MADAME DEMANDE MADEMOISELLE
Blanchelys rentrait, emportant le pli à elle remis par Lucile, et qui avait passé du petit sac de celle-ci dans le sien. En arrivant au château, elle alla droit à la chambre de Nannie.
La vieille femme demeurait dans le même étal d'inerte torpeur ; mais, en apprenant la mort de Ta voué Maxence, elle avait brusquement consenti à recevoir un prêtre. Et le curé de Vertanbeau sortait de chez elle, au moment où Blanchelys y entrait.
Nannie n'avait pas pu se confesser, et l'absolution qu'on lui a^ail donnée s'adressait à son évidente douleur, et au repentir de fautes inconnues qu'elle ne pouvait plus avouer.
El ce désespoir inconsolé restait la seule expression vivante du visage pétrifié, que Blanchelys voyait, pour la première fois, complètement livide.
Car il était éteint, le feu intérieur qui avait toujours empourpré la face de Nannie, éteint et mort après avoir desséché, consumé son corps et son cœur, jusqu'à n'en plus laisser que cendres.
Elle n'avait même plus la force de s'exprimer par le jeu de ses paupières ; sa pensée obscurcie, qui ne suivait plus le sens des questions, ne gardait que le souvenir harassant et confus de la faute qu'elle avait peut-être cru effacer avant de mourir. Son âme vindi-
calive avait pu caresser l'idée d'une tardive réparation, qui eût été sa pins cruelle vengeance ; et voilà que son impuissance à réparer devenait son pire châtiment, et l'absolu! ion qu'elle venait de recevoir perdait son effet régénérateur sur une conscience qui ne s'était point déchargée. Quelque chose comme une pitié gonlla la poitrine de Blancheivs.
— C'est lui, dit-elle, c'est Olivier d'Annevy qui vous a poussée au mensonge ?
Nannie ne l'entendait pa^ ; elle ne la voyait même pas, car ses yeux restaient vagues sous leurs longues paupières à demi retombantes.
— Et maintenant, poursuivait Blanchelys, maintenant que vous ne pouvez plus parler, il ne dira rien non plus, il se taira toujours...
Elle tressaillit ; un gémissement de Nannie semblait lui répondre, comme par la voix d'une morte : « Non, il ne dira rien.
— Mais moi, reprit la jeune fille, je parlerai... Moi, Nannie, J3 réparerai pour lui et pour vous...
Oh ! ne pourrait-elle donc se faire comprendre ! Rien ne pénétrerait donc jusqu'à cet entendement engourdi, rien n'ébranlerait le rempart derrière lequel agonisait cette âme !
Blanchelys prit l'acte de décès reçu par elle, le malin, elle l'approcha des yeux mornes, qui paraissaient aveugles, en disant :
— L'acte de décès de Blanchelys d'Annevy... Olivier a cru détruire celui qu'il tenait de vous. Mais je m'en suis procuré un double, et le voilà, le voilà I...
Elle s'interrompit, effrayée ; si quelqu'un l'entendait, si M™ d'Annevy... xMais la châtelaine venait rarement chez Xannie, et la garde avait mis à profit la présence de Blanchelys*pour aller prendre son repas du matin. Non, personne n'entendait, hélas ! pas même Nannie.
Et, pourtant, les paupières de l'infirme se soulevaient davantage. Miracle imprévu, Nannie, qui ne savait pas lire, reconnaissait le format, la couleur, l'aspect général
du papier ; et le regard de ses noirs potits yeux de jais redevenait vivant, et pour un instant, lucide.
Nannie reconnaissait le document tout pareil à celui dont elle s'était dessaisie pour tourmenter Olivier ; et l'expression ardente, douloureuse, du visage de Blanchelys éclairant sans doute, pour la sourde, le sens des mots qui ne lui parvenaient pas, une sorte d'allégement mélancolique défendit son visage. Elle eut un profond soupir, et son regard, déjà errant, chercha un petit crucifix de cuivre, que l'avoué Maxence avait laissé au chevet du lit, une reproduction du Christ-en-Croix de sa chapelle.
tt puis, Nannie s'agitait. Son bras droit était resté inerte, depuis l'heure où elle l'avait levé pour prêter un faux serment, pour attester, pour jurer à M™° d'Annevy, en s'abritant derrière une détestable réticence, que Lilywhite était bien Blanchelys, puisque Blanchelys et Lilywhite, c'était la même chose.
Mais Blanchelys qui se penchait très bas sur elle, vit avec terreur cette main morte remuer tout à coup, s'étendre vers elle en vacillant, et s'attacher à ses cheveux. Les doigts gauches et alourdis, mais tenaces comme une serre, dégagèrent brusquement, puis tirèrent à eux une mèche de la blonde chevelure de Blanchelys.
Cette mèche, Nannie l'allongea, de façon à la faire glisser sur l'épaule de la joiine fille, puis en travers de sa poitrine, comme si elle accomplissait une lâche précise et s'elîorrait vers un but déterminé, dont Blanchelys aurait à pénétrer le secret.
Mais, au bruit d'un pas derrière la porte, la jeune fille s'était redressée ; celte porte s'ouvrit, et la garde entra en disant : « Madame demande Mademoiselle ; elle la faisait chercher partout, quand j'ai dit que je savais où la trouver. Madame attend Mademoiselle dans le bureau de la bibliothèque.
Blanchelys sortit aussitôt de la chambre, en arrangeant à la hâte ses cheveux défaits par le bizarre caprice de la malade.
Dès le seuil do la bibliothèque, elle vit M°° d'Annevy qui l'allendait, en effet, à l'entrée du petit bureau. La chàlelaine attira vivement la jeune fille à l'intérieur de la pièce.
— Assieds-toi, dit-elle. J'ai à te parler sans retard ; il se passe des choses graves, très graves... Tu es sortie, ce matin ; aurais-tu appris comment l'avoué Maxence est mort ?
Blanchelys fit signe que oui.
— Et moi qui ignorais tout... C'est une lettre d'Olivier qui vient de me découvrir la vérité.
— Comment M. d'Annevy sait-il déjà ?... s'ccria involontairement Blanchelys.
— Le plus simplement du monde ; il a fait route jusqu'à Dijon avec un confrère, le médecin qui se trouvait en visite chez le docteur Mandelieu, rt qui a aidé celui-ci et Gaspard Perrol dansles soins qu'ils ont donnés à M. Maxence.
« Par ce docteur étranger, Olivier a connu tousles détails encore ignorés de cette mallieureuse affaire, l'empoisonnement supposé de notre pauvre ami, les soupçons qui vont peser sur Gaspard. Et aussitôt débarqué à Paris, Olivier m'a écrit pour me dire...
— Pour vous dire ? fit Blanchelys d'une voix altérée.
— Attends un peu... J'ai là sa lettre que je viens de recevoir par le courrier du matin... Pour me dire que ce n'est pas Gaspard, mais lui, Olivier, qui a été le dernier à voir l'avoué vivant ; que celui-ci se préparait à prendre une potion, et que non seulement celte potion n'était pas préparée, mais qu'au dire de l'avoué, Gaspard venait de la lui déconseiller instamment, et que je devais porter ces faits au plus tôt à la connaissance du public.
— Il a fait cela... murmura Blanchelys. Olivier s'est incriminé lui-même ?
— Incriminé ?répcta la châtelaine avec consternation. Tu vois donc comme moi, comme lui, à quel point cette déclaration peut le compromettre ? Et encore, tu ne sais pas tout...
Elle reprit, une fierlé de race perçant tout à coup sous son air troublé et soucieux : « Cette déclaralion, Olivier ne pouvait pas ne pas la faire ; l'honneur l'exigeait de lui sur le champ. Pourquoi faut-il qu'en exonérant Gaspard, il semelle, lui-même, dans une situation fâcheuse, sinon dangereuse !
« Car, pour comble d'embarras, Olivier n'a pas l'inlenlion de revenir en ce moment ; et tu dois bien savoir pourquoi, toi qui lui refuses encore la réponse que nous espérions tous les jours.
« Mais heureusement qu'il ne tient qu'à toi aussi de le rappeler ; et, dans les circonstances actuelles, il n'y a plus d'hésitation possible...
Et, sur un regard interrogateur de Blanchelys :
— Oui, Olivier sera aussi gravement compromis qu'aurait pu l'être Gaspard. Il m'explique dans sa lettre que, cette nuit où il a vu M. Maxence pour la dernière fois, l'avoué lui a remis une pièce écrite, que l'existence de celle-ci est mentionnée dans un bordereau d'inventaire établi par le défunt, sans que rien indique que l'avoué Maxence a librement transmis la chose à Olivier.
« On pourra donc croire que mon neveu s'est emparé de ce document, parce qu'il avait intérêt à le faire disparaître, et cela dans la nuit même où M. Maxence a succombé... Ce serait là une trop fatale coïncidence.
— Mais, lit Blanchelys avec une certaine agitation, M. d'Anrievy n'a qu'à produire l'acte en question et à en expliquer la provenance, pour dissiper tout soupçon.
— Je l'ai pensé tout de suite comme toi ; mais Olivier va au-devant de notre objection. H dit que la pièce ne concernant que lui, et lui appartenant en propre, il ne la produira pas et ne la rendra pas, quoi qu'il arrive.
El Blanchelys se taisant, comme réduite soudain au silence, M""*^ d'Annevy reprit avec désolation :
— Il ne veut pas produire la pièce manquante, il ne veut pas revenir s'expliquer... En résumé, il ne veut pas se défendre ; et son al)^ence comme son silence, en pa-
reille occasion, peuvent donner lieu à des doutes insensés.
« Tu le vois bien loi-même, Blanchelys, il faut qii'Olivier revienne, il faut que tu le rappelles. Il le faut... répétait-elle comme Lucile.
Et Blanchelys ne répondait pas.
— M. d'Annevy me fait trop d'honneur, dit enfin la jeune fille de la même voix changée, et comme vieillie. H n'ignore pourtant pas que je ne suis pas sa cousine, pas même la parente des Perrol de façon certaine. Enfin, je ne suis plus rien ni personne... Et ce n'est pas à moi de l'oublier.
— Comme tu es ingrate, mon pauvre cœur...
La châtelaine continuait de la tutoyer et de la nommer spontanément « son cœur » ; et cependant, Blanchelys sentait, dans les manières de la châtelaine, un imperceptible changement que n'avait point provoqué, quelques jours plus tôt, [sa lenlativederévélalion. Etait-ce donc que M"^ d'Annevy, qui alors croyait encore à sa parenté avec Blanchelys, n'y croyait décidément plus aujourd'hui?
Elle ne protestait pas contre les dernières paroles de la jeune fille, elle disait même :
— Oui, tu es ingrate envers Olivier, envers nous qui t'aimons comme si tu étais vraiment nôtre...
« Si les liens du sang n'existent pas entre toi et moi, ceux de l'affection subsistent, et ce n'en 'est pas moins Olivier qui nous a données l'une à l'autre.
« Le moment est venu de lui prouver ta reconnaissance, en acceptant d'être sa femme comme il le désire, comme c'est mon dernier vœu en ce monde. Te le demanderais-je, si je ne voyais là, pour toi, la seule issue à la situation que t'a faite notre erreur? Voyons, que dis-tu ?
Blanchelys disait non, d'un signe de tête. Elle ne méconnaissait pas les dangers de l'heure actuelle, mais elle demeurait immuable dans sa volonté. Elle n'épouserait pas Olivier parce qu'il lui avait fait trop de mal ; et elle ne l'épouserait pas non plus, parce que c'aurait été unir
Gaspard et Lucile. Son refus contenait sa double revanche, non, le double châtiment qu*ils avaient mérité.
— Ce mariage était tellement indiqué, continuait M"' d'Annevy, que tout le monde le prévoit, que tout le monde l'attend...
— Je n'y ai jamais consenti... répliqua Blanchelys.
— Mais tu i\e le refusais plus ; et notre attitude, notre nianière d'être l'ont rendu inévitable. Le rompre, devant le péril qui menace Olivier, ce serait proclamer, — mais penses-y donc! — que mon neveu n'a plus notre confiance, que nous désertons sa cause, que nous nous associons d'avance au.x accusations qui vont peser sur lui.
El, encouragée par le silence de la jeune fille :
— Tandis qu'au contraire, poursuivit-elle, l'union d'Olivier avec toi, une enfant que je chéris, qu'on croit toujours me tenir de si près, consoliderait sa situation, la rendrait pour ainsi dire inattaquable...
« Car, l'opinion publique ainsi calmée, Gaspard entrera paisiblement en possession de l'héritage Maxence, et, en sa qualité de légataire unique, ne soulèvera aucune difficulté relativement à l'inventaire.
— Je ne croirai jamais, fit Blanchelys, que notre mariage puisse sauver M. d'Annevy...
— Et moi, mon enfant, je suis certaine qu'une rupture le pprdrait.
<( Blanchelys, si tu m'aimes encore, si tu gardes quelque considération pour ma. famille et pour moi, tu ne laisseras pas un d'Annevy, le dernier de notre nom» tomber sous le coup de la loi. Olivier aux prises avec la justice!.,.
Elle s'exallait, en pauvre femme, que les mots de loi et de tribunaux alîolenl par tout ce qu'ils renferment de redoutable inconnu, et ce fut avec une véritable solennité, qu'elle prononra :
— De fnème que j'ai dit à Olivier que c'était toujours son devoir de t'épouser, quand j'ai appris que tu n'étais pas ma petite-tille, je te dis, aujourd'hui, que c'est ton
devoir de ne plus repousser Olivier, Ion devoir non seulenient envers lui, mais envers moi et tous les d'Annevy que je représente...
Elle s'arrêla, respira longuement, puis, d'une voix soudain calme et douce :
— Je remarque, mon cœur, que lu n'as jamais donné à ta résistance, la seule raison plausible que tu pourrais invoquer ; tu n'as jamais dit que lu n'aimais pas Olivier et que tu ne pourrais pas l'aimer.
— Et i'eslimer? fit Blanchelys si sourdement que M™® d'Annevy ne l'enlendit peut-être pas,
La jeune fille eut un geste prompt de la main sur le petit sac où elle gardait l'acle de décès ; mais c'était pour mieux enfoncer, pour mieux cacher l'arme terrible dont elle ne voulait pas se servir, celte preuve de la culpabilité d'Olivier qu'elle ne voulait pas encore infliger à la châtelaine. Et celle-ci pouvait continuer dans son inaltérable confiance :
— Que lui reproches-tu de si impardonnable?... Nannie nous a trompés... Nannie, toujours Nannie, comme chaque fois qu'il s'est commis du mal dans cette maison... C'est Nannie la coupable...
— Pas Nannie toute seule, fit Blanchelys.
— Olivier s'est laissé abuser, voilà tout. Une erreur n'est pas une faute, moins encore un crime comme tu semblés l'imaginer. Quand il a reconnu sa méj)rise, c'est vrai, il n'a pas eu le courage de la réparer tout de suite, et il a eu tort.
« Mais il m'avait vue si malheureuse sans toi... Je succombais, vois tu, au moment où tu es entrée dans ma vie; il a eu peur de la vérité j)Our moi... et pour lui, que cette vérité allait peut-être séparer de toi.
« Et celle défaillance qui n'a duré que peu de jours représente la seule faute de sa vie ; tout le passé d'Olivier est irréprochable... Est-ce à nous de l'accabler; quand il a agi par égard pour moi, et par amour pour celle folle enfant qui nous dispute notre bonheur et le sien ?
LA FLECR DK FEU 165
Blanchelys appuya les bras sur la lable devant laquelle elle s'était assise, et elle se prit la lêle à deux mains. Elle tendait éperdumenl toutes les forces de son esprit pour deviner, pour comprendre ce qui échappait visiblement à la châtelaine, le réel mobile de la conduite actuelle d'Olivier.
Olivier avait bien vu l'avoué, dans la soirée du jeudi, ainsi que le croyait Gaspard. Ce même soir, il avait emporté de chez M. Maxence un acte, une pièce sur la nature de laquelle il ne voulait pas s'expliquer. Et quelques heures après, il faisait inopinément à la châtelaine son aveu sur la naissance obscure de Blaachelys.
Car, Dlanchelys se le rappelait, il avait eu, le vendredi, un enlrelien matinal avec M""^ d'Annevy ; et c'était à partir de cet instant, que la jeune fille avait senti un changement dans les manières de la châtelaine h son égard, et comme le redoublement voulu d'une tendresse qui n'était plus que de la pitié.
Il y avait donc un rapport étroit enire le document de M. Maxence et la confession d'Olivier à sa tante ; certainement, la teneur du document avait entraîné, avait forcé l'aveu. Et Olivier ne pouvait pas produire la pièce manquante, sans révéler, du même coup, à sa tante, qu'il n'avait parlé que par force.
Ainsi Blanchelys arrivait-elle à reconstituer presque intégralement les faits, sans soupçonner, toutefois, à quel point Olivier était résolu à ce que la châtelaine ne vît point le dernier message du vieux baron, message qui, au dire môme du défunt avoué, ne concernait que lui et ses descendants ;elle voyait surtout dans ^altitude passive adoptée par Olivier, un parti-pris de ne pas se défendre, d'attirer sur lui des périls plus ou moins immérités, pour l'obliger, elle, Blanchelys, à le secourir, à le sauver par un mariage, et à sauver la châtelaine en même temps que l'honneur de tous les d'Annevy.
Mais elle ne serait pas la dupe de ce jeu abominable.
— Eh bien I ma petite fille, dit la voix un peu rassurée de la châtelaine, que médites tu ainsi? Je connais
ton cœur, ta raison, c'est un oui, c'est un bon, un franc oui que lu me prépares. Dis-le donc bien vite, et télégraphions en notre nom, à toutes deux...
— Un oui à Olivier d'Annevy, jamais ! s'écria Blanchelys.
Mais elle surprit, sur le visage de M"^ d'Annevy, une altération si soudaine et si profonde qu'elle s'interrompit.
— Tu me ferais croire... des choses... balbutiait la châtelaine sans pouvoir achever.
Blanchelys se rappela ce qu'Olivier avait dit du danger qu'il y aurait à ébranler la confiance que sa tante avait en lui ; elle se souvint qu'il avait dit aussi : « Nous pourrions la tuer... »
— Tu me ferais croire, conlinuaitM"*^ d'Annevy d'une voix à peine intelligible, que tu as contre lui quelque noir grief, quelque motif inavoué de refuser un mariage qui est devenu aussi indispensable pour toi que pour nous. Te figures-tu... Oh! mon Dieu ! vas-tu me dire qu'il a vraiment contribué à la mort de M. Maxence?
— Non, non ! fit Blanchelys plus impétueusement encore, M. d'Annevy n'est pour rien dans ce malheur. Je n'ai pas l'aberration de |)enser cela de lui...
— Knfin, s'exclama la châtelaine, le voilà le cri de ton cœur. Mais si tu crois en Olivier, en son innocence, prouve-le donc, puisqu'il t'est donné de le faire, et ne nous laisse pas soulîrir...
— Je ne peux pas, fit la jeune fille d'un air morne.
— Tu lui en veux toujours... Je comprendrais la rancune s'il nous avait longuement, sciemment menti ; mais pour un silence qui n'a duré que deux semaines...
Alors, il se passa quelque chose que Blanchelys ne put jamais s'expliquer par la suite, qu'elle ne se rappela jamais que comme un rêve. Son sang bouillonna dans ses veines, une force inconnue emporta toute sa volonté qui protestait encore, pendant qu'elle continuait à se dire: « Je ne lui avouerai pas encore toute l'indignité de cet homme^ je ne lui porterai pas un tel coup... »
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L'acle de décès se trouva soudain hors du sac qui l'enfermait et trembla dans la main de Blanchelys ; et des mois entrecoupés, des mots irréparables sortirent de ses lèvres.
— Mais comprenez donc qu'Olivier n'a jamais été trompé que parce qu'il a voulu l'être, parce qu'il avait besoin de ce mensonge pour m'amener chez vous ; parce qu'il avait décidé ma capitulation et la votre, et qu'il ne renonce jamais à aucune de ses volontés...
(( J'en viens à croire que pas une minute, non, pas une seule, il ne m'a vraiment prise pour votre petitefille.
a La vérité, en tout cas, il y a deux mois qu'il la connaît indiscutablement ; et il aurait voulu me prendre pour complice comme Nannie... Ah ! il est bien question de savoir si je peux l'aimer, quand il faut que je le méprise...
Devant le visage décomposé de la châtelaine, la menace d'Olivier traversa comme une flèche de feu le tumulte de son cerveau ; mais elle continuait, sans plus pouvoir s'arrêter : « Il savait déjà tout quand vous avez demandé ma tutelle, il savait quand vous avez fait votre testament, il savait quand il a prétendu m'avoir seulement rassurée sur les inquiétudes de sauté que me donnait ma parenté avec les d'Annevy.
« Cette preuve qu'il m'a montrée ce jour-là, celte preuve dont je me suis procuré le double, il l'avait entre les mains, des le début de notre séjour à Vieilleville...
Elle dépliait l'acte de décès devant iM""'= d'Annevy, quand elle s'aperçut enfin que les yeux de la châtelaine étaient devenus étrangement fixes, que celle-ci s'alîaissait lourdement contre le dossier de son fauteuil, et ne semblait plus ni la voir ni l'entendre. Et il eût été impossible de dire de[)uis combien de temps elle était morte ou sans connaissance.
Blanchelys sonna pour appeler du secours; les domestiques s'empressèrent, on entoura M"^" d'Annevy, on lui prodiguardes soins incohérents et inexpérimentés, on
courut chercher le docteur Alandelieu... Mais lout de suite Blanchelys pensa à Olivier d'Annevy, comme au seul qui fût capable de ramener la châtelaine à la vie, de réparer le mal qui venait d'être fait.
Avec une détermination si prompte qu'elle en fut surprise elle-même, la jeune fille écrivit et signa un télégramme qui rappelait Olivier, qui le rappelait comme leur sauveur à tous...