‹ La fleur de feuChapitre 13 sur 17 · EXCELSIOR JETTE LE MASQUE · texte numérisé non relu

EXCELSIOR JETTE LE MASQUE

Le lendemain, dans l'après-midi, l'automobiledeM.Roberts vint prendre les deux invitées ; car le pauvre oncle Ex avait une auto, a poor little trap, ainsi qu'il en convenait avec résignation ; ce qui pouvait à la rigueur se traduire par un pauvre petit baquet.

Dans ce petit baquet de l'oncle Ex, Blanchelys et Claribel prirent place sur des coussins fort moelleux, et la resplendissante voiture, pilotée par un chauffeur prodigieusement correct, les conduisit avec la rapidité de Téclair au petit cottage de leur hôte.

Ce cotlage, par exemple, il n'y avait pas à se le dissimuler, était une très belle maison moderne, admirablement aménagée. Le confort le plus solide régnait du haut en bas de ce cottage de millionnaire ; et la pauvre vieille maman de l'oncle Ex était une lady fort sourde et pleine de dignité, une lady en robe de soie et en mantille de dentelle.

Quant à la simple tasse de thé promise, elle fut ac-

ompagnée de tant de gâteaux, de bonbons, de fruits

rares, de savoureux sandwiches, de petits paies succulents

et de vins d'Espagne, qu'il devint extrêmement désirabfe

I»our Claribel de prendre un peu d'exercice au grand air.

Comme c'était précisément l'heure de promener la

ieille M°®Roberlsau jardin, la petite lady se plaça avec

empressement à gauche de sa grand'Iante, qui s'ap-

piiyait du bras droit sur son fils. Pour ne pas rompre l'intimité decetle réunion de famille, Blanchelys s'attarda au salon, dont les trois portes-fenêtres donnaient sur l'espace sablé oii les promeneurs marchèrent d'abord de long en large. Mais le bruit de leurs voix s'éloigna bientôt ; la canne delà vieille lady fit crier le sable d'une allée plus lointaine, puis plus rien, Blanchelys était seule.

Elle en éprouva une sensation de délivrance ; depuis la veille, et surtout depuis son entrée dans cette maison, elle avait eu l'idée que les divagations ingénues de Claribel ne resteraient pas impunies, que l'inscrutable oncle Ex tramait, contre la governess incapable, de ténébreuses représailles. Dans la paix bourgeoise de cette demeure, elle avait senti la vibration d'elle ne savait quel orage.

Elle fit quelques pas dans le salon, et se rapprocha du piano qu'on avait ouvert à l'intention de Ciaribel. Involontaif-emenl, les doigts de Blanchelys cherchèrent les touches; puis, sans même s'en apercevoir, elle joua les premières mesures d'une sonate que lui avait fait étudier Olivier, au temps où il s'était constitué son professeur de musique.

En entendant ces notes résonner avec une sonorité étrange dans toute la maison, et jusqu'au fond de son cœur, Blanchelys tressaillit et s'interrompit subitement.

S'écarlant du piano, elle retourna à la porle-fenêlre pour chercher des yeux son élève.

Elle se trouva inopinément devant M. Roberts qui rentrait au salon sans attendre sa mère et sa nièce.

Et comme Blanchelys prononçait le nom de lady Ciaribel :

— Ma mère lui montre sa collection de fougères, ditil ; ce n'est pas de Ciaribel qu'il faut vous occuper, miss Lilywhite, mais de moi.

— De?... fit Blanchelys interdite.

Puis elle se rassura un peu, car il disait avec sangfroid :

— Vous êtes satisfaite de votre situation actuelle ?

Et ce n'était même pas Blanchelys qu'il regardait en rinterrogeanl ainsi, mais ses yeux erraient distraitement sur le ta|)is, un splendide tapis à dessins indiens, tout pareil à celui de la chambre mordon^e du château d'Annevy.

— Vous êtes salisfaite?... répétait le grand gentleman à cheveux gris.

— Satislaite... oui, fit Blanchelys.

Et elle ajouta soucieusement : « Mais ce n'est qu'un intérim tout provisoire, et je ne sais pas s'il sera prolongé ».

— Il ne le sera pas, s'il ne tient qu'à moi, repartit M. Roberts ; et je m'y opposerai de tout mon pouvoir.

Blanchelys leva sur lui un regard effaré ; c'en était fail, les phares insensés de Claribel provoquaient un fatal dénouement... Mais non, M. Roberts poursuivait d'un ton presque naturel : « C'est que moi, miss Lilywhite, j'ai une autre situation à vous offrir ; et comme je désire que vous l'acceptiez, je ne faciliterai pas votre séjour chez mes parents.

« Voici mes conditions que vous devez tout d'abord connaître. Dans le poste que je vous propose, vous aurez à jouer des sonates tout entières, et non pas les dix premières mesures comme tout à l'heure ; vous aurez à nous verser le thé chaque jour, à être une fille dévouée pour ma mère et ainsi de suite...

c II vous sera alloué, en -échange, cette maison et le peu qu'elle renferme, moi et le peu que je possède, c'està-dire, votre part de m^s médiocres quarante mille francs de revenu, de mon argenterie, des fleurs et des raisins de ma serre, avec un paragraphe honorable dans mon testament.

« Vous deviendiez la maîtresse de ce cottage, vous serez M"^^ Excelsior Roberts, vous serez ma femme »...

Après la froide hostilité dont elle s'était vue l'objet, cette déclaration de l'oncle Ex éclatait pour Blanchelys avec le fracas et l'imprévu d'un coup de canon.

Elle en resta d'autant plus abasourdie que l'animosité

de ce gentleman à surprise seniblait subsister dans la magnificence de ses offres. Par exemple, la froideur avait tout à fait disparu, et ce fut avec la plus brûlante colère qu'il s'écria tout à coup :

— Dès le premier instant que je vous ai vue, j'ai pressenti tout le mal que vous me feriez... Oui, dès la toute première seconde, j'ai compris où vous m'amèneriez. Et m'y voilà...

« A mon âge, quand la vie est organisée, quand on a pris, dès le collège, la résolution de ne jamais se marier, bouleverser toutes ses habitudes, mettre une femme dans sa maison, dans sa vie... refaire son testament, changer les dimensions de sa théière... Ah I oui, tout le mal que vous m'avez fait...

Il ravala quelque chose qui ressemblait à un sanglot ; et Blanchelys, agitée par son émotion, presque apitoyée, s'écria :

— Mais rassurez-vous. Monsieur, détrompez- vous ; je ne vous causerai aucun tort... Je ne veux pas de ce que vous croyez devoir m'offrir, je ne veux pas me marier...

— Ah ! vous ne voulez pas? Mais il le faut... Moi non plus, je ne voulais pas, vous pouvez m'en croire ; mais j'y suis bien obligé, puisque...

Et la raideur comj)assée de ses manières faisant place au plus tumultueux désarroi :

— Puisque... oh! c'est trop fort, — puisque vous vous êtes rendue indispensable, et que je m'ennuie à périr sans vous... Je m'ennuie, entendez-vous bien, et j'ai le cœur brisé rien qu'à voir ma table sans rallonges, ma triste table de célibataire. A tel point que, si je ne vous épouse pas, il me faudra en chercher une autre, une autre femme, bien entendu...

(( Et de même que je suis forcé de vous dire : a Lilywhite, soyez donc ma femme... Il ne vous reste plus qu'à me répondre : Excelsior...

— Non, je ne dirai pas Excelsior I interrompit Blanchelys poussée à bout.

— C'est ce que nous allons voir, riposta Tonde Ex tout à fait hors de lui. Et d'abord, vous êtes une lady, et pas une sous-gouvernante; vous venez de jouer du piano comme une lady... Inutile de continuer votre comédie ; inutile de corrompre plus longtemps Tesprit de Claribel, en lui apprenant à tourner en dérision nos phares et toutes nos institutions nationales.

« Mais aussi, qu'attendre d'une Française avec des cheveux couleur de Champagne... Oh! pour cela, je vous le revaudrai tôt ou tard ; mais pour le moment, n'aggravez pas vos torts à plaisir. Allons 1...

— Mais c'est impossible... fit Blanchelys, repoussant la bonne grande main qui lui était si rudement offerte.

— Vous m'insultez, Lilywhite...

— Mais non, mais non... Comprenez donc, je vous en prie...

— Mon jardin vous paraît trop mesquin? Nous l'agrandirons jusqu'à la Tamise. Et quand je vous ai dit quarante mille francs de rente, je négligeais quelques chiffres dans mon addition. Vous aurez une table à ouvrage en bois de violette, et de la vaisselle plate si le cœur vous en dit ; mais je ne vous permettrai pas de me bafouer, de me mépriser, et de fouler aux pieds l'Angleterre en ma personne.

— Je ne méprise rien, fit Blanchelys très eflrayée ; quand votre oiTre serait encore plus généreuse, je ne pourrais pas l'accepter. Je ne suis pus libre.

— Fiancée!... s'écria-t-il. Fiancée à un Français sans argent et sans cervelle !

— Finissons-en par pitié... Si je n'ai pas le droit de vous répondre, pas môme de vous écouter, c'est que... c'est que je suis déjà mariée...

— Mariée ! répéta -t-il avec stupeur.

Puis, dans un redoublement d'indignation : « Vous êles mariée, dites-vous, et vous vous faites appeler miss? Vous vous faites passer pour célibataire, afin de vous amuser de nous, quand nous tombons la tùle la première dans le précipice de vos pièges ! »

Et se ravisant soudain : « Mais puisque vous voilà si bien naariée, Madame, pourquoi n'êtes-vous pas avec votie mari? »

— Nous nous sommes séparés, répondit Blanchelys.

— II vous a abandonnée?

— Non, (il-elle résolument ; c'est moi qui suis partie.

— Il vous avait offensée? C'est une diabolique manie chez les femmes de se croire offensées sans rime ni raison.

— Il a eu tous les torts, dit Blanchelys d'un air sombre, et il n'a pas voulu les réparer.

— El vous êtes partie pour ne pas les réparer à sa place, comme c'est !e devoir de toute épouse.

« Vous avez quitté votre mari, vous êtes une mauvaise femme.

« Que voilà bien la morale française !... Et votre religion qui passe pour ne jamais désunir ce que Dieu a uni...

Et la violence de celte attaque réduisant Blanchelys à un subit silence :

— Mais me dites-vous seulement la vérité ? reprit-il furieusement. Où est-il, ce mari opportun, qui vous sépare de moi après que vous vous êtes séparée de lui? Que fait-il? Quel est son nom ?

« Vous ne voulez pas me l'apprendre, mais je le saurai malgré vous. H faudra bien que miss January parle. Et, j'y pense... Stella January va avoir des comptes à me rendre. Elle va me fournir, sans plus tarder, les recommandations et les certificats sur lesquels elle vous a engagée. Autrement, son affaire est claire, et, dès le retour de sir William, elle quittera la maison.

— Oh ! vous ne ferez pas cela... s'écria Blanchelys d'une voix entrecoupée. Vous ne sacrifierez pas miss January. Sa situation, sa retraite...

« Elle n'a rien su de moi, j'ai des raisons pour ne pas parler de mon mariage, el, en vous l'avouant, je me confie à votre honneur de gentleman.

« Et miss January a été si bonne pour moi...

— Ou elle se disculpera ou elle partira, prononça Excelsior d'un air inexorable. Toute faute mérite cbàtiment.

« Le sien, je vous en avertis, sera exemplaire, à moins que vous ne l'innocentiez vous-même en convenant, sur l'heure, que vous avez infàmemenl menti, que vous n'avez pas plus de mari que moi, que vous serez glorieusement fière de vous appeler M"^*^ Excelsior.

(( Voyons, Lilywhite, un bon mouvement, convenez-ea tout de suite! Fiançons-nous aujourd'hui, marions-nous demain, et partons, après-demain, pour Ceylan ou pour la Nouvelle-Zélande, avec ma mère, qui sera contente, pauvre chère vieille chose, de faire encore une fois le tour du monde avant de mourir.

Avec une sorte de violence éperdue, Blanehelys s'écarta de la main conciliante qu'il lui tendait encore, en signe de loyale entente.

Mais le sable du jardin avait de nouveau crié sous un petit pas agile, la personne pondérée de Claribel s'encadra dans l'une des portes-fenêtres.

— Ma tante fait dire, commença l'enfant de sa petite voix perçante, dont le timbre suraigu vous grillait les oreilles, ma tante dit qu'elle nous remercie beaucoup d'être venues, et qu'il est temps de nous en aller.

Il était grand temps, en vérité, et même un peu trop tard.

Le trajet de retour fut silencieux ; Claribel semblait absorbée par des réflexions laborieuses. Et pour Blanlielys, son entrevue avec l'irascible Excelsior la laissait jjrofondément troublée.

Dans l'impuissance où elle s'élait vue de se défendre, elle venait de ressentir douloureusement le besoin d'une protection légitime. Elle avait essayé de se refaire une ie indépendante dans le travail el la pauvreté, elle .ivait cru rompre avec son passé ; et voilà que les devoirs laissés en arrière l'entravaient tout à coup, que ce passé mort surgissait de nouveau et menaçait de lui couper la route.

... En arrivant à la maison, elle monta directement dans sa chambre, laissant Claribel, pour un instant, aux mainsde miss January, qui était venue au-devant d'elles dans le jardin.

— Xolre petite lady s'est-elle bien amusée au Coltage? demanda tout de suite la première gouvernante à l'enfant, avec une animation inaccoutumée. M™® Roberts était-elle en bonne santé ? Le jardinier a-t-il fait ses excuses à la femme de charge qu'il avait contrariée? Et M. Roberts est-il toujours décidé à raser le massif de rhododendrons?

Ce disant, miss January prenait la main de la petite niie, en geste d'accueil amical ; mais, à son inexprimable stupéfaction, elle vil lady Claribel se rejeter en arrière et détourner la tête, tandis que l'enfant lui retirait sa main avec tous les signes d'une altière indignation.

— Oh ! je vous en prie, comprenez-moi... disait TefTarouchée jeune personne. Vous vous trompez tout à fait...

— Mais, lady Claribel, qu'avez-vous? Que signifie?... s'écria miss January confondue. Que dites-vous, que faites-vous ?

— Ce qu'il faut faire et dire, repartit Claribel, forte de sa conscience et de son bon droit ; ce qu'a fait et dit miss Lilywhile chez l'oncle Excelsior. Jel'ai bien regardée et je l'ai bien entendue, quand je suis venue annoncer la voilure. Et moi, conclut-elle d'un ton sentimental, je veux ressembler en tout à ma chère miss Lily- Nvhite...

... Miss Lilywhite, oncle Excelsior... Comprenez, je vous en prie... Ces mots bourdonnèrent une minute dans la tête de miss January ; Les sourcils de la gouverndule en chef se froncèrent jusqu'à se rejoindre, tout son visage se pétrifia dans l'effort de sa pensée. Puis, sans ajouter un mot, sans essayer de reprendre la main de Claribel, elle emmena rapidement la petite fille vers la maison.

Blanchelys, réfugiée dans sa chambre, y demeurait immobile et comme atterrée.

Elle oubliait d'enlever son chapeau et sa jaquette, elle oubliait Claribel et ses devoirs immédiats envers l'enfant ; la condamnation finale d'Excelsior Roberts était tombée sur elle comme la foudre.

Et n'avait-il pas voulu condamner à la fois, avec elle, sa religion et sa patrie? Tout absurde et insupportable que se fût montré cet arrogant Anglais, il venait de lui faire éprouver, tout à coup, la force sacrée du lien de mariage qu'elle avait voulu trancher.

« Désunir ce que Dieu avait uni... Vous êtes une mauvaise femme... »

Blanchelys se sentait coupable, elle se sentait malheureuse comme si sa foi et sa patrie eussent été humiliées en elle, par cet homme d'une autre foi et d'un autre pays.

Mais déjà, elle se révoltait passionnément contre la brutale sentence d'Excelsior Roberts. Il avait beau lui crier qu'elle était criminelle devant Dieu et devant les hommes, que les lois religieuses et civiles se mettaient d'accord pour Taccabler ; dans ses divagations, M. Roberts avait prononcé une parole sensée, la seule que Blanchelys voulût retenir : « Toute faute mérite chàti(uent... »

Et elle se répétait que tout ce qu'elle avait perdu en France, tout ce qu'elle allait perdre encore ici, n'était rien en regard de celte justice qu'elle avait exercée contre Olivier, Gaspard et Lucile.

Car, Blanchelys le devinait bien, elle était menacée d'un dépouillement, pire encore que celui qui l'avait amenée en Angleterre, qui avait fait d'elle une subalterne dans la maison Cardoyne. L'oncle Ex vengerait impitoyablement sa cause.

C'est en voyant miss January entrer dans sa chambre, que Blanchelys venait d'élre rejetée ainsi à la notion du danger susjiendu sur elle, ('e fut avec un sentiment de soulagement, presque de joie, qu'elle accueillit la pre-

inière gouveriiaote ; miss January ne pourrait manquer d'être une alliée pour elle, dans le conflit dont Blanchelys était la viclime. El, par avance, elle se réfugiait dans cette sympathie très froide, mais fidèle.

Miss January avait l'air fort calme et Blanchelys, après une dernière hésitatioji, parvint à lui dire :

— H arrive une chose regrettable; M. Roberts me... Enfin, il imagine de me demander en mariage.

— Je le savais, répondit miss January ; lady Claribel vient de me l'apprendre... Oh! très involontairement, rien qu'en me retirant sa main.

— Oui, fit Blanchelys, dont les yeux s'obscurcissaient sous des larmes de chagrin et de dépit ; et tout en me demandant à contre-cœur, il est furieux de mon refus et me déleste à mort. Enfin, c'est inconcevable, c'est inique, c'est...

Mais miss January élevait la voix, et les paroles suivantes tombaient de ses lèvres :

— Comment voulez-vous qu'Excelsior Roberts ne vous déteste pas, après tout le mal dont vous êtes cause? Un gentleman mùr qui avait organisé sa vie pour ne pas se marier, et vous dérangez ses plans, vous bouleversez ses habitudes. Si bien qu'il lui faudra chercher une autre épouse, maintenant que vous lui avez mis le mariage en tête.

Chose singulière, miss January répétait presque mot pour mot, les paroles qu'avait arrachées à l'oncle Ex sa vindicative exallalion ; un peu plus, et elle aurait eu l'intuition de sa table à rallonges et de sa théière neuve.

Elle ne prenait pas feu comme lui, et, cependant, une rougeur montait à son visage impassible.

— Comment voulez-vous qu'il ne soit pas furieux, et même enragé ? reprit-elle, de plus en plus outrée ellemême. Pauvre, pauvre M. Roberts...

— Quoi ? s'exclama Blanchelys. Vous le plaignez ? Et moi alors, et moi?...

— Vous, miss Lilywhile, il faut repartir.

— Mais je n'ai rien fait de mal, mais ce n*est pcis de ma faute.

— De voire faute ou non, le résultat est tout aussi désastreux, et pour moi comme pour vous. C'est moi qui vous ai introduite ici.

Blanchelys pâlit en se rappelant tout à coup que l'oncle Ex l'avait menacée de tourner son courroux contre miss January, et même juré de perdre la première gouvernante. Elle vit miss January honteusement congédiée, privée de la retraite qui devait assurer le pain de ses vieux jours. Et, se ressaisissant, elle répliqua ;

— Partir... Oui, il faut que je parte; mais pour aller où ?

Elle n'obtint aucune réponse ; mais elle vit miss January porter la main à son cou, comme pour y chercher quelque chose, et elle comprit la signification de ce geste.

Miss January cherchait sa médaille de Saint-Sauveur, ou, du moins, elle touchait la place où elle l'avait longtemps portée, pour se rappeler ses obligations envers sa sœur d'hôpital et résister à la tentation d'abandonner celle-ci à son sort.

Puis, examinant des pieds à la tête Blanchelys, qui avait encore son costume de sortie :

— Ah ! vous n'êtes pas déshabillée ? Très bien, vous serez prête plus vite. Préparez votre valise, nous n'avons pas une minute à perdre.

— Mais ensuite ? Dl Blanchelys. Ensuite, que feraije?

— Je vais chercher, répondit laconiquement la gouvernante. Je trouverai ou ne trouverai pas ; mais de toute façon, il ne faut pas que vous passiez un jour de plus sous ce toit.

Elle sortit de la chambre, et Blanchelys l'entendit qui demandait à un domestique le dernier numéro du Times, comme si elle n'avait pas de préoccupalion plus pressante que de lire le journal du jour.

Moins d'un quart d'heure après, miss January était

de retour, et manifestait son étonnement de trouver Blanchelys toujours en larmes, et les préparatifs de départ à peu près au point où elle les avait laissés.

— Comment, votre valise n'est pas faite? A peine commencée ?... Tant pis, emportez-la telle quelle ; je vous enverrai le reste de vos aiïaires. Prenez ceci, et ne vous inquiétez pas d'autre chose ; je me charge de vos adieux pour lady Claribel...

Elle tendit à Blanchelys une enveloppe de très petite dimension ; puis fermant elle-même la valise à moitié vide :

— Venez, dit-elle ; vous n'avez que le tempsde gagner la gare pour [prendre votre train. John vous a appelé un cab qui doit être déjà à la porte.

— Mais quel train ? gémissait Blanchelys. Pour quelle destination, veux-je dire ?...

Gomme choquée d'une telle lenteur d'esprit, miss January frappa du doigt l'enveloppe par elle remise à la jeune femme ; celle-ci en lut l'adresse :

« Mrs Poppy, Darmingam-Castle, Farcliiï, Wildshire... »

Gela voulait dire : Madame Poppy, château de Darmingam, près Farcliiï, comté de Wildshire.

— Château de Darmingam ? murmura Blaiichelys, pendant que miss January l'entraîuait hors de sa chambre, chez lady Georgina ?

— Nullement, répondit miss January, sans interrompre leur course à travers les corridors. Pourquoi lady Georgina ?

« Ah ! oui, parce que lord Douglas, feu son mari, était le fils aîné dudéfunl lord Darmingam ?

« Détrompez-vous, et ne nous retardez pas. Lechâteau de Darmingam, pasplus que le reste de l'héritage, n'appartient à lady Georgina, ni même à la petite Mérédith, sa fille ; tout]est au présent lord Darmingam, l'estate, — le patrimoine foncier, — comme l'hôtel de Hyde-Parket le yacht, la Fire-Rose, sur lequel nous sommes venues.

« Pour ce que j'en sais, mieux vaudrait pour vous et

pour tout le monde, que Darmingam-Caslle appartint à lady Georgina ou à sa pelite Seigneurie Mérédilh.

« Mais bonne chance quand môme et adieu. »

Blanchelys, ainsi impérativement congédiée, monta sans résistance dans le cab qui devait laconduire à la gare. Elle resta d'abord anéantie dans cette voiture, qui lui faisait faire sa première étape vers une destination si complètement inconnue ; puis, se remettant un peu, elle ouvrit l'enveloppe de miss January.

Elle en tira une simple carte de visite au nom de miss January. Mais la première gouvernante y avait tracé quelques mots à la plume, des mots incompréhensibles et sans lien apparent entre eux. D'abord des chiffres : 408-54, puis le nom de miss Lilywhite, et enfin la signature de Stella January. C'était tout.

Que signifiaient ces chitîfres ? Qui était cette Mrs Poppy à laquelle miss January dépéchait Blanchelys ? Le mystère demeurait impénétrable.

Dans l'impossibilité où elle était de l'éclaircir, Blantlielys n'avait pas d'autre parti que de prendre son billet pour Farcliff, qui était, sans doute, la station la plus rapprochée de Darmingam-Caslle, et c'est ce qu'elle fit, eu sacritiantle peu qui lui restait de l'argentqu'elle avait emporté de Yertanbeau,

Tandis qu'elle s'en allait, si seule et pauvre, dans une si noire incertitude du lendemain, elle condamnait, elle maudissait secrètement, ceux qui l'avaient réduite à ce sort misérable. Excelsior Roberts, par ses odieuses représailles, mais bien plus encore Olivier d'Annevy, par la tyrannie qui avait entraîné l'exil de Blanchelys.

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