‹ La fleur de feuChapitre 3 sur 17 · LES ROSIERS DU MOULIN · texte numérisé non relu

LES ROSIERS DU MOULIN

Ce landi matin, la jeune meunière Pascalie avait su combiner si habilement sa besogne, qu'elle eut à disposer d'une bonne heure avant de commencer les apprêts du repas de midi. Et, comme elle le projetait depuis longtemps elle mit à profit cet instant de liberté pour trier de la plume.

Assise sur le banc qu'abritait l'auvent de la porte d'entrée, les pieds calés sur le> barreaux d'une chaise, elle enlreprit diligemment son triage. Belle, dure et sage à son ordinaire, elle promenait, de temps en temps, un regard d'allière satisfaction autour d'elle. De l'autre côté de son antique voiMe, le moulin, en pleine activité, trépidait laborieusement; les abords du logis avaient cet aspect net et bien rangé qui fait présager au passant la bonne tenue d'une maison ; et, par la porte ouverte, Pascalie pouvait embrasser le coup d'œil réconfortant de sa cuisine au plancher blanc, aux boiseries reluisantes, aux cuivres éclatants.

Son œil de ménagère distinguait môme, à travers les battants cirés des armoires, les piles de linge surélevées par l'apport considérable de son trousseau. Pascalie pouvait saluer en elle la providence du moulin Perrol ; elle pouvait se rendre ce témoignage qu'elle n'avait jamais manqué une lessive, et que sa brioche des Rois Testait sans rivale dans le pays ; c'était mérne à ne pas

comprendre pourquoi les gens n'avaient pas l'air plus conlenlsde la manger. A la dernière fêle du village, où eljp avait prodigué, — avec une prudente discrétion — son exquise charcuterie, n'avait-elle pas entendu deux ingrats convives se dire entre eux que la saucisso n'était pas mauvaise, mais que le cœur n'y était pas comme du temps de la mère Julite.

Quelle baliverne, et comme si personne avait jamais cherché du cœurdansdes saucisses !

Ce n'était pas tout; une sorte de malchance sournoise s'attachait à certaines de ses entreprises : ainsi, l'herbe arrachée par elle repoussait plus vite que toute autre ; ainsi, les lisons qu'elle croyait avoir éteints à grands pots d'eau, continuaient de brûler comme il était arrivé cette nuit encore...

Ses volailles avaient toujours l'air de s'ennuyer, avec quelf|ue soin que Pascalie les engraissât, et elle aurait pu gaver de môme les gens sans les rendre plus heureux, dans cette maison, jadis si joyeuse sous le gouvernement débonnaire et dispendieux delà mère Julite. Le jeune meunier Marcelin, malgré sa déférence pour Pascalie, négligeait son moulin, prenait trop volontiers le chemin du Val-Victoire et de l'hôtel du Cerf, pour y retremperson entrain dans la société de quelquesgais compagnons. Et quand Pascaliehasardait une remontrance, il ne répondait rien ; mais son altitude, mais toute sa conduite disait pour lui :« A quoi bon trimer, quand on n'a personne à qui laisser son bien ? » Oui, il n'y avait pas d'enfants dans celte demeure qui en avait été toujours pleine, et Pascalie commençait à craindre de n'en avoir jamais.

— Elle en a tant fait, des misères, à sa belle-mère, disaient d'elle les gens du pays, que la Julite retient avec elle les moutards à naître.

Etait-il possible que Julite punît ainsi Pascalie, que Julite gardât Jes enfants pour elle en paradis ?... car Pascalie, elle-même, ne doutait pas que la mère Julite ne fût aux premières places des célestes demeures. Com-

bien en dérobait-elle à Pascalie, de ces beaux petilsPerrol qui auraient ramené la joie au moulin ?

A celle pensée, le cœur de Pascalie se remplissait d'amertume.

Allons, bon ! Fafiote, la vieille chatte de Julile, n'avaitelle pas imaginé d'élire domicile dans la vannolte destinée à recevoir le meilleur duvet de Pascalie ; bien mieux, d'y amener ses deux avortons de minets qu'elle y léchait et lustrait d'un air bénin, lequel air n'allait pas sans une déplaisante ostentation ! Pascalie avait bien remarqué déjà que cette bête vaniteuse ne perdait aucune occasion d'étaler, aux yeux humiliés de sa jeune maîtresse, les gloires de sa maternité.

Ah ! par exemple ! cette fois, c'était trop fort... Pascalie en serait-elle réduite à élever des couvées de chatons dans la plume de ses meilleurs poulets ? La meunière allait joliment bien retourner la vannolle sens dessus dessous, sur la chatte présomptueuse et sur son odieuse progéniture, dodue à faire frémir.

Et Pascalie aurait aimé à pouvoir en faire autant sur la tête d'une autre intruse plus encombrante encore pour le moulin que tous les petits de la minette rousse.

Mais la meunière ne retourna la vannolte ni sur Fafiote ni sur Blanchelys, à qui elle venait de faire celte désobligeante allusion, distraite qu'elle fut de son dessein par l'apparition de deux promeneurs, sur la petite lande ombragée de cormiers sauvages, la châtelaine et son neveu, le docteur d'Annevy.

Ils s'étaient donc mis en route de bien bon matin pour faire visite au moulin Perrol ? Car c'était vers le moulin qu'ils se dirigaient sans coup férir, ou plutôt vers la meunière. Nullement déconcertée par tant d'honneur, Pascalie se levait avec dignité, prenait le temps de couvrir sa plume pour la préserver des courants d'air, et s'avançait pour accueillir les visiteurs.

Elle les fit entrer dans sa resplendissante cuisine, rheure étant trop matinale pour qu'il fût question

d'ouvrir la belle chambre à donner, qu'on ne donnait jamais et qu'on ne prêtait pas davantage.

— Nous ne voulons pas vousdéranger, madame Perrol, commença la châtelaine ; je désirerais seulement voir vos rosiers flamme, pour me rendre compte moi-même de leur exposition. Gomme vous le savez sans doute, mon jardinier désespère de faire fleurir ceux du château, qui sont pourtant les rejets des vôtres. J'ai pensé que vous pourriez nous faire conduire au jardin par Blanchelys... par Blanche Geoffroy, je veux dire.

Le tremblement de sa voix sur ce dernier nom échappa à la meunière qui répéta :

— Blanche Geofîroy ? Madame, ce n'est pas une heure où je puisse compter sur Blanche pour quoi que ce soit, Blanche a toujours son bureau qui la réclame, quand on aurait le plus besoin d'elle ici.

— Mais elle était malade, fit le docteur d'Annevy, intervenant pour masquer la visible déception de sa parente ; elle n'a pas pu se rendre au bureau ce matin.

— Pas à sept heures comme d'habitude ; mais vers les neuf heures, comme nous avions pas mal de pommes de terre à lui faire éj)lucher, et un gros savonnage à mettre en train... On dirait que Madame la châtelaine n'est pas très bien non plus, est-ce qu'elle aurait avalé quelque plume en entrant? On a beau faire attention ; le duvet, ça vous vole dans le gosier des gens; et bien heureux encore quand ce n'est pas le cheval du moulin qui l'attrape, pour en avoir un mois à renâcler...

« Je disais donc qu'après neuf heures, Blanche se sentant mieux, s'est habillée pour essayer de sortir ; mais attendez voir, elle n'a pas dû se mettre en route sans ramasser quelques violettes pour M"" Octeaux. El qu'est-ce que je vous disais? La voyez-vous ?

Elle leur avait fait traverser l'arrière-cuisine, et, du seuil de celle-ci, leur montrait Blanchelys languissamment assise dans le jardin, à la place môme où Olivier

l'avail trouvée la veille, el occupée à réunir en bouquet, des violettes éparses sur ses genoux.

La jeune fille entendit un bruit de voix, leva la tête et vit la cbâtelaine s'avancer, courte, pesante et massive, près de la grande et llorissante meunière. C'était, en vérité, une très belle femme que c< tie Pascalie Perrol, et il n'y avait pas lieu de s'en étonner, puisque, de tout temps, la beauté paraissait être l'apanage du moulin Perrol. Le vieux meunier et sa femme Julite avaient formé le plus beau couple de bien des paroisses à la ronde, et leurs deux garçons, Marcelin et Gaspard, demeuraient encore sans rivaux dans le pays. Et toute celte beauté du moulin semblait au détriment du cbâteau qui, de temps immémorial aussi, en avait été infiniment moins bien pourvu. Cependant, par l'effet de quelque occulte privilège de race, la sombre et triste châtelaine n'avait qu'à paraître pour que la superbe Pascalie rentrât dans l'ombie ; et en présence du noir et trapu docteur d'Annevy, le blond Marcelin el le grand Gaspard, son frère, étaient comme s'ils n'existaient plus.

Blanchel}'s s'était mise debout, et elle eut un faible sourire à l'adresse d'Olivier, son bienfaiteur de la veille; mais, en se tournant vers M™* d'Annevy, elle redevint grave comme si l'ombre de ce grand deuil tombait matériellement sur elle.

Olivier suivait la châtelaine, plus concentré, plus ramassé que jamais, et re[)lié de corps et d'àrne sur luimême ; il voulait évidemment s'abstenir de toute initiative dans cette entrevue, car il laissa encore la parole à sa parente, quand celle-ci entreprit de renouveler, au profit de Blanchelys, l'explication de leur visite.

— C'est toujours pour ces rosiers, vous savez, mon enfant, ces rosiers anglais dont votre père... dont M. Geoffroy avait envoyé les premiers rejets à la mère Julite.

Elle s'était reprise avec une sorte d'irritation, quand la force de l'habitude lui avait fait désigner Léon Geoffroy comme le père de Blanchelys ; et, maintenant, elle

s'arrélait oppressée, réunissant un peu de force pour soutenir son rôle.

— Oui, nos rosiers-flamme, reprenait placidement Pascalie, en indiquant une haie d'arbusies treillissés grosso modo contre un mur ; ils ne sont guère en avance, cette année, et vous pouvez voir de vos yeux, Madame, qu'ils poussent tout à la bonne et que nous n'avons point de manigance pour leur faire porter fleur.

Pendant qu'elles s'entretenaient ainsi, Blanchelys demeurait aussi neutre qu'Olivier, et s'efî'açait avec indifférence devant la souveraineté de Pascalie, faisant, à sa manière, les honneurs de son jardin. Celte enfant ne soupronnait guère, [)ensait Olivier, que son allitude, en cet instant, allait peut-être décider de tout son avenir, qu'un mol, un geste de sa part, pouvait faire pencher la balance. Et elle ne parlait pas, elle demeurait impénétrable dans la plus correcte insignifiance.

A l'abri de son grand panama abaissé sur ses yeux, Olivier épiait attentivement, patiemment, l'impression de la châtelaine ; mais, en cette minute, il était bien impossible à qui que ce fût de deviner, en Blanchelys, la créature tendre et ombrageuse, Hère etsensitive, qu'était celte pâle enfant distraite et silencieuse, dont l'esprit paraissait si loin de la poignante partie engagée pour elle.

— Mon petit-fils Gilles, reprenait M""^ d'Annevy, avait eu cette idée, qu'en greiïant nos rosiers avec des écussons empruntés aux vôtres, on arriverait à les faire fleurir.

— Pas cette année, toujours, repartit la meunière avec condescendance; on ^rQÏÎii avant la pousse, je ne me permettrais pas de vouloir vous l'apprendre.

— Vous dites vous-même que vos rosiers sont peu avancés ; les miens me paraissent bien plus en relard encore. J'en ai certainement vu plusieurs qui n'avaient pas une feuille... tenez, comme cette branche.

En parlant ainsi, elle s'était inclinée vers la basse

branche en question, et elle se redressa péniblement, en s'appuyanl sur l'épaule de Blaiichelys ; un instant, le crêpe de ses voiles enveloppa la jeune fille. Alors la châtelaine prit à deux mains le blanc visage effilé, aux yeux d'une couleur aussi insaisissable que celle de l'eau courante ; dans ce regard droit et limpide, le sien plongea jusqu'au fond. Puis M"*' d'Annevy se détourna avec un soupir, et ouvrit la marche pour rentrer dans la maison.

En cette occasion, comme toujours, Pascalio savait parfaitement ce qu'elle avait à faire ; son code de politesse villageoise exigeait qu'elle offrît « quelque chose » aux visiteurs, une collation dont le menu s'esquissait déjà dans sa forte tête : deux doigts de bon vin et une pyramide de ces gaufres sèches et minces, que Pascalie faisait elle-même, et s'entendait à conserver indéfiniment, à l'abri de l'humidité des placards et de la gourmandise des gens. Maisenmêine temps, une vision tourmentante s'imposait aux yeux de l'économe meunière, sa boîte à gaufres saccagée, sa bouteille débouchée, qui sait ? un de ses pots de confitures entamé, et dont le fond tournerait si on ne le livrait pas à une consommation immédiate. Quant au fond de la bouteille, il n'était que trop sûr que Marcelin ne le laisserait pas aigrir, et qu'il se ferait un devoir de le vider au plus vite. Ici, Pascalie eut une inspiration qui fut un baume poui- son cœur ulcéré d'avance par tant de calamités ; des réjouissances de cet ordre n'étaient pas d'accord avec le deuil de la châtelaine. Ce serait insulter à sa douleur que de lui infliger pareille régalade et jamais Pascalie ne se rendrait coupable de tant d'indélicatesse.

La châtelaine prit donc congé ; elle s'en allait sans avoir rien appris de Blanchelys, sans même avoir entendu le son de sa voix.

Pascalie, toujours reconduisant ses visiteurs, sortit avec eux devant la maison. Grâce à Dieu, aucune poule n'était venue porter le désordre dans la plume à l'abandon ; la meunière regretta seulement de n'avoir pas

fait déguerpir la chalto, dont la présence dans une vannolte pouvait donner aux châtelains une médiocre idée de sa vigilance et de la fernfielé de ses principes.

Mais celle détestable Minette rousse ne s'était-eile pas mise à allaiter ses minons, après avoir mené à bien la toilette désordonnée, qui les laissait humides et luisants comme deux chàlai2:nesau sortirde leur coque? Et cela ne ])orterait-il pas malheur à la meunière sans enfants de chasser ces petits, en les arrachant pour ainsi dire au sein velu de leur mère? Pascalie se souvenait confusément d'un proverbe, d'après lequel toute personne qui contrarie un chat se voue à la malchance pour sept ans.

Cependant, la châtelaine, de nouveau immobilisée, disait à Blanchelys : « Mon enfant, je vous prie de venir au châleau cette après-midi. Je désire que vous m'apportiez quelques écussons de vos rosiers pour greffer les nôtres.

Elle répéta: «Je désire... o d'un ton très doux, et qui, néanmoins, coupait court à toute objection, un ton, pensa Pascalie, qui faisait reculer le printemps et arrêtait, dans les rosiers, la pousse importune.

Dans ce même bureau de la bibliothèque, oii Olivier avait fait ses premières révélations à la châtelaine, la tanle et le neveu étaient de nouveau réunis, et, cette fois pour recevoir Blanchelys.

— Vous avez raison, Olivier, disait M'"' d'Annevy, il faut attendre les renseignements que nous venons de demander à Londres, et aussi que Nannie se décide enfin à me parler.

(( Vous savez, mon ami, que nos tentatives d'interrogatoire n'ont pas réussi hier, et moins encore ce matin, quoicjue j'aie passé la nuit à a[)prendre le langage des sourds-muets.

— Je crois Nannie prête à vous répondre, ma

tante; inyis, avec celle mauvaise léle, peut-on rien pré-

voir

— Je retournerai donc chez Nannio dès que Blanchelys nous aura quittés; car à elle, à cette enfant, je ne veux, bien entendu, rien dire encore. Je dois d'abord l'étudier longuennent et puis prendre l'avis de notre vieil ami Maxence.

— Vous ne sauriez vous entourer de trop de précautions, repartit Olivier : et, enfin, rien ne presse.

M™° d'Annevy reprit d'un air soucieux : « Si l'on me disait que Blanchelys est ma petite-fille à l'exclusion de Gilles, si elle venait pour ainsi dire se substituer à mon pauvre enfant, je crois que je ne pourrais jamais l'aimer. Mais lasœur de Gilles, sa jumelle, un autre luimême...

« Oh I mon enfant mort, mon enfant qui n'était déjà plus à moi quand la vie s'attardait encore en lui, Gilles que Dieu me réclamait avant del'avoir repris tout entier...

Elle se rappelait tristement qu'elle n'avait jamais été, pour le petit Gilles, ni bonne-maman, ni même grand' maman. Non, de lui même et sans qu'on sût pourquoi, il l'avait nommée, dès son premier balbutiement, sa dame-mère, quelque instinct obscur lui faisant peut-être réserver le mot magique de maman pour sa jeune mère inconnue.

Mais une ombre d'animation reparaissait sur son visage.

— Tout bien considéré, fit-elle, je ne trouve pas qu'elle lui ressemble ; mais, comme vous me le faisiez remarquer tout à l'heure, il n'y eut jauiais deux créatures plus dissemblables que Délice et Phlipole, ces deux jumelles llaudriot dont l'histoire reste légendaire en Comté.

« Si je ne me trompe, Blanchelys aurait plutôt, — oui, ne vous récriez pas, — elle aurait, dans les yeux, quelque chose (|ui rappelle les vôtres... Oh ! pas dans la couleur ni dans l'expression, mais par cette espèce de

scintillement d'or qui y apparaît sous certains effets de jour. Je ne puis pas bien vous expliquer...

Olivier ne tentant pas de venir à son aide, elle poursuivit : « Je m'estime encore heureuse de ce qu'elle est, et de ce que le milieu fruste où elle a grandi ne l'ait pas du tout vulgarisée. Je suppose toutefois qu'elle aura besoin d'une bonne institutrice ou d'une bonne pension. En tout cas, nous l'emmènerons au plus vite à Vieilleville ; qu'en pensez-vous, Olivier ?

— Que votre sollicitude est un peu prématurée.

— Oui, je parle comme si tout était vrai, comme si Blanchelys ne dépendait déjà plus que de moi. Et pourtant...

« Je croyais si bien être fixée après notre visite au moulin, et me voilà plus perplexe qu'avant d'avoir revu cette enfant. C'est toujours la même question : qui estelle et aussi qu'y a-l-il sous celte attitude impersonnelle qu'elle nou^ a montrée ? Un cœur brûlant, un cœur angélique ?

Olivier répondit : a Peut-être tous les deux... »

— Ou bien ni l'un ni l'autre, répliqua la châtelaine ; mais v(^s n'en conviendrez pas, car je n'obtiens jamais de vous quô >d,es : Peut-être... et des : Jugez-en vous-même... Mais quelle meilleure preuve me donneriez-vous en faveur de Blanchelys que la grandeur de votre sacrifice à sa cause, puisque vous étiez, jusqu'ici, mon seul héritier ?...

a Ce serait la seconde fois, Olivier, que vous verriez vos espérances d'avenir ruinées ; en une autre occasion déjà, je ne l'oublie pas, la fortune vous a échappé, et une fortune bien autrement considérable que la mienne, l'immense héritage qui vous serait revenu tout entier sans la naissance tardive des trois petits cousins de votre mère...

Oliviereutun geste d'indifférence à l'évocation de ces grands biens perdus; mais une expression de reconnaissance affectueuse, profonde, parut sur son visage bistré tandis que la châtelaine continuait :

— Si vous êtes pour moi la cause d'un si grand bonheur, Olivier, si vous me rendez ma j)etite-fille, je vous en donne ma parole, vous n'aurez pas à le regretter...

Et tout à coup tremblante, bouleversée par l'espérance qu'on lui laissait entrevoir : « Que Dieu me pardonne, murmura-t-elle, s'il me reste cette enfant de mon fils... il me semble que je vais connaître, pour la première fois, la maternité...

Olivier n'eut pas le temps de répondre, la grille delà cour avait crié faiblement sur ses gonds.

— La voici!... dirent-ils ensemble ; et tous deux passèrent dans la bibliothèque dont l'une des fenêtres dominait l'entrée du château.

LE SERMBNT DB NANNIB

C'élail bien Blanchelys qui venait de franchir le seuil de la cour ; elle s'avançait à pas légers, encore un peu languissante, portant, dans une corbeille, — une de ces petites corbeilles de gros osier roux qu'on tressait, aux veillées, chez les Perrol, — ses écussons de rosier, alignés sur un lit de cette mousse veloutée, si sombre et fine, qui ouatait lagrande voûte du moulin.

Sans soupçonner les regards aux aguets derrière la fenêtre de la bibliothèque, la jeune fille entrait en humble visiteuse dans la demeure qui pouvait devenir sienne ; et, en se retrouvant ici, elle avait, sans doute, une pensée pour Gilles qu'on allait peut-être lui apprendre à nommer son frère.

Olivier s'était départi de sa neutralité pour proposer à M°^^d'Annevy d'envoyer une femme de service chercher Blanchelys, afin d'éviter à la jeune fille d'arriver seule chez eux. Encore sous l'eiïetde l'accablement qui l'avait saisie au moulin, M™*^ d'Annevy avait répondu que mieux valait ne rien changer à la forme habituelle de leurs rapports avec Blanchelys ; il ne fallait pas qu'aucune mesure spéciale risquât d'éveiller l'attention de celle-ci.

Mais, maintenant, en entendant le pas timide de Blanchelys effieurer le sable de la terrasse, la châtelaine regrettait de n'avoir pas écouté son neveu ; et son cœur

s'émut pour la petite visiteuse à la corbeille verte et rousse, ([ui avait mis sou béret blanc du dimancbe, mais gardait la pauvre robe noire qui rappelait, par sa coupe, le sarrau dont Blancbelys se revêtait pendant ses heures de bureau.

M'^^ d'Annevy se détourna de la fenêtre et vint, en soupirant, s'asseoirau coin du feu. Olivier prit place en face de sa lante, mais celle-ci le vit soudain se lever pour saluer silencieusement la nouvelle venue, dont il avait surpris l'approche muette. Blancbelys s'avançait, répondait au bonjour mal articulé de la châtelaine, et posait sa corbeille sur le bout de ia table.

— Je ne savais pas si je devais venir, dit-ello de la voix douce etdistincte qui était un de se^ charmes ; le temps, qui se met au vent et à la pluie, n'est pas favorable à la greffe. Mais comme j'avais promis...

— Tenez-vous toujours vos promesses? fil M"^*" d'Annevy en essayant de sourire.

— Oh !... dit Blancbelys, comme si cette question l'offensait. Puis, elle ajouta plus humblement :

— J'espère que oui...

— La course a dû fatiguer une convalescente comme vous, reprit la châtelaine ; reposez-vous un peu. Et puis nous goûterons ensemble, voulez-vous ?

Quand le plateau du goûter fut sur la table. Blanchelys se leva, sur un signe de la châtelaine, et s'occupa du service comme elle le faisait, avec la fille de la maison, chez M'^'Ocleaux, quand celles-ci l'invitaient à prendre le thé avec elles. Aussi avait-elle acquis un parfait usage de tous les menus ustensiles de luxe inconnus au moulin, de même que l'influence prolongée de M"" Octeaux avait donné à son langage, à ses habitudes, à ses manières, le raffinement qui frappait, en cette minute, la châtelaine.

Mais tout dépendait encore de ce que Blancbelys allait dire, de ce qu'elle pourrait répondre à des questions, dont chacune représentait pour elle un piège ignoré. Olivier le savait, et, comme au moulin, il ob-

servait les moindres détails de l'émouvanle entrevue, avec une attention qui s'empreignait d'angoisse.

M"" d'Annevy s'eiïorcail, en effet, de faire parler la jeune fille : mais Blanchelys, rompue au silence par une longue contrainte, s'absorbait dans le soin de diviser en tranches bien nettes, l'épais gâteau éponge, qui renforçait les tasses de verveine et les tartines beurrées de la collation.

Cependant, quoi qu'elle en eût, Blanchelys subissait ici une impression nouvelle ; dans ses rares visites au château, elle n'avait jamais respiré cette atmosphère à la fois troublante et rassurante : elle se confiait pou à peu, elle se livrait à demi, avec sa grâce sérieuse où palpitait, par instant, quelque chose de si tendre et de si triste.

Et tout ce que disait ou taisait Blanchelys, comme tout ce qu'elle faisait depuis son entrée dans la bibliothèque, prenait le chemin du cœur de la châtelaine.

Oui, ce pauvre cœur navré battait d'une émotion croissante, et les yeux de iM™'' d'Annevy, ses yeux si caressants, si surnaturellement beaux dans sa face disgraciée, s'emplissaient d'une ferveur de prière.

La collation était terminée, Olivier s'était reliréà l'autre extrémité de la pièce ; et la bibliothèque était si vaste, le temps ai couvert, qu'on n'aurait pu dire si le jeune homme était encore là ou s'il avait fini par quitter l'appartement,

Blanchelys, assise derrière la grande table, étalait avec précaution, sur la mousse de leur corbeille, les grefTes auxquelles personne ne pensait plus. La châtelaine continuait d'une voix de plus en plus lente et changée :

— Est-ce que vous n'avez pas souffert au moulin?... Je veux dire, n'avez- vous jamais senti chez les Perrol, le regret, la nostalgie d'autre chose?

— La mère Julite a fait beaucoup pour moi, répondit la jeune fille d'un élan si sincère et chaleureux qu'il l'ennoblissait elle-même, autant qu'il honorait la mémoire de son humble bienfaitrice.

Elle acheva d'un air de gravité mélancolique : a Et le moulin Perrol, lel qu'il est devenu, représente encore pour moi un asile que je voudrais conserver...

— Vous avez, cependant, connu des enfants mieux partagés que vous, reprit la châtelaine, quand ce ne serait que votre amie Lucile Octeaux, ou mon petit-fils Gilles...

« Ne vous ètez-vous jamais dit que vous aimeriez à vivre ici, comme Gilles, ou même que vous auriez pu naître à sa place ?

— Non, repartit Blanchelys, un peu surprise ; je n'y ai certainement jamais songé.

Puis, elle conclut tout d'une haleine, et comme malgré elle :

— Je n'ai jamais envié Gilles qu'en l'entendant vous nommer sa dame- mère...

Elle se tut, saisie elle-même de ce qu'elle avait dit, et ses yeux se levèrent avec inquiétude sur M™° d'Annevy. Celle ci ne disait plus rien, elle demeurait parfaitement immobile, les mains jointes sur ses genoux. Mais Blanchelys vit tout à coup qu'elle pleurait ; de grosses larmes glissaient de ses paupières flétries, sur ses joues, et jusque sur ses doigls enlacé.^, des larmes pressées, plus pathétiques encore parce qu'elles étaient silencieuses, parce que ni un sanglot, ni un soupir, ne montait avec elles du noir abîme de désolation où elles étaient nées.

D'un bond irrésistible et léger comme un envolement, Blanchelys courut à la châtelaine, et agenouillée près d'elle, la regarda sans rien dire. Ce n'était plus M™'' d'Annevy, Tinaccessible châtelaine, mais une aïeule, privée de son dernier enfant, qui étendait soudain une main maternelle sur la tète de l'orpheline Blanchelys, qui appuyait, qui couchait celte jeune têle sur ses genoux.

Et M""' d'Anney balbutiait : u Oui, oh ! oui, ta darnemère...

Puis, forçant la jeune fille à se reles'er, elle lui dit d'une voix entrecoupée, à peine intelligible :

— Tiens avec moi, Blanchelys...

Cet accent, ce tuloiernent achevèrent de bouIever«er Blanchelys, tandis que tourbillonnaient en elle les impressions confuses qui l'avaient assaillie, depuis qu'elle se heurtait ici à un changement inexplicable des ôtres et même des choses.

Mais la châtelaine cherchait des yeux Olivier qui se rapprochait, et elle lui disait rapidement :

— Chez Nannie... Allons tout de suite chez Nannie, avec Blanchelys ; je ne peux plus attendre...

Non, elle ne pouvait plus ; tout était oublié des prudentes mesures qu'elle avait voulu prendre. Les délais, les réflexions, les conseils de l'avoué Maxence, tout disparaissait à la fois devant le besoin éperdu, devant la faim grandissante de son cœur.

Tous trois sortirent par l'une des portes-fenêtres et se trouvèrent dehors. Cetie partie du jardin était la plus rapprochée d'une des rampes rocheuses qui soutenaient la côte escarpée, au flanc de laquelle était bâti le château. Dans l'angle que formait l'habitation avec cette sorte de falaise aux sombres draperies de lierre, une petite porte vitrée ouvrait directement sur la chambre de Nannie, la belle grande chambre qui avait été déjà la sienne, au temps de son règne sur les jeunes d'Annevy.

Ici, chaque meuble représentait un cadeau honorifique, et comme un hommage à la gloire passée de Nannie, depuis le monumental poêle de faïence, jusqu'à l'imposant fauteuil à oreillettes, d'où le vieux châtelain avait eu jadis l'impiété d'arracher Nannie, pour la chasser de sa maison.

Mais sur les coussins de ce fauteuil, Nannie reposait de nouveau, rétablie, autant que faire se pouvait, dans ses honneurs et ses droits. Nannie avait été courte et trapue, en fidèle servante d'Annevy, soucieuse de se con former à l'exemple de ses maîtres et de renchérir respectueusement sur eux. Mais elle avait été blonde et jolie, et il lui en restait un leint rose vif, avec des cheveux incolores dont quelques mèches s'échappaient toujours de son bonnet de toile blanche, tout uni.

Mais la réclusion que lui imposaient ses infirmilés, au lieu d'accroître son embonpoint, l'avait réduite, comme si Nannie s'était peu à peu fondue au tranquille petit feu de son poêle de faïence, comme si toutes les excellentes tisanes qu'elle absorbait ici eussent eu l'effet inattendu de la dessécher. Et non seulement ses vêtements devenaient trop larges pour elle, mais sa peau s'affaissait, détendue, son corps lui-même semblait flotter, lâche et trop ample pour le peu de vie ratatinée qu'il lui restait à couvrir.

C'était pourtant une vie bien intense qui brûlait dans ses petits yeux de noire verroterie.

Ses prunelles qui semblaient vraiment à facettes comme du jais taillé, eurent un regard de saisissement pour Blanchelys que iM"'® d'Annevy faisait entrer; mais Nannie abaissa à demi les paupières et elle n'accorda pas un signe de reconnaissance aux nouvelles venues.

La châtelaine s'avanoa auprès de Nannie, et oubliant, dans son agitation, qu'elle parlait à une sourde, elle dit d'un trait : « 11 faut parler, Nannie, il faut nous dire dans tous ses détails si, oui ou non, l'enfant élevée au moulin Perrol, sous le nom de Blanche Geoffroy, est bien ma petite-fille Blanchelys d'Annevy? »

Il y eut un faible cri, et Blanchelys, qui l'avait poussé, chancela soudain. D'un geste, tout maternel déjà, M"' d'Annevy soutint la jeune fille, la fit asseoir sur la banquette placée dans la niche du fourneau, et qui avait toujours servi de siège aux petits d'Annevy, quand ils venaient dans la chambre de leur bonne. Puis, revenant à Nannie :

— J'interrogerai moi-même, dit M''^^ d'Annevy ;oui, je suis en état de le faire.

Et, élevant les mains devant les yeux moroses de la vieille femme, elle remua les doigts, de manière à former les lettres et les signes du langage des sourds-muets.

Mais ici, Nannie prit la parole :

— Madame veut donc bien m'entendre à cette heure ? dit-elle d'une voix brève et rauque.

Et elle reprit, une expression d'amertume creusant le coin de sa bouche :

— C'est que je ne voudrais pas risquer d'importuner Madame... comme le jour où M. Gilles a trépassé.

— Nannie, si j'avais pu prévoir... dirent les lèvres de la châtelaine, plus vite que ses doigts malhabiles.

Puis, elle et Nauniese regardèrent une longue minute sans parler, hostiles et douloureuses dans l'ancienne rivalité jalouse que le temps ni le malheur n'avaient pu éteindre entre elles, et qui se réveillait tragiquement au premier choc de leurs deux volontés.

Mais la châtelaine faiblit tout à coup, ce fut elle qui céda ; une expression d'humble prière passa dans son regard désespéré.

— Pardonnez-moi, Nannie, murmura-t-elle.

Et ces mots à peine articulés, ce soupir d'un cœur aux abois, la sourde Nannie parut l'entendre.

— Pardonnez et parlez... C'était ce que M"^ d'Annevy voulait redire avec ses doigts; mais, dans son émotion, elle ne trouvait plus les signes dont il lui aurait fallu se servir.

— Olivier, je vous en prie, dites-lui que je regrette... (( Et puis, demandez-lui... Moi je ne peux pas, je ne

sais plus... demandez-lui si c'était pour médire ce secret qu'elle a forcé la porte de Gilles mourant...

Les doigts d'Olivier traduisirent exactement la question, car Nannie répondit aussitôt de sa voix brève et cassée : « J'y venais pour le secret ou pour tout autre chose, cela ne regarde que moi ; et puisque Madame n'a pas voulu me recevoir... >

Dans son impuissance à se faire comprendre, M"°d'Annevy avait laissé retomber ses deux mains le long de sa robe ; et, faisant signe à Olivier qu'elle lui cédait la place, qu'elle lui abandonnait un interrogatoire toujours au-dessus de ses forces, elle recula et vint s'échouer sur la banquette, à côté de Blanchelys, dont elle entoura les épaules de son bras.

Olivier demeura debout, devant Nannie, dans la

clarlé verdie d'une fenêtre toule voisine des grands rochers et de leurs retombantes verdures. Pendant quelques secondes, on n'entendit que le ronronnement léger du feu, ponctué par de loinlains cris de corbeaux que répétaient les échos des gorges d'Entreroche. Mais, dans ce silence, une pensée humaine s'était fait jour, elle avait trouvé son chemin jusf|u'au cerveau muré de la sourde ; les doigts d'Olivier avaient parlé et Nannie répondait :

— Oui, deux jumeaux, disait la vieille femme, de son air le plus revéche, je vous l'ai déjà tant dit. Antoinette d'Annevy, la femme de Gilbert a mis au monde un gan.'on et une fille. A quoi cela vous sert-il de me faire radoter avant mon heure? Vous avez bien vu tout ça dans les pa[)iers, l'acte de naissance, la lettre de Al°^^ Antoinette que vous avez fini par me prendre, à force d'enjôleries. Mais je comprends, fit-elle, sans regarder Blanchelys, toujours anéantie à la môme place, vous tenez à ce que cette belle demoiselle Blanche du moulin entende la chose de ma bouche.

Il y eut une autre pause que remplit le mouvement subtil des doigts d'Olivier.

— Le garçon, vous l'avez pris, répondit encore Nannie avec toute la mauvaise volonté possible.

— Mais la fille?

— Vous serez bien avancés que je vous le répète...

Nouvelle question silencieuse d'Olivier, nouvelle réponse acerbe de Nannie. Et cette voix enrouée, s'élevant ainsi par saccade, pour répondre à des interrogations qu'on n'entendait pas, causait une impression étrange, oppressante, comme si Nannie eût tenu conversation avec l'invisible, et qu'il se fût agi là de quelque surnaturel colloque, entre la sourde et le pouvoir mystérieux <îui arrachait l'aveu, mot par mot, de sa gorge rétive.

— La fille, sa mère vous l'a cachée, à vous tous, les d'Annevy de Vertanbeau. Et moi, j'avais juré...

Ici, Nannie se souleva à demi, et une force de vérité vibra tout à coup dans sa sèche narration.

— J'avais juré que je vous la cacherais toujours...

(( Pourquoi j'ai fait cela ? reprit-elle lentement. Mais parce que la mère de Tenfanl l'a [voulu... Oui, M°° Antoinette voulait que je lui aide à conserver sa fille sans partage.

— Mais, après la mort de ma belle-fille?... Nannie, ce n'est pas cela... du moins, ce n'est pas tout ce qui vous a fait agir. Vous avez voulu vous venger de nous, de moi... et tous nous punir.

Ces mots de la châtelaine, Nannie les lisait déjà sur les doigts d'Olivier.

— Me venger? Allons donc!... fit-elle. Monsieur le vieux baron et Madame la châtelaine n'avaienl-ils pas de quoi m'en vouloir ? Quand on pense que les deux petits jeunes messieurs d'Annevy, Clément et Gilbert, Gilbert surtout, — ne voyaient que par mes yeux, n'écoutaient que ma voix, et m'aimaient plus que leurs père et mère... Cela me fâche d'avoir à le rappeler devant 3Indame, mais c'est ainsi qu'ils m'aimaient.

a Mes torts étaient grands, mon péché était lourd ; c'est moi qui méritais d'être punie, c'est moi qui l'ai été...

Elle promena son regard autour d'elle, sur cette chambre, son royaume reconquis, et un souffle plus pressé soulev^a sa poitrine amaigrie, sur laquelle les enfants de la châtelaine avaient dormi leurs premiers sommeils. La colère, qui couvait en elle depuis le début de l'entretien, devint une sorte de fureur contre ceux qui la formaient à se parjurer, à livrer son secret. Du moins, les autres acteurs de cette scène interprétèrent ainsi la rage aveugle avec laquelle elle débita, sans attendre, cette fois, d'être interrogée :

— Non, Dorothy Geoffroy n'a pas été la mère de Blanchelys, tout au plus sa marraine. Pendant que M"*^ Antoinelte avait à son service la femme de Léon GeolTroy, cette linotte de Dorothy faisait quelquefois la lecture à notre jeune Madame qui était déjà bien souffrante, ou bien elle lui racontait des légendes de son pays d'Ecosse.

« Celle qui revenait toujours, c'élait l'histoire de la belle Lilywhite qui voulut cueillir la fleur de feu. Dorolhy nuus montrait une espèce d'image coloriée qui représentait cette fameuse Lilywhite, qu'on aurait appelée, en français, Blanchelys ; et M™^ Gilbert trouva probablement le nom à son gré, puisqu'à la naissance de ses deux jumeaux, elle nomma Blanchelys, la petite scrur de Gilles.

« A cette époque,, Dorolhy n'était déjà plus avec nous ; son mari, Léon Geoffroy, était venu la chercher pour lui faire partager sa nouvelle fortune. Et je n'ai plus revu Dorothy qu'à Saint-Sauveur, sur son lit d'hôpital, pleurant devant le collier et la médaille, que son misérable petit baby n^avait presque pas eu le temps d'étrenner avant de mourir.

<( C'est devant ce collier, que m'avait légué Dorothy, en récompense de mes services, que j'ai eu l'idée de... Oh ! ce que vous me faites dire...

Elle porta la main à sa bouche comme pour la fermer ; et l'on put croire, en effet, qu'elle allait interrompre son récit et refuser obstinément de poursuivre.

— Que vous avez eu l'idée de tromper tout le monde? dit Olivier, prononçant à demi voix les mots que formulaient en même temps ses doigts agiles.

Nannie se redressa comme sous un coup d'aiguillon.

— Tromper, tromper... Vous m'en voulez, monsieur d'Annevy, parce que mes racontances vous ruinent. Pourquoi m'avez-vous harcelée ? Pourquoi, lors [ue vous avez tenu un bout de mon peloton, ne m'avez-vous laissé ni paix ni trêve que je ne vous en dévide la fin?

« C'est vrai qu'en mettant cette héritière en voire lieu et place, je vous récompense drôlement des bontés que vous avez eues pour moi, vous m'avez fait recueillir ici, d'oîi tout le monde me chassait. Mais vous savez bien que je n'aurais rien dit, si vous ne m'aviez j)oussée à bout. Et maintenant, si vous voulez que je me taise, c'est encore temps; le voulez-vous?

— Non, parlez.

— Ah! c'est ainsi? Eh bien, vous en aurez votre compte. Donc, cette chaîne d'argent et cette médaille d'hôpital, je les mis au cou de Blanchelys qui venait de perdre sa mère. Sur la médaille, il y avait écrit « Liîywhite ».

Et, répétant, mol pour mot, une phrase que la châtelaine avait prononcée elle-même, la veille, Nannie acheva : Lilywhite et Blanchelys, c'est la même chose.

— Moi, je serais bien restée à Londres, poursuivitelle ; mais l'asile Saint-Sauveur allait être transféré dans un grand hôpital où il n'y avait pas d'emploi pour moi. Alors, en route pour la France et Vertanbeau^U*^

Quoiqu'elle parlât avec une sorte de volubilité dédaigneuse, on devinait toujours en elle quelque chose de cette sombre répugnance qu'avait trahie Olivier, dans ses confidences, à sa tante, sur le même sujet. C'était, sans doute, que l'aveu représentait, pour Olivier, le sacrifice de son avenir, et pour Nannie, l'abandon de sa longue vengeance.

— Mais, en route, je suis malade, l'argent me manque ; je n'en ai pas pour payer ma voiture du Val- Victoire à Vertanbeau. Toujours la petite sur le bras, me voilà au moulin qui me fait grise mine, jusqu'à ce que je montre l'enfant et le collier qu'elle avait à son cou.

— Nannie, comment avez-vous pu duper ainsi les Perrol, abuser de leur confiance?

— Comment j'ai pu, comment j'ai pu ? répéta Nannie. C'était une rude nuit, monsieur Olivier ; il avait gelé dur et il neigeait à plein temps, vous vous en souvenez bien ; et il faisait fameusement bon, ce soir-là, dans la cuisine du moulin, comme vous le savez aussi, puisque vous trouvant en vacances de Noël au château, vous étiez venu au moulin, pour vous amuser avec Gaspard à casser des noix pendant la veillée.

« Oui, vous avez vu la petite Blanchelys déballée comme un paquet, sortir, toute blanche et transie, de

mon châle anglais, avec la plaque de l'hospice nu cou. Vous l'avez vup, monsieur Olivier?...

« Vous m'avez vue choir sur le banc, près du grand feu, sans lâcher la petite ; vous avez senli la bonne odeur qu'avait la soupe du moulin, qu'on allait servir dans les écuelles des garçons meuniers. Et puis la pelile chambre vitrée, toute chaude et loule claire dans le brasillement des bûches de la cuisine, la pelile chambre toute prèle à recevoir les voyageuses morfondues, si «lies savaient seulement se la faire ouvrir...

— Mais Nannie, volro vrai refuL-e était au château... Une expression d'indicible mépris passa sur celle face

rose, que la flambée d'un feu intérieur semblait illuminer d'un perpétuel reflet l'incendie.

— Le château? fit-elle sourdement. J'aurais mieux aimé me remellre en roule dans la neige, dane la nuil noire^ et venir m.e coucher, avec l'enfant, au seuil de la chapelle du Christ-en-Croix. J'aurais mieux aimé cela que d'aller demander asile au château d'Annevy.

a II y a quelque chose de meilleur que la bonne chère et les lils de plume d'un château, c'est de se venger; une autre l'aurait peut-être pensé à rna place, moi pas du tout, vous pouvez m'en croire.

« Les sept joies du l*aradis, je ne les ai pas eues au moulin, même du temps de Julite : Allons, oust! Nannie, travaille... balaie, épluche les légumes, rince les langes de la petite Blanche. Tu es la servante ; le pain que tu manges, on ne te le reproche pas, mais ça nous est bien égal qu'il t'étouffe...

« Et puis voilà la mère Julite au lit et la belle Pascalie qui prend la maniance (le gouvernement), et qui lire alors sur la miche, sur les gaudes, sur la braise de votre pauvre chaufferette, sur votre soleil, sur voire vie. Nannie n'en peut plus...

« Non, ce n'est pas vrai ; avec Pascalie comme avec Julite, Nannie est rassasiée, elle a chaud. C'est peut-être parce que la petite Blanche lui fait compagnie dans sa servitude et sa misère : c'est peut-être...

Et la paupière clignolante de Nannie retomba tout à coup sur son petit œil de jais.

— Celait peut-être aussi de se dire qu'un jour, au château, où il n'y avait plus de place pour elle, il y en aurait pour la petite qu'elle avait rapportée sur ses bras et couverte de son châle... dans ce château où l'on trennblait pour la vie du dernier d'Annevy de Vertanbeau ; et quand la châtelaine pleurerait son petit-fils, Nannie n'aurait qu'un mot à dire pour consoler les cœurs brisés et tarir les larmes.

« En attendant, la jumelle de Gilles grandissait à la charité du moulin ; elle grandissait à la dure, pas bien loin du château de son frère, le grand seigneur. Toute petite, elle égrenait le maïs ou teillait le chanvre entre ses heures d'école. Elle portait capeline et sabots ; c'est plus d'une fois qu'elle est allée « en champ les bêtes » avec Gaspard. Elle a fané, elle a vendangé comme les autres. Au temps de la moisson, elle rentrait sur le char de gerbes, d'où Gaspard l'aidait à descendre en la baisant sur les deux joues, comme c'est la vieille coutume. Est-ce que je fais du mal à Madame la châtelaine, ou bien si c'est à monsieur le docteur d'Annevy? Faut-il que je m'arrête?

« C'est pour dire qu'elle vivait en paysanne chez des paysans. Elle aurait dû rester ignorante et mal dégrossie comme moi, mais Gaspard l'a aidée à s'instruire, et les deux dames de la poste l'ont éduquée en demoiselle. Mais demandez-lui voir si elle n'a pas été toujours assez Tière pour une fille d'Annevy? Demandez-lui voir un peu, fit Nannie, dont la voix râla tout à coup, si elle ne m'a pas toujours traitée en servante?

Le souffle lui manqua; c'est que M""* d'Annevy venait de se lever, elle entraînait Blanchelys, elle la poussait devant Nannie. Les yeux de la vieille femme se rouvrirent très grands, elle leva les deux bras et cria :

— Je jure... je jure que c'est Blanchelys...

De nouveau, la châtelaine et Bianchelys se retrouvèrent dehors et longèrent la maison, sous le vent pluvieux qui agitait les arhustes; de nouveau elles entrèrent dans la bibliothèque où le feu ranimé pétillait en lançant des gerbes d'étincelles. Elles passèrent près de la grande table, sur un coin de laquelle gisaient abandonnés, les minuscules rameaux de rosiers, les greffes qui ne seraient jamais entées sur les vieux églantiers d'Annevy.

La châtelaine s'arrêtait ; elle prenait Blanchelys dans ses bras.

— Et toi aussi, dit-elle tout bas, lu peux me nommer ta dame-mère.

Elle s'interrompit, ses lèvres cherchant le jeune visage pâli qui se penchait sur son épaule. Blanchelys se taisait, accablée par une joie trop soudaine, ou parle fardeau de l'hérédité redoutable qui s'appesantissait tout à coup sur elle, au moment où elle se savait héritière des biens et du sang d'Annevy.

Mais la châtelaine resserrait son étreinte.

— Oui, la dame-mère... Bien mieux, ta grand'mère, ta bonne-maman. Tu es ma petite-fille, Blanchelys, mon enfant bien-aimée... Tu ne retourneras plus au moulin, tu dormiras, dès cette nuit, sous mon toit, et nous ne nous quitterons plus ! Oh ! mon Dieu ! celte joie après tant de détresses, tant de larmes... Oh ! mon Sauveur 1...

De son âme déchirée et soumise, sanctifiée par l'épreuve, l'action de grâces s'échappait sanglotante, comme si elle eût désappris tout autre langage que celui des pleurs. Mais elle prononça soudain en une sorte d'appel :

— Olivier!...

Toutes deux se retournèrent vers la porte-fenêtre, derrière laquelle se profilait la silhouette du docteur

d'Annevy. Olivier ne les avait pas suivies dans la bibliothèque ; il demeurait dehors, à Técarl de leur joie, de leur émotion dont il respectait la première intimité. iMais, à travers le vitrage, il pouvait voir les deux femmes enlacées, et il les contemplait longuement, inlassablement, avec une singulière expression de son visage altéré, de ses yeux que semblait envahir toute l'ombre du ciel brumeux.

— Olivier!... répéta plus haut M""" d'Annevy, en marchant vers la porte-fenétre avec Blanchelys,

Aussitôt, Olivier rentra, et, sans rien dire, il s'approcha de celles qui venaient au-devant de lui.

— Mon ami ! dit la châtelaine en lui tendant la main, mon cher enfant, croyez bien que je n'oublierai jamais...

« C'est ton cousin, Blanchelys, ton plus proche parent après moi... Et c'est lui qui nous réunit, qui nous rend l'une à l'antre. Je le lui ai dit, il n'aura pas à souffrir de ce qu'il fait aujourd'hui. Non, j'en prends l'engagement devant lui et devant toi.

Et, attirant son neveu plus près d'elle ; « Olivier, fitelle, embrassez votre cousine ; c'est moi qui vous en prie ».

Avant qu'elle eût fini de parler, Olivier s'inclinait vers Blanchelys, et, sans la quitter des yeux, il j)ressa lentement de ses lèvres, le front de la jeune (îlle, en posant avec douceur la main sur ses cheveux.

Et Blanchelys reconnut le contact de ces doigts maigres et fins, aux mouvements légers comme ceux d'une femme. Car il l'avait ainsi touchée, ce dernier dimanche, au moulin, au moment où il se montrait si secourable à sa soulîrance et à son abandon ; et il lui sembla que le geste dont Olivier d'Annevy avait alors effleuré son front, n'avait fait que préparer une place à la caresse si sincère et si tendre qu'elle recevait aujourd'hui.

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