LES DIRES DE M™*" POPPY
Le manque de coïncidence d'un train l'obligea dépasser une nuit à Edimbourg ; et, le surlendemain, il ne lui restait plus qu'une douzaine de francs pour achever son voyage.
On lui en demandait dix pour la conduire en voiture à Darmingam-Castle ; elle résolut de faire à pied les huit kilomètres qui, lui disait-on, la séparaient du château. Il fallait bien qu'elle se gardât un morceau de pain, pour le cas où les portesde Darmingam-Castle ne s'ouvriraient pas pour elle.
Huit kilomètres, dans les bois, les bruyères, les landes de la campagne la plus âpre et la plus désolée que son imagination eût jamais pu concevoir ; huit kilomètres sous le rude souffle delà mer du Nord, si proche qu'on l'entendait sourdement mugir, en se heurtant aux rochers de sa sauvage rive, et qu'à certains points de la route, Blanchelys croyait se sentir éclaboussée par ses eaux glauques, aux flots inapaisables.
Le chemin semblait s'allonger indéfiniment devant la voyageuse épuisée ; Blanchelys avait faim, elle avait froid, ses pieds meurtris la faisaient soulîrir. Qui la recueillerait, si elle tombait de faiblesse sur la route ?
Bien avant d'atteindre le village de Darmingam, elle aper(.ut les ombrages majestueux, puis les murs d'enceinte d'un parc qui lui parut immense ; et elle crut loucher
au but de sa course. Plus qu'un elîorl de courage... Elle voyait déjà luire les fers de lance dorés d'une grille magnidque, rigoureusement close, il est vrai, aux deux côtés de laquelle s'appuyaient, ramassés sur eux-mêmes dans une attitude de fauves prêts à bondir, deux énormes et soijibres griffons de pierre.
Une loge de concierge disparaissait à demi sous les lierres et les plantes grimpantes. Blanchelys pouvait sonner, la chaîne d'une cloche pendait à portée de sa main ; mais que répondrait-elle au concierge qui lui ouvrirait, puisqu'elle ne savait même pas ce qu'elle venait faire ici ?
La fatigue et le besoin troublaient son esprit ; elle s'appuya défaillante contre la somptueuse et formidable grille.
Mais, aussitôt, comme magiquement ébranlée par le léger contact de ce corps palpitant, celte grille remua et s'ejitr'ouvril avec lenteur, entraînant avec elle la voyageuse qui s'y était retenue pour ne pas tomber. Et Blanchelys ne se ra|)pela point qu'à V^ertanbeau, la grille du château d'Annevy avait eu presque le même grincement, la même plainte, le jour où elle avait cru entrer chez les d'Annevy en étrangère, pour y porter desgreffes de rosier.
Mais une jeune feujme à figure réjouie avait paru sur le seuil de la loge.
— Qui demandez-vous ? fit-elle avec indifférence.
— iM""^ Poppy... balbutia Blanchelys.
— Ah ! l'intendante ? C'est au château même, à trois milles d'ici...
— Trois milles ? répéta Blanchelys si dolemment, que la concierge releva la tête pour mieux l'examiner.
— xNolre parc est grand, dit-elle avec complaisance, c'est un des plus beaux du Royaume-Uni. Mais c'est si long de le traverser que, d'habitude, les gens prennent plutôt par le village et la Loge-aux-Dames, à moins qu'ils n'arrivent de Farcliff... comme vous sans doute. Vous avez l'air bien fatiguée, reposez-vous un peu... Non, pas
là, dit-elle, en voyant Blanchelys faire un pas vers le banc adossé à la maisonnette.
« Entrez chez moi. La fraîcheur tombe vite en cetlfr saison ; vous vous chaufferez un peu. J'allais justement servir le thé de ma belle-mère, qui est impotente ; une bonne tasse de thé vous redonnera des jambes pour les trois milles qui vous restent.
« Les maîtres sont très exigeants ici ; ils n'aimeraient pas que des gens tombent en pâmoison en travers des allées, et c'est encore nous qui en porterions la peine. Et puis, je ne manquejamaisde me montrer gracieuse pour les visiteurs de M™° Poppy, et je m'en trouve toujours bien.
« Je suis au mieux avec M""*" Poppy et M. Roboam, son mari ; c'est eux qui commandent au château en l'absence du maître...
— Il n'y a personne ù Darmingam-Gastle ? articula Blanchelys avec effort, en suivant sa charitableet loquace hôtesse.
— Il n'y a que M. et M'"* Poppy avec une vingtaine dedomestiques toutau plus. Seulement, je vous dirai qu'on recrute généralement des gens de service d'une carrure imposante, et d'une prestance avantageuse, plutôt que de pauvres brins d'enfant comme vous.
a Pour le thé que je vous offre, M"^ Poppy me le revaudra, si vous avez soin de lui dire que Bellinda, la concierge, a été des plus convenables pour vous.
Elle avait fait asseoir Blanchelys dans une petite pièce brillante de propreté, et joyeusement illuminée par les rayonnements d'un feu de charbon qui brûlait dans la noire grille de la cheminée ; elle versa dans une tasse le thé destiné à Blanchelys, puis remplit d'eau la théière, à Tintention de sa belle-mère, combinaison ingénieuse qui lui permettait d'honorer dignement M'"® Poppy en la personne de sa visiteuse, sans grever le budget de la loge.
Un instant après, Blanchelys, un peu réchauffée et ranimée, reprenait sa course dans l'interminable pfirc ;
mais l'infinie majesté et la mélancolie sans borne qui émanaient des ombrages centenaires, oppressaient jusqu'à l'angoisse le cœur de la voyageuse. Les groupes de daims qu'elle entrevoyait, yà et là, dans les clairières redoublaient l'impression de solitude qui Tétreignait. Non, elle n'arriverait pas, elle n'arriverait jamais à ce château fantôme, à celle espèce de sombre palais enchanté dont la masse ne lui apparaissait, de loin en loin, que pour s'engloutir de nouveau dans des ombrages, gigantesques et majestueux comme lui.
Elle voyait surtout une tour, un énorme donjon crénelé, d'où semblait jaillir une monstrueuse potence de peu rassurante apparence, qui avait l'air de guetter son approche.
Enfin, après un dernier circuit, Blanchelys se trouva au pied du château et devant un perron d'honneur compliqué d'un péristyle à colonnes de cathédrale. Un domestique surgissait, averti, sans doute, par quelque signal de la loge. El, par un passage de service, qu'il jugeait tout indiqué pour celle modeste voyageuse, il conduisit Blanchelys chez l'intendante, dont l'appartement donnait de plain-pied sur les parlerres d'une cour intérieure.
Blanchelys. introduite dans un grand parloir un peu sombre, se trouva tout aussitôt en présence de M""" Poppy. Or M™® Poppy, l'intendante du château, était une vieille dame, miraculeusement petite et raide, dont la minuscule personne semblait condenser toute la majesté grandiose et écrasante des hautes futaies et des pierres antiques du splendide Darmingam-Castle.
M""^ Poppy prit l'enveloppe que lui tendait Blanchelys, en retira la carte qu'elle lut, puis fixa les yeux sur la nouvelle venue.
Ciel ! elle allait demander à Blanchelys, elle allait exiger des explications que celle-ci était complètement hors d'état de lui fournir...
Eh bien ! non, M""" Poppy ne demandait rien ; elle attirait à elle un numéro du Times posé sur la table recouverte d'un grand tapis à franges, et chercha dan»
les colonnes d'annonces, puis revint à la carie de miss January.
— 408-54... pronunça-t-elle ; c'est bien cela. Pourquoi miss January vous adresse à moi piulùl qu'à Roboam, c'est plus que je n'en saurais dire ; mais je m'en rapporte à January ; January m'inspire toute confiance,
« Et dites-moi, miss Lilywhite, vous sentez-vous bien capable, tout à fait capable de remplir le poste en question ?
— Je... je l'espère, fit Blanchelys très bas.
Elle faillit ajouter : « Seulement, je voudrais bien savoir de quel emploi il peut bien s'agir... » ^^jine Poppy continuait, pleine d'importance :
— Ce n'est pas une mince atîaire que vous entreprenezlà... Enfin, puisque miss January répond de vous, tout est pour le mieux. Je vais vous conduire dans votre domaine.
« Vous aurez de quoi exercer votre savoir-faire sur l'heure ; tout est sens dessus dessous, la dernière employée ayant décampé sans crier gare.
Elle fit sortir Blanchelys de la chambre, et toule^ideux traversèrent un petit vestibule obscur, puis gravirent les marches obliques et étroites d'un eacalier tournant. ^jme Poppy Quvrit uuc porte basse, voûtée, profondément enchâssée dans une mu rai Ile d'effrayante épaisseur, et Blanchelys pénétra derrière l'intendante dans une chambre en forme de demi-cercle, dont les murailles de pierre nue étaient percées de longues ouvertures. Celte pièce devait occuper la moitié d'un étage de cette large tour crénelée que Blanchelys avait vue de si loin, et que surmontait un màt dont l'usage lui était resté inexplicable. Mais elle commençait à comprendre ; le jour des longues fenêtres à petits carreaux éclairait des appareili de cuivre, d'ébonite, de nickel, dans lesquels son œil expert reconnaissait des récepteurs ou des manipulateurs télégraphiques de modèles variés.
Par une trappe ouverte dans le plancher, on apercevait, dans une espèce d'inquiétant sous-sol, de lourdes caisses
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d'où s'échappaient, tordus en spirales, des fils de cuivre gainés de caoulchouc, et qui devaient contenir des piles électriques d'une puissance inusitée.
Enfin, des gants de gutta-percha, destinés aux manipulations dangereuses, des livres et des registres d'aspect administratif, complétaient ce tableau d'un' bureau télégraphique passablement à l'abandon.
— Nous sommes dans le donjon aux oubliettes, comme dans les histoires de revenants, reprenait placidement iM""^ Poppy, en indiquant la trappe de la sinistre cave aux piles. C'est laque le dernier lord Darmingam, mon vieux maître, faisait expérimenter diflérenls systèmes de télégraphie sans fil. Le modèle auquel il s'était arrêté nous relie depuis dix-huit mois au port de Nordland ; c'est-àdire, quand il n'y a pas trop d'ouragans, ce qui n'arrive guère qu'un jour sur trois le long de notre côte, ou quand les appareils ne sont pas détraqués, ce qui se produit le reste du temps.
« Depuis dix-huit mois, nous avons donc une télégraphiste à demeure pour tenir noire bureau, car le télégraphe de Darmingam-Caslle dessert, par complaisance, tous les environs.
Tout s'expliquait peu à peu pour Blanchelys; elle se souvenait d'avoir incidemment mentionné, devant miss January, ses études télégraphiques demeurées inutiles. Au moment de renvoyer Blanchelys, de replonger celleci dans l'isolement et la détresse, la première gouvernante avait dû se rappeler, soudain, certaine annonce du Times qui demandait une télégraj)histe pourDarmingam-Castle et les chiffres tracés, par elle, en tètedesa carre de visite, reproduisaient le numéro même de celte annonce.
— D'ici à un an ou deux, poursuivait l'intendante, ce télégraphe sera transféré au phare de Saint-Just, un splenJide phare qui n'existe encore que sur les plansdes ingénieurs, mais dont on va poser prochainement la première pierre. Et cette cérémonie nous attirera quantité de visiteurs et d'embarras.
« En attendant, si mon mari Roboam vous jugeca-
pable d'occuper l'emploi, vous serez nourrie au château, et vous aurez vos dimanches, sauf peut-être pendant les séjours de lord Darmingam qui n'entend pas comme nous le repos dominical, ajouta-t-elie d'un air contraint.
— Je suis donc bien chez lord Darmingam... fil pensivement Blanchelys comme se parlant à elle-même.
— Et chez qui voudriez-vous être? Puisqu'il est le plus proche héritier mâle de feu notre maître ; aussi longtemps qu'il vivra, ni lady Georgina, ni la petite lady Mérédith sa fille, n'auront plus rien à faire ici. Chez mes maîtres, les femmes n'héritent pas tant qu'il reste un homme du sang de Darmingam. Et il nous en reste un, un seul, et pas très grand, mais bien vivant, pour ce que j'en ai pu voir, quand il est venu au château pour les funérailles de ses cousins.
« De tout ce qui appartenait à son beau-père et à son mari, lady Georgina ne garde qu'un misérable douaire de cinquante mille francs par an, juste de quoi élever sa fille dans les privations et l'humilité. C'est par pure condescendance que le nouveau lord laisse à la jeune veuve et à sa famille la jouissance de l'hôtel d'Edimbourg, des automobiles, du yacht, etc., pour quelques semaines encore.
a Et la pauvre lady Georgina n'aura bientôt plus de refuge qu'à la Loge-aux-Dames, qui est au bout de notre parc, comme une maison de jardinier.
« Plaise à Diou que lady May, sa sœur, comprenne son devoir qui est d'épouser au plus vite lord Darmingam, pour conserver le patrimoine dans sa famille. Quant à notre nouveau chieftain...
Mais elle s'interrompit pour dire d'un ton bref .-«Moins on parlera de ces choses, et mieux cela vaudra pour tout le monde. Quejevous montre votre appartement, miss... miss LiJywhite, n'est-ce pas ? C'est bien votre nom ? Notis avons déjà une Lilywhite au village, et qui vous ressemble passablement encore. Je vous la ferai connaître quelque jour...
« Voilà votre chambre ; tout en haut du donjon, c'est la terrasse où l'on a planté l'affreux poteau qu'ils appellent l'antenne de leur télégraphe. Enfin, vous avez encore une petite salle, un petit parloir à vous, où l'on vous servira vos repas.
« Votre bureau communique aussi avec la bibliothèque... »
Elle ouvrit une autre petite porte voûtée, et Blanchelys vit une pièce à côté de laquelle la bibliothèque du château d'Annevy n'aurait guère paru plus vasle qu'une embrasure de fenêtre.
Cette princière bibliothèque donnait, par une grande baie vitrée, sur un hall d'où montait un double escalier de marbre blanc, à chaque palier duquel aboutissaient de somptueuses galeries, aux murs tendus de tapisseries précieuses, coupées, de place en place, par des niches où des statues s'abritaient sous de hautes plantes vertes.
Et de toute cette demeure seigneuriale, comme de son parc séculaire, s'exhalait la même impression de majesté solennelle, de grandeur quasi-royale et de richesse presque illimitée.
— Et ce qu'il y a de plus remarquable encore que tout cela, fit M™* Poppy avec un geste qui semblait embrasser toutes les splendeurs de Darmingam-Casile, c'est que nous n'avons pas, chez nous, un seul fantôme ; ni sous nos cloîtres, vieux de centaines d'années, ni dans les oubliettes de votre tour, ni sous les plus noirs châtaigniers du parc, pas même au bord de la pièce d'eau. Nous sommes, dit-elle en triomphe, le seul château de la Grande-Bretagne qui échappe à la vulgarité des spectres de famille.
Elle refermait déjà la petite porte que plusieurs n)arches exhaussaient au-dessus du niveau delà bibliothèque, comme à Vertanbeau, l'oratoire de M'"'^ d'Annevy dominait l'ancienne chambre de Gilles. Et la vision de luxueuse richesse disparut. Blanchelys se retrouva devant les tables noires, les fils serpentants et les inquiétants appareils métalliques du bureau où allait se con-
finer sa vie, si elle avait le bonheur de faire agréer définitivement ses services.
— Quand je vous raconte que nous avons déjà eu une télégraphiste, reprenait M""" Poppy en la reconduisant à sa chambre, c'est trois ou quatre que je devrais dire. Elles sont toutes parties les unes après les autres, parce que le grondementde nos vagues et le bruit du vent dans nos arbres leur tournaient la tête. Et puis, nos bois, nos marécages et nos bruyères leur inspiraient l'horreur de la solitude. De fait, elles se sont toutes mariées, comme par contagion.
« La première est rentrée à Londres, dans sa famille, pour y épouser un-électricien. La seconde n'est allée que jusqu'à Edimbourg, et la troisième moins loin encore, puisque c'est le pasteur de notre village qui a béni son union. La quatrième, qui sera vous, ne prendra peut-être pas le temps de sortir du château, où nous avons, je dois le dire, une très confortable chapelle.
Et, sur un signe négatif de Blanchelys : « Ah ! vous ne voulez pas entendre parler de mariage ? Tant mieux, nous verrons bien. C'est que moi, voyez-vous, je ne manque pas de dire aux jeunes hommes de ma connaissance : Mariez-vous, malheureux, mariez-vous ou vous allez mal finir.
« Tandis qu'aux jeunes filles, je répète à satiété : Se vous mariez pas, ne vous mariez à aucun prix... ou vous n'aurez pas assez de toute l'éternité pour vous en repentir.
a De sorte que, de cette façon, acheva-t-elle avec son plus coupant humour, je n'ai jamais conclu que d'heureux mariages ».
JUNILS LE MAITRE D ËCOLE
Blanchelys, bien que déconcertée par les appareils inconnus qu'on lui confiait, s'était mise vaillamment à l'ouvrafçe.
Elle appelait à son secours toutes les connaissances qu'elle avait acquises à Vertanbeau^ en vue d'examens professionnels qu'elle n'avait jamais passés, faute de j)Ouvoir produire un certificat de nationalité française.
Sur la question spéciale de la télégraphie sans fil, ses éludes avaient été forcément théoriques, et elle se voyait appelée, soudain, à les mettre en pratique, sans autre secours que les « Instructions » et manuels, rédigés par l'inventeur de l'appareil, extrêmement simplifiédii reste, auquel le dernier lord Darniingam avait donné la préférence.
De plus, Blanchelys s'attendait tous les jours à ce jue miss January, désabusée sur son compte par le vindicatif Excelsior Roberts, dénonçât au couple Roboam Poppy sa situation de femme séparée, et la fit exclure ainsi du château.
Mais près de deux semaines s'écoulèrent sans amener la dénonciation redoutée ; Blanchelys élait même sans aucune nouvelle de Chelsea. Miss January lui avait fait parvenir son mince bagage, sans accompagner cet envoi d'un seul mot, d'où Blanchelys pouvait conclure que sa disgrâce élait complète.
L'iiilendant Roboani, à son retour d'Edimbourg, s'était tenu pour satisfait de ses débuts télégraphiques ; il ne lui restait donc plus qu'à se blottir, aussi humble et petite que possible, dans le refuge que lui avait ménagé un destin pitoyable, sous les traits plutôt revêches de miss January.
Ces' que Blanchelys restait fermement décidée à bien faire. Elle ne manquerait pas sa vie, elle ne se briserait pas le cœur, pour avoir transgressé un seul précepte évangélique ; mais il lui fallait garder le bon droit de son côté, car, en vérité, à quelle miséricorde aurait-elle pu recourir, ellequi n'avait jamais pardonné à personne ?
... Darmingam-Castle lui était un asile si somptueux que, tout en vivant à l'écart de ses splendeurs, Blanchelys en était parfois oppressée, et même écrasée.
Ce qui, dans le Jura, lui avait paru le comble de la richesse et le sommet des honneurs, à savoir le manoir de Vertanbeau, la somnolente maison des Récollets, le patrimoine et le nom d'Annevy, tout cela semblait s'amoindrir, se réduire à rien, en regard du château de Darmingam, de la fortune et du pouvoir des Darmingam, — du nouveau lord Darmingam, fallait-il dire, puisque celui-ci restait seul de sa race pour assumer le farileau pesant et magnifique du plus bel estate de la Grande-Bretagne.
Mais la pensée de Blanchelys se reportait avec une étrange ^t triste douceur vers le Jura, vers la simplicité familiale «les foyers qu'elle y avait connus. Elle retournait, en esprit, à Vertanbeau, elle croyait passer de nouveau sur le petit pont arqué, perdu dans l'ombre des arbres dont les basses branches se rafraîchissaient aux flots verts, bruns et or de la fugitive Vertanbelle ; puis, c'était la petite lande aux cormiers, la grande voûte noire et moussue du moulin. Elle croyait traverser la reluisante cuisine de Pascalie où, par quelque prodige d'habilelé maternelle, la minette rousse gardait, à ses petits, la jouissance à peu près incontestée de certaine vannotte.
Mais Blanchelys arrivait dans le jardinet du moulin
que dominaient les rampes abruptes et les cimes sourcilleuses de Charnoz ; elle voyait passer Gilles d'Annevy, là-haut, dans les senliers de l'ermilage, Gilles, le grave adolescent aux yeux de pure clarté, qu'elle avait pris, un instant, pour son frère.
C'était aussi, c'était surtout Olivier d'Annevy qui descendait de Charnoz dans la paix lumineus»^ d un dimanche d'avril, aux sons des cloches de vê[)res. Il descendait droit sur le jardin Perrol, droit vers Blanchelys, tout sombre dans ses vêtements noirs, son grand chapeau de paille fine abaissé sur les éclairs dorés de ses brunes prunelles.
Blanchelys fermait les yeux pour ne plus le vuir ; mais elle ne s'arrachait aux souvenirs du moulin que pour s'engager sur cette route sans issue qui s'en va, se resserrant toujours entre deux monotones remparts de rochers, jusqu'à l'impasse caverneuse de la culée d'Entreroche. Mais cette route passait devant le bureau de poste oii Lucile Octeaux et sa mère continuaient leur labeur obscur, et subissaient le sort auquel les condamnait le ressentiment de Blanchelys, qui n'avait jamais répondu à la dernière adjuration de M'"'^ Octeaux.
Une fois encore, Blanchelys reculait et revenait sur ses pas, dans cette course à travers le passé, et elle se retrouvait devant la petite chapelle où le Dieu a qui demeure » attendait les âmes vagabondes en soulîrance sur le chemin. Car on ne pouvait sortir de Vertanbeau, Blanchelys aurait bien dû s'en souvenir, on ne pouvait monter au château ni descendre au moulin qu*en passant aux pieds du Christ-en-Croix.
Alors, pour s'arracher à cette hantise et se fuir ellemême, elle (juiltait son travail, son bureau, elle sortait dans le parc de Darmingam-Castle, et tout de suite, elle y rencontrait d'autres revenants.
M™® Poppy avait beau dire qu'il n'y en avait point chez ses maîtres ; Blanchelys trouvait à la fois les fantômes de son pays et ceux de cette vieille demeure en deuil, sous les cèdres gigantesques elles sombres chênes
OVi
LA FLEUR DE lEU
du pare, dans les clairières où des daims et des chevreuils paissaient parmi les fougères et les campanules.
Blanchelys connaissait, maintenant, les détails de la catastrophe qui avait découronné la vieille famille en pleine prospérité, en plein élan vers un avenir plus heureux encore. Lord Alfred Darmingam, remarié après un long veuvage, avait eu la joie de voir trois fils lui naître, Douglas, son héritier, et les deux cadets, Francis el Freddy qui consolidaient l'avenir de sa dynastie.
Déjà, Douglas, marié de bonne heure à leur parente Georgina Cardoyne, lavait rendu grand-père d'une petite-fille, une vraie Darmingam dès sa naissance, quand le malheur s'était abattu sur Darmingam-Castle. Après une grande tempête qui avait dévasté la côte, les trois frères firent une excursion au bord de la mer, pour se rendre compte des dégâts causés par la tourmente.
Les éboulements provoqués par l'assaut et la retraite des vagues, avaient tellement changé l'aspect du paysage, que le jeune Freddy avait voulu monter à la grotte Saint-Just, pour prendre une aquarelle de cet horizon ainsi transformé.
Freddy s'était arrangé, depuis longtemps, une sorte d'atelier dans cette grotte, qu'on appelait l'ermilage Saint-Just, et qui était fameuse, dans le pays, pour avoir servi de refuge aux deux jeunes époux, Jean et Monique de Burgau, persécutés par leurs parents, les sauvciges Bear de Burgau, dont le sombre manoir de BlacUhorn s'avançait sur la mer, à quelques milles de là, comme ui\ récif plus noir et plus dangereux que les autres.
Dans ce primitif atelier qui dominait un horizon incomparable, Freddy venait assez souvent peindre ; ce jour-là, il s'y attarda si longtemps, que ses deux frères le rejoignirent pour lui rappeler qu'il se faisait tard et que la mer montait.
C'élaitjour de grande marée ; mais jusqu'ici, dans ses plus orageuses fu-reurs, la mer n'avait jamais atteint l'entrée de la grotte, creusée à mi-hauteur d'un inex-
tricable labyrinthe de rochers en amphithéâtre. Et personne ne pouvait savoir que les éboulements des derniers jours avaient ouvert aux vagues un chemin, où elles allaient s'engoulTrer avec une violence inouïe.
La mer monta avec une rapidité si foudroyante, qu'elle commença d'envahir la grolte, avant même que les trois frères eussent soupçonné le péril. Ils se virent perdus ; Douglas essaya de s'échapper en s'accrochant aux aspérités de roche qui émergeaient encore hors de l'eau. Il voulait faire secourir ses frères, et aussi se sauver lui-même, pour l'amour de sa jeune femme et de son enfant.
Mais il glissa, il tomba, et les vagues déchaînées le brisèrent contre les récifs.
Francis, qui était exceptionnellement brave et vigoureux, aurait pu tenter la même chance avec plus de succès ; il ne voulut pas quitter son jeune frère.
Décela, on eut la preuve par un motqu'ils tracèrent à la pointe du couteau sur une paroi de la grotte : logether (ensemble...) — mot qui apparut distinct et poignant dans son héroïque simplicité, quand les eaux, en se reliranl, découvrirent les cadavres des deux frères qui avaient voulu mourir ensemble.
On les trouva liés tous deux à un rocher, en forme d'énorme stalagmite, que le suintement des eaux avait à demi détaché de la masse granitique, et qui s'élevait comme un fruste pilier à l'entrée de la grotte.
Francis et Freddy s'étaient attachés là, à l'aide de leurs ceintures de sportsmen, des ceintures de soie rouge et orange, aux couleurs du yacht de leur frère Douglas. 1/s s'étaient attachés peut-être pour s'unir plus étroitement dans la mort, pour que leur corps ne fût pas entraîné et fracassé comme celui de Douglas ; ou parce qu'ils espéraient mieux résister ainsi aux effroyables vagues... On ne le sut pas, on ne sut jamais rien de leurs derniers instants, rien de leur dernière pensée, sauf ce qu'en disait ce mot de togelher, tracé, par eux, au-dessus de leur poteau de supplice.
^jmc Poppy, qui parlait beaucoup plus volontiers, à Blanclielys, de ses anciens maîtres que du nouveau chieftain, avait souvent décrit à la jeune femme le vieux lord Alfred et ses trois beaux garçons parcourant, à cheval, les landes de leur domaine ou les interminables allées de leur parc. Et, quand Blanchelys se promenait à son tour, elle croyait toujours entendre, derrière elle, la course des quatre cavaliers.
Mais, chose singulière, ils la poursuivaient,* ils la poussaient, peu à peu, vers celle grille qui n'avait fait que s'entr'ouvrir pour Blanchelys, le jour de son arrivée. Qu'avait-elle donc fait à ceux-là, qu'ils la chassaient silencieusement de chez eux, qu'ils la refoulaient invinciblement vers la porte?
Si elle sortait dans la campagne, la silhouette des quatre cavaliers hautains et hostiles se dessinait encore, pour elle, sur la sauvage étendue des bruyères, bornées par les rochers de Saint-Just et par la mer farouche.
... Dans l'après-midi du samedi, jour de demi-congé, j^jme Poppy fil sortir Blanchelys pour lui montrer le village.
Au lieu de prendre par le parc et sa grille d'honneur, elles traversèrent les jardins qui s'étendaient devant la façade principale du château. Après avoir suivi une large allée centrale, bordée d'orangers en caisse, elles passèrent sur un pont rustique qui enjambait un ruisseau ourlé d'iris défleuris ; et xM""^ Poppy annonça qu'on était sur le territoire de la Loge-aux-Dames, laquelle Loge n'élait qu'une dépendance du château, et avait toujours servi de relrailo aux veuves, vieilles demoiselles et autres femmes isolées de la famille.
Présentement, l'occupante en titre de la Loge-aux- Dames était miss Sextia Erson, estimable personne d'une cinquantaine d'années, tante des jeunes ladies Cardoyne et parente éloignée du nouveau lord.
Blanchelys ne connaissait encore cette maîtresse de la Loge-aux-Dames que par une grande photographie
en couleur, qui occupait la place d'honneur dans le parloir de M""® Poppy, eloù M"* Sexlia élail roprésenlée au milieu de ses nièces, les cinq filles de sir William Cardoyne : el, en celle tante Sextia de haute et écrasante slature, elle avait eu la surprise de trouver, elle ne savait quelle comique resseinblance avec la lilipiilienne M"^« Poppy.
Quant aux quatre filles aînées de sir William, autant qu'on en pouvait juger par ce portrait, elles avaient toutes les cheveux fauves, les yeux bleu marine, le teint merveilleux el l'air bien appris de leur petite sœur Claribel ; toutes semblaient être également aristocratiques el impersonnelles.
Mais lady May, la plus brillante, était celle que, tout de suite, Blanchelys avait le moins aimée; on aurait même dit qu'elle avait ressenti une aversion spontanée pour la plus belle des ladies Cardoyne, si pareil sentiment avait été possible de sa part, pour une personne qu'elle ne connaissait pas.
... M'"^* Poppy el sa jeune compagne étaient arrivées dans la cour qui servait de passage aux gens du château pour gagner directement le village, à l'entrée même duquel était située la Loge-aux -Dames.
L'intendante leva les yeux vers la vieille maison de brique rouge, dont la plupart des fenêtres étaient closes.
— La Loge-aux-Dames est encore bien tranquille aujourd'hui, remarqua-l-elle. Mais on dit que les fêtes du nouveau phare vont commencer la semaine prochaine ; et ce sera alors un fameux tohu-bohu pour la loge comme pour le château.
« D'abord, tous les Cardoyne descendront chez miss Sextia, sans compter que lord Darmingam y dînera, comme il l'a fait la dernière fois.
« C'est lui, bien entendu, qui, en sa qualité d'hérilier, posera la première pierre du phare; mais, en réalité, il s'occupera surtout de ses lianoailles avec l'une des ladies Cardoyne. Puisqu'il faut que lord Darmingam se marie, et que ce soit avec une fille de sir William...
— Avec n'imj)orte laquelle... fit Blanchelys, en se rappelant les originales confidences de Giaribel sur le même sujet.
— Avec n'importe laquelle de lady Georgina ou de sa sœur May, répondit l'intendante. Mais je vous prédis que ce sera May, miss Lilywhile... Après avoir été la femme du jeune lord Douglas, lady Georgina n'épousera jamais lord Darmingam, [même pour conserver Darmingam-Castle. C'est au tour dn May de se dévouer à sa famille.
— Un mariage avec lord Darmingam est-il donc un si grand sacrifice ? demanda distraitement Blanchelys.
— Oh ! fitM"^^ Poppy, c'est que notre nouveau lord n'est pas tout à fait un chief tain comme les autres. Il a des idées très subversives ; pour vous en donner un exemple, il a avancé de trois jours la date fixée pour les fêles du phare, sous prétexte que nous allions avoir une grande marée qui entraverait tout.
u Pauvre défunt lord Alfred ! s'il pouvait voir ses intentions ainsi méconnues, moins de trois mois après sa mort. Laissez-vous donc mourir, conclut-elle avec la plus sèche ironie : voila le gré qu'on vous saura et les égards qu'on aura pour vous...
Puis M™^ Poppy ^i l à Blanchelys les honneurs du village, sur lequel elle paraissait exercer une sorte de suzeraineté tacite. Elle lui montra, tour à tour, la maison du pasteur, l'école, le temple, l'auberge aux Armes de Darmingam.
Les fournisseurs sortaient sur la porte de leurs boutiques pour saluer M""" Poppy ; la receveuse des postes, qui était aussi mercière, leur offrit une tasse de thé, et la femme du ministre, des fleurs de son jardin. Tous s'informaient, avec une déférente sollicitude, de la santé de j^jme Poppy et des nouvelles de la noble famille qu'elle avait le privilège de servir.
Ces gens et ces choses donnaient à Blanchelys l'impresision d'un monde moins âpre et moins égalitaire que celui du Jura, d'un monde attardé dans les cou-
luniesdu temps passé. Et, dans ce milieu de solides traditions, elle se sentait plus tristement déracinée que partout ailleurs, elle éprouvait un désir plus tourmentant de savoir qui elle était, comme si l'atmosphère de ces lieux eût réveillé, en elle, la nostalgie d'une familleet d'un nom qui fussent vraiment siens.
— Jl faut (jue j'entre ici, dit M^'^Poppy en s'anêlant 'devant un cottage de pauvre apparenceentouré d'un petit
enclos. C'est laque demeure le maître d'école catholique. M"® Jessica de Burgau, la propriétaire du château de Blackhorn, lui avait confié son école papiste, quand il était encore assez fort et bien portant pour la tenir. Mais il est vieux maintenant, et si malade, que je crois bien qu'il va mourir... C'est un saint brave homme, je dois le dire, quoique nous ne servions pas le même Dieu. Voulez-vous entrer avec moi ? Vous serez la bienvenue ; il n'aime rien tant que la jeunesse, en souvenir d'un enfant qu'il a perdu...
— Non merci, dit Blanchelys en s'approchant toutefois de la petite barrière que M""^ Poppy venait d'ouvrir. Je regarde seulement ces fleurs.
Elle montrait des rosiers grimpants qui tapissaient un mur de la maisonnette.
Ah ! ces pre-roses (roses-flamme), repartit M°"^ Poppy. C'était la fleur favorite de sa fille Déborah.
iOuijDéborah Junius était orgueilleuse de ses rosiers; elle en avait pourtant donné des rejets au précepteur français du château. C'était une forte tête que miss Déborah, une tète de fer sur un corps de highlander.
« Pour lui, maître Junius, qui n'étjit qu'un cœur, il a cruellement soulîert, et par la faute de ses propres enfants. Mais il pardonne si bien à ses bourreaux, dit M"*^ Poppy) avec la plus édifiante onction, que je voudrais n'avoir jamais fait de mal qu'à des gens comme lui.
« Enfin, poursuivit-elle sans reprendre haleine, puisque vous ne voulez pas entrer, attendez-moi dans le
jardin. Si son prêlre catholique, le père Malcolm de Burgau, est avec lui, comme il arrive quelquefois à celte heure, il yen a pour un instant avant qu'ils aient fini ; mais vous vous amuserez à regarder ces rosiersflamme qui semblent tant vous intéresser. Ils ont, celle année, une espèce de floraison d'automne, et si le maître d'école était sur pied, il vous cueillerait certainement ses dernières roses C'est un homme qui ne se plaisait qu'à* donner, et il se faisait aimer de tout le monde. Nos trois jeunes lords, à qui il enseignait la botanique, ne voyaient que parsesyeux,si bien que lord Douglasavail pris la rose de feu pour emblème de son yacht, et que le petit Freddy avait attrapé de lui, disait-on, le mal des idées papistes. M°°- Poppy disparut à l'intérieur du logis, et îilanchelys demeura seule devant les rosiers tout semblables à ceux dont s'enorgueillissait le jardin du moulin Perrol, à ceux qui n'avaient jamais voulu fleurir au château d'Annevy.
Ils portaient quelques languissantes fleurs d'arrièresaison, des roses simples, très larges, dont les pétales pourpres, d'une dimension rare, laissaient voir leur envers orangé.
Pour mieux regarder les rosiers, Blanchelys avait tourné le coin de la maisonnette, elle se trouva près d'une fenêtre basse, sur laquelle tombait l'ombre des premiers arbres du petit verger. A travers le vitrage, elle vit une chambre très étroite, très pauvre, et qui semblait inhabitée ; et, contre un des murs nus de cette sorte de cellule, quelque chose qui aurait retenu sou altenlion, sans un incident imprévu qui survint au même moment. Une autre fenêtre du cottage venait de s'ouvrir, et Blanchelys comprit, tout de suite, que c'était celle du malade, à qui l'on voulait donner de l'air.
Il y eut d'abord quelques secondes de silence, conxme de recueillement, puis une voix s'éleva, mâle et profonde, la voix du prêtre sans doute, de ce père Malcolm de Burgau, dont avait parlé M*"® Poppy.
11 commentait l'oraison dominicale ; Notre Père qui
êtes aux cieux... Les mots s'égrenaient, lents et graves, sur le petit enclos solitaire, mais assez vibrants et puissants pour soulever, pour emporter li vieille àine du mourant, arrêtée indécise an seuil de l'autre vie.
Courbée, soudain, par un sentiment d'auguste respect, Blanchelys tléchit le genou et demeura pro^ter^ée dans l'herbe, le front appuyé aux pierres de cette maison inconnue.
— Que votre volonté soit faite,sur la terre commeau ciel. Il y eut encore une imperceptible pause, puis une autre voix répondit, une voix si l'aible et si vieille qu'on la sentait prête à se briser pour toujours, une voix si calme et si tendre qu'elle semblait l'écho d'un cœur vraiment angélique. Et Blanchelys, entraînée par la grande force de foi et d'amour qui émanait de cette prière, se prit à y joindre la sienne.
— Pardonnez nos offenses, répéta-t-elle en un frémissant murmure.
Et subjuguée par la même puissance impérieuse et douce, elle acheva : 4 Gomme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ».
Mais elle se redressa, elle se releva impétueusement. Elle avait dit le Pater tout entier ; pour la première fois, depuis si longtemps, elle avait récité l'oraison dominicale, sans lui faire subir la mutilation audacieuse qui avait indigné Lucile.
La volonté occulte de ce vieillard étranger s'était substituée à la sienne... Oui, ce mourant l'avait forcée, lui avait dicté, un à un, les mots qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait plus prononcer.
Blanchelys avait dit à Dieu : « Pardonnez-moi comme je pardonne... » Mais cette adjuration, presque terrifiante pour Blanchelys, quel sens consolateur elle avait dû avoir pour cf^t homme... Il avait été méconnu, disaiton, et il mourait dans la paix et la joie cjlesles qu'avaient connues aussi la vieille Julile, la châtelaine de Vertanbeau, l'avoué Maxence, tous ceux qui meurent dans le pardon, ou dont le cœur n'a jamais connu la rancune.
LA PREMIERE LILYWHITE
Très peu de jours après, Blanchelys eut encore deux heures de liberté, et elle en profita pour se rendre de nouveau au village.
Dès ses premiers pas dans la rue, elle rencontra de nombreuses personnes en habit decérémonie, qui, toutes, se dirigeaient du même côté, c'est-à-dire vers le cottage de Junius, le maître d'école.
Le vieillard serait-il mort sans que Blanchelys en eût rien appris ? La jeune femme se rappela qu'elle avait passé ces trois derniers jours cloîtrée dans son bureau, pour essayer de rétablir les communications télégraphiques, plus défectueuses que d'habitude, et qu'elle n'avait même pas vu M™*^ Poppy.
Oui, le pauvre Junius devait être mort, et ces gens se rendaient à son enterrement. iMachinalement, Blanchelys se joignit à l'un des groupes en marche vers le cottage ; il lui en coûtait de retourner dans cette maison, mais elle pensait à un objet entrevu par elle, l'autre jour, dans la pénombre d'une petite pièce du cottage, et ce souvenir l'attirait sans qu'elle sût pourquoi.
Peut-être qu'au dernier moment, elle aurait hésité toutefois à s'approcher, si M""" Poppy n'eût surgi tout à coup du petit vestibule plein de monde, en lui faisant
signe d'entrer.
— Oui, ilest mort, fil l'inlendanle, en réponse aux premiers mois de Blanchelys ; el c'esl juslice que vous veniez à son enterrement, quand on pense à toutes les bontés qu'il avait pour la jeunesse.
— Je ne viens pas pour l'enterrement, répondit Blanchelys, trouvant, soudain, difficile d'énoncer le motif de sa visite. Je voudrais seulement voir... Je voudrais savoir...
— Attendez un peu... fit M™° Poppy avec décision, pendant que toutes deux reculaient devant un nou^ veau Ilot d'arrivants. Rien qu'un instant, et je suis à vous...
M"" Poppy poussait Blanchelys dans une chambre dont la porte se trouvait ouverte derrière elle. Cette porte se referma, et Blanchelys resta seule, précisé(nent dans celte toute pelite pièce, dans ce réduit à la fenêtre duquel elle s'était appuyée, trois jours plus tôt.
Une pauvre cellule en vérité, mais qui avait dû servir de nid à quelque jeune fille joyeuse el choyée ; un papier clair, semé de bouquets de myosotis et de boutons de rose fanés recouvrait encore les murs. Une cretonne également à fleurs bleues et roses, très passées, drapait la couchette poussée dans un renfoncement de la muraille.
Le reste de l'ameublement ne se composait que d'un chest of flratcers, sorte de commode, et d'une table ; mais, au-dessus de celle-ci, en face du lit, était suspendu l'objet que Blanchelys n'avait que vaguement entrevu, lors de sa première visite.
Elle le voyait distinctement aujourd'hui, éclairé et comme embrasé qu'il était parles feux du couchant, dont les rayons frappaient ce mur de la chambrette. Et, sous cette lumière pourpre, il se découpait, il se détachait en apparition.
C'était une image anglaise, encadrée de minces baguettes dorées, et protégée par un verre, une de ces images de keepsake, auxquelles leurs fines et suavCg
nuances communiquent un charme de douceur et d'irréalité.
Celle-ci représentait une jeune fille ou une très jeune femme aux traits délicats, au teint nacré, à Id bouche d'une pureté encore adolescente, auxyeux clairs et transparents, tout pailletés d'or.
Elle tenait, à la main, une fleur étrange, une fleur qui ressemblait à une flamme, et qu'elle regardait avec un mélange d'ardeur, de tristesse et d'effroi.
Une grande mèche de sa pâle chevelure soyeuse s'allongeait sur son épaule et jusque sur sa poitrine voilée d'organdi. Et, au-dessous de l'image, un nom était gravé en belle cursive anglaise : Lilywhite.
Blanchelys, pétriliée, demeurait face à face avec cette image qui lui ressemblait, qu'elle reconnaissait pour avoir entendu Nannie lui répéter la légende de la belle Lilywhite et de sa fleur de feu.
El soudain, entre Blanchelys et le tableau, s'interposa Nannie elle-même, Nannie étendue sur son lit du château, sourde et aveug.le devant les adjurations de Blanchelys et ses promesses ; Nannie vaincue, impuissante à réparer le mal qu'elle avait fait... Puis, ressuscitée une seconde par le furieux effort de sa volonté, elle étendait son bras mort vers Blanchelys, elle crispait ses doigts sur les cheveux de la jeune fille, elle en détachait une longue, une interminable mèche, comme pour... mon Dieu, comme pour faire d'elle une reproduction exacte de cette Lilywhite à la fleur de feu, dont le souvenir surnageait dans les ténèbres confuses de sa pensée.
— Eh bien ! miss Lilywhite, que me voulez-vous? C'était M"" Poppy qui reparaissait, imperturbable et
sèche à son ordinaire ; et elle s'approcha de Blanchelys en poursuivarït :
— Le père de Burgau est là avec un autre piôlre romain catholique, et ils font surle cercueil toutes les cérémonies de leur culte qui n'est pas le mien...
« Mais qu'avez-vous? Votre figure ruisselle comme si
VOUS veniez dépasser sous leurs goupillons. Ah ! vou& regardez le keepsake de la pelite Dot ? Vous voyez que la jolie demoiselle de cette image s'appelle Lilywliite comme vous, fil-elie, indiquant du doigt l'inscription tracée au bas de la gravure de keepsake^ qu'elle appelait le keepsake par abréviation.
« J'avais donc raison de vous dire que nous avions déjà une Lilywhite au village... Mais vous voilà toute verte à présent, et plus du tout à comparer avec cette fraîche et jolie Lilywhite en papier, dont Dot Junius a toujours été folle. Pauvre petite Dot, pauvre absurde petite fille...
— Qui était cette petite Dot ? demanda Blanchelys d'une voix altérée. Vous ne m'aviez parlé que d'une Déborah Junius...
— Oh ! c'est que le maître d'école s'était marié deux fois. Il avait eu, de son premier mariage, Déborah, une forte tête, je vous l'ai dit, une solide et vertueuse presbytérienne comme sa mèreet moi. Sa seconde femmelui avait donné Dot, la jolie, et douce, et légère Dot, qui suivit la religion de son père.
« Or, il arriva cette chose incroyable que Déborah et son cœur d'airain s'émurent, et pour qui ? Pour un étranger, pour un Français, pour le précepteur de Darmingam-Castle.
a Mais la famille de mes maîtres étant retournée à Edimbourg, le précepteur vit Dot qui y était en séjour chez sa marraine, et ce fut la petite Dot qu'il épousa.
« Déborah en conçut, contre sa jeune sœur, un terrible ressentiment; dans sa juste colère, elle jura que ni Dot ni son mari ne franchiraient plus le seuil du cottage paternel. Et elle réussit à tenir parole.
c Maître Junius, déjà vieux et affaibli, désemparé en outre par ces chagrins de famille, tomba tout à fait malade en apprenant, par hasard, que sa petite Dot était veuve et que, perdue dans Londres, réduite à la misère, elle n'avait plus un toit pour abriter sa tète.
« Junitis resta des mois entre la vie el la mort, et, quand il se releva à la fin, ce n'élait plus qu'une ruine. Il voulut cependant partira la recherche de Dot, el rien ne put le détourner de ce projet insensé ; mais il revint, bien entendu, sans sa fille, dont on n'entendit plus jamais parler.
« Bien plus tard, après la mort de Déborah, mon mari Roboam, se trouvant de passage à Londres, aperçut dans une boutique de bric-à-brac, ce keepsa/ce dont Dot avait toujours raffolé et qu'elle avait emporté en quittant le pays.
« Tout ce que Roboam put obtenir de la marchande, une vieille sorcière, à moitié en enfance, c'est que son défunt mari avait eu le keepsake pour rien, dans un lot de vieilleries dont il avait débarrasséjadis un grenier d'hôpital ; et quelques verres de gi7i lui ayant débrouillé les idées, elle crut se rappeler encore que cet hôpital était une Maternité en faillite, qui liquidait alors les objets laissés par ses pensionnaires défuntes. On n'en put rien tirer d'autre.
« Sur ce mot de iMalernité, Junius supposa que sa fille était venue danscet hôpital pour y mettre au monde un enfant, lequel se trouvait dorénavant perdu, confondu pour toujours, dans la foule anonyme des enfants assistés. Un garçon, une fille ? On ne le sut jamais.
« Alors le maître "d'école se prità chérir, à secourir, à gâter tous les enfants, pour l'amour du malheureux petit qui grandissait loin de lui et de sa tendresse. Tout ce qui était jeune l'intéressait ; il nous avait entendues causer, raulrn jour, dans ïon jardin, et je pense que votre voix lui aura plu, car il ma demandé pourquoi vous n'étiez pas entrée avec moi.
« Il se figurait déjà que vous pourriez bien être l'enfant de Dot...
— Dot, fit lentement Blanchelys, cela veut dire Dorothy, n'est-ce pas ? Et le mari de Dorothy Junius, ie précepteur français, se nommait Léon GeolTroy ?...
— Lione Djeufrey^ dit avec assurance M"^ Poppy, bien aise de rectifier la prononciation défectueuse de celte jeune employée, Lione Djeufrey, c'est bien cela, je le disais encore dernièrement à notre nouveau lord Darmingam, qui me faisait l'honneur de me demander des nouvelles de maître Junius. Les Darmingam se sont toujours intéressés aux Junius...
Mais Blanchelys n'écoutait plus ; une certitude inespérée se faisait en elle : Nannie avait dit la vérité en arrivant avec elle au moulin Perrol.
Oui, tout était vrai, absolument vrai dans le premier récit, que la vieille servante avait démenti ensuite pour se venger de la châtelaine, en lui faisant croire que Blanchelys était sa petite-fille.
Mais elle était bien l'enfant de Léon Geofîroy et de Dorothy, la petite-fille de l'humble et bon maître d'école. A force de regarder, de contempler inlassablement son heepsake, l'infortunée Dorothy, par un de ces phénomènes mystérieux qui ne sont pas sans exemple, avait imprimé aux traits, à toute la personne de l'enfant qu'elle attendait, une ressemblance indéniable avec l'image aimée, dont chaque trait s'était imprimé dans son propre cerveau, depuis sa première enfance.
De là venait que Blanchelys n'avait jamais ressemblé à personne, ni aux d'Annevy, ce qui se comprenait sans peine, ni aux Perrol, ni à Dorothy. Cette gravure, ensevelie au fond d'un village écossais, avait été son portrait, dès avant sa naissance.
Blanchelys étendait une main tremblante vers le keepsahe, comme pour s'en emparer.
— L'image vous fait envie ? dit M"' Poppy, en l'arrêtant d'un petit coup sec sur le poignet. Mais vous arrivez troj) tard, et vous ne l'aurez maintenant ni pour or ni pour amour, comme on dit chez nous.
(( Lord Darmingam aussi voulait l'acheter quand il est venu chez maître Junius, lors de sa première visite ; et il était très mécontent de ce que le vieil homme, pauvre comme Job et manquant de tout, ne voulût la lui
s'endre à aucun prix. A la fin, l'innocent Junius, qui de sa vie n'a chagriné personne, pas plus un lord qu'un moucheron, promit de la lui laisser à sa mort. Il lui rédigea bel et bien l'autorisation de prendre le tableau ici, dans cette chamhre de Dot, où il l'avait replacé. Et notre chieflain n'est pas homme à faire fi de cet héritage plus que des autres...
— Ce n'est pas cela... fit Blanchelys plus tremblante encore, je voudrais le voir...
— Qui ? Maître Junius ? Il est bien temps, maintenant qu'on a fermé le cercueil. Pourquoi ne vous êtesvous pas décidée, il y a trois jours, quand je vous offrais d'entrer près de lui ? Tout à l'heure, vous ne vouliez pas même venir à son enterrement.
— J'irai à présent, dit Blanchelys en baissant la tète.
— A la bonne heure... fit M™^ Pop[>y. Mais vous m'avez si bien retardée qu'on est déjà en route pour l'église, et que nous serons les toutes dernières du cortège.
Et ce fut derrière tout le monde, en effet, que Blanchelys prit place pour suivre le convoi de son grandpère, un convoi de pauvre, dont Thumililé la reporta, par contraste, aux cérémonies qui avaient solennisé l'enterrement de M™*^d'Annevy, sa |jrétendue grand'mère.
Mais après les tourments de l'incertitude où l'avait jetée Olivier, en lui arrachant toute illusion sur sa naissance, Blanchelys trouvait un réconfort inexprimable à connaître sûrement sa famille, à savoir qu'elle descendait du pauvre vieillard dont la fin obscure s'entourait de tant de respects et d'alTections.
Par la faute de l'implacable Déborah, Junius avait vieilli seul et triste, tandis que Blanchelys grandissait loin de lui, isolée et privée de la protection, de l'amour que, sans la connaître, il avait eu soif de lui donner.
S'ils avaient su tous deux, s'ils avaifMit pu se rejoindre, vivre ensemble, s'aidor et s'aimer, dans le cottage tapissé de roses...
A cette pensée, le cœur de Blanchelys se gonfla, de
nouvelles larmes inondèrent ses joues ; elle évoqua la ininule, désormais inoubliable pour elle, où elle avait prié avec lui.
Car c'était bien lui, c'était son grand-père, qui l'avait forcée à dire le Paler tout entier, à prononcer les paroles qui la condamnaient elle-même.
Décidément, le télégrapbe de Darmingam-Castle laissait de plus en plus à désirer ; il avait fallu demander un électricien à Londres, à la grande inquiétude de ^jme Poppy, que de récentes expériences rendaient méfiante en pareilles conjonctures.
— Un dérangement du télégraphe, disait-elle d'un ton de prédiction lugubre, cela veut dire une visite d'électricien ; et chaque visite d'électricien s'est terminée par le mariage de celui-ci avec notre télégraphiste. Nos trois premières employées y ont passé ainsi ; mais le ciel me préserve de rien préjuger pour la quatrième.
Ce disant, elle enveloppait Blanchelys d'un regard soupçonneux ; puis elle essayait de lui faire comprendre, par des allusions transparentes, qu'avec les événements en pespective au château, le moment serait on ne peut pins mal choisi pour s'éprendre d'un électricien.
En altendant l'arrivée de ce dangereux personnage, Blanchelys avait dû retourner au village, afin de s'assurer, par elle-même, de la quantité de sel qu'elle pourrait s'v procurer pour renforcer ses piles défaillanles. En rentrant jiar la Loge-aux-Dames, elle s'aperçut que la vieille maison de brique rouge avait rouvert bon nombre de ses fenêtres et présentait quelques traces d'une animation inaccoutumée.
On s'y préparait sans doute à recevoir incessamment la famille Cardoyne et les invités de celle-ci.
Blanchelys continua sa route vers le ruisseau qui li-
mitait le domaine de la Loge-aux-Dames ; mais, avant d'arriver au petit pont rustique, elle s'arrêta en voyant toute une société installée sur des bancs et des sièges de jardin, dans un rond-point qu'il lui fallait traverser.
Elle voulut essayer un détour, mais elle avait été aperçue et même identifiée, car une jeune personne, dans laquelle elle reconnut une femme de chambre de la Loge, vint au-devant d'elle en disant :
— Mademoiselle la télégraphiste, je vais profiter de ce que vous êtes là pour vous charger de quelques dépêches. Je sais que miss Sexlia, ma maîtresse, en a préparé une demi-douzaine...
Blanchelys répondit qu'elle espérait réiablir une communication de fortune, pour attendre une réparation plus complète.
— C'est que vous ne savez pas, reprit la chambrière, en remarquant que le regard de Hlanchelys errait avec surprise sur le rond-point envahi et sur ses occupantes. La famille est arrivée celte nuit, la famille Cardoyne, bien entendu...
Et elle expliqua que, les maîtresse reposant encore de leur voyage nocturne, on s'accordait, avant leur réveil, quelques rjiinutes de délassement et de causerie, tout en aidant la nurse et la gouvernante de la jeune lady Mérédilh à veiller sur la petite seigneurie, endormie au grand air, dans sa voiture.
— Asseyez-vous, s'il vous plaît, miss Télégraphiste, ajouta la femme de chambre ; je ne fais qu'un saut jusqu'à la Loge, et je vous rapporte les télégrammes...
Pendant qu'elle s'éloignait en courant, l'une des causeuses fit obligeamment place à Blanchelys sur le bout de son banc. Celle-là était une brune et accorte personne, dans laquelle Blanchelys ne tarda pasà deviner, — et non sans un certain émoi, — M"*" Colette, l'ancienne gouvernante de Claribel qui, à son retour de France, avait passé, paraît-il, au service de la petite lady Mérédith.
Les autres membres de l'assemblée eurent un signe de tète amical pour Blanchelys, et ce devoir de civilité accompli, reprirent, avec un nouvel entrain, leur causerie, que ne gênait nullement la présence de cette jeune employée, leur égale à peu de chose près, laquelle bénéficierait certainement, avec plaisir, des potins sensationnels que ces demoiselles étaient en train d'échanger. Elles prenaient seulement, la précaution de parler bas, pour ne pas éveiller la petite Mérédith, étendue dans sa voiture comme dans un berceau.
— Lord Darmingam arrivera aujourd'hui, pour le lunch qui sera servi à la Loge, annonçait avec condescendance la personne la plus importante de la réunion, une forte Allemande à tournure de dame de compagnie. Mais dans l'après-midi, il y aura un thé au château, et c'est miss Sextia qui le présidera comme aussi le grand dîner pour les fêtes du phare. Il faut bien qu'en ces occasions, elle tienne lieu de maîtresse de maison chez son cousin, lord Darmingam ; c'est un service qu'elle ne peut lui refuser, tant qu'il n'est pas marié.
— Marié? s'exclama M^'° Colette. Mais il l'est déjà ..
— H est veuf 1 prononça la dame de compagnie, comme si elle rendait un arrêt sans appel.
— Non, dit une 1 ingère à bonnet brodé, c'est M^'* Colette qui a raison. Mais il a renvoyé sa femme, il l'a mise à la porte avec ses huit enfants. Et, fit-elle plus bas, c'est bien tout ce qu'on peut attendre d'un étranger, d'un Français comme lui...
— C'est une invention, dit M"^ Colette indignée, lsI une calomnie. Et la preuve en est, fit-elle triomphante, que je n'ai jamais connu un seul Français qui eût seulement six enfants. Comment lord Darmingam en aurait-il pu mettre huit à la porte ?
— Lord Darmingam est étranger, il est français ?... Tous les regards se tournèrent vers Blanchelys, à qui
ces mots venaient d'échapper.
— D'où tombez-vous, enfant ? fit la Jingère de la Loge-aux-Dames. M''^ Colette qui débarque de Paris
fin sait déjà pliis que vous. Mais j'y songe, M"^ ^^oppy n'a pas dû vous entretenir beaucoup de soti nouveau lord, ni s'appesantir sur sa nationalité qui lui est un si grand crève-cœur.
Et toutes se mirent à rire, à la pensée des déboires de l'inconsolable Poppy, contrainte de s'inféoder à un chieflain français. Sûrement, elle en avait eu bion trop bonté pour entretenir la miss télégrapbiste d'un si odieux suj.-t.
Et, comme chacune d'elles pensait, h l'encontre de M"® ^*oppy, que plus on parlerait du nouveau lord, mieux cela vaudrait, elles reprirent toutes à la fois :
— En fait do chieftain, nous ne sommes pas des mieux partagés, il n'y a pas à dire...
— Il n'a encore fait de bien à personne...
— Et certains de ses tenanciers disent déjà du mal de lui.
— Ce n'est pourtant pas lui, s'écria la brune AI''" Colette, dont la voix se détacha sur le chœur bourdonnant de ses compagnes, ce n'est pas lord Darmingam qui a fait renvoyer miss January...
Ces mots provoquèrent une nouvelle exclamation, une nouvelle question de Blanchelys :
— On a renvoyé miss January?
Elle s'interrompit pour laisser la parole à la dame de compagnie qui disait placidement :
— Non, ce n'est pas lord Darmingam, c'est M. Excelsior Roberts. -Heureusement pour lord Darmingam, s'il avait dû subir, comme M. Roberls, les conséquences de ce renvoi...
Ici, nouvelle et joyeuse explosion de gaieté dans toute l'assistance. Evidemment, le nom de miss January, associé à celui de l'oncle Excelsior, éveillait, chez les causeuses, des idées divertissantes. Mais Blanchelys n'en eut pas le secret ; les rires, pour discrets qu'ils eussent été, avaient agité lady Mérédith qui ouvrit les yeux en gémissant.
Déjà, sa vieille }m)'se se penchait sur elle, et appuyait
contre son épaule la tète alanguie de la pelile fille. Celte petite Mérédith, — (xMary-Edith), — était une très belle enfant de dix-huit mois à peine, brune, avec de grands traits déjà nobles et sérieux et, dans son attitude, dans son innocente figure de baby, on ne savait quoi d'aristocratique, de raffiné et de hautain, qui désignait, en elle, la descendante d'une race supérieure et privilégiée.
— Poo)\ poor darling... murmurait la w!«'5e, en une sorte de cantilène monotone et caressante, comme pour bercer le chagrin de l'enfant. Ma pauvre chérie a tant pleuré ce matin, pour qu'on l'amène ici, tout près du parc de Uarmingam qui est son vrai jardin à elle... Mais c'est dans le parc même que lady Mérédith voudrait aller ; elle languira, elle mourra peut-être, si on ne lui rend pas l'air de ses clairières et de son château, si le méchant, méchant chieflain y amenait une horrible femmme et huit ou dix démons de marmots fiançais... ^
« Mais non, le diieflain est aussi veuf que possible ; il n'aura pas d'autre épouse que lady May, et lady May fera place à sa précieuse nièce Mérédith parmi ses propres enfants...
— C'est donc bien lady May qui épouse le nouveau lord ? chuchota la lingère. Elle est décidée au sacrifice?
— ... Qui n'est pas moindre pour sa famille que pour elle, acheva la dogmatique Allemande.
— Kt si je ne me trompe, intercala la rieuse Colette, ni lady May ni les siens ne manqueront de faire sentir à lord Darmingam tout le poids de ce fameux sacrifice. Moi, à la place du nouveau lord, je leur jouerais le tour de rester fidèle à ma première femme et à mon premier pays.
On n'eut pas le temps de lui faire regretter son impertinence ; la chambrière revenait tout essoufflée avec les télégrammes de sa maîtresse. En les remettant à Blanchelys, elle enjoignit à celle-ci de les expédier au plus tôt, miss Sexlia n'étant pas d'humeur à admettre
LA FLEUR DE FEU Jt )
la moindre excuse, fût-ce celle d'un télégraphe plus ou moins détraqué.
Et il fallait que tout le monde rentrât sans retard ; lady Georgina avait déjà sonné deux fois pour qu'on lui apportât sa fille, miss Sextia réclamait, à grands cris, sa dame de compagnie. On attendait, d'un instant à l'autre, l'arrivée de sir William Cardoyne et de lady Claribel qu'il devait amener.
Le haut personnel féminin de la Loge opéra dono un sauve-qui-peut général, tandis que Blanchelys s'en allait vers le château, déconcertée et comme étourdie de ce qu'elle venait d'entendre.
Ainsi, l'inflexible Excelsior avait exécuté sa menace ; miss January, expulsée par lui de la maison Cardoyne, perdait le fruit de toutes ses années de travail. Elle se voyait réduite à chercher une autre situation.
Et, tout en se montrant si implacable, M. Roberts n'avait rien révélé de la confidence forcée de Blanchelys; il continuait de garder le secret, par elle confié à son honneur do gentleman.
Telles étaient les pensées qui auraient dû surtout occuper l'esprit de Blanchelys ; mais elles étaient reléguées à l'arrière-plan par une révélation, d'apparence bien plus insignifiante pour elle: lord Darmingan élait étranger, il était français...
El une idée singulière, inadmissible, une idée poignante avait jailli, comme une fusée, du trouble de son cerveau : si c'était lui?...
Oui, si c'était Olivier d*Annevy, le neveu de la châlelaine de Vertanbeau, le mari de Blanchelys, si c'était lui le nouveau lord que la mort simultanée de plusieurs parents appelait à recueillir le patrimoine presque royal de Darmingam?
Blanchelys se le demandait en marchant, en courant vers le château, où latlendait une besogne d'employée subalterne.
Elle cherchait à se rappeler le peu qu'elle avait •entendu dire à Vertanbeau de la parenté étrangère du
docteur d'Annevy. Mais sa mémoire se faisait rélive, et les idées ne s'enchaînaient plus dans sa tè«e bourdonnante.
Elle avait à la fois hâte et peur de retrouver l'abri de Danningam-Caslle. Et rien qu'à se rapprocher du chàloau, rien qu'à voir tomber sur elle l'ombre de ses formidables murailles, elle sentait redoubler son inquiétude.
L'énorme et somptueuse demeure ressuscitait, comme touchée par quelque baguette magique, à l'annonce de la venue du maître ; ses fenêtres, encadrées de marbres précieux, s'ouvraient sur des appartements dont on entrevoyait, du dehors, les tentures de velours et do damas, dans des scintillements de lustres et des rellets déglaces limpides.
Des domestiques rapportaient d'immenses tapis de haute laine qu'ils venaient de secouer au grand air. Du côté des ^curies, le remue-ménage était pire encore; Blanchelys aperçut de loin, dans la cour de la sellerie, quatre ou cinq voitures de grand luxe, automobiles et autres, qu'on débarrassait de leurs housses pour les soumettre à un dernier examen, tandis que, dans un enclos voisin qu'on appelait le manège, grooms, pi(jueurs et palefreniers s'empressaient autour de plusieurs pur-sang, gloire dos écuries seigneuriales el de toute la contrée.
Lord Darmingan ? Le pauvre gentilhomme franccomlois, Olivier d'Annevy, serait le lord Danningam, pour lequel se poursuivaient ces apprêts fastueux ? Allons donc !
Ce serait à Olivier d'Annevy, le modeste médecin de jjrovince, que Darmingam-Castle, tout frémissant de respect et de crainte, se disposait à rendre les honneurs dus au chieflain du clan le plus puissant d'Ecosse?
Blanchelys haussa les épaules, et s'élança dans son
calier, sans vouloir écouter une servante qui la poursuivait de ses obligeantes observations.
— On a apporté du village un chargement de sel pour
le télégraphe... Et il nous en est arrivé du tracas, au château, pendant que la miss télégraphiste courait après son électricité.
Mais Blanchelys montait droit chez elle ; elle s'y enferma, et, avec un acharnement morose, se donna tont entière à son travail, sans se laisser décourager par rinsuccès persistant de ses tentatives. Et, vers le soir seulement, elle se résigna à informer la Loge que les communications télégraphiques étaient décidément rompues.
Pendant l'après-midi, elle avait entendu vaguement des allées et venues dans tout le château ; la réception annoncée par les causeuses du rond-point avait eu certainement lieu. Mais avant la nnil, tout redevint tranquille. Après leur thé de gala, lord Darmingam et ses hôtes s'étaient repliés sur la Loge-aux-Dames, tandis que l'obscure télégraphiste, confinée dans le donjon, s'évertuait, s'enfiévrait à réparer le dommage qui risquait de compromettre son gagne-pain.
A peine Blanchelys avait-elle pris le temps de loucher à son repas, servi sur un coin de table ; et elle s'était mise à écrire à la lumière d'une grosse lampe à globe dépoli, par elle empruntée à la bibliothèque. Elle rédigeait le rap|X)rt qu'il lui faudrait fournir, le lendemain, à l'électricien attendu.
Dans le grand, l'impressionnant silence qui avait succédé aux rumeurs du jour, Blanchelys entendit très bien qu'on entrait dans son bureau ; elle reconnut même M"^ l'<^»PPy, quoique l'intendante n'eût pas tout à fait son allure ordinaire. Les fatigues de la réception avaient lourdement pesé sur la vieille femme; elle étendit la main vers la lampe de Blanchelys en murmurant d'une voix toute sutîoquée:
— C'est celle-là qu'il nous faut... C'est celle-là qui convient, et pas une autre...
— Elle me re|)0sait un peu les yeux, répondit Blanchelys ; mais je vais vous la rendre, j'ai presque Uni.
Et, pour éviter une peine à l'intendante, visiblement
exténuée, elle souleva elle-même la grosse lampe, et se mit en devoir de la rapporter où elle l'avait prise, c'està-dire sur un grand bureau de marqueterie, placé au bout de la bibliothèque.
Sa lampe à la main, elle descendit les quelques marches qui reliaient son bureau à l'immense pièce, et elle traversa celle-ci de son allure légère et rapide, tandis que la courbaturée M*"® Poppy s'efforçait de la rejoindre, avec de faibles protestations inarticulées.
Blanchelys ne vit pas qu'il y avait quelqu'un derrière le bureau, une personne assise, immobile et muette, que lui dissimulait la partie supérieure du meuble. Ce ne fut qu'au moment où elle voulut poser sa lampe, que la clarté de celle-ci tomba sur le sommet d'une tête masculine, une tète fine, dont les cheveux extrêmement noirs avaient des reflets d'épais satin.
Et la grosse lampe vacilla tout à coup dans la main de Blanchelys.
L'homme relevait sa brune tête qu'il avait tenue jusque-là inclinée sur des papiers étalés devant lui ; ses yeux et ceux de Blanchelys se rencontrèrent. Et c'était lui, lui, lui !...
Elle le reconnut tout de suite, bien qu'il n'eût plus sa jaquette de drap noir et son grand panama blanc de Vertanbeau. C'était Olivier d'Annevy à qui M""° Poppy présentait des excuses entrecoupées, en lui donnant le titre de mij lord et de votre seigneurie ; c'était l'Olivier aux veux noir et or qui était venu chercher Blanchelys au moulin Perrol, pour en faire, de force, sa femme; lui, qu'elle avait vu, pour la dernière fois, dans la verdure légère des hautes herbes folles et des sveltes peupliers du cimelière de Vertanbeau.
Et, tandis qu'ils demeuraient ainsi muets, face à face dans ce somptueux apparlement, où lui était maître et elle presque servante, la funèbre douceur du petit cimetière villageois les enveloppa de nouveau ; tous deux entendirent le faible bruissement de la Vertanbelle dans ses roseaux, le dernier chant des prêtres sur la
tombe de la cliâtelaine. Fais, ce fut la seconde inexpiable où le gant noir, impétueusement arraché de la main de Blanchelys, lombail aux pieds d'Olivier, avec l'anneau nuptial qu'il recouvrait.
... Devant cette apparition de Blanchelys dans la bibliothèque de Darmingam-Caslle, Olivier n'avait pas eu une exclamation, pas un mot ; il n'eut pas un geste non plus pour enlever, à la jeune femme, la lampe trop lourde qu'elle avait failli laisser échapper.
— Ici, miss télégraphiste... murmurait M°^® Poppy, en désignant à Blanchelys une place sur la table, à côté d'un plateau à collation copieusement garni. Vous avez voulu me rendre service, puisse sa seigneurie vous excuser...
Ces mots avaient pour but de rappeler à la petite employée qu'elle n'avait pas encore eu la moindre iiiarque de déférence pour le haut et puissant seigneur dont elle mangeait le pain.
Avec un mouvement de recul, Blanchelys dit machinalement :
— Je vous demande pardon...
Mais, outrée de ce manque d'usage, M"*' Poppy prononçait encore d'une voix basse et impéralive :
— C'est à sa seigneurie, lord Darmingam, que vous avez l'honneur de parler...
Blanchelys, brisée, murmura comme au hasard :
— Que sa seigneurie veuille m'excuser...
Elle avait parlé ainsi pour en finir, et dans une complète inconscience des mots serviles qu'elle prononçait. Mais ce n'était pas tout, et dame Poppy continuait de lui barrer la retraite, l/intendanle reprit du môme ton étouffé par son respect pour l'auguste présence d'un maître qui incarnait tous les Darmingam :
— C'est notre télégraphiste, que mylord daigne me permettre de l'en informer, notre nouvelle télégraphiste... Et il est juste de dire qu'aucune, avant elle, n'a eu si vite fait de démantibuler nos appareils...
« Mais j'y songe, j'aurais été obligée d'appeler mis»
270 LA FLKUR DK FEU
Lilywhite, si elle n'était venue d'elle-même... Oui, pour le vin d'honneur, pour le vin de bienvenue. Votre seiirnetirie ne connaît peut-être pas notre vieil usage...
Elle se rapprocha du plateau, sur lequel étaient posés, en're autres choses,une vénérable bouteille et deux verres, sorte d'antiques gobelets, à lourdes facettes taillées en diamant.
« Mon époux Roboam y a bien pensé, puisqu'il a fait ajoutera cet en-cas, préparé pour votre seigneurie, cette bouteille du plus vieux vin des réserves de Darmingam- Gastle, un vin jaune à qui cent ans de cave ne font que du bien, un vin de Montbénit qui nous fut envoyé jadis par les ancêtres jurassiens de votre seigneurie, enfin, un vin de votre pays, un vin français...
Ces derniers mots furent comme arrachés de sa bouche rétive.
— Roboam a jugé que rien ne pouvait mieux convenir, pour fêter la première nuit que le nouveau lord Darmingam va passer sous son toit seigneurial...
Et, comme Olivier la laissait parler sans rien dire luimême, elle leprit, avec une majestéqui doublait au moins la hauteur de sa taille :
— Le vin de bienvenue est de tradition ici, depuis qu'il y a un Darmingam-Caslle, autant dire depuis que le monde est monde. Chaque fois qu'un jeune chieftain prend possession de son héritage, le meilleur vin de sa cave lui est versé par la doyenne du château, fut-elle sa grand'mère ou sa servante. Ella plus jeune, de même fûtelle de son sang ou de sa domesticité, lui olTre le verre de ses mains.
Ainsi appelée à instruire de ses devoirs ce lord étranger, M™'' Hoppy poursuivit en haussant quelque peu la voix :
— Alors, sa seigneurie les récompense toutes deux à -on choix, l'une on lui versant du vin dans le second verre, Tautre hy S(iluti7ig gallantly lier cheek... (saluer chevaleresquement sa joue, l'embrasser.)
— Chaque fois que j'ai rempli l'office, soit comme la plus jeune, soit comme la plus vieille du chAleau, continua-t-elle rêveusement, j'eus à boire le vin d'honneur, et celle qui m'assistait fut saluted...
Et la revêche Poppy parut se demander pourquoi ses lords lui décernaient à l'envi les honneurs du verre, de préférence à ceux de leur seigneuriale accolade. Puis elle se redressa et avec une autorité qui s'adressait à Olivier autant qu'à Blanchelys :
— C'est moi la doyenne de Darmingam-Castle, dit-elle, et c'est cette jeune fille notre cadette à tous...
Elle étendit la main vers la courte bouteille trapue, qui portait, profondément imprimé dans son verre sombre, le nom de Montbénit, et elle fit signe à Blanchelys de présenter l'un des verres.
Un geste léger d'Olivier, un geste à peine perceptible, arrêta net l'intendante.
— Je vous remercie, mistress Poppy, dit-il, sans regarder Blanchelys ;je me conformerai certainement à la tradition quand le moment sera venu. Mais je ne prends pas possession de Darmingam-Castle, ce soir ; vous savez que je dois attendre les fêtes du phare...