‹ La fleur de feuChapitre 5 sur 17 · A L OMBRE DU CHRIST-EN'-CROIX · texte numérisé non relu

A L OMBRE DU CHRIST-EN'-CROIX

Le surlendemain, M"''' d'Annevy etBIanchelys étaient de retour à Vertanbeau, et la jeune fille prenait possession de la belle chambre, tout de neuf aménagée à son intention, dans l'appartement même de la châtelaine.

Le malin suivant, Blanchelys se leva de bonne heure pour assister à fa première messe; mais ce n'était pas la mémoire de Gilles qu'elle honorait ainsi un jour d'avance; elle allait prier pour des âmes obscures et bien oubliées, que les derniers événements semblaient faire reculer dans une ombre plus profonde encore. Le 15 juin était l'anniversaire de la mort de ce Léon Geoffroy, qui avait passé si longtemps pour le père de Blanchelys. Et, tous les ans, à celte date, Blanchelys entendait la messe, en évoquant le souvenir de ses prétendus parents, et aussi leur image que lui rendaient à peine distincte les récils de Julite, ou les hargneuses réponses de Nannie à ses craintives questions d'enfanl.

Léon Geoffroy avait été 1res grand, brun et maigre, lui disait-on ; Dorotliy, potelée et rose, avec des cheveux rouges bouclés, des yeux bleus et une bouche rieuse. Et personne ne s'était aperçu que ni Léon Geolîroy ni sa femme n'avaient eu un seul trait de ressemblance avec l'enfant qu'on croyait leur fille, et qui, en réalité, ne leur devait que son prénom, puisque, racontait maintenant Nannie, c'était à force d'entendre Dorolhy redire

la légende de Lilywhite et de sa fleur de feu, que la jeune M"'- Gilbert d'Annevy avait pris envie de nommer sa fille Blanchelys. Quoi(jue Blanchelys sût tout cela aujourd'hui, elle ne voulait point rompre avec la tradition pieuse qui l'unissait depuis tant d'années à la mémoire de ces inconnus.

Elle sortit de la cour du château par une petite porte qui donnait directement sur l'ancien cimetière, lequel formait, derrière l'église, un étroit enclos, envahi par de grandes herbes et les ronces rampantes. Mais dès qu'elle fut à genoux dans le banc d'Annevy, le nom de Gaspard se mêla, comme de lui-même, dans ses prières, à ceux de Léon Geoffroy et de Dorolhy.

Pendant longtemps, Gaspard avait incarné, pour elle, sa seule consolation, son seul esj)oir d'échapper à un sort par trop misérable. Tout était changé dorénavant, une autre issue s'offrait à elle ; un mariage avec Olivier d'Annevy la replacerait définitivement à son vrai rang, un mariage avec Gaspard la rejetait à son médiocre passé, la reléguait dans une caste inférieure à sa naissance. Et ce qui était encore pis pour elle, cette union serait une cause de chagrin pour sa grand'mère.

Et pourtant, elle nliésilait pas, sa fidélité n'avait pas faibli ; et si elle était triste, ce matin, c'était précisément parce qu'elle n'avait pas trouvé Gaspard en arrivant à Verfanbeau.

— Il ne pouvait pas rester davantage, avait dit Marcelin Perrol, gauche interprèle des excuses de Gaspard et de ses compliments pour les châtelains. Mais il reviendra, pour sûr, avant les vacances, ou bien il écrira.

Oui, Blanchelys l'avait compris tout à coup, Gaspard aimerait mieux écrire; il avait même déjà écrit... Elle en était si certaine qu'elle avait résolu d'aller au-devant de sa lettre. En sortant de la messe, elle aurait le temps de gagner la poste avant le départ des facteurs.

Et cette lettre que lui remettrait M'"' Octaux, oii Gaspard lui demanderait pardon de l'aimer encore, mainte-

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liant qu'elle était riche et la petite-fille d'une grande dame, celte lettre qu'elle croyait lire d'avance, Blanchelys la porterait tout droit à M™^ d'Annevy, qui conapreudrait enfin pourquoi elle n'épouserait pas Olivier,

Blanchelys sortit de l'église par la grand'porte et se trouva sur la route. Depuis l'avaiit-veille, le temps s'était rasséréné, mais, sous ce ciel de juin, la campagne restait aussi splendidement verte que ce malin d'avril où Blanchelys était rentrée, si malade, de son bureau. Un soleil à peine plus ardent éclairait les taillis et les roches de Montbénit, les bois de Charnoz, les prairies de Vertanbeau, les peupliers et les saules de la Verlanbelle. Mais les arbres fruitiers étaient détleuris ; de grands liserons blancs remplaçaient, dans les haies, les fleurs d'aubépine; et puis, Blanchelys marchait d'un pas allègre et raffermi, et il n'y avait plus rien de commun entre la belle jeune fille d'aujourd'hui et la petite ombre épuisée qui avait cheminé, quelques semaines plus tôt, sur la même route.

Cette roule, Blanchelys ne fit que la traverser, pour s'approcher de la chapelle du Christ-en-Croix qu'elle voyait ouverte.

Comme elle l'avait bien deviné, c*était l'avoué Maxence qui rendait au tout petit oratoire ses soins journaliers, renouvelant l'eau des vases à fleurs, purifiant l'autel, le sol, les deux prie-Dieu, de la poussière que soulevaient, sur le chemin, tant de pas fatigués de gens et de bètes.

Les bêtes de somme faisaient une halle à l'ombre de la chapelle et de son gros sa|)in, tandis que les chiens dégringolaient la berge pour happer, entre les joncs, une gorgée des eaux fraîches de la Vertanbelle.

Cette halle aux pieds du Christ-en-Croix était un droit acquis que personne ne leur contestait ; mais, parmi les hommes, plusieurs passaient sans s'arrêter devant l'inscription qui disait pourtant :

« ... Venez à Celui qui demeure... »

— Le Christ de M. Maxence reste en sa chapelle,

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parce qu'il y est cloué sur sa croix, grommelait amèrement Nannie ; sans quoi, Il en serait déjà parti. Il aurait quitté, depuis longtemps, les rives de la Vertanbelle.

Ainsi parlait jadis la vieille servante, quand elle promenait, dans ces parages, la petite Blanchelys confiée à sa garde.

Blanchelys s'avança sur le seuil de l'oratoire pour saluer M. Maxence, un petit vieillard tout blanc, tout courbé, qui aurait eu l'air sec, pratique et renfrogné d'un impénitent homme de loi, sans l'expression mystique de ses yeux, dont le regard semblait moins absent que tourné en dedans. Mais Blanchelys savait, depuis longtemps, que ces manières cassantes et celte enveloppe racornie recouvraient un cœur d'apôtre.

En effet, c'était pour le moins un juste que cet avoué Maxence; il avait même été, par surcroît, un homme riche et heureux, jusqu'au jour où un certain Guy Octeaux, parent éloigné des d'Annevy, était devenu son fondé de pouvoir.

Ce brillant Guy Octeaux, favorisé de dons aussi dangereux qu'irrésistibles, cornmença par détourner à son profit le cœur d'une pupille de l'avoué, laquelle était déjà fiancée à son fils unique, le lieutenant AJaxence. Puis, il ruina de fond en comble l'avoué, en sombrant lui-même dans des entreprises financières, frauduleusement engagées à l'insu de son patron.

Le lieutenant Maxence, délaissé et trahi par sa fiancée, prit du service dans une expédition lointaine, et il mourut au Congo sans avoir revu son père.

Le malheureux avoué, ainsi frappé, ainsi vaincu, se retira à Vertanbeau, dans sa vieille maison de famille que SOI fils avait récemment fait réparer et embellir, comptant y amener l'ingrate fiancée qui était devenue depuis la femme d'un autre.

L'avoué ne pouvait plus rien sauver de son naufrage, mais il aurait pu se venger en faisant arrêter et punir le coupable. Il ne le voulut point, et, grâce à lui, cène fut

pas en prison que mourut Guy Ocleaux. L'avoué épargna le déshonneur à la femme qu'avait aimée son fils.

Et quand la jeune veuve ruinée, désemparée, se réfugia à Vertanbeau avec sa fille Lucile, il ne s'opposa point à ce que les d'Annevy lui obtinssent !e bureau de postes du pays même qu'il habitait. Depuis vingt ans, AI"'" Ocleaux vivaient a quelques pas de lui, sans que ce voisinage irritant eût jamais troublé d'un nuage l'existence de pauvreté et de paix, de recueillement et de prière, qui était dorénavant la sienne.

Ce juste, dont l'épreuve avait fait un saint, regardait, en ce moment, la jeune fille arrêtée devant lui ; il dit à demi voix : a Bonjour, petite Blanche... »

C'est que Blanchelys formait une apparition pleine de grâce et de jeunesse, à l'entrée de cette chapelle étroite comme un cachot, dans les ténèbres de laquelle le Christ étendait ses mains sanglantes.

Mais Blanchelys n'avançait pas, et, à peine touchée par l'ombre noire du sanctuaire, elle appartenait tout entière au dehors, au ciel radieux, aux verdures ensoleillées et fraîches qui lui faisaient un cadre ; dans la pure blancheur de son visage, ses yeux pailletés scintillaient aussi limpides, en ce moment, que les eaux de la Verlanbelle. L'avoué l'i'.vait nommée Blanche, comme c'avait toujours été la coutume à Vertanbeau. Puis, si distrait qu'il fût des choses du monde, il remarqua la robe de serge blanche dont était vêtue celte nouvelle pupille du château, le voile de dentelle qui débordait de son chapeau et cachait à demi ses pâles cheveux lustrés, la chaussure de daim blanc du petit pied posé sur la marche de pierre grise. Et, rappelé aux grands événements accomplis pour elle, il reprit doucement : Bonjour, Blanchelys.

Puis, il ne sut pourquoi, l'image d'Olivier d'Annevy «'évoquant, pour lui, à cùlé de la jeune fille, il se prit à soupirer : « Comme c'est dommage!... »

— Qu'est-ce qui est si grand dommage, monsieur Maxence? demanda Blanchelys dans un sourire

qui fit briller, presque autant que ses yeux, ses dents menues, d'une transparence laiteuse.

Ohl beaucorip de choses, répondit le vieil avoué ;

el entre autres, fit-ilavec un effort pour rompre le cours de ses pensées, entre autres, que mes premières cerises ne soient pas tout à fait assez mûres pour que je vous charge d'en porter quelques-unes à vos amies de la poste. On m'a dit que M""" Octeaux n'était pas très bien portante, et que sa fille cherchait des fruits pour elle...

— Cher monsieur Maxenoe, dit Blanchelys d'un air perplexe, iM"'' Octeaux a bien droit à ma reconnaissance et à l'estime de tout le monde... Mais vous... mais de votre part...

— Mais vous pensez, fit M. Maxence, souriant à son tour, qu'elle ne mérite pas mes cerises...

— Vous voyez, fit la jerune fille un peu vivement, que vous ne les lui portez pas vous-même...

— Non, répondit-il, parce que cela pourrait la faire souffrir.

11 continua, se parlant à lui-même, et comme s'il descendait au plus profond de sa conscience : «. Et peutêtre... oui, il faut me l'avouer enfin, peut-être suis-je heureux de ce que M'"® Octeaux m'évite, de ce qu'elle ne veut pas franchir le seuil de ma maison. Et pourtant... »

Il reporta son regard sur Blanchelys attentive : « Et pourtant, fit-il, si je ne lui remets pas toute sa dette, comment obtiendrais-je mon propre f)ardon ? »

— Il est juste que les autres souffrent comme nous du mal qu'ils nous ont causé, répondit d'un trait Blanchelys.

Le vieillard répliqua simplement :

— C'est un précepte évangélique qui nous défend la vengeance, et il est la base même de notre doctrine.

— Oui, la vengeance nous est défendue, mais la justice, dit encore la jeune fille avec une sorte d'obstination véhémente. Toute faute mérite châtiment ; on a le droit de punir...

— On n'a pas de droits... repartit lentement le vieil

homme ; on n'a que des devoirs. El ceux qui enseignent aujourd'hui le contraire perdent votre génération tout entière.

« El moi, Blanchelys, je ne vous dis pas : nous avons plus de devoirs que de droits... Je vous dis, je vous répète avec ceux qui sout morts en nous montrant le bon chemin : nos droits ne sont faits que du devoir des autres ; nous n'avons que des devoirs et pas un seul droit...

Une émotion tendre et grave vibrait dans sa voix cassée ; et, tandis qu'il s'inclinait un peu vers Rlanchelys, une sorte de communication spirituelle, comme un mystérieux magnétisme relia ces deux âmes aux enveloppes si dissemblables, unit étroitement, pour une seconde, ce vieillard et celte enfant.

— Et puis, reprit-il, croyez-moi, il n'y a qiie le purdon...

Et il courbait humblement sa tète blanche sous l'image tragique de son Christ-en-Croix.

— Il n'y a que cela de bon dans la vie. Le reste, voyezvous, petite enfant, la rancune, la vengeance, c'est l'illusion mauvaise ; c'est la fleur de feu dont parlait autrefoisNannie, la belle fleurtentatrice, dont le contact brûle et consume ceux qui veulent la cueillir...

... Sept heures sonnaient à l'église du clocher, comme Blanchelys s'engageait dans la grande rue du village ; et la jeune fille pressa le pas, craignant que les facteurs ne se fussent déjà mis en route pour leur tournée quotidienne.

Mais non, ils étaient encore là : quatre ou cinq blouses bleues, au col liseré de rouge, encombraient le bureau. M"® Octeaux leur distribuait le « part «.qui est la feuille de route du facteur; Lucile se hâtait d'inscrire chargements et recouvrements, en s'appuyant sur un angle de la grande table envahie par les sacs à dépêches dûment retournés, les étiquettes de cuir ou de papier, les bouts de ficelle, les débris de cire à cacheter.

La fenêtre ouverte laissait entrer un rayon de soleil

dans le bureau trop rempli, trop aiïairé, mais M™" Octeaux n'avaient pas le temps de s'en réjouir les yeux, ni de respirer la saveur campagnarde de l'air matinal; et le lapage assourdissant d'un timbre, manié par la poigne robuste du facteur local, les empêchait d'entendre le roucoulement des pigeons qui s'aventuraient sur l'escalier de leur perron. La mère et la fille travaillaient, travaillaient, lecorps et l'esprit tendus à la fois dans l'eiïort de leur besogne précipitée et minutieuse. Et, dans ce cadre banal de leur labeur sans fin, elles gardaient si bien le sceau de leur caste, toutes deux restaient si femmes et si charmantes, que Blaiichelys, accoudée au guichet, oubliait, en les regardant, le but de sa visite.

Mais Lucile l'avait vue et s'approchait, une lettre à la main. Lucileportait le sarrau noir que Dlanchelys avait si inopirTément quitté, deux mois plus tôt ; elle était plus grande que Blanchelys, et très brune, trop brune, avec des traits irréguliers et des yeux noirs, pleins d'âme. Et Blanchelys se prit à se dire que, dans celte prison étoufTanle, dans l'implacable monotonie de besognes mesquines, Lucile Octeaux trouvait moyen de vivre pleinement sa vie et de garder la sérénité joyeuse des êtres privilégiés...

Lucile tendait à Blanchelys la lettre, sur l'enveloppe de laquelle elle avait certainement reconnu l'écriture de Gaspard Perrol. De tout temps, Blanchelys avait été chargée de la correspondance du moulin avec Gaspard, et la mort de la mère Julite n'avait rien changé à cette tradition ; mais iM"^'^' Octeaux jugeaient peut-être cette correspondance moins naturelle, depuis que la jeune fille avait émigré au château. En tout cas, les grands cils noirs de Lucile palpitèrent un peu, tandis qu'elle suivait des yeux Blanchelys qui emportait sa lettre pour la lire au jardin.

Ce jardin de la poste, aussi modesle et rustique que celui du moulin, s'étendait derrière la maison, entre des haies d'épine noire qui le séparaient des enclos voisins. Mais aucune clôture ne limitait l'espace réservé au loca-

taire du pavillon, et une tonnelle, faite de branches d'osier enlacées, marquait seule la frontière des deux domaines.

Ce fut sous celle tonnelle que Blanchelys alla s'asseoir. Les branches d'osier, pliées el contournées par la main de l homme, avaient invinciblement repris racine, el elles portaient des feuilles vertes, encore un peu clairsemées, dont l'ombre palpitait en ailes de libellules sur le feuillet que dépliait Blanchelys.

« Ma chère Blanche », écrivait Gaspard, « ce que j'ar à vous dire est si grave que j'aurais voulu me recueillir encore avant de commencer cette lettre; mais toutes les réflexions du monde ne remédieraient eu rien au fait accompli qu'il nous faut envisager franchement tous les deux.

« Votre situation a changé du tout au tout ; on me dit que vous êtes la petite-fille de M"^^ d'Annevy, et je ne m'en étonne pas. Je m'explique ainsi le pressentiment obscur qui s'est toujours interposé entre nous, qui nous a empêchés de devenir l'un pour l'autre, ce qu'il faut être pour se marier avec quelque chance de bonheur.

« Bons camarades, nous l'avons été, et fidèles amis, oui, cela, je vous l'atteste pour ma part ; mais rien de plus, je le vois indiscutablement aujourd'hui...

« J'en avais déjà le soupçon, quand j'ai quitté Vertanbeau. C'est à Lyon, et vous le dirai-je? c'est en fréquentant le docteur d'Annevy, que j'ai senti mes doutes se changeiten certitude. J'ai appris, par Olivier, ce qu'un sentiment souverain, ce que l'amour en un mol, pouvait faire d'un homme ; et je me suis rendu compte que, ce sentiment, nous ne l'avions connu ni l'un ni l'autre. Du moins...

« Je voudrais m'arrèter ici, mais vous le savez bien, je n'ai jamais été l'homme des demi-vérités el des demiconfidences, et je vous estime assez, Blanchelys, pour croire que vous nie saurez gré de ma franchise.

« En comprenant ce qui nous manquait d'indispen-

sal)le, j'ai reconnu que, sans le vouloir, sans le savoir, mon cœur s'était donné, et cette fois, non plus fraternellement comme avec vous, mais avec la force unique qui engage pour cette vie et pour l'autre.

« Maintenant, voici ce qui me reste à vous dire ; puique nous nous sommes trompés, confessons notre erreur avant qu'elle soit irréparable ; vous êtes riche, entourée, heureuse, vous n'avez plus besoin de moi, et mon attachement ne vous serait qu'une entrave. Je vous rends votre parole, mais je ne reprends pas la mienne ; tant que votre situation ne sera pas consolidée définitivement par un mariage, je ne me marierai pas moimême. Je resterai libre de vous aider, de vous protéger comme je vous l'avais promis, tant que vous n'aurez pas la protection d'un mari.

« Blanchelys, ne voulez- vous pas que je reste votre grand frère, votre vieil ami, en souvenir de inaman Julite et de notre commune enfance? J'y acquiesce de tout mon cœur, et je ne veux de bonheur pour moi que quand vous serez sûre du vôtre. »

11 tomba sur les genoux de Blanchelys, le feuillet sur lequel les feuilles vertes de l'osier continuaient de jeter tant de noirs papillons tremblants. Celle lettre, cet affront, c'était la réponse de Gas[)ard à l'acte de fidélité accompli la veille, par elle, quand elle avait refusé l'otTre de la châtelaine. Elle avait repoussé Olivier, et Gaspard l'abandonnait.

Oli ! il lui faisait bien la grâce de l'abandonner loyalement, sans lâches détours. 11 tranchait dans le vif, en bon chirurgien qui se complaît aux plaies nettes et largement débridées.

Et pourtant, dans cetti' lettre si rude et si franche, ell.e discernait quelque chose qui n'était pas tout à fait de son rude et franc Gaspard d'autrefois, quelque chose de cet uffinement relatif dont parlait Olivier d'Annevy, en le rapportant à l'influence d'un profond amour. xMais c'était bien plutôt aux efforts d'Olivier que Blanchelys

attribuait le changement de Gaspard. De l'aveu même de Gaspard, c'était Olivier d'Annevy qui lui avait ouvert les yeux, en l'amenant à comparor son affeclion pour Blanchelys à son amour pour une autro.

Pour quelle autre? Blanchelys, par un gesle d'interrogation farouche, se tourna vers le pavillon qui avait abrité, ces jours derniers, Gaspard et son secret. Mais, de sa place, elle voyait plutôt la maisonnette basse de la poste, les portes vitrées des deux pièces qui donnaient sur le jardin.

L'une de ces portes venait de s'ouvrir, celle de la cuisine, et Blanchelys pouvait reconnaître Lucile, allant et venant autour du réchaud qu'elle avait allumé. Après le grand coup de feu du premier courrier, Lucile laissait à sa mère la garde du bureau et prenait ses fonctions de ménagère. Elle préparait le déjeuner avec des mouvements alertes et soigneux, qui semblaient cependant distraits, comme si Lucile eût agi machinalement, et sous l'empire d'une grande préoccupation. Et, de temps en temps, elle tournait la tète vers le jardin, pour essayer de voir Blanchelys.

Toujours assise à l'abri du treillage de la tonnelle, Blanchelys continuait de soutîrir. Cet abandon de Gaspard, ce reniement de leurs promesses lui étaient trop dur. Non, il n'y avait pas eu d attachement passionné entre eux, mais un dévouement si solide, une amitié si sincère... C'était comme si on lui enlevait par félonie, comme si on lui arrachait un frère aimant, très aimé.

Bien pis encore, c'était la trahison même de ce frère, l'épreuve plus cruelle, pour une àme virginale, que celle de l'amour méconnu, parce qu'elle révolte davantage la nature et le sang, parce que le coup est porté par la main qui nous était donnée pour premier appui.

Us étaient séparés, disait Gaspard, par son amour pour une autre femme. Mais enfin, pour laquelle?... De nouveau, BlancheU<^JJISSCiJQ^>^rs la maison. Lucile apparaissait sur/a Mft^r^i fj^j^ ' ^ Af' ^'^^^ ^'^ix con-

tenue : « Blanche, le chocolat esl prêt; voulez-vous déjeuner avec nous » ?

Sans répondre, Bîanchelys regardait cette haute silhouelle aux lignes harmonieuses, ce visage altéré aux yeux de paix, dans l'ombre des cheveux noirs brillants ; el une subite lumière se fit en elle.

Lucile, c'était Lucile la coupable. Mais oui, le voisinage des deux habitations, la communauté du jardin, avaient amené une intimité fatale entre le jeune docteur Perrol et les dames de la poste.

Quand Gaspard avait voulu quitter Verlanbeau, c'est ^u'il n^élaitdéjà plus sûr de lui; puis c'avait été l'espacement progressif de ses visites, de ses lettres, 'à mesure quo son amour inconscient pour Luoile l'éloignait davantage de Bîanchelys.

...Lucile ne répéta point sa question hospitalière; devant le mutisme de Bîanchelys, elle hésita une seconde, puis se dirigea droit vers la tonnelle d'osier.

Bîanchelys la regarda venir sans un mot, mais, quand l'autre jeune fille s'arrêta devant elle :

— Vous savez ce qu'il y a dans cette lettre ?demandat elle brièvement ?

— Je le crois... je le crains, fit Lucile.

— Vous n'avouerez peut-être pas aussi aisément que <?'esl sous votre inspiration que ces lignes ont été écrites?

— Si, fit Lucile d'uue voix étouffée, je l'avoue. Mais, se raffermissant aussitôt en un sursaut de loyauté

«t de courage :

— Ecoutez, Blanche, fit-elle, je vais vous dire ce qui s'est passé.

El, avec une tranquille, une incroyable audace de bonne foi, elle commença :

— Il n'y a que la vérité toute pure, qui puisse rendre notre malheur moins intolérable. Le docteur Perrol était ici dimanche. Maman et moi, nous passions, comme de coutume, nos heures de liberté dans ce jardin, sous celte tonnelle ;]le docteur Perrol nous y a rejointes, pour nous rendre un livre qu'il nous avait emprunté. A propos du

sujet de ce livre, il m'a demandé ce que devrait faire, à mon avis, un homme qui, s'élant engagé à une femme, s'apercevrait qu'il en aime une autre. Je lui ai répondu...

— Vous lui avez répondu?...

Lucile parut rassembler ses forces, comme si ce qu'elle avait à dire lui devenait trop dur. Mais, sans détourner ses yeux calmes des yeux menaçants de Blanchelys, elle acheva : u Là, devant ma mère qui nous écoutait, je lui ai dit que cet homme devait toute la vérité à sa fiancée, et que c'était à celle-ci de décider si, cette vérité, il la devait aussi à l'autre, à la femme qu'il aimait.

« Alors, toujours devant ma mère, M. Perrol m'a dit : c'est vous qui êtes cette femme pour moi; Lucile, c'est vous que j'aime...

u Et il est parti ».

Lucile se tut et resta comme accablée, elle-même, par le silence qui succédait à ses paroles.

— Blanche! murmura-t-elle, je ne m'excuse pas, je n'en appelle ni à votre pardon, ni à votre justice... car en vérité, en vérité, aucun de nous trois n'est coupable, et nous sommes tous trois bien malheureux.

« Et vous le dirai-je? poursuivit Lucie, baissant tout à coup la tête. A cette heure encore, je ne peux pas penser que j'aie eu tort de parler ainsi, ni lui, d'agir comme il l'a fait. C'était noire devoir à tous deux...

— Rien que des devoirs, aucun droit, murmura Blanchelys avec une indicible ironie; vous êtes, à votre manière, de l'école de l'avoué Maxence...

— Blanche 1 vous êtes affligée, irritée ; mais que pouvons-nous, les uns ou les autres, contre la réalité ? Dieu m'est témoin que j'ai ressenti l'amerlume de cette réalité, plus encore pour vous que pour moi...

— Ne vous tourmentez pas à mon sujet, Lucile, répondit subitement Blanchelys. Gaspard me reste fidèle en une certaine mesure.

Et, plaçant sous les yeux de Lucile la fin de la lettre <Ju docteur Perrol :

— Cela veut dire, n'est-ce pas, que M. Perrol ne se

mariera pas, ne s'engagera pas à une autre femme, tant que sa première fiancée ne sera pas mariée elle-même.

Et elle conclut avec un indéQnissable regard : « C'est toujours une compensation pour moi... »

... Blanchelys s'en retournait au château, elle arrivait à la croisée des chemins, elle revoyait la petite chapelle que l'avoué Maxence avait refermée avant de rentrer chez lui.

A travers les barreaux de fer peints en blanc, la forme sacrée du Christ sauveur et de sa croix apparaissait confusément dans la lueur rouge de la veilleuse.

— Le précepte évangélique du pardon, la base de notre foi... venait de dire le vieil avoué, dans le renoncement sublime de son cœur déchiré.

L'avoué Maxence pouvait j)arler ainsi, il était un vieillard au sang refroidi, à l'orgueil brisé, à la mémoire presque engourdie. Mais elle, Blanchelys, elle qui était jeune, dont la blessure saignait d'un sang si chaud, dans un cœur si vivant et si fier, elle ne pardonnerait jamais.

« Vous qui passez, venez à ce Dietc... i»

Et, pour la première fois, elle passa sans s'arrêter aux pieds de Celui qui demeure...

Jll

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