IL LK FAUT
La châtelaine de Yerlanbeau n'était pas morle. Sonévanouissement avait même cessé lorsque Olivier descendit de l'automobile, qui lui avait fait couvrir, en quelques heures, la dislance de Paris à Vertanbeau.
M°^® d'Annevy ne manifesta ni émotion ni surprise en entendant, auprès de son lit, la voix d'Olivier mêlée à celle de Blanchelys ; elle ne les regardait ni l'un ni l'autre, et elle ne parlait pas non plus. Mais abîmée dans la torpeur de son mal, elle restait de longues heures, silencieuse, les yeux fermés, et ne donnant même pas signe de vie pour prier, quoiqu'on devinât toute son àme tournée vers Dieu.
Et, pendant ces mortelles accalmies, la môme question lounnentait Blanchelys d'une tragique incerlilude: que savait M"' d'Annevy ? Avait-elle entendu jusqu'à la tin la révélation de Blanchelys, et en gardait-elle le souvenir ? A quoi... Oh! mon Dieu, à quoi songeait-elle dans ce mystérieux reploiement sur soi-même qui l'isolait d'eux, dans ce mutisme aussi complet que celui de Nannie, mais plus inquiétant parce qu'il élail volontaire ?
La châtelaine se recueillait-elle ainsi pour faire le sacrifice de sa vie, ou pour en accomplir quelque autre plus déchirant encore?
En partageant avec Olivier tous les soins, toutes les^
veilles, Blanchelys prenait forcément, auprès de lui, le rôle d'auxiliaire dévouée et docile. Leurs craintes et leurs peines les unissaient, dans un commun effort, pour maintenir autour de la malade une atmosphère d'entente et de paix.
Et, devant cette soudaine impuissance de Blanchelys à se défendre, a l'accuser, à le punir, avec quel orgueilleux élan de sa sourde et tenace volonté, Olivier devait se sentir le plus fort...
A mesure que les jours s'écoulaient, Blanchelys s'abandonnait davantage à l'espérance, qui n'avait d'abord que faiblement germé en elle ; la châtelaine ne savait peut-être rien, ou bien elle ne gardait qu'une notion très confuse de ce qui avait précédé son évanouissement.
Si, pourtant, elle avait vu l'acte de décès, si elle avait bien entendu les dernières paroles de Blanchelys, des paroles qui alors auraient été meurtrières ?... Et ce silence prolongé de la châtelaine, ce silence interminable écrasait la jeune fille.
Enfin, M"^^ d'Annevy parla, une après-midi qu'elles étaient seules ensemble, une orageuse aj)rès-midi où le vent soufllait, bruyant et rude, des gorges d'Entreroche.
En s'apercevant que la châtelaine rouvrait les yeux, Blanchelys s'était tendrement penchée sur elle ; et la beauté incomparable de ce regard de vieille femme lui parut, en ce moment, plus surnaturelle que jamais, dans ce visage altéré et déjà touché par la mort.
Oui, M'"® d'Annevy parlait, ses lèvres si longtemps closes laissaient tomber quelques mots si faibles, (jue Blanchelys dut s'incliner davantage pour les recueillir.
— Le dernier d'Annevy... Olivier a été beaucoup pour nous... C'est la seuleerreur d'une vie irréprochable, et il l'a commise par pitié pour moi, par amour pour toi, Blanchelys.
La jeune fille se redressa à demi en étouffant une exclamation fervente. C'était là les mots mêmes que M™^ d'Annevy avait prononcés dans leur dernière et
dramatique discussion, à laquelle la morl avait failli mettre le point final.
Dieu fût loué, M™^ d'Annevy ne savait rien, ou elle avait oublié ; car elle croyait visiblement reprendre l'entrelien au point où elle l'avait laissé, comme si rien ne l'avait interrompu, comme si les heures et les jours écoulés depuis, eussent été abolis pour elle.
El, en effet, elle poursuivit : « Mais j'aurais dû le poser plus tôt la question essentielle... Réponds-moi comme à ta mère : Blanchelys, tu n'aimes pas quelqu'un d'autre » ?
— Moi?... commença Blanchelys.
Elle s'interrompit pour s'interroger ; et ayant vainement cherché au plus profond d'elle-même l'image effacée de Gaspard, elle répondit avec une sorte d'accablement farouche : «Non, personne, personne... »
Car elle venait de reconnaître que le désistement de Gaspard l'avait frappé dans son orgueil plus que dans son cœur.
— Eh bien, ma petite enfant, faisons le silence et l'oubli sur les mauvais souvenirs. Ne peux-tu pardonner, si moi, j'absous et j'oublie ?
Cette fois, Blanchelys ne protesta même pas ; elle sentait encore sur elle la froide terreur des instants où elle croyait avoir lue M°"^ d'Annevy. Puisque Dieu permettait qu'un éternel remords lui fût épargné, elle se tairait toujours. Non, elle n'exposerait plus celle qui l'avait si généreusement aimée, celle qu'elle chérissait encore aven l'ardeur douloureuse de son àme endolorie.
M'"'' d'Annevy reprenait : *< Maintenant que je vais mieux, tu comprends bien qu'Olivier ne saurait continuer de vivre avec nous, si tu le refuses. H sera obligé de nous quitter bientôt, et je n'ai plus que lui... Lui et loi, bien entendu. Blanchelys, veux-tu qu'Olivier parte ?
« Vous ferez du bien ensemble ; ce sera ta tâche de l'y aider, de vous rendre meilleurs l'un par l'autre. Mon enfant, Olivier peut-il rester ?
t iJi LA FLËL'R DE FEU
— Demandez-le lui, fit Blanchelys à demi détournée d'Olivier qui venait de rentrer dans la chambre. Qu'il décide lui-même...
Et, fermant les yeux, elle acheva dans un grand soupir : « Je m'en remets à lui comme à vous...
— Oh ! moi... murmura très bas la châtelaine en attirant Blanchelys contre elle, moi je dis qu'il faut pardonner.
— ... Oui, c'est bien à vous de décider, dit Blanchelys à Olivier, dès qu'ils se trouvèrent seuls dans une chambre coutiguë, où ils prenaient leurs repas à la hâte. Je vous ai laissé libre, parce que je ne pourrais plus dire à i>P"^d'Annevy la raison de mon refus. Mais cette raison, vous la connaissez; vous savez que si je vous donnais mon consentement, ce serait contre mon gré, ce serait par force...
La voix lui manqua sur les derniers mots ; tout intraitable et volontaire qu'elle fût, elle subissait l'ascend nit decelte autorité muette, qui émanait de lui, et qui semblait grandir parce qu'elle était laite, maintenant, -de douleur autant que d'amour.
Et il put répondre sans qu'elle l'interrompît:
— En quoi ce refus et cette raison seraient-ils moins •durs à M""* d'Annevy, venant de ma bouche que de la vôtre ?
— Mais puisque je vous dis que l'union ne se fera jamais entre nous...
— Que vous ne m'aimerez pas ? fit-il avec toute sa douceur coutumière. Qu'en savez-vous, puisque vous n'avez encore aimé personne ?
— Non, et je n'aimerai jamais 1 Si un mariage en pareilles conditions vous paraît acceptable, prenez-en seul la responsabilité... C'est vous qui l'aurez voulu.
— Oui, fit-il, je le veux... Et je le veux parce que je vous aime profondément, parce que ce n'est qu^enseuible et unis indissolublement l'un à l'autre, que nous pourrons réparer pour M'"^ d'Annevy et pour nous-mêmes. Et voilà tout ce que j'ai à vous répondre.
— ^Et bien ! moi, fit-elle, je dois vous dire aulre chose ; c'est que vous vous en repentirez un jour...
— Vous avez l'intention de vous venger, Slanchelys? Nous verrons bien.
— Vous vous en repenlirez... répéla-t-elle obstinément, il répondit d'un trait :
— Jamais de ce qui nous aura unis...
Puis il prononça, les épaules courbées, le front penché, comme aux heures de ses résolutions solennelles :
— Vous dites que vous me punirez, et vous pensez que votre menace pourrait me faire renoncer à vous ? Pour une fois dans ma vie, je me détournerais de mon but, et quand ce but, c'est vous ?
u Mais rien, rien au monde ne nous séparera jamais ; et vous en avez la preuve dans ce que j'ai osé pour vous obtenir. Rien ne me séparera de vous, pas même la mort...
« La mort moins que le reste. Si je mourais, je serais là toujours, toujours entre vous et le monde des vivants... Et, par instant...
Une sorte de nuit se fit dans ses yeux scintillants, pendant qu'il achevait : « Par instant, il me semble qu'après tout, notre union la plus siire serait dans la mort... »
Sans plus rien dire, ils rentrèrent ensemble dans la chambre oîi les rappelait leur commune inquiétude ; et rien qu'à les voir reparaître ainsi cote à côte, la châtelaine comprit qu'ils étaient d'accord, que son vœu serait exaucé. Et elle leur sourit en prenant leurs mains dans les siennes.
C'était dans l'ancienne chambre de Gilles qu'on avait installé la maladp, pour qu'elle fût à portée de l'oratoire et de la messe qu'on y célébrait presque tous les matins.
M""' d'Annevy demeurait immobile et recueillie, dans le grand lit dont les quatre massives colonnes torses soutenaient le dais de cuir fauve, aux dessins d'or, à la frange de grosses houppes dorées.
A la nuit tombante, la veilleuse de l'oratoire faisait ressortir en rouge ardent la croix de iMalte peinte sur la porte vitrée du petit sanctuaire. Sous les souffles du soir d'été entrant par quelque fenêtre ouverte, les reflets de cette faible lumièreerraient sur le grand tapis auv dessins indiens, s'accrochaient au cristal des deux lustres suspendus, l'un au milieu de la chambre, l'autre devant la porte de l'oratoire. Ils se promenaient sur la soie fleurie du paravent, sur la tapissprie des fauteuils à haut dossier, étroit et rigide. Ils éclairaient parfois jusqu'aux reliefs dorés, qui formaient, sur tout le plafond, des entrelacements bizarres, pareils à ceux de quelque treille d'or aux ceps défeuillés.
Le matin, quand on écartait les rideaux desoie épaisse qui avaient la couleur et presque la consistance du cuir ten !u sur le ciel de lit, leurs plis rares et droits encadraient un horizon d'une sérénité à la fois très glorieuse et très douce.
l'^t, dans cette chambre, dans ce grand lit où Gilles était mort, M"'' d'Annevy retroiivait toute la paix qui avait enveloppé la courte vie et la longue agonie de son petit- fils. C'était à croire que la quiétude religieuse de i'enfant endormi dans la foi inviolée de ses vingt ans, descendait, comme une bénéniction, sur l'aïeule meurtrie et brisée d'un plus rude combat.
Mais cette sérénité sans ombre, cette paix bienheureuse, Blanchelys les reconnaissait, elle les avait déjà révérées auprès du pauvre lit de la meunière Julite. Dans l'abandon de sa vieillesse, dans les transes de la mort, celle-là aussi avait goûté la joie divine des cœurs miséricordieux.
^En voyant la châtelaine si absente et déjà si loin d'eux, Blanchelys se demandait si elle-même et Olivier existaient encore pour elle ; mais ce calme suprême d'une mourante lui était sacré, et elle ne ferait rien pour le rompre, elle suivrait jusqu'au bout le chemin où Olivier l'avait jetée.
Comme il avait bien su la dominer, cet homme doux
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et secret qui prétendait la chérir, comme il l'avait bien domptée, réduite à l'impuissance... Et pourtant, pourtant il n'était pas encore le maître. Quoi qu'il en eût dit, il y avait une mort qui pouvait délivrer Blanehelys, et c'était celle de M""" d'Annevy.
Si la châtelaine mourait avant le jour, avant l'heure fixés pour le mariage, Blanchelys redeviendrait libre avant d'avoir pris l'engagement irrévocable. Et, lout en soignant la malade jour et nuit, en s'atlachant désespérément à la faire vivre, la jeune fille voyait bien qu'elle s'enfonçait dans la mort.
M™* d'Annevy subissait son sort sans murmure ; le mal d'Annevy auquel elle avait si longtemps résisté l'envahissait peu à peu. Résignée et soumise comme elle avait vécu, elle allait succombera la maladie qui avait emporté ses enfants après fanl d'autres des siens, eldont elle serait, selon toute apparence, la dernière victime.
Le cinq août, au malin, Olivier et Blanchelys s'agenouillèrent ensemble dan^i l'oratoire du château, pour y recevoir )a bénédiction nuptiale après la \nesse quotidienne que la châtelaine ne pouvait plus entendre que de son lit.
Le soleil d'été, traversant les blancs rideaux de vitrage, pâlissait la clarté des cierges, comme l'avait fait le blond soleil de février, le malin où Gilles était mort. L'officiant était le même qui avait célébré la dernière messe de Gilles, et la scène à peu près identique ; mais cette fois, c'était M™'' d'.\nnevy qui occupait le grand lit, au chevet sculpté comme une stalle de chœur, c'étaient Olivier et Blanchelys qui oubliaient de prier pour suivre l'allération croissante de ses traits, pour se demander si elle vivrait jusqu'à la fin de l'office.
Au son de la clochette du Sanctus, M^M'Annevy pencha la tête, ainsi que Gilles l'avait penchée jadis...
Mais elle se redressa, et ses yeux cherchèi-ent le tabernacle ; elle ne voulait pas s'en aller avant d'avoir achevé sa lâche.
Sous ce regard ineffablement tranquille, qui semblait
les voir de si loin, de si haut, Olivier et Blanchelys reçurent l'anneau nuplial, entendirent les paroles rituelles qui les unissaient l'un à l'antre. El alors, ils se mirent à prier, oubliant tout, même la châtelaine, même la mort imminente pour elle, même la vie qui les attendait tous deux, perdus qu'ils étaient dans la solennité de la minute qui les liait pour le temps et pour l'éternité.
Olivier, pas plus que Blanchelys, ne put paraître au repas qu'on avait préparé à Tinlenlion des témoins de leur mariage. Avant de se retirer, ces invités apprirent que, non seulement la châtelaine ne se relèverait plus, mais qu'elle ne verrait probablement pas la tin du
I.a châtelaine de Vertanbeau n'était plus. Ils étaient fermés, les beaux yeux caressants, dans lesquels l'orpheline Blanchelys avait vu un reflet d'amour maternel.
Tout était déjà prêt pour les funérailles, et Blanchelys, en grand deuil, seule dans le petit bureau contigu à la bibliothèque, attendait le moment de se joindre au cortège, quand une visiteuse se fit introduire auprès d'elle.
C'était M"^ Ocleaux qui tenait, sans doute, à lui renouveler ses condoléances, ou qui voulait l'assister de sa présence pendant ces lugubres instants.
La mère de Lucile n'avait pas eu même à accentuer son deuil, en sa qualité de parente éloignée de la défunle châtelaine ; car elle ne quittait plus guère ses vêtements de veuve, depuis les tragiques événements qui les avaient amenées, elle et sa fille, à Vertanbeau.
Jadis, au temps où le lieutenant iMaxence l'avait tant aimée, puis aux débuts de son mariage avec Guy Octeaux, c'avait été, disait-on, une jeune créature fière et gracieuse, toute resplendissante de bonheur et de
]>eaulé. Mais l'épreuve l'avait prématurément fanée, en brisant jusqu'aux dernières résistances de son orgueil.
Après que la générosité de l'avoué Maxence eût sauvé son mari de la prison et du bagne, elle avait accepté, sans murmure, la morne déchéance de sa vie, et son esclavage de pauvreté laborieuse lui avait paru un sort inespéré.
Elle n'ignorait pas que la honte de Guy Octeaux avait été amère aux d'Annevy ; aussi était-elle venne rarement aux château, et jamais sans cetairdeffacement, de soumission triste, que Rlanchelys lui voyait encore aujourd'hui, tandis qu'elle s'avançait, svelte et élancée comme Lucile, d'une frappante distinction d'allure, sous son long châle de cachemire noir, et gardant sur son mince visage flétri, les traces de la beauté dont n'avait point hérité sa fille.
Mais il y avait en elle, aujourd'hui, une émotion, dont Blanchelys sentit le frémissement, pendant qu'elle l'embrassait en lui disant :
— Il y aeu un nuage entre nous ; mais j^ai pensé, Blanche, que ce jour devait nous rapprocher dans le souvenir de l'amie perdue...
Et, comme Blanchelys se taisait, touchée malgré elle par ces alîectueuses avances :
— Il est vrai que vous ne resterez pas seule, grâce à Dieu, poursuivit M"' Octeaux, seule comme le serait Lucile, si je lui étais enlevée. Vous voilà mariée, vous serez heureuse...
— Je suis mariée, répondit pensivement Blanchelys ; mariée et c'est tout...
— C'est parce qtie votre chagrin actuel vous absorbe.
Mais votre vie s'annonce belle, au contraire Il ne
vous reste aucune inquiétude, aucun souci ; vous savez que tout s'arrange dans celte malheureuse affaire de l'avoué Maxence. Ledocteur Man ielieu s'est calmé, dès qu'il avu, devant lui, Olivier d'Annevy, au lieu de Gaspard Perrol, et votre mari n'encourra aucun doni-
mage pour la droiture avec laquelle il s'est exposé en couvrant Gaspard.
— Oui, fit Blanchelys s'assombrissant, le docteur Perrol entre en paisible possession de son héritage.
— Bien mieux, ditM^^^Octeaux, la voix un peu tremblante, ie» quelques milliers de francs laissés par M. Maxencelui permettent de désintéresser le docteur MandelieiJ, qui lui abandonne enfin sa clientèle. Et le docteur Perrol conserve la maison du Christ-en-Croix ; il ne lui reste plus qu'à s'y établir...
— Et à se marier, voulez-vous dire ? fit sèchement la nouvelle M™^ d'Annes-y.
— Mon enfant, vous savez bien qu'il ne le peut pas.
— Comment, puisque je suis mariée moi-même ? Le docteur Perrol ne recouvre-t-il pas sa liberté... autant du moins que la chose lui est possible ? acheva-t-elle après une courte pause.
~ Ce n'est pas lui qui... Tenez, fit iM""' Octeaux avec élan, je suis venue pour tout vous dire, et je ne sens même plus ce qu'il m'en coûte. Lucile assure qu'elle s'est engagée à ne pas se marier sans votre consente* ment formel, si Gaspard était disculpé par l'intervention d'Olivier d'Annevy.
— iMais, repartit Blanchelys, cette intervention de M. d'Annevy a été toute spontanée, je dois en convenir, et je n'y suis absolument pour rien. Au moment où Lucile me demandait de rappeler M. d'Annevy, celui-ci avait déjà adressé à sa tante sa déclaration écrite. Vous voyez que Lucile ne me doit rien, qu'elle est libre... comme Gaspard.
— Ma fille ne le croira pas ; elle a trop souffert de s'être substituée à vous sans le vouloir, trop souffert de votre persistante rancune... Elle n'épousera pas Gaspard Perrol sans votre approbation.
— Cela, dit Blanchelys brièvement, c'est autre chose.
Un peu de sang montait à ses joues diaphanes, ses
yeux brillaient d'une flamme pâle, intermittente et rapide. La démarche de M'"'^ Ocleaux réveillait dangereusement les souvenirs amers que la mort de la châtelaine avait presque endormis ; le mauvais esprit, dompté devant Tautel, au pied duquel Blanchelys s'était liée à Olivier d'Annevy, M™^ Ocleaux le ressuscitait par son iniportune supplique. Bien pathétique et émouvante cependant, la plainte de ce cœur de mère, oublieux de sa propre douleur pour l'amour de l'enfant éprouvée.
— Lucile au Christ-en-Croix, reprenait M™*' Octeaux, c'est cette maison rouverte pour moi, pour moi qui me l'étais si indignement fermée. L'avoué a voulu me rendre l'asile, jadis préparé pour moi, et dont j'avais démérité. Blanche, il ne dépend plus que de vous que j'y puisse vieillir et mourir, de vous qui avez été un peu ma fille, un peu la sœur de mon enfant....
(c Oh ! je sais bien, je n'ai pas le droit de prier ni d'intercéder pour personne... Mais c'est ma fille, voyezvous, et elle n'a que moi pour défendre son bonheur,
Elle se faisait humble et persuasive pour plaider cette cause de sa fille, qu'elle confondait avec la sienne, afin de la rendre plus forte. Mais Blanchelys répondit d'une voix sourde : « C'est justement parce que Lucile était presque ma sœur, qu'il m'a été i)lus cruel de la voir me déposséder ».
Les deux mains de M""' Octeaux glissèrent le long de sa jupe noire ; et la tète penchée, les yeux demi-clos, dans l'attiluiîe d'une coupable, elle répliqua lentement :
— lia été cruel aussi à l'avoué Maxence de soufTrir par moi, sa pupille, qu'il aimait et protégeait depuis mon enfance , et, pourtant, il rouvre sa maison à ma vieillesse. Sa miséricorde me rend l'abri, le foyer, que j'avais méconnus.
« La meunière Julite a soufiert par sa belle-fille Pascalie ; néanmoins, un enfant va naître chez les Perrol qui croyaient mourir is^olés et délaissés comme Julite. El Pascalie, comme si elle reconnaissait d'où lui vient
celle bénédiction tardive, Pascalie veul donner le nom de Julite à la pelile fille qu'elle espère.
<i Aujourd'hui, c'est la paix partout ; vous seule, Blanche, fermeriez-vous votre cœur ?
Les yeux de Blanchelys se mouillèrent tout à coup ; et palpitante, enfin ébranlée, la jeune femme répondit :
— AUendez; je veux faire, moi aussi, une démarche, et la réponse que je vousdonnerai dépendra de celle que je vaisoblenir.
Elle allait sonner pour faire demander M. d'Annevy ; mais à cet instant, Olivier lui-même entrait, 1res pâle dans ses vêlements de deuil.
M"""" Ocleaux s'efîara devant lui, et recula dans la bibliothèque, s:ins que ni Olivier, ni Blanchelys tissent rien pour la retenir.
M. d'Annevy venait prévenir Blanchelys que l'assistance étant à peu près au complet, ils devaient se tenir prêts tous deux à conduire ledeuil.
— Quelques mots seulement... dit Blanchelys. Ne pouvez-vous me donner une minute ?
Il fit un signe d'assentiment, et elle reprit :
— Vous avez reçu le notaire de Vieilleville ce matin ; il a dû vous parler des dispositions testamentaires de M™" d'Annevy ?
Olivier resta d'abord confondu par l'imprévu de cette question en un semblable instant, alors que les restes de la châtelaine n'avaient pas encore quitté celte demeure.
Puis il répondit : « Maître Rochebrune m'a entrenu en effet des alîaires de notre tante.
Mais Blanchelys insista, en évitant de donner à la défunte châtelaine ce titre de tante, qu'elle av^ait pourtant le droit d'employer depuis son mariage.
— Et ces dispositions finales de M"*^ d'Annevy, quelles sonl-elles au juste ?
— Ma tante a détruit le testament qui laissait sa fortune indivise entre nous. Sur un ordre écrit, à lui
transmis par Eloi, maîlre Rochebrune a rapporté le testament à ma tante qui l'a brûlé en sa présence.
— Elle a fait cela? s'écria Blanchelys avec une sorte de soulagement. Qu'en aurait-il été si elle avait connu la vérilé tout entière 1...
— La vérité, mais elle l'a sue...
— Vous la lui avez avouée ? Olivier, vous lui avez dit vous-même, fit-elle avec un mélange d'espérance et de crainte, que vous l'aviez induite volontairement en erreur ?
— Comment Taurais-je pu, quand elle manifestait la plus invincible, la plus dangereuse répugnance pour le sujet en queslion ? Mais ne m'avez-vous pas raconté que c'est en voyant l'acte de décès de Blanchelys d'Annevy qu'elle a perdu connaissance ?
— Non I non, son esprit et ses yeux se sont troublés avant qu'elle ait réalisé le sens de mes paroles. J'en ai maintenant la conviction...
— Et moi, dit Olivier, je garde la conviction contraire, je suis persuadé que, lorsque je l'ai revue après son évanouissement, ma tante savait tout.
Blanchelys hésita une longue minute, et murmura : « Je serais presque tentée de vous croire, en voyant qu'elle vous a déshérité... »
— Mais vous vous trompez, Blanchelys ; je suis le dernier parent de M™" d'Annevy, je reste seul héritier de la fortune (jue ce testament partageait entre nous. Et telles ont bien été les intentions finales de ma tante.
— C'est impossible... M™" d'Annevy n'a pu détruire son testament que pour en refaire un autre, et prendre des dispositions contraires.
— Elle n'en a, du moins, annoncé le dessein ni à maître Rochebrune, ni à personne d'autre que je sache. Et son but m'apparaît clairement ; dès lors qu'elles avait que vous ne lui étiez rien... — mon Dieu, vous m'obligez il vous préciser des choses pénibles... — M™' d'Annevy, dis-je, ne s'est plus senti le droit de disposer de sa succession, en faveur d'une étrangère ; elle a cru devoir me
laissPF intégralemenl le patrimoine de famille dont noire mariage vous assurait de toute façon la jouissance. « Blanchelys, vous n'imaginez pas, je pense, que cela changera quoi que ce soit entre nous...
— iMais ce patrimoine, vous ne l'accepterez pas en de telles conditions, quand rien ne vous atteste que la châtelaine vous le destinait. Ou M'"'' d'Annevyn'a pas calculé que la destruction du testament vous livrait l'héritage, ou elle n'a pas connu les raisons qu'elle avait de vous déshériter...
— 11 v a une autre alternative, dit Olivier, la mienne : ma tante a su et ellp m'a pardonné.
Blanchelvs tressaillit, en se rappelant l'une des dernières paroles de la châtelaine : Il faut <ow^ pardonner....
Mais, se cramponnant au prétexte dont elle voulait se faire une arme ;
— Allons donc ! fit-elle plus troublée qu'elle ne voulait le paraître. iM""' d'Ann^vy m'a dil, à moi-même, qu'elle approuverait mon refus de vous épouser, si, au lieu d'avoir commis seulement une erreur à mon sujet, vous vous étiez rendu coupable d'une fraude.
0 Olivier, vous renoncerez ou bien
— Ou bien ?... répéta Olivier.
Blanchelvs essaya encore de se dominer, mais elle n'y parvenait plus qu'imparfaitement.
— Après le dernier héritier du nom d'Annevy, demanda-t-elle, l'héritage ne revient-il pas aux hospices de Vieillpville?
— Oui, mais il y a encore un d'Annevy, et c'est moi, et je ne renierai pas mon héritage ; je n'abandonnerai pas le patrimoine qui m'est confié comme un dépôt par la longue suite de tous les d'Annevy.
« Plutôt que de renoncer à mes devoirs d'héritier d'Annevy, vous le savez bien, gronda-t-il, j'ai risqué de vous perdre.
— Oui, repartit Blanchelys lentement, vous avez déjà montré combien vous teniez à celte fortune, et de quel prix vous étiez prêt à l'acheter.
Un grand éclair d'or traversa les sombres yeux d'Olivier, puis ses prunelles s'obscurcirent de nouveau ; son visage, un instant indigné, revint à l'expression de volonté tenace et patiente que Blanchelys avait appris à connaître .
Mais une volonté égale, plus briilanteel tout aussi impérieuse, animait et soulevait la jeune femme, la volonté secrète de le punir, de se venger en le forçant à choisir entre elle et l'héritage qu'il avait déjà failli lui préférer.
Le charme qui l'avait tenue quelques jours en servitude était rompu ; elle n'avait plus peur désormais pour la châtelaine, elle n'avait plus à se faire la complice d'Olivier pour obtenir que M™^ d'Annevy mourût en paix.
Elle reprit avec plus d'ardeur encore : « Celte fortune nous séparerait ; il y a déjà trop de chosesentrenous... »
Son regard cherchait la porte par laquelle M"'* Octeaux s'était retirée. Olivier comprit, et pour l'empêcher de prononcer le nom de Gaspard, ou même d'évoquer en esprit son souvenir, il leva la main par un geste d'avertissement, son premier geste de maître.
— Nous saurons vivre pauvres, poursuivit Blanchelys d'une voix qui s'altérait étrangement ; vous avez votre profession et vous pourrez compter sur mon courage. Ecoulez-moi...
— Vous ne me dites plus que, si je ne le fais pas, j'aurai à m'en repentir.
-- Non, parce que le temps n'est plus aux paroles, mais à l'action. Jo vous dis seulement que je ne frustrerai pas les vieillards et les pauvresde Vieilleville. Réfléchissez-y jusqu'à ce soir si vous voulez, mais je ne partargerai pas avec vous un bien mal acquis.
.... Deux fois déjà, l'on avait frappé doucement à la porte, et, finalement, M. Eloi entra de son allure posée et discrète. 11 venait informer M. et M°^' d'Annevy que le clergé était là, et qu'on n'attendait plus qu'eux pour former le cortège. Mais il apportait aussi un télégramme qui venait d'arriver, et qu'il remit à son maître.
Olivier déplia machinalement celte dépêche qui portait la mention : Très urgent... Et Blanchelys crut voir le visage déjà si pâle de son mari se décomposer davantage et devenir livide.
Mais aussitôt rappelé aux exigencesde l'heure présente, Olivier enfonça le papier bleu dans une poche intérieure de sa redingote ; il invita, d'un signe, Blanchelys à sortir avec lui de la bibliothèque, et tous deux gagnèrent le grand salon déjà encombré de monde, oii l'on avait descendu le cercueil.
... Pour arriver au nouveau cimetière de Vertanbeau, il fallait suivre le chemin du moulin Perrol, passer sur le vieux petit pont, noriîiet moussu, qui enjambait ta Vertanbelle ; puis, on laissait derrière soi les sombres bâtiments du moulin, sa voûte profonde, ses granges élayées d'antiques conlia-forls. Et, par un sentier étroit, ombreux, herbeux, à peine distinct des prés qu'il traveisail, on atteignait le champ du repos, presque semblable, lui aussi, aux grandes prairies qui l'enveloppaient de toutes parts, et le séparaient de la rivière.
C'était un lieu indiciblement vert, solilaire et tranquille, sur lequel tombait l'ombre légère des grands peupliers, l'ombre sévère dn la montagne, donl TelTort séculaire de la petite Vertanbelle rougeait peu à peu la base rocheuse.
Et toute la lisière des prairies, tout le chemin sinueux, la lande aux cormiers des Perrol, et même le pontdu mou. lin, étaient noirs de la foule qui n'avait pu trouver place dans le petit cimetière. Mais, de presque partout, Ton dominait celui-ci, et les moins rapprochés des curieux pouvaient apercevoir le monument funéraire des d'Annevy, et jusqu'à l'ouverture du caveau où venait de disparaître le cercueil.
La cérémonie prenait 6n, les dernières prières étaient dites, le clergé se retirait, et l'assistance n'attendait plus que de voir se refermer la porte du caveau, quand, tout à coup, la jeune M™' Olivier d'Annevy fit deux pas en avant, dans l'espace laissé libre autour de la tombe.
Blanchelys, soudain redressée, renversait un peu la léle en arrière ; ce mouvement dégageait, de ses crêpes son jeune visage pâli qui apparut en pleine lumière, avec ses paupières meurtries, sa bouche aux lignes si pures et délicates.
Puis on la vit qui relirait lentement legant de sa main droite, en regardant le caveau. On crut qu'elle allait jeter ce gant dans l'ouverture encore béante du tombeau, où elle voulait peut-être murer quelque chose d'eile-uième. Si (elle avait été son intention, son geste fut trop court, et le gant vint retomber presque aux pieds d'Olivier, entre celui-ci et Blanchelys.
Olivier se pencha pour ramasser la noire petite chose de peau mate ; mais tandis qu'il s'en saisissait, un anneau d'or tout neuf s'en échappa, et s'en fut rouler très loin.
Ce n'était pas seulement son gantque Blanchelys avait arraché, mais aussi son anneau de mariage, son anneau dont elle ne voulait plus, et qu'elle rejetait devant la tombe de la chàlelaine, à la face de tout le pays.
Olivier ne s'y méprit point, il vit tout de suite dans ce geste, l'intention d'une rupture, irréparable comme l'affront public qu'il venait de subir.
Olivier prit, avec legant, l'anneau qu'on avait ramassé pour lui ; mais il n'essaya pas de les rendre à Blanchelys qui, du reste, s'éloignait, emmenée par M""" Octeaux. Il était convenu que ce même jour, aussitôt après le grand dîner qui devait suivre les funérailles, M. et M"* Olivier d'Annevy parliraient pour Vieilleville, où ils feraient un séjour plus ou moins prolongé dans leur vieille maison des Récollets.
xMais en rentrant au chàleau, quelques instants plus lard, M. d'Annevy apprit que Blanchelys, sans doute trop lasse pour remplir jusqu'au bout ses devoirs de maîtresse de maison, se faisait excuser. Elleavait pris l'automobile qui devait les conduire à la ville tous lesdeux, etelleélait partie seule pour Vieilleville, sans laisser d'autre message à [)ersonne.
Ainsi Blanchelys consommait-elle sa vengeance.