LA MAISON DE BLANCHELYS
I^'église de3 Récollels, la première paroisse de Vieilleville, est précédée d'une cour en( lose de bàliments qui se resserrent, à son enlrce, pour former une sorle de portail.
L'aile gauche de la maison de ville des d'Annevy borde presque toulela partie droite de celte cour, tandis que sa façade principale donne sur la belle vieille rue des Récollels, et que son jardin à la française s'enfonce derrière la maison, tout le long de l'église. De sorte que les arcs-boulants de celle-ci, ses murs percés de vitraux coloriés et la base de son clocher, semblent lui servir de clôture.
Dans celle maison très ancienne, au luxe démodé, mais assez grandiose, M""" d'Annevy avait amené Blanchelys, le lendemain même du jour où elle l'avait reconnue pour sa petite-fille ; et ce départ avait eii la précipitation d'un enlèvement.
Peut-être les d'Annevy voulaient-ils enlever, en elîel, la jeune fille à ceux qui se l'étaient indûment appropriée, la soustraire aux influences d'un passé si peu en rapport avec si destinée ac'.uelle.
Surtout, iM™"' d'Annevy voulait prendre possession de l'enfant, se l'assimiler pour ainsi dire, et jouir dans le recueillement et la ferveur, jouir inlassablement de la consolation qu'une espèce de miracle lui avait suscitée. Celte maison des Récollets où elle n'était jamais venue, apparaissait à Blanchelys très imposante et riche, avec ses vastes appartements, ses parquets cirés à outrance, ses hautes fenêtres grillées, voilées d'épaisses guipures, drapées de velours décolorés par le temps qu'alourdissaient encore d'invraisemblables franges.
11 y avait de grands lustres aux plafonds, des peaux de bètes devant les canapés, des pendules Empire sur des cheminées de marbre bl.inc où s'indiquaient les armes des d'Annevyet leur couronne de baron.
Les sonnettes avaient de larges cordons brodés de perles, les coussins avaient des glands de soie floche, les lits, des crépines d'argent terni.
C'était, dorénavant, la maison de Blanchelys. L'àme s'y reposait dans le demi-jour et le silence des vieux logis, auxquels s'ajoutaient l'ombre et la paix de toute la rue des Récollets, de toutes ses fenêtres grillées, de toutes ses portes ferronnées, de son pavé ourlé d'herbe comme celui de la cour de l'église.
Les soirs où il y avait salut, cette église s'illuminait et c'était, dans l'obscur jardin des d'Annevy, une apparition de vitraux flamboyants, un bourdonnement d'harmonie religieuse.
A Vieilleville, le valet de chambre Symphorien était assisté, dans son service, par le maigre et guindé M. Elui, l'ancien domestique de confiance du vieux baron, lequel M. Eloi habitait toujours cette maison de ville confiée à sa garde. La rouge et rebondie xM™° Eloi, sa femme, prenait alors les rênes du gouvernement, et tous deux faisaient de leur mieux pour ressusciter, dans la maison, quelque chose des splendeurs passées. Mais à ces velléités ambitieuses de ses serviteurs, M^" d'Annevy n'opposait |)lus son ancienne force d'inertie. Elle semblait vouloir compenser l'humilité de
l'enfance de Blanchelys et de sa première jeunesse par tous les avantages de sa nouvelle fortune, et l'abandon où elle avait grandi, par une incessante sollicitude.
La châtelaine et son neveu rivalisaient de vigilance affectueuse et de soins autour de Blanchelys ; et sous la discipline si nouvelle pour elle de leurs enseignements et de leur autorité, Blanchelys se montrait docile, avec des retours de sauvagerie et de fierté qui donnaient plus de prix à sa confiance.
Il n'était plus question de pensionnat pour elle ; M°^^ d'Annevy n'aurait pas supporté la perspective de la moindre séparation. Blanchelys suivrait quelques cours à la rentrée prochaine, el, pour le moment^ un professeur lui faisait continuer, sous la direction d'Olivier, ses études musicales, ébauchées sur le vieux piano de M"»^ Octeaux.
Elle avait été admise, sans difficultés sérieuses, dans les œuvres dirigées par les jeunes filles des meilleures familles de la ville ; et M™® d'Annevy désireuse df lui procurer quelques relations choisies, avait convié deux de ces jeunes « patronesses » à venir faire connaissance avec sa petite-fille.
Blanchelys était précisément en train, aujourd'hui, de recevoir ces jeunes filles, deux orphelines de mère, qu'élrvait leur aïeule, M™' d'IIarlenoy, la plus vieille amie de M"™ d'Annevy.
Et M"'^ d'Annevy avait réglé cette réception d'après ses propres souvenirs de jeunesse ; les trois enfants, ainsi réunies, s'amuseraient à faire des patiences ou travailleraient à leur tapisserie dans le petit salon réservé à Blanchelys ; puis elles goûteraient sur la grande table de la salle à manger, autour de laquelle évoluerait correctement M. Eloi, en grande tenue de maître d'hôtel, lui seul sachant présenter, dans le style voulu, les beignets d'ananas sur une sorte de tamis d'argent. Ces beignets et ce tamis étaient de tradition en la circonstance, avec le vin mousseux dans les hautes tlùtes de verre étoile d'or, à l'ancienne mode, que M™' d'Annevy avait toujours vues
figurer à ses réceptions de jeune fille. Sur quoi, si celte pluvieuse après-midi venait às'éclaircir, ces demoiselles pourraient se promener au jardin, où Symphorien tiendrait un jeu de grâces à leur disposition. Après le départ de M"^' d'Hartenoy, M"*" d'Annevy sortirait en voiture avecBlanchelys, ainsi qu'elles le faisaient tous les jours ; elles entreraient, au retour, dans la chapelle des carmélites, où toutes deux aimaient à prier. Puis ce serait le souper en famille et la soirée tranquille qu'Olivier avait promis de passer à la maison. En attendant que Blanchelys en eut fini avec ses invitées, iM"*" d'Annevy s'entretenait avec son neveu dans le grand salon, où ils se trouvaient seuls en ce moment. Elle était en train de dire à Olivier : « Je n'ai vraiment qu'âme louer de notre vieil ami Maxence et de son attitude en l'occasion.
« Vous savez, Olivier, que j'ai profité de son passage à Vieilleville pour avoir avec lui, ce matin, une bonne conférence d'alîaires. Certes, il se montre aussi prudent que vous sur le sujet de notre parenté avec Blanchelys, mais il dit que la chose ne lui paraît nullenr.ent impossible, ce qui, de la part de notre circonspect avoué, équivaut à une adhésion presque sans réserve.
— Oui, presque... répliqua laconiquement Olivier.
— Il ajoute, toutefois, que la chose serait très difficile à établir légalement, poursuivit M™'' d'Annevy d'un air préoccupé ; aussi, juge-t-il encore comme vous, Olivier, qu'une adoption de ma part serait la solution la plus aisre.
— Oui, fit de nouveau Olivier, c'est mon avis.
— Mais une adoption en due forme demande beaucoup de temps, à ce qu'il paraît, reprit M"^* d'Annevy et, pour obvier à ces retards, je pourrais obtenir tout de suite ce que l'avoué appelle la tutelle officieuse, laquelle prépare habituellement les voies à l'adoption.
Cette fois, Olivier ne répondit que par un signe affirmatif.
— Eh bien, moi, fit M"""" d'Annevy, après une longue pause, j'en ai uneautre, une solution sûre et heureuse, qui
arrangerait lout, qai me permettrait de remplir mon devoir envers ma petite- fille, sans vous léser en rien, Olivier, dansce que je considère comme vos droits : c'est que... — je peux vous parler en toute franchise, mon enfant, — c'est que vous épousiez Blanchelys.
11 y avait bien en elle la joie d'une découverte imprévue, mais peut-être que l'esprit viril et plus logique d'Olivier avait envisagé, dès l'abord, toutes les conséquences des aveux de Nannie ; peut-être la proposition actuelle de sa tante lui était-elle apparue davance comme le terme nécessaire, inévitable, du chemin qu'ils parcouraient de concert depuis ces derniers temps. En tout cas, le visage du jeune homme n'exprima aucune émotion de surprise.
— Ecoutez-moi, Olivier, reprit M°"^ d'Annevy avec une grande dignité, ce mariage me paraît désirable à tous les points de vue. Blanchelys est votre cousine, c'est vrai, mais mon père avait désapprouvé le mariage de mon pauvre Gilbert avec sa cousine Antoinette, surtout parce que la tuberculose avait déjà fait plusieurs apparitions dans cette branche de la famille, il n'y a jamais eu, grâce à Dieu, aucune espèce de lare dans la vôtre ; et pour ma petite Blanchelys, vous la dites vous-même indemne de notre mal d'Annevy.
— Oui, fit Olivier avec une fermeté soudaine, elle n'en est pas moinsexemple que moi-même.
— Vous ne considérerez donc pas comme un empêchement le faif qu'elle est votre cousine ?
— Mais si elle ne l'était pas, répondit-il sans hésiter, si elle avait été réellement Lilywliileou Blanche Geofîrov, auriez vous jamais pu songer à me la donner pour femme ?
— Non ! répondit non moins promptement M"^ d'Annevy. L'idée n'eût pas même été admissible. Tandis que, dans les circonstances actuelles, ce mariage serait, pour nous, une nouvelle ^râce de la Providence. Seulement, Olivier, pourrez-vous jamais aimer cette enfant qui s'est substituée à vous, qui vous oblige, tout au moins, à
LA FLETR DE FKU
pnrlageravec elle ce qui semblait vous appartenir intégralement ?
— Si je pourrai aimer Blaiichelys ? répéla-l-il lentement. Chère tante, jeraimedéjà... Je l'aime avec autant de tendresse et dedévouementque peutle souhaiter votre cœur de grand'mère. Et vou&, tante Marie, vous me devenez j)lus chère encore pour avoir eu la pensée de nous unir.
Les sombres yeux brillants d'Olivier éclairaient tout son visage olivâtre, et il parlait avec un tel accent de chaleur et de sincérité que M™° d'Annevy murmura ; « Je remercierais Dieu de ra'avoir inspiré ce projet, même si je devais beaucoup soufîrir de reperdre ainsi ma petite-tille ».
— Mais vous ne la perdrez pas... repartit Olivier ». Et il pronom^^a avec une fermeté singulière : « Si vous me donnez Blancheivs, je ne vous l'enlèverai jamais. Je ne vous séparerai jamais d'elle, pas un seul jour ; elle restera votre enfant autant qu'elle deviendra ma fenjme. Elle vivra entre son mari et sa grand'ujère, et rien ne sera changé pour vous ».
M"^'' d'Annevy releva, sur son neveu, un regard ébloui, tandis qu'elle murmurait encore : « Il faut que ce mariage se fasse...»
Puis, tous deux se turent et tournèrent la tête vers une porte qui s'ouvrait pour livrer passage à Blanchelys.
La jeune fille était seule, ses amies venant de prendre congé ; et elle s'avançait, intiniment blanche, délicate et légère, dans sa robe d'intérieur, toute blanche aussi,, et qui semblait faite d'une espèce de bourre de soie.
Ses cheveux argentés, séparés sur le front, formaient deux grands bandeaux ondulés, qui encadraient largement ses tempes et ses oreilles au lieu de les couvrir ; et tout son visage se détachait plus jeune, plus fin et pur, sur ce pâle fond de chevelure soyeuse, que prolongeait, à la nuque, un catogan noué d'un velours sombre. Ce genre de coitîure avait été choisi par M'"*^ d'An-
nevy, comme aussi la robe de Blanchelys, sa chaussure, comme le dessin de la broderie que la jeune fille venaitde reprendre, en s'asseyant dansl'embrasured'une fenêtre, sur la chaise recouverle de tapisserie qui lui était destinée. Mme d^\nnevy ne se lassait pas des plus infimes détails de son rùle de mère ; après avoir perdu Gilles, c'était comme si, son unique enfant luictyant été repris, un autre était rendu à sa vieillesse.
Mais, cette fois, c'était une fille, une fille à elle qui n'en avait jamais eu ; et il se trouvait que Blanchelys répondait à sa tendresse avec une ferveur encore timide, mais déjà exclusive. Dès le premier élan qui les avait jetées dans les bras l'une de l'autre, Blanchelys s'était vraiment donnée ; tout ce qu'il y avait eu eu elle de refoulé, de souffrant, de méconnu, prenait une revanche soudaine et cachée comme l'éveil de la nature sous les dernières neiges de l'hiver jurassien. Son âme défiante et son corps épuisé revenaient ensemble à la vie, elle se renouvelait tout entière, à mesure qu'elle devenait plus indiscutablement la petite-fille de M"*® d'Anne vy.
C'était donc, pour Blanchelys, une compensation magnifique des rigueurs humiliantes de son passé, et personne, jusqu'ici, ne cherchait à la lui contester ouvertement. En général, elle n'avait pas eu l'opinion publique contre elle, M"'° d'Annevy avait été tellement malheureuse, que c'était un allégement de la voir émerger enfin d'un abîme de désespoir.
Que M™*" d'Annevy considérât Blanchelys comme sa petite-fille, cela n'aurait fait doute pour personne, même si la jeune fille n'avait pas eu le privilège, jadis réservé à Gilles, de nommer sa bienfaitrice sa damemère. Peut-être toutefois, si la châtelaine de Vertanbeau avait voulu établir d'emblée Blanchelys dans toutes ses prérogatives légales, aurait-elle rencontré plus de résistances ; mais cette adoption discrète ne pouvait porter ombrage à personne, puisque Olivier d'Annevy, l'héritier évincé par Blanchelys, avait été le premier à
reconnaître les droils de sa rivale. Et, pour le monde coni[iie pour M"^^^ d'Annevy, cette altitude généreuse d'Olivier étail apparue comme le meilleur argument en faveur de Blanchelys et de sa cause.
Ce n'était pas tout ; depuis qu'Olivier et Blanchelys vivaient ensemble, il se montrait toujours meilleur pour elle. La jeune fille ne trouvait pas, en lui, un grand frère rude et pacifique comme Gaspard Perrol, car elle sentait, en Olivier, quelque chose de moins sûr, de presque inquiétant en certaines minutes ; mais plutôt une sorte de tuteur aussi vigilant qu'alfectueux, un guide toujours prêt à la soutenir dans l'incertitude de ses premiers pas sur un terrain si nouveau.
Il ne se contentait pas de diriger ses études musicales, il surveillait ses lectures, il lisait et causait avec elle, lui ouvrant ainsi les portes d'un monde inconnu.
Enfin, elle subissait l'ascendant de cette distinction Iranquille, de ce raffinement patricien des habitudes et des goûts, si étranger à Gaspard, et qui répondait, en Blanchelys, à un besoin secret et impérieux comme un véritable instinct.
Mais, dans l'équité intacte de son cœur très droit, plus elle vivait avec Olivier, plus elle pensait à Gaspard pour lui rendre justice. En ce moment même, son front, penché sur sa broderie, se ridait d'une ligne soucieuse, tandis qu'elle regrettait de n'avoir pas encore eu la visite de Gaspard aujourd'hui ; car elle le savait à Vertanbeau depuis le commencement de la semaine, et elle était bien persuadée qu'il ne repartirait pas pour Lyon sans la voir.
Elle aurait donc pu l-i recevoir, cette après-midi, aux lieu et place de M''" d'Hartenoy ; elle eut une rapide, une baroque vision de Gaspard invité par elle à faire quelques patiences dans le salon chinois, puis initié au régal des beignets d'ananas et aux agréments du jeu de grâces... Non, c'était absurde ; mais ici, dans ce grand salon aux meubles lourds et solides, Gaspard aurait très bien pu s'asseoir en face de M™® d'Annevy...
Eh bien ! non encore... Blanchelys ne se représentait pas davantage Gaspard, ses grandes jambes, sa grande barbe et ses larges épaules, dans ce milieu correct et grandiose, où elle-même n'aurait dû se sentir qu'imparfaitement chez elle.
Car jamais Blanchelys ne serait nulle part chez elle sans Gaspard, son grand Gaspard, fruste, barbu, chevelu, au clair regard d'enfant, à la carrare d'athlète, au cœur si loyal et si simple...
La dernière fois qu'Olivier était allé à Lyon, il avait rapporté des nouvelles du jeune docteur Perrol, et même d'excellentes nouvelles. Gaspard rompait enfin avec la médecine homéopathique, pour laquelle il avait eu, au début de sa carrière, un penchant malheureux ; et des adeptes qu'il regrettait d'avoir faits dans le pays, il ne resterait bientôt plus que le vieil avoué Maxence.
De plus, dans le milieu relevé que Gaspard fréquentait à Lyon, en sa qualité de secrétaire du célèbre docteur Perlât, ce jeune villageois s'était quelque peu formé, disait AL d'Annevy. H se civilisait même de façon très appréciable, puisque, par une inspiration miraculeuse pour lui, il avait chargé Olivier de ses compliments pour tout Vertanbea-i, à commencer par M""® Ocleaux et sa fille, les receveuses des postes.
Olivier n'était pas loin d'attribuer ce changement de Gaspard à l'éveil de quelquesentiinent d'ordre supérieur, qui aurait, peu à peu, remodelé la pâte saine et lourde dont était fait le jeune Perrol.
Et ce sentiment régénéraleur qui agissait ainsi sur Gaspard, Blanchelys croyait bien le deviner, et elle était toujours aussi reconnaissante à Gaspard de l'éprouver pour elle. Seulement, il lui tardait de dire à M""» d'Annevy ce qu'il en était entre elle et son compagnon d'enfance. Le secret qu'ils s'étaient mutuellement promis lui pesait chaque jour davantage ; elle aurait voulu obtenir de Gaspard qu'il parlât tout de suite à M""^ d'Annevy, et Gaspard n'était pas venu...
Peut-être, craignit-il de s'imposer en rappelant à Blancheiys le temps où ils étaient aussi pauvres l'un que Taulre, et croyait-il devoir rester à l'écart d'elle et de son merveilleux retour de fortune.
Blancheiys se promettait, elle se réjouissait de le rassurer. Sans doute, l'avenir que lui offrait Gaspard, le foyer qu'il partagerait avec elle dans le pavillon de la poste, ne pouvaient plus lui apparaître aussi brillants et inespérés qu'auparavant ; un mariage avec Gaspard la ramènerait au sort médiocre dont elle avait cru s'évader. Elle n'avait, pourtant, pas eu une seule minute, la tentalion de se dérober : non, pas une seule fois, l'idée ne lui était venue de renier Gaspard ou de renoncer à lui.
Elle le lui dirait à la première occasionnel bientôt probablement, puisqu'on devait retourner à Vertanbeau avant la fin de cette semaine, pour assister au service mensuel qui s'y célébrait à l'anniversaire de la mort de Gilles.
— Voyons, ma petite fille, si tu nous faisais un peu part de tes impressions?...
Blancheiys tressaillit légèrement et laissa tomber sa broderie sur ses genoux ; c'était M""- d'Annevy qui venait de lui parler avec toute sa lente douceur habituelle, et M""" d'Annevy encore qui continuait :
— Oui, sur tes nouvelle connaissances, M^'®^ d'Hartenoy ; es-tu contente d'elles et de ton après-midi ?
— Nous avons eu un très bon goûter, répondit Blancheiys ; et Délice d'Hartenoy m'a appris un point de broderie très curieux, qui date, je crois bien, du temps oîi sa trisaïeule Phlipote Haudriot était encore brodeuse.
— Ce n'est pas cela, mon cœur, reprit M"^ d'Annevy sans impatience ; Olivier et moi nous aimerions à savoir ce que tu penses de M""' d'Jlarlenoy... comme nous nous intéressons, du reste, à toutes tes opinions.
— Oh ! fil Blancheiys avec un faible mouvement d'épaules, je connais si peuM"^^ d'Hartenoy que je risquerais de me prononcer à la légère.
— Et pourquoi pas ? fit Olivier à son tour. Pourquoi nous refiiseriez-vous votre pensée spontanée, qu'elle soit erronée ou juste, puisque ce serait la meilleure chance, pournous, de bien la connaître...
— Kt de mieux le connaître toi-même, acheva tendrement M"' d'Annevy.
Le regard de Blanchelys alla de la châtelaine à Olivier, comme pour indiquer qu'il y avait là, quelqu'un de trop, à son avis, pour qu'elle accomplit l'acte d'humble confiance qu'on demandait d'elle ; du moins, Olivier l'interpréla-t-il ainsi, car il se leva, et, après avoir échangé quelques mots avec sa tante, il quitta la pièce. Blanchelys oubliant son aiguille, demeurait iuactive, les yeux vaguement fixés sur le jardin où ce début d'été pluvieux avait maintenu une verdoyante exubérance de végétation ; dans les urnes de pierre, placées de distance en distance, le long de la grande allée, des pensées en fleur formaient d'invraisemblables bouquets. Autour de l'église, sombre et muette à cette heure, des corneilles voletaient en criant, comme sur les rochers de Vertanbeau et d'Entreroche.
Blanchelys ramena sur le salon, son attention errante et se prit à dire, comme si elle venait seulement d'entendre la question de M™® d'Annevy, la question qu'elle avait éludée tout à l'heure, eu présence d'Olivier:
— iM'^^" d'Hartenoy sont des enfants modèles ; mais elles ne me paraissent pas tout à fait vivantes. Elles ont un bon père, la meilleure des grand'mères, et elles semblent aussi isolées et sans joie que je pouvais l'être, avant de devenir voire petite-fille.
— Cette fois, voilà une opinion, fit doucement M"^ d'Annevy ; mais il fallait la donner tout de suite ; oui, ma petite fille, quand Olivier était là pour t'entendre. Tu lui as fait sentir qu'il était importun, et il est sorti. Il ne voudra peut-être plus partir avec nou^, après-demain, pour Vertanbeau ; qui sait môme s'il rentrera pour souper?
— Eh bien, nous veillerons seules, dit Blanchelys; rien que nous deux...
El d'un élan plein de grâce tendre, elle vint s'agenouiller tout contre M™^ d'Annevy, ainsi qu'elle Tavait faitdans la bibliothèque du château, au moment où la châtelaine s'était mise à verser de mystérieuses larmes.
— Rien que nous deux... répétait Blanchelys. Et, pour moi, c'est assez. Mais à vous, ma dame-mère, fitelle un peu tristement, cela ne suffit plus...
— Ecoute, mon cher cœur ; quand j'étais seule auprès de ton frère malade, Olivier était avec moi, et quand j'ai été seule après la mort de Gilles, Olivier était là encore. II ne m'a jamais abandonnée, il m'a été fidèle.
— Oui, fit Blanchelys, vous l'aviez avant moi...
En parlantainsi, elle regardait songeusementM"^'d'Annevy, ou plutôt ses yeux dont la beauté mélancolique et caressante formait un contraste presque étrange avec les disgrâces de sa personne ; de même que l'éclat magnifique des bagues, que la châtelaine avait remises à ses doigts flétris, conslraslait avec le deuil austère de son costume.
La tête de Blanchelys s'inclina, les lèvres de la jeune fille cherchèrent ces bagues que M"°° d'Annevy n'avait guère portées, qui venaient de Jsa corbeille de jeune femme peu aimée, et dont elle se parait en l'honneur de Blanchelys, pour éclairer, de cet étincellemenl somptueux, le deuil qu'elle gardait en souvenir de Gilles.
— G est moi qui ne le suffis pas, Blanchelys, reprit M^ d'Annevy ; non, ce n'est pas assez de moi et de mon amour pour le protéger, te guider dans la vie. Je suis trop près de mon déclin ; et loi, tu n'as pas encore vécu.
« C'est pourquoi j'aime à voir Olivier se montrer si bon et aimant pour toi ; celui-là le serait un appui. Gomment peux-tu rester indiiïérenteà son attachement?
Comment peux-lu oublier que c'est grâce à lui que lu es ici, que nous sommes ensemble?
— C'est pour cela, répondit Blanchelys d'un air sérieux, c'est parce que je dois beaucoup à M. d'Annevy....
— Pourquoi ne l'appelles-tu pas ton cousin?
— Parce que je dois pour ainsi dire tout à Olivier, que ma reconnaissance risquerait de le tromper, si je la lui montrais tout entière.
— Alors, c'est parce que tu sens beaucoup que tu n'exprimes rien ? fit M™^ d'Annevy avec un sourire rassuré. Tu crains de ne pas rencontrer de retour. Enfant, enfant ! Olivier n'a pas de vœu plus cber que de devenir ton mari...
« Et pour moi, continua-t-elle avec animation, votre union est bien la seule cbose qui me reste à désirer en ce monde.
— Non, non î... commença Blanchelys. Mais elle dut s'interrompre, car M°^^ d'Annevy poursuivait sans l'écouter :
— A qui pourrais-je mieux te confier qu'à l'homme qui s'est dépouillé pour toi, qui s'est sacrifié par conscience, et — qui sait ? — peut-êlre par tendresse ?
« Parce que, vois-tu, il fallait à Olivier plus encore que son sens de devoir et d'honneur pour s'être dévoué ainsi, pour l'avoir fait rendre justice, au milieu de difficultés et d'obscurités bien plus favorables à sa cause qu'à la tienne.
— Vous pensez au sentiment qui affine, en ce moment, Gaspard Perrol ?
— Oh ! je t'en prie, ne mêlons pas de Perrol à nos affaires d'Annevy. Il n'est question que d'Olivier et de toi...
— Voilà ce que j'aurais voulu empêcher, dit Blanchelys. Ma mère, je ne suis pas semblable à Olivier... Je veux dire que je ne suis pas de son monde...
— Alors, fit douloureusement AP^ d'Annevy, tu ne serais pas du mien...
8<i LA FLEUR DE FEU
— Oh ! maman, ma chère dame-mère, il y a de si grandes tendresses qu'elles égalisent toutes ies distances.
— Mais c'est justement ce qu'il y aura entre vous deux... Tu ne m'as pas laissée finir ; Olivier t'aime, il vient de me l'avouer.
— Non, oh ! non... répéta Blanchelys en une exclamation de souffrance.
— Tu ne le crois pas, tu l'es méprise à son altitude réservée, à son insensibilité apparente ? Oui, il y a en lui quelque chose de fermé, je dirai même d'impénétrable, qui m'a, moi-même, assez longtemps tenue à distance. Mais il m'a bien conquise; Nannie a raison quand elle dit qu'Olivier fait toujours ce qu'il veut.
— Il n'a pas guéri Gilles !... ces mots montaient aux lèvres de Blanchelys ; mais la jeune fille ne les prononça point et elle dit seulement :
— En cette occasion, je ne peux pas vouloir comme lui.
— Ma petite enfant, lu me dis cela en me regardant avec des yeux tout pailletés d'or, comme si ses prunelles à lui s'étaient reflétées dans les tiennes...
« Pourquoi u'aimerais-tu pas Olivier ? Parce que ses idées religieuses ne sont pas tout à fait les nôtres? Mais je te dirai, ma fille, que mon pauvre Gilles lui avait déjà fait beaucoup de bien. Olivier n'avait pu voir, sans en être touché, tant de pureté et de foi, tant de paix dans la vie comme devant la mort.
a Je conviens que, depuis la disparition de Gilles, les progrès d'Olivier se sont ralentis. Mais toi, ma chérie, avec de la patience et de l'affection, beaucoup d'affection, que n'obtiendrais-tu pas? Je te prédis la victoire. Tu ne me réponds rien ?
— Non, parce que je ne veux pas, je ne puis pas épouser M. d'Annevy.
— Tu ne veux pas, quand ce mariage simplifierait tout... Pour toi, d'abord, mon pauvre cœur, puisqu'il le donnerait le nom auquel tu as droit, et que tous nos
efforts He réussiront peut-être pas à te rendre légalement. Le jour de ton mariage avec Olivier, tu seras Hlanchelys d'Anuevysans conteste possible.
« Et, pour Olivier, c'est notre seule manière de réparer le tort que tu lui causes en prenant sa place... Un tort infini, je m'en suis mieux rendu compte, ces jours derniers, en m'occupant de refaire mon testament.
« Et moi qui espérais tant de celle solution, de cet arrangement, dans lequel chacun de nous aurait tout à gagner, rien à perdre. Voyons, ma proposition t'a surprise, mais tu n'as pas l'ombre d'une objection à m'opposer...
— Si, fit Blanchelys, je vous dirai mes raisons bientôt.
Et elle eut une pensée de rancune pour Gaspard qui l'obligeait au silence, alors que tout l'aurait portée à la plus franche confiance envers M^^d'Annevy ; et ce fut dans un petit sanglot qu'elle acheva : « Laissez-moi un peu de temp=:, un jour ou deux seulement... »
— Pour rélléchir ? fitiM'^M'Annevy, espérant de nouveau, et pour revenir sur ta décision ?
— Non, fit Blanchelys sans détour, pour avoir le droit de vous donner mes motifs. Mais je ne changerai pas d'avis ; il vaut mieux que vous le sachiez tout de suite, mon refus est bien définitif.
— Môme si je te dis que ce refus me sépare d'Olivier, en rendant impossiblenotre vie commune? Et si Olivier ne revient plus jamais à Yerlanbeau, s'il se décide à rejoindre ses parents maternels dans l'Inde, si je dois perdre celui qui t'a rendue à moi, Blanchelys, me dirastu encore que ton refus est irrévocable ?
Blanchelys s'était redressée, et tout à coup, très pâle, elle dit: « Ma mère, je vous dois avant tout la vérité, et je la dois de même à M. d'Annevy pour le bien qu'il m'a fait et l'honneur qu'il in'ollre ; il peut partir ou rester, revenir plus tard ou jamais, je ne serai jamais sa femme ».