‹ La fleur de feuChapitre 8 sur 17 · LE PATER DE BLANCHBLYS · texte numérisé non relu

LE PATER DE BLANCHBLYS

Silence et ombre continuaient de régner sur le château, quand Olivier y rentra d'un pas chancelant ; il monta à tâtons dans sa chambre, et frissonnant des pieds à !a tête, se laissa tomber, tout vêtu, sur son lit.

Il s'endormit aussitôt, et quand il se réveilla, quelques heures plus tard, sa résolution était prise ; il jouerait le tout pour le tout, il avouerait à la châtelaine... S'il perdait la partie, que ce fût au moins en disant la vérité, en rompant pour toujours avec le mensonge.

Sa pendule marquait sept heures ; M'"^ d'Annevy devait être dans son oratoire. Olivier l'attendrait à sa sortie de celui-ci, car il voulait lui parler sans retard.

Il gagna donc l'ancienne chambre de Gilles, où personne n'habitait plus, et qui faisait, à la petite chapelle, une sorte d'antichambre consacrée parla mémoire du jeune mort.

Et comme Olivier s'avançait dans cet appartement assombri par tous ses stores abaissés, la porte de l'oratoire s'ouvrit et M""' d'Annevy parut en haut des quatre marches qui descendaient sur la chambre.

Au seuil de cette pièce, plus obscure en ce moment que l'oratoire d'où elle sortait, la châtelaine hésita, et Olivier s'approcha pour lui donner la main ; il lui aida à descendre les degrés et la guida jusqu'à un fauteuil,

sur lequel elle s'écroula pesamment, comme si elle était aussi à bout de forces.

EL! bien, soit ! l'entrevue aurait lieu ici même. Olivier pouvait bien parler aujourd'hui dans la chambre de Gilles, puisque c'était une confession qu'il avait à faire ; il pouvait subir son expiation en ce lieu sanctifie par un si pur souvenir qu'il lui avait été souvent un remords.

Olivier resta debout devant la châtelaine ; il s'adossait au pied du grand lit dont le dais répandait sur lui une ombre de catafdlque. Il avait remarqué tout de suite que les traits de sa tante étaient altérés, que ses paupières gardaient des traces de larmes ; et il pensa qu'il lui aurait été encore plus dur de parler si M°^® d'Annevy lui avait montré, ce matin, un visage joyeux, s'il lui avait fallu la frapper en pleine sérénité confiante. Mais il sentait bien que son aveu lui serait plus amer que la mort.

El quand il aurait parlé, que lui faudrait-il entendre ?

Quelle serait sa sentence ?

Les épaules plus courbées, le corpsnlus ramassé que jamais, de même qu'il massait, qu^l concentrait les forces de sa volonté pour la bataille, il dit sans préambule, sans avoir même demandé ce qui causait la visible affliction de la châtelaine :

— Je crains que nous n'ayons été imprudenis en nous pressant ainsi dans nos conclusions... Je crains de n'avoir que trop bien dit la vérité à Blanchelys, en lui affirmant qu'elle ne pouvait pas hériter du mal d'Annevy.

La châtelaine ne répondit pas, mais rien qu'au tremblement de ses lèvres, Olivier vit qu'elle avait compris. Et ces pauvres lèvres, subitement blanchies, articulèrent enfin :

— Qu'est-ce qui vous fait croire, qu'est-ce qui vous donne lieu de penser?...

— Vous vous rappelez, ma tante, les résultats négatifs

des recherches auxquelles s'était livrée mon agence anglaise, pour nous trouver quelques renseignements rétrospectifs concernant l'asile Saint-Sauveur?

— Oui, je me rappelle.

— Eli bien, cette agence m'informe que son meilleur détective vient de mettre k main sur une ancienne pupille de l'asile, qui s'y trouvait en séjour, à la date en question.

« Celte personne est actuellement ' governess dans une grande famille anglaise, et, pour cette raison^ désire garder l'anonymat en tout ce qui se rapporte à son passé d'enfant de l'assistance publique. Mais l'agence se porte garant de son honorabilité et de la véracité très probable de ses dires.

K Celte gouvernante se souvient parfaitement d'une auxiliaire française nommée Nannie, qui fut employée pendant quelque temps à la Maternité de Saint-Sauveur.

« Elle est même sûre que Xannie habitait complètement l'asile, pendant les derniers mois ; elle y prenait ses repas avec les employées subalternes et couchait dans leur dortoir, ce qu'elle n'aurait pu faire, si elle avait eu la petite Blanchelys dWnnevy à garder chez elle. Enfin...

— Enfin ? répéta la châtelaine.

— La governess assure que Nannie a emmené, en parlant, une pupille de l'asile, elle ne saurait dire laquelle, n'ayant rien eu à faire avec les services de la Maternité; mais la lingerie, où elle était employée momentanément, a reçu l'ordre de fournir, à la nurse Nannie, les quelques objets de layette dont l'asile munissait ses pupilles, en les plaçant chez des particuliers.

« Ce détail est d'autant mieux présent à sa mémoire, qu'elle a dû passer la nuit à confectionner \qs langes, béguins et brassières dont l'Mablissement se trouvait à court comme de bien d'autres chosps.

— Et celle enfant, balbutia la châtelaine, celle que Naniiie a rapportée, qui est-elle ?

— On n'en sait rien, répondit-il d'un air sombre. Peut-être bien Lilywhite GeotTroy, comme l'a certifié d'abord Nannie. Mais, à mon avis, elle n'est sûrement pas Blanchelys d'Annevv, elle n'est pas votre pelilefiUe.

(( Aucun doute n'est plus possible...

Les mois irréparables étaient dits. Mais, ô vertu divine de la vérité ! l'aveu dont il s'était épouvanté déchargeait son cœur d'un tel poids^ qu'au prix de tout ce qu'il pouvait perdre, Olivier n'aurait pas voulu reprendre l'odieux fardeau de son secret.

Il demanda plus bas : « Ma tante, désirez-vous voir tout de suite les fiches de renseignements que m'a communiquées mon agence, où ces divers détails sont consignés )) ?

La châtelaine eut un signe négatif ; elle ne faisait aucune diffîcuKé de le croire. Pas un instant, elle ne mettait sa parole en doute ; Olivier n'avait pas plus de peine à la désabuser qu'il n'en avait eu à la tromper. El il fut presque effrayé par la promptitude de cet acquiescement à un fait qui risquait d'entraîner des conséquences si terribles pour elle et pour lui.

Toutefois, elle reprit : « Ces fiches, Olivier, quand les avez -vous reçues » ?

Il répliqua brièvement :

— La réponse de l'agence m'est arrivée ici, quand nous y sommes revenus ensemble, pour le service anniversaire de Gilles ; la lettre aux timbres anglais, que vous avez peut-être remarquée...

— L" service de Gilles ? fit la châtelaine. Il y a une huitaine de jours de cela ?...

— Dix jours, exactement.

— Et vous ne m'avez rien dit ?

Il garda le silence.

— Oh ! je comprends... dit-elle. Vous n'ayez pas osé, vous avez eu pitié de moi et de Blanchelys.

— Non, je n'ai pas osé... murmura-t-il.

En pariant ainsi, il ne songeait pas à ces fiches qui

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ne lui avaient rien appris, mais à l'acle de décès par lequel il connaissait, depuis bientôt deux mois, la mort incontestable de Blanchelys d'Annevy, la pièce criminellement dissimulée par lui, puis détruite sous les yeux de Blanchelys.

M"'"^ d'Annevy soupirait : « Heureusement que Blanchelys est préparée, qu'elle sait déjà.. »

Sa voix se brisa sur les derniers mois. Elle remerciait Dieu de ce que l'amertume de l'agonie qu'elle subissait fût à demi passée pour l'enfant, et elle regardait le grand lit de parade comme si, de nouveau, elle y voyait mourir Gilles.

Puis, soudain, elle se mit à gémir tout haut :

— J'envie ceux qui ne sont plus. J'envie l'avoué Maxence d'être mort cette nuit... Lui, et Gilles, et tous ceux qui se sont endormis dans la paix du Seigneur...

— L'avoué Maxence ? fit Olivier comme en un rêve. Vous me dites, ma tante, que l'avoué...

— Est mort, oui, cette nuit ; ne le saviez-vouspas ? Vous n'avez donc encore vu personne ?

«11 baissait beaucoup depuis quelque temps, poursuivit-elle d'un ton machinal et absorbé. Sa vieille gouvernante Manette l'a trouvé mourant. Elle vous a fait appeler dans la nuit...

— Oui... dit Olivier, cherchant à rassembler ses souvenirs, que trop d'émotions brouillaient dans sa léte.

— En ne vous trouvant pas dans votre chambre, on vous a cru au moulin Ferrol, ou chez quelque autre malade. Noire pauvre ami respirait encore ; on a pu l'administrer, mais il est mort avant le matin. On vient de m'en avertir.

Ses larmes se mirent à couler, mais elle pleurait à la fois sur le vieil ami disparu, sur ce que Blanchelys avait été pour elle et ne pouvait plus être, sur le naufrage des affections auxquelles avait voulu rattacher son cœur solitaire.

L'avoué Maxence est mort I... Ces mots qu'Olivier se répétait, en une espèce d'égarement, résonnaient en

lui-même avec un bruit solennel de grandes eaux en marche.

Le mandataire du vieux baron était mort ; il disparaissait de la scène du monde, avant d'avoir communiqué à la châtelaine le message dont il s'était chargé. Et Olivier ne l'apprenait qu'après avoir fait, à sa tante, sa dangereuse confidence.

Les traits du jeune homme se décomposèrent, toute lumière parut se retirer de son visage, le feu de son regard s'éteignit, et ses yeux devinrent aussi sombres et mats que la noire peluche de cheveux qui veloutait sa tête.

II aurait donc pu ne rien dire?... Non, mille fois non : l'honnête homme, que l'avoué Maxence avait réveillé en lui, ne pouvait plus regretter son aveu, même s'il était séparé de Blai)chelys par cet aveu, auquel l'avait acculé une crainte mbrtelle de la perdre.

Mais il ne renonçait pas encore à la partie, l'idée ne lui venait même pas de lâcher prise, et, de nouveau, il tendait ses forces pour se défendre jusqu'au bout.

La châtelaine reprenait avec une profonde tristesse :

— Nous perdons^ en l'avoué Maxence, notre plus sûr guide etnotre meilleurami. Si j'avaisattendu ses conseils, ainsi que vous m'y engagiez, Nannie n'aurait peut-être pas réussi à nous duper comme elle l'a fait. Car Nannie nous a dupés indignement, lAchement, etje ne devais pas m'attendreà autre chose de sa part.

— Elle a été au-devantdenos désirs, répondit Olivier ; à cause de cela, elle n'est pas tout à fait responsable... Et Blanchelys bien moins encore...

— Blanchelys ?... répéta la châtelaine.

Et Olivier, muet, attendit son verdict.

— Je nerenierai pas le devoir que j'ai contracté envers elle, continuait lentement M"° d'Annevy. Entre elle et moi, il n'y aura rien de changé...

— Mais moi, mais moi ?... criait toute l'âme d'Olivier.

Comme si elle avait entendu, la châtelaine reprit :

— Et VOUS, Olivier, vous avez eu part au tort que subit celle enfant, maintenaiitdéracinéede son vrai milieu et déclassée par noire faule. Mais je sais d'avance que vous êles prêt à la réparation, comme moi.

« Blanchelys n'est plus d'Annevy, elle n'est plus ma pelile-fille, mais elle denieure ma |)upille, elle a passépour voire fiancée, elle deviendra votre femme...

La patricienne avait i)arlé froidement, presque durement, dans le sentiment orgueilleux de ce qu'ils devaient à leur nom ; mais ici, elle se troubla et une tendre miséricorde reparut dans ses beaux yeux.

— L'avoué Maxence vient de nous rappeler, dit-elle, combien la mort peut élre proche et rapide... Ilàtonsnous, hàlons-nous de mettre un |)eu de paix et de douceur dans une vie si courte et qui finit si vite...

A cemoment^ Olivier fut tenté de s'agenouillerdevant elle, comme il avait vu Blanchelys si souvent le faire ; oui, il fut sur le point de se mettre à ses pieds pour tout lui dire, pour lui confesser sa faule tout entière.

Il ne le fit pas ; ce fut sa dernière défaillance, et celle qui devait lui coûter le plus cher.

Mais quand sa tante lui dit d'une voix mal assurée :

— Vous serez bon pour cette enfant, Olivier? Vous l'aimerez comme elle le mérite ?...

— Toujours !... répondit-il avec élan. Et nous serons deux à vous aimer...

Le lendemain, Blanchelys se rendit de bonne heure à la chapelle du Christ-en-Croix.

Les funéraillesdu vieilavoué auraient lieu dansl'aprèsmidi ; et, d'aprèsun vœu exprimé jadis par M. Maxence, son cercueil devait, au sortir de l'église, être posé quelques instants au seuil de la petite chapelle, avant qu'on l'emportât au cimetière.

C'était en vue de cette cérémonie que M'"" d'Annevy avait envoyé Blanchelys porter des fleurs au Chrisl-en- Croix. MaisBIanchelys n'arrivait pas la première, Lucile Ocleaux l'avait devancée, et l'autel débordaitdé)ii des roses que la jeune fille et sa mère avaient coupées dans leur

jardinet, pour rendre un dernier hommage à celui qui avait été si noblement leur bienfaiteur.

Au bruit des pas de Blanchelys, Lucile leva la tête; puis, ayant piis quelque chose dans son petit sac entreposé sur u[ie chaise :

— Un « papier d'affaires » pour vous, Blanche, dit-elle avec simplicité, à la nouvelle arrivante.

Elle tendait à Blanchelys un pli assez volumineux, et ce mouvement leur rappela, à toutes deux, la minute poignante où Lucile avait remis à son amie la lettre de désistement écrite par Gaspard Perrol.

Alors, comme poursejustifier, Lucilesoulignadu doigt les mois tracés en tète de l'adresse : Remettre au destinataire mêtne. Et elle ajouta :

— Jetait sûre de vous voir ici, ce matin... Blanchelys s'assit sur la marche de pierre, où le corps

usé du vieillard mort allait reposer quelques heures plus lard ; elle ouvrit le pli que venait d'apporter, à Vertanbeau, le courrier du matin, et elle se trouva devant un feuillet identique à celui qu'Olivier d'Annevy lui avait mis, un jour, sous les yeux, devant un double de l'acte de décès de Blanchelys, fille de Gilbert d'Annevy et d'Antoinette, sa femme...

La lettre par elle écrite, en sortant de chez Nannie, était bien arrivée à destination. Au lieu de l'envoyer à une agence anglaise, comme auraient pu le lui suggérer certaines paroles prononcées, par M. Maxence, dans la chambre de Xannie, elle s'était adressée directement aux bureaux de la maiirie do Bloomsbury, d'où dépendait le dernier doinicile de M"'= Gilbert d'Annevy. En indiquant la date approximative de la mort présumée de la petite Blanchelys, elle avait rendu les recherches si faciles, que celles ci n'avaient soutï'ert aucun retard.

Mais ce résultat presque immédiat de sa démarche faisait évanouir sa dernière illusion ; elle n'était pas Blanchelys, et sans doute pas Lilywhite non plus, car Nannie avait tout aussi bien pu mentir au début pour s'assurer

un abri au moulin, qu'elle lavait fait ensuite pour rentrer au château.

Ni la petite-fille de la châtelaine, ni la parente de la meunière... Il lui semblait rompre, du même coup, avec son moi le plus intime, n'être plus rien de ce qu'elle avait été jusque là. Et elle ne recouvrerait jamais [)lus celte joie de vivre qui l'avait épanouie pendant les deux mois de son court bonheur et quelle avait même, parfois, connue au temps où elle était la Benjamine de Julite Perrol, l'élève et la compagne de Lucile Octeaux...

Lucile ? Blanchelys tourna à demi la tête vers l'intérieur de la chapelle, où Lucile continuait de vaquer pieusement à des soins multiples. Lucile aussi avait changé durant ces derniers jours, Lucile n'avait plus la sérénité joyeuse qui avait toujours rayonné d'elle, transfigurant à la fois sa brune personne sans éclat et sa lerne vie laborieuse.

Mais en regardant mieux son ancienne coin pagne, Blanchelys pensa que c'était bien toujours la même Lucile ; si sa joie s'en était allée, la paix religieuse de son cœur lui demeurait tout entière.

Comme en réponse an regard de Blanchelys, Lucile s'approcha et posa doucement la main sur l'épaule de l'autre jeune fille.

— Blanche, commença-t-elle, vous vous doutez peutêtre de ce que je vais vous dire, vous demander...

Blanchelys fit signe que non.

— Vous savez pourtant comment les choses se sont passées là-bas, avant-hier soir ?

Et elle désignait, d'un signe, la maison de l'avoué Maxence.

— Oui, fit Blanchelys, je sais ou à peu près...

— On vous d donc bien dit que la vieille Manette avait trouvé son maîtresans connaissance et que, croyant à une syncope, elle avait essayé vainement de le faire revenir à lui. Pendant ce temps, le docteur Perrol qui attendait le dernier courrier à la poste...

Elle prononçait ce nom sans hésitation et sans trouble,

sans même excuser la présence de Gaspard chez elle, en rappelant à Blanchelys que les rares voyageurs du pays avaient F'habilude d'attendre ce courrier dans la salle d'allenle du petit bureau ; une émotion souveraine galvanisait en ce moment Lucile et absorbait en elle tout autre sentiment.

— M. Perrol nous racontait qu'ayant trouvé M. Maxence assez las et déprimé, il Pavait quitté de bonne heure, mais que l'avoué avait dû recevoir encore une autre visite après la sienne, car, au moment où le docteur Perrol sortait dans la rue, il avait entrevu, par une fenêtre du vestibule, la silhouette d'un homme qui se préparait à monter au premier étage. Il croyait presque avoir reconnu le docteur d'Annevy.

« Pendant qu'il nous donnait ces détails, sans paraître y attacher la moindre importance, on est venu le chercher en toute hâte. L'avoué Maxence était malade, très malade. Le docteur Mandelieu était déjà auprès de lui, ainsi qu'un médecin étranger, en visite chez les Mandelieu. Manette qui n'aime pas Gaspard, les avait appelés tout de suite. Âlaintenanl, on faisait chercher le docteur d'Annevy qu'on ne trouvait pas, et le docteur Perrol qui eût été déjà en roule, si le courrier n'avait eu beaucoup de retard, cette nuit-là.

« Mais l'avoué était perdu, et les médecins cédèrent presque aussitôt la place au prêtre. Gaspard apprit alors qu'on avait trouvé M. Maxence encore assis dans le fauteuil où il l'avait laissé, avec, à portée de sa main, un verre, au fond duquel restait une petite quantité d'un liquide, dont l'avoué avait évidemment absorbé la plus grande partie.

(( Parmi les flacons rangés dans leur coffret, l'un, celui dont l'étiquette portait le nom de la substance la plus dangereuse, était complètement vide. La main tremblante du vieillard avait-elle éléimpuissanle à mesurer la dose, l'avoué avait-il laissé glisser, à son insu, tous les globules du flacon dans son verre? Ou bien le flacon n'en contenait-il plus qu'un certain nombre, et la

dose s'était-elle trouvée encore trop forte pour cet organisme épuisé? En tout cas, la potion lui avait été funeste, les conclusions des trois médecins furent identiques, et le docteur xMandelieu s'écria que tel devait être, lut ou tard, le résultat de celte médicamentalion boméopathique.

« On n'a rien appris de tout cela au château?

I31anchelys secoua négativement la tête.

— C'est que les circonstances exactes de cette mort ont d'abord été tenues secrètes, repartit Lucile; mais elles sont entrées dans le domaine public depuis hier soir. Et maintenant, Blanche, vous devez comprendre?...

— Non, fit lentement Blanclielys, je ne comprends toujours pas.

— Vous ne comprenez pas qu'on accuse Gaspard? Tout le monde se souvient qu'il avait conseillé autrefois l'homéopathie à l'as'oué Maxence ; on rappelle que c'est lui-même qui avait donné à l'avoué son fatal coffret... Enfin, il s'est déjà trouvé des gens pour dire que c'est peut-être bien lui encore qui a préparé la potion...

... Lui, lui, Gaspard, qui, le même soir, nous a-t-il dit, déconseillait l'homéopathie à l'avoué, et s'évertuait à lui faire promettre de n'en plus user...

— Tout cela est regrettable, en effet, dit brièvement Blanchelys. Mais personne, et pas même le docteur Mandelieu, ne saurait accuser Gaspard d'autre chose que d'imprudence, d'ignorance tout au plus...

— C'est que vous ne savez pas tout ; il y a le testament...

« M. Maxenco avait dû s'o ciipcr du classement de ses papiers, de leur inventaire, car ceux-ci étaient étalés autour de lui, et, parmi eux, un testament... Un testament où il léguait à Gasj'ard Perrol le peu qti'il possédait, sa maison et un petit capital, lequel j)ermettrait au docteur Perrol...

— De se fixer enfin ici, acheva Blanchelys en se haussant pour regarder Lucile dans les yeux.

— De sorte, continua Lucile frissonnante, que, pour certaines personnes, et surtout pour le docteur Mandelieu, Gaspard Perrol avait un intérêt immédiat à la mort de l'avoué Maxence. Le docteur Mandelieu, qui ne pardonne pas à Gaspard une menace de concurence toujours imminente, exploitera la situation, peul-élre de bonne foi, mais il l'exploitera sans pitié.

— C'est à craindre, répondit Blanchelys après un instant de réflexion.

— Le pis est, poursuivit Lucile, que, par une inconcevable aberration de mémoire. Manette, la vieille bonne de l'avoué, affirme et jure que Gaspard Perrol est le seul visiteur qu]ait reçu, ce soir-là, son maître. Elle n'est pas loin de croire que notre pauvre ami avait déjà perdu connaissance, au moment où le docteur Perrol l'a quitté, que celui-ci, quand elle le reconduisait à la porte, ne laissait qu'un moribond dans la chambre d'où il venait de sortir...

— Assez!... fit Blanchelys, en levant la main pour l'interrompre.

— Oui, c'est affreux, n'est-ce pas? Et ce serait terrible, si Gaspard n'était pas sûr davoir vu quelqu'un monter chez l'avoué après lui, quelqu'un qui a revu M. Maxence vivant, et qui pourra en certifier.

« Mais le docteur Perrol, qui, dès l'abord, n'avait pas identifié positivement ce second visiteur, hésite plus que jamais à le reconnaître pour M. d'Annevy. Si c'est bien lui, Blanche, si c'est le docteur d'Annevy...

— Je l'ignore, répondit Blanchelys, et je n'ai aucun moyen de l'apprendre pour le moment. Vous savez sans doute que le docteur d'Annevy a été forcé de repartir hier matin, pour accompagner, à Paris, le malade qu'on n'a pu opérer l'autre jour à Vieilleville. Il n'était pas certain de revenir pour les funérailles de l'avoué...

— J'ai môme pensé, fit Lucile en pâlissant, qu'il ne reviendrait plus, que ce voyage à Paris n'était que le prétexte d'une plus longue absence. El il avait été

qiipslion pour lui, autrefois, de rejoindre sa famille maternelle dans l'Inde...

« Il faut que M. d^\nnevy revienne au plus vile ; Blanche, il faut que vous le rappeliez...

— Moi, moi? s'écria Blanchelys.

— Vous mieux que personne, dit franchement Lucile. Votre mariage avec votre cousin était décidé...

— Oh! ne parlons pas de mon cousin, je vous en prie... fit Blanchelys avec un mouvement impétueux pour se lever et s'enfuir.

— Je voulais dire que ce départ inopiné avait probablement pour cause quelque malentendu entre vous, et que M. d'Annevy ne reviendrait que si vous le rappeliez vous-même. Je ne sais pas, moi... je ne sais plus rien, sinon qu'Olivier d'Annevy devrait être là pour disculper Gaspard Perrnl, pour le disculper tout de suite, avant que le soupçon du docteur Mandelieu se propage et lui rende la situation à tout jamais impossible dans le pays...

— Et vous lenez beaucoup à ce que Vertanbeau lui demeure ouvert? fil Blanchelys avec un indéfinissable accent.

L'émotion de Lucile, l'ardeur que mettait celte dernière un service de Gaspard et de sa cause, suscitaient peu à peu, en Blanchelys, une pareille véhémence, mais faite, celle-là, de colère et d'irritante rancune.

— Je tiens à justifier le docteur Perrol, oui, dit Lucile avec un éclair subit dans ses yeux francs. Je crois, je suis sûre que l'homme entrevu par lui dans le vestibule de Tavoué est bien le docteur d'Annevy ; c'est le devoir de M. d'Annevy de dire qu'il a revu l'avoué vivant après la sortie de Gaspard, de faire connaître toutes les circonstances qui exonèrent son ami...

— El qui le compromettent lui-même, acheva froidement Blanchelys. Oui, certainement, c'est lui, Olivier, qui sera compromis alors.

— M. d'Annevy? Quel intérêt aurait-il eu à la mort de l'avoué Maxence, puisqu'il faut prononcer de pareils

mots? On ne saurait lui allril)uer l'odieux molif qu'on invoquera conlre Gaspard Perrol, en sa qualité d'héritier. En quoi M. d'Annevy pourrail-il être incriminé?

— Quand ce ne serait que comme médecin ; si oe n'est pas Gaspard qui a versé la potion, pourquoi ne serait-ce pas le docteur d'Annevy ?

— Encore une fois, il n'avait aucune raison de le faire...

Xi l'une ni l'autre ne connaissaient l'existence de l'enveloppe qui portait le n"* 22, dans l'invenlaire de l'avoué, et qui renfermait le message impératif du vieux baron d'Annevy à ses héritiers ; aucune d'elles n'en pouvait donc soupçonner la disparition, ni deviner qu'Olivier d'Annevy était, à cette heure, le détenteur de cette pièce, dont l'absence ferait un trou inexplicable dans l'inventaire.

— El, du reste, s'il y a un risque à courir, reprenait promptement Lucile, il est juste que ce soit M. d'Annevy qui l'assume pour innocenter M. Perrol...

— Comme vous avez peur pour Gaspard, Lucile...

— Pas plus que vous pour Olivier, Blanche. Pour préserver M. d'Annevy d'un danger illusoire, vous exposez Gaspard à une perle certaine, comment voulezvous que je ne m'en aperçoive pas ?

— Dieu sait que j'ai des motifs de défendre M. d'Annevy, dit Blanchelys avec une brûlante ironie, et qu'il m'a fait assez de bien pour cela...

Et, songeant à tout le mal qui lui était venu par cet homme, elle dit d'un ton d'âpre insistance :

— Il e«it plus naturel, j'en conviens, que vous souteniez Gaspard ; mais ne peut-il se défendre lui-même ? Pourquoi ne parle-l-il pas? Qu'est-ce qui l'empêche de déclarer tout au moins qu'il a vu, chez l'avoué, un homme dans lequel il a cru reconnaîtie M. d'Annevy?

— Il ne le fera pas, il n'est pas assez sûr pour jeter le doute sur un autre; et il se croit assez fort de son bon droit pour se tirer d'affaire sans accuser personne, surtout quand il s'agit de M. d'Annevy.

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— Pourquoi ?

— Gaspard doit beaucoupà Olivier, fit Lucile en hésitant. Sans parler des soins que le docteur d'Annevy a eus poMP la meunière Julite, pendant sa dernière maladie, il a aidé Gaspard dans ses éludes et lui a procuré sa place actuelle à Lyon.

— Ce n*est pas cela qui clôt la bouche de Gaspard aujourd'hui, interrompit Blanchelys, ou ce n'est pas seulement cela.

— Enfin, dit Lucile, baissant la voix, Gaspard épargne sans doute, en AL d'Annevy, l'homme que tout le monde vous donne pour fiancé.

— Et voilà la vérité cette fois, fit Blanchelys avec empor'ement, la vérité ou ce qui s'en rapproche. Gaspard épargne, en M. d'Annevy, mon prétendu fiancé, parce qu'il a promis de ne pas se marier avant moi, et que mon mariage avec Olivier le rendrait libre de vous épouser. H ne fera donc rien qui puisse empêcher ce mariage.

— Et ne voyez-vous pas. Blanche, que, là encore, Gaspard agit comme le bon frère qu'il a été si longtemps pour vous !

— Et vous, Lucile, vous oubliez que Gaspard m'a été davantage, puisque nous étions engagés l'un à l'autre.

Elle était debout maintenant, face à face avec Lucile, et défiant sa compagne d'un regard aussi étincelant qu'avait jamais pu l'être celui d'Olivier.

— Oh ! je comprends... fit Lucile d'une voix altérée. Il vous est dur de voir une amie comme moi, una ancienne compagne, à la place que vous aviez crue vôtre. Eh bien ! écoutez, Blanche, je ne vous infligerai pas ce chagrin. Rappelez M. d'Annevy, obtenez qu'il dépose en faveur de Gaspard ; et qu'il vous épouse ou non, je ne me marierai, moi, je vous en fais la promesse, qu'avec votre formel consentement. ,

« Ne craignez donc pas de libérer Gaspard par votre mariage, puisque son engagement, je le prends à mon compte.

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« Et puis, reprit-elle, venez prier un peu avec moi...

Elle entraîna l'autre jeune fille dans l'intérieur de la chapelle, et, sous cette impulsion frémissante qui la dominait, Blanchelys tomba à genoux près de Lucile.

— Unissons-nous, murmura Lucile, réconcilions-nous dans le souvenir de notre vieil ami Maxence. Qui mieux que lui nous enseignerait à pardonner, à faire abnégation de nous-mên\es !... Blanche, vous ne me refuserez pas, au moins, de prier avec moi pour M. Maxence...

Non, Blanchelys ne refusait pas, et, quand Lucile eut commencé à haute voix le Pater, elle n'hésita point à répondre : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, pardonnez-nous nos offenses, ne nous laissez pas succomber...

— Pardonnez-nous nos offenses comme nous })ardonnons... reclida Lucile, crovant que Blanchelys s'était trompée en omettant une phrase de leur oraison.

— Mais délivrez-nous du mal, ainsi soit-iL.. acheva Blanchelys résolument, sans tenir compte de la timide interruption.

Ainsi abrégeait-elle le Pater depuis ces derniers temps, depuis qu'un levain de rancune travaillait sourdement son cœur. Quoiqu'elle n'eût fait encore qu'ébaucher sa vengeance, elle ne pouvait déjà plus demander d'être pardonuée comme elle pardonnait.

En comprenant que Blanchelys mutilait à dessein l'oraison sacrée, Lucile se releva soudain, et, regardant Blanchelys avec indignation :

— Si c'est ainsi que vous priez, dit elle passionnément, je ne vous demande plus rien, je n'ai plus rien à attendre de vous...

Et, toute haletante, les yeux en larmes, elle sortit de la chapelle, elle s'en alla sans retourner la tète vers Blanchelys qui sortait à son tour.

Mais, tandis que Lucile s'éloignait, Blanchelys restait debout, appuyée au mur de l'édifice, les yeux fixés devant elle.

Elle souffrait trop pour sentir autre chose que son

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mal, et le sacrifice d'elle-mt'me que venait d'accomplir Lucile pour sauver Gaspard ne l'avait pas touchée.

Cette preuve du généreux amour de Lucile pour Gaspard l'endurcissait davantage, et contre eux, et contre Olivier d'Annevy qui les avait rapprochés.

Oui, c'était Olivier qui avait détaché Gaspard de Blanchelys ; mais il avait fait plus encore, lui qui avait ouvert au cœur avide de Blanchelys, à son orgueil meurtri d'enfant trouvée, des horizons chimériques, en lui faisant croire qu'elle était fille d'Annevy, pour la laisser retomber du haut de ses espérances. Et toute palpitante encore, toute brisée de sa chute, Blanchelys ne trouvait plus de force en elle que pour l'accuser. S'il avait été coupable, c'était pour l'obtenir, disait-il, pour l élever jusqu'à lui...

Mais elle ne croyait pas à son amour ; Olivier d'Annevy était, avant tout, une volonté, une volonté qui n'avait jamais rencontré de résistance. H avait voulu vaincre Blanchelys, la plier, parce qu'il était le plus riche et le plus fort. Mais ni lui, ni Lucile ne la connaissaient encore... Non, elle ne rappellerait pas Olivier pour qu'il protégeât Gaspard ; non, mille fois non, elle ne consentirait pas au mariage qui serait la conséquence forcée de ce rappel.

Gaspard ne serait pas libéré vis-à-vis d'elle, et Lucile n'habiterait jamais, avec lui, la maison de Christen-Groix, la vieille et douce demeure que, par un geste de renoncement ineffable, M. xMaxence ouvrait indirectement à Lucile et à sa mère.

Car c'était vrai, le vieil avoué, foulant aux pieds se» dernières répugnances, léguait son pauvre héritage à celui qui, il le savait bien, le partagerait avec mesdames Octeaux.

— Gomment obtiendrai-je le pardon pour moi, si je le refuse aux autres?... avait-il dit, un jour, à Blanchelys, à l'entrée même de cette chapelle.

Mais ce vieil homme de loi pouvait avoir eu, dans sa longue vie, quelque tort à expier, tandis que Blanchelys

lo6 LA FLEUR DE FEU

n'avait jamais fait de mal à personne; elle n'était pas tenue de mériter le pardon par sa propre clémence, elle pouvait punir les coupables selon la justice à sa portée.

Elle évoquait, avec une précision singulière, l'instant où M. Maxence Savait exhortée à la mansuétude; elle revoyait le vieillard dans l'ombre du grand sapin de sa chapelle, elle entendait de nouveau sa faible voix se mêler aux murmures de la Vertanbelle qui glissait, élincelantede soleil, sous ses feuillages emperlés d'eau.

Il disait : « On n'a que des devoirs et point de droits... » Et il comparait la vengeance à la fleur de feu...

Mais, comme alors, Blanchelys répétait : « De la vengeance, non ; c'est de la justice ».

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