‹ La fleur de feuChapitre 7 sur 17 · DU BARON · texte numérisé non relu

DU BARON

Quelques jours plus tard, le docleurd'Annevy revenait du moulin, où il avait été appelé près de la jeune meunière Pascalie, que de persistants malaises retenaient au lit, et qui n'en était pas moins toute à la joie de ses premières espérances de maternité.

La nuit d'été était d'une splendeur si douce, qu'en émergeant du chemin ombreux du moulin, Oliviers'attardaà respirer l'air saturé d'odeurs d'herbes et de feuillages, à regarder, tout là-haut, les lumières des maisons de Monlbénit se confondre avec les étoiles, à écouter le glissement de la rivière, échappée aux arches étroites du vieux pont moussu et vénérable qui conduisait au moulin.

II avait fait halte devant la petite chapelle du Christen-Croix, et ilétendit la main pour s'assurer que la grille blanche n'était fermée qu'au loquet comme d'habitude. Le vieil avoué laissait toujours libre l'accès de ce refuge aux passants nocturnes, voire aux vagabonds ; et, à l'encontre de toute prévision, il n'avait pas eu à s'en repentir.

Mais cette nuit, il avait poussé plus loin encore la confiance, car la porte qui donnait delà chapelle dans son clos était ouverte aussi, et Olivier en ayant franchi le seuil, se trouva dans le verger de M. Maxence.

II y sentait bon les fruits mûrissants, et des parterres

loul proches y ajoutaient leurs parfums de fleurs. Jardin replanté jadis par le lieutenant Maxence pour sa fiancée, fleurs renaissantes, dont l'odeur devait, par des nuits comme celle-ci, rappeler au vieillard solitaire les espoirs dejoie et de tendresse qu'avaitbrisés la trahison, puis lamort.

Olivier était entré dans la maison sans avoir été vu de personne ; du moins s'en flaltait-il. Le vestibule n'était éclairé que par les lueurs confuses du ciel étoile, pénétrant par une étroite fenêtre grillée de longs barreaux. Olivier s'arrêta dans ce vestibule, en entendant un pas vigoureux faire gémir le vieil escalier de bois qui desservait le premier étage.

Sans se montrer, il leva la léte, et vit indistinctement la silhouette d'un homme de haute taille et de forte carrure, qui descendait l'escalier.

— Gaspard Perrol... pensa-t-il.

Mais cette préseiice n'avait rien pour le surprendre ; on lui avait dit, au moulin, que le jeune docteur y était venu dans l'après-midi, pjur voir aussi sa belle-sœur, et qu'il devditrepartir cette nuit, par le dernier courrier. Rien d'élonnant à ce que Gaspard, en attendant l'heure de ce courrier, dont il devait prendre la voiture au passage, fût entré chez son vieil ami et protecteur, l'avoué Maxence.

Toujours sans voir Olivier, Gaspard, qui se dirigeait vers la porte de la rue, s'arrêta pour parlementer avec Manette, la vieille gouvernante de l'avoué, laquelle venait d'apparaître au seuil de ?a cuisine, une petite lampe de cuivre à la main.

La tète chevelue du visiteur et sa grande barbe se dessinèrent sur le halo lumineux de la lampe et les derniers doutes d'Olivier s'évanouirent. C'était bien Gaspard Perrol qui répondait au bonsoir de laservante.

Mais Olivier, qui n'était point en humeur de causerie amicale, ne tenta point d'aborder le fils Perrol, et, pendant que la bonne faisait sortir celui-ci, puis reverrouillait la porte derrière lui, le docteur d'Annevy com-

mença de gravir l'escalier d'un pas aussi léger et discret que celui de Gaspard avait été lourd et appuyé.

Manette avait regagné sa cuisine, un silence profond enveloppait toute cette demeure, où le vieil avoué donnait à la méditation, à la prière, à la pratique de toutes les vertus, les derniers jours d'une vie sanctifiée par le pardon et le dépouillement de lui-même.

Olivier, guidé par le rais de lumière qui filtrait sur le carrelage du palier, frappa du bout des doigts à la porte de la chambre à coucher qu'il connaissait bien. Une voix faible et sèche dit : entrez... et il entra dans la grande pièce nue et bien rangée, où le vieillard veillait seul.

— Bonsoir, docteur, dit celui-ci, en tournant son visage émacié vers le nouvel arrivant. J'ai cru que c'était Gaspard qui revenait ; qu'est-ce qui vous amène ?

— J'étais chargé d'une commission pour vous, répondit Olivier eu prenant un siège. Je m'en suis souvenu en passant devant voire chapelle ; et comme je sais que vous veillez tard...

« Ma tante regrette de ne pas vous avoir vu l'autre jour ; elle ne recevait pas, mais Symphorien aurait bien dû comprendre (jue la consigne ne vous concernait nullement.

— Oh ! je n'ai pas tout à fait perdu ma visite au château, repartit l'avoué.

— Et, depuis, continua Olivier, ma tante vous attendait tous les jours.

— C'est vrai, fit l'avoué, en frottant son menton maigre, c'est vrai que je deviens bien paresseu.x à sortir et que le moindre elTort me coûte. J'en suis à me ménager, à me soigner un peu...

— Ce n'est pas trop tôt, fit amicalement Olivier.

Kt, avisant un verre d'eau préparé sur la cheminée :

— Si vous avez une potion à prendre, voulez-

VOUS que je vous la prépare ? Profitez de ma présence.

Mais Favoué poussa une liasse des nombreux papiers qui encombraient sa table, sur un objet qu'il voulait dissimuler à Olivier. Sa gauche tentative ne fit qu'éveiller l'attention de son visiteur qui, sans hésiter, dégagea des paperasses maladroitement amoncelées, un coffret où s'alignaient de minuscules flacons de verre.

— Encore ? dit Olivier d'union de reproche. Vous en êtes encore à l'homéopathie et à ses globules de sucre de lait, {)lus ou moins saturés de j)oisons ? Et c'est Gaspard qui vous recommande ce traitement? Je le croyais reveim de ses erreurs homéopathiques.

— Oui, Gaspard a changé d'avis sur les globules de sucre de lait, comme vous les appelez, et il me les déconseille formellement. J'ai dû lui promettre, tout à l'heure, et même lui donner ma parole, que je m'en déshabituerais.

« Et dire que c'est lui, Gaspard, qui m'avait fait cadeau, jadis, de ce coffret qu'il était tout prêt à me reprendre.

« Au fond, je suis décidé à suivre ses conseils et les vôtres ; je prendrai quelques globulescesoir pour la dernière fois, juste ce qu'il me faudra pour avoir la force de terminer un travail indispensable...

Et il indiqua, d'un signe, les papiers épars devant lui.

— Si vous vous en tenez là, dit Olivier, en repoussant les flacons, je ne pense pas que deux ou trois de ces globules à dose infinitésimale vous fassent grand mal... n» grand bien.

— A la bonne heure, fit l'avoué avec son pensif sourire. Je vous disais donc, ou je voulais vous dire, que ma dernière visite au château n'avait pas été complètement inutile, puisque j'en ai profité pour voir Nannie.

— Oui, fit Olivier, je sais que vous avez appris

son langage pour mieux l evangéliser ; mais vous êles aux prises avec forte partie, et vous répandez votre bon grain sur la terre la plus endurcie que je connaisse.

L'avoué répondit : « Nous nous sommes entretenus, cette fois, d'alîaires de ce monde ; autant que j'ai pu en juger, Nannie reste immuable dans ses déclarations concernant Blanche... je veux dire W^" Bianchelys. Tout ce que j'ai pu relever, c'est une certaine répugnance, de sa part, à répondre, et puis comme une terreur dans ses yeux, au moment où je la quittais.

— Nannie a peur de mourir, fit brièvement Olivier.

— Avez- vous de nouvelles preuves à l'appui de sa déposition ? M°^ d'Annevy n'est jamais revenue avec moi sur le chapitre des démarches dont elle m'avait parlé au début ; je suppose qu'elle vous en aura chargé. Elle est si ignoranlede la vie, on Ta toujours tenue tellement à l'écart des questions les plus simples, qu'elle a besoin d'un guide très sûr.

« Vous avez pris vos renseignements à l'asile Saint- Sauveur, et l'on vous a confirmé qu'aucune pupille du nom de Lilywhite n'avait été confiée à Nannie ? Lrs registres de l'établissement ne portent pas trace de cet arrangement ?

— Mais il n'y a plus ni registres ni établissement, repartit Olivier avec beaucoup de patience. L'asile Saint- Sauveur n'a pas été transféré dans un autre hôpital, comme il en élail question quand Nannie l'a quitté ; il s'est débattu quelque temps encore dans les mêmes difficultés qui ont abouti à sa fermeture définitive.

— Nannie a connu celte fermeture ?

— C'est possible.

— Et M'"' Bianchelys ?

— Tout ce qui se rapporte à cette portion de son prétendu passé lui reste si pénible qu'on n'y fait jamais allusion devant elle.

— Et la châtelaine me semble partager cet éloigne-

ment. Mais vous avez pu vous assurer de certaines circonstances importantes, faire recliercher, par exemple, sur les registres de l'état civil, si l'enfant assistée du nom deLilywhite était bien morte à l'asile Saint-Sauveur ?

— Je vous confesserai, mon cher avoué, que le sort de cette problématique Lilywhile nous a peu préoccupés.

— Oui, vous avez concentré toute votre atlention sur la petite Blanchelys ; et, pour celle-là, le consulat français vous aura facilement obtenu le renseignement capital, à savoir si Blancheiys d'Annevy n'était pas morte à Londres... Ici, l'absence de tout acte de décès serait une présomption en faveur des dires de Nannie.

— Non, dit Olivier, nous n'avons pas recherché l'acte de décès de Blanchelys.

11 fit une pause et continua :

— Vous avez remarqué vous-même que M°'® d'Annevy s'était réservé la conduite de cette atîaire. Est-ce à moi de me montrer plus difficile qu'elle, de lui imposer une enijuêle qui n'aurait d'autre mobile, à ses yeux, que mon intérêt personnel ?

— Parce que vous êtes son héritier le plus proche après Blanchelys ?Je comprends ; elle a été si éprouvée, pauvre femme !que ce serait une grande pitié do lui disputer ce qui la sauve du désespoir. Seulement, la vérité, mon enfant, la vérité est chose si sacrée et magnifique, qu'elle vaut tous les sacrifices.

Il y eut un nouveau silence, et Olivier ne paraissant point songer à le rompre, l'avoué poursuivit :

— Vous aimez beaucoup votre tante, monsieur d'Annevy, et plus encore M^'^ Blanchelys...

Cette fois, Olivier tressaillit.

— Qu'est-ce qui vous fait croire ?... commença-t-il. Puis, il acheva sourdement : « Oui, je l'aime...»

— L'idée m'est venue, fit rêveusement l'avoué, qu'il vous fallait l'aimer beaucoup pour accomplir ce que vous faites en sa faveur.

Et, du même Ion qu'il avait eu pour prononcer les mûmes mots devant Blanchelys, arrêtée à la porte de la chapelle, M. Maxence dit très bas : « C'est dommage... »

Puis, comme s'il prenait un grand parti :

— Oui, je craignais cet attachement, fit-il ; et c'est justement à ce propos, que j'allais voir votre tante, le jour où je n'ai pas été regu.

— A propos de ?;.. dit Olivier, incrédule.

— De votre mariage éventuel avec M'^^ Blanchelys. Car vous l'ignorez peut-être, et, dans la retraite où je vis, je ne l'ai aj)pris moi-même que récemment, mais dès votre départ en commun pour Vieilleville, la nouvelle de votre mariage s'est accréditée, paraît-il, dans le pays.

« A vrai dire, je n'attachais pas grande importance à ces racontars, et j'atlendais patiemment d'avoir la force de retourner au château, pour m'en expliquer avec M'"*' d'Annevy ; mais Eloi, l'homme de confiance de votre tante, est venu me voir aujourd'hui, avant de repartir pour la ville, et il m'a confié, qu'à son avis, l'attitude de la châtelaine et la votre confirmaient la nouvelle, et que, selon toute probabilité, vous seriez bientôt le mari de Blanchelys. C'est alors que je me suis mis à i besogne...

Et il montrait de nouveau les papiers dispersés sur la table.

— Ma tante pourra vous dire elle-même, demain, ce qu'il en est, ré,pondit distraitement Olivier en regardant aussi lesliassesde feuillets plus ou moins jaunis, comme s'il cherchait à comprendre. Elle vous demande devenir déjeuner au cbàleau, et c'est la commission dont elle m'avait chargé pour vous. Mais je vous fixerai plus vite encore en vous disant ceci : Eloi est venu de Vieilleville pour apporter à matante ledoubled'un testament qu'elle a fait établir dernièrement par son notaire.

« Je puis vous communiquer, sans inconvénient, la teneur de cet acte, puisque c'est pour vous en montrer

130 LA FLEUR DE lEU

la copie que M"*" d'Annevy vous convoque demain. Ce testament répond d'avance à votre question. Ma tante laisse sa fortune indivise, — je vous cite les termes exacts, — entre son neveu Olivier d'Annevy et sa pupille Blanchelys, dite Lilywhite, pour favoriser leur union.

Et ayant ainsi parlé, il parut attendre que l'avoué s'expliquât à son tour.

En effet, M. Maxence se penchait sur son bureau, et, de ses doigts faibles et raidis, remuait ses paperasses en disant :

— Vous savez que votre grand-oncle, le baron d'Annevy, condamnait les mariages entre cousins, comme susceptibles d'amener une recrudescence du mal héréditaire ?

— 11 n'aurait pas désapprouvé l'alliance de sa petitefille avec une branche de la famille aussi indemne du mal d'Annevy que l'est la mienne, repartit promplement Olivier. C'est l'opinion de ma tanle...

— Telle n'a pas été celle du défunt baron, j'ai le regret de vous le dire; il était convaincu qu'une union entre parents, quels qu'ils fussent, augmenterait chez les enfants, la prédisposition à la tare redoutée. C'est pourquoi il a décidé d'exclure de sa succession ceux de ses descendants qui ne se conformeraient j)as à ses intentions.

— Ha décidé ? s'écria Olivier. Il n'en avait pas le droit.

— Oh ! il ne s'agit que d'un droit moral, et en dehors de toute légalité, maisdevant lequel M°^MAnnevy s'inclinera certainement. Votre tante ne passera pas outre à la volonté fornielle de son père... Voyons, ne mettrai-je pas la main sur cette pièce? Je l'avais, il n'y a qu'un instant.

« J'ai profité de l'occasion pour remettre mes papiers en ordre, et collationner l'inventaire d'un certain nombre de documents personnels.

«N^ 17... Non, ce n'est pas cela... 35, non plus; c'est mon testament...

«Car, moi aussi, j'ai fait mon testament; pourquoi pas? J'ai un héritier, et Dieu me pardonne, cela me console de ne pas mourir tout à fait aussi pauvre qu'un cénobite...

« Mais voici enfin ce qui vous intéresse.

Et lisant les mots tracés sur une large enveloppe grise, non cachetée : — n® 22, pièces concernant les héritiers du patrimoine d'Annevy, vélo du baron.

<i Voyez, docteur, voyez la chose par vous-même ; c'est bien un vélo, ou, comment dirai -je? un idlimatum de votre grand-oncle. Le baron a pris ces dispositions impéralives après le mariage de son fils Gilbert, et il m'a fait rédiger le message que vuici, dans lequel il exprime sa volonté expresse d'infliger aux rebelles le sort auquel son fils Gilbert s'était condamné lui-même, pour pouvoir épouser sa cousine Antoinette. Tout d'Annevy qui se mariera dans les mêmes conditions de parenté sera tenu, sous peine de manijuer à la mémoire du vieux baron, de transmettre ses droits au plus proche héritier après lui.

— Et je n'ai pas à vous apprendre qu'après vous, Olivier, faute d'un autre héritier du nom d'Annevy, le patrimoine reviendra aux hospices de Vieilleville. Accepter l'héritage d'Annevy, c'est donc prendre en conscience l'engagement de ne jamais enfreindre la défense du vieux baron.

Olivier ne répondit pas un mol, et l'avoué poursuivit :

— La châtelaine n'a rien su de la mesure adoptée par son père ; nous constations encore tout à l'heure à quel point il l'avait toujours tenue en tutelle, et mise à l'écart des affaires de famille.

« J'étais chargé de communiquer ces conditions à l'héritier naturel du baron, lequel était alors Gilles, quand il aurait vingt et un ans; mais vous savez que le pauvre enfant n'a pas atteint sa majorité. Vous j)reniez bien sa succession, mais comme vous n'aviez, à ma connaissance, aucune cousine au degré prohibé, l'interdiction du vieux baron devenait superflue.

« Aujourd'hui, la situation a tolalemenl changé ; non seulement M™^ d'Annevy semble considérer comme sa petite-fille une enfant qui sérail, de ce chef, voire parente, mais vous me confirmez la nouvelle de voire mariage probable avec celle-ci.

« Lisez cette [lièce que je voulais porter demain à M"® d'Annevy, comme détentrice de la fortune, dont elle dispose toujours à son gré. C'est vous, surtout, que ce message concerne ; examinez-le donc, ou mieux, emportez-le...

— Mais il est de votre écriture, fit machinalement Olivier en dépliant le feuillet.

— Je vous ai dit que le vieux baron m'avait pris pour rédacteur. Vous examinerez cela à loisir, vous réfléchirez.

— Ainsi, dil Olivier d'un accent indéfinissable, vous me confieriez l'ultimatum du baron ?

— Certainement, puisqu'il se trouve vous être desliné. Il y eut, entre les deux hommes, un aulre silence,

pendant lequel ils se regardèrent ; puis, iM. Maxence reprit :

— L'avoué pourrait vous répondre que cette pièce vous appartient pour le moment, qu'elle n'a que la valeur morale que vous lui donnerez, que je la referais celle nuit ou demain s'il en était besoin, et que, sur ma seule parole, la châtelaine la tiendra pour aussi bonne que si elle portail la signature de son père.

— Vous n'auriez même qu'à vous faire l'interprète oral des volonlés du baron, pour que ma tante s'y conforrne aussitôt, intercala sèchement Olivier.

— Oui, Olivier, c'est bien ce que l'avoué pourrait vous répondre ; mais l'ami, le vieil ami que je suis pour vous, n'est-ce pas ? vous dil en toute sincérité : Je vous confierais de même ce papier, s'il en était autrement; je le confierais, sans aucune garantie, à l'honnête homme que je vois en vous, et que vous resterez toujours...

Olivier pencha la tète sans répondre.

— Ouand vous en aurez pris connaissance, continua

ravoiié, vous me le rendrez, ou vous le passerez à M°' d'Annevy...

— Je vous le rendrai, monsieur Maxence, elvous ferez vous-mùme votre communication à ma tante ; je préfère ne pas m'enlremellre en celte atTaire.

— 11 ne lient qu'à vous, mon cher enfanl, queje n*aie pas à en enlretenir M"'^ d'Annevy, et qu'il ne soil plus jamais qtjestion enlrenousde ce que nous venons de dire.

« F.t mainlenant, conclut amicalement le vieillard, laissez-moi finir mon inventaire ; il me semble que je vais bien dormir celle nuil, ce qui ne m'(;st pas arrivé depuis longtemps.

Après un bref échange d'adieux, Olivier sortit de la chambre ; l'escalier et le vestibule étaient toujours obscurs et tranquilles. xManeltesecanlonnait dans sa cuisine; peut-être même avait-elle regagné sa chambre. Plutôt que de ra|)peler pour se faire ouvrir la porte de la rue, Olivier aima mieux reprendre le chemin par lequel il était furtivement entré. Il retraversa le jardin, puis le verger, puis la chapelle, et se trouva sur la roule.

Arrivé là, il passa la main sur son front, et, soudain résolu, il laissa à sa droite le chemin qui conduisait à l'entrée principale du château, et continua droit devant lui, en longeant le mur au parc qui bordait la grande route.

H atteignit une petite porte percée dans celte enceinte, une porte dont il avait toujours une clef qui facilitait ses allées et venues de médecin. Et ce fut par là qu'il put rentrer celle nuit, sans avoir à déranger personne ; seuls, quelques lapins ou quelques oiseaux nocturnes, effrayés par son passage, s'enfuirent en froissant l'herbe des clairières ou le feuillage des hêlres, sous lesquels Olivier s'avançait à grands pas.

Il arriva ainsi tout en haut du parc, au pied même de la haute rampe de rochers qui bordait celui-ci, du côté de la montagne. A la place la mieux abritée des vents, on avait élagué jadis les lierres, pour planter les rosiers-

flamme donnés par le moulin. Ces arbustes avaient grandi, ils laj)issaient la roche de leurs branches toiifliies, chargées d'innombrables petites feuilles drues et fines, qui n'avaient jamais voulu fleurir, tandis que les rosiers du moulin Perrol se couvraient, chaque année, de larges roses simples, aux pétales couleur de pourpre et d'orange.

Et, devant cet espalier de rosiers sans fleurs, Olivier d'Annevy ne mit à marcher de long en large. Tout au bout de ce promenoir, c'était le château, et, plus particulièrement, la chambre de Nannie, dont la porte vitrée se découpait en pâle transparence sous la lueur d'une veilleuse.

Nannie, Nannie, Nannie I... Quelque désir, quelque impérieux besoin qu'eût Olivier de charger cette femme, il ne pouvait pourtant dire qu'elle fût la seule cause de leur malheur à tous. Nannie n'aurait rien pu sans lui, sans sa complicité tacite.

Certainement, ainsi cu'il l'avait raconté à la châtelaine, il avait deviné très vite que Nannie devait cacher quelque circonstance ou quelque fait conceriiant la famille d'Annevy ; il s'élail donc employé à la faire recueillir et soigner au château, et il avait assez aisément obtenu d'elle l'aveu, véridique celui-là, de la double maternité de la jeune M""® Gilbert d'Annevy.

Nannie n'avait fait aucune difficullé non plusde reconnaître, en Lilywhite Geoffroy, la jumelle de Gilles, et là, elle avait menti. xXannie avait menti pour s'assurer, au château, l'asile qu'elle ne trouvait plus au moulin, mais surtout pour se venger des châtelains en les trompant, avec l'idée de consommer sa victoire, en leur dessillant les yeux, le jour où la vérité leur serait le plus cruelle. Cela avait été déjà un beau triomphe pour l'âme sans pitié de la vindicative créature, de voir la châtelaine chérir et choyer comme sienne, celle qui n'était qu'une malheureuse enfant de l'assistance publique, celle qui n'était peut-être pas même Lilywhite Geoffroy...

De quelles brûlantes délices Xannie n'avait-elle pas du assouvir sa rancune, tandis (|ue la châtelaine, son ennemie, s'abandonnait à sa joie d'une maternité reconquise.

Mais Olivier avait eu promplement des doutes sur la véracité de Nannie, et le néant de certaines de ses assertions ne lui avait pas échappé. Au moment où il avait fait ses premières ouvertures à la châtelaine, saconviction n'était pas établie, mais il commençait déjà à trouver que les arguments favorables à la thèse de Nannie ne l'emportaient pas sur les autres, qu'il y avait autant de chances pour que Blanchelys ne fût pas la jumelle de Gilles que pour l'alternative contraire.

Il s'était dit, alors, qu'il exposerait scrupuleusement les faits à la châtelaine, et que celle-ci déciderait, que M"° d'Annevy prononcerait en toute connaissance de cause.

Il s'était dit, surtout, qu'il aimait Blanchelys, qu'il ne pouvait plus vivre sans elle, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour qu'elle devînt sa femme.

Olivier n'avait jamais été heureux ni aimé, et ce bonheur suprême lui était accordé d'aimer lui-même, d'aimer une femme telle que celte belle^ et pure, et fière Blanchelys. Et il la voyait soudain rapprochée de lui, après qu'il s'était heurté désespérément à l'obstacle qui les séparait, et que la volonté de iM""^ d'Annevy, ses préjugés de caste, le sens de leur dignité à tous, rendaient infranchissable.

Mais, tandisqu'il exposailja situation à la châtelaine, son défaut de certitude et la violence de son désir de réussir influaient à la fois sur ses manières, leur communiquaient cette sorte de farouche contrainte, qu'on avait attribuée aune répugnance bien naturelle de la part d'un héritier en train de se dépouiller lui-même.

C'est que. vraiment, Olivier d'Annevy avait élé un honnête homme, jusqu'au jour où l'aveugle entraînement de son cœur vers Blanchelys lui avait fait perdre la juste notion de l'honneur. Cn instant même, il avait

cru devenir un chrétien auprès de Gilles ; mais Gilles était mort sans avoir achevé son œuvre, et [la tentation s'étrtit trouvée trop dure, trop impérieuse, pour une âme imbue de morale purement humaine. Olivier avait succombé ; plus rien ne subsistait en lui que la volonté sourde et tenace de conquérir Blanchelys et de la garder.

Si l'on n'avait pas faitd'enquéle plus approfondie sur les origines de la jeune fille, c'est qu'il était à demi conscient de l'erreur dans laquelle M"*^ d'Annevy s'était elle-même jetée comme dans un port de salut, avec le besoin éperdu de voir, en Blanchelys, sa petite-fille.

Mais la conviction d'Olivier s'était faite avant que Nannie, par hasard ou à dessein, par vengeance ou par remords, lui livrât l'acte de décès de Blanchelys d'Annevy.

Car c'était bien l'acte de décès de la sœur de Gilles qu'il avait fait passer sous les yeux de Blanchelys, puis qu'il avait détruit devant elle, peut-être pour la vaincre à force de générosité.

Il gardait bien, sans doute, l'idée de tout dire à M"^ d'Annevy, plus tard, quand celle-ci pourrait encore les déshériter, lui et Blanchelys, mais non plus les désunir, quand leur mariage serait un fait accompli...

[]n bref gémissement venu de la chambre de Nannie le fil tressaillir; cette femme se plaignait dans son sommeil. Ou peut-être ne donnait-elle pas ; elle souffrait comme Olivier, mais en sombrant dans la débilité, dans la morne impuissance de la vieillesse.

Et Olivier se rappela ce que M. Maxence venait de lui dire, au sujet d'un contre-interrogatoire qu'il aurait fait subir à Nannie ; l'avoué entretenait-il donc quelque doute sur la manière dont Olivier avait rempli son rôle d'interprète? Oui, AI. Maxence pouvait bien soupçonner la vérité. S'il n'avait p is produit plus tût Vultimalu?n du vieux baron, c'est qu'il ne croyait pas que Blanchelys fût la cousine d'Olivier ; et la production tardive de ce message était un moyen d'amener Olivier à un

aveu honorable, de le forcer, pour ainsi dire, à rentrer de lui-môme dans le droit chemin, puisqu'en lui apprenant qu'il devait renoncer à Bianchelys, si elle était sa cousine, il l'obligeait à dissiper l'erreur actuelle, si la jeune fille n'était rien auxd'Annevy.

Coninient Olivier n'aurait-il i)asvu,dans ce dilemme, une foudroyante, une mystérieuse rétribution de sa faute ?

Certes, il n'eut pas même la pensée d'abuser de la miséricordieuse confiance que venait de lui témoigner M, Maxence, en lui remettant le message du vieux baron; mais la situation n'en restait que plus désespérante.

Tout ce qu'il avait fait pour rapprocher Blanchelys de lui, tous ses efforts pour élever cette enfant à son niveau, n'aboutissaient qu'à les séparer l'un de l'autre, à élargir entre eux l'abîme.

En ellet, s'il laissait croire à M""® d'Annevy que Blanchelys était sa cousine, la châtelaine ne pourrait plus la lui donner pour femme, après la défense du baron ; et s'il avouait qu'elle ne l'était pas, iM""® d'Annevy ne voudrait plus de Blanchelys pour sa nièce.

Combien de temps deineura-t-il ainsi, à errer d'un bout à l'autre de son monotone promenoir, à se heurter tour à tour, à se meurtrir contre l'une ou l'autre des deux cruelles, des deux impossibles alternatives, comme son corps se heurtait à la dure pierre des roches qui bordaient son chemin ?

11 se demanda tout à coup quelle pouvait bien être l'heure, en voyant une ombre passer derrière la porte vitrée de Nannie ; la garde qui soignait la vieille femme vaquait, sans doute, à quelque soin autour d'elle. Mais Olivier s'aperçut que laclartéde la veilleuse commençait à pâlir. Quoi ! la nuit aurait-elle passé, pendant qu'il subissait son inexprimable tourment?

Il se rappela confusément avoir entendu une certaine rumeur dans la maison ; était-ce avant minuit, était-ce ce matin, puisque matin il y avait, et que cette espèce de lividité grisâtre du ciel prétendait annoncer le jour ?

138 L\ FLEUR DE FBU

Olivier n'en savait plus rien, mais il lui restait l'impression qu'à un moment quelconque de sa funèbre veille, la cloche de la grille d'entrée avait vibré faiblement, puis il y avait eu quelques allées et venues de lampes derrière les persiennes closes, et tout était retombé dans l'ombre et le silence.

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