pluie tombe, il semble vraiment que les fées qui y ont élu leur séjour vous viennent toucher de leurs ailes. Et le matin, au bord de l'étang rêveur, ou vers le soir, quand le crépuscule descend lentement sur la terre, c'est comme un voile de mélancolie qui se répand doucement sur les choses; «les grandes voix de l'automne sortent des marais et des bois»; elles parlent à l'âme solitaire; elles lui tiennent le langage troublant et triste qu'elles tenaient déjà, il y a plus d'un siècle, au glorieux adolescent de Combourg».
Ces jolies lignes sont de Victor Giraud. J'en eusse bien tracé à la suite quelques autres évoquant ma propre vision de Combourg. Mais elle est lointaine un peu, et il m'a semblé plus intéressant d'autre part de demander la sienne à un ancien ami qui revient du pèlerinage, afin d'enclore ici une impression toute moderne du paysage. Le lecteur ne perdra rien à ce que je passe la plume à cet adorable descriptif qu'est Gabriel-Ursin Langé. Ses proses, pareilles à des bois gravés, enchantent les lettrés. Elles engendrent une curieuse atmosphère d'ancienneté et semblent odorer des parfums fanés un peu. Voici la
page qu'il m'envoya pour orner cette étude d'une gravure de choix:
«Du Val aux Bretons, en Pleine-Fougères, où acheva de vivre, dans une solitude orgueilleuse, l'abbé Chateaubriand de la Guerrande, de Dol où se dresse une massive cathédrale de pierre et de granit dont les contreforts, solides comme des épaules de chouan, semblent secouer les deux fines portes régnant au midi de l'édifice, de Dol où veillent encore ces maisons appuyées sur des piliers aux chapiteaux qui sont des corbeilles de fleurs stylisées, de la fiévreuse Dol où étudia René, — je suis venu jusqu'à Combourg.
«Combourgî Ce nom de station de chemin de fer, tracé en énormes lettres de couleur, banal pour d'autres, réalise pour le voyageur qui vient visiter ces lieux en portant sous le bras les trois premiers chapitres des Mémoires d' outre-Tombe, un motif d'évocation empreinte d'une mélancolie sans fin. Déjà quand approchait le train, vivait en mon cœur, intense, le souvenir des bois où le jeune ermite, si dédaigneux, allait chasser, ou rêver avec Lucile, cette double sœur... A cet instant, il me parut que le paysage était différent, et qu'ici véritablement il devenait un état d'âme. J'avais éprouvé naguère analogue émotion, alors que j'allais fouler les champs de Waterloo, l'esprit rempli de descriptions hugoliennes de batailles grâce à la prodigieuse image d'Epinal interfoiiée dans les pages des Misérables; une autre fois aussi en voyant surgir, un matin de janvier, les tours de Jumiège; une autre fois encore à l'apparition des flèches chartraines parce que Huysmans les avait drapées du vêtement original de ses proses.
«Combourg! Il faut regarder et écouter ce paysage, — pensivement.
«Au sortir de la gare, des maisons éparpillées indiquent la route qui mène à la bourgade en passant (tvant un calvaire; et bientôt au fond de la vallée monte le clocher ajouré de l'église... A peine ai-je le
temps de feuilleter mon bouquin, et déjà des futaies émergent les majestueuses poivrières du château. Quel chaud au cœur! Tout s'efface devant ces guerrières assagies qui abritèrent tant de rêveries splendides, et dont l'ombre immense a couvert, depuis, celles de tant de jeunes gens!
«Dans le ciel roulaient des nuages grisâtres marges d'eau. Un vent poudreux balayait la route. Et les êtres, les choses, tout concourt à compléter, là, cette atmosphère poignante du fameux paysage où, diraiton, plane encore la haute tristesse du maître ainsi qu'un oiseau fabuleux dont les ailes feraient de l'ombre... Evidemment, cette atmosphère s'est transposée, avec je ne sais quoi d'infini, dans l'âme de Chateaubriand... Combourg, avec son décor de boqueteaux, n'a point vieilli, village gris au long d'une grand'rue aboutissant, légèrement sinueuse, à un embryon de place où se tasse une halle sur ses grosses pattes de bois, village dépourvu de cette gaîté de tant d'autres coins français, village bien armoricain, et triste, oui...
«Voici, soudain, commandant les maisonnettes, les poivrières, un instant éclipsées, qui réapparaissent... Elles sont là, puissantes, toutes proches, sévères, gardiennes du lieu... Et puis l'Etang qui chante doucement: « Ma sœur, te souvient-il encore? »... J'ai rencontré à Combourg deux saints, deux saints de pierre, dans leur niche; l'un d'eux est un épiscope revêtu, coloriés, de ses ornements sacrés.... Bons saints de Bretagne, vîtes-vous jadis passer le jeune René?
«Sacré, lui aussi, ce site où frémirent des songeries du génie en genèse... Les gens de là y pensent-ils? Guère, il semble, ceux mêmes qui vendent des cartolines sans s'émouvoir du soin que tel acheteur met à sélectionner les vues acquises... Pourtant, de vivre ici, quelques heures, j'en éprouve un bien-être indicible. L'air y est nourriture! Combourg ne serait-il pas un des sept cercles d'une Outre-Tombe où revivent, dans la lande et sous la futaie, les personnages qu'à peints
le grand écrivain, d'un pinceau parfois acre, et parfois trempé dans on ne sait quel or en fusion?... Ce style court comme un fleuve en ruée vers la mer.... Il est précieux aussi quand il enchâsse de vieux mots gonflés par lui d'un nouveau sang. Quelle plume de maître!
«L'église de Combourg, refaite en gothique, est vaste et froide.... On y voit néanmoins un coin assez intime: la chapelle du nord, avec son adjonction de chapellette vaguement bénédictine par ses murs peints où se détache le mot Pax; un saint Benoît peuple le réduit qui paraît une manière de stalle posée là pour que des seigneurs y vinssent entendre l'office. Entre les deux chapelles, côte à côte, deux pierres tombales armoriées; autour, une inscription où l'on peut lire les noms de Geoffroy de Chateaubriand et d'Antoinette de Rochetaillée, comtesse de Chateaubriand... Ils reposent là, sous le signe de leurs armoiries personnelles, dans l'éternel repos.... Pax!
«Au cimetière j'ai erré quelques minutes. Puis, à regret, je me suis retrouvé sur le chemin de la gare... Je me suis assis, à plusieurs reprises, sur le talus, ne pouvant m'arracher à l'étreinte du paysage, et pour la première fois de ma vie, éprouvant d'une façon aussi vive la souffrance de laisser quelque part un peu de moi-même...
«Je n'ai point visité le château. A quoi bon remuer des friperies qui déçoivent? C'est le paysage, tout le paysage qui m'a livré l'âme de René.»
Merci, Langé, de ce morceau de littérature, vécu, senti jusqu'au malaise... Je l'eusse écrit à peu près dans ces termes, si mes pas m'avaient cette année-ci mené vers le tableau breton, gris et brumeux, sur lequel, à la façon dont portraicturent quelquefois Levy-Dhurmer et Emile Aider, se détache en tête lumineuse le visage admirablement romantique du romantique Chateaubriand.
Nous reparlerons de Combourg... Mais il faut d'abord parler un peu de la Bretagne, et puis de la
région malouine, afin, de proche en proche, non certes, comme le ferait Taine, afin d'encercler notre héros qui s'échapperait de toute cage, mais pour voir plus clair dans ses origines intellectuelles.
Il est certain qu'il existe une «âme bretonne», ou, si vous désirez un langage moins spiritualiste, un «état d'esprit breton», un ensemble intellectuel volontaire et sensible, né du sous-sol, du sol, du climat, de la configuration géographique, etc.. lequel est différent de celui des Tourangeaux ou des Normands voisins, à plus forte raison de celui des Picards, des Basques, des Lorrains ou des Provençaux. Une âme, dis- je (le mot est commode), faite de l'entêtement des granits, de la mélancolie des landes, de la force des chênes, de l'orgueil des rocs battus d'écume, de la grandeur farouche des marées atlantiques... L'Océan imposa son nom même à cette presqu'île dite Armor, mot gaélique signifiant: le Pays de la Mer. «L'Armor, écrit son fils Maurice Duhamel, l'Armor, triangle formidable, présente aux flots rongeurs les deux remparts bastionnés de rochers des Côtes du Nord et du Morbihan, et jette en avant, en un corps à corps prodigieux, le massif puissant du Finistère creusé de deux larges baies, hérissé de trois caps, et, demi-vaincu par les vagues, demi-vainqueur de leur effort, faisant face à l'ouest, à la grande colère du large...». Le large! mot simple et si lourd de sens du parler marin! Le large! c'està-dire l'infini des eaux et des cieux, l'inconnu des rivages lointains, les périls et les voluptés du voyage ou de la pêche, les nuits bleues où l'étoile frissonne au ciel et le rêve sur l'étendue, les ouragans déchaînés qui creusent des tombeaux au lieu même où la mort sévit. Le large! c'est-à-dire l'immense nappe où s'attable tout un peuple ivre de légendes et de croyances naïves...
Terre géologiquement primitive sur laquelle, entouré de ce poème d'épouvante ou de mélancolie qu'est la mer, vit un peuple primitif, plein de la poésie des
vieux âges, de vaillante énergie, d'un sens profond du loyalisme et de la liberté... Un Duguesclin, un Lamennais ne cèdent pas. Un Chateaubriand non plus, prétérant la perte du repos à la perte de l'honneur. Terre de tradition et de foi parce que, nous a-t-on ingénieusement expliqué, la tradition, pour ce Breton noblement orgueilleux, c'est encore lui-même dans le passé, et la survie, c'est encore lui-même dans l'avenir. Mélancolie et Recueillement: fille et fils de la Solitude! Les chants y sont tristes. Les romans y sont graves. La Mort demeure présente en ces lieux et rôde en ces littératures. Un goût d'infini également. Je le disais: le Désir est au fond de ces poètes qui, sans écrire, vont sur la mer ou vivent dans les hameaux avec l'espoir et la vision des paradis naïfs. Le Breton est poétique parce que la poésie est faite de désir; il est religieux parce que la poésie est faite d'émotion.
Les légions de César se sont brisées contre la Bretagne. Les invasions normandes ne l'ont point entamée. Les invasions arabes se sont arrêtées à ses pieds. L'annexion à la Couronne, en 1532, ne la réduisit pas. La Révolution ne la jeta pas à la mer malgré l'épisode de Quiberon. Ce n'est pas notre République, plus que les empereurs et les rois, qui l'ont conquise. Non, l'œuvre libératrice, modernisante et irrésistible du Temps, seule a modifié et lentement modifie cette âme bretonne qui au temps où naissait René, son Merlin du Verbe, était encore telle que je l'esquissais plus haut. L'originalité armoricaine ne se rend pas. Elle s'use seulement au frottement terrible de notre civilisation niveleuse, à rails et à touristes. Attaquée par le centre et les bords, elle s'adapte avec répugnance et regret. Elle garde tant qu'elle le peut sa langue, sa foi, ses mœurs, avec un acharnement émouvant et magnifique.
L'âme bretonne meurt-elle vraiment? Qui sait? Je me demande si elle ne se transforme pas dans le sens
de sa destinée, et si, à l'étonnement de tous, du moins de ceux qui ne l'auront pas comprise, négligeant l'étude du celtisme, elle n'aura pas une large action sur l'esprit du monde nouveau qui s'élabore sourdement depuis un siècle environ.
Car, voici (et j'y fis allusion aux pages liminaires de ce livre) une question grave qui se pose, une nuance curieuse au moins, qui se présente en face de la critique chateaubrianique ordinaire, et dont elle ne s'est point occupée. Certes, il est aventureux de se targuer aujourd'hji de découviir quoi que ce soit. J'affirme n'avoir jamais néanmoins trouvé dans aucun livre concernant le grand écrivain les réflexions qui suivent:
S'il est juste de soutenir que la Bretagne est d'instinct religieux, il l'est beaucoup moins à mon humble avis de prétendre que par destination elle devait s'affirmer chrétienne et plus spécialement catholique. S'il est historique de constater que le catholicisme s'implanta dans Armor au point d'en faire un des bastions les plus sûrs et les plus durables du respect du prêtre romain et de la pratique de son culte, un des remparts, subséquemment, les plus sérieux de la Royauté toujours en partie liée avec l'Eglise, il est beaucoup moins évident pour qui creuse le tuf de l'âme bretonne, de déclarer que ce catholicisme local est d'une impeccable orthodoxie et ce monarchisme d'une solidité à toute épreuve. Il est moins évident encore, quoi qu'en aient écrit des milliers de plumes, d'affirmer que Chateaubriand représente excellemment, quasi-typiquement, cette tradition catholico-monarchique, et en demeure indubitablement un des défenseurs les plus qualifiés.
Paradoxe à l'abord, je le sais, pareille suspicion jetée sur un dogme qui déclare la Bretagne fille aînée du catholicisme français, comme la France fut déclarée
fille aînée du catholicisme romain. Paradoxe, un Chateaubriand frère intellectuel des républicains et des libres-penseurs. Et pourtant...
Et pourtant, informez-vous du Celtisme à travers ses commentateurs. Sans étudier à fond le Druidisme, relisez au moins ces extraordinaires Triades qui en expriment l'essentielle philosophie, et qu'on peut estimer d'une valeur psychologique, morale et sociologique au moins égale à celle de tous les Evangiles, de tous les Corans et de tous les Talmuds. Rappelez-vous Pelage et sa fière hérésie. Et demandez-vous ceci avec rnoi:
Est-ce que par hasard le Druidisme, dont on ne peut nier la noblesse et la profondeur intellectuelles, et qui est bien autre chose que l'art sibyllin de prêtresses farouches, l'immolation sur des pierres sacrificatoires ou la cueillette du gui sacré, est-ce que par hasard le Druidisme en tant qu'hérédité spirituelle est réellement et pour toujours enseveli? (1) Et ne peut-on croire qu'il s'est glissé aux veines de ces Bretons d'élite: Abeilard, Lamennais, Chateaubriand, Renan, Loti, sans compter d'autres de moindre valeur: Emile Souvestre, Gustave Geffroy, Emile Boissier, Yves Guyot, l'amiral Réveillère, Henry Bourgerel, Yves
1 1 I Les Druides, en tout comparables aux Sages de l'Antiquité hindoue, chaldéenne ou grecque, étaient versés dans l'astronomie, la médecine, les sciences occultes, la philosophie synthétique. Ils élisaient — idée républicaine — un chef suprême en leurs assemblées. Doctrinalement voisins des pythagoriciens, ils croyaient à l'immortalité et à la migration des âmes, et, d'autre part, — idée scientifique très moderne — à l'éternité de la force et de la matière. Ce spiritualisme évolutionniste leur faisait admettre — autre idée moderne — le perfectionnement moral, source de tant de progrès. Us aimaient, respectaient, comprenaient la Nature, par eux déifiée pour le populaire, mais dont les lois longuement et patiemment étudiées, faisaient l'objet de leurs méditations.
Quelle différence avec la plupart de nos prêtres, pasteurs et
Le Febvre, Augustin Hamon, Anatole Le Braz, Charles Le Goffic (quoi qu'il en pense lui-même), Victor- Emile Michelet, Frédéric Plessis, Narcisse Quellien, Clémence Royer, et combien j'en oublie, des vivants et des morts!
Relisez, disais-je, les Triades, dont voici quelque» versets:
Trois insaisissables: Dieu, l'Infini, l'Eternité, Trois calamités: la Nécessité, l'Oubli, la Mort. Trois créations premières et simultanées: l'Homme,
la Lumière, la Liberté.
Trois obligations humaines: Souffrir, se renouveler,
choisir.
rabbins, enkylosés dans les dogmes, les rites, les formules, les morales étroites, prenant la religion au pied de la lettre, accommodant la science à leur foi au lieu d'adapter leur foi à la science !
Le Druidisme est- il mort? Il l'est si peu que MM. Bosc et Bonnemère affirment qu'ils ont pu encore voir, connaître et entretenir longuement des « druidiques » au moment même où ils écrivaient leur Histoire Nationale des Gaulois, qui date de 1882. Le Boïen Meric recrutait près d'Autun vers l'an 60 une armée de huit mille croyants. La Bretagne ne fut pas christianisée avant le Ve siècle. Au VIe, le Celtisme s'étant réfugie dans le Centre; saint Germain de Paris rencontrait dans les forêts morvandelles des druides qui fuyaient devant lui. Charlemagne édicta des peines contre ces « irréguliers ». Il y en eut, i7 y en a toujours du côté de la Loire moyenne, au cœur du pays. On les appelle des Blancs à cause de leur tunique et de leurs mœurs pures bien qu'ils soient traités en parias. Ils se rencontrent et officient dans les forêts tutélaires, et ont par an quatre réunions dont la plus solennelle se tient non loin de La Clayette... Mais tout ceci n'est que de la survivance matérielle, précaire, destinée à disparaître. Combien plus sûre, profonde, active, la survivance en une élite qui avait avant la guerre réunions, conférences, brochures, revues, et jeta les bases d'une doctrine plus vivante que jamais, et qui est le Celtisme.
Trois victoires sur le Mal: la Science, l'Amour, la Volonté.
Trois privilèges de l'Homme: l'équilibre du Bien et du Mal, la liberté du choix, le commencement de la puissance.
Trois dons naturels: plénitude de notre race, conscience de notre humanité, dégagement de notre génie propre.
Trois choses en décroissance: l'Obscurité, le Mensonge,
la Mort.
Trois choses en progrès constant: l'Amour, la Science,
la Justice.
Trois choses en régression continue : la Haine, la Déloyauté, Vlgnorance.
J'ai souligné à dessein les mots les plus suggestifs de cette Table de Sagesse qui vaut bien les Tables de la Loi. Qui n'entrevoit derrière ces principes largement réconfortants toute une métaphysique et toute une éthique? Les druides se transmettaient de bouche à oreille cette religion naturelle éprise de ternaire. Une élite se l'incorpora et la transmit. Le Christianisme s'en teinta au point que le Pelagianisme — première ébauche du Ve uècle du Protestantisme (révolte analogue du libéralisme réaliste contre l'idéalisme dogmatique) — devint un ennemi difficile à terrasser, et qui le fut sans doute, mais Tespire encore.
Rappelons que Pelage, au vrai, s'appelait Morgan (traduisez: l'Homme de la Mer). C'était, au dire de saint Augustin, un individu massif et difforme, eunuque et borgne, dont la rude et douloureuse écorce incarcérait une âme ardente et grave. Esprit génial dans un corps monstrueux, vivante antithèse hugolienne. Le premier, il s'éleva contre les dogmes de la grâce et de la prédestination, et cela au nom de la liberté si chère aux Celtes, de cette liberté que nous venons de voir insérée avec insistance en nos Triades.
et qui l'eût été, en lettres d'or, pour des versets gravés sur quelque pierre sainte. On remarquera, en effet, que ces deux affirmations orthodoxes plus haut citées dérivent de la conception orientale du fatalisme. Voici un conflit d'éthiques, par conséquent, un duel entre la pensée gauloise, indigène (la nôtre, la franr çaise, en sort-elle, oui ou non?) et la pensée chrétienne, venue d'ailleurs, et pour nous antinationale. Résistance racique, comme plus tard en naîtra une, sourde, contre la Renaissance, également étrangère à nos traditions. (1)
Le Pélagianisme a été vaincu, et avec lui le Celtisme. Soit. Mais momentanément, j'en ai la conviction. A ne reprendre que la révolte de l'hérésiarque armoricain, combien d'esprits se refusent aujourd'hui, et malgré les conciles de Carthage, d'Antioche et d'Ephèse, à croire, comme lui s'y refusait dans son bon sens, à la damnation des morts-nés sans baptême, à l'imputation du péché d'Adam au reste des hommes, à l'impossibilité de résister au mal par la seule force de notre volonté? Ce péché originel surtout nous paraît une injustice inacceptable entre toutes. Et comme cette thèse du vieux moine, s'attaquant non à des subtilités d'interprétation, des gloses secondaires, des points de détail, mais à l'essentiel des grands problèmes qui nous hantent, a de l'ampleur et de l'intérêt! Certes! le pélagianisme est un mince côté de la pensée celtique. Et celle-ci, disais-je, ne fut vaincue que pour un temps. La voici qui se réaffirme depuis cinquante, et particulièrement depuis quinze ans avec éclat. La voici qui reprend l'offensive. Elle aura sa revanche. Elle la tient déjà! (2).
( 1 ) Voir mon Esthétique Régionaliste.
(2) Nous ne pouvons entrer ici dans le détail du « réveil celtique » dont le côté littéraire est, sinon le seul, du moins le plus apparent et qui augmenta d'importance à mesure qui s'y mêlèrent la
Et je soutiens qu'à bien lire Chateaubriand, j'entends lire sa vie, car son œuvre le reflète mal, on retrouve en lui ce sens profond de la liberté magnifié par Pelage, Abeilard, Lamennais, Renan, ces héros d'éclatantes ruptures avec l'Eglise, ces fils intellectuels du Druidisme, nés pourtant en différents coins de la presqu'île armonicaine, puisque Abeilard est de Nantes, Renan de Tréguier, Lamennais et Chateaubriand de Saint-Mal o.
Encore une fois, si ce dernier vous apparaît comme une des colonnes de la Monarchie et de l'Eglise, ne vous y fiez pas trop. L'esprit de sa race est en lui, et cet esprit souffle; vers le rationalisme et vers le libéralisme. On sent que sa foi est moins romaine que celtique, et on le sent à cause de la poésie qu'elle renferme, incompatible avec des précisions et des rigidités de catéchisme. On sent que sa pensée que voulut accaparer un parti échappe à toute geôle, et on le sent à cause des fléchissements perpétuels de sa foi politique officielle. Il ne fut jamais qu'un apôtre dédaigneux des doctrines réactionnaires et qu'un chrétien aléatoire dont la tiédeur s'explique par l'obscure résistance de son subconscient. Il jouait un rôle et gardait une attitude imposés par son nom, son rang, la
philosophie, la critique et tout ce qui d'un mot constitue l'intellectualisme. Ce réveil d'ailleurs ne date en première période que du XVIIe siècle. Le pionnier le plus fameux en fut ce Michel le Nobletz qui, de ville en ville allait déclamant ses poèmes, copiés et répandus par milliers, et prêchant le retour aux idées celtiques. Puis le sommeil revint jusqu'au XIXe siècle, où le marquèrent d'abord Le Gonidec, Brizeux, Souvestre, La Villemarqué, puis la génération de Luzel, Le Braz, Quellien, etc., enfin celle de nos modernes écrivains bretons dont quelques-uns ont pris une conscience très nette du véritable Celtisme, l'étudient avec une clairvoyance et une science profondes, le dégagent de ses fausses brumes, le mettent dans une clarté neuve, inattendue, — celle dont nous avons entouré la figure de Chateaubriand.
chaîne d'esclave qui le rivait à son premier succès en librairie. Mais il manquait de ferveur pour les deux grandes idées conservatrices qui lui constituaient une estrade sous les pieds. N'oublions pas d'ailleurs qu'il devina, prédit la victoire de la Démocratie. Et de telles prophéties ne naissent pas dans les cerveaux accrochés aux anciennes formules. Objectera-t-on qu'en des lignes fameuses il entrevit cette Démocratie sombrer à son tour dans l'excès? Eh bien! je ne vois là qu'un second éclair d'intuition. Il comprenait, en approuvant l'essentielle revendication des peuples, qui est la liberté, que les régimes gauvernementaux, vivants comme toutes les institutions, naissent, évoluent et meurent pour se voir remplacer, qu'il ne faut pas confondre le fondamental avec le transitoire, qu'un jour viendrait où la République faillirait à son tour et devrait céder la place. Et son regard, escaladant les âges, se posait, attristé, sur les bouleversements que nous avons connus.
Au bref c'est, de son celticisme, par le fond rationaliste, que j'explique sa mince ferveur ecclésiastique, et par le fond libéral que j'explique son mince enthousiasme monarchique. Il était foncièrement et non superficiellement Breton. Or, je pense avec quelques Bretons avertis que la Bretagne catholique est, en réalité, une Bretagne païenne plus entichée de dulie et d'hyperdulie que de théophilie (cette importance donnée à la Vierge, aux saints, aux miracles, aux pèlerinages, aux pardons, aux ex-votos, etc.. sent beaucoup plus la superstition que la vraie foi et rappelle en tous points les naïvetés paganistes) ; — et que la Bretagne libre-penseuse est la vraie survivance de la Bretagne druidique, pleine à la fois de sagesse philosophique et de douce poésie; je pense que le véritable esprit religieux (amour, sacrifice, charité) existe, non chez les bigotes racornies mais bien chez les grands esprits, qu'ils aient ou non rompu avec la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine. Et je tiens
le héros de ce livre-ci, malgré les apparences, malgré tant d'études avec lesquelles je me trouve en contradiction, pour un fils de la vraie Bretagne, qui est la Bretagne celtique, postdruidique, libérale, réaliste, admirable et délicieuse....
Je trouve et recopie cette page ancienne, écrite d'après un calepin de voyage, et ayant trait à Saint- Malo où je passai dans les premières années du siècle:
Août 1906. — La Cité des Corsaires! Tout ici les évoque: ces remparts toujours solides et ce rocher toujours debout, les sept portes de l'enceinte et la rade semée d'écueils, les forts menaçants et les îlots arides, les noms des rues, les portraits du musée, les statues élevées à leur gloire.
Oui, cette ville est farouche et brutale. «Nid de vautours et d'orfraies», dit Michelet. «Couronne de pierre dont les mâchicoulis sont les fleurons», dit Flaubert. «Ville marinière, guerrière, aventurière, corsaire et anglophobe, dit Reclus. Bâtie sur le granit, elle engendra des cœurs de granit, des hommes de proie pour qui la lutte était une fête, et qui, à la première possibilité de querelle, montaient sur les noires murailles, longue-vue en main, fouillant l'immensité d'un regard qui couvait la mer ».
Saint-Malo rappelle Tyr, la Tyr orgueilleuse, mercantile et maintenant ruinée dont un prophète annonçait: « Elle verra ses tours abattues et deviendra comme un rocher pour sécher les filets », Tyr, où Renan ne trouvait, explorant la côte phénicienne, que quelques colonnes tronquées, un mur écroulé qui dut être formidable, de vagues inscriptions et des débris de tombeaux. Que restera-t-il de Saint-Malo, tournée comme Tyr vers les hasards de la mer et attirée par le commerce plus que par l'industrie et par l'art? Peu de monuments dans ces lieux de combat et de gain.
Or, en quelle ombre est Sparte vis-à-vis d'Athènes? Les villes ne restent grandes qu'en proportion de la part faite par elles à l'intelligence créatrice. Malgré son bon mouillage, la rade de Saint-Mal'o devient difficile; les navires modernes s'en accommodent mal. Le Havre lui prend ses steamers. Saint-Servan s'étend à son préjudice, Saint-Servan célèbre avant qu'elle n'existât, soumise à sa juridiction, puis de nouveau sa rivale. Certes, le grand port breton ne décline pas encore, mais déjà son enceinte, dont quelques boulets auraient vite raison, n'est plus qu'une promenade; les Tégates ont remplacé les jeux sanglants de la piraterie, et ce sont des mondains qui affluent à ses grèves. Le commerce y est toujours actif, mais pour combien de temps? (1).
... Je songe aux Malouins fameux. Ils contribuèrent à la renommée de la France, côté rouge. La plupart furent des pillards d'envergure, des bandits magnifiques. Nous sommes bien forcés d'accepter ce rejaillissement d'honneur particulier, sinon il nous faudrait rejeter aussi la gloire d'un Clovis assommant un soldat baissé, d'un Charlemagne décapitant les cinq mille Saxons de Verden, ou d'un saint Louis perçant au fer brûlant la langue des blasphémateurs» Où s'arrêterait alors le déboulonnement des statues? D'ailleurs l'Anglais nous attaquait et nous lui rendions ses coups. Et quel peuple,raille Voltaire, ne fut pas un peu flibustier? Laissons donc les choses en état, et continuons d'admirer Surcouf, Jean-Bart, Dugay-Trouin... Au reste, il est, parmi ces héroïsmes mêlés, des noms indubitablement nobles: ce Régulus qui a nom Porcon de la Barbinais, un Dufrêne-Marion dévoré par les Maoris, après d'invraisemblables odys-
(1) Il se peut après tout que Saint-Malo aille vers le destin spécial et prospère des villes d'eaux, qui n'ont plus que « l'industrie de l'étranger ». Ce serait une façon comme une autre de durer. L'après-guerre semble la mettre sur cette voie.
sées, Cartier, le bâtisseur de villes... A côté des écumeurs de mer, un Broussais. génie médical, un Lamennais, un Chateaubriand.
Chateaubriand a lui tout seul suffit à l'auréole de Saint-Malo.
Par les rues vieillottes et curieuses, j'ai cherché la maison où naquit le plus illustre des Malouins, le 4 septembre de l'an 1768. Je l'ai trouvée à deux pas de celle où vint au monde Lamennais quatorze ans plus tard. Elle était déjà transformée en auberge à l'époque où le grand homme écrivant ses mémoires la recherchait pour l'évoquer. C'est maintenant un hôtel. On voit encore, et l'on montre obligeamment, la chambre où le petit prince des lettres ouvrit les yeux à la lumière durant une bourrasque d'équinoxe dont les mugissements étaient l'image prophétique de sa destinée orageuse. De cette pièce qui conserve l'ameublement d'alors, on aperçoit le Grand-Bé où le nouveau-né devenu mort glorieux après quatrevingts ans de vie intense et superbe devait être enseveli. Ainsi se place une puissante destinée entre deux coups d'oeil...
En quelques pas, de là je gagnai, traversant la porte de Champ-Vauverts, la grève de Bonsecours, et l'ilôt funéraire où l'on grimpe au gré d'un escalier rongé par la vague et l'embrun.
Tout à l'heure, j'entrevoyais la chute lointaine de Saint-Malo. Brusquement je la précise en ces temps tragiques où notre civilisation sera balayée par on ne sait quelle tempête monstrueuse, ou lentement anéantie selon l'inéluctable loi qui jette aux abîmes toutes choses de la Terre, et ne laisse en la désolation des sites que le souvenir tremblant et déformé de l'histoire. Du vieil ermitage où saint Aaron recueillait saint Maclou (Maclovius: Malo), de la cité océane ne reste plus qu'une légende... Les remparts où pendant cinq cents ans veilla constamment une meute de vingt-quatre dogues déchaînés la nuit — milice originale licenciée
pour son excès de zèle après avoir dévoré un officier de marine en promenade nocturne — les remparts s'écroulent de partout. Les portes, par où venaient en hâte les gens chercher refuge en la ville à qui le duc Conan-le-Gros conféra le droit d'asile, ne sont plus que brèches herbeuses. L'orgueilleuse retraite fortifiée qui résistait aux assauts de Lancastre en 1378, échappait aux dégâts de la machine infernale de 1693, subissait sans broncher les bombardements de Berkeley et de Malborough, succombait à cet ennemi autrement redoutable: l'usure des ans. Plus une once d'or, plus de joie, de volupté ni de luxe en «la Commune de la Victoire» qui offrait de splendides présants aux rois en visite, prêtait cinquante millions à Louis XIV et Louis XV, et détruisait quatorze cents navires anglais en soixante mois pendant la guerre de Sept-Ans. Tombé, le château-prison où La Chalotais écrivait son mémoire justificatif avec un cure-dent trempé dans une encre faite de suie, de sucre et d'eau. Démolies, la tour Générale, la tour des Dames, la tour des Moulins, la tour Quiquengrogne, la tour Solidor et le château servannais de Jean IV. Délabrée la cathédrale. Rien que des pans de mur où nichent les oiseaux. Et l'on ne sait plus quelles sont les plus anciennes pierres, ou ce qui reste de Saint-Malo, ou ce qui reste du bourg gaulois de Courseul, tant tout est confondu dans la même dévastation épique.
Mes regards mélancoliques s'abaissent alors sur le Grand-Bé dont je foule le roc impérissable. C'est une tombe. Mais seule elle conserve au milieu de ces morts une signification de vie, car elle affirme l'éternité de la Beauté entre cette ville écroulée et la mer plaintive.»
Je relis ces notes avec plaisir (une réserve sur les derniers mots, La réflexion m'ayant appris que la Beauté n'existe qu'en fonction de nous-mêmes et qu'elle mourra de la mort de la Terre) et je constate que j'aimais alors déjà René de Chateaubriand....
En gros toutefois, si j'ose ainsi parler. J'en avais en moi. comme beaucoup de lettrés, l'image que Jules Lemaître a si joliment crayonnée: «Un enfant rêveur dans les bruyères autour d'un vieux château.. Un jeune officier français chez les Peaux-Rouges, parmi les sauvagesses charmantes, dans la forêt vierge... Un livre qui fit rouvrir le églises et sortir les processions... Le clair de lune, la cîme indéterminée des forêts, l'odeur d'ambre des crocodiles... Un écrivain jaloux de la gloire de Napoléon... Un royaliste qui sert le roi avec la plus dédaigneuse fidélité... Un veillard sourd près du fauteuil d'un veille dame, belle et aveugle... Un tombeau dans les rochers, sur la mer... Quoi encore? Il avait la plus belle tête du monde et dont on ne conçoit que les cheveux fouettés par le vent. Il a su exprimer avec des mots plus de sensations qu'on n'avait fait avant lui. Il est l'homme qui a renouvelé l'imagination française. Il est le père du romantisme et de presque toute la littérature du XIXe siècle. Il est l'inventeur d'une nouvelle façon d'être triste.»
Oui, je le concevais à peu près comme cela, Chateaubriand. Vous aussi, n'est-ce pas? Je le confesse sans m'en excuser. Et puis je l'ai lu, je l'ai étudié davantage, et je l'ai compris un peu autrement.