TERRES VIERGES
On a beaucoup écrit, à propos du «voyage en Amérique». On a même amplement polémiqué sur la réalité de 'la randonnée dont M. de Chateaubriand se vante et parle si souvent. Le savant Bédier fut, me semble-t-il, le combattant qui ouvrit le feu par des articles où il tentait de prouver, en soumettant l'itinéraire de notre romantique à un minutieux examen, que l'auteur des Natchez mentait aussi brillamment qu'effrontément. Stathers et l'abbé Bertrin contredirent cette thèse irrespectueuse encore qu'intéressante. Dick, à son tour, s'emporta contre les défenseurs du Maître, et Martino essaya sagement une mise au point. Beaunier revint à la charge et reprit le thème de la mystification, et miss Armstrong railla congrûment. D'aucuns, Giraud, Souriau, se tiennent sur la réserve... Le résultat fâcheux de ces joutes, utiles aux seuls lettrés sérieux comme occasion d'approfondir la psychologie d'un artiste, est de discréditer celui-ci auprès des superficiels, peu avertis, oublieux du principal, friands du détail permettant l'ironie du haut de la médiocrité. C'est ainsi qu'un jour, un ami me lança cette boutade ahurissante:
— Chateaubriand? Oui, un bon écrivain. Mais quel farceur! Il paraît qu'il n'a jamais mis le pied en Amérique...
Il m'a fallut répondre:
— Nul n'a contesté le fait même de son déplacement outre-atlantique. On soupçonne seulement qu'il n'a pas suivi le trajet indiqué par lui, d'une façon d'ailleurs assez vague pour qu'on ne Je surprenne pas en délit de mensonge positif, et qu'il a aidé sa mémoire <le lectures, imaginé plusieurs descriptions, au bref, romancé son excursion... Mais après tout, il a tiré d'un voyage, comme le firent tant d'autres modernes, toute la somme de documentation littéraire possible, — et n'est-ce pas le principal?
Rappelons donc nos observations sur «le Mensonge -de la Beauté», car voilà une excellente occasion de les appliquer. La vérité n'est à coup sûr, je le répète, qu'un élément du grand Art, lequel résiste aux défaillances de l'exactitude si les rachète la force triomphante du talent. J'ai même constaté, — ceci dit puisque nous parlons voyages — que les intuitifs ont parfois, de pays jamais vus, une vision synthétique autrement juste que ceux qui les ont visités, mais à la façon de la plupart des bourgeois en vacances, c'està-dire à la va-vite des trains et des cars. Jules Lemaître, homme fort casanier, en fournit un exemple fameux avec certaine page sur l'Angleterre où l'on n'a pas connaissance qu'il ait résidé avant de l'écrire. Et je me souviendrai toujours de l'ébahissement d'une jolie femme, retour d'Espagne, à qui Rossny l'aîné dépeignit devant moi comment il se figurait la péninsule ibérique, qu'il connaissait aussi bien qu'elle et sans avoir une seule fois franchi les Pyrénées! Le génie a de ces surprenantes ressources. Comment Chateaubriand, qui les possédait à un haut degré, n'eût-il pas chanté l'Amérique avec une véridicité suffisante, puisque réellement il en vit au moins un morceau?
Je conclus avec M. Gilbert Chinard qui, le dernier en date, serre de près le problème, qu'il n'est pas important que le Maître ait ou non vogué sur le Mississipi, longé les Grands Lacs, pénétré dans les
Florides. L'important est, — et ceci demeure hors de doute — qu'il ait contemplé le Niagara non encore déshonoré par les panneaux-réclames, rêvé dans les solitudes de la prairie sauvage et de la sylve profonde, rencontré quelques tribus indiennes rôdant n ces farouches paysages, erré des semaines au sein de la vierge nature, campé au bord des rivières ou dans les bois, «écouté la voix de la forêt et de la nuit», escaladé des rochers, connu l'ivresse des savanes, et cette végétation, et ces phénomènes qui là-bas acquièrent uni puisance inconnue en Europe. Ces grands fleuves aux rives enchanteresses, ces arbres «étinceliants de fleurs, d'oiseaux et de papillons», ces grouillants marais, cette vie prodigieuse enfin l'ont frappé, et cela suffit. «Il faut aller au désert pour comprendre pleinement notre néant, et ressentir cette mélancolie et cette tristesse dont les successeurs de Chateaubriand n'ont pu percevoir que l'écho affaibli. Plus que des visions précises de paysages qu'il pouvait emprunter à des récits de voyages, ce sont là les sentiments rapportés par Chateaubriand, sa contribution nouvelle à la littérature exotique, et l'un des secrets du charme d'Atala».
Ainsi, même s'il a, ce qui est non moins certain que son voyage, romancé celui-ci, le royal écrivain peut garder notre admiration. Il lut évidemment plusieurs ouvrages sur l'Amérique du Nord. Mais il avait également lu Virgile, Homère et Le Tasse. Molière et La Fontaine n'ont-ils pas lu, eux aussi, et utilisé jusqu'à une adaptation très serrée, leurs classiques? Et Flaubert n'a-t-il pas dévoré une bibliothèque en préparation de sa Salammbô? Qui reprocherait à un homme de lettres de se documenter copieusement, dès lors qu'il évite l'indigne plagiat, et s'il crée à son tour?
Nous n'avons pas, c'est entendu, à blanchir notre Ami du péché de bluff. (Combien sont plus noirs que lui en nos annales littéraires!). Mais nous pouvons
franchement avouer que ce bluff nous intéresse peu, ne nous gêne point, et qu'il faut en laisser le minutieux décorticage aux spécialistes du genre. Gardons la joie de nous attarder à la seule chose qui vaille: la réalisation d'une «vie intense.»
Je n'ai d'ailleurs pas la prétention de défendre, au point de vue strictement littéraire, VEssai sur les Révolutions, œuvre de débutant, et riche en souvenirs de la grande promenade au-delà des mers, ni les Natchez, roman cahotique et bâtard, ni ce recueil de notes qu'est le Voyage en Amérique: livres imparfaits contenant des morceaux parfaits, comme tout ce qui sortit de cette plume inégale et brillante. Reprenons plutôt la vie de notre héros depuis son départ de Bretagne jusqu'à son départ de France.
En quittant Combourg, René s'en fut à Cambrai en passant par Rennes et Paris, mena quelque temps La vie de garnison (le vieux père ayant obtenu pour lui un brevet de sous-lieutenant au régiment de -Navarre), revint brusquement au château familial à la suite du décès de l'ancêtre foudroyé par une attaque d'apoplexie, jouit un bon moment — les partages de fortune réglés — de l'existence seigneu riale et cynégétique des gentilshommes de province fit en second voyage à Paris dans le but d'être pré sente au Roi (grosse affaire pour les hobereaux) s'aperçut de son peu de goût pour la courtisannerie tint à nouveau et brièvement garnison à Dieppe, passa un semestre à Fougères auprès de ses soeurs, et réintégra Paris, hanté d'un souci plus impérieux que toutes les réussites de cour: la réussite littéraire.
A cette époque, nous confie-t-il, on devenait un personnage quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un quatrain dans VAlmanach des
Muses. Heureux temps où il ne fallait pas, comme aujourd'hui, attendre dix ans pour s'imposer, et publier cinq ou six livres pour forcer l'obligeante attention des libraires! René parvint donc à conquérir l' Almanach, grâce à la protection d'une manière de philosophe, Deliste de Sales, le premier plumitif qu'il rencontra, lequel l'introduisit dans la société des autres. De ce vieillard gras et débraillé, ami des Malesherbes, (alliés (1) aux Chateaubriand) il a laissé une pochade amusante, ainsi que de Flins des Oliviers, du bon Fontanes, son vigilant cicérone aux chemins hasardeux de la renommée, du chevalier de Parny, grillon créole, paresseux dont les plaisirs seuls touchaient la lyre, de Ginguené, un compatriote de Rennes, du pindaresque Lebrun, du pâle La Harpe, du cynique Chamfort... A ce moment tous avaient un nom. Il brûlait de créer le sien, et nous apparaît ainsi, marin par atavisme, soldat par métier, seigneur par condition, mais surtout écrivain par vocation. Concluons donc que le jeune chevalier, s'il alla en Amérique pour d'autres raisons ou prétextes dont on exagéra l'importance à mon gré, s'y rendit plutôt pour y chercher des sources d'inspiration...
Passons en revue ces raisons et ces prétextes.
Sans doute, la mer, — « son berceau et son image » — fascina les premiers ans de René. L'hérédité d'un coureur d'océan jetait en lui le goût de l'action, de l'aventure, de la découverte. Again to seaï Les premières paroles qu'il fredonna furent les cantiques entonnés par les pêcheurs lors des gros temps, et ses premières visions, les pittoresques processions de matelots montant pieds nus vers une église pour remercier leur patronne, les arrivées des navires chargés d'épices et de bois précieux, et qui sentaient si bon le rêve et le parfum des Iles...
(1) Une belle-sœur de Chateaubriand, née Le Pelletier de Rosambo, était petite-fille de M. de Malesherbes.
Sans doute, vigoureux et sensible à la fois, spleenitique et amoureux de la solitude, il dut écouter avec ravissement et dans le désir de les vivre à son tour, les récits du comte de Ravenel de Boisteilleul, son oncle, un vieux loup de mer auquel on le confia quand il s'en fut à Brest pour préparer l'examen de garde-marine... Et à Brest, que d'errances peuplées de lointaines images, parmi la saine odeur du goudron, le va-et-vient des quais du port tout fourmillant de mats!... «Si le vent m'apportait le son du canon d'un vaisseau qui mettait à la voile, je tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux...» Hantise des levers <l'anore et des départs vers les horizons bleus qui enclosent tant de vie intense au raccourci de leurs lignes vaporeuses, ah! qui de nous vers dix-huit ans, n'a connu ton charme ensorceleur!
Sans doute, l'exaltation de René fut accentuée par le retour d'une escadre victorieuse où, parmi les héros, il retrouva Gesril, un ami d'enfance, hâlé, mûri par sa croisière, — et aussi par les exploits dont on lui grisait la cervelle: «Chez M. d'Hector, j'entendais les jeunes et les vieux marins raconter leurs campagnes et causer des pays qu'ils avaient parcourus. L'un arrivait de l'Inde et l'autre de l'Amérique; celui-là devait appareiller pour faire le tour du monde, celui-ci allait rejoindre la station de la Méditerranée, visiter les côtes de la Grèce. Mon oncle me montra La Pérouse dans la foule, nouveau Cook dont la mort est le secret des tempêtes. J'écoutais tout, sans dire une parole; miais, la nuit suivante, plus de sommeil: je la passais à livrer en imagination des combats, ou à découvrir des terres inconnues.»
Il se pourrait même bien, remarque M. Chinard en commentant ces diverses émotions reçues par l'adolescent au cœur enfiévré et qui le poussaient à l'essor vers les régions lointaines, il se pourrait bien que si l'heure eût été aux expéditions aventureuses, René de Chateaubriand se fût embarqué alors pour l'une
d'elles, ivre de gloire et de danger. Mais on était au lendemain d'une signature de paix. Les chances de s'illustrer devenaient problématiques. La carrière de la marine risquait de se borner aux ennuis du métier, à des croisières en vue des côtes, à la rude discipline du bord peu compatible avec le goût d'indépendance de notre héros. René eut assez d'esprit à ce moment-là pour s'en rendre compte et ne pas gâcher son avenir. Il rentra donc à Combourg sans abandonner, mais en ajournant ses projets.
Il affirme, dans ses Mémoires, que ce retour au château eut peur but de se préparer à Pévangélisation des sauvages du Canada. Le dessein paraîtrait singulier si l'on oubliait qu'il traversait à ce moment une crise mystique. Et le voilà continuant dans le paysage dont nous avons noté sur lui l'action puissante, ses songeries accentuées par les récits du père qui parfois venait s'asseoir au foyer, contait son enfance difficile, et les travaux de sa vie, évoquait les tempêtes essuyées, les périls courus, les naufrages où il manqua mourir, mille souvenirs de tous les là-bas...
Le René de cette époque était-il déjà triste autant qu'il se plaît à l'assurer? M. Chinard en doute. A son avis, il exagéra le mal à distance et gardait son désir de voyage pur de toute mélancolie. Il ne veut point que René aspirât aux courses lointaines pour échapper à son temps ni à lui-même. Il ne voit chez lui qu'ambition de gloire et de danger, de vie active et enthousiaste. J'ai dit ce qu'il faut penser de la tristesse vraiment innée de Chateaubriand. Mais je n'ai pas dit que cette tristesse prît dès le plus jeune âge la forme qu'elle affecta plus tard et que le René de Brest fût déjà le René d'Amérique. Il y eut évolulion, développement du sentiment morbide dont il nourrissait le germe dès sa naissance. Mais je suis bien sûr que la nostalgie l'habita du jour où le conquit la hantise des voyages.
Voyages, au demeurant, avec son rêve même pour compagnon, avec la sylphide qui en était la forme vivante: «Il serait trop long, écrit-il, de raconter ceux que je faisais avec ma fleur d'amour; comment, la main dans ha main, nous visitions les villes célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem, Memphis, Carthage; comment nous franchissions les mers; comment nous demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaumés d'Amboine et de Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous allions réveiller l'aurore; comment nous descendions les fleuves saints dont les vagues éperdues entourent les pagodes aux boules d'or; comment nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, penché sur le mat d'une nacelle en bambou, chantait sa barcarolle indienne»... Mélancolie du désir! Désir de Poète!
Certes, la génération de Chateaubriand, nous ne (l'oublions pas, était nourrie de Bougainville, de Magellan... et du Robinson de Daniel de Foë. Notre jeune homme subissait l'ambiance, y vibrait plus que tout autre. Il décida même de passer aux Indes et fut pour s'embarquer à Saint-Malo sur un navire à destination de Pondichéry. Son père accepta, puis le rappela pour lui donner sa bénédiction, sa vieille épée, quelques louis et l'ordre d'entrer dans l'existence...
Nous allons découvrir bientôt les vraies raisons pour lesquelles, finalement, ce fut la direction de l'Amérique qui l'emporta...
Nous avons vu René à Cambrai, dans l'armée, puis à Paris, dans les Lettres. Nous l'avons rencontré chez M. de Malesherbes, à qui nous devenons revenir, car il fut une influence de poids sur la détermination définitive de son jeune parent.
Il eut en effet (et le raconte au long) avec cet homme important et remarquable, «magistrat de vieille roche, capable d'héroïsme, lettré jusqu'au bout des ongles et passionné d'histoire naturelle, ami des philosophes et futur défenseur du roi», des conversations nombreuses, attrayantes, et dans le sens même de ses aspirations. De sorte que le bon vieillard tâchait à canaliser les énergies devinées de son petit cousin. «Ses franches façons, dit celui-ci, m'ôtèrent toute contrainte. Il me trouva quelque instruction. Nous nous touchâmes par ce premier point: nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conçus l'idée de faire un voyage dans l'Amérique du Nord pour découvrir la mer vue par Hearne et depuis par Mackensie».
Voilà donc lâchés les Indes et le Canada pour les Etats-Unis, fort à la mode en ce temps-là. La jeune République semblait alors l'espoir du Monde. Il est assez curieux qu'elle le demeure encore aujourd'hui. Assez curieux, mais assez inquiétant, car voici cent cinquante ans qu'on attend d'elle une rénovation du Globe, et que, pour cette rénovation, elle n'indique guère à notre Occident pourri de ploutocratie que la perpétuation du mirage et de la puissance de l'Or.
Oui, une vraie mode, cet américanisme du XVIIIe siècle... En 1787, l'Académie de Lyon demandait, dans son concours annuel, si la découverte du Nouveau-Monde était en fin de compte, utile ou nuisible à l'Humanité. Et je vous réponds que la foi en l'outre-Atlantique coula sur les copies... Un type légendaire de Yankee se formait déjà, contre lequel, plus clairvoyant, M. de Châtellux mettait en garde ses concitoyens. On célébrait les vertus des sauvages. Les Lettres d'un cultivateur américain, de Crèvecoeur, faisaient florès. Les Quakers travailleurs et pieux devenaient des modèles de vie et de vertu. En 1789, une compagnie se constituait, dirigée par Du Val d'Es-
préménil, le marquis de Marnésia, le vicomte de Malartie et quelques autres, pour aller fonder une colonie sur les bords de l'Ohio. Chateaubriand n'inventait donc point l'enthousiasme pro-américain, pas plus que Victor Hugo n'inventa plus tard l'enthousiasme ipro-socialiste ou pro-pacifiste. Il le suivit au contraire pour l'utiliser à son gré. Mais le souffle des génies crée dans le déjà-vu. Et si le socialisme et le fraternisme universel de l'un sont bien neufs en tant qu'hugoliens, l'exotisme littéraire de Chateaubriand n*est pas moins neuf en sa magnificence originale.
Autres raisons du voyage: Notre auteur en herbe est plein de Jean-Jacques et de Bernardin. Ces deux naturistes l'exaltaient. Il va, dit-il dans son introduction à VEssai sur les Révolutions, « méditer sur l'homme libre de la nature et sur l'homme libre de la société, placés l'un près de l'autre sur le même sol.» Méditations, certes, à la Rousseau! Il va pratiquer la vie simple et sans jougs. Il va regarder de près, comme B. de Saint-Pierre, le spectacle des spectacles: l'admirable chaos ordonné de la Terre, dans un coin où la terre n'est pas, elle non plus, livrée aux lois de l'Homme. Imbu des premières illusions révolutionnaires, toutefois simplement libéral et à cette époque incroyant, il va chercher auprès des sauvages la vérité en faillite chez les civilisés. Désir d'idéal! Désir de poète!
Chateaubriand, de 1787 à 1789, vivait alternativement à Paris e* en Bretagne. Il participa aux bagarres de Rennes, assista à la prise de la Bastille, vit avec horreur le cortège qui promenait, accrochées à des piques, les têtes de Foulon et de Berthier, fut dégoûté des saturnales d'octobre... A cause aussi des excès de la Révolution, n'ayant pas, comme nous autres après l'enseignement de l'Histoire, appris qu'il n'est pas de grands mouvements populaires, même justes, sans erreurs, sans infamies et sans crimes, n'adoptant ni ne rejetant les nouvelles doctrines,
«aussi peu disposé à les attaquer qu'à les servir», et ne voulant pas émigrer, il prit le parti du sage et quitta l'Europe.
Dernier motif: Au printemps 1790, le jeune seigneur malouin contractait une dette dite d'honneur de cinq mille livres, laquelle l'inquiétait au point qu'il brocanta, dit-on, en ce temps-là, des bas de soie, revendus par lui avec bénéfice aux officiers de son régiment. Il menait la vie large. Des lettres nous le montrent assez dissipé, allant des tables de jeu aux boudoirs des faciles amantes. Il s'amuse. Il emprunte. «Dans ces conditions, écrit plaisamment Jules Lemaître, M. de Malesherbes a dû le presser de partir, et, si j'ose dire, l'expédier en Amérique, paternellement, comme on expédiait souvent les mauvais sujets.»
On le voit, et je le répète, les raisons de départ ne manquaient certes pas. M. Chinard y ajoute des ambitions géographiques et leur fait une part large, trop large selon moi, en se référant à certaine page des Mémoires. Chateaubriand y affirme en effet que Pidée de passer aux Etats-Unis le dominait, qu'il voulait donner un but utile à son voyage, et que ce but était de découvrir un passage au nord-ouest de l'Amérique. Mais en cette même page n'avoue-t-il point: «Ce projet n'était pas dégagé de ma nature poétique... Ne m'étant attaché à aucune femme, ma sylphide obsédait mon imagination. Je me faisais une félicité de réaliser avec elle mes courses fantastiques dans les forêts du Nouveau-Monde; par l'influence d'une autre nature, ma fleur d'amour, mon fantôme sans nom des bois de l'Armorique est devenue Atala sous les ombrages de la Floride.» Que voilà peu le langage d'un véritable explorateur tout occupé des longitudes et des latitudes! Et M. Chinard d'ajouter cependant qu'on n'a pas assez pris au sérieux, à son avis, ces ambitions géographiques de René, qu'il ne peut se résoudre à croire que le principal objet du
jeune homme en partant fut de se documenter sur les moeurs indiennes. Il va jusqu'à prétendre que Chateaubriand eut toute sa vie le désir d'attacher son nom à une importante trouvaille géographique; il en donne pour preuves sa fierté d'avoir découvert l'empLacement exact de Carthage, une lettre à ce sujet de Dureau de la Malle attestant le fait, quelques lignes du Maître où transperce le dépit d'un écrivain qui se fût voulu également sur la liste des vainqueurs de l'inconnu tellurique. «Pour la postérité, ajoute-t-il, Chateaubriand reste avant tout un grand homme de lettres; mais n'aurait-il pas préféré la gloire d'avoir donné son nom à quelque fleuve jusque là inconnu, et de s'assurer ainsi une survie que les plus beaux poèmes n'assurent pas toujours à leurs auteurs dans La mémoire des hommes?»
Non. Il ne l'aurait pas préféré. Le démon de la gloire littéraire est autrement impérieux pour un Chateaubriand que le démon de la gloire scientifique. René savait bien que, quelle que fût la renommée d'un La Pérouse ou d'un Magellan, elle reste loin de celle d'un Homère ou d'un Milton; car les premiers ne sont que des noms qui meublent la mémoire, les seconds prennent possession par leur œuvre commentée, du cœur et du cerveau des générations successives. Il était trop artiste pour ne pas mettre l'art au-dessus de tout. Je pense donc, après avoir accepté que, sans doute, les frissons cartographiques du jeune Malouin ne sont point négligeables, je pense donc, et j'ai Jules Lemaître avec moi, que «si Chateaubriand rêve de voyage, il rêve surtout et par là même de littérature. Il a lu les Etudes de la Nature et le roman de Paul et Virginie qui en est un épisode. Les tropiques, et les papayers, et les pamplemousses l'ont enchanté. Il aura aussi sa Nature, à lui, et sa palette pour la peindre.»
Au résumé je place au second rang, pour réelles qu'elles soient, toutes les raisons qu'on vient d'émuné-
rer. Au premier reste le Désir, l'immense besoin du poète, ivre de voir et de savoir, le souci, cher à tout écrivain, de vivre en littérature et pour la littérature, par conséquent de tirer de toute aventure le miel divin de l'art.
Et cela nous suffit que notre ami ait distillé ce miel, l'eût-il butiné sur des fleurs de beau mensonge mêlées aux vraies fleurs qu'il a respirées.
Décidé par l'ensemble de ces poussées héréditaires, de ces lectures captivantes, de ces récits alléchants, de ces ambitions exploratrices, de ce besoin de nouveauté propre à nourrir son esprit autant que sa nostalgie, et à échapper au dégoût de l'heure autant qu'aux difficultés de la vie, mais au-dessus de tout par la volonté sacrée qui jette le Poète à la poursuite du Rêve comme l'hirondelle à la poursuite de sa petite proie ailée (souvent invisible à notre œil) — René de Chateaubriand fit ses préparatifs, alla revoir le manoir des aïeux, s'emplir encore les prunelles du décor où se résumait son pays et sa race, et les poumons de l'air vivifiant et doux de sa chère forêt et de sa lande féerique, passa dire adieu à sa mère, et s'entendit avec un capitaine: maître Du jardin Pinte-de-Vin (le délicieux nom de loup de mer!), afin d'effectuer la grande traversée... Le 8 avril 1791, dans la soirée, le Saint-Pierre levait l'ancre, emportant le beau romantique au souffle de ses voiles. Le 9, au matin, et pour la première fois de sa vie, René voyait la haute mer. Disparue, la côte où jadis il regardait l'horizon blême avec la certitude d'y courir un jour selon le destin de tous les fils de matelot; disparus aussi, la France en émeutes, la civilisation agitée, et tout le passé mauvais... En route vers les cœurs et les terres vierges!... Voici le large océan, le grand fossé qu'il veut mettre un temps
entre lui et les hommes de la vieille Europe gangrenée...
Voici le large océan, et cette émotion étrange, faite d'orgueil et de malaise, entre l'eau sur laquelle on marche ainsi qu'autrefois Jésus, et le ciel semblable à quelque paume omnipotente, secouant sur vous à sa fantaisie la gaîté des rayons ou la fureur des tempêtes. Voici le large océan et cet enveloppement de grandeur auguste propre à vous renouveler, parce qu'elle vous lave en quelque sorte l'âme en un immense bain... René vogue, l'âme amplifiée, bondissante sur les flots comme le navire qui l'emmène vers l'Inconnu..
Pour passer le temps, il écoute les pittoresques propos du maître d'équipage, ancien subrécargue de la marine royale, qui lui parle des peuplades, des bêtes et des plantes lointaines; il discute philosophie avec un lot de sulpiciens embarqués avec lui, et s'amuse à les gratifier d'éloquents sermons; il apprend d'un jeune Anglais le charme mystérieux de la poésie ossianique assortie si bien à son âme celte; il reste de longues heures accoudé aux bastingages pour laisser flotter sa songerie à la crête éoumeuse des vagues.
On relâche aux Açores. Il visite la rade et le port de ce joli Graciosa où moines et femmes de l'île ont entre eux, observe-t-il, les plus tendres liens. Le voyageur plus tard raconta ces idylles pimentées du goût du péché, au grand scandale d'ecclésiastiques outrés qui le démentirent vertement, mais d'autres récits confirmeront ses dires et prouveront — cesi posé entre parenthèses, le fait s'étant plusieurs fois produit — que Chateaubriand est fort souvent véridique... On arrive aux bancs de Terre-Neuve. On reste une quinzaine à l'île Saint-Pierre. On rembarque, et bientôt enfin des cîmes d'érables émergeant de l'onde annoncent l'Amérique. Notre Christophe Colomb, les cheveux mêlés et salés par le vent
et l'embrun, sent en lui frémir l'âme ardente des découvreurs de mondes.
L'instant est d'ailleurs favorable et propre à lui octroyer des émotions de prix. C'est le début de juillet, au plus doux du printemps américain, quand explosent, — les tempêtes de neige vernales passées. — toutes les fortes sèves de la végétation en attente. Brusquement, rapidement, les feuilles naissent et les fleurs s'ouvrent; des azalées sauvages se couronnent de beauté blanche et rose; les fougères déroulent d'énormes crosses; les taillis marécageux verdissent: les oiseaux-mouches apparaissent; l'herbe soudain s'épaissit et s'émaille de corolles; tout respire la violence sacrée de la vie renaissante. Pour René, ce dut être un ravissement, quelque amour qu'il eût pour la terre armoricaine, que cet épanouissement formidable d'une nature qu'il ne connaissait que par ouïdire et dont il augurait bien pour la suite de son excursion.
Il est prêt aux grands frissons, aux grands projets. Il arrive à Baltimore, — le 10 juillet, date aisément contrôlée. Il se rembarquera cinq mois plus tard, jour pour jour. Démêlons rapidement ce qu'il a pu voir au juste du Nouveau-Monde en ce laps de temps certainement bien utilisé.
Il commença par se rendre à Philadelphie, alors capitale, et plein de la hâte de se présenter à Washington. Malheureusement, le Président est absent. Attente. Le voyageur emploie une huitaine à regarder, à écouter... à perdre aussi, de son propre aveu, diverses illusions. La Nature n'avait pas menti; mais les humains, hélas!... Et puis c'est l'éternelle histoire du jeune homme que saisit l'amertume de ne pas trouver devant lui la réalisation immédiate de ce que lui fournissait l'imagination... L'architecture d'abord
le refroidit, ce «méthodisme bâti» dont parle Hugo en décrivant Marine-Terrace... Au sortir de la floraison pittoresque de nos églises, de nos logis (on n'avait pas encore gâté nos villes et nos sites par un nettoyage hygiénique et banalisant) l'art protestant de la jeune Amérique devait fatalement le glacer. Puis le mercantilisme des «vertueux quakers» annonçant l'effroyable goût de l'argent de tous les neveux de l'oncle Sam, la misère de tant de colons venus là gorgés d'espoirs et végétant avec le plus vif désir de fuir ce fallacieux paradis, mille traits de mœurs enfin délogaient de l'esprit de notre Européens les idées qu'ils s'étaient faites sur la foi de l'opinion courante: «Chaque jour voyait se dissiper mes chimères, et cela me faisait grand mal.» Toutefois, robuste, enflammé, intelligent surtout, il ne se tint pas pour battu et commença de se documenter, en véritable écrivain qu'il était, désireux avant tout de se meubler l'esprit.
Donc, il visite le musée Charles Wilson Peale (spécimens en cire de la faune du pays), la collection Francklin (histoire naturelle), les jardins de Bartram, ce quaker bon teint, philosophe savant et cordial, aimant à recevoir les Français et à les submerger d'explications, la Gray's Tavern, sur la rive droite du Shuykill, ravissant parc aménagé pour la joie des yeux, débordant de palmes, de fruits d'or, de lianes monstrueuses, coquet avec ses sentiers capricants, fier de sa cascade de soixante pieds, sorte de Buttes-Chaumont créées par un richard de goût, Samuel Vaughan... Et ce décor, qui sait? est peut-être celui d'Atala...
Washington revient. Chateaubriand se présente avec sa lettre d'introduction. Il est à craindre que par cette vanité qu'il eut toujours de parler de ses hautes fréquentations (vanité propre à tous les nobles), notre Malouin ait fortement amplifié cette entrevue qui eut toutes chances d'être rapide et quelconque.
Nouvelle désillusion probable, teintée de dépit. Et quel découragement, s'il faut tomber du rang d'explorateur à celui de simple touriste!! «J'eintrevis que ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne serait que le prélude d'un second et plus Long voyage. J'en écrivis dans ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant l'avenir, je promis à la Poésie ce qui serait perdu pour la Science. En effet, si je ne rencontrai pas en Amérique ce que j'y cherchais, le monde polaire, j'y rencontrai une nouvelle muse.»
Chateaubriand va donc changer son plan. Il nous le cache dans l'Essai et dans le Voyage. Il n'y fait qu'une courte allusion dans les Mémoires. Pourquoi? Mon Dieu, c'est assez compréhensible, et ce n'est guère criminel: Personne n'aime avouer trop haut ses chutes de rêve, ni les entreprises ratées.
Vers le 20 juillet, notre touriste quitte Philadelphie pour New-York, puis va saluer près de Boston le champ de bataille de la liberté américaine. II retrouve sa ferveur en cet hommage au sol sacré de Lexington; mais pas un mot sur les deux villes traversées. Il donte seulement la remontée de l'Hudson, quand, de retour à New-York, il part pour Albany; et cela nous vaut une des bonnes pages de l'Essai: «La rivière majestueuse s'étendait en ligne droite devant nous, encaissée entre deux rives parallèles, comme une table de plomb; puis tout à coup, à l'aspect du couchant, elle tournait ses flots d'or autour de quelque mont qui, s'avançant dans le fleuve avec toutes tes plantes, ressemblait à un gros bouquet de verdure noué au pied d'une zone bleue et aurore. Nous gardions le silence...» etc.
On a voulu rapprocher cette description d'une autre, de Weld, pour faire, au grand romantique l'affront d'un emprunt. Mais Weld voyageait encore lorsque VEssai parut. Aussi bien, les «rencontres» sont beaucoup plus explicables en littérature descriptive (où triomphe notre auteur) qu'en littérature
psychologique. Et quelle rage de vouloir sans cesse amoindrir nos maîtres!
Chateaubriand nourrit alors le projet d'accomplir une vaste randonnée en chariot couvert (combien firent ce rêve d'odyssée en roulotte!) accompagné de serviteurs et de sauvages, vers l'Ouest. Il aurait ainsi gagné les sources du Mississipi, atteint la côte au-dessus du golfe de Californie, remonté du côté du nord afin de doubler le cap le plus septentrional du continent. Un négociant d'Albany l'en dissuada, ou plutôt lui conseilla de s'aguerrir d'abord à la vie du désert; mais le jeune homme voulait à tout prix tenter au moins un voyage d'aventures, preuve nouvelle de sa volonté d'en tirer des éléments littéraires, car il était bien venu pour cela en Amérique. Il trouva un ^uide hollandais parlant plusieurs dialectes indiens, acheta deux chevaux, et quitta la ville, pour s'enfoncer dans les solitudes.
Il partait, en fin de compte, au hasard, se donnant la joie de rester le moins possible un pèlerin banal, et s'il abandonnait son audacieux programme de découvertes, de chercher au moins un maximum de sensations. «Une1 étrange révolution s'opéra dans mon intérieur. Dans l'espèce de délire qui me saisit, je ne suivais aucune route; j'allais d'arbre en arbre, à droite, à gauche, indifféremment, me disant à moimême: «Ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons, plus de Présidents de République, de Rois, surtout plus de Lois, et plus d'hommes. Des hommes? Si, quelques bons sauvages qui ne s'embarrassent de moi, ni moi, d'eux; qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît. Et pour essayer si j'étais enfin rétabli dans mes droits originels, je me livrais à mille actes
de volonté qui faisaient enrager le grand Hollandais qui me servait de guide, et qui, dans son âme, me croyait fou.»
Ces lignes pourraient permettre un long commentaire. Elles montrent au fond et une fois de plus le peu d'aptitude à l'exploration de notre voyageur avant tout poète, car l'exploration vit de méthode et de ténacité terre-à-terre mais indispensable, la poésie de fantaisie aimable: les fameuses ambitions géographiques de René n'ont pas tenu longtemps devant son caprice littéraire! Elles révèlent aussi le désir profond de la liberté chez ce jeune homme qui tient alors des propos tout bonnement anarchistes (nous reviendrons sur ce point), hait l'autorité et les entraves de la législation, et répond au dépit très probable qu'il eut du manque de considération de Washington par une parole de mépris à tous les gouvernants. Elles marquent enfin ce goût de la bohème si cher à la vingtième année, quand, bien portant, généreux, énergique, on sent bouillonner en soi l'ivresse de la vie, le dédain des conventions, la sève d'une puissante volonté, sans se rendre compte de l'illogisme de cette affirmation personnelle qui s'impose aux autres au détriment de leur liberté, (René fait enrager son guide, donc le traite en domestique, le commande, et par là devient autocrate), sans se rendre compte non plus que cet anarchisme délicieux et cette bohème vaillante se craquèlent devant les méfaits des méchants, perdent leur couleur rose quand la solitude s'accentue, que viennent la maladie, la vieillesse, et qu'on souhaite de plus en plus, avec l'âge avançant, la protection sociale et humaine malgré les tares de l'une et pour la sollicitude fraternelle de l'autre.
... Mais essayons de suivre notre voyageur cependant que tant au hasard il vagabonde. Essayons-le avec M. Chinard qui nous excusera de le citer souvent au cours de ce chapitre, puisqu'il a fait sur cette époque de la vie de Chateaubriand un travail intelligent,
complet, et probablement définitif. Voici: D'abord iî traverse le Mohawk. Un certain Violet, qui de cuisinier chez le général Rochambeau s'était transformé en maître de danse chez les Peaux-Rouges, lui donne des lettres de créance — pas moins! — pour les Onondagas qui étaient le reste d'une des six nations iroquoises d'autrefois. René campe avec eux sur les bords de leur lac, puis repart vers la Genesee dont on venait de défricher les territoires; il franchit la rivière en bac, arrive à quelques lieues du Niagara et suit un sentier qui le mène à sept ou huit cents pas au-dessus de la cataracte.
On observera que tous les voyageurs qui prirent le même chemin — Weld et Volney entre autres — aboutirent au bas de la chute; d'où prétexte à contester la bonne foi de Chateaubriand. Pourquoi, lui. parvient-il à un point différent? «C'est que, explique M. Chinard, il suit, pour cette partie de son itinéraire et sous la conduite de son guide hollandais, très exactement, la piste indienne dite Iroquois Trail, qui reliait Albany au Niagara, en longeant le Mohawk, traversant le pays des Onéidas, et de là, après avoir franchi la Seneca, piquait droit sur le Niagara et arrivait à cinq ou six mille au-dessus de la chute. La Genesee Road, qui suivait à peu près la ligne de la piste indienne, ne fut construite qu'après un vote du 22 mars 1794 autorisant les travaux. Nous avons donc un itinéraire parfaitement tracé, parfaitement plausible; nous pouvons suivre Chateaubriand pas à pas le long de sa route.»
Ainsi, quoi qu'on en ait écrit, on peut tout de même accompagner le romantique nomade un bon bout de chemin, constater la vraisemblance de ses épisodes de route, au moins jusqu'au Niagara. La descente même, si aventureuse, qu'il raconte, au pied de la chute, n'est pas imaginaire. On en retrouve des descriptions analogues chez les contemporains. Et souvent ce sont des gens venus après lui en ces lieux,
qui en parlent de la même façon. Les «embellissements» qu'on lui reproche ne sont bien des fois que l'expression très juste de la vérité. II est loin d'avoir toujours truqué ses récits. C'est un tricheur, certes, mais pas autant qu'on l'a prétendu. Et j'ai dit la fréquence de telles tricheries chez les écrivains, et combien elles sont pardonnables quand elles se résolvent en belles pages.
Chateaubriand devait être encore en ces parages vers la fin d'août, quelque diligence il mît à brûler les étapes. (Victor Hugo n'a-t-il pas visité, lui aussi, extrêmement vite, les différents coins de France et de Belgique dont il a pourtant si merveilleusement parlé?) Il va, dès décembre, quitter l'Amérique. Et c'est principalement sur cette fin de sa tournée que se sont exercées les plus acerbes critiques. En trois mois, a-t-il pu « en voir » autant qu'il l'a dit?
Remarquons en tous cas cette malice dont on peut prétendre qu'elle est une probité: il ne nous renseigne plus que vaguement. Nulle part, dans l'Essai, Atala, le Génie, l'Itinéraire, le Voyage ou les Mémoires (même aux pages plus tard retrouvées) il ne nous accorde une précision. Si mensonge il y a, son mensonge s'atténue. Complet menteur celui qui affirme à faux avoir vu tel et tel lieu d'un pays. Demimenteur qui affirme simplement avoir parcouru tout un pays dont il n'a vu qu'un coin. J'ai pour ma part été en Corse, mais n'en ai pu visiter que la moitié septentrionale. Menteur, si je prétends connaître Sartène ou Bonifacio; le suis-je en disant: je connais la Corse?
Chateaubriand pour la seconde partie de son voyage, se contente d'allusions, partout brumeuses. Il nous donne même un certain Journal sans dates... et sans noms. C'est là qu'on trouve du document puisé dans tel ou tel livre du temps. Mais encore, quel reproche oser puisque lui-même avoue! En effet, quelque part il convient devoir beaucoup à Bartram,
et une note explique: «Immédiatement après la description de la Louisiane, viennent dans le manuscrit quelques extraits des voyages de Bartram, que j'avais traduits assez exactement. A ces extraits sont entremêlées mes rectifications, mes observations, mes réflexions, mes additions, mes propres descriptions, à peu près comme les notes de M. Ramond à sa traduction du Voyage de Cox en Suisse. Mais, dans mon travail terminé, le tout est beaucoup plus enchevêtré, de sorte qu'il est presque impossible de séparer ce qui est de moi de ce qui est de Bartram, ni même souvent de le reconnaître. Je laisse donc le morceau tel qu'il est, sous ce titre: «Description de quelques sites dans l'intérieur des Florides.»
Je le répète: N'est-ce pas, à tout prendre, assez honnête dans la ruse? N'y a-t-il pas là simple adresse à voiler une demi-réussite?
Si l'on s'en tient aux déclarations éparses de l'auteur, il aurait quitté le Niagara pour aller à Pittsbourg après avoir navigué sur l'Ohio. Il aurait vu le Mississipi, touché au territoire des Natchez, puis regagné les régions civilisées en passant par Nashville et Knoxville. Tournée qui paraît impossible étant donnés, et le peu de temps mis à l'accomplir, et les difficultés d'alors pour l'effectuer.
M. Chinard étudie minutieusement ces difficultés, prouve, après M. Feugères, que Chateaubriand n'a pu les vaincre, qu'il a romancé furieusement mais splendidement ce voyage aux terres d'Ouest, lequel eut certainement lieu, mais avec beaucoup moins d'envergure, qu'il a beaucoup emprunté aux Imlay, aux Carver, aux Bartram, aux Charlevoix, aux Beltrami... Toutefois il demeure également sûr qu'il a vu du pays, qu'il eut maintes petites aventures dont, sorcier comme tous les poètes, il a tiré la matière de ses œuvres exotiques. C'est ainsi qu'il rencontra là-bas, à n'en pas douter, un Chactas, une Atala, une Céluta...
Mais encore une fois, ce qui seul importe, c'est qu'il ait rapporté de ces voyages, — ce sont tout de même mieux que de simples flâneries dans la campagne de New-York, — des sensations puissantes, des émotions neuves, dont il fera, génie fécondé, des pages immortelles.
Un mot, pour finir, sur l'exotisme en littérature. On a trop dit, de celui de Chateaubriand, qu'il était artificiel, «plaqué», et l'on n'a pas assez dit en revanche quelle note neuve il apportait.
Ce n'est pas, nul ne l'ignore, qu'il fût le premier à nous bercer d'histoires et de visions lointaines, à évoquer notamment les cadres prodigieux du Nouveau-Monde. On avait pu goûter, dès l'aube du XVIIe siècle, l'idylle du capitaine Smith et de Pacahoutas, les aventures d'Inkle et de Iaricot narrées par Lingon, reprises par Steele et Dorât, et lire plus tard la Jeune Indienne de Chamfort, et VAlzire de Voltaire, et les Incas de Marmontel. Miss Morton publiait, en 1790, un poème, Ouabi, dont la matière inspira cet Azakia et Celario où l'on a voulu voir un péché de jeunesse de Chateaubriand lui-même (1). Mais ce thème exploité des amours d'une sauvagesse et d'un Européen, le fut sans art jusqu'à l'apparition des romans américains du Maître. On a voulu également opposer à ceux-ci Odérahi, paru avant Atala, et réimprimé après, en guise de protestation de l'auteur: «Ce n'est là que l'ouvrage d'un écrivain obscur et maladroit chez lequel Chateaubriand a trouvé l'argile plastique à laquelle il devait donner l'empreinte de son génie.» (2).
(1) Thèse soutenue par MM. Baldensperger, Cassagne et Carré. Le conte en question parut en 1798 dans un numéro de la Bibliothèque Britannique, à Genève.
<2) G. Chinard. A consulter, de ce professeur si versé dans tout
Quant à la couleur locale, elle est, dans Chateaubriand, aussi exacte que possible. Tel Hugo, taxé à tort de fantaisie (notamment dans Les Travailleurs de la Mer), tels Flaubert, Zola, il se renseignait minutieusement, consciencieusement. Mais il usa de sa liberté d'artiste avec ses observations et ses lectures. C'était son droit et son devoir. La vérité a trois faces: celle du savant, celle du croyant, celle de l'artiste. Le savant catalogue, le croyant déforme, l'artiste transfigure. Cette transfiguration est un effort de conciliation entre le vrai et le beau. C'est une création d'harmonie.
Le point de départ des Natchez (donc (TAtala, de René) est un fait historique. Chateaubriand a donné de ses sauvages une vision juste, à la façon dont Victor Hugo a rendu, par exemple, dans Ruy Bios, l'atmosphère de la Cour d'Espagne. Il a respecté mais condensé la vérité. Nourri d'antiquité, il s'est sans doute rappelé, et peut-être un peu trop, son Homère et son Virgile, et aussi le Tasse; mais il faut se souvenir qu'il se rencontrait avec eux dans son affection pour le genre épique, cher à son goût de la grandeur et de l'éloquence. En revanche, il a des réalités bien indiennes dans les ensembles et jusque dans les détails. Les spécialistes, les ethnographes en
ce qui touche à la littérature inspirée par le Nouveau- Monde: L'Amérique et le rêve exotique au XVIIe et au XVIIIe siècle, pour ce qui concerne Chateaubriand, et son volume précédent, tout aussi curieux: L'exotisme américain dans la littérature française du XVIe siècle, d'après Rabelais, Ronsard, Montaigne, etc. On complétera les données de mon chapitre avec: l'Exotisme américain dans l'œuvre de Chateaubriand, du même auteur, et les ouvrages de Armstrong, Baldensperger, Beaunier, Bédier, Bertrin, Cassagne, Dick, Feugères, Giraud, Herpin, Hogu, Le Braz, Martino, Sainte-Beuve, Souriau, Stathers, Thomas, etc.. Rarement un point d'histoire littéraire fut si âprement discuté que le voyage de Chateaubriand en Amérique.
témoignent, qu'ils appartiennent à VIndian Bureau ou à V American Folk-Lore Society, ou qu'ils aient relaté leurs observations scientifiques comme Castely, Ausbury, Brackenridge, Coues, Swanton, dix autres.
Aussi bien dirons-nous, encore avec Gilbert Chinard, qu'en dépit de l'intérêt que présente la reconstitution des mœurs indiennes par Chateaubriand, il serait injuste de n'étudier en ses romans que ce qui s'y rapporte; maigre régal si en revanche ses héros ne parvenaient à nous émouvoir: «On ne saurait trop le répéter, ce qui fait la valeur permanente des Natchez, c'est, non point le pittoresque des descriptions, ni le merveilleux chrétien et indien dont il est panaché, ni même les infortunes des malheureux chassés de leur village détruit et errant à l'aventure dans les solitudes. S'il n'y avait rien d'autre dans les Natchez, Chateaubriand aurait écrit un poème supérieur à la plupart des épopées artificielles du XVIIe et du XVIIIe siècles, mais n'en différant pas essentiellement. Sur ce fond bizarrement colorié, quelques figures se détachent cependant avec une netteté singulière. De l'amas des digressions et des descriptions se dégage un problème psychologique d'un intérêt permanent; et c'est pour l'avoir posé, pour nous avoir montré des êtres humains se débattant au milieu des conditions qu'ils ne peuvent modifier, condamnés à souffrir et à faire souffrir les êtres avec lesquels ils vivent, que Chateaubriand est le véritable créateur de l'exotisme sentimental.»
Et puis, René est mieux et autre chose qu'une simple idylle franco-indienne. Voyons là un beau drame intérieur, le drame de l'homme de cœur noble et d'esprit foncièrement logique aux prises avec une société mal faite, méchante, absurde, et la fuyant pour un inonde qu'il espère meilleur. J'irai jusqu'à penser, ce qui ne fut jamais osé je crois, et pourtant tient étroitement à la thèse soutenue ici, que René, est tout bonnement un anarchiste cherchant le déve-
loppement intégral de sa personnalité. Chateaubriand anarchiste? Vous nous la baillez belle! me crieront ses admirateurs ordinaires. Eh! pourquoi pas, malgré son attitude officielle? D'abord, au fond, tous les artistes le sont un peu, se plient au rythme seul qui les soulève et les brûle, au rythme intérieur et libre des jougs dont ils font leur maître unique, au nom de la beauté souveraine. Et puis les jeunes n'ont-ils pas en général, s'ils ont quelque nerf, ce goût terrible et doux de l'indépendance totale? Ne maudissent-ils pas la Société quand s'effondrent leurs illusions? N'accomplissent-ils pas du moins en rêve cette fuite vers une terre sans esclavage? A vingt ans, ne sont-ils pas des Renés, et aujourd'hui plus que jamais en face des tares de plus en plus évidentes, de plus en plus graves, de plus en plus inquiétantes de notre civilisation? Chateaubriand les a devancés dans ce dégoût et dans cet expatriement, et c'est pour cela qu'une sympathie de la Jeunesse ira vers lui, à chaque génération éprouvant ses rancœurs, son spleen et son désir d'évasion.
Enfin, ne croyez-vous point qu'on retrouve ici précisément la vieille âme celte, éprise de liberté? Ne croyez-vous point que René, c'est toute la Bretagne essayant de rompre avec une France (j'entends la vieille France) à laquelle elle n'a pu s'adapter, une France étrangère à son idéal? Et ne croyez-vous point que Chateaubriand est resté, parce que toujours jeune et toujours bien celte, et malgré sa conversion un peu réclamière, malgré son monarchisme de surface, non seulement le René archi-connu pour sa mélancolie, mais aussi le René secrètement expressif de sa race submergée sous les marées franque, romaine et chrétienne? (1).
(I) Relisons ce passage de l'Essai sur Us Révolutions: «Quelles que puissent être nos occupations, soit que nous vieillissions dans l'atelier du manœuvre ou dans le cabinet du philosophe, rappe-
Quoi qu'il en soit, reconnaissons la «vérité esthétique» des romans américains de notre voyageurpoète, leur vérité d'exotisme pittoresque aussi bien que d'exotisme sentimental. Il a plusieurs fois cité ses sources. Il lui aurait été facile d'étaler son érudition, de reproduire des noms barbares (un des torts de Leconte de Lisle) des légendes, et de ces longs discours imagés chers aux Indiens, d'entasser des descriptions fourmillantes de flores et de faunes inconnues. «Il ne l'a pas fait, remarque et conclut M. Chinard, et ce n'est pas là un des moindres sujets d'admiration et d'étonnement pour la critique, que l'unité de style régnant dans ces pages où se trouvent mélangées tant de réminiscences d'Homère, de la Bible, du Tasse, peut-être d'Ossian, et certainement des piètres écrivains qu'étaient les annalistes du Nouveau-Monde. Quel artiste accompli il lui fallait être dès cette date pour réaliser ce tour de force, et quel merveilleux chercheur d'or... qui, de tant de
lons-nous que c'est en vain que nous prétendons être politiquement libres. Indépendance, indépendance individuelle, voilà le cri intérieur qui nous poursuit. Ecoutons la voix de la conscience. Que nous dit-elle selon la nature? Sois libre. Selon la Société? Règne. Que si on le nie, on ment. Ne rougissons point parce que j'arrache d'une main hardie le voile dont nous cherchions à nous couvrir à nos propres yeux. La liberté civile n'est qu'un songe, un sentiment factice que nous n'avons point dans notre sein; apprenons-nous à nous élever à la hauteur de la vérité et à mépriser les sentences de l'étroite sagesse des hommes. Rions des clameurs de la foule, contents de savoir que, tant que nous ne retournerons pas à la vie du sauvage, nous dépendrons toujours d'un homme. Et qu'importe alors que nous soyons dévorés par une cour, par un directoire, par une assemblée du peuple? Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement est un joug». Est-ce là, oui ou non, une déclaration d'anarchisme ? Et la vérité profonde d'une telle page change-t-elle parce qu'elle fut écrite par un débutant en littérature?
filons divers, a su retirer les parcelles du métal précieux que personne avant lui n'avait distingué!»
On juge ainsi de la distance qui sépare Chateaubriand d'un Fenimore Cooper ou d'un Gustave Aymard. On comprend mieux, de même, en quoi, malgré ce qui fut fait avant lui, seul il demeure le grand animateur de la littérature exotique à laquelle nous devons, depuis son initiative, tant de beaux livres. Littérature intéressante entre toutes, élargissant un champ qu'on a trop coutume de réduire à nos mœurs et à nos paysages, — un champ mal encore exploré...
Certes, les ouvrages abondent, écrits depuis cent ans par des navigateurs comme Bougainville, des explorateurs comme Livingston, de Brazza, Stanley, Foureau, Binger, Dubois, Hourst, Richet, dix autres... Et nous voici documentés sur le Congo, sur l'Afrique australe, l'Oubanghi, le Tchad, et cette étrange Tombouctou émergée d'une civilisation évanouie. Hugues Le Roux, qui est mieux qu'un journaliste, Maurice Maindron qui sut lier avec bonheur l'art et l'érudition, firent de captivants récits sur les régions avoisinant l'Arabie. Edouard Foa, d'Ollone contèrent avec verve leurs grandes chasses; grâce à eux nous connaissons mieux la Côte d'Ivoire, et cette Guinée si bien comprise par Pierre d'Espagnat. Celui-ci nous a peint comme il sied les nuits équatorialts;. de même, Azal, l'incomparable lumière des latitudes embrasées, et «la sylve noire», titre même d'une superbe étude sur le Sénégal où il habite. La brousse a trouvé dans Vigne d'Octon, dans Robert Randau, des chantres de talent. Le Sahara n'a quasi plus de secrets depuis qu'en ont parlé Masqueray, Hanoteau, les généraux Margueritte et Dumas, voire Guy de Maupassant. Avec ce dernier, et Guillaumet, spécialiste de la plume et du pinceau des paysages désertiques, avec Arène et Cherbuliez, Jean Lorrain, visionnaire curieux bien que négligé de style, avec
Paul Margueritte et toute une phalange en train de conquérir la notoriété, le nord africain nous est supérieurement exprimé par une littérature que dominent Fromentin et surtout Louis Bertrand, auteur de véritables chefs-d'œuvre parmi lesquels ne se relira jamais assez le Jardin de la Mort.
A ces noms pris au hasard pour l'Afrique et plus encore pour l'Asie, il faut joindre celui du grand Loti, descendant direct de Chateaubriand, — pour l'Asie qui a trouvé des descripteurs dignes d'elle, non seulement en des voyageurs comme Garnier, Marc Monnier, l'amiral Réveillère, Georges Ducrocq, Weulresse, ou des romanciers comme Paul Bormetain et Jules Bois, mais en des écrivains de race comme Myriam Harry, André Bellessort, Paul Claudel, Jean Ajalbert et surtout André Chevrillon.
Il n'est pas jusqu'aux grands océans avec leurs îles sauvages ou paradisiaques (telle OTahïti) qui n'aient eu leurs bons imagiers. Gautier scruta l'âme malgache et Carol l'âme hova. Pierre Mille a écrit comme il sait le faire sur Madagascar, et, hier, François de Mahy, Bory de Saint- Vincent, aujourd'hui, Charnay, Louis Brunet, Marius-Ary Leblond, des terres proches de l'ancien fief de Ranavalo. Plus loin, l'Océanie connut les prunelles investigatrices des Mœrenhout, des Gauguin, des Charles Lemire, des Henri Rivière, des Métin..-.
Ce pendant que l'Amérique, celle du nord et celle du sud, recevait les visites de nos modernes reporters et écrivains: Jules Huret, Paul Bourget, Paul Adam, Clemenceau, et de nos conférenciers en tournée rapportant des paquets de notes. Il reste toutefois beaucoup à dire, sinon sur les Etats-Unis qui perdent de plus en plus leur intérêt esthétique, ou l'Argentine qui s'européanise en se banalisant, du moins sur le
Brésil, la Guyane, dont Crevaux néanmoins rendit assez bien les formidables forêts vierges. (1).
La forêt vierge!... Elle me rappelle un long entretien avec l'explorateur normand Auguste Chevalier qui m'en contait certain jour les émotions, dont la plus forte vient, paraît-il, du prodigieux silence qui l'enveloppe. Et par lui me narrant d'étranges aventures (2), j'eas conscience que des pages admirables pouvaient, devaient naître encore, sur, notamment, cette fantastique Afrique centrale, ou plutôt sur toute la zone équatoriale qui ceinture le globe terrestre de végétations fabuleuses, de spectacles extraordinaires, et d'une lumière déchaînée aux magiques effets, sur toute cette bande de terre et d'eau où doit s'être réfugié le grand Pan chassé de partout par les fumées d'usine et les sifflets de locomotive, et errant à la recherche d'un Eden inviolé, — des pages nouvelles, splendides, imprévues, comme en écrirait le Rosny de Vamireh et des Profondeurs de Kyamo s'il consentait à s'expatrier pour notre joie et notre gloire littéraires, des pages au travers desquelles passerait encore la flamme de Chateaubriand, la flamme illuminant ces immortelles visions d'une Amérique où il trouva l'aliment naturel de ses immenses rêveries.
(1) Depuis que ces lignes furent écrites, la liste s'est allongée considérablement. Le célèbre prix Concourt: Batouala, a même accentué ce goût, devenu mode, du roman exotique, qui maintenant pullule, et, grâce aux moyens de communications, va devenir aussi commun que le roman de mœurs parisiennes.
(2) Il y a là, dans ces profondeurs du Continent noir, des faunes, des flores fabuleuses, pas toutes encore connues, des races humaines extraordinaires, tels ces « hommes-amphibies » dont parle A. Chevalier dans la grosse relation qu'il a faite de ses explorations africaines. J'ai le sentiment que l'Afrique du centre et du sud n'a pas encore eu son grand écrivain. .