‹ La flamme de ChateaubriandChapitre 5 sur 15 · LES ENFANCES · texte numérisé non relu

LES ENFANCES

Quelles sont les premières formes, chez René de Chateaubriand, de ce Désir animateur et souverain qui fera jaillir de l'orage des troubles intérieurs les éclairs de la beauté?

Formes confuses, sans doute, comme chez tous les enfants. Tous les enfants sont des poètes où vibre le Désir. On dit d'eux que peu à peu leurs yeux «s'ouvrent à la lumière». Oui, leurs yeux, les yeux du corps et les yeux de l'âme, s'ouvrent à la lumière du monde et à la lumière de l'esprit. Spectacle de l'Univers et féerie du Cerveau! Ces yeux de chair et ces yeux de l'intelligence sont comme des explorateurs partant à la conquête d'une proie splendide, multiple et fuyante. Ils en éprouvent joie et tristesse, déception et volupté...

Les grands yeux des enfants me charment et m'effraient. Ils sont si noirs! Ils sont si bleus! Ils sont si beaux 1 Si bleus des paradis dont leurs songes s'égaient, Si noirs d'on ne sait quel vague appel du tombeau!

Tous ces yeux puérils qui absorbent le monde,

Comme ils sont étonnés! Comme ils ont de désirs!

Comme ils épuiseront la coupe si profonde

Des émois généreux et des nobles plaisirs!

En voici qui sauront tous les secrets champêtres;

Et ceux-ci erreront au hasard des cités;

Et ceux-ci fouilleront jusqu'à l'âme, les êtres;

Ceux-là, éperdûment, chercheront la beauté...

Ah! les yeux éblouis d'artistes, de poètes,

De penseurs ingénus que l'existence émeut,

Et qui, d'un regard large, embrassant leur conquête,

Sont rois dans cet empire où le rêve se meut!

Les yeux noirs, les yeux bleus aux prunelles ravies, Qu'ils sont beaux en l'espoir de leurs frissons divers, Les grands yeux éclatants de promesses de vie, Les jeunes yeux vibrants et qu'emplit l'Univers !

Ne dirait-on point, en griffonnant ces vers voilà pourtant quinze ans passés, que je songeais à Chateaubriand? Comme tous les enfants, dis-je, il dut frissonner de la poétique vision de cet inconnu que l'on découvre dès le plus jeune âge; mais davantage encore, étant plus chargé de cette sensibilité que sa race lui commandait sourdement de traduire en art.

Pour le commun des mortels, on connaît à peu près l'histoire de cette lente possession des choses. Un philosophe écrivit même tout un livre là-dessus, ayant pris pour tâche délicate de suivre l'évolution de son propre fils depuis l'heure où, chiffon de chair, il sortait du coffre sacré... On sait donc comment naissent successivement les sensations puis les émotions, comment l'âme se dégage des limbes, ce que saisit d'abord la rétine. Et par les jeux de celle-ci, par les gestes, les cris, les soupirs, les larmes, les sourires, on devine la montée de vie intellectuelle et morale en ce petit être qui deviendra remarquable ou quelconque, sera un heureux ou un maudit, ou qui aura, plus vraisemblablement, le destin falot des millions d'humains broutant, toute leu rexistence, l'herbe basse du nécessaire matériel et des félicités vulgaires.

Chez l'être d'élite, chez le génie en particulier, quelle intensité prend cette croissance spirituelle?

Problème! Qui dira la proportion d'hérédités obscures, d'indéterminables physiologies, de psychologie tremblante échappant à l'investigation, dont est faite cette entrée du citoyen nouveau au temple de la terre? Il arrive aussi souvent même, que les débuts d'un futur héros de l'Humanité sont en tout pareils à ceux d'un humble. C'est aux environs de la quinzième année, semble-t-il, de la douzième chez les précoces (plus tôt, cela tient du phénomène), que la singularité et l'individualité s'affirment, avec ou après la puberté (1). Parfois c'est beaucoup plus tard. Le génie déroute tous les calculs, disais- je. Mais j'ai peine à croire que l'adolescence de tout individu exceptionnel ne s'imprègne pas de cet on ne sait quoi qui va devenir l'étonnement ou le bienfait du Monde.

Les premiers élans d'ordre supérieur éprouvés par Chateaubriand ont chance d'avoir eu pour objets l'inconnu de la mer, l'inconnu de l'horizon terrien, l'inconnu de la femme.

La femme? Nous saluerons bientôt Lucile. Evoquons seulement l'enfance de René au bord des flots, en face des landes, au fond des bois, — enfance romantique à souhait, — sans nous défendre de philosopher un peu sur les enfances aussi des grands hommes: elles contiennent un grave enseignement pour les critiques, une précieuse leçon pour les pères et les mères.

L'enfance de Chateaubriand? Elle ressemble de prime abord à celle, hasardeuse et précaire, des cadets

(1) A mon avis, répondait un jeune poète (Jean Bouscatel) à une interrogation sur ses débuts littéraires, le don lyrique éclate au moment de la puberté; c'est le premier désir, le premier cri d'amour jeté vers les êtres inconnus. Le goût de la poésie prend naissance en nous en même temps que le goût de l'amour.

de famille, de ces pauvres cadets sacrifiés à un usage millénaire: le droit d'aînesse.

Nul n'ignore la coutume, une des plus injustes du passé féodal, quelques avantages qu'elle présentât (par exemple au point de vue l'émigration, à quoi l'Angleterre dut sa formidable puissance). Elle était la sœur de ces autres idéaux qui tuaient tant de chairs et tant d'esprits au nom de dogmes illusoires maintenant évanouis en fumée (esclavage, inquisition, etc.) comme s'évanouiront demain maints dogmes d'aujourd'hui (peine de mort, nationalisme, et le reste).

Donc, l'aîné d'une noble famille, en Bretagne comme en diverses autres provinces, gardait pour lui les deux tiers de l'héritage paternel, jouissait en sus et sur le dernier tiers du droit de préciput, et laissait les reliefs, ainsi qu'un os à ronger, aux cadets, quel que fût leur nombre. Or, la fécondité armoricaine, surtout avant les ravages de l'alcoolisme, était proverbiale. Quand l'amour ne se doit qu'à la reproduction (le catholicisme, si vivace en Bretagne, maintint sévèrement ce côté animal) et ne craint point les tares, il s'en suit des semailles inconsidérées, et conséquemment, à cause du droit d'aînesse, une déchéance fatale. «Cette fécondité même, observe M. de Lescure, funeste au lieu d'être bénie, précipitait la décadence ou consommait la ruine, à force d'étendre le nom mais d'émietter le bien.» De sorte que, dans l'ancienne France, et notamment aux pays d'ouest, on trouvait des gentilshommes de vieille roche obligés pour vivre de se faire manœuvres ou valets de ferme.

La famille de Chateaubriand n'échappa point à la loi commune. Illustrée depuis Brient, fils de Thiem, seigneur celte du XIe siècle (et par lui quelles racines profondes dans le tuf gaulois!) par des notabilités guerrières (tel ce Geoffroy, quatrième du nom et onzième baron de Chateaubriand, blessé à la Massoure, en 1250, aux côtés de Louis IX dont il portait la bannière), par des notabilités ecclésiastiques (entre

autres un évêque de Nantes), c'était — mis à part ceux qui «se bornaient à vivre dans leurs châteaux en réputation d'honneur, d'hospitalité et de piété — une de ces lignées de seigneurs ayant surtout en somme à leur actif de la valeur militaire (quatre d'entre eux furent des croisés) ; et l'on pourrait dire que ce n'est pas grand'chose si l'on ne sortait d'une guerre où ce genre de gloire vient d'être remis à la mode. C'était aussi une machine à pondre qui jetait sur la lande par douzaines des misérables nantis d'un nom superbe et de navrante impécune.

Un de ces cadets, heureusement, et le père même de René, tenta vaillamment de relever la fortune de la famille (autrefois bien riche si l'on se reporte à sa première devise: «Je sème l'or») (1). Auguste de Chateaubriand s'embarque, orphelin, vers sa quinzième année, sur une goélette. Il assiste au siège de Dantzig comme marin de la flotte envoyée au secours de Stanislas Leolczinski. Blessé près de son chef, le comte de Plelo, puis remarqué pour son courage, son esprit et sa bonne conduite, il trouve une occasion de « passer aux Iles » comme on disait alors, y arrive à quelque aisance, revient et épouse, à trente-cinq ans, la fille du comte Annibal de Bédée à laquelle, prolifique comme il sied, il va octroyer dix enfants. C'est alors qu'il se lance, attaché au rivage mais ne pouvant quitter l'océan dse yeux, dans la spéculation maritime, seul commerce non dérogatoire pour un noble: il se fait armateur, court les risques de la tempête, de l'abordage et du canon, perd quelquefois, gagne plus souvent, et finalement, victorieux de la Pauvreté, parti du maigre capital de quatre cents livres, rachète le

(1) Seconde devise des Chateaubriand, après Saint-Louis: « II a teint de son sang les bannières de France». Curieux hasard, cet alexandrin sur le blason de l'écrivain aux plus belles phrases balancées qui soient!

plus beau des domaines ancestraux, celui de Combourg.

Telle, en raccourci, la vie de lutteur du père de notre Chateaubriand. Ce n'est au fond ni plus ou moins qu'un splendide oiseau de proie comme il en pullulait aux XVIIe et XVIIIe siècles, un aventurier malouin dont le fils croquait si bien la silhouette: «Il était grand et sec; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits, fiers et glauques ..» Il le compare à un lion; mais le mot «vautour» devait être au bout de sa plume trop respectueuse pour l'écrire.

Oui, un vautour dont «l'état habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportements», un vautour humain, mélancolique peut-être de retrouver toujours à ses serres, en baissant la tête, des taches ineffaçables de sang.

Sa fortune faite, Auguste de Chateaubriand mit aussi un point final à sa postérité. Le hasard voulut que François-René fut son dixième et dernier enfant, le plus cadet des cadets (il porta d'abord le titre de chevalier) et qui cependant allait jeter sur sa race une gloire autrement éblouissante que celle qui vient des estocades bien données ou des entreprises commerciales bien réussies.

François-René ne tira primitivement aucun bénéfice personnel de la rénovation familiale. Ultime rejeton d'une mère excédée d'enfanter, qui ne le désirait pas et préférait à tous son aîné, d'une mère absorbée par ses devoirs religieux et mondains, désabusée d'une union assortissant mal son éducation élégante à un caractère ourson, délicate de santé, morose au sein d'une existence trop sévère, le pauvre gamin se vit négligé, et ses premières années furent celles d'un petit polisson des ports.

Seules, une vieille gouvernante, Marguerite Villeneuve, dont il garda le souvenir attendri, et sa sœur

Lucile, la Cendrillon de la trop abondante nichée, apportaient par leurs soins et leur affection quelque douceur à cette enfance plutôt sauvage... Peu d'études. Des vagabondages, des cabrioles, sur la lande ou la falaise, des batailles de gosses — qui eussent mis en gaîté le crayon d'un Poulbot, — sur les dalles de granit de la Calle, les rocheux îlots proches, la chaussée du Sillon, la butte sinistre de la Houlguette surmontée de gibets, les sommets de la Conchée ou de Lezembé, et surtout les pavés du port. «C'est sur la grève de la pleine mer, entre le Château et le Fort-Royal que se rassemblaient les enfants; c'est là que j'ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j'ai goûtés était de lutter contre les orage®, de me jouer avec les vagues...» Il faut lire, par lui-même décrits dans les Mémoires d 'Outre-Tombe, cette enfance de Franchin, comme l'appelaient ses camarades tout aussi débraillés que lui, «le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires)). Et aussi l'adolescence, la première vision de Combourg aux environs de la dixième année, l'entrée au collège de Dol, les escapades d'écoliers, la première communion qui, par suite, tant elle fut fervente, put faire croire à une vocation religieuse, le passage au collège de Rennes où il eut pour condisciples le Moreau de Hohenlinden et le Limoléan de la machine infernale, la page extraordinaire de rendu où de nouveau il fusine le vieux manoir paternel, et la vie à la fois exaltée et sombr-e qu'il y menait, le court séjour énervé de Brest, l'heure enfin de l'adieu au pays natal, quand l'ancien corsaire le jeta dans la vie, — tel un aigle précipite de l'aire ses petits, afin qu'ils essaient à leur tour leurs ailes en tombant dans l'abîme de l'espace.

Je disais plus haut que les premiers élans intenses de René, la ronde éperdue de ses déshs, durent avoir pour objet, d'abord, l'inconnu de la mer, de l'horizon terrien, de la femme... Et nous l'avons vu jouer

sur la grève où sans doute bien des fois il dut arrêter ses abats pour laisser son regard baigner aux lointains bleus derrière lesquels il imaginait des féeries. D'où venaient-ils, les voiliers dont apparaissait et grossissait le point blanc sur les lames mouvantes? De quels pays fabuleux que le rêve et l'ignorance esquissaient en toute fantaisie? Je ne puis me rendre bien compte de la sorte d'extase où plongeait cette âme commençante, n'ayant point été élevé au bord des flots. Mais je le devine quant à l'autre horizon qui hantait René de fantasmagories — l'horizon des bois et des landes, son second compagnon de songerie — au souvenir de mes propres visions puériles au sein de la campagne d'Ile-de-France où je vis grandir mes désirs consumants. Là aussi l'œil engendre, devant le lointain des plaines, le sinueux ruban des chemins, des envies folles de courir jusqu'aux là-bas où se heurte la vue, et de les franchir pour abreuver une inextinguible curiosité. Et la Bretagne malouine mieux encore que le Hurepoix est propre, je m'en doute, à ces bonds prodigieux de l'esprit où l'âme en formation d'un poète prend le goût suave et terrible de l'infini.

0 mer sacrée! sylves profondes, guérets sans limite, landes mystérieuses, routes dont le symbole si vite s'impose aux jeunes yeux, vous êtes les premiers maîtres et les piemières muses du Génie, bien avant qu'une forme féminine le fasse frisonner, ou qu'une leçon de littérature le fasse tressaillir.

Ces commencements chaotiques des hommes illustres — qui du fait même de leur génie seront pourtant des maîtres de discipline et d'ordre, — ne les regrettons point. Plusieurs d'entre eux, — Rousseau, Musset, Renan, Hugo, et aussi Pierre Loti, Anatole France, d'autres — ont tenu à nous conter leurs dé-

buts dans la vie. On remarquera qu'aucun d'eux n'eut une enfance comparable à celle de ces milliers de pâles humains qui suivent l'ordinaire sillon pour aboutir à la plate existence continuant une éducation désespérément banale. La plupart des grands artistes connurent cette précieuse variété de sensations qui, leur octroyant une aurore agitée et songeuse, leur donna du même coup une journée pleine de mouvement et où s'exprima mieux leur âme, puis, souvent, ce crépuscule auguste — tel chez Hugo, Chateaubriand, Goethe — où ils aimèrent à se remémorer l'humble autrefois si intimement lié à leur glorieuse évolution.

Car il faut un aliment au creuset rougissant sur le brasier de la jeunesse en puissance de création. Combien se distingueraient plus tard s'ils connaissaient d'abord ces bons ferments? La placidité d'une instruction calme et méthodique peut conduire au génie scientifique ou critique (Taine, Berthelot, Lemaître...). Rarement elle conduit au génie artistique, plus cabré, et qu'on symbolisa bien en un pégase ailé au sabot pétillant d'étincelles. J'entends bien que ce génie lyrique se dégage obstinément parfois de n'importe quelle gangue. Je ne dis point non plus qu'il faille nécessairement à son aube des péripéties de toutes sortes. Chateaubriand ne traversa pas, au demeurant et de suite, des événements extraordinaires. Mais je pense qu'il faut au moins à l'enfant des occasions nombreuses de sentir et de vibrer.

Laisser vibrer l'enfant, favoriser ce tumulte intérieur qui lui révèle l'Univers et le révèle à lui-même, ah! combien peu de parents comprennent qu'une éducation sans ce primordial élixir risque de leur donner une progéniture mal armée pour le combat des jours, sans tempérament, veule, insignifiante, mesquine... Je sais, hélas! que l'idéal pour une foule de gens est de passer inaperçus, et de voir se développer leur descendance, de même, dans le négligeable anonymat du grand troupeau... Quelques fervents démocrates

m'accuseront peut-être aussi d'aristocratisme (l'aristocratisme étant le sens de l'élévation exceptionnelle). Tant pis. Je pai-le pour les pères et les mères, — il en est encore — qui, s'ils ont abandonné avec raison la vanité de la race et du nom, du moins gardent cette fierté naturelle désireuse de voir leur fils ou leur fille «devenir quelqu'un.»

Hasard, on volonté des miens — ceci offert en simple exemple, car on ne raisonne jamais mieux que sur soi — je bénis mon destin qui connut tôt, sinon mille aventures, du moins une large diversité d'enseignements et de spectacles: école communale et vagabondage au sein du pays natal, avec ses jeux dans les prés, les bois, les fossés, sur les talus et près des rivelettes et des mares — qui alors pour les yeux sont savanes, forêts, abîmes, montagnes, fleuves et lacs;

— pension morne de la dixième année avec ses promenades en des Clamart et des Meudon merveilleux pour qui n'a rien vu, ses premières incursions dans le domaine du Savoir et le domaine de la Peine, ses premières rêveries sous la nue étoilée, et lors des vacances, ses premières joies fortes par les grands étés soleilleux; — préparation amorcée aux «Arts et Métiers», et le goût des sciences qui monte au cerveau;

— technique et pratique agricole en une ferme-modèle où je me retrempai à mes sources raciques et pris conscience de la divine nature dont m'enveloppait le grand souffle vivifiant; — institution parisienne où un maître intelligent me communiqua les éléments et l'ardeur de la littérature dont l'éblouissement entrait en moi pour s'y fixer à jamais; — nouvelle orientation, vers l'Enseignement cette fois, Ecole Normale d'Auteuil, ses verts ombrages, et le frisson des sommets devinés de la Connaissance... Puis la Vie, Pinstitutorat, la caserne en Normandie, l'angoisse de la mort frôlée, le commencement de ces innombrables pérégrinations où j'ai mis ma principale volupté, le long séjour calme aux là-bas die Touraine et de Berry,

avec l'existence châtelaine, les études personnelles, les essais griffonnés. Puis le retour 'en la capitale, la lutte enfin, sérieuse, pour le pain et la chimère... Que de choses j'ai ainsi connues, senties, jugées! que d'émotions intellectuelles, de sensations qui me tissèrent un roman délicieux parfois, et parfois douloureux! Jieunesse que j'ai voulu continuer par une hétérogénéité d'enthousiasmes et de labeurs... Au préceptorat provincial avec ses plaisirs campagnards, ses petits voyages et ses longues méditations, voici succéder l'emploi administratif me forçant à des randonnées aux pays des pauvres en de vagues Vaugirards et plus tard de lointaines Batignolles, randonnées dont je me fis une documentation littéraire et sociale... Et puis voici ma carrière qui se déroule, ma carrière véritable, aimée parce qu'accomplie selon mes goûts et en liberté, savoureuse avec ses hauts, ses bas, ses inattendus, son activité. Résultat de toute cette aventure: d'innombrables rencontres et contacts. J'ai, de la sorte, mangé coude à coude avec des ouvriers, des gueux, des intellectuels, des bourgeois, des aristocrates. J'ai fréquenté des chaumières, des palais, des taudis et des bouges. J'ai vécu en immeuble cossu, à la ferme, au château, à l'hôtel, en boutique. J'ai travaillé aux champs et dans les bureaux, éduqué des gamins de faubourg, des fils de millionnaires et de jeunes mondaines, fait du journalisme, de l'imprimerie, de l'édition, traversé des clans politiques et des chapelles littéraires, voyagé, fondé des revues, dirigé des œuvres, donné des conférences, lu des monceaux de livres. J'ai su les joies mystiques de la foi, les orgeuils libérateurs, les angoisses du doute, et toutes les rôderies philosophiques. J'ai beaucoup regardé, beaucoup songé, beaucoup réfléchi, beaucoup aimé. Et plongeant a pleines mains dans cette cuve de mes émotions, de mes sensations, de mes observations, de mes rêveries, j'en ai tiré une œuvre qui vaut ce qu'elle vaut, mais du moins sincère, ardente, pétrie de ma

chair et die mon âme... Et je crois que — génie à part, car tout le monde n'a pas cette langue de feu au-dessus du front — c'est le mieux pour un artiste de connaître ainsi le plus possible de la vie afin de pouvoir l'exprimer avec force et vérité.

Chateaubriand a connu, lui aussi, largement, la vie avec ses plus prodigieux contrastes. Il en restait souriant et trouva là la plus belle matière de sa Littérature.

L'influence, sur Chateaubriand, de son enfance au bord des flots, n'est après tout qu'une forme de l'influence, sur lui, de la Nature à l'époque où elle agit le plus sur l'âme, qu'elle soit d'ailleurs, cette Nature, la mer étonnant la prunelle par sa couleur et l'esprit par son étendue, et qui fera de son fils d'élection un peintre incomparable, qu'elle soit la lande ou la forêt agissant plus tard à Combourg par la voix des solitudes murmurant les psaumes de la mélancolie... Aussi bien pourrait-on faire de Lucile une autre forme également, — la forme humaine — de cette même influence profonde, irrésistible, que j'eus l'occasion d'analyser à propos de Victor Hugo.

Mais entre les enfances de ces deux génies, des nuances doivent être signalées:

Hugo voyagea tout jeune. Chateaubriand ne quitta point les horizons armoricains avant sa vingt-troisième année; conc, en lui, une action régionaliste plus accusée. A peine sorti du nid, le fils du soldat de l'Empire s'envola, — aux bras de sa mère — en Provence, en Corse, à l'île d'Elbe, et selon les pérégrinations militaires de son père. A cinq ans il est en Italie, à neuf, en Espagne. Le fils du vieux comte malouin, lui, partit au loin, et beaucoup plus loin que n'alla jamais son émule, mais à un âge plus avancé. Seule, la période des Feuillantines est assimilable à la période de Combourg. Encore l'un n'avait-il qu'une

douzaine d'années, et, pour ses débats qu'un grand jardin; l'autre vaguait dans un domaine de deux mille hectares entouré, agrandi de toute la campagne bretonne; et il fut là de quinze à dix-sept ans, et il y fut en compagnie d'une jeune fille, en ces heures graves de la formation où l'être entier vibre à l'éveil de la vie.

Je sais que Chateaubriand fit une première visite à Combourg vers sa dixième année; mais il n'y resta qu'une quinzaine de jours, le temps à peine de posséder les contours du manoir. Et l'on conclut ainsi aisément à une assez importante différence d'impressions premières chez nos deux grands hommes. Hugo jeune en connut tellement, et de bonne heure, qu'il eut juste le loisir de les emmagasiner en un temps où l'on regarde plus qu'on ne réfléchit. René de Chateaubriand, soit à Saint-Malo, soit à Combourg, était livré à lui-même, et, dans le domaine familial si romantique, en pleine adolescence, à une immense rêverie accentuée par le bouillonnement des sèves viriles. Il s'en suit que la songerie, à l'âge où elle a le plus d'action, l'habita davantage. Cela valait d'être marqué.

... Donc, au printemps 1778, René va voir «le sombre nid.» Il avoue cependant avoir reçu déjà une direction d'âme appréciable. «Voilà, dit-il en achevant de la noter à la fin du premier livre des Mémoires, voilà le tableau de ma première enfance; j'ignore si la dure éducation que je reçus est bonne en principe; mais elle fut adoptée de mes proches sans dessein et par la suite naturelle de leur humeur. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins semblables à celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie né chez moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de l'imprévoyance et de la joie». Comme il se connaît bien! «Aurait-on mieux développé mon intelligence en me jetant plus tôt dans l'étude? ajoute-t-il. J'en doute:

ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus que j'aurais ignorées».

... Ces flots, ces vents, la mer d'Armor, avec le vol des goëlands et des mouettes, et ses «lointains bleuâtres», et la variété sans cesse renaissante de ses flots agités, et aussi la campagne malouine, le tout se mêlait, sous ses regards curieux, en son imagination vive et son esprit ouvert. Rappelez-vous par exemple l'adorable peinture du printemps en Bretagne, une des plus jolies fleurs de toute anthologie de proses françaises, — ces énumérations d'oiseaux et de corolles qui enchantent l'œil de visions vernales et l'oreille de bruissements, de trilles et de coups d'ailes. On voit vraiment les buissons fleuris et les nids pépiants; on jouit de soleil sur la route, de l'or des genêts, du rire joyeux des enfants. C'est une des évocations les plus sensorielles que je connaisse et qui me ravirent. Le morceau tout entier (réduit à douze lignes dans la première rédaction) se place, on le sait, au début du récit du premier voyage à Combourg. Il me procura toujours une véritable volupté intellectuelle, de même que cette autre page — de Rousseau, celle-là — où l'on se promène avec le grand rêveur naturien sur une route lyonnaise au bord du Rhône et de la Saône, où l'on se couche à la belle étoile, près de lui, en écoutant le rossignol... Doux souvenir, ces deux morceaux de littérature qui, à chaque relecture, m'induisaient en extase, m'inondaient d'un coup de soleil où passait le bourdonnement des cloches dans les ruchers des tours d'église. Aux jours périlleux et lyriques d<e mon adolescence pensive et sentimentale, je les vivais l'un et l'autre. J'avais quinze ans. J'étais élève en cette école comtoise d'agriculture tout à l'heure énumérée parmi mes étapes. Je m'enfonçais, en me les récitant à moi-même, aux bois profonds de Saint-Remy, près d'Amance, ou longeais la rivelette du pays, en fuite vers la Saône, ou baguenaudais

aux villages voisins, au hasard des guérets et des chemins creux. A mon tour, je barbouillais des descriptions, premier effort à traduire Les émois qui soulevaient mon âme... Doux souvenir! doux souvenir!

Si je me suis permis cette digression, c'est pour mieux établir, à la lueur d'une remembrance personnelle, tout ce que cet enveloppement de la nature, avant la vingtième année, ouvre de fontaines esthétiques; c'est pour répéter aux parents de ne pas craindre (alors qu'on me défendait les livres stimulant la sensibilité, notamment les Rêveries d'un promeneur solitaire, que je dévorais naturellement en cachette) de ne pas interdire à l'enfant l'espèce d'initiation panique due à des contemplations passionnées, à des lectures ardentes... Qu'ils surveillent leurs fils et leurs filles, soit. Mais qu'ils n'éteignent pas cette flamme doù jailliront des joies nobles, et peut-être des chefs-d'œuvre.

C'est même un devoir social qu'on peut remplir ainsi. Nous vivons de plus en plus un âge économique, âpre, égoïste, un âge de fer. De plus en plus la vie devient une dure, une vilaine bataille. Je ne dis point qu'on a tort d'y préparer l'enfant, de l'armer pour la lutte, de cultiver par conséquent son esprit, sa raison, son jugement, son initiative. Mais est-il nécessaire de lui fermer le cœur? Et n'est-ce pas à cette éducation américaine, calculatrice, que nous devons de voir se perdre tant de choses qui faisaient le charme de la vie, de voir se heurter tant d'intérêts bas dont la guerre horrible n'est qu'une généralisation internationale exaspérée? Et faut-il nous résigner par l'ablation progressive de la Sensibilité, à voir une Humanité de plus en plus féroce finir par s'épuiser en entre-déchirements, et tomber, sanglante, sur la Terre créée pour un bonheur dont elle n'aura pas voulu?

Nous avons indiqué les hérédités nobiliaires, guer-

rières, ecclésiastiques de celui qui fut toute sa vie un véritable chevalier. Il n'était pas non plus cependant sans avoir aux veines quelque sang littéraire. Un de ces oncles paternels flirtait avec Clio, muse de l'Histoire, un autre avec Erato l'élégiaque et la lyrique Polymnie. Passion apollonique également chez le frère aîné et chez les deux sœurs qui devinrent mesdames de Farcy et de Caud.

Vous connaissez la thèse de Goethe imaginant volentiers que toute famille qui dure doit à la longue engendrer un iejeton ramassant puissamment en lui les traits épars et successifs de sa lignée, pour l'exprimer ainsi en beauté. Telle la fleur couronne une tige née des humus, et productrice de feuilles depuis la base jusqu'au sommet qui s'adorne enfin éclatantes corolles. Idée magnifique sinon bien vérifiable. Quel épanouissement, René, à l'extrémité de la dynastie des Chateaubriand!

On connaît assez les premières années de pousse de cette plante rare. Inutile de longuement les rappeler à mon tour. L'écrivain l'a mieux fait que quiconque en ses Mémoires. Examinant d'ailleurs sa conversion, il siéra de revenir sur ses antécédents. Un mot seulement de cette formation intellectuelle en dehors des influences de la nature.

La première étape scolaire est le collège de Dol. René y aborde le latin, les mathématiques, le dessin, les armes. Il apprend avec ardeur et succès, ayant des dons et de la mémoire, — une grande mémoire. On a pris l'habitude de dénigrer la mémoire à cause de la foule des perroquets humains. Or, pour l'écrivain, elle est un appui de premier ordre. Elle le sert prodigieusement, permettant les comparaisons, les réminiscences qu'on se refuse ou qu'on utilise en les transformant, les souvenirs classiques, et tous ceux de la vie si utiles à colliger quand on se raconte soi-même par le menu comme le firent Rousseau et Hugo, qui l'avaient excellente, et Chateaubriand dont la confession

forme douze gros in-octavos. René, de bonne heure, se révéla un «littéraire.» Ses camarades et son magister le surnommaient l'Elégiaque. Et par la Littérature, qu'il aimait fort, il apprit vite, chez Horace, Virgile, Lucain, Tibulle, des choses troublantes. L'imagination faisait le reste. Aussi fut-ce un précoce, initié spirituellement très vite aux voluptés de l'amour.

Deuxième étape: le collège de Rennes. Là, il complète ses notions de latin, s'attèle au grec avec passion. Il n'a donc rien d'un autodidacte. C'est un lettré familier avec l'Antiquité. Il ne rompra pas brutalement avec le Passé à l'instar de nos actuels révolutionnaires trébuchant dans l'incohérence et la fausse originalité par manque de culture. Comme Hugo, si profondément classique malgré les apparences, comme Delacroix, Wagner, Rodin, il ne brisera pas la tradition mais la renouvellera, la fécondera, en fera jaillir d'autres rameaux.

Dol, Rennes: visions aussi d'activité citadine, architectures intéressantes, promenades pittoresques. Dol oblige le regard par une cathédrale curieuse, son abside carrée, et ce mur d'orient où s'ouvre un immense fenestrage comme on en voit à Lincoln ou Ely, en Angleterre. L'adolescent dut s'attarder sous les voûtes grandioses, arrosé par la lumière mystique des vitraux, élancé vers le ciel ainsi que les menues colonnettes groupées de part et d'autre du jubé. Rennes, désolé en 1720 par un immense incendie, reconstruit à la moderne, offrait encore de vieilles silhouettes amusantes.

Enfin, voici Brest, l'étude libre, les flânes sur le port, les premières réflexions sociales. Un port engendre des idées parmi ses grouillements prolétariens. J'ignore l'aspect de celui-ci à la fin du XVIIIe siècle, mais je l'ai vu au début du XXe, et bien des coins n'ont guère dû changer: la rade, le château juché sur son assise rocheuse, les fortifications de Richelieu et de Colbert, l'ancien bagne qui devait plus tard tant émouvoir Hugo, la mer enfin, la mer

encore. René associait Nature et Société dans les observations mêlées qui fortifiaient sa vocation en herbe.

Voilà la formation de notre héros. Il était bon de l'esquisser. Les ailes vont bientôt s'ouvrir...

Evoquons maintenant la figure étrange de Lucile. Je voulais primitivement lui consacrer un chapitre. Un paragraphe lui suffira, je pense, car elle n'est qu'une des influences qu'a subies l'écrivain. Très forte influence néanmoins: Muse qui inspire et Femme qui trouble. Des ailes et de la jeune chair. Une équivoque émouvante et gênante un peu...

On sait d'elle, enfant, peu die choses: Elle avait quatre printemps de plus que son frère (René la donnait comme son aînée de deux ans, — ignorance ou désir, plusieurs fois marqué, de créer l'équivoque susdite?) Elle était maigre, dégingandée, bizarre, brune avec deux flamboiements de prunelles sur un pâle visage. Sagace et subtil psychologue, sans faiblesse pour les siens comme au besoin pour lui, Chateaubriand fit d'elle un portrait extrêmement poussé. Il la montre malingre et timide, misérable d'aspect, belle et talentueuse, à son goût du moins. Car les louanges du cadet s'expliquent mal. Ou plutôt, si on les explique, c'est en étudiant le sentiment curieux, plus et autre que fraternel, compliqué, analysable pourtant, de ces deux êtres l'un pour l'autre.

Nous avons, du talent de Lucile, un échantillon dans les Mémoires d'Outre-Tombe. Echantillon pauvre. Style suranné pétri des qualités anodines d'un élève de rhétorique en mal de rédaction poétique. Quant à la beauté de cette grande fille, tout en os et en nerfs, on la devine surtout dans l'imagination surchauffée de son frère; elle devait consister, au vrai, en cette attirance un peu perverse (parfois à leur insu) des

femmes déséquilibrées classées par la Science dans la vaste catégorie, si nuancée, des hystériques.

De l'hystérie, la sœur du Maître avait en effet les symptômes. Il n'y a rien là qui soit pour nous raison de mépris depuis que nous n'avons plus peur des mots et savons regarder en face les réalités. Reprenons les Mémoires. Qu'y dit René de Lucile? Elle promenait volontiers autour d'elle ou levait vers le ciel des regards pleins de tristesse et de feu, nous raconte-t-.il. Sa physionomie rêveuse et souffrante reflétait une âroe ardente et douloureuse. Sa voix et sa démarche étaient dolentes, son sourire affligé, lointain. Elle portait un monde intérieur totalement différent du monde réel, émettait par accès des pensées noires, déplorait à dix-sept ans la perte de sa jeunesse, parlait d'aller s'ensevelir au couvent. «Tout lui était souci, chagrin, blessure». Une expression qu'elle cherchait, une chimère, la tourmentaient des mois. Parfois immobilisée en une attitude de statue, sa vie «retirée vers son cœur cessait de paraître au dehors; son sein même ne se soulevait plus.» On eût dit un génie funèbre. Elle aimait les lectures pieuses et prenait souvent pour oratoire une croix de pierre sise au carrefour de deux routes et près de laquelle se hissait le cierge d'un haut peuplier. «De sa concentration d'âme, naissaient des effets extraordinaires. Endormie, elle avait des songes prophétiques. Eveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un palier de l'escalier de la grande cour, battait une pendule qui sonnait le temps en silence. Lucile, dans ses insomnies, s'allait asseoir sur une marche, en face de cette pendule; elle regardait le cadran à la lueur de sa Lampe posée à terre; lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trouvant à Paris quelques jours avant le Dix Août, demeurant avec mes autres sœurs dans

le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une glace, pousse un cri et dit: «Je viens de voir entrer la Mort.» On se demande devant cette espèce de rapport psychologique dont l'admirable tournure littéraire ne voile point le sûr diagnostic, s'il ne révèle pas de toute évidence un tempérament de médium, une de ces névroses rarement exemptes, répétons le mot, de la tare hystérique.

Lucile, à demi-somnambule, à demi-pythonisse, à demi-mystique (ce qui n'empêcha jamais les troubles de la chair) à coup sûr impressionna vivement son frère, incapable de démêler les éléments de cette nature exceptionnelle. On en retrouve le fantôme douloureux derrière plusieurs de ses créations féminines, derrière l'infortunée Amélie en qui palpite le même délire religieux pénétré d'impossible amour, derrière l'éloquente Atala dont la flamme tourmente Chactas, derrière Velléda au cœur fumant, aux lèvres prophétiques.

Il faut ici rappeler à nouveau que René possédait une grande puissance de travail, qu'il sentit tôt l'éveil de ses facultés littéraires (il transformait, dès le collège de Dol, sa phrase latine en pentamètres) ce qui n'alla pas, chez ce robuste, excessif en tout parce que tourmenté de génie, suprêmement imaginatif parce que d'âme apollonique, sans une précocité parallèle de l'éveil des facultés sexuelles. La lecture aviolentit l'heure de la puberté. Lui-même affirme qu'ayant eu en mains un Horace non châtié et « une histoire effrayante de confessions mal faites », il reçut ainsi la révélation de deux empires bien divers» et les germes de «l'art de peindre avec quelque vérité les passions mêlées aux sentiments religieux.» Prompt à saisir ce que les textes, — même ceux des moralistes chrétiens — recèlent d'expérience et d'allusions, nourri non seulement des poètes latins et grecs, mais aussi de ces pages de nos prédicateurs que l'on connaît, si fertiles en thèmes propres aux pires évagations

dans leur louable désir de nous éloigner du péché, sans doute amené comme tous les collégiens à des conversations secrètes sur les sujets qu'on devine (je ne sais si l'on se passait en pension, comme de nos jours, sous le manteau, des vers et contes licencieux) mille pensées voluptueuses lui venaient qui certainement s'exaltaient en lui plus encore sans doute qu'en ses camarades.

Il est donc très possible, lors de leur contact, le temps venu, que Lucile et René se soient aimés confusément d'amour et d'amitié mêlés, leurs deux ardeurs se rencontrant. L'écrivain l'a presque avoué en écrivant cette idylle d'Amélie et René où planent de chères souvenances. Il a essayé aussi l'analyse de son sentiment, tout en l'entourant de brume, dans ce passage des Mémoires où il salue la première caresse des Muses: «La vie que nous menions à Combourg, ma sœur et moi, augmentait l'exaltation de notre caractère. Notre principal désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand mail, au printemps, sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de feuilles séchéeô, en hiver sur une nappe de neige que brodait la trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige nouvelle (du moins il aime à l'écrire) dl y avait harmonie entre nos créations et nous. Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec ravissement de la solitude me dit: Tu devrais peindre tout cela. Ce mot me révéla la Muse, un souffle divin passa sur moi». Ce côte-à-côte fraternel n'a rien ici de choquant pour nous et se relève au contraire d'une noble pensée d'art. Mais tout ce qu'on sait de ces deux êtres jeunes, vibrants, porte à croire à des effusions dont je me garderai bien de dire qu'elles eurent un caractère malsain.

Aussi bien, je ne songe guère à m'appesantir sur

une ddscussion aussi délicate, à rechercher si, oui ou non, il y eut entre Lucile et René de coupables amours. Je ne le crois d'ailleurs pas, bien que l'aient pensé quelques-uns de ces rats de bibliothèque prenant plaisir à découvrir au lieu des splendeurs d'une jeunesse, d'inédites histoires soandaleuses sur son auteur, bien que Chateaubriand ait commis l'imprudence de paraître y faire allusion dans René, sachant qu'on y chercherait des indices d'autobiographie. Je connais, pour son excuse, notre tendance d'écrivains à dramatiser, intensifier, corser dans nos livres d'imagination, des souvenirs personnels qui nous deviennent thèmes à développer. Notre sincérité est là, avec ses risques hélas! Restons-en, pour notre héros, à cette croyance en une affection simplement un peu trouble aux heures d'expansion physique et intellectuelle de la vingtième année, mais s'épuirant ensuite jusqu'aux derniers jours.

Lucile de Chateaubriand, devenue Madame de Caud, vint à Paris, et René l'installa rue Caumartin. Mais elle alla bientôt chercher un calme plus adéquat à son caractère dans le faubourg Saint-Jacques, chez les dames Saint-Michel. Elle mourut en 1804, prématurément, assez mystérieusement même pour qu'on crût au suicide ou à la folie. On a vu qu'elle n'était pas très normale. Cette fin, qui ne l'est pas davantage, permet les hypothèses plus haut énoncées. René se trouvait alors auprès de sa femme gravement malade. Il voulut nous conserver dans ses Mémoires la dernière lettre de sa sœur, vraiment touchante, et pleine, il faut l'avouer, de réticences.

Cependant, je le répète, il est mieux de simplement penser, et ceci avec M. de Lescure, que les rêves passionnés de René, ses hantises de Combourg, ses songeries interminables sur la lande, son culte pour l'idole idéale et l'invisible sylphide, ses délires dont un accès faillit le conduire au suicide, nous induisent à trouver en lui une hypocondrie, voisine de celle de Jean-

Jacques, qui eût pu tourner mal en se prolongeant, et pour laquelle les premiers essais littéraires furent une heureuse diversion. Diversion pour Lucile également, et purificatrice, sorte de soupape pour le tropplein de leur sensibilité. Tous deux s'adoraient. Leur affection fut passionnée parce qu'elle répondait à leur tempérament. M. de Lescure la veut absolument sans faute, sans repentir. Il faut néanmoins rester ici sur le seuil de la certitude. Surtout si l'on se souvient que ce sont les aventures de son cœur que Chateaubriand peint le mieux, et que Velléda, la figure la plus réussie des Martyrs, «vit (ne craint pas d'écrire Jules Lemaître) parce qu'elle lui rappelle sa grande aventure passionnelle, comme Cymodocée vit parce qu'elle est son paganisme habillé en vierge.»

Oui, un certain mystère enveloppera toujours ce couple juvénile, extia-sensible, abandonné à luimême au milieu des complicités de la Nature et de la Puberté...

Dois-je revenir sur le cadre où se déroulera, dans cette complicité, le drame merveilleux de la jeunesse de René, sur ce Combourg dont nul ne connaissait mieux que lui l'importance au point de vue de la formation intime, autrement plus intense, plus féconde que la formation intellectuelle? Il lui a consacré des pages immortelles; et mieux vaut encore les relire que de reconstituer en dehors de lui un décor qu'il n'avait aucune raison de nous dépeindre faussement.

Relisez-les donc, au livre II des Mémoires, à la suite de ce «printemps breton» dont je rappelais plus haut la saveur. Voyez le poète partir vers le manoir, traverser les marais dolois, passer devant le collège où il lui faudra rveenir un jour, et puis s'enfoncer des heures, des heures, dans la bruyère sylvestre, la

friche et les guérets de blé noir...« Premier enveloppement de la prodigieuse campagne! Voici cependant s'élever au fond d'un vallon l'église de la bourgade où il se rend, et les tours d'une demeure féodale qui montent d'une futaie rougie par le couchant. C'est Combourg et le château... Le cœur lui bat. Et quand il se rappelle cette vision, vingt ans plus tard, et cherche à la fixer, sa plume tremble et sa poitrine à nouveau sursaute.

Aimons ici l'humilité du mémorialiste: «Et pourtant, écrit-il, que sont ces souvenirs pour le reste du monde?» Mais si, René, ils sont quelque chose et nous émeuvent aussi, comme nous émeut une page sur la jeunesse où nous sentons notre jeunesse refleurir. J'ai eu, dans des circonstances très différentes, moi aussi, une vision du château de Touraine où, à l'automne 1895, je me rendais pour commencer ma vraie vie. Et je pensais à vous, René, je retrouvais un analogue émoi. Confrontant maintenant le vôtre surpris dans vos Mémoires, et le mien esquissé dans un court poème, — à vingt ans de distance également, je sens mon cœur battre «au point de repousser la table où j'écris» et vous aime mieux d'avoir su dire le premier ce frisson-là.

D'ailleurs, une apparition de castel au milieu de la verdure a toujours je ne sais quoi d'émouvant. J'ai dans les yeux maintes surgies de ce genre; elles m'ont toujours amené à une rêverie profonde. Peutêtre parce qu'on imagine (souvent à tort) que beaucoup de noblesse hautaine, de poésie mélancolique, se trouvent enclose en ces architectures d'élite où seules devraient habiter des élites. Je me rappelle entre autre — excusez cette parenthèse totalement inutile — une singulière émotion qui m'advint dans le Môrvan. Ce matin-là je longeais la Cure au roulement feutré de ma bicyclette. Un admirable paysage m'enveloppait de la paix solennelle des solitudes forestières. Soudain, au détour de la route, au sommet d'un mouvement de

terrain, surgit dans fes feuilles un manoir magnifique et sombre. Je m'arrêtai. La rivière, le bois, la hauteur couronnée de pierre formaient un de ces tableaux qui sont la joie suprême du voyageur un peu artiste. Un paysan passa. Je m'enquis et j'appris que ce royal logis appartenait au comte de Ch*** mais que ce noble châtelain âgé déjà et atteint de mutisme, vivait là, seul, avec une demi-douzaine de serviteurs. Et je me mis à reconstituer la vie étrange de ce grand vieillard promenant sa silhouette, sans bruit, en ce somptueux silence des salles, aggravé du silence d'alentour. Quelle page à écrire pour quelque drame provincial dont il serait le héros!

Eh! suis-je si loin de mon sujet? N'était-il pas un personnage de cet acabit en un décor de ce genre, le père de Chateaubriand, sur ses vieux jours? Rappelezvous: René, après avoir fait du château ancestral une superbe eau-forte, nous raconte, un peu plus loin, la vie qu'on y menait, et ses sensations d'adolescent. Vous voyez, comme lui, la lune au travers des carreaux losanges de sa fenêtre, le vol cahoté des chouettes; vous entendez, comme lui, «le murmure des ténèbres», et le vent qui «semblait courir à pas légers», le mugissement des souterrains, puis dès l'aurore, la voix du maître appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes, et qui «semblait celle du dernier fantôme de la nuit.» Vous aimez, avec lui, le retour de la saison des tempêtes, le passage des ramiers et des cygnes, les assemblées de corneilles et leur percher crépusculaire sur les plus hauts chênes du mail, et ces soirs où s'élève une bleuâtre vapeur aux carrefours des forêts en même temps que les complaintes du vent. Avec lui vous embarquez sur l'étang jusqu'à ce que la nuit agitant les champs de quenouilles et de glaives que forment les roseaux, vous fasse entendre «les grandes voix de l'automne sortant des marais et des bois».... Et comme lui enfin, vous suivez l'ombre dy vieux corsaire allant et venant sans parler, le dîner fini.

dans la salle à manger si vaste que le spectre en bonnet s'embrumait quand il en atteignait le bout... Il est difficile de dépasser l'intensité d'évocation du Maître en ce célèbre passage des Mémoires d'Outre- Tombe. Quand une plume trace de telles phrases, elle vaut le respect des générations, quelle que soit devenue l'évolution littéraire.

Au bref, ces années d'adolescence expliquent le génie de René au moins autant que ses hérédités. C'est là qu'il eut ce que Paul Brulat appelle quelque part Véblouissement, cet éblouissement advenant à tout être qui se distingue de la masse par son œuvre individuelle, qui connaît, si vous désirez les expressions consacrées, son «chemin de Damas», les «voix entendues», l'«appel de la vocation»... mots divers désignant un appel en effet, mystérieux, venu on ne sait d'où, et auquel on ne résiste point!

Page 1