‹ La fleur de feuChapitre 12 sur 17 · LES FIANÇAILLES DE GLARIBBL · texte numérisé non relu

LES FIANÇAILLES DE GLARIBBL

De fait, Blanchelys gagna Paris sans être inquiétée. Elle avait pris l'adresse d'une de ces pensions de famille qui donnent, à des conditions exceptionnelles, l'abri d'un toit honorable à toute femme en quête d'un gagnepain ; elle passa là près de trois semaines en démarches inutiles, qui servirent seulement à la convaincre de l'impossibilité absolue où elle se trouvait d'obtenir le moindre emploi, sans recommandations ni références. Combien de fois les avait-elle entendus, ces deux mots que miss January venait de faire tomber de si haut sur elle...

Après un dernier échec, plus décisif que les autres, Blanchelys s'était décidée à partir pour Londres, afin do retrouver l'asile Saint-Sauveur ou ce qu'il en subsistait.

Il importait de partir pendant qu'il lui restait encore assez d'argent pour son voyage.

Dans cet établissement où elle était née, et dont elle restait forcément la pupille, on ne -refuserait pas de l'accueillir, ni de lui procurer un travail quelconque.

Et l'asile était fermé, venait de luidire miss January... Ce coup réduisait à néant sa seule espérance et son dernier recours. (Jue ferait-elle en un pays étranger, dont «lie ignorait même la langue? Car elle avait cru savoir

l'anglais, pour l'avoir appris dans les livres ; mais dès les premiers mois échangés par elle avec des voyageurs anglais, elle avait comj)risson impuissance à leurparler, et surtout à les comprendre. Encore une fois, que feraitelle à Londres, sans appui, sans argent ?

C'est que son séjour à Paris avait presque épuisé ses ressources ; et ce soir, elle avait voulu profiter de sa solilude dans la cabine bleue pour régler ses comptes, et calculer au juste combien de jours d'existence lui assurait le reliquat de ses avances. Mais son attenlion se détournait de son argent, pour se donner tout entière aux autres objets qu'avait contenus le même portefeuille, ses papiers d'enfant assistée, sa médaille de Saint-Sauveur, la pauvre médaille d'étain, jadis cachée, par elle, comme l'emblèmed'une humiliation abhorrée, et qui, durant ces derniers jours, lui avait représenté un moyen de salut, la seule pièce d'identité dont elle pût se prévaloir pour demander un peu de protection et de secours.

Mais tandis que, penchée sur la table, elle tournait et retournait la petite chose entre ses doigts distraits, Blanchelys eut tout à coup conscience d'une sorte de frôlement derrière elle. Presque en même temps, elle j)oussa un cri : une main venait de s'étendre pardessus son épaule, une main osseuse et vigoureuse, dont le poignet émergeait d'une manche de drap sombre et d'une manchette de toile unie, de masculine apparence. La main anonyme happa la médaille et sa chaîne, puis se retira avant que Blanchelys pût s'opposer à cette capture.

La jeune femme crut un instant que la main allait disparaître, s'évanouir avec son butin, comme un membre fantôme, indépendant du corps inconnu auquel il devait appartenir. Et elle n'osait se retourner, atterrée qu'elle était par cette idée folle que c'était la main du prépondérant Excelsior Hoberts, qui venait de s'allonger jusque chez elle, pour lui arracher les preuves tangibles de son secret.

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Elle eut donc un soulagement à reconnaître la voix de miss January qui lui disait :

— Chut ! n'effrayez pas l'enfant...

Et s'avançant dans la lumière, que projetait faiblement la lampe électrique à demi voilée, l'inslitulrice regarda la petite Claribel que l'exclanialion de Blanchelys n'avaitpas réveillée; son œil scrutateur embrassa tous les détails de l'enfantine loiletle de nuit, les beaux cheveux bien nattés, le col de la chemise de nuit correctement boutonné sur le petit cou, déjà robuste, rafraîchi et parfumé à l'eau de Cologne, par les ablutions dusoir.

Puis, le regard de miss January, après avoir effleuré les vétemenis du jour, soigneusement'pliés sur un siège, revint à Blanchelys ; et l'institutrice murmura :

— C'est bien ! vous vous entendez aux soins que réclament les enfants, ou vous en avez rintuition. Causons un peu.

Et elle s'assit à son tour, en reposant chaîne fit médaille sur la table.

— Je ne me trompe pas, c'est bien là que vous alliez ? fit-elle, soulignant du doigt le nom de Saint-Sauveur, gravé sur la plaquette d'étain.

Blanchelys fit signe que oui, sans pouvoir articuler un mot.

— El c'est là que vous êtes née ? dit encore la gouvernante.

La tête de Blanchelys s'inclina plus bas encore.

— N'ayez pas peur, reprit miss January ; je m'en suis doutée tout de suite quand vous m'avez dit que vous vous rendiez à Saint-Sauveur, et que vous n'aviez pas de références... Et puis voyez...

Elle avait ouvert lentement un petit écrin, qui contenait une médaille toute semblable à celle de Blanchelys, une médaille qui portail le nom de Stella January avec celui de l'asile Saint-Sauveur.

— Oui, reprit tout bas l'institutrice, moi aussi... Mon père, qui était major dans l'armée des Indes, avait laissé ma pauvre mère sans ressources, si pauvre et si dénuée

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vraiment, qu'elle dut se réfugier à Saint-Sauveur pour me mettre au monde.

« J'ai eu mon berceau dans la nursery de l'asile, et ma plaquette d'enfanl assistée comme les autres, comme vous, n'est-ce pas ?

« Seulement, mes parents étant connus, ce fut mon vrai nom qu'on grava sur celte plaquette, Stella January... Pauvre petite étoile de janvier (January, janvier), qui ne devait briller pour personne, pas même pour sa mère...

« Quand ma mère fut morte, des amis de mon père se souvinrent de nous, et, ';en temps utile, ils me firent entrer dans un orphelinat royal, où l'on m'instruisit avec d'autres enfants d'ofûciers pauvres. On me mit ainsi à même de devenir gouvernante dans une grande famille. Mais je garde ma médaille [de Saint- Sauveur. Je la garde pour me rappeler toujours le lieu où je suis née et le sort de ma mère... Pour me rappeler aussi que, si je rencontrais jamais une [pupille de Saint-Sauveur, moins bien parlagée que moi, je lui devais assistance parce qu'elle était toujours ma sœur. Comprenez-vous, miss Lilywhite, comprenez-vous ?

Et sans faire un mouvement vers Blanchelys, elle rapprocha encore les deux médailles l'une de l'autre, et elle considéra ce signe de leur commune humiliation, l'indélébile stigmate attaché à leur naissance, qui devenait, entre elles, un emblème de ralliement, le gage pathétique d'une fraternité secourable.

— Miss Lilywhite, vous m'inspirez confiance, repritelle de son ton catégorique. Et puis, lady Claribel est l'enfant la plus perspicace que je connaisse ; elle n'a jamais manifesté de sympathie pour un inférieur, ni d'amilié pour un chat, sans qu'ils fussent, l'un le plus hontiêle homme, et l'autre la hôte lapins estimable du monde.

Et, réfléchissant encore pour établir une balance équitable entre ses propres intérêts, ceux de ses maîtres et ceux de sa nouvelle protégée :

— Tous ces deuils nous mettent dans un pénible sens dessus dessous ; cela me serait un tracas supplémentaire de chercher quelqu'un, pour remplacer, pendant un mois, une gouvernante au pair, comme M''*" Colette.

< Car ici, miss Lilywhite, les petites gouvernantes françaises sont toujours au pair, quand elles ne savent pas notre langue mieux que vous ; l'anglais qu'elles attrapent chez nous, — je veux dire qu'elles apprennent, — leur tient lieu de gages.

« D'autre part, c'est trop grande pitié de voir une enfant, une petite baby comme vous, perdue dans Londres. Quoique Londres, bien entendu, soit une ville hautement convenable, et pas du tout à comparer avec votre diabolique Paris.

« Il vaudrait mieux que vous vous en rendiez compte tout de suite, miss Lilywhite, l'Angleterre est la forteresse de toutes les vertus ; les femmes y sont instruites, sérieuses, capables, économes, actives, distinguées et anglicanes. Quant aux hommes...

fille dut s'interrompre, presque suffoquée ; une sorte de rage, vertueuse aussi, montait en elle, à l'idée qu'elle ne pourrait jamais faire admettre à cette petite Française, qu'elle eût aplatie sous son pouce britannique, la distance incommensurable qui sépare le mérite austère d'un Anglais de la fantaisiste indignitéd'un homme de France.

Et, abandonnant cette tâche ingrate, elle recouvra subitement sa plus flegmalique tranquillité pour dire :

— M''° Colette m'a demandé un mois de congé ; je lui en imposerai trois pour lui apprendre à m'avoir laissée partir seule. Cela lui donnera le temps de soigner son frère, après l'épouvantable chute que ce prt'somptueux Parisien ne manquera pas de faire, dès son premier vol. Miss Lilywhite, voulez-vous prendre cet intérim ? Au bout des trois mois, je vous délivrerai un certificat qui vous permettra de trouver aisément une autre place.

— Oh ! merci... fit Blanchelys presque sanglotante. Mais le poiivez-vous vraimenl ? La famille Cardoyne approuvera-l-elle que vous m'engagiez sans certificats ?

— Enfant, je suis première gouvernante, c'est-à-dire, expressément chargée de diriger l'éducalion et l'instruction des quatre jeunes ladies qui me sont confiées. Elles étaient même cinq, avant le mariage de lady Georgina, leur aînée, avec l'infortuné jeune lord Douglas. Et vous devinez quelle responsabilité terrible pour moi, mes élèves, toutes ladies dès leur naissance, vous savez, et leur mère proche parente du lord Darmingam dont nous déplorons, en ce moment, la mort.

« Comme gouvernante en chef, je choisis donc, à mes risques et périls, les professeurs de mes grandes élèves, tout comme le personnel sul)alterne delà nursery.

« Seulement, fvoilà... fit-elle, enveloppant d'un regard inquisiteur la personne menue et elfacée de son interlocutrice. Vous venez en Angleterre pour être nurse, et c'est un peu mieux qu'une bonne d'enfant qu'il nous faudrait pour lady Claribel. Sa jeune seigneurie a besoin de soins matériels, certainement, mais aussi de très bonnes levons de français.

— Je puis les lui donner, dit Blanchelys, désignant un brevet compris parmi les papiers posés sur la table.

— Alors, tout est pour le mieux, déclara miss January avec décision. Je vous accepte pour le temps indiqué, sans autre garantie. Ce faisant, je risque de me compromettre et je place, pour ainsi dire, ma situation et tout mon sort dans vos mains.

< Mais il est sans exemple, souvenez-vous-en, qu'une pupille de Saint-Sauveur ait jamais nui sciemment à l'une de ses anciennes sœurs d'infortune.

En réponse à celle sorte d'adjuration, Blanchelys prononça :

— Je vous donne ma parole, m.iss January, ma parole de pupille de Saint-Sauveur, que vous pouvez, en toute sécurité, me confier l'enfant de vos maîtres.

— Et c'est loul ?dit miss Jamiary, déçue de n'avoir pas provoqué de confidence [)lus explicite sur l'histoire de sa jeune goveniess. C'est tout ce que vous avez à me dire?

— C'est tout, répondit fermement Blanchelys.

Dans raprès-midi du jour suivant, les voyageuses débarquaient sans encombre à Londres, ou plutôt à Chelsea, où les Cardoyne avaient toujours eu leur maison de plaisance, dès le temps où Chelsea ne faisait pas encore partie intéa:ranle de Londres.

La famille possédait bien une ou deux habitations à Londres même, du côté de Hyde-Park , mais la villa de Chelsea était dévolue aux filles de sir William depuis la mort de lad y Edith, leur mère.

En ce moment, Ethelred et Claribel en étaient seules occupantes, avec le personnel de service, sir William et ses trois filles aînées se trouvant encore retenusà Edimbourg, où venaient d'avoir lieu les obsèques de lord Alfred Darmingam, le chef de la famille. Ce vieux lord n'avait survécu que peu de semaines à ses trois fils, qu'il venait de perdre dans des circonstances tragiques, encore mal connues de Blanchelys.

Celle-ci savait déjà que Doublas, le fils aîné de lord Darmingam, avait été le mari de Georgina, l'aînée des tilles de sir William ; puisque lady May, la cadette de Georgina, avait été fiancée à Francis, le cadet de Douglas. Mais ce qui devenait tout à fait inconcevable pour elle, c'est que la petite Claribel avait été également fiancée, -depuis longtemps, disait-elle, au troisième fils de lord Darmingam, au jeune Ereddy, qui n'avait pas quinze ans le jour de sa mort.

Ceci résultait des confidences que la réservée petite lady fit à sa nouvelle governess française, certain morne dimanche, où l'enfant, un j)eu fiévreuse d'un refroidissement pris sous la pluie du jour, cédait à un besoin d'exj)ansion qu'elle savait dominer d'habitude.

— Entre Freddy et moi, c'était un engagement secret, dit-elle avec ce mélange de candeur et de grave préco-

cité qui faisait d'elle |une irupatyable petite créature. Mais tous nos plans étaient bien arrêtés ; nous devions nous marier le plus tôt possible, et il ne nous restait guère plus de dix ans à attendre.

« Et puis Freddy voulait être catbolique, c'était notre autre secret. Il avait connu à Dariningam-Caslie, un vieux maître d'école papiste qui lui avait donné envie d'abjurer ; et j'aurais fait connue lui puisqu'il y a écrit, dans la Bible, au livre de Uuth, que les ladies doiverit dire à leur mari : Ton Dieu sera mon Dieu.

« Nous aurions eu beaucoup de difficultés et de persécutions ; mais on en vient à bout en ouvrant une certaine barrière.

a Cela, c'est écrit dans un livre français que lisait ma sœur May, et qui s'appelle justement la Barrière.

« Freddy et moi, nous aurions demandé à l'auteur de cette Barrière de nous en procurer une bonne clef.

« Mais Freddy est mort, comme Douglas, comme Francis. Et maintenant... Oh I niiss Lilywhite, ma tète rôtit quand j'y pense...

Le silence régna un instant dans la nursery, 'aux vitres de laquelle frappait la pluie ; puis la petite voix grêle de l'enfant s'éleva de nouveau, lente et distincte.

— Voilà Georgina veuve de son mari, May et moi veuves de nos fiancés. Et maintenant, il faut que Georgina épouse le jeune lord Darmingam, notre nouveau chieftai7i. Si elle ne peut s'y décider, ce seraàMayde le faire ; et si May recule devant le sacrifice, ce sera moi qui devrai l'accomplir parce qu'il le faut, miss Lilywhite... 11 faut que Tune de nous trois épouse le nouveau lord Darmingam pour l'amour de la pelileMérédith, la fille de Douglas et de Georgina, pour l'amour de tous les Cardoyne (|ui seraient déchus et ruinés, si le courage nous manquait, à moi, à May et à Georgina...

Claribel retomba sur Sun oreiller, et elle enfouit son visage dans ses cheveux, en répétant tout bas les mots de courage et de sacrifice.

Elle marmottait aussi qu'il ne fallait pas en vouloir

tout à fait morlellement au nouveau lord, mais au contraire, bénir le ciel de ce qu'il restât encore un Darmingani, un chieftain (cbef de clan), comme elle le désignait à sa manière écossaise.

Devant l'élrangetéde ces révélations, Blanchelys se demandait si elle les avait bien comprises, le français dont Claribel entremêlait ses discours étant des plus imparfaits, et Blanchelys éprouvant encore, pour son compte, une certaine difficulté à identifier l'anglais parlé avec l'anglais écrit, qu'elle traduisait si couramment en France, dans les livres de M""^ Octeaux.

Tout enfant, elle avait voulu apprendre cette langue, afin de lire elle-même les actes de naissance et de baptême, transmis au moment de sa première communion, par la mairie et l'église dont dépendait l'asile Saint-Sauveur. Peut-être avait-elleeu Tespoir d'y trouver quelque chose que les autres ne savaient pas y découvrir.

Mais le nom de Lilywhite que lui attribuaient ces papiers d'enfant trouvée, élait-il seulement le sien?Nannie seule le savait et aurait pu le lui dire.

Que n*avait-elle mieux interrogé la vieille femme, dans leur dernière entrevue !...Que ne lui avait-elle crié : Mais moi, moi, quisuis-je?l)ites-moi un mot, donnez-moi un signe.

Elle revit Nannie inerte, muette et paralysée sur sa couche ; puis, tout à coup, l'un des bras pétrifiés remuait, s'étendait vers Blanchelys. La main de |Nannie se crispait sur une mèche des blonds cheveux ; Nannie attirait cette mèche sur l'épaule de la jeune fille, la lui allongeait en travers de la poitrine.

Pourquoi ? Qu'avait-elle voulu lui dire? Ce geste semblait bien avoir pour la sourde quelque signification obscure ; mais laquelle ? Blanchelys ne devait-elle jamais le savoir ?

Elle en était réduite, pour le moment, à se dire que le nom d'Annevy était peut-être le seul qu'elle eût légitimement le droit de porter, parce qu'Olivier le lui avait donné en l'épousant.

Mais elle ne voulait pas plus de |son nom que de sa maison ou de son appui. Son consentement n'avait pas été libre, et elle considérait comme nul le mariage qu'on lui avait imposé. La pression morale exercée sur elle équivalait à la contrainte matérielle, que les tribunaux religieux et civils reconnaissent comme un cas de nullité.

Elle n'arrivait pas toutefois à se persuader que, cette sentence de rupture, elle eût le pouvoir de la prononcer elle-même ; elle savait seulement qu'elle n'avait pas eu à sa portée d'autre moyen de punir Olivier, et qu'il fallait, — oh! qu'il fallait à tout prix, qu'Olivier fût puni et Blanchelys vengée.

Et le sort semblait décidément pour Blanchelys. Olivier ne croyait pas qu'elle pût jamais se passer de lui et de sa protection, el, presque tout de suite, elle avait trouvé un moyen de se suffire ; elle gagnait honorablement sa vie, et son séjour chez les Cardoyne ne serait sans doute qu'une étape vers une émancipation plus complète.

Blanchelys gagnait sa vie, oui, certainement ; mais il lui venait parfois une inquiétude, quand elle se voyait contrainte d'employer le peu d'argent qui lui restait à d'indispensables dépenses courantes.

Miss January l'en consolait en ces termes :

— Si vous gagniez davantage, ou plutôt si vousgagniez quelque chose au lieu de rien du tout, vous dépenseriez bien plus aussi, et au bout de l'année, vous ne seriez pas plus avancée (|ue moi, avec mes cent livres, — 2.o00 fr. — d'émoluments, dont il ne me reste jamais rien.

a II ne serait pas admissible que je fisse des économies sur ma toilette, et des habitudes parcimonieuses seraient un manque d'égards envers mes élèves et leur famille.

— Mais c'est injuste, puisqu'ainsi, votre salaire ne vous appartient pas, et que vous ne pourrez jamais travailler pour l'avenir...

— Pardon, c'est une chance à courir : si je tiens bon jusqu'à cinquante ans chez les Cardoyne, j'aurai une

bonnepensiondereiraile, alors je pourrai me faire un chez moi. Et léchez soi, voyez-vous, miss Lilywhite, lehome.,. Sur ce dernier mot, son visage irnpassible s''émut.

— Vous, Lilywite, vous êtes encore trop jeune ; mais vous verrez cela plus lard... Vous sentirez le home vous attirer, vous réclamer toujours davantage.

« Le home, ne me suis-je pas ijuaginé le voir en la personne de cet agent de la société X..., Recherches et Renseignements ?...

Etcomme Blanchelys levait surelle un regard interrogateur : « Eh bien, oui, lit miss January sans détour; cet agent, un fort aimable gentleman, avait beaucoup d'attentions pour moi. Je le rencontrais chez des amis dont il était le pensionnaire, et je n'y attachais pas grande importance ; mais en le voyant reparaître pendant notre séjour à Paris, et surtout quand il se fit introduire dans la maison comme accordeur de piano, je n'eus plus aucun doute sur ses intentions...

— Ah ! fit Blanchelys qui n'avait jamais envisagé les accordeurs à ce point de vue tout particulier.

— Et j'en étais à me demander si je l'accepterais, oui ou nul), comme mari...

— Et vous avez dit non ! fil encore Blanchelys, retrouvanl, pour une seconde, son jeune sourire.

— Je n'ai pas eu à répondre là-dessus, repartit miss January avec une imperturbable candeur ; il ne voulait pas ni'épouser, mais seulement obtenir de moi quelques renseignements sur Saint-Sauveur, ou plutôt sur une vieille infirmière française que j'y avais connue, il y a vingt ans, au moment où je passais, à l'asile, un congé de convalescence.

« Mais je n'étais à Saint-Sauveur que pour peu de temps, je me cantonnais dans la lingerie, et je n'ai pas pu lui donner de détails sur cette femme, qui se nom» mait Nannie, ni sur une pupille française aussi, que Xannie aurait emmenée.

il y eut un instant de silence que Blanchelys n'essaya pas de rompre ; puis miss January continua :

— Miss Lilywhite, j'ai pensé depuis, — depuis que je vous connais, je veux dire, — que ces renseignement avaient pu être demandés pour vous, par celle grande famille française qui vous a protégée, et dont vous m'avez dit quelques mois, en me racontant que vous étiez télégraphiste ou quelque chose d'approchant. C'était voire bienfaiteur français, n'est-ce pas, qui avait dépéché l'agent de la société des Renseignements et Recherches ?...

Blanchelys fit signe que oui, mais elle garda le silence, pour n'être pas obligée de répondre : C'est mon mari.

... La famille Gardoyne annonçait son prochain retour à Londres ; mais, pour l'instant, elle n'y était toujours représentée queparElhelred, Claribelel leuroncleExcelsior Roberls.

Celui-ci venait voir assez souvent ses deux jeunes nièces, isolées par leur deuil et l'absence de leurs sœurs aînées.

L'oncle Ex demeurait à l'autre bout deChelsea ; il habitait, avec sa vieille mère infirme, une maison qui lui appartenait, une modesle maison, sans doute, puisqu'on l'appelait familièrement le Cottage.

Et ce n'était qu'une forlune modesle aussi, disait-on, qu'avait fait l'oncle Ex aux Indes, où il était resté Jong- (emps pour surveiller les intérêts considérables que la famille JCardoyne y avait conservés jusqu'à la mort de lady Edith.

L'oncle Ex n'étant que le cousin de sir William Cardoyne, n'avait rien à démêler avec les puissants Darmingam que la mort venait de frapper. 11 n'occupait donc qu'une situation inférieure dans la famille, et, pourtant, son inlluence n'y était pas négligeable ; ses jugements avaient du poids, et ses conseils du prix...

Miss January était justement en train de le rappeler à Blanchelys, en l'informant que M. Excelsior Roberlsétait au salon, et demandait lady Glaribel, afin de s'assurer, par lui-même des progrès de l'enfant dans la langue française.

Miss January espérait que Claribel s'en tirerait à l'honneur de sa jeune gover?iess, car l'opinion de l'oncle Ex, si elle était favorable, ralTermirait singulièrement la situation de miss Lilywhite. (Jui sait si, alors, son instable inlérim ne pourrait pas se changer en quelque chose de plus définitif, de plus lucratif et honorifiqne ?...

Miss January accumula encore plusieurs adjectifs propres à mettre en valeurs ses connaissances en bon français, et à stimuler le zèle de lady Claribel dans la même voix.

Tout en brossant les cheveux de son élève et en la parant d'un col frais, Blanchelys se rappelait, avec une certaine appréhension, que l'oncle Ex ne lui avait jamais témoigné de bienveillance ; à chacune de ses visites, il avait eu, pour elle, le même coup d'œil scrutateur et rapide que tout au début de leur connaissance, sur le vapeur Calais-Douvres, où il était apparu en sauveur.

Elle se rassura en se répétant que Claribel avait fait de grands progrès sous sa direction, des progrès si remarquables qu'elle pouvait lui donner toutes ses leçons en français. Blanchelys était sûre de Claribel...

L'élève modèle et sa timide gouvernante descendirent au salon, où miss January avait déjà rejoint M. Excelsior Roberts. Elhelred était bien là aussi ; mais toujours boiteuse, et déprimée par sa longue réclusion, elle restait étendue sur sa chaise longue et s'absorbait languissammenl dans un jeu de patience.

L'oncle Ex se leva brusquement à l'entrée des deux nouvelles venues; Claribel et Blanchelys reçurent, tour à tour, presque le même salut de la dure léle grise, inclinée d'un coup bref et comme tranchant.

Ce jour-là, l'oncle Ex paraissait, môme à Claribel, plus grand et plus osseux que d'habitude; mais Claribel, brave pelite àme, ne recula point devant l'épreuve et se déclara prête à subir l'examen.

Si l'oncle Ex voulait, Claribel allait lui résumer sa leçon de tout à l'heure, une jolie leçon sur les phares,

et qui l'avait beaucoup intéressée, à cause du phare que lord Darmingam allait faire construire cet automne.

Et, toujours tranquille et assurée, lady Glaribel débita d'une haleine :

— Les phares sont de grosses lanternes qui servent aux navigateurs à reconnaître les pays.

« Si vous voulez venir en Angleterre, vous allez au bord de n'importe quelle mer, la Caspienne ou celle de l'Atlantique, i;d ne fait rien... Vous voyez tout là-bas un phare bleu ; vous vous diles : Ce n'est pas cela, non; le bleu, c'est le phare de l'Espagne, parce qu'elle est bleue sur la carte de géographie. Un phare jaune? Ça se rapproche ; c'est la Chine et ses mandarines.

« Puis vous voyez une lumière noire, et vous pensez : C'est l'Allemagne ; l'Allemagne a toujours ses phares noirs, à cause des crêpes de l'Alsace-Lorraine qui pendent dessus.

— Enfin, dans ce coin magnifique, un phare vert. Ah ! ah ! dites-vous : attention î c'est la lanterne de l'Angleterre sur ses vertes prairies. Et en ramant sur le phare vert, vous arrivez tout droit, sans vous tromper.

< Les phares sont donc une des plus belles inventions de la nature...

Ainsi la studieuse Claribel avait-elle interprété les derniers enseignements de sa malheureuse gouvernante. L'étrange conclusion de son discours résonnait encore aux oreilles incrédules de Blanchelys, aux oreilles horrifiées de miss January, que l'oncle Ex se levait tout d'tine pièce, et avec un : a Merci, tous mes compliments... » prononcé en un français très passable, du reste, se relirait majestueusement, sans autre commentaire ; et Claribel le suivait d'un œil de bénigne ^satisfacfion.

La journée se serait achevée, pour les deux gouvernantes, dans une consternation muette, si, vers le soir, un domestique de M. Excelsior Roberts n'avait apporté le plui surprenant message.

La vénérable mère de l'oncle Ex invitait sa petite

nièce Claribel à venir, le lendemain, prendre une tasse de thé au Collage.

Elle élail probablement désireuse d'apprécier, par elle-même, les connaissances variées dont son fils avait eu un si étourdissant aperçu.

Naturellement, Claribel devait être accompagnée de sa governess ; mais, par une dérogation aux coutumes ordinaires, le nom de celle-ci figurait sur le billet d'invitation : miss Lilywhile était expressément conviée aussi à prendre le tbé avec la respectable M""® Roberts.

Bien entendu, le groom de l'oncle Ex emporta une réponse affirmative; car ce pauvre oncle Ex, si dénué qu'il fût de biens terrestres, aux dires de son opulente famille, l'oncle Ex avait un groom, et aussi un valet de chambre, et puis plusieurs autres domestiques, juste ce qu'il faut pour ne pas vivre en ïroquois.

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