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LA MISÈRE ET LA DOULEUR

Bretagne: école, pour Chateaubriand, de rêverie passionnée dans un cadre idoine à sa mélancolie à la fois apollonique et armoricaine; développement sourd de l'héritage intellectuel et moral immédiat des nobles aïeux et du même héritage lointain des vieux Celtes épris de lumière et de liberté; contact avec la nature racique propre à faire monter à toutes les cellules et jusqu'au cerveau producteur des facultés, l'énergie sublimée, particulière à chaque coin du globe tellurique, et en l'espèce, l'âme de la terre bretonne, très caractérisée.

Amérique: école de la solitude idoine à l'imagination grandissante de René en un cadre plus large et plus solennel que la mer et la campagne malouines, à son sens de l'épique déjà naturel au pays d'Armor (fief des chevaliers du Graal et de la Table Ronde), à sa profonde et violente logique celte désireuse d'échapper aux incohérences de la civilisation européenne; c'est là aussi qu'il sentit s'affirmer la forme littéraire qui lui conviendrait, frôlé déjà par l'aile de la muse aux larges accents inspiratrice, d'Homère et de Virgile.

Angleterre: ce sera, jusqu'à la crise morale qui étouffera en partie les instincts sous la sombre revanche de l'Idée occidentale, ce sera la Misère et la Douleur qui, en compensation, ainsi qu'il advient à

tous ceux qu'elles secouent de leurs poings, exaltent et fortifient l'Individu lorsqu'elles ne parviennent pas à le faire succomber.

D'excursion en excursion (où qu'il ait été, on ne peut nier que Chateaubriand visitât des terres neuves) voici notre héros repassant les Montagnes bleues, se rapprochant de Chillicoti. A une halte du retour, chez un planteur, en ouvrant un journal, il apprend un beau matin la fuite de l'arrestation du roi de France, les suites du drame de Varennes, les progrès de l'Emigration, la réunion des officiers fidèles à Louis XVI, sous « le Drapeau des Princes ».

Il se crut obligé de rentrer en Europe, et l'on pourrait remarquer ceci: Précipitant ainsi son départ, il abrégea volontairement un voyage qui eût été plus proche, en d'autres circonstances, de son compterendu. Je voudrais voir là une nouvelle excuse aux embellissements dont il masqua sa découvenue.

Quant à ces lignes des Mémoires, elles prouvent à nouveau combien la littérature dominait notre pseudoexplorateur: «Toutes mes illusions étaient vivantes; l'énergie même de mon existence avait doublé par mes courses. J'étais tourmenté par la muse. »

Flamme sacrée de l'écrivain! « Bruni par les feux des campements, écrit M. Chinard, la vie dans les forêts, les tempêtes essuyées à son retour, l'âme débarrassée, aux grands souffles de la solitude, de tout ce qu'elle pouvait contenir de malsain (ce voyage ajouterai-je, eût-il eu seulement pour résultat ce « nettoyage intellectuel et moral » dont j'ai parlé plus haut, justifierait son importance) — des souvenirs, des visions, des ébauches de poèmes bouillonnaient dans son cerveau; il se sentait le besoin d'agir, de répandre au dehors les émotions qui l'agitaient; et sans doute il se serait mis à l'œuvre et aurait écrit à cette date sa grande épopée américaine, si la Révolution, le serment de fidélité au roi, surtout le désir

de courir une autre aventure, ne l'avait poussé à émigrer ».

Courir une autre aventure! Toujours le Désir, toujours la hantise de l'Inconnu! C'était d'un poète, comme ce le fut pour Byron d'aller à Missolonghi et pour d'Annunzio (peut-être) d'aller à Fiume. Mais l'aventure devait être terrible, pouvait être mortelle. Elle fut un calvaire de sept ans.

Lamentable odyssée! Campagne, d'abord, de siè ges, d'escarmouches, « obscur martyre de la misère, de la maladie, de la faim, qui faillit le tuer sans gloire sur un tertre de chemin ou sur un grabat de cabaret». Hélas! une comparaison vient d'elle-même à notre esprit en songeant au supplice pareil, — non, pire, enduré lors de la dernière guerre par des centaines d'écrivains, jeunes comme lui, comme lui remplis d'enthousiasmes et d'espoirs littéraires... Ils connurent, ceux-ci, non plus les fatigues en quelque sorte pittoresques des campagnes militaires d'autrefois, dures mais animées, variées, distraites par des visions de batailles dans des décors jolis de l'ancienne France, — mais l'éreintement morne des jours, des semaines, des mois d'attente angoissée, dans la boue sale des tranchées vermineuses, devant des paysages désolés, rasés par la mitraille et d'où fuyaient les oiseaux, dans l'anxiété effroyable des assauts attendus, des mines sournoises qu'ils savaient en route sous leurs pieds; mais le froid et la pluie qui découragent les plus fermes en les glaçant jusqu'aux moelles; mais la lutte ignoble et cruelle, basse, hypocrite, chargée de toute la méchanceté, de toute la ruse dont est capable l'intelligence moderne; mais l'horreur des camps de prisonniers encerclés des barbelés de fer et de haine; mais tout l'enfer humain, sans la foi, pour beaucoup, en une lutte utile et noble. Et je les plains

ceux-là, plus qu'on ne peut plaindre tous les autres «oldats-poètes qui subirent jadis les tortures de même ordre, car celles-ci atteignirent le sommet de la souffrance et de l'épouvante ment.

Chateaubriard, on ne saurait le nier, eut néanmoins, lui aussi, la part copieuse. Une blessure reçue près de Longwy en octobre 1792 marque la première pierre noire. Dévoré de fièvre, affaibli par la dysenterie, atteint de la petite vérole confluente, congédié avec certificat, le voici qui traîne, béquillard, sur les routes de Flandre, parfois recueilli et hissé sur un fourgon, parfois tombant de fatigue au long d'un fossé... Deux cents lieues ainsi! On se demande comment « il n'y laissa pas sa peau ».

Une habitante de Namur lui donne par pitié quelque secours. (Sois bénie, bonne femme, qui d'un geste charitable aux innombrables répercussions nous conserva cette force immense et géniale en passe alors de disparaître!). A Bruxelles, couvert, par-dessus son uniforme en loques d'une couverture de laine trouée pour laisser passer le cou, miteux, la barbe broussailleuse et empoussiérée, la cuisse entourée d'un torchis de foin, mendiant un gîte et une bouchée, il va de porte en porte; et les portes se ferment devant sa détresse. Un hasard lui fait rencontrer son frère, lequel lui avance vingt-cinq louis, parvient à le loger dans un bouge où un chirurgien, enfin, lui donne quelques soins, l'approuve de chercher à gagner les îles de la Manche, et lui dit un adieu qu'il suppose le dernier.

Dès qu'il peut reprendre sa marche, mais combien affaibli, le malheureux recommence sa vie vagabonde, connaît à nouveau de navrantes péripéties, des jours sans pain, des nuits à la belle étoile, de ces fatigues qui écrasent et donnent envie de se coucher là où l'on tombe, et d'y mourir vite pour en finir avec une existence insupportable. Il parvient à s'embarquer cependant pour Gutrnesey, puis Jersey... Douces terres des

flots, vous aurez donc accueilli, à soixante années d'intervalles, deux illustres naufragés, astres de nos Lettres, et vous restez bien à nous au nom de Chateaubriand et de Victor Hugo qui vous ont couronnées de gloire française!

A Saint-Hélier, M. de Bédée veut bien recevoir son neveu. René reste là quatre mois, alité, fourbu comme un cheval épuisé par une course harassante. Et ce n'est pas assez des plaies du corps. Il faut que s'y ajoutent les plaies de l'âme. C'est à Jersey qu'il apprend la fin tragique de son roi, la fuite de sa mère et de ses sœurs échappées non sans peine aux Massacres de Septembre... Lentement il se remet. Par un bateau malouin, en fraude, il reçoit encore trente louis. Il repart. Il aborde en Angleterre, à Southampton, maigre, âpali, poitrinaire, ou tout au moins attaqué suffisamment aux poumons pour connaître la toux, l'oppression, les crachements de sang. Le médecin Godwin lui donnait alors quelques mois à vivre, à condition qu'il évitât toute fatigue. C'est ainsi que, condamné à mort, il parvint à Londres le 21 mai 1793, et s'alla loger dans un grenier.

C'était une âme heureusement trempée. Un autre homme, surtout un poète porté par sa sensibilité à exagérer un mal déjà très profond, eût songé peutêtre au suicide. Chateaubriand se raidit contre le Destin, le prit en quelque sorte à la gorge comme un ennemi dont on veut venir à bout. Pourquoi? Soutenu, j'en suis sûr, par l'orgueil, la volonté de laisser un nom, la certitude qu'il avait, comme on dit, « quelque chose dans le ventre ». Il demanderait à sa plume un gagne-pain en attendant qu'elle pût lui donner la gloire.

Je ne voudrais pas méchamment épiloguer sur d'autres infortunés des Lettres qui, — en dehors des

affres de la guerre, s'entend, — se sont donné la mort pour avoir connu des ennuis et des désolations comparables à celles-ci, — tel ce pauvre Deubel que j'ai connu, et quelques autres, vers qui va notre pitié. Mais enfin, on peut affirmer que peu d'entre eux subirent des heures plus noires. Le Maître breton n'eût-il pas doté notre art littéraire de son splendide apport, qu'il resterait un exemple de courage dans l'adversité. M. Chinard voudrait que son « renéisme » datât de cette époque difficile, de même que « l'arrangement )> des souvenirs d'Amérique, transformés en pages fameuses, se serait fait du besoin de les conter autour de lui en les amplifiant à la façon dont un chasseur cherche à éblouir d'exploits extraordinaires son auditoire complaisant. J'imagine plus simplement que Chateaubriand, à cause même des formes successives de sa vie et de ses dispositions héréditaires, fut toujours un mélancolique plein de fierté qui, en véritable écrivain, chercha sans cesse un aliment spirituel, tira des événements et de ses émotions la matière pétrissable de son art, et domina magnifiquement le Sort, quel qu'il fût pour lui.

C'est en vivotant tant bien que mal de traductions d'anglais et de latin que, dans sa mansarde, le jeune homme héroïque écrivit son gros Essai sur les révolutions anciennes et modernes dont nous dirons plus loin la pensée triste et décevante.

Malgré les bons offices d'un émigré du nom de Peltier, et l'amitié d'un autre camarade, son compatriote Hingant, tout aussi malheureux que lui parmi la foule d'ailleurs pauvre des Français réfugiés à Londres, l'auteur de YEssai (ce livre ne devait paraître qu'en 1797) faillit littéralement mourir de faim. C'est un passage émouvant des Mémoires, celui où sont décrites les transes de l'inanition jusqu'à l'heure d'un nouveau secours de Bédée, et d'une nouvelle planche de salut grâce à une modeste situation de professeur de français obtenue à Beccles dans le

Suffolk... Ici, le fier Malouin nous conte un petit mensonge. On l'aurait alors prié (printemps 1795, au plus dur de ses privations) de déchiffrer des manuscrits du XIIe siècle d'une certaine collection Campdcn. Et M. de Lescure nous montre le chevalier partant sous le pseudonyme de Combourg, pour aller se mettre à la disposition du président de la société d'antiquaires désireux de tirer de ces manuscrits les éléments d'une histoire du Suffolk. Or, ladite collection n'a jamais existé. Chateaubriand fut, au vrai, appelé à Beccles pour y faire tout bonnement et modestement le foreign-teacher en une école privée où il souffrait d'une humiliation telle qu'il la voulut dissimuler dans ses Mémoires.

Une joie, bientôt tournée en nouvelle tristesse, l'attendait dans cette campagne. Fréquentant, durant ses loisirs, les maisons voisines où il trouvait moins de déboires et un peu plus de considération dans les familles bien élevées, il connut ainsi le pasteur Ives, à Boungay, et la fille du ministre, une délicieuse fillette de quinze ans nommée Charlotte.

Nous avons omis de rappeler que Chateaubriand s'était marié au retour d'Amérique, sans enthousiasme d'ailleurs, poussé par les siens dans l'espoir que cette union l'empêcherait de s'expatrier. L'époux l'oubliait je crois bien lui-même, au point qu'un flirt s'engagea entre Charlotte et lui.

C'était son premier amour véritable. Le roman devait s'écrouler en une scène dramatique après laquelle il se sauva de Boungay, plus mélancolique que jamais.

Pour accentuer son chagrin, voici qu'il apprend la mort de M. de Malesherbes, de sa fille, de son petit-gendre, de sa petite-fille, du comte et de la comtesse de Chateaubriand, « immolés le même jour sur le même cchafaud », et la ruine, par suite de la vente des biens des survivants... L'histoire de Job dut lui remonter en mémoire, à qui Dieu prit succès-

vivement ses parents, ses biens et sa santé!... En vérité, il connaissait la Douleur dans toute son étendue. Il lui fallut regagner Londres et les basses besognes, reprendre aussi V Essai qui parut enfin, mais sans grands succès, pas plus à Paris que sur les bords de la Tamise. A ce moment Chateaubriand touche le fond de la coupe d'amertume.

Et voyez pourtant comme tout s'arrange, « se tasse » comme on dit aujourd'hui. Alfred Capus aurait-il raison d'avoir fondé tout un théâtre philosophique sur cette constatation optimiste? C'est bien vrai qu'une heure vient, presque toujours, où la persévérance, la fermeté, finissent par l'emporter, par épuiser « la déveine », et c'est une raison de plus pour n'aller jamais jusqu'aux mauvais conseils du désespoir.

L'Essai sur les révolutions, œuvre d'un débutant, ne pouvait faire grand bruit. Rare est le triomphe d'un premier livre. Relisez le Avant la Gloire, de M. d'Alméras, et ses interviews où nos contemporains les plus notoires ont conté les difficultés vaincues à l'aurore de leur vie littéraire... Le premier livre n'est quasi jamais une réussite éclatante. Mais il demeure une amorce, un commencement de bagage, un capital modeste et cependant réel, comme ces cent sous qu'on met ou qu'un père intelligent vous fait mettre au livret de caisse d'épargne. Les «jeunes» devraient le savoir, et ne s'étonner ni se lamenter de ce qu'ils croient un échec et qui n'est qu'un événement indifférent aux autres, généralement d'intérêt médiocre d'ailleurs, trop important pour eux au point de vue général, important tout de même au point de vue particulier, s'ils savent en tirer parti. Cet apport initial les sort de la totale obscurité. L'ombre ensuite lentement s'éclaircit.

Il advint pour Chateaubriand ce qui advient aux jeunes auteurs adroits. Il envoya son ouvrage à La Harpe, à Fontanes, à Rœderer, gens bien placés. Le petit monde des émigrés en parla quelque peu. L'un. l'autre, voulut voir l'auteur. L'auteur alla voir l'un, l'autre. Il se fit ouvrir ainsi quelques salons, tel celui de la princesse d'Hénia. Il fut commenté aux thés de Mme O'Larry où une jolie miss prétendit galamment qu'il «portait son cœur en écharpe ». La sympathie, la curiosité l'escortèrent. Il connut les Lamoignon, et rencontra chez eux Delille, Malouet, Montlosier, de Calonne, Mme du Belloy... C'est ainsi qu'on fait son chemin.

Quand arrivèrent à Londres les émigrés du 18 fructidor, Chateaubriand commença de se lier avec Fontanes, qui devait devenir un conseiller si clairvoyant, un ami si fidèle. Plus tard, ce fut la critique affectueuse de cet autre grand lettré: Joubert. Tous deux, sans écailler le génie naissant du jeune romantique, allaient corriger ses excès de verve, et un caractère qui avait ses écarts, comme en ont tous les forts tempéraments... C'est ainsi qu'on se forme.

Nous sommes en 1798. Une autre influence va intervenir, celle de la comtesse de Farcy. Une lettre de cette dernière, en date du 1er juillet, lui apportait les vœux d'une mère mourante et les adieux d'une sœur pressentant sa fin prochaine, — vœux de deux femmes pieuses implorant de l'émigré de France et de l'évadé de la Foi le retour à la religion des ancêtres. Des ancêtres bretons, s'entend, car ces dames n'étaient évidemment pas renseignées sur les idées des ancêtres celtes. Nous analyserons plus amplement tout à l'heure l'évolution qui se fit à ce moment chez l'auteur du Génie du Christianisme, et ce qu'elle vaut au juste, et nous nous demanderons si ce ne fut pas un simple recul de son celtisme au tréfond obscur de sa subconscience. Constatons seulement que c'est un converti qui, muni de manuscrits nouveaux Oe

Génie, commencé en 1798, Atala, René) se rembarque pour la France le 8 mai 1800, — à l'aube du XX0 siècle...

Avant d'aborder la véritable vie littéraire de Chateaubriand, quelques observations ne seront pas superflues, relatives aux manuscrits en question.

A coup sûr il avait noirci, depuis une huitaine d'an- •nées, beaucoup de papier. Nous l'avons dit, c'est à peu près exclusivement en littérateur, et non en géographe, qu'il était parti pour l'Amérique. Il ne vit pas, c'est entendu, . autant de pays qu'on l'a cru d'abord, et qu'il le fit croire à ses contemporains. Pourtant, n'est-elle pas typique, cette modeste réponse à Rivarol qui l'interviewait sur ses voyages: « Je viens du Niagara »? Malgré tout, ses excursions réelles, fécondées par ses lectures, avaient accentué son imagination, éveillé son talent descriptif. Au retour du Nouveau- Monde, où certainement il prit déjà des notes en marchant, en parcourant les volumes dont il a été parlé plus haut, en regardant des gravures, en relatant ses impressions et ses visions personnelles, il passa par Paris avant d'émigrer, revit ses amis de lettres, leur lut sans doute des pages composées là-bas, fit en fidèle « rousseauiste » une visite à l'Ermitage, puis emporta dans son havre-sac (avec son Homère) ses papiers, afin de continuer à les revoir et à les corriger.

J'incline à croire (et ne suis pas le seul) que c'est très jeune qu'il eut, sous l'influence de Marmontel, de Bernardin de Saint-Pierre, de Jean-Jacques, l'idée d'une « épopée de l'homme de la nature », qu'il en jeta l'ébauche au temps de ses premières relations littéraires, et qu'il partit au-delà des mers dans l'intention, moins de découvrir des lieux inconnus, que de trouver la couleur locale indispensable à son ■cadre. Il allait, somme toute, voir les Natchez et leur

pays avant d'en parler. Alors commença cet énorme manuscrit (3.383 pages) où il jeta pêle-mêle les matériaux de son œuvre: observations, descriptions, anecdotes vécues ou suggérées, journal de route, extraits et analyses de lectures, etc.. Manuscrit retouché sans cesse, perdu, retrouvé (ou reconstitué) ayant comme son maître de singulières aventures, mine plutôt qu'oeuvre, où furent puisées les pages de VEssai, du Génie, à'Atala, de René, des Natchez, du Voyage en Amérique, des Mémoires.

Et ce manuscrit colossal et chéri a quelque chose en soi d'émouvant. Si je me reporte à mes propres souvenirs, je revois, moi aussi, dans une armoire, des tas de feuillets. Vers, proses, projets, ébauches, un simple titre parfois, petits cahiers de citations, plans d'ouvrages les plus divers, touchant à tout, jusqu'aux mathématiques, dans le vertige délicieux d'une poly philie ardente!... Oh! la pile mélancolique et pourtant féconde des primitifs essais plus ou moins utilisés par la suite, mais déjà vibrants des enthousiasmes géants et des petits savoirs, des émois, des illusions, des élans de la dix-huitième année! Vous tous, mes frères qui plus tard d'un nom moins doux vous appellerez confrères, n'avez-vous pas tressailli également en soupesant ces papiers jaunâtres contenant les premiers cris de votre jeune âme? Ne les avezvous pas gardés pieusement, comme moi, quelle que fût leur banalité, trouvant sacrilège de jeter au panier, pour qu'ils aillent aux ordures ménagères, ces rêves et ces frémissements? Et si vous les avez gardés, hélas! vous avez eu tort, comme j'ai tort, car les méchants et les mercantis auront beau jeu de montrer, voire de publier malgré vous ces rudiments non destinés au Public et dont le Public risque de se gausser un jour...

Pour Chateaubriand, ce danger est écarté malgré la prodigalité avec laquelle on édita les versions diverses sorties de sa plume. Ces versions prouvent

toujours son souci d'artiste. Tel morceau, comm<: « la nuit d'Amérique », a été en effet remanié vingl fois. Mais on comprend assez pourquoi furent écrits les Mémoires d'Outre-! ombe. René aurait voulu qu'on ne sût de lui que ce qu'il voulait qu'il en fût dit à la postérité. Connaissant la malice des hommes (il ne l'a d'ailleurs pas évitée) a-t-il eu tort?

Je termine ici la première partie de ces simple* causeries sur le maître. Je lui ai donné pour titre : l'Ecole du Génie. Cette école fut dure par instants, mais étonnamment profitable au grand écrivain. Elle lui constitue une formation de premier ordre. Tout concourut à assurer — et c'est là sa chance — le développement de ses dons naturels: une enfance libre en un cadre inspirateur; une instruction juste asse poussée pour lui garder le sens classique (en la bonne interprétation du terme) sans affaiblir son tempérament (affaiblissement où conduit souvent une scolarité trop prolongée) ; une grande variété de sensations et d'émotions; l'enveloppement terrible d'une époque révolutionnaire qui hâta sa maturité d'esprit (ainsi fit la dernière guerre pour nos jeunes soldats) ; un voyage élargissant et nettoyant l'âme en la mettant en contact direct avec la nature sauvage où l'on peut ainsi boire aux sources mêmes de toute vie; une dure campagne militaire achevée en une misère noire et longue; le travail acharné dans une âpre solitude, avec la faim au ventre et l'angoisse au cœur... Il résista. Il vainquit. Il était digne de réussir. Qui donc serait jaloux d'une réussite à ce point méritée?

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