‹ La fleur des histoires françaisesChapitre 10 sur 19 · L’AGE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

L’AGE CLASSIQUE

ner cette leçon. « Madame se meurt, Madame est morte ! » tel est le cri tragique qui retentit dans le palais des rois et que Bossuet répète, comme un avertissement funèbre, à ces princes que l’adulation des courtisans qualifie d’ « immortels ». Massillon achève : « Dieu seul est grand, mes frères ! »

Bossuet, évêque de Meaux, grand orateur, grand historien, grand prélat gallican, apparaît, dans ce règne pompeux, comme la figure du bon sens noble et de l’équilibre chrétien. Bourdaloue, plus sévère et plus pressant, plus ferme, sinon plus soutenu, rappelle la loi morale à ce tourbillon enchanté et enchanteur des courtisans, qui tourne sur lui-même pour l’oublier. Il dit tout haut ce que les autres disent tout bas, et Mme de Sévigné écrit : « Le P. Bourdaloue tape comme un sourd. » Fléchier, Massillon, Mascaron, entourent ces protagonistes d’un chœur de prêtres éminents et respectables. L’Eglise française présente, alors, un ensemble de mérites, de génie et de vertus qu’elle a retrouvé rarement.

Les analystes du cœur humain : le sceptique La Bochefoucauld qui ramène tous les mobiles de nos actions à l’amour-propre ; La Bruyère, sculpteur incisif de portraits et de caractères où chaque lecteur reconnaît son voisin, sans vouloir se reconnaître lui-même ; Saint-Simon, enfin, dont la véhémente histoire du siècle le décrit et le grave d’une encre noire et mordante, ceux-là et tant d’autres qui, par centaines, au théâtre, dans la vie, dans des livres, s’épuisent à raffiner encore ce qui est exquis et à polir ce qui brille d’un éclat incomparable, tous

travaillent pour la grandeur du pays et pour la perfection de l’humanité.

Ce grand siècle a eu les actes et les paroles, les arts et les sciences, les oeuvres et les hommes. Tandis que Turenne, Condé, Luxembourg, Catinat et Villars remportaient des victoires et achevaient la lutte contre la maison d’Espagne en élargissant les frontières, Colbert, Louvois, Torcy servaient le roi, constituaient ses armées, son administration, son gouvernement. Mansard et Perrault bâtissaient ; Le Poussin, Claude Lorrain, Mignard peignaient ; Puget, Girardon et Coysevox sculptaient ; Lulli chantait ; Boule taillait dans le bois des meubles et des ornements que dessinait Berain ; Le Nôtre, enfin, traçait la somptuosité rectiligne desjardins.

Versailles, le palais de Versailles, résume dans un effort unique, cette magnifique floraison du génie. Versailles, c’est l’œuvre et la volonté de Louis XIV ; c’est là qu’il fut vraiment le grand roi. Le palais fut construit sur l’emplacement d’un modeste rendezvous de chasse dû au roi Louis XIII. Louis XIV choisit cet emplacement parce que la proximité de Paris et la beauté des bois environnants y permettaient des chasses fructueuses sans un éloignement excessif. Mais tout y était à créer et Saint- Simon a dit de Versailles que c’était « un favori sans mérites ». Ces mérites qu’il n’avait pas, la volonté humaine sut les lui donner. Le château luimême, où Louis XIV voulut respecter la construction, de proportions minimes, qu’avait conçue son père, se développa, autour de cet embryon, en des lignes harmonieuses, formant, sur celle des façades

L’AGE CLASSIQUE qui regarde la ville, des cours rentrantes fermées par des ailes successivement plus rapprochées ; de l’autre côté, du côté des jardins, une façade unique dessine les trois étages superposés que couronne, avec des balustres et des pots à feu, une terrasse à l’italienne. Rien ne donne mieux l’idée de la magnificence que cette large ordonnance ; elle a été copiée, depuis, dans tout l’univers.

Et le château n’est qu’un détail — si imposant soit-il — de l’œuvre incomparable. Par des rampes et des pentes soigneusement aménagées, les jardins se développent, à l’infini, vers la campagne et enfoncent, vers un horizon indéterminé, les longues avenues rectilignes. Les eaux, qui font, devant le palais lui-même, un miroir où il reflète ses splendeurs, descendent en cascades, en gradins liquides ; puis s’arrêtent, jaillissent en jets d’eau, reprennent leur cours en canaux parallèles, s’étalent en nappes immenses où se mire le ciel. Un peuple de statues, de groupes, de monuments animent cette splendide solitude. Les charmilles taillées de main d’homme, les arbres soumis au cordeau et au ciseau du jardinier, les labyrinthes aux multiples détours, les parties réservées où surgissent des groupes et des monuments imprévus, qui sont eux-mêmes des merveilles, tout porte l’empreinte d’une volonté unique. Il n’est pas un brin d’herbe qui n’ait subi cette influence. Jamais la nature ne fut plus fortement asservie, assouplie, humanisée.

Depuis les monarques de l’Asie, nul n’avait tenté une œuvre aussi fastueusement inutile. Mais l’effort et l’art ont, en eux-mêmes, leur utilité puisqu’ils

élèvent l’homme à une conscience plus haute et plus noble. L’homme resterait une brute s’il n’essayait pas de réaliser sa pensée, même pour rien, — et, comme on dit, pour le plaisir.

Versailles est mort, la cour a disparu, les robes à paniers, les habits de soie, les perruques à marteaux, les épées en quart de civadière, toute cette existente factice a vécu ; Versailles est mort et il demeure ; il vit dans la mort ; il porte, pour des siècles, devant l’histoire, l’expression inégalée du génie d’un grand peuple et de la puissance d’un grand roi.

Le siècle n’eût pas été complet, il n’eût pas été humain, s’il n’eût connu l’auréole assombrie du malheur. La fin d’un règne trop prolongé fut attristée par la défaite, par les deuils publics et privés. Louis XIV avait détruit l’œuvre si sage de son grand-père, en révoquant l’édit de Nantes. Il divisait ainsi, de nouveau, l’âme française. En portant atteinte à l’unité, il portait atteinte aux bases mêmes de sa puissance. Le pays, au couchant du Roi-Soleil, entra dans les heures tristes qui parurent plus tristes encore par le souvenir récent des heures lumineuses.

Louis XIV pesait à son peuple. Il avait vieilli et le siècle avait vieilli avec lui. Par les défaites et les frontières en péril, le dégoût croissait, l’opposition s’affirmait ; on cherchait de nouvelles formules, de nouveaux horizons. A la cour de Louis XIV, sous l’égide de la famille royale, près de Mme de Maintenon que Louis XIV avait épousée en cachette, le besoin d’une vie moins solennelle se manifestait.

Un familier de la cour, un prélat qui manqua l’oc-

Page 1