LES VIES INTENSES: CELLE DE RENÉ
J'ai philosophé naguère sur les « vies intenses » donnant en illustration à mes propos celle de Victor Hugo, toute bouillonnante d'enthousiasme, d'action, de beauté. Je disais alors qu'une vie intense n'est pas nécessairement une vie tout encombrée de gestes extérieurs (1) mais une vie pleine et féconde. Quelques exemples étayaient ce double aspect d'existences réellement ou apparemment réussies. On pourrait les multiplier, et j'ai regretté de n'avoir pas laissé venir sous ma plume, parmi d'autres, deux noms bien typiques: Emerson et un certain Fouquier de qui personne ne parle plus... Emerson: vie obscure et splendide, un de ces « représentativemen » concentrant en eux la pensée d'un Siècle ou d'un Peuple. Tels Léonard incarne la f'èvre de la Renaissance et Montaigne son scepticisme, Gcethe la noble Allemagne d'hier, Swedenborg le mysticisme du Nord, Tolstoï l'âme slave en passivité d'avant-guerre et Lénine l'âme slave en révolte d'après-guerre, — tel Emerson
( I ) Certes, ne parviennent guère à notre connaissance que les vies célèbres qui, fatalement, par ces gestes — Chateaubriand ne (es détestait pas — se signalent à nous. D'une part, sachons distinguer entre les cabotins de la gloire et les vrais grands hommes justement vénérés. D'autre part sachons connaître quelques autres vies discrètement intenses et imitons-les selon notre mesure.
représente l'Amérique spirituelle en ce qu'elle a de meilleur en son mélange curieux de criticisme et de foi, de fermeté d'âme et d'utilitarisme. Type même du Puritain cultivé, il mélange au plus haut degré savoir et vertu. Il lit, pense, écrit, ne quitte sa demeure que pour prêcher son évangile en des conférences, ignore le désir du succès, de l'auréole, et vit paisiblement, sans bruit, pasteur laïque, entre les siens et des amis choisis, sur les deux acres de terre où se trouvent son logis et son potager. Il vieillit ainsi jusqu'au jour où « il entre dans la mort comme un enfant dans le sommeil ». Et pourtant, ce sage effacé, discret, devient un des plus importants champions de l'Idéalisme, une des plus nobles figures de la Philosophie sans système, un des plus admirables messies inspirateurs que aient soufflé le courage et l'espoir à leur génération... En contraste, mettez Henry Fouquier. Qui n'a connu, parmi ceux de mon temps, ce journaliste de premier plan, craint, flatté, sollicité, de qui chacun humblement, surtout parmi la Jeunesse littéraire, souhaitait un tout petit mot, un éloge, voire une allusion au cours d'une de ces chroniques octroyant la gloire, ou du moins celle qui va, comme l'autobus, de la Madeleine à la Bastille? Fouquier, le mondial Fouquier à qui Mendès, qui lui ressemblait comme un frère, consacra un hommage verbeux et rebondissant sur lui-même, au lendemain de l'anéantissement, Fouquier « forçat de la plume » selon l'épithète qu'il aimait à se donner. Partout demandé, imploré, — dès qu'un magazine quelconque ou un journal se créait, on allait se prosterner chez « le Maître » pour obtenir une page qu'on annonçait à grand fracas. Et Fouquier chaque jour écrivait plusieurs articles à trois cents francs pièce (gain royal pour l'époque, cependant que de réels talents végétaient), et passait la nuit à s'épuiser aux jeux de hasard et aux jeux de l'amour. Fouquier, riche, puissant, adulé, moralisant ses contemporains (c'est le plus
drôle) à plume-que-veux-tu. Qu'était un Verlaine, un Verhaeren, un Charles-Louis Philippe à côté d'un Fouquier?... Et puis Fouquier est mort. L'Ombre l'a englouti. Pas un livre, pas une idée n'a surnagé de ce naufrage total d'une vie à la fois fameuse et digne d'oubli, parce que nulle pour l'Humanité. Et c'est ta vengeance, pauvre Lélian...
... Chateaubriand eut une vie plus sensationnelle que celle de Victor Hugo, mais dans la partie la moins durable, précisément parce que la plus tapageuse, entendez la partie politique, qui absorba son âge mûr. La politique hélas! est toujours amoindrissante. Elle contient un ferment malsain. Elle engendre ce qui fait le plus de bruit et périt le plus vite. Songez à nos leaders de tribune dont les fantômes si rapidement s'embrument. Rappelez-vous Gambetta, tenant le Monde en haleine, et que tous les journaux nommaient chaque matin en leurs colonnes. Quelle image maintenant falote! Il devient presque ridicule aujourd'hui de le nommer en argument dans une conversation (1). Chateaubriand, ambassadeur (et combien fier de l'être) exige pourtant qu'on ait une occasion de l'étudier spécialement pour se souvenir qu'il le fut. On oublie moins que Villon fit des vers. Ce n'est point par ses diplomaties que René nous reste, encore qu'il valût ses collègues. Et quand Lamartine le vantait à ce point de vue, il savait bien, le rusé, qu'en tâchant d'éclipser l'écrivain par l'homme d'état, il courait la chance de réduire en poussière le nom entier de son rival.
Vie intense, et néanmoins superbe. Le grand Breton! 11 l'a réussie, d'ailleurs, selon ses aspirations. Elle est un élément de sa vraie gloire. J'ai naguère avancé
(1) Feu de paille et surtout simple geste politique, le transfert récent de son cœur au Panthéon. Et tout ceci ne va pas contre Gambetta qui put être «un moment» de la vie nationale; plus haut, je vise les étoiles filantes de l'Engouement.
déjà que cet homme avait une valeur, paradoxale, de génie sans chefs-d'œuvre. Il en a une autre, d'exemple magnifique, sans que nous ayons de lui une image politicienne de marque. Et même, à ce dernier point de vue, je le trouve inférieur à Victor Hugo qui sut, de son sceau, marquer son passage aux affaires, et tirer de beaux livres de cette politique trop fertile en simples et vains discours.
Vie intense, et connue. Ici, pas plus que pour Hugo, nous n'avojns l'intention d'apporter le fin document nouveau, l'inédit déniché avec l'âpre joie d'un fouineur d'archives découvrant sa truffe dans la poussière des bibliothèques. Cela nous intéresse trop peu au regard des réflexions générales qu'inspire une étude synthétique renouvelée, d'un génie qu'on regarde avec des yeux d'aujourd'hui. Nous rappelons donc brièvement, et seulement pour l'intelligence du sujet, la carrière de Chateaubriand depuis 1800 jusqu'aux environs de 1833, soit, en chiffres ronds, un tiers du siècle.
Carrière ardente, passionnée, plus mouvementée peut-être et plus riche d'émotions, entre 1815 et 1830, que celle, entre 1843 et 1852, de l'illustre poète des Châtiments. Au reste, Chateaubriand le désirait ainsi, certainement amusé au pilotage de son destin à travers les péripéties, les honneurs, les luttes. Quel contraste pour lui, cette seconde étape! Le crève-la-faim de Londres presque tout à coup réussit, très vite atteint les sommets. Le va-nu-pieds des Flandres devient un puissant chamarré. Le petit magister de Beccles se mesure avec - l'extraordinaire capitaine •d'Ajaccio. Non, Victor Hugo n'a pas connu cet excès d'humilité suivi de cet excès d'honneur. Chateaubriand est — comme Napoléon (1) — de ceux qui
(1) Et comme beaucoup d'hommes politiques, Millerand et Clemenceau, par exemple, pour ne citer que des exemples frap-
enregistrèrent de prodigieuses minutes de jouissance intérieure selon les folies du hasard, les sautes du destin et les inconséquences de l'opinion publique.
Maïs, résumons...
Donc, le 18 floréal, an VIII, René débarque à Calais. Puis il vient à Paris où il entre, à pied, par la barrière de l'Etoile. Il regarde à coup sûr. d'un a-il de méfiance, de ruse et de conquête, cette capitale déjà fascinante et fertile en désillusions à cette époque où pourtant peu d'intellectuels encore, relativement, venaient essayer et parfois brûler leurs ailes. Il contemple avec attendrissement, avec amertume, avec une volonté farouche d'y grandir et non d'y végéter, cette cité non revue depuis neuf ans et « qui a l'air d'une ville en ruines semée de bastringues, un air sinistre et fou » (2). Il marche, incertain, apeuré quelque peu, résolu plus encore. Il va vers la seule lutte qui l'ait jamais intéressé. Il ressemble à nombre de nos jeunes provinciaux, décidés à se faire valoir, mais combien plus lourd qu'eux d'expérience et de souffrance! Il est un Rastignac, mais d'envergure, ayant dans la poitrine un monde de nouveautés.
Bientôt, et fort heureusement pour lui, bien que d'ailleurs il les connût déjà, il rencontre Fontanes et Joubert. Néanmoins, c'est, somme toute, un inconnu, un rescapé, un misérable. Il n'a pas un sou vaillant. Notons toutefois qu'il porte un beau nom, atout non négligeable au lendemain d'une tourmente qui ne venait de promener sa faux parmi les aristocraties que pour permettre aux épis épargnés de mieux dresser la tête.
pants parmi les plus récents. Tour à tour boucs émissaires et fétiches,, ils mesurent la sottise enthousiaste et la profonde injustice de la Foule.
(2) Quel rapprochement avec le Paris d'après-guerre, semé des mêmes ruines morales et des dancings de consolation!
Il est si pauvre qu'il n'ose demander à sa femme de venir partager son dénuement. On connaît au reste la tiédeur de leur penchant réciproque. Rien de cette jolie adoration des couples débutant avec vaillance et gaîté dans la carrière difficile. René est plutôt un passionné qu'un tendre, étant personnel jusqu'à l'excès. Il ressemble à beaucoup d'artistes. Il pose, comme tant d'autres, le problème de l'attitude préférable aux créateurs, dissemblables du commun des hommes: vaut-il mieux pour eux la maîtresse de passage que l'épouse et l'attache au foyer?... Non, nous n'aurons point à nous pencher ici sur cette émouvante odyssée de deux êtres partis vers la réalisation de leur bonheur, y travaillant ensemble, ensemble y arrivant, et se souvenant ensuite, heureux, de la bataille livrée et gagnée. En l'espèce, mieux valait, aussi bien, que notre héros fût seul. Fils de la Solitude, il était fait pour gagner seul la rude partie engagée.
Seul. Sa mère, écrouée à soixante-douze ans, puis oubliée à la Conciergerie, n'en était sortie (lors du thermidor libérateur) que pour aller mourir dans l'indigence au pays natal. Ses sœurs, Lucile et M™* de Farcy, enfermées au Bon-Pasteur de Rennes transformé en prison, recouvraient leur liberté en 1794; mais la seconde succombait dès juillet 1799, et déjà l'avait précédée au tombeau le vieux chevalier de Caud qui donnait son nom à la première. Famille éparpillée comme feuilles mortes au vent terrible de la Révolution. René de Chateaubriand entrait dans le siècle nouveau par la porte de la Gêne et du Deuil.
Péniblement, humblement, il s'installe rue de Lille. Un libraire lui avance — «heureux temps! — quelque argent pour vivre et travailler. A défaut d'amour et d'aisance, il est brûlé par la fièvre littéraire qui le soutient, puissant élixir. Il a deux amis précieux. Il veut parvenir. Il se cherche, tout de suite, un groupe et un salon.
C'était adroit. Il devina « qu'il ne suffit pas pour devenir célèbre du talent qui suffit pour mériter de l'être ». Il possédait les éléments de cette stratégie pratiquée aujourd'hui avec maestria par la foule de nos jeunes arrivistes. La concurrence et la médiocrité, ou plutôt cette espèce de niveau commun, fruit de l'école obligatoire, et plus élevé aujourd'hui qu'autrefois, certes! la multiplicité des talents enfin, rendent plus ardu, de nos jours, l'exhaussement de chacun; d'où un redoublement de ruse et de bluff indispensables à qui veut se faire un nom parmi tant de noms avides de publicité.
L'exilé de la Tamise connaissait déjà Fontanes. On ne dira jamais assez ce qu'il doit à ce Boileau sans génie mais de goût certain et d'un incomparable dévouement. C'est sur les instances de Fontanes qu'il fut présenté par Joubert à Mme de Beaumont. Et c'est le salon de Mme de Beaumont qui fut son premier champ de bataille et d'activité.
Là, d'abord, il se désanglicisa. Il en avait besoin. Sept ans de britannisme en avait fait « une sorte de lord Oswald dépaysé, inquiet, obligé d'écrire pour vivre, ayant du génie et une divination de l'art, mais besoin de perfectionner son métier, d'adoucir ses dispositions misanthropiques, de s'assouplir aux tolérances qu'exige la société des hommes, de dérider son front, de desceller ses lèvres, d'apprendre la conversation et le sourire» (Lescure). Fontanes, puis Joubert, furent ses aristarques et ses mentors. Une muse acheva l'œuvre pacificatrice: Pauline de Beaumont elle-même, âme délicate, tendre et sensée. Première muse sinon première sylphide!... Il en eut des quantités; quasi-toutes, il tenta de les posséder à fond, corps et âme, pour en tirer le maximum d'inspiration et de joie.
Chez Mme de Beaumont il connut W* de Pastoret, l'amie d'André Chénier, Mme Hocquart, aimée jadis de ce malheureux et charmant Montmorin (le frère
de Pauline) dont fut pour elle la dernière pensée au pied de l'échafaud, Mme de Vintimille, égérie de La Harpe, le financier Jullien, fin lettré comme avaient su l'être divers gros manieurs d'argent du XVIII" siècle, Pasquier, Mole, hommes considérables, Lezay, Chênedollé le poète, Bertin, Guéneau de Mussy, le docte Bonald, quelques autres, bien que le petit salon bleu de la rue Neuve-du-Luxembourg, dont les fenêtres donnaient sur les jardins de la Chancellerie, fût moins à l'ordre du jour que ceux de la princesse de Poix, de Mme Joseph Bonaparte, de Mme de Staël ou de M"* d'Houdetot.
On y buvait de l'orangeade et de l'eau sucrée, sans plus. On y causait politique et littérature, aimablement, posément. René, franchissant le seuil, « fit entrer avec lui la passion, le génie, la gloire, éclipsant tout, séduisant tout, dominant tout ».... Il avait alors trentedeux ans, une tête superbe, le front large, une broussaille noire de cheveux bouclés, des yeux d'océan, les épaules un peu hautes, comme soutenant un monde; pas très grand mais bien pris, il s'avérait un conquérant. La maîtresse du lieu fut subjuguée. Elle, et puis le cénacle, devinèrent le dieu, aux éclairs qui lui jaillissaient de l'âme.
Lui, très tôt, rumina le coup d'éclat nécessaire. Il en trouva deux. D'abord une polémique avec Mme de Staël. Puis la mise en librairie d'Atala, ce court roman américain, détaché du Génie du Christianisme, en préparation.
Mme de Staël: un nom bien en vue. La contredire attirait les regards sur lui, et c'est ce qu'il voulait surtout, bien que le débat qui les mettait aux prises présentât un haut intérêt et fût curieux du fait que le sentiment, l'imagination, se trouvaient, dans le conflit, défendus par l'homme, d'ordinaire porté vers la raison et l'analyse. La laide spirituelle, au contraire et les pratiquant, fut le champion de celles-ci. L'impétueux Breton manqua malheureusement quelque peu
de courtoisie, dit-on, pour l'adversaire de valeur qu'il combattait. Et l'adversaire se vengea par un bienfait en obtenant qu'on rayât le nom de Chateaubriand de la liste des émigrés.
Quant au succès d'Atala, il fut rapide, inouï. La Lettre à M. de Fontanes, parue dans le Mercure de France, à l'occasion du livre de Mme de Staël sur les rapports de la littérature et de la morale, qu'il signait (déjà!): Fauteur du Génie du Christianisme, l'avait sorti de l'ombre. Atala le mit en pleine lumière. Du jour au lendemain il fut célèbre. Un article, un romancinet, et le voilà lancé. C'est moins commode aujourd'hui.
Succès réel et non de bluff, de camaraderie, de publicité payée. Succès de surprise, d'enthousiasme. Cette histoire passionnelle avait un côté neuf et sauvage. On y sentait le parfum des forêts et des cœurs vierges encore, parfum tonique à la France vieillie. que sa Révolution n'avait pas réellement régénérée et qui en sortait plus lasse que renouvelée; (quelle meilleure preuve, ce retour à la Croix et à l'Epée dix ans après la prise la Bastille! La Bastille était tombée, mur de pierre; les bastilles, les vraies, restaient debout, et pour combien de siècles?). Pourtant, contradiction singulière, cette Nation qui venait de rater (on le sait mieux aujourd'hui) le plus admirable mouvement de libération tenté depuis l'aurore du monde, devinait, souhaitait les souffles nouveaux qui depuis ont répété leurs tempêtes salutaires. Chateaubriand les amenait dans les voiles du navire qui le rapatriait sept ans plus tôt; mais ils demeuraient confus en lui comme en ses concitoyens; et ils le demeurèrent longtemps, jusqu'au jour où l'on conçut enfin le vrai sens de la vie et l'a peu-près de la vérité sur l'origine et la marche de l'Univers. De tout cela René, l'anarchiste, n'avait qu'une lueur subconsciente, venue des lointains de l'âge celtique moins saturé que le nôtre de fausses et néfastes doctrines. C'est
cette lueur qu'on soupçonna dans Atala et qui suffit à rendre ce mince ouvrage immortel pour l'avenir, sympathique pour le temps où il parut aux contemporains étonnés.
... Bientôt, Chateaubriand, connu, fêté, se fait présenter à Mme Bacciochi: travail d'approche pour arriver au Maître de l'Heure. Mme Bacciochi met en relations Chateaubriand et Lucien Bonaparte. En attendant mieux, notre jeune auteur achève la mise au point du grand ouvrage qu'il va jeter au Public au moment précis où tout pourra concourir à sa réussite. Il travaille, un instant retiré dans cette douce villégiature de Savigny-sur-Orge qu'il partage avec Pauline de Beaumont, — doux compagnonnage de la Tendresse et du Labeur. C'est pour lui le bonheur et l'attente.
Puis brusquement il bondit dans la Gloire, comme un izard sur un pic illuminé de soleil levant. Le 18 avril 1302, en effet, jour de Pâques, le Concordat est solennellement publié, la Cathédrale réouverte au culte. Et ce même jour, au Moniteur, Fontanes annonce le Génie du Christianisme.
Coup de trompette mêlé aux salves qui signalaient à tous la pacification religieuse, — traduisez le triomphe de l'Eglise revanchée... Jamais réclame ne fut plus habile, plus sonore, plus efficace. Explosion d'émotions pour une œuvre qui paraissait si à propos. La Société pleurait de joie. Chateaubriand partageait avec le Premier Consul le délire populaire, et plus encore celui des salons et des sacristies. Les prêtres, les femmes étaient pour lui: victoire assurée. (1).
(I) Même genre de triomphe, bien que moins subit, pour Quo Vadis? lancé par le monde ecclésiastique et la bourgeoisie féminine. Et tout livre aura un gros succès qui pourra compter sur ces deux éléments dont la publicité parlée est de premier ordre.
Le3 attaques — en petit nombre — n'y firent rien, ou plutôt accentuèrent la faveur du Public. Ginguené, qui ne se trompait qu'à moitié, perdit son temps. Fontanes, Mussy, Berlin, Bonald, Clausel de Coussergues, tous les fidèles, mitraillèrent les critiques. Les premiers cerveaux romantiques, et il ne faut point leur en vouloir, se délectaient à ces pages qui répondaient à leur évocation attendrie du charme des cloîtres baignés de lune, des ruines de légende, des églises meurtries... On avait tant besoin, après l'ère brutale des guillotines, de la paix silencieuse, mystérieuse un peu, fût-elle la paix de la foi précaire des ancêtres!...
Autant que les monastères et les maisons bourgeoises, les châteaux exultaient. On comprend assez pourquoi. L'un d'eux, celui de Fervacques, s'offrit au jeune César des Lettres qui apprenait si bien « la douceur des rêveries au pied de la croix dans l'oratoire placé près du boudoir» et qui devinait après Saint-François de Sales le secret de la conquête de ces mondains à religion parfumée, désireux de gagner le ciel par le chemin des roses.
Mme de Custine ouvrit à René l'oratoire et le boudoir. La liaison fut charmante, et l'amant connut la couche glorieuse où jadis Henri IV, blanc-panache et vert-galant, avait reposé... Il semble que l'amour, une fois de plus, ici fut unilatéral. Entendez que seule pleura la maîtresse laissée au port ce pendant que le poète cinglait, quatre ans plus tard, vers le ciel d'orient, « avec Jérusalem pour but, et, pour station de retour, Grenade et l'Alhambra, où derrrière un des arceaux à dentelle de marbre, Madame de Mouchy, nouvelle élue, attendait le pèlerin.
La Gloire, l'Amour, sylphides tant rêvées, il les étreignait à pleins bras. Et quelques-uns se sont permis de dire que le spleenitique René ne s'ennuyait pas tant que cela!... Mais on sait la réponse: De tels hommes sont d'éternels chevaucheurs de chimères. Leur coupe, aussitôt que pleine et bue, est jetée sur
la route, et leur main se tend vers une coupe nouvelle. Ils ont l'immense, l'inextinguible « mélancolie du désir ». Le profane, le vulgaire devient à ce jeu un bas jouisseur inutile (car cette mélancolie du désir n'atteint pas que les poètes; preuve: le donjuanisme). Certains cherchent aux pires excès la satisfaction de leur dilettantisme. Certains se précipitent pour trouver toujours mieux, vers les âpres voluptés du mysticisme. Et certains, comme notre René, marqués du sceau du génie, deviennent des aigles planants aux serres de joie; leurs yeux fixent le soleil, et leur envergure emplit le ciel humain.
Cette gloire littéraire, cet amour des belles de qualité, ce n'était pourtant pas encore assez pour Chateaubriand. Sa curiosité d'artiste, son ambition voulaient davantage. Ayant conquis les esprits, il souhaitait de conquérir le Prince du Moment, jaloux déjà peut-être de la jeune renommée venue de la Corse bleue et rouge, et résolu à se mesurer avec elle.
On l'avait présenté à Lucien. On le fit rencontrer, dans une fête chez Lucien, avec Bonaparte. Ce dernier s'avança, lui parla dès l'abord, l'entretint quelques minutes. L'écrivain eut l'adresse de ne pas paraître essayer de le dominer. Il eut « l'éloquence de se taire ». Il lui rendit toutefois un hommage direct, personnel, précis, par la dédidace de la seconde édition du Génie (1803). Et le gage donné, la récompense arriva sous forme de nomination au secrétariat de l'ambassade de Rome.
Mais ce noble orgueilleux pouvait-il en quelque situation que ce fût remplir un rôle de subordonné? Assez vite, il se brouille avec son chef direct, le cardinal Fesch, oncle du Premier Consul. Imprudences de langage, évidente supériorité intellectuelle du subalterne et qui la fait sentir, petits froissements... Dès l'été, un éclat devient imminent. Il faudia que Madame de Beaumont, malade jusqu'à bientôt en mourir, arrive pour aplanir les difficultés. Elle ex-
pire entre les bras de celui qu'elle aimait secrètement, et qui fut assez chevaleresque, n'ayant pour elle que de l'amitié, pour adoucir cette émouvante agonie d'amante d'une illusion de passion réciproque.
Peu de temps après, « ayant honoré son cœur par la façon dont il avait assisté et consolé son amie mourante (il en fit un éloge funèbre d'une éloquence immortelle), il honorait son esprit par une admirable Lettre à M. de Fontanes sur la campagne romaine ». Fontanes arrangea tout, réconcilia l'ambassadeur et le secrétaire qui se quittèrent bons amis. Nommé ministre plénipotentiaire dans le Valais, Chateaubriand abonnait Rome au début de 1804.
Il devait, revenant à Paris, trouver sa femme ruinée par la propre débâcle d'un oncle débiteur. Ce que n'avait point fait l'affection, la fierté généreuse de l'écrivain l'accomplit. Il reprit avec lui l'épouse redevenue pauvre et qui désormais remplira son rôle effacé de compagne discrète et dévouée.
Chateaubriand allait partir pour la Suisse quand il apprit l'exécution inique et cruelle du duc d'Enghien. Il eut alors un de ces gestes superbes dont fut prodigue son culte de l'honneur. Il donna sa démission spontanément, immédiatement, sachant le risque encouru bien qu'il eût pris un prétexte de santé qui ne trompa personne, y compris le Maître. Et le voici de nouveau remis à la bonne besogne littéraire.
Il va dans les châteaux amis, fait le voyage du Mont-Blanc, rend visite à Mme de Staël à Coppet, vit un bon moment à Villeneuve auprès de Joubert et de Mole (c'est là qu'il apprend le décès de sa chère Lucile) et, pour distraire son chagrin autant que pou; documenter ses Martyrs, s'embarque enfin pour l'Orient, désireux de voir les décors antiques et sacrés avant de les peindre en sorte de fond de sa chrétienne épopée.
Parti le 13 juillet 1806, il est de retour le 5 juin Î807. Fontanes lui cède alors le Mercure. A peine
en est-il possesseur qu'y insérant un article contre l'Empereur, il se le voit supprimer, heureux encore de ne pas goûter du cachot dont les tyrans paient bs libelles, et ajoutant à sa disgrâce le mécontentement de sa femme, bonapartiste convaincue.
C'est vers ce temps qu'il achète « la Vallée-aux- Loups » joli coin aux environs de Sceaux, maison payée fort cher (1) mais retraite charmante où purent éclore les Martyrs, Y Itinéraire, le Dernier des Abencerages, le début des Mémoires.
Fin 1809, paraissent ces fameux Martyrs, travaillés consciencieusement, mais dont le succès fut disputé La Critique, si peu souvent courageuse, n'oubliait pas que l'auteur n'avait plus les faveurs d'En-Haut. Fontanes, comme toujours, défendit son ami égratigné par divers épigrammes.
Un événement regrettable et douloureux marque cette période: Armand de Chateaubriand, condamné à mort, peut-être eût pu se voir sauver par celui qui portait son nom, un nom malgré tout imposant. Son cousin demanda bien sa grâce, mais dans des termes tels qu'il blessa le Maître au lieu de l'apitoyer. Armand tomba dans la plaine sinistre de Grenelle, fusillé comme le furent tant d'autres sur le jugement d'un de ces abominables conseils de guerre dont nous attendons en 1922 la suppression totale, et où trônait le Bazancourt sur la conscience de qui pesait déjà le meurtre légal du duc d'Enghien.
1811: Succès de VItinéraire de Paris à Jérusalem, qui le méritait certainement moins que les Martyrs. Présentation à l'Académie. Habile, Napoléon accepte cette justice, mais refuse le discours du récipiendaire, où, comme toujours, des allusions (à la liberté enchaînée) agacent son impérialisme intransigeant
(1) Trente mille francs, sans compter embellissements et réparations qui doublèrent ce prix. « Cela coûte autant qu'une danseuse » souriait le nouveau propriétaire.
Cette fois, avec la consécration suprême, c'est la disgrâce définitive- Disgrâce, donc opposition. D'abord, il se retire à Dieppe, attendant son heure. En 181°), il vit surtout à la \ allée-aux-Loups. De 1813 à 18i4 il prend un appartement rue de Rivoli, en face des Tuileries, pour mieux guetter sa proie.
C'est de là qu'il jette au Monde son pamphlet: De Buonaparte et des Bourbons. Victor Hugo, quarante ans plus tard, lançait les Châtiments contre ces mêmes Eonaparte exécrés. Rivalités d'envergure! Lapidation des deux empereurs de la France par ses deux plus grands écrivains. N'est-ce pas à l'honneur de nos Lettres? Mai3 quelle inutile leçon!
Ces malédictions de Chateaubriand valurent une armée, a-t-on dit, à Louis XVIII, et l'Homme qui tombait ne se trompa guère sur leur portée, en les lisant à Fontainebleau, et en les jugeant en joueur qui a perdu 1? partie.
Ainsi et alors commença la vie politique, — tant rêvée, voulue, attrapée comme un papillon de plus au filet de l'insatiable pourchasseur d'émotions.
Elle va de la première Restauration à la seconde Révolution, à peu près quinze ans de lutte, avec ses hauts, ses bas, ses triomphes, ses déboires, ses chutes, ses intrigues. En général, Chateaubriand la fit désintéressée, scrupuleuse, exempte des compromissions politiciennes. Mais enfin elle ne put rester absolument pure des petites salissures inévitables qui toujours s'y mêlent. Néanmoins, il est de notoriété qu'elle ne l'enrichit pas, à la différence de celle que mènent la plupart de nos actuels parlementaires. Il n'y faisait point d'affaires. Il y poursuivait presque uniquement l'illusoire dessein de réconcilier la Mo-
narchie et la Nation, essayait d'attacher une chose vivante à une chose à demi-morte, qu'il n'ernpêcha pas de mourir, car elle était condamnée. Soyons persuadés toutefois qu'il n'ignorait pas l'état de la malade par lui soignée sans espoir et sans foi.
Le premier acte de Chateaubriand fut de s'efforcer de rendre sympathique le roi qu'il offrait aux Français à la place de leur empereur. Tactique naturelle, mais tour de force. Louis XVIII était loin d'avoir et même de mériter l'auréole de Napoléon. Ce valétudinaire spirituel plus que profond, ne connaissait bien de son rôle que le prestige dont il prétendait devoir le recouvrir — reste des vieilles conceptions théocratiques et autocratiques — et, des vertus royales, que celles, plutôt machiavéliques, par lesquelles au lieu de le consolider, on se cramponne au trône. Il préférait les zèles subalternes aux dévouements élevés. Il n'aimait pas notre écrivain qui, au fond, le méprisait un peu. Il ne le traitait ni selon ses mérites (incontestables au point de vue politique), ni selon ses services, moins noble en cela que Napoléon parlant sans rancune, à Sainte-Hélène, d'un adversaire dont il reconnaissait la valeur. Quelle noblesse, aussi bien, pouvait habiter l'homme couronné qui ordonnait froidement l'assassinat juridique et militaire du maréchal Ney! (Etait-ce tant la peine de stigmatiser l'assassinat du duc d'Enghien?). Cette hostilité sourde de l'omnipotent selon les hasards de la naissance contre l'intelligent 3elon les volontés du génie, n'était pas faite pour augmenter la ferveur dynastique du Breton sans doute orienté par son subconscient, nous l'avons déjà dit, vers les horizons de liberté. Aussi notre héros devint-il, « serviteur mécontent autant qu'observateur désabusé ». Le mot fut souvent répété. Ja n'insiste pas. Le principal, au fond, était qu'il bût à pleine gorge le vin du pouvoir comme il avait bu et allait boire encore le vin de l'amour et de la renommée.
C'est au début de cette nouvelle phase de son existence que Chateaubriand rencontra la douce et belle duchesse de Lévis, l'orageuse et dévouée duchesse de Duras. Sur les démarches et les instances de celle-ci, tout d'abord il obtint la légation de Suède, poste par lequel le très rusé monarque le récompensait en l'éloignant.
Vinrent les Cent-Jours, la retraite du prince-bourgois devant le retour offensif du prince-soldat cherchant, dans un sursaut d'aigle blessé à mort, à relever la tête, à battre encore de l'aile.
M. et M"* de Chateaubriand partent sur les traces du fuyard dont la couronne, à peine sur ses tempes, déjà vacille. Ils le rejoignent à Gand. La précaire Majesté peut à ce moment offrir des portefeuilles; le maroquin n'est pas alors un signe de puissance bien dangereuse! L'auteur des Martyrs reçoit l'« Intérieur ». Fantôme de ministre, il donne une apparence de vie à ce fantôme de souverain, et lui rédige un « Rapport sur l'état de la France au 12 mai 1815 ».... Le canon de Waterloo brise les grilles closes des avenues du Pouvoir. Et chancelant, inquiet, le roi rentre en sa capitale pour les mêmes hypocrisies et les mêmes ingratitudes.
Chateaubriand, il faut l'avouer à son honneur, manque de souplesse. Il attend qu'on le serve, comme si, au banquet de la Politique, on était bien servi par d'autres que par soi-même et ses amis ou clients! Les requins veillaient: Talleyrand, Foucher... Des intrigues naissent. Le ministre in-partibus de Belgique ne reçoit rien que son inscription sur la liste de la paierie reconstituée. Et le voici siégeant comme secrétaire au bureau de la Haute Assemblée, pour la session de 1816.
Enfin le cabinet Richelieu se forme. Les Blacas et les Decazes plaisaient mieux au frère de Louis XVI que ce duc de Richelieu et ce vicomte de Chateaubriand, non négligeables pourtant et qu'il fallait bien
quelquefois accepter. L'écrivain commence à se révéler bon polémiste et (hélas!) bon tacticien politique en attaquant Decazes par la plume et par la voix, ce pendant qu'il écrit: La Monarchie selon la Charte, en protestation contre la dissolution de la « Chambre introuvable ».
La brochure est saisie. La disgrâce arrive en foudre sur l'auteur. Il est rayé de la liste des ministres, privé de sa pension. Soyons heureux qu'il nous reste toujours sympathique dans l'adversité; il la supporte avec une fermeté remarquable, et elle le grandit. Car voici, certes, une des heures les plus dures, les plus douloureuses de sa vie; on la rapprochera de celle que subit Victor Hugo lors du Coup d'Etat. Privé de ressources, Chateaubriand vend sa bibliothèque et met en loterie sa chère maison de campagne et de labeur. S'il est deux séparations pénibles pour un homme de lettres, ce sont bien celleslà. Le livre et la retraite valent toutes les amitiés et tous les honneurs. Quel vide au cœur en les perdant! Ce vide affreux, René le connut alors. Avec en plus une amertume: de même que la vente à l'encan des pieux souvenirs et richesses familiales d'Hugo, ne rapportèrent à ce dernier, malgré l'émouvant appel de Théophile Gautier au Public, qu'une somme des plus médiocres au moment de gagner l'exil, de même, les quatre-vingt bons de mille francs émis par le Titan vaincu, ne trouvèrent point preneurs. Cet échec le força, navré, à une vente aux enchères. Louons le vicomte de Montmorency de son geste: il acquit, pour cinquante mille francs, l'illustre et charmante demeure. (1).
Le lutteur reprend position. Il devient le chef de l'opposition dynastique, mais par la voie d'un journal ultra-monarchiste, le Conservateur, qu'il fonde avec les Bonald et les Castelbajac. Ne voyons d'ailleurs là
(1) Voir plus loin: Chateaubriand.
qu'une tactique de guerre. Un bien littéraire en naît pour nous. Allié aux Villèle, aux Corbière, aux Fitz- Jammes, aux Vitroiles, le polémiste ardent devient pamphlétaire de premier ordre. Or, le pamphlet est un genre, a sa valeur. Les Châtiments nous empoignent, ainsi que tout ce qui est éloquent, même à faux. Qu'importent, dirait un Tailhade, de vagues arguments pourvu que la page soit belle!... C'est donc comme sorti de la plume d'un pamphlétaire qu'il faut simplement considérer le mot terrible — et plus tard regretté — lancé contre Decazes après le coup de couteau dont mourut le duc de Berry: «Le pied lui a glissé dans le sang ».
Decazes tomba. Le duc de Richelieu, à la session de 1820, demande à Chateaubriand sa collaboration, et Villèle l'appelle à l'ambassade de Berlin. De ce temps datent les premières relations suivies de René avec la belle Juliette Récamier, cariatide de sa gloire.
Mais Villèle et Richelieu doivent à leur tour démissionner, car la politique est un jeu de bascule: une planche sur un arbre couché; on s'enlève et on retombe pour s'élever encore jusqu'à la dégringolade. L'ami des deux ministres les suit dans leur retraite provisoire jusqu'à ce que le premier, ayant repris ■les rênes gouvernementales, le rappelle pour l'ambassade de Londres, la plus importante peut-être à ce moment-là. Nous sommes en 1822, point culminant de la carrière politique du poète. Il connaît alors les honneurs les plus hauts. Quelle émotion le jour où l'ancien petit pédagogue de Beccles, devenu personnage considérable, retrouve Charlotte Ives, son premier amour; et le jour qu'il préside le banquet de Làterary-Found! La misère passée lui revient en bouffée de souvenir. Douce revanche du Sort! Et comme il doit savourer ces contrastes!
Un chagrin traverse en nuage ce ciel éblouissant, lorsque disparaît Fontanes, le meilleur ami, le plus
vieux compagnon des bonnes batailles littéraires. Et puis, tout s'éclipse devant l'action. L'écrivain joue un rôle vraiment sérieux. Il obtient que la France intervienne dans les affaires d'Espagne. Grosse partie diplomatique. Il la gagne par cette guerre triomphale d'Ibérie, — son œuvre personnelle — ramenant le prestige monarchique aux annales de sa patrie. Franche réussite. Il est aux sommets. Il dirige, on peut dire, la politique du pays. Il le représente au congrès de Vérone. Le Monde a les yeux sur lui...
La récompense? De nouvelles tracasseries. Est-ce qu'un Louis XVIII pratique la reconnaissance? La reconnaissance n'est point diplomatique. C'est un sentiment bon pour les gens du commun. Les roi» n'en ont que faire.
Une mésintelligence éclate bientôt entre Villèle et Chateaubriand pour une histoire, d'ailleurs assez ridicule, de décorations. Cédant à la vanité, celui-ci désirait certaines distinctions et le fit trop sentir. Il les obtint, mais au prix d'un mécontentement nouveau du monarque. Le conflit s'aggrava ensuite à propos du régime électoral, de la septennalité, de la conversion de la rente. La loi sur cette conversion échoua. Le roi y tenait. Il accusa le silence, sinon l'opposition du ministre. Et, brutalement, vilainement, il le destitua. Chateaubriand, « chassé comme un valet », la rage au cœur, encourut une seconde fois la disgrâce imméritée.
On s'étonnera peu, en ces circonstances, de lui voir aux doigts, — sensible, frémissant et fier de la façon qu'on sait, généreux aussi et par là plus indigné qu'un autre devant l'ingratitude, — une plume amère. Ou s'étonnera pea de le voir chercher sa vengeance aux colonnes d'un journal, — les Débats, cette fois, qui ayant « tombé » déjà Decazes et Richelieu, étaient de force à « tomber » Villèle. Sous la grêle lapida trice de Chateaubriand. Villèle en effet succomba.
Kl ce fut, pour son vainqueur, un instant de pleine popularité, une de ces heures grisantes où l'homme se sent maître et dieu des foules, et goûte réellement, tanp:iblement, la gloire. Chateaubriand avait eu les plus hauts honneurs; mais ceci lui manquait encore: le triomphal salut du Peuple. Il aura cette jouissance. Et il l'aura dans le sens même de sa personnalité intime, foncière. C'est en effet la Jeunesse qui en ce moment-là lui prodigue ses faveurs, la Jeunesse qui est toujours plus libérale, plus avancée, dans l'ensemble et individuellement, que l'âge mûr, parce que plus idéaliste, plus généreuse, oserai-je dire pour le cas français, plus gaulo'se, plus celtique, les ferments raciques n'ayant pas encore été étouffés en elle par les difficultés, les désillusions, les compromissions, les « combinaisons » de la vie? La Jeunesse française, on l'a remarqué, fut toujours assez volontiers républicaine; elle est maintenant assez volontiers socialiste. Elle aime être à l'avant. Puis ses pas se ralentissent avec sa croissance, en suivant, dirait-on, 1rs lois de la chair.
Cette Jeunesse, donc, où bouillonnait déjà la seconde révolution, fut ravie de l'éloquence de Chateaubrirrid à défendre les éternelles grandes causes de la Liberté. L'écrivain profite de ces bonnes dispositions pour publier ses œuvres complètes, en trente volumes. Et l'édition obtient un gros succès. Après quoi le roi, cadavre déjà, meurt tout à fait. Nous voici en 1824.
Avant de quitter ce règne dont on peut dire qu'il fut le dernier ayant eu quelque prestige, grâce au constant effort d'un monarque assez intelligent pour deviner qu'en lui s'agitaient les derniers spasme» de l'ancien régime mal tué en 93, je voudrais faire une remarque sur la lutte qui mit aux prises MM. de Villèle et de Chateaubriand.
Je vois entre eux surtout une haine de caractère».
une opposition de tempéraments, un conflit de fondsr que les hasards et les combinaisons purent un instant dissimuler, maîtriser, mais qui devait fatalement éclater un jour ou l'autre. L'un de ces hommes était de la race politique, l'autre de la race artiste, et jamais Tune et l'autre ne s'accorderont. Les politiciens détestent les littérateurs qu'ils prétendent incapables de mener le char public. Les littérateurs détestent les politiciens qu'ils affirment incapables d'idéal et de désintéressement véritable. Au demeurant, c'est un problème de sincérité, de morale qui se pose. Les littérateurs croient possible le maintien, pour l'Etat^ de la morale prêchée par les soins de l'Etat aux citoyens. Les politiciens estiment que la morale d'Etat ne peut pas être la morale individuelle, et finissent par accepter de n'avoir pas de morale du tout. Ils en administrent une terrible preuve avec la diplomatie, qui est la chose la plus fourbe du monde. Qui a raison? Eternelle dispute! Les Peuples sontils assez raisonnables pour être conduits selon les lois de la pure équité, de la saine logique? Mais leurs maîtres essaient-ils de les amener à ce point de sagesse? Non, sans aucun doute, car un Peuple assagi ne se passerait-il pas aussitôt de ses maîtres? C'est ce vers quoi tend la Démocratie. Et c'est pourquoi les politiciens ne sont pas très démocrates, même quand ils le crient sur les toits, car ils devinent que la Démocratie les supprimera. Et c'est pourquoi les littérateurs au contraire le sont plus franchement, quand ils le sont, eux qui devinent au loin des temps l'affranchissement définitif des Peuples.
Louis XVIÏI laissa le trône à son frère. Mais le comte d'Artois, comme tant d'émigrés, « n'avait rien appris ni rien oublié ». Il devait continuer avec Villèle l'erreur des politiciens antidémocratiques et accentuer l'impopularité du régime qu'allait emporter le cyclone de 1830. Chateaubriand n'était au demeurant point mal avec lui. Dès l'avènement, il
lui consacre une brochure de propagande. Mais son heure était passée...
On lui offrit néanmoins un ministère où il eût pu briller, que tout homme de lettres même devrait pter pour le bien qu'il y pourrait faire: l'Instruction Publique. Il n'en voulut pas. Il s'estimait grand diplomate et voulait les Affaires Etrangères. A leur défaut il accepta une ambassade lui permettant de revoir sa Rome aimée.
Vers la Ville Eternelle il s'achemina donc avec sa femme, mais pour prendre brusquement, en mai 1*J28, un congé. Il laissa là-bas la vicomtesse et s'en 2 il a aux eaux de Cauterets, ce pendant que se formait le ministère de l'aveugle et mystique Polignac.
Au moment des Ordonnances de Juin, Chateaubriand se trouvait en son petit pavillon de la rue d'Enfer. Parti un instant pour Dieppe auprès de Madame Récaimer. quand il revient, le 28, il était trop tard, et la folie du Gouvernement ne se pouvait réparer. En revanche, le chantre d'Atala but à nouveau, ce même jour, reconnu et porté en triomphe, l'alcool de l'enthousiasme populaire qu'absorbait vingt ans plus tard le chantre d'Elvire.
Fier comme toujours, M. de Chateaubriand, qui avait sacrifié son ambassade aux libertés constitutionnelles, donna sa démission de pair de France, renonça bravement à tout titre de pension, et sortit définitivement de la vie publique. Il touchait à la intaine.
Que dire encore de cette vie si pleine? Chateaubriand l'acheva dans une retraite de vingt ans, consacrée à son œuvre et à son immortalité.
On crut plusieurs fois qu'il sortirait de l'ombre glorieuse où il s'enfermait. En 1831, par exemple, on le vit lancer une brochure acerbe, intitulée: De
la restauration de la Monarchie élective. En 1832, on le vit désapprouver l'expédition de la duchesse de Berry, mais prendre en main pour la transmettre aux maires de Paris, le don de douze mille francs qu'elle fit aux cholériques, et connaître la prison, — si l'on peut dire, étant donné que le Préfet de Police lui offrit son propre appartement — et défendre plus tard la même et romanesque veuve après qu'on l'eût incarcérée à Blaye... Simples « revenez-y » d'un poète épris d'action.
Charles X, du fond de l'exil, le sachant gêné, lui envoya vingt mille francs après la faillite du libraire Ladvocat. Un prêt de famille compléta ces subsides, et puis la vente anticipée des Mémoires d'Outre- Tombe. Sa bourse regarnie, l'écrivain part pour la Suisse. Libre, il peut maintenant serrer la main de La Fayette, de Carrel, de Lamennais. Il va voir, à Arenenberg, la reine Hortense et son fils qui déjà rêvent à la succession de Napoléon-le-Grand. Il visite l'Allemagne, et c'est à son retour qu'il apprend l'incarcération de la duchesse de Berry, beau prétexte pour écrire un mémoire en sa faveur, pour demander crânement à être impliqué dans les mêmes poursuites. Acquitté, il pousse la galanterie chevaleresque jusqu'à accepter la délicate mission d'annoncer au vieux roi le mariage étrange de la duchesse avec Lucchesi-Palli. Sa dernière ambassade! Il en est mécontent. De cette époque datent les lettres curieuses (à Mme Récamier 1833-36) où il estime que Vavenir n'est plus à la Monarchie mais à la Démocratie, avec alternatives d'anarchie et de dictature. Visions prophétiques! Qu'eût-il dit au milieu de l'actuelle, de l'interminable tourmente issue de la guerre, les vérifiant hélas! en attendant l'aurore meilleure sans doute également entrevue par lui, mais au fond de brumes insondables...
Reconnaissons-le: Chateaubriand garde, sur ses lievx jours, la religion et non pas la superstition du
I nssé. Lucide, il devine que des temps nouveaux sont nés dans les esprits, vont naître dans les faits. Il salue l'ère qui s'annonce, les progrès qui s'accomplissent.
II affiche (sous Louis-Philippe) sa sympathie pour Carrel. Il invite ostensiblement Béranger à dîner au Café de Paris. Il devient l'ami de Lamennais après la révolte ecclésiastique de celui-ci. Il justifie son mot célèbre et qui l'arrache à tout jamais à l'accaparement du parti royaliste: « Je suis monarchiste par raison, républicain par goût et par caractère ». Attitude encore a-t-on dit, et désir de popularité? Allons donc! Il franchissait simplement, à l'appel de sa vérité racique, intérieure, profonde, l'étape que franchit également Victor Hugo. « Il observait, rapportait déjà Sismondi dans son Journal, en 1813, la décadence universelle des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparait les symptômes de dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien. Il en concluait la chute absolue des nations de l'Europe avec celle des religions qu'elles professent. J'ai été étonné de lui trouver l'esprit si libre ». Esprit libre. Esprit intelligent surtout. Génie clairvoyant et qui contemple une aurore que nul nuage n'empêchera d'éclater en lumière éblouissante et vivifiante. Il envie, mais sans jalousie basse, Lamartine, Hugo, prophètes qui lui succèdent également à la souverairrl<' littéraire. Il n'est plus le soleil de sa génération, mais il sait qu'il la dore de ses rayons déclinants. Il se console et se résigne au crépuscule.
Le crépuscule commence vers 1838. Dix ans de descente très lente au tombeau et pareille à celle de l'Astre vers le gouffre des mers. Adieu émouvant et prolongé. Il s'arrange à finir doucement, dignement, une vie admirablement intense, entre l'Infirmreie Marie-Thérèse et l'Abbaye-aux-Bois, entre la Femme et l'Amie.
De cet achèvement magnifique d'une longue journée, tout-à-l'heure noue essaierons de tirer une mélan-
colique aquarelle. Voici le canon de juin 1848 qui scande l'agonie du dieu. René se meurt. René est mort... Il est mort dans une petite chambre toute nue mais qu'il décore somptueusement de sa gloire immortelle... Et voici les funérailles grandioses, — après Paris, — à Saint-Malo, devant cent mille regards éblouis et attristés, et le glas de l'orage au milieu duquel on enterre le Poète, en pleine roche, au bord de la mer éternelle, — comme son nom.
Nous ne pouvons croire qu'un tel homme, ayant mené une telle vie. se soit « ennuyé >>. Mais nous pouvons admettre qu'il ait, à cause de sa nature rnême^ connu le spleen, le dégoût, la mélancolie, la satiété, tout cela résumé à V inassouvissement perpétuel de ses perpétuels désirs.
Qui de nous d'ailleurs n'a vécu ces heures alarmantes où la vie paraît vaine, inutile, stupide? Qui de nous n'a senti le vertige du nihilisme? Qui de nous, surtout après la dernière guerre, et devant l'effondrement du pauvre petit commencement de sagesse qui s'esquissait et nous faisait à la fois concevoir possible « la cité future » bâtie par les apôtres des meilleurs demains, et impossible la régression formidable dont nous avons été témoins, ne s'est trouvé affreusemenl découragé, se demandant si l'Humanité n'était pas décidément maudite? Qui de nous n'a pas été navré du peu que nous apporte l'existence au regard de ce que nous voudrions en obtenir, de ce que nous aurions le droit d'en espérer? Quelle faillite, en fin de compte, nous entoure, nous submerge, nous tient à la gorge! Et ce peu que nous apporte l'existence, comme ou l'a vite goûté! Les plaisirs? Ils blasent si vite! Les honneurs? Qui en serait dupe? L'amour? Comme il demeure entièrement toujours pareil et banal, et qu'il est fragile pour le cœur et pour l'esprit! Les voyages.
les aventures? Oui, leur incessante nouveauté nous a<:rée, mais le déchet du déjà-vu croît rapidement; pour ma pari, j'ai contemplé tant de cathédrales, visité tant de musées, par exemple, que maintenant une ville ne m'intéresse plus guère que par ses aspects pittoresques; au vrai, c'est encore la Nature et ^es retours de saisons qui fatigue le moins, qui rafraîchit le mieux nos sensations... Mais, tous bilans établis, on comprend très bien qu'une certaine lassitude générale pèse chaque année un peu plus sur l'homme qui avance en âge. Chateaubriand a éprouvé cette lassitude et l'a su dire avec une intensité inédite: c'est une façon comme une autre d'être vrai et de mériter une place dans la Littérature.
Il a montré aussi qu'un écrivain a le droit — peutêtre le devoir — de s'occuper de la Chose Publique, de chercher à diriger ses contemporains. Sur ce droit et ce devoir, je ne répéterai pas mes observations, déjà faites à propos de la vie politique de Victor Hugo. (1). Mais je puis rappeler, quant à Chateaubriand, qu'il ne manqua pas de sens pratique ainsi qu'on aime à le dire des hommes de lettres. Il prévoyait juste et loin, a écrit René Nollet; et je citerais volontiers la remarque de celui-ci sur l'alliance russe préconisée par notre Breton, si ce n'était guère l'instant de nous en réjouir après les événements que l'on connaît; — à moins, pourrait-on suggérer, que précisément, au-delà des contingences d'une guerre si sujette à discussion, on en revienne à croire, quand même, à l'utilité d'une fraternité solide entre les deux grands foyers de révolution sociale capables d'avoir jeté au Monde étonné les deux flammes fabuleuses de 1789 et de 1917. Je préfère cette autre citation: « Il a été honnête jusqu'au scrupule, désintéressé jusqu'à oublier d'être ambitieux. Indifférent aux bénéfices sensibles, aux petites jouissances vani-
(1) Auprès de Victor Hugo. Chap. VII. Acte* et Parole*.
teuses que donne l'exercice du pouvoir, s'il a rêvé quelque chose... c'est de rendre à la France, avec la sympathie de l'Europe, le haut degré de puissance auquel elle avait droit. Patriote il a été, mais d'un patriotisme qui peut nous surprendre, sans la haine de l'ennemi... Il avait été du côté de l'Europe revendiquant son indépendance; il avait réclamé pour la France, qui ne la réclamait pas encore, la liberté politique... Il demeura royaliste, mais plus par point d'honneur que par foi véritable; il le fut sans attachement aux personnes, sans illusion sur la valeur du principe; or, qu'est-ce qu'un royaliste qui ne croit point à la légitimité, qui pense tout bas, s'il ne le dit pas encore tout haut, que ce n'est pas la république, mais la monarchie qui est impossible en France? (Hugo fut plus franc, parce que d'une génération ultérieure, déjà préparée; mais cessons tout d<r même de voir en Chateaubriand un arc-boutani du trône)... Et plus loin: « Ce *qui vaut de lui, c'est l'œuvre qu'il fit en ses diverses ambassades, et même, puisqu'il est vrai que l'aventure de la guerre d'Espagne a relevé le prestige de notre armée et imposé respect à l'Europe, son passage aux Affaires Etrangères. C'est aussi ce qu'aux années de combat il a dit et écrit: discours, opinions, brochures, traités politiques... Orateur, il l'a été à la Chambre des Pairs et des plus écoutés en un moment où se faisaient entendre tant de voix éloquentes. Il a prêté son talent aux plus nobles causes (1) et a su s'élever à une hauteur d'accent digne de la parole antique. Journaliste, il l'a été, dans une forme assez différente
( I ) « La liberté de la parole et de la presse est en quelque sorte Taxe fixe autour duquel sa noble course politique a erré. Et puis, d'époque en époque, on rencontre dans la vie publique de M. de Chateaubriand de ces actes d'honneur désintéressé et de généreuse indignation qui font du bien au cœur parmi tant d'égoïsmcs et d'habiles indifférences ». (Saint-Beuve).
de la nôtre, mais avec une science du métier qui étonne chez un tel génie; en toutes questions qu'il traitait, il a fait preuve d'autant de sérieux que de yigueur; il a été quelquefois profond. Enfin, et un peu dans toutes ses œuvres, il demeure un pamphlétaire puissant; il a soutenu comme sans effort, tellement la passion lui était naturelle, le ton de sa première brochure. Ses qualités ne l'ont point abandonné: imagination souveraine, force, ironie ou grâce, don des mots.... Il sait la langue des affaires; il parle si justement administration et politique que Morelle. l'ancien critique (FAtala, ne sait plus que ( < n prendre à cette transformation de son style... » Mais Hugo n'a-t-il pas montré aussi qu'un écrivain de génie sait adapter toujours sa forme à l'idée qui l'occupe? Soyez sûr que lorsqu'une grande plume faiblit, c'est par lassitude ou manque de foi, non par une médiocrité dont elle est incapable.
Et voilà comment Chateaubriand a « possédé le IV? onde ». Noble conquête et noble exemple.
Tous ainsi — génie et influence à part — nous pouvons vivre intensément, magnifiquement. Les homiu genre de Chateaubriand: les Hugo, les Lamartine, les Voltaire, les Gœthe, cent autres figures du Panthéon humain, illustrent même une doctrine morale qu'il ne serait pas si mauvais d'enseigner. Elle me paraît importante et en harmonie avec la conception moderne de l'Homme, surtout au seuil des Temps Nouveaux. On me pardonnera d'y insister un instant:
A mon sens, on a trop donné jusqu'ici la palme aux petits justes, aux petits vertueux, aux neutres qui suivent le petit sentier de l'honnêteté courante, de la morale convenue, — ainsi qu'on la donne à l'é-
cole aux enfants bien sages. L'héroïsme nous manque, — le vrai, qui n'est pas toujours sur les champs de massacre. Nous allons, je le crains, vers des égalitarismes, des médiocraties aussi basses que néfastes. Il faut voir là sans doute, en même temps qu'une tendance regrettable de la Démocratie qui, je l'espère, s'en corrigera, une influence de la religion chrétienne et spécialement catholique qui nous habitua de tous temps à mettre au rang des « saints » de bonnes gens simplement pieux, la piété semblant remplacer toutes les qualités actives. Regardez un calendrier: combien y découvre-t-on de ces êtres sublimes qui, malgré leurs faiblesses, s'avérèrent pourtant nos vrais pasteurs? Et rappelez-vous la fameuse parole: « Que sert de gagner l'Univers à qui vient à perdre son âme? » Inscrivons-nous en faux contre ce précepte. « Gagner l'Univers » peut et doit dire: vivre bellement et pleinement sa vie. Par là même l'âme est sauvée qui se donne un large essor, exprime tout ce qu'elle contient. S'il n'est pas en notre nature, faute de puissance initiale, de devenir un grand homme, il l'est toujours de développer au maximum nos facultés. Et c'est cela notre salut individuel et le salut de la collectivité.
Certes, je ne nie pas qu'un obscur inutile ne soit préférable à un célèbre malfaisant. Mais qui niera qu'un être d'énergie cherchant à se réaliser ne vaut pas mieux, même s'il faute, qu'un veule irréprochable? La vertu, c'est, surveillant et aimant à la fois notre être corporel et notre être spirituel, de les unir et fortifier en une harmonie complète et grandissante, de devenir vraiment Vhomo sapiens de la thèse évolutionniste qui nous veut le fronton du règne animal, eu, si vous préférez, « l'image de Dieu », de la thèse qui nous veut créés par un Etre Suprême à sa ressemblance. Car ce Juge, si vraiment il existe, ne saurait nous condamner pour avoir poursuivi sa tâche en cré-
ant è notre tour et selon nos forces.
Et je dis qu'il y aurait une leçon de plus à inscrire au programme de l'Enseignement à tous les degrés: la leçon de réalisation humaine. Je voudrais qu'après avoir étudié les grands hommes, le maître tirât de chacun d'eux mieux qu'un document d'examen: la matière d'une causerie sur les modèles qu'ils fournissent. Les prêtres, les pasteurs multiplient les sermons sur Jésus, type exemplaire à leur avis de toutes les vertus. Que nos instituteurs et nos professeurs multiplient les « Imitations » de ces héros spirituels que sont nos génies, notamment nos génies français.
Avec les réserves nécessaires, comme il y aurait une belle « Imitation de Chateaubriand » à développer devant nos jeunes gens au seuil de la vie! Je ne fais point ici ce petit cours, car il est inclus dans les pages de ce livre. C'est tout leur objet, et ce sera toute ma joie si, à leur lecture, quelque adolescent soulevé par un si haut exemple, cherche à son tour à « posséder le Monde » et à faire jaillir sa propre flamme.