TROISIÈME PARTIE
LILYWHITE
Uaoiqu'on fût seulement à la fin d'août, la mer était très mauvaise ce jour-là, et le bateau Calais-Douvres, en route depuis plus d'une heure et demie, n'avait guère accompli que les deux tiers de sa course. Presque tous les passagers avaient déserté le pont, et, dans le promenoir dévolu aux voyageurs de seconde classe, il ne restait plus qu'une femme, une toute jeune femme, menue^ assez petite et extrêmement blonde.
Elle était coiffée d'un béret blanc, vêtue d'un fourreau de laine noire et d'un gros plaid à dessins brouillés, un peu comme celui dans lequel la servante Nannie avait rapporté jadis, en France, Tenfant assistée, Lilywhite. Et c'était bien, en elîet, sous ce nom de Lilywhite que cette voyageuse était inscrite au registre des passagers.
Frileusement enveloppée dans son chàle, elle demeurait assise, immobile, derrière le vitrage du j)romenoir. Ses grands yeux limpides, songeusement fixés devant elle, paraissaient reflétera la fois le gris brumeux du ciel et le vert orageux de la mer houleuse qu'elle contemplait.
Sa pensée semblait perdue dans le lointain, comme son
regard ; cependant, sa main gauche dégantée, ranfienait et retenait, sur ses genoux, un pan du grand plaid, comme pour couvrir et protéger un être invisible qui se fût abrité contre elle.
Et oui, vraiment, il y avait là quelqu'un, une petite fille endormie, qui s'appuyait, avec confiance, contre la triste voyageuse aux pâles cheveux, une belle petite fille à la longue chevelure rousse, au teint incomparable, dont la forte dentition trahissait l'origine britannique, tandis que la sobre élôgance de ses vêtements annonçait la distinction et la richesse.
El cette enfant, qui appartenait visiblement aux premières classes de la société, continuait à dormir, le front sur la pauvre robe de la jeune étrangère. Elle dormait si bien, avec un tel air de lassitude et d'abandon, que sa compagne improvisée leva la main pour arrêter les brusques allées et venues d'une Anglaise qui faisait irruption sur le promenoir.
La nouvelle arrivante, qui avait la mine et les allures d'une institutrice de grande famille, se rapprocha aussitôt, et elle eut un soupir de soulagement en apercevant la petite fille. Mais son regard se chargea de surprise et d'inquiétude en interrogeant le visage de la jeune femme inconnue, qui avait recueilli l'enfant.
— La petite fille est venue se promener parici, dit tout bas la jeune voyageuse. Elle avait l'air fatigué, elle s'est assise près de moi, et s'est bientôt endormie. Ce serait grand dommage de l'éveiller...
— D'autant plus, répondit l'institutrice anglaise en se laissant tomber, elle-même, sur un siège, d'autant plus que lady Claribel n'a pas pu reposer cette nuit, pas plus que nous, du reste... Car cette « petite fille » est lady Claribel Cardoyne, la plus jeune fille de sirWilliam Cardoyne.
— Elle m'a dit son nom, repartit tranquillement la jeune femme, et que vous veniez de faire un pénible voyage...
— Elle vous a parlé ? C'est très étonnant de sa part,
car noire petile seigneurie n'est pas familière, repril la flegmatique gouvernante. Ah ! oui, un voyage difficile, on peut le dire, et compliqué par toutes sortes de malchances...
(( Nous venions d'arriver à Paris, sir William, lady Claribel et ses troissœurs aînées, les ladies May, Gertrude et Elhelred, qui sont aussi mes élèves, quand sir William a été rappelé en Angleterre par la mort simultanée de plusieurs membres importants de la famille.
« Mais il n'a pu emmener que les ladies May et Gertrude, leur cadette, lady Ethelred, s'étant foulé le pied en descendant de cheval.
« Je suis donc restée à Paris pour la garder avec sa petite sœur Claribel ; mais elle avait ?i grande hâte de partir pour rejoindre ses sœurs, que je le crains, nous nous sommes mises trop tôt en roule. Elle souffre si cruellement que je ne sais comment nous achèverons noire voyage.
« Pourcomble de malheur, je me trouve presque seule, noire institutrice allemande ayant accompagné lesladies May et Gertrude. J'avais bien une femme de chambre, et la gouvernante française de lady Claribel ; mais, au moment du départ, la petile M"^ Colette m'a demandé un congé d'un mois, se refusant à quitter Paris avant la semaine d'aviation, au cours de laquelle son frère devait piloter un aéroplane. Que voilà bien la sensiblerie française... Comme si elle ne devait pas apprendre, aussi bien à Londres qu'à Paris, si son frère avait volé fructueusement, ou s'il s'était fracassé à mort.
« Quant à la femme de chambre, une Anglaise pourtant... elle a, c'est à n'y pas croire, elle a le mal de mer. Oui, un mal de mer ridicule, affreux ..
Et sans se départir de son flegnie, la narratrice conclut : ■ Un mal de mer tout à fait abominable.
« Et pendant que je faisais conduire cette poor ^oose (pau ;re oie) à l'infirmerie, lady Claribel s'est échappée... »
Elle avait fait son récil, comme se parlant à elle-
mèaie plus qu'à la muette étrangère, et dans un besoin de se convaincre qu'il avait bien fallu ce concours inouï de circonstances pour amener l'incident qui la laissait encore incrédule : lady Glaribel réfugiée auprès d'une chétive inconnue, après avoir erré à Taventure sur le bateau.
— Et il me reste le débarquement avec une invalide, cette enfant indocile et point d'aide, murniura-t-elle. Et puis cette pluie désordonnée... Et toute la famille dans un si grand deuil ..
Mais, trop correcte pour s'attarder sur ses propres soucis, elle reprit avec une nuance d'intérêt professionnel :
— Comment lady Glaribel s'est-elle fait comprendre de vous, Mademoiselle ? Son françaisest encore bien insuffisant : parleriez-vous anglais ?
— Badly... (mal), répondit timidement la jeune voyageuse.
— Very badly, i7ideed...{iTës mal vraiment), déclara sentencieusement l'institutrice, flxée par le seul mot qu'elle venait d'entendre.
f< Mais, somme toute, reprit-elle, c'est de votre français que vous aurez surtout besoin eu Angleterre, si vous venez à Londres pour vous y placer.
La blonde passagère fit un signe afûrraatif, puis, après une brève hésitation, elle prononça ;
— Je me placerai le plus tôt possible.
— Avec un français comme le vôtre, la chose ne vous sera pas trop difficile, si vous avez de bonnes références, bien entendu... Vous voyez que chez nous, je veux dire chez sir William Gardoyne, il y aurait déjà un poste de sous-gouvernante à prendre auprès de lady Glaribel ; un intérim tout au moins... Mais môme pour une simple ni^rse (bonne d'enfant), il nous faudrait des références de premier ordre, tout aussi bien qu'un français de première qualité. Mes élèves sont toutes ladies, non par leur père qui estsimple baronnet, je dois le dire, mais du chef de leur défunte mère, lady Edith, qui était de grande maison.
^ Devant la mise plus que modeste et les manières discrètes de la jeune voyageuse, l'inslitulrice n'hésitait pas à croire que c'était une place de bonne d'enfant que celi('-ci venait chercher en Angleterre, pas plus que, devant son air d'extrême jeunesse, elle n'avait hésité à l'appeler Mademoiselle, sans même se demander si le gant de sa main droite ne recouvrait pas un anneau de mariage.
La jeune femme répondit sans détourner les yeux :
— Je n'ai pas les références qu'il vous faudrait ; à vrai dire, jo n'en ai aucune...
— Des recommandations alors ?
— Non plus.
— Et vous comptez vous placer sans recommandations ni références?
— Je n'en aurai pas besoin, là où je vais...
Et cette fois, elle baissa la tête en disant : « Je me rends dans un établissement qui a porté longtemps le nom d'asile Saint-Sauveur ».
— L'asile Saint-Sauveur de Bloomsbury ? ût l'institutrice avec une certaine vivacité. Mais il n'existe plus...
— Oh ! je sais, on devait le transférer à l'hôpital de la Reine ; mais cela ne m'empêchera pas d'y trouver un abri et sans doute un emploi.
— Détrompez-vous, dit l'Anglaise, du même ton de certitude. Le transfert projeté n'a jamais eu lieu ; après quelques annéesde vicissitudes, l'asile Saint-Sauveur a été ferciié définitivement, et tout son persaunel disper.sé.
Aces mots, la jeune voyageuse tomba dans des réflexions si profondes, qu'elle parut s'éveiller d'un rêve en voyant l'ingtitutrice se lever tout à coup.
— Je n'en pouvais plus, murmura cette dernière qui abandonnait son siège d'un air de regret ; mais il est temps que j'aille préparer le transbordement de lady Ethelred ; notre bateau a lait du chemin...
Et, posantla main sur la petite tête rousse qui commençait à s'agiter sous le plaid incolore :
— Lady Glaribel, dit-elle, d'un ton à la fois très ferme et déférent, nous arrivons... Voulez-vous venir ?
Mais l'enfant résistait au geste qui essayait de l'entraîner.
— Venez, my ludy, insista l'instilulrice. 11 faut que je me procure deux porteurs pour lady Elhelred.Et la pluie qui redouble...
— Si je puis vous être utile en quelque manière, dit la jeune femme d'un ton calme et doux, disposez de moi, je vous prie...
— Oh ! je pense bien que Minnie, la femme de chambre, va se surmonter. Puisqu'il en est ainsi, elle viendra chercher lady Glaribel en lui apportant son macfarlane, si toutefois, vous voulez bien garder l'enfant encore quelques minutes. Diles-moi voire nom, s'il vous plaît, pour qu'en cas de besoin, je puisse vous désigner plus aisément.
— Lilywhite... répondit la voyageuse d'une voixindislincte.
— Lily comment ?
— \\'liite... articula plus haut lajeune femme.
— Lily White ? répéta l'institutrice en frongantles sourcils. Je vous aurais crue Française, et vous me donnez un nom anglais.
— Je suis née à Londres, mais j'ai toujours habité la France.
— C'est ce que je pensais... Eh^bien, miss Lily White, vous pourriez peut-être aussi nous prendre nos couvertures et nos menus paquets. A tout à l'heure, n'est-ce pas?
Et serrant son imperméable autour d'elle, l'institutrice se lança dans larégion découverte qui la séparait de l'escalier.
Elle avait à peine disparu que la petite fille se redressait lentement, renonçant avec peine à l'abri où elle avait trouvé un j)eu de tranquille repos.
— Minnie ne viendra pas, dit-elle. Minnie est de plus
en plus malade pendant vinj^t-quatre heures, après qu'elle a navigué. Maisje ne vous laisserai pas, miss Lily- While...
Elle s'exprimait en un langage bizarre, oii l'anglais et le français se confondaient de la façon la plus imprévue, comme il y avait, en elle, un mélange d'innocence enfantine et de précoce sens pratique plus singulier encore.
— Je vous aiderai à descendre du bateau, parce que vous n'avez pas l'habitude des voyages,
1 Enfin, j'aurai soin de vous, conclut-elle avec la plus calme assurance.
Elle était si petite, sa figure enfantine porlait des traces si évidentes de fatigue et de chagrin, que son offre de protection paraissait bien plus louchante que comique ; le visage triste et fier de la jeune femme s'adoucit, elle prit la main de la petite fille en gage d'aide et de confiance mutuelles.
Le tumulte de l'arrivée gagnait tout le bateau. Dans la cohue des gens pressés qui voulaient descendre au plus vite, Lilywhile et Claribel virent passer deux infirmières, emportant, sur un fauteuil, une forme inerte ; toutefois, ce n'était pas la boiteuse Ethelred que son institutrice faisait transporter ainsi, mais bien l'infortunée Minnie, la femme de chambre, sur les services delàquelle il ne fallait décidément plus compter.
Ni l'institutriceni son élève invalide n'apparurent dans le flotdes voyageurs en marche vers la passerelle ; si bien que la petite Claribel dut proposer à sa compagned'emprunt de se mettre à la recherche de sa ^oi'er?iesa, qu'elle appelait miss January.
Elles arrivèrent ainsi à la cabine où Lilywhite se voyait obligée de reconduire elle-même la petite lady. Mais ici, heureuse surprise, grande nouvelle... Tous les embarras de miss January se trouvaient aplanis miraculeusement.
La famille des voyageuses en détresse leur dépéchait un sauveur, eu la personne prépondérante de M. Excel-
sior Roberts, oncle Ex, comme le nomma Claribel, en s'avaiiçant pour lui donner la main.
Car l'oncle Ex, un grard gentleman compassé, au teint rouge et aux cheveux gris de fer, l'oncle Ex élail déjà là, en train de prendre, avec miss January, les arrangements les plus favorables au transbordement.
C'est que l'oncle Ex était venu chercher ses nièces sur le beau yacht, la Fire-Rose, qui appartenait, semblaitil, à quelque membre de la famille, et sur laFire-Rose il se proposait de les conduire jusqu'à Londres, ce qui permettrait à lady Elhelred d'achever le voyage sur une chaise-longue.
De sorte que, non seulement miss January n'aurait pas à opérer seule un débarquement difficile, mais encore, elle verrait épargner, à son élève malade, lesdifûcullés d'un trajet en chemin de fer. C'était là de bien consolantes perspectives pour rinstitutrice, et il n'était pas étonnant que la présence de l'oncle Ex provoquât en elle, une sorte de rayonnement attendri, quoique toujours imprégné du plus grave décorum.
Pour l'oncle Ex, il ne manifesta et n'éprouva sans doute aucune surprise de voir sa nièce Claribel escortée d'une jeune personne, qui ne pouvait être que sa }iurse française. Il eut, pour cette étrangère, un regard hautain et rapide, où Lilywhite crut sentir une froide réprobation |)Our toute sa personne et pour toute sa patrie.
Mais il la comprit sans hésiter dans les dispositions que lui et miss January étaient en train d'arrêter : la meilleure cabine de la Fire-Rose pour la souffrante Ethelred et sa gouvernante, la jolie cabine bleue pour la petite Claribel et sa 7iurse.
Quant à la femme de chambre inanimée, le domestique de l'oncle Ex l'expédierait à Londres par le plus prochain express; ce qui, étant donné son état, ne manquerait pas d'être un grand soulagement pour elle et pour les autres.
L'oncle Ex s'était chargé de convoyer à bon port ses
nièces, Etheired et Claribel, avec leur inslilutriceen chef, miss January, plus une peti(e gouvernante française et une femme de chambre ; son compte y élait, et s'il y avait eu subslilulion de pelile Française en route, ce n'était pas son atlaire.
(iC qui surprit davantage Lilywhite, c'est que la stricte January ne fit rien pour informer M. Excelsior Roberts de celle circonstance.
Il est vrai que le transbordement, même facilité par l'assistance résolue de l'oncle Ex, fut encore assez compliqué pour que l'aide de Lilywhite se trouvât des plus utiles, sinon indispensable ; car Etheired, dont les souffrances avaient redoublé, absorba plus que jamais les soins de son entourage, et, au milieu de l'affairement général, Lilywhite dut prendre Claribel sous sa garde comme si elle eût été, en effet, la gouvernante de l'enfant.
Le soir les trouva donc installées de compagnie dans la cabine bleue de la Fire-Rose, ainsi que l'avait décrété M. Excelsior Roberts. En raison du mauvais temps, le bateau resterait à l'ancre tout la nuit, et ne prendrait que le lendemain la direction de Londres. Lilywhite avait fait souper son élève improvisée, puis elle l'avait mise au lit, et déjà la petite fille dormait profondément sous sa couverture de bourre de soie bleue, à l'un des coins de laquelle était brodée une large rose simple, d'un rouge éclatant, la Fire-Rose, ou rose de feu, dont le yacht portait le nom, et qui lui servait d'insigne.
Ce yacht, presque neuf et fort luxueux, avait appartenu à l*un des parents que venait de perdre la famille Cardoyne et, autant [que Lilywhite avait pu le comprendre, à lord Douglas, tils aîné de leur noble cousin, lord Alfred Darmingam ; lequel Douglas n'avait été rien moins que le mari de lady Georgina, la fille aînée de sir William Cardoyne.
De sorte que Etheired et Claribel voyageaient, en ce moment, sur le yacht de feu leur beau-frère, et Lilywhite ne douta pas une seule minute que la Fire-Rose
n'appartînt, présentement, à lady Georgina, la veuve da jeune lord défunt.
Lilywhile ne semblait pas songer encore au sommeil ; elle avait ous^ert sa valise, une petite valise de cuir tacheté, dont les perfectionnements recherchés contrastaient avec le pauvre costume de la voyageuse. Elle en avait tiré quelques objets, qu'elle étalait, en ce moment, sur la table recouverte de drap bleu, devant laquelle elle s'était assise.
Il y avait là des papiers au nom de Lilywite, née à l'asile Saint-Sauveur de parents inconnus, puis un pendentif assez étrange, suspendu à une chaînette d'argent, sur le terne étain duquel était gravé encore le nom de Lilywhite.
Blanchelys considéra longuemeni, amèrement, ces choses... Car c'était bien Blanchelys, la Lilywhite à qui le hasard d'une rencontre donnait, ce soir, le yacht anglais pour abri, Blanchelys d'Annevy qui, seule, sans protection, presque sans ressources, fuyait son pays.
Après les funérailles de M°"® d'Annevy et le tragique incident qui avait marqué la fin de la cérémonie, elle s'élait bien fait conduire à Vieilleville, comme si elle n'avait pas eu d'aulre intention que d'y précéder son mari de quelques heures. C'est ainsiqu'elle était rentrée dans la grande demeure majestueuse, où M"® d'Annevy l'avait amenée, si peu de mois auparavant, dans toute l'émotion et la joie de leur tendresse naissante.
Dans ces beaux appartements, au luxe antique et terni^ Blanchelys, la petite Blanche du moulin, avait appris à être choyée, heureuse, aimée, à être Blanchelys d'Annevy. La maison était demeurée la même ; sa façade, aux grandes fenêtres grillées, bordait une rue aussi tranquille, et l'herbe continuait de pousser dans la cour qui menait à l'église. Les reflets des cierges du sanctuaire flottaient sur les buis noirs du vieux jardin, l'odeur de l'encens s'y mêlait parfois à celle des roses ; des hor-
lensias remplaçaient les bouquets de pensées prinlanières dans les urnes de la grande allée.
Et dans la solitude grandiose des vastes pièces, errait uneBlanchelys à la fois morne et résolue, calme et désespérée, quivenaitde mettre, entre elleet Olivier d'Annevy, tout l'abîme de l'irrévocable.
Car c'était bien ainsi qu'elle l'avait entendu, en essayant de rejeter, dons le caveau des d'Annevy, son anneau de mariage ; elle avait voulu rompre avec Olivier, briser la chaîne qu'on lui avait imposée de force, et punir celui qui croyait la lui avoir si bien rivée.
xMais, même dans les heures d'exaltation qu'elle traversait, Blanchelys n'oubliait pas qu'elle avait donné à Olivier jusqu'au soirpourréfléchir, pour revenir sur sa décision de garder l'héritage de sa tante.
Elle aurait voulu croire encore qu'elle avait refusé sa part de celte fortune par un scrupule légitime; mais en se persuadant que la châtelaine avait eu l'intention de les déshériter, Blanchelys avait cherché un prétexte qu'elle n'invoquait déjà plus, emportée qu'elle était, par un élan de vengeance si impétueux, qu'il balayait pour elle tous les préceples de la loi de Dieu, alors qu'elle se figurait n*en transgresserqu'un seul. Et c'était avec une sorte de sauvage allégresse qu'elle se disait, qu'elle se répétait sans trêve que, cette foi:?, elle et Olivier étaient quittes.
L'atTront public qu'elle venait d'infliger à son mari compensait toutes les humiliations qu'Olivier lui avait value.*, effaçait la honte des capitulations auxquelles il l'avait acculée. Ah ! elle avait eu tortde venir l'attendre ici, de lui laisser ce délai dont il ne voulait pas profiter... Il suflirait qu'Olivier trouvât une lettre d'elle, quand il arriverait à la maison des Récollels.
Mais elle eut quelques diflicultés à s'entendre avec M"'' Eloi, au sujet de cette lettre. M^^Eloi, que l'absence de son mari laissait seule gardienne du logis, semblait fléchir sous le poids d'écrasantes responsabilités. C'est
que, toute l'après-midi, une nuée de télégrammes, à l'adresse de M. Olivier d'Annevy, s'étaient abatlus sur la maison ; et il n'était pas venu moins de quatre ou cinq messieurs étrangers, à tournure d'hommes d'affaires demander le même M. d'Annevy d'un air important. Chaque train de raprès-midi devait en avoir débarqué un ou deux, et ils semblaient arriver de loin, tout exprès pour réclamer M. d'Annevy avec insistance.
Les télégrammes, M"^ Eloi les faisait suivre à Vertanbeau et elle conseillait aux voyageurs d'allendre, à Vieilleville, le retour imminent du jeune maître. Mais si, par là-dessus, la jeune madame Blanchelys chargeait encore M™° Eloi d'une lettre, il y avait de quoi faire perdre la tèle à une digne femme de charge, privée de son époux et bouleversée par la mort de sa vieille maîtresse. Madame disait que, celte lettre, il ne fallait pas l'envoyer à Vertanbeau comme les dépêches, ni la laisser en souffrance à Vieilleville comme les messieurs, mais la remettre à M. Olivier dès son retour ? Très bien. M™* Eloi ne manquerait par d'informer Monsieur que Madame lui avait écrit dans le petit tiroir de son bureau, puisfjue Madame n'avait pas envie d'en avertir Monsieur elle-même, quand il allait rentrer tout à l'heure... Oh I il n'y avait pas à dire, c'était un jour extraordinaire, et M"^ Eloi aurait été bien en peine de définir si c'était elle ou les autres qui avaient les cervelles sens devant dimanche...
Allons, bon ! Encoreun coup de sonnette, renforcé de deux ou trois coups de marteau. Encore le petit facteur du télégraphe, sûrement.
Et M"^ Eloi quitta précipitamment sa jeune maîtresse, pour courir au-devant d'un nouveau télégramme.
En se disant que tous ces messages apportaient, sans doute, des condoléances à Olivier, à l'occasion de la mort de sa tante, Blanchelys se rappela tout à coup le visage altéré que son mari avait penché sur la première dépêche, à lui remise par Eloi, dans la bibliothèque du château.
LA FLEUK DK PEU 199
Elle regagna, toutefois, sa chambre, la belle chambre démodée et tranquille, que lui avait attribuée M"^® d'Annevy, dès leur arrivée à Vieilleville, et qui communiquait avec le grand salon où, pour la première fois, la châtelaine lui avait parlé d'Olivier comme de sou futur mari.
Dans l'amertume poignante de son cœur, Blanchelys revivait ce jour ; elle revoyait les verdures fleuries par le printemps se froisser contreles fenêtres. Les corneilles du clocher s'aventuraient dans le jardin aux grands ifs taillés, la châtelaine la regardait tendrement, en étendant sur elle sa main, toute scintillante des pierreries qu'elle avait remises pour lui faire fêle.
Et les yeux aimants qu'Olivier attachait aussi sur Blanchelys, ce jour-là, étaient plus définilivement éteints pour elle que les prunelles mortes de la châtelaine.
Lecontraste de ce temps passé avec l'heure présente était trop cruel, et ce fut avec un gémissement étoutîé que Blanchelys ferma la porle de sa chambre, pour prendre en paix ses dispositions de départ.
Elle chercha, elle retrouva dans une armoire, la petite robe noire, la livrée de servitude et d'indigence, que M^^'d'Annevy lui avait enlevée elle-même, pour lui improviser un costume plus conforme à sa nouvelle situalion. Blanchelys revêtit de nouveau l'étroit fourreau de laine, mit un peu de linge dans sa jolie valise neuve, quiétaitun dei derniers cadeaux dexM"^^ d'Annevy ; elle compta ce qui lui restait de la pension généreuse que la châtelaine lui allouait pour ses menues dépenses.
Quand s^s préparatifs furent achevés, le soir tombait; Blanchelys eut «n dernier regard autour d'elle.
Elle aurait voulu pleurer, et elle ne le pouvait pas ; prier, et elle ne savait quelle force inconnue refoulait la prière dans son cœur pétri lié.
Sa j)etile valise à la main, elle sortit par le jardin, et gagna la gare où elle prit son billet pour Paris.
Olivier avait paru la défier de se suffire sans lui, de
livrer seule la balaille de la vie : elle lui montrerait bien qu'elle était digne de la liberté.
Il ne lui venait même pas à l'esprit qu'Olivier pût la faire poursuivre, et la contraindre au respect de l'engagement qu'elle violait ainsi ; à la vérité, elle ne pensait ni à la loi de Dieu qui la condamnait, ni à celle des hommes qui pouvait la punir.