LE REVEIL DE BLAXCHELYS
Dans le vestibule du château, Blanchelys rencontra Symphorien qui lui dit queiM"'® d'Annevy recevait le notaire de Vieilleville, dans son petit salon du premier étage, et que mieux valait ne pas les déranger.
Pour ne pas aller dans sa chambre, toute voisine do ce salon, la jeune fillechercha un refuge dans la bibliothèque; mais elle n'y trouva point la solitude dont elle avait si impérieusement besoin. Olivier était là, installé dans un des grands fauteuils de cuir, un livre à la main, l'air patient et tranquille, comme s'il attendait quelqu'un qui tînirail sûrement par venir.
Oui, Blanchelys avait devant elle l'un des trois coupables qui s'étaient ligués contre elle, le plus grand peut-être, celui dont l'intervention avait eu le plus d'influence sur le désistement de Gas|)ard. Mais Blanchelys pensa, avec un sourd triomphe, qu'Olivier d'Annevy vait mal calculé son piège, la lettre de Gaspard n'étant arrivée qu'après son refus à elle, son relus définitif d'entrer dans les vues de la châtelaine et de son neveu. Tout aurait donc dû être rom[)u entre elle et le docleur d'Annevy. Eh bien, non, Olivier se levait à sa vue; il venait au-devant d'elle, avec cet air de volonté et de douceur qu'elle connaissait si bien, qui lui avait
causé, parfois, l'impression d'une mainmise tendre et irrésistible sur elle-même et sur sa propre volonté.
Olivier ne s'inclinait pas devant la réponse de Blanchelys ; il persévérait dans son dessein d'une union avec l'héritière de la châtelaine, d'une prompte union précédant, de bien [)eu sans doute, celle de Lucile avec Gaspard. Mais Blanchelys la tenait, sa vengeance.,, non, leur punition à tous ; le sort mettait à sa portée le châtiment que tous trois méritaient à l'envi, Olivier, Gaspard, Lucile ; le sort lui avait ménagé une juste revanche.
Gaspard ne se marierait pas, assurait-il, tant que Blanchelys ne lui aurait pas rendu sa liberté en se mariant elle-même. La jeune fille se dit passionnément: « Je ne la Iwi rendrai pas, je ne me marierai jamais... »
Déjà Olivier était auprès d'elle et la faisait asseoir, déjà il lui disait : a Blanchelys, il y a un malentendu entre nous ; ma tante vous a entretenue de nos projets avant que vous y soyez préparée. »
— Que M™^ d'Annevy ait parlé trop tôt ou trop lard, répondit Blanchelys, mes intentions restent les mêmes.
— Ce n'est pas possible ; vous êtes sous le coup d'une déception, d'un chagrin passager, qui devrait pourtant vous rendre plus acceptable un dévouement tel que le mien.
Il baissa la voix pour achever :
— Un amour qui, celui-là, ne variera jamais...
A mesure qu'il parlait. Blanchelys sentait tomber et se glacer le bouillonnement de révolte qui la soulevait, quelques instants plus tôt ; elle répondit avec calme, et presque avec une sorte de déférence qui la surprit ellemême : %
— Je trouve ma vie complète telle qu'elle est. Ainsi que je l'ai dit à M"^^ d'Annevy, son affection me suffit. Et, malgré tout, fit-elle, la voix tout à coup tremblante, et même en un pareil moment, je ne veux pas oublier
que, cette affection de ma grand'rnère, c'est à vous que je la dois, monsieur d'Annevy...
— Mais alors ?... dit-il, avec un geste prompt pour lui prendre la main.
Elle s'écarta d'un air d'immense lassitude.
— Ni vous ni personne, dit-elle : je ne me marierai pas.
« Et non seulement cela vaut mieux ainsi, poursuivit-elle, mais j'aurais toujours dû penser qu'il ne pouvait pas en être autrement, que je n'avais pas le droit...
— Pas le droit ? interrogea-t-il.
Elle répondit, les yeux baissés, l'air plus grave encore :
— Parce que ce serait une trop lourde responsabilité pour une d'Annevy de fonder une famille, de perpétuer le mal dont elle-même peut être frappée tous les jours.
Elle eut un léger frisson en promenant son regard sur cette pièce où, rien qu'à se sentir pressée sur le cœur de la châtelaine, elle avait pris conscience de l'honneur et du danger qui lui étaient échus en partage, avec le sang à la fois si noble et si contaminé des d'Annevy de Verlanbeau.
Olivier s'écria : « Blanchelys, quelle erreur est la votre !... »
La jeune fille secoua sa tète délicate, aux épaix cheveux argentés.
— Jai déjà été malade, vous vous le rappelez ; et j'avais cru reconnaître lessymptômes du mal d'Annevy, avant de savoir que j'en étais menacée plus que tout autre.
c Ne me pressez donc pas davantage ; je ne voudrais vous donner que cette raison, par égard pour ma grand'mère qui vous aime, et aussi en souvenir de ce que vous avez fait pour moi... Bien qu'il y ait des moments où je pense qu'il aurait autant valu me laisser où j'étais.
— Non, Blanchelys, répondit-il ardemment, parce que nous ne serions pas ensemble comme nous le sommes, parce qu'il y avait entre nous un abîme qui se trouve désormais comblé.
Puis il reprit, la voix changée : « La raison que vous donnez ne me suffit pas ; voyons les autres».
Alors, son jeune visage s'assombrissantde plusenplus, elle répondit audacieusement :
— Vous le voulez ? Vous savez pourtant mieux que personne quel sentiment m'a déjà unie à un autre que vous. Cet autre, vous l'avez détaché de moi.
— Je l'ai éclairé, voulez-vous dire. Sans même lui parler de vous, tant la chose était facile, je l'ai détrompé sur la vraie nature de ses sentiments et des vôtres.
Et, se redressant par un mouvement qui le grandit tou> à coup :
— Ce qu'il y avait entre Gaspard et vous, mais c'était pure fantaisie d'enfants, fragiles bulles de savon dont il ne reste déjà plus rien. Si je n'en étais pas sûr comme de vivre, croyez-vous que je disputerais votre cœur à un autre, me croyez-vous homme à me contenter d'une affection que je lui arracherais par fraude ou par force ?
Il se mit à rire 1res doucement, mais le négligent dédain de ce rire donnait à Blanchelys l'impression d'une force cachée, d'une force opiniâtre qu'elle n'avaitpas encore devinée en lui.
— Comme c'était difficile d comprendre, reprit-il, que votre solitude morale au moulin affirmerait votre camaraderie avec Gaspard, le moins Perrol des Perrol, quoiqu'il le soit encore surabondamment... Comme c'était difficile à définir que vous vous étiez mépris tous deux sur le sens d'une amitié toute superficielle...
Elle interrompit avec emportement les paroles qui lui étaient trop amères.
— Méprise ou non, s'écria-t-elle, je vous répète que
je ne me marierai pas. C'est vous, c'est vous qui avez tout fait !
— Et vous voulez m'en punir en me repoussant. xMais ne serait-ce pas plutôt pour séparer Gaspard de Lucile ?
— Je refuserais Gaspard, je vous le jure, s'il revenait à moi. Je le refuserais comme vous...
— AJème si Ton de nous vous aimait vraiment, même si vous aimiez l'un ou l'autre?
Elle répondit tout bas, et ce murmure résonna cependant comme le cri vindicatif d'un cœur jeté hors de lui-même : « Surtout si l'on m'aimait
Alors, il reculadevant elleet fut, un instant, sans parler ; puis, les mots sortirent de sa bouche, pressés, presque tumultueux, et comme arrachés par une force dont il n'était plus maître.
— Ne comprenez-vous pas, dit-il, que vous n'êtes pas libre, qu'il faut, il faut, de toute nécessité, que vous consentiez, que vous acceptiez mon nom...?
— Il faut ?... répéta-t-elle, incrédule.
— Vous ne voyez pas, pauvre enfant, que tout votre avenir, que tout votre honneur même, est lié à ce mariage ? Pour que vous ayez droit à la fortune de cette maison, il faut que je la partage avec vous ; pour avoir droit au nom d'Annevy, il faut que je vous le donne, il faut que vous le teniez de moi. Autrement... Ah ! autrement, vous n'êtes ici qu'une étrangère...
Quoiqu'elle ne comprît pas encore ce qu'il voulait dire, elle eut, de nouveau, à le voir ainsi dressé devant elle, elle eut cette impression qu'il était plus grand et plus fort que personne ne l'avait soupçonné.
Mais Olivier s'éloignait, il entrait dans son apparlement qui donnait sur la bibliothèque ; et, comme il n'avait pas repoussé la porte, elle entendit le bruit d'une clef dans une serrure, puis celui d'une tablette de secrétaire vivement rabattup.
Déjà Olivier reparaissait, un papier à la main.
— Blanchelys, dit-il si bus qu'elle avait peine à l'en-
tendre, nous nous sommes trompés et Nannie s'est jouée de nous. Blanchelys d'Annevy est bien née en même temps que Gilles, mais elle est morte au bout d'un mois environ. Et voici son acte de décès...
Sans se dessaisir de la feuille, il la posa sur la table, à la place où Blanchelys avait laissé, un jour, les greffes de rosier, destinées à mourir inutiles ; puis il releva les yeux sur Blanchelys ; la jeune fille était pâle comme la mort, mais elle ne défaillait pas, elle recevait bravement le coup.
Olivier continua de la même voix basse comme un souffle :
— Un beau jour, Nanniem'a donné une enveloppe qui contenait, me disait-elle, l'acte de décès de lapelite Lilywhite GeofTroy, pièce que je désirais me procurer, et qu'elle m'avait toujours affirmé avoir en sa possession.
« Mais au lieu de cela, j'ai trouvé dans cette enveloppe, ce que je vous dis, l'acte de décès de la vraie Blanchelys. Pourquoi Nannie a pris ce moyen dé se rétracter? on ne peut le savoir puisqu'elle ne parle plus.
— Mais, depuis quand connaissez-vous la vérité? fit Blanchelvs, portant la main à sa tôle comme pour dissiper un vertige.
Il hésiia une seconde.
— C'était pendant notre séjour à Vieilleville, ce jour où l'on m'avait rappelé ici, près de Nannie plus malade.
— Et vous n'avez rien dit ?
— Non, fit-il, parce que c'aurait été tuer M"'" d'Annevy, et tout était encore réparable. Oui, tout ce cjue vous aviez indûment acquis, tout ce que vous destinait ma tanle, pouvait encore devenir votre bien légitime. Notre mariage vous donnerait, de plein droit, la fortune et le nom des d'Annevy. Et moi, et moi... J<; n'ai pas d'autre désir...
« Ma pauvre petite bien-aimée, consolez-vous ; ce que le sort vous refuse ou vous retire, mon amour vous le rendra. Vous serez encore Blanchelys d'Annevy ; comme
ma femme, vous serez encore la vraie paren le de M™*' d'Annevy, sa nièce devant Dieu et les hommes, sa fille pour elle et pour moi qui ne la séparerai jamais de vous. Blanchelys ne lui répondit que par ces mots :
— Il faut que M™® d'Annevy sache tout.
— M"*" d'Annevy ? Vous ne songez pas qu'à l'heure actuelle, cela peut être une question de vie ou de mort pour ma tanle. Vous oubliez ce que vous êtes i)our cette malheureuse femme...
— Je n'oublie pas ce qu'elle a été pour moi... fit amèrement Blanchelys.
Puis, se raidissant pour refouler ses larmes :
— Je vous demande, monsieur d'Annevy, je vous adjure de lui parler, de lui avouer sans relard votre méprise, votre faute...
Il eut un signe négatif, aussi formel que le plus explicite refus.
— Ce sera donc moi... dit-elle avec douleur.
— Vous me dénonceriez, Blanchelys ? fit-il sans colère.
— Oui, plutôt que de laisser M"*" d'Annevy dans cette erreur, j'aimerais mieux tout lui dire moi-même.
Elle avait j)arlé dans l'énergie d'une irréductible loyauté, qui la faisait aussi noble que si tous les parchemins d'Annevy eussent été vraiment siens, et qui, à lui, Olivier, la rendait plus chère encore, bien qu'il lui répondît froidement : « Je vous en défie...
Mais ses yeux élincelaient soudain comme les feux des mille arêtes d'un diamant ; et ceux de Blanchelys davinrent aussi brillants que les siens. Par un singulier phénomène, ils rellélèrent une^econde tout l'urdes prunelles d'Olivier avec quehjue chose de son âme.
— H le faut ! s'écria-l-elle. A votre lour, vous devez bien con>prendre à quel point il le faut, pour que j'intervienne contre vous.
« Un dimanche, au moulin, vous m'avez dit : Dormez, Blanchelys, et faites d'heureux rêve=?.
a Oui, j'ai rêvé, et le réveil m'est trop aiTroux... »
— Blanchelys, dit-il, d'une voix infinimenl persuasive, remettez-vous-en à moi, à ma tendresse pour vous, à mon dévouement pour iM""® îd'Annevy. Vous ne savez pas quel malheur vous palirriez entraîner en ébranlant la confiance de ma tante... ;
« Restez la joie de cette maison en deuil. Avez-vous donc peur de vous meykjje-'à ma merci ? Craignez-vous, petite ànie.jiiéfiajite.;êtr-fiirouche, que je me serve jamais de votre secret pour vous opprimer, pour contraindre votre volonté rebelle et la réduire en servitude ?
« iMais, mon enfantaimée, si jamais cette odieuse tentation venait à m'eflleurer, la seule arme que j'aurais contre vous, c'est cet acte de décès, et je le détruis... Je le détruis pour votre sécurité et pour la mienne...
Il avait déchiré le feuillet, il en lacéra encore les morceaux en parcelles intimes, méconnaissables, qu'il lança, par une fenèlre, comme une volée de confetti.
Le plus grand nombre s'abattit dans une pièce d'eau, où ils enfoncèrent sous le choc d'une minuscule cascade qui les entraîna dans son écume ; quelques-uns, soulevés par la brise d'été, s'éparpillèrent dans les massifs d'une pelouse, d'où ils s'envolèrent bientôt pour se mêler aux feuilles mortes c^ui tapissaient le pied des premiers arbres du parc.
... Olivier était parti, et la bibliothèque senjblait aussi tranquille et solitaire que si Blanchelys l'avait également quittée.
La jeune fille était encore là pourtant ;elle gisait immobile, anéantie, dans le fauteuil où elle était retombée sans force et sans voix.
Mais non, vraiment, il n'y avait pluslà de Blanchelys. La fille de Gilbeitetd'Antoinette d'Annevy, lapetite-fille chérie de la chàt^^laine n'était plus.
Pas de Blanchelys et pas même de Lilyvvhite, rien qu'une enfant trouvée sans nom, sans famille, une épave sans port de refuge, une créature en détresse, désemparée par le brisement de sa vie et submergée par son malheur.
BLANCIIELYS OU LILYWHITE /
... — Je comprends, disait la châtelaine à son neuvea, la pauvre enfanta l'esprit frappé au delà de tout ce que nous pouvions croire, et vous vous êtes vu dans l'obligation...
— Dans l'obligation urgente de rassurer Blanchelys à tout prix, acheva Olivier, et de la convaincre, surl'heure, que sa parenté avec vous était trop mal établie, pour qu'elle eût à redouter le mal d'Annevy.
Le docteur d'Annevy s'entretenait ainsi avec la châtelaine dans la chambre où celle-ci s'était retirée, pour prendre un peu de repos, après le départ de son notaire.
El c'était une pièce grande comme une cellule, avec des meubles de poirier, des rideaux de guipure blanche, un parquet ciré, sans tapis, l'ancienne chambre de jeune fille de M"* d'Annevy ; et la châtelaine vieillie qui y abrilait, maintenant, sa personne épaisse, à la tête grisonnante, gardait une âme aus^^i simple et confiante, plus humble et patiente encorequ'au temps oùelle avait murmuré, ici, ses premières prières, et rêvé ses premiers rêves.
Et, dans celleélroite pièce que ses meubles sombres et ses draperies immaculées faisaient toute noire et blanche comme une chapelle funéraire, M"*" d'Annevy écoutait avec émotion Olivier lui faire le récit de sa récente et brûlante entrevue avec Blanchelys.
— J'ai en beau lui dire, reprenait-il, qu*à une seule exception près, le mal d'Annevy n'avait janiais fait qu'uneviclinieà chaque génération...
— ...Et que sa génération, à elle, acheva la châtelaine, avait, hélas, payé son tribut en la personne de Gilles.
— ...Beau lui dire, poursuivit Olivier, que lespreniiers symptômes font leur apparition avant l'âge qu'elle a aujourd'hui ; elle m'a répondu ((ue, ces symptômes, elle les ressentait depuis longtemps, et que le mal, vaincu pour un temps peut toujours reparaître.
« Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, sous l'influence d'une sorte d'obsession nerveuse, elle a souffert d'un ralentissement de la circulation, et sans doute, en souffre encore.
— Celte enfant abesoin de soins... s'écria la châtelaine alarmée. Tout à l'heure, quand elle revenait du village, je me suis approchée de ma fenêtre pour la voir rentrer et elle m'a paru si pâle, si déprimée... Olivier, répétezmoi que vousêles sûr, bien sûr, qu'elle est indemne, que noire mal ne la menace pas...
— Absolument sûr, pour le moment, répondit Olivier avec décision ; et je ne me lasserai pas plus de vous le redire que vous dem'entendre. Mais je suislout aussi certain, malheureusement, que son élat d'esprit est des plus dangereux. Le mal imaginaire peut devenir réel, lahantise d'une idée fixe peut impressionner les nerfs mêmes qui actionnent la circulation, et déterminer ainsi, par une sorte de suggestion, la maladie dans touteson inlensité.
— Olivier, Olivier! vous me faites peur, vousmefaites mal. Je comprends, oh ! oui, je comprends que le péril devait être bien pressant, pour que vous lui opposiez pareil remède.
— Je n'en avais pas d'autre, et j'ai tout lieu de croire qu'il réussira pleinement... Trop bien môme, en ce sens que Blanchelys, dans sa droiture intransigeante, est capable de tout vous dire, et de vous affecter par la douleur de sa déception.
— Pauvre enfant, pauvre loyal petit cœur... Mais je suis prévenue et je ne contrarierai pas les elïets de votre traitement si énergique et salutaire.
— Salutaire, certainement, dur et même cruel, il me l'a été autant qu'à Blanchelys.
« Que n'ai-je pas dit, que n'ai-je pas fait pourlaconvaincre, en voyant sa respiration s'embarrasser, les veines de ses tempe? bleuir comme...
— iMon Dieu, comme celles de Gilles... gémit la châtelaine en se couvrant les yeux de la main. Sauvez-la, Olivier... Sauvez-la de l'idée qui la lue. Qu'elle vive d'abord... 11 me suffit, à moi, de savoir qu'elle est bien ma petite- Glle, qu'elle sera voire femme un jour.
(( Car c'est pour cela, je me l'explique enfin, que ma scrupuleuse enfant refusait de vous épouser...
— Pour cela même, Hlanchelys vient de me le dire à l'instant, en me répétant qu'elle ne voulait pas se marier.
— Olivier, filM"° d'Annevy avec agitation, je ne sais pas si vous avez bien ou mal agi, mais je vois clairement que, sans vous, tout était perdu.
... Il parut à Blanchelys qu'elle était restée longtemps, indéfinimentseuledans la bibliothèque, et engourdiedans la morne désolation de ses pensées, quand le bruit d'une automobile, roulant sur le chemin du château, la rappela brusquement à elle-même.
Elle se souvint qu'Olivior devait partir pour Vieillevilledansla voiture d'un confrère du Val- Victoire, appelé, comme lui, à la ville, pour une consultation.
La jeune fille eut un coup d'œil machinal sur la pendule, et elle constata qu'en réalité, une heure à peine s'était écoulée depuis que la voix d'Olivier avait fait écrouler ce qui lui restait de bonheur.
Ramenée toutàcouj) aux nécessités de la minute présenle, elle songea aussitôt à la châtelaine qu'elle devait prévenir et détromper à son tour. Car Blanchelys y était plus résolue que jamais, elle n'assumerait pas le fardeau
d'une complicité avec Olivier; il fallait, coule que coûte, que M™' d'Annevy connût la vérité tout entière.
Blanchelys se leva à demi de son siège et retomba en voyant M"° d'Annevy assise à l'autre bout de la biblio- Ibèque. La châtelaine était entrée, elle avait pris place sans que Blanclielys s'en aperçut.
La jeune fille la regardait ainsi de loin, sans rien dire, avec des yeux dilatés qui, peu à peu, se remj)lissaient de larmes ; puis, soudain, incapable de se contenir plus longtemps, elle se leva, traversa la vaste pièce, et, comme le jour où M"'^ d'Annevy l'avait nommée, ici, sn petitefille, commeelle l'avaitiait maintes foisdepuis,elles'agenouillatout contrela châtelaine, et leva ses yeux humides vers ce visage flétri qui, déjà, s'inclinait tendrement sur elle.
Mais elle continuait de se taire, et il lui venait à l'esprit qu'elle ne pourrait pas pailer, détruire elle-mômece qui avait été, [)Our toutes deux, un bien suprême; l'idée du coup qu'elle allait porter lui fut trop cruelle, et elle demeura là, passive, les yeux toujours fixés sur la châtelaine qui, lui caressant de la main les cheveux, lui dit enfin :
— Mon cœur ! tu me regardes comme si tu me disais adieu. Oui, on croirait que tu prends congé de ta damemère.
— Si c'était vrai ? murmura Blanchelys. Oh I pas tout à fait... Moi, jC ne pourrais vous dire adieu que si vous l'exigiez ; mais enfin...
Elle s'embarrassait, devenait inintelligible ; pour en finir, elle prononça d'un trait :
— Si c'était vrai que je n'aie point de dame-mère !
— Là, là... fit M'"'' d'Annevy, caressant d'une main toujours plus maternelle, la légère chevelure de soie blonde. Que s'esl-il passé dans cette petite tète ombrageuse ? Tu te seras dit, tu te seras persuadé que Nannie avait bien pu nous mentir... Mais, pour une femme qui nous en a toujours voulu, quelle singulière vengeance que celle qui nous rendait tous heureux ! Quelle vengeance
LA FLBLIR DK FEU
bénie et miséricordieuse aurait été jcelle de Nannie... Mais, considérant la figure pâlie de Bldnchelys,ellese reprit avec inquiétude.
— Mieux vaut encore soupçonner Nannie que de te croire malade, dit-elle, de le rendre malade à écouter battre dans tes veine? le sang d'Annevy. Imagine ce que tu voudras, mais redeviens mon enfant fraîche et joyeuse...
Pauvre châtelaine ! sa candide sincérité faisait d'elle un bien mauvais diplomate, et, tout de suite, Blanchelys sentit, en elle, le dessein de la consoler, delà rassurer, sans heurter de front une lubie que sa protectrice jugeait folle, la lubie de se croire étrangère aux d'Annevy et intruse parmi eux.
Il devint évident, pour Blanchelys, qu'Olivier avait vu sa tante, pour la prémunir contre tout aveu éventuel de sa part, qu'Olivier, absent, restait maître du terrain et qu'il dirigeait cet entretien à distance.
L'instinct de son cœur aimant l'emportant sur toutes ses appréhensions, M""^ d'Annevy s'écria :
— Non, non, tu ne prends pas congé de ta grand'mère...
Elle avait parlé avec une force si entraînante, que Blanchelys, un instantébranlée, dut se contraindre pour dire :
— Mais il n'y a pas que Nannie... D'autres que Nannie peuvent mentir... je veux dire se tromper vo. lontairement ou non.
— Qui ? demanda la châtelaine d'une voix devenue très brève. *
« Nannie hors de cause, il reste Olivier, puisque nous n'avons entremis personne dans cette alîaire, pas même Tavoué Maxence. Et vois-tu, ma [)etile lille, le nom d'Olivier n'est pas de ceux qui se peuvent prononcer avec le mol de tromperie. Je connais mon neveu mieux que toi, je présume ; Olivier ! Olivier aurait fait cela ?
Blanchelys frémit en voyant passer sur les traits de la
châtelaine, l'ombre d'une hésitation, d'un doute. M*^" d'Annevy acheva lentement :
— Olivier, capable de pareil mensonge ? Je pourrais aussi bien croire qu'il a abrégé les jours de ton frère Gilles, au lieu de les prolonger...
JNIais, confuse de sa véhémence, elle redevenait déjà elle-même.
— Ce sont tes folles idées qui t'ont rendue malade^ je le vois bien, ma pauvre chérie, et ce mal imaginaire que tu provoques à plaisir, te détourne du mariage. Un jour que je pleurais, à celte môme place où nous sommes, lu as séché pour toujours mes larmes. A mon tour de te réconforter ; c'est moi qui te dis à présent : xMon cœur, ne pleure plus, car rien ne te menace, et Dieu nous a bien données Tune à l'autre.
Et c'était au tour de Blanchelys d'hésiter, de s'inferrogeravec (rouble. Etail-il possible qu'Olivier eût voulu seulement la guérir de ses craintes maladives, était-il possible que tout n'eût été qu'un cauchemar ? Confondue, ne sachant plus que croire, elle balbutia :
— Mais j'ai vu pourtant, j'ai vu...
— Quoi donc, enfant ? Qu'est-ce que tu as vu de si impressionnant ?
Blanchelys pensait au papier qu'Olivier était allé chercher dans sa chambre ; elle se figurait le voir de nouveau, au bout de sa main si fine et si brune qui le lui tendait sans trembler.
Puis, elle se rappela que ce papier, ce prétendu acte de décès de Blanchelys d'Annevy, elle n'avait pas eu le temps de le lire, tant Olivier le lui avait enlevé vite. Elle croyait y avoir lu le nom d'Annevy, et voilà qu'elle n'en était plus bien sûre.
Eperdue, ébranlée, à demi vaincue, elle courba la tête plus bas, sous la vieille main aux bagues rutilantes.
— Puisque nous sommes ensefnble, continuait doucement M™° d'Annevy, que nous importe le reste ? A quoi bon nous tourmenter de savoir (|ui tu es, puisque
c'est bien avec un cœur de grand'inère que je t'aime...
Elle acheva plus bas : « Et Olivier avec un cœur de fiancé ».
Blaiiclielys ne se redressa qu'à demi ; la châtelaine poursuivait : « Je désire ce mariage plus que jamais ; tu ne refuseras plus maintenant de m'écouter, tout au moins de réfléchir » ?
— Non, dit Blanchelys d'une voix mouillée de larmes; vous êtes trop bonne, vous m'êtes trop chère... Je réfléchirai, je vous le promets, puisque c'est tout ce que je peux faire en échange de tant de tendresse.
— Si lu réfléchis, fit la châtelaine en l'embrassant d'un air joyeux, la cause d'Olivier est gagnée.
Aussitôt après le repas de midi, qu'elles prirent seules ensemble, iM"^ d'Annevy remonta chez elle pour revoir à loisir lesacles que lui avait laissés son notaire, en lui apportant à signer son testament. Elle avait annoncé son intention de ne recevoir personne, et enjoint à Blanchelys, de faire une longue promenade dans le parc, pour se remettre et se distraire de ses récentes émotions.
Blanchelys marcha, en effet, plus d'une demi-heure sous les grands arbres, dont le soleil de juin pénétrait à peine l'épaisse verdure. A la vérité, la jeune lille restait troublée jusqu'au fond d'elle-même, et ne sentait plus qu'un besoin, une faim d'être rassurée.
Comme étourdie par ce brusque allégement de ses angoisses, elle erra, sans savoir où elle allait, jusqu'au moment où elle se retrouva presque à son point de départ, au pied de la grande muraille rocheuse, à l'extrémité de laquelle s'appuyait l'aile du château qu'habitait Nannie.
Nannie, mais oui, Nannie qu'elle n'avait pas revue depuis leur retour de Vieilleville... il fallait que Blanchelys lui parlât ; Nannie seule pouvait mettre un terme à tant de poignantes indécisions, et Blanchelys saurait découvrir la vraie vérité dans un regard de Nannie, sinon dans ses paroles. Et celte préoccupation subsistait
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seule pour elle ; l'humiliation de sa rupture avec Gaspard reculait dans un passé presque indilîérent, tandis que la gravité de l'engagement qu'elle venait de prendre avec M™" d'Annevy, au sujet d'Olivier, relevait d'un avenir encore nébuleux.
Elle se dirigea vers le rez-de-chaussée enguirlandé de vigne-vierge, poussa la porte vitrée dont les carreaux reflétaient l'ombre des roches voisines et de leurs sombres lierres ; elle entra sans bruit, de son allure légère, dont la grâce silencieuse causait à la châtelaine un ravissement toujours nouveau.
Nannie n'occupait plus son bon fauteuil à oreillettes; elle était étendue tout habillée sur son lit, et le changement survenu en elle pendant ces deux derniers mois frappa la jeune fille. Nannie n'était plus que l'ombre d'elle-même ; plus que jamais, sa chair semblait flottante sur ses os comme ses vêtements sur son corps amaigri. Pour la première fois, les couleurs roses de son visage avaient pâli, comme si le feu intérieur dont elles semblaient le reflet, vacillait à la fin et menaçait de s'éteindre.
Nannie n'occupait plus son bon fauteuil à oreillettes; dans sa belle chambre, dans ce domaine reconquis où elle était revenue vieillir et mourir, en dépit de ceux qui l'en avaient injurieusement exilée. Et, maintenant, à regarder la vieille femme, inerte sous un grand édredon de taffetas vert, Blanchelys eut l'idée soudaine que Nannie demeurait ici, de même que, disait-elle, le Christ-en-Croix restait dans la chapelle de M. Maxence, parce qu'elle y était clouée par son mal, et ne pouvait plus s'enfuir.
Mais Blanchelys s'arrêta ; elle recula même imperceptiblement en s'apercevant que Nannie n'était pas seule. Quelqu'un lui parlait, quelqu'un s'était avancé jusque dans son alcôve et se penchait dans l'ombre des rideaux qui drapaient celle-ci ; et Blanchelys reconnut l'avoué Maxence.
Elle pensa qu'il était venu voir la châtelaine et qu'en
apprenant qu'elle ne recevait pas, il était entré chez Nannie. Mais il ne s'agissait pas uniquement d'une de ces visites charitables, auxquelles se complaisait le cœur évangélique de ce vieil homme de loi ; M. Maxence interrogeait Nannie, et, chose inattendue, comme Olivier, comme M""*' d'Annevy, il avait appris le langage des sourds-muets pour se faire comprendre de la vieille infirme ; et sans doute pour s'aider lui-même, il prononçait à demi voix, les mots que se:? doigts encore inhabiles devaient reproduire.
Ce qu'il disait d'une voix si assourdie, d'un ton si réfléchi et sérieux ? Mais il répétait presque mot pour mot l'inlerrogatoire qu'Olivier avait fait subir à Nannie dans celle même chambre, en présence de M™^ d'Annevy et de Blanchelys.
Seulement, cette fois, la voix heurtée de Nannie ne s'élevait plus pour répondre ; Nannie ne parlait plus, une sorte de langueur sinistre appesantissait sa langue, et réduisait celle-ci à l'immobilité comme tous ses membres. Son esprit même avait perdu de sa vivacité ardente et lucide ; par instant, elle semblait avoir quelque peine à réaliser le sens des paroles qu'on lui adressait, et il lui arrivait de laisser un long intervalle entre la question et la réponse.
Car Nannie paralysée, sourde et muette, Nannie répondait ; ses yeux, en s'ouvrant, disaient oui, et en restant fermés, disaient non.
Et ces oui et ces non silencieux confirmaient, point par point, le récit que le docteur d'Annevy et sa tante avaient obtenu d'elle.
Ainsi Olivier avait fait loyalement cet interrogatoire, au sujet duquel, depuis ce rrwtin, Blanchelys soupçonnait elle ne savait quelle supercherie. qijeW^Traàf^'^^btile, qui eût provoqué les réponses^ mémeàqu'Oliv^^ désiraient faire entendre à sa tante, '
Et le cœur tremblant de Blarichelys recueillaH; avidement les nouveaux témoignages qui confirmaient les dires consolants de la châtelaine*. .
L'avoué retraçait l'histoire de la naissance des deux jumeaux, Gilles et Blanchelys, l'odyssée mélancolique de la petite Blanchelys confiée à Nannie et rapportée par celle-ci au moulin Perrol,dansla neige et la bise du farouche hiver jurassien.
— Oui, oui, oui... disaient les paupières de Nannie avec une croissante lassitude qui les faisait so refermer longuement, comme pour un non sans fin. Mais elle les rouvrait avec effort pour le même oui obstiné.
— Hussel-Streel, S, Bloomsbury, c'est bien là que les enfants sont nés, c'est là que leur jeune mère est morle ?
Lesyeux de Nannie demeurèrent grands ouverts en signe d'assentiment.
— C'est bien là,je lésais, fit M. Maxence,queM"^d'Aniievy est [allée chercher Gilles, et qu'elle a revu, pour la dernière fois, sa belle-fille Antoinette. C'est encore l'adresse que j'avais donnée au Consulat français, pour me procurer toutes les pièces relatives à Gilles et à sa mère. Je n'ai même pas eu à me servir d'une agence de renseignements.
a Et c'est bien aussi de Russel-Streatque vous avez emporté la petite Blanchelys ?
— Oui... continuaient de dire les cils de Nannie. Puis )a vieille femme, dont les tempes se mouillaient d'une sueur d'épuisement, parvint à détourner la tète pour indiquer qu'elle était à bout de forces, et qu'elle ne répondrait plus...
— ... Lo consulat français, une agence de recherches... Russel-Street, 8, Bloomsbury... se répétait Blanchelys en sortant de chez Nannie, en remontant sur la terrasse, en rentrant dans sa chambre.
Elle s'assit devant son bureau, attira à elle du papier, une plume, et sans hésiter, comme par une inspiration soudaine, elle écrivit une lettre.
Russel-Street, Bloomsbury... Avec cette seule indication, on avait pu se procurer les papiers de Gilles ; elle
suffirait donc pour avoir ceux de sa sœur jumelle. Il restaila Blanchelys un moyen à peu près certain d'apprendre si l'acte de décès que lui avait montré Olivier était fictif ou authentique. Sans bien savoir encore à qui elle adresserait sa lettre, Blanchelys écrivait à Londres, pour demander l'acte de décès de Blanchelys d'Annevy. décédée Rnssel-Street, 8, Bloomsburv, vers la finde^ l'année 1892.