L'AGE CLASSIQUE
Descartes apprend, à ses contemporains et à ses successeurs, la méthode intellectuelle, l’art de raisonner juste et de penser droit. Descartes n’est pas un savant enfermé dans son cabinet. Il se mêle aux hommes : c’est un homme d’action, un soldat. Il regarde la vie comme elle est, étudie le corps et l’âme sur des données exactes, avec un œil perçant, avec un esprit libre et dégagé. Il détruit ce qui subsistait du pédantisme scolastique. Descartes a la hardiesse, qui parait alors extraordinaire, de dire les choses comme il les voit. Il reconnaît la grandeur de l’homme dans le fait que l’homme pense. « Je pense, donc je suis », écrit-il en tête de son fameux Discours de la Méthode. Sur cela, il bâtit toute son explication de la vie et du monde. Personne ne nie que ce méditatif — qui fut aussi un grand mathématicien, un grand naturaliste — soit le père de la pensée et de la philosophie modernes. Il a dessillé les yeux de son siècle et de tous les siècles futurs.
Corneille proclame, sur la scène, la puissance du cœur humain comme Descartes a exposé, dans ses livres, la grandeur de la pensée humaine. Corneille est nommé « le grand Corneille » parce que, en lui, tout est grand. Le héros de ses tragédies, qu’il s’appelle le Cid ou Horace, Auguste ou Nicomède, ne fléchit pas sous les coups de la destinée, comme le héros de la tragédie antique. Au contraire, il résiste, il lutte. Dans le drame de la vie, il choisit toujours le devoir ; et cette conscience du devoir est telle qu’elle l’emporte sur tous les autres mobiles des actions humaines et sur le plus fort de
tous, la passion. Le père d’Horace répond au messager demandant que pouvait faire son fils, accablé par le nombre : « Qu’il mourût ! » : l’amour paternel cède au devoir envers la patrie. Auguste, affirmant la maîtrise de l’homme sur lui-même plus haute que la domination impériale, dit : « Je suis maître de moi comme de l’Univers. » Pauline brave le martyre en s’écriant : « Je vois, je sais, je crois ; je suis désabusée ! » Si Corneille n’avait pas vécu, s’il n’eût pas été le père du théâtre moderne, l’humanité n’eût pas connu cette admirable expression de l’idéal par l’enivrement de l’héroïsme et du sacrifice. Corneille est le grand maître du devoir sur cette scène où le spectateur n’allait chercher que le plaisir... Et il y a des grammairiens pour éplucher quelques détails de forme et quelques intermittences du génie dans les œuvres du plus noble des écrivains qui aient pensé et écrit pour le genre humain, le Français Pierre Corneille !
Pascal, dans le frisson d’une angoisse mortelle, voulut découvrir la raison et l’objet de l’existence. Pourquoi sommes-nous sur la terre ? Quel est le but » de la vie P Pourquoi « le roseau pensant » qu’est l’homme s’agite-t-il au souffle du vent et au caprice de la destinée? La réponse à ces questions, — que l’homme ne peut pas ne pas se poser, — Pascal l’a cherchée, d’abord dans la science; et lui, le savant le plus étonnamment doué, peut-être, qu’il y ait eu sur la terre, il a vite reconnu les limites de la science, et il s’est détourné. Il a cherché la réponse dans le monde ; mais ni le monde, ni ses plaisirs courts, ni ses gloires brèves ne l’ont retenu long-
L’AGE CLASSIQUE temps ; de ces prétendues douceurs, il n’a goûté que les amertumes. Dans la morale, telle que les casuistes l’enseignaient, il n’a voulu voir que les complaisances banales, les compromissions dangereuses, les indulgences équivoques, — et il les a flagellées.
Quel refuge, alors ? — Dieu ! Pascal s’est enfui vers Dieu avec un cri d’épouvante comme si la terre lui manquait. Il n’a reconnu, à l’homme, d’autre raison d’être et d’autre destinée que l’ambition du Ciel. Il accule son lecteur au fameux pari : ou l’anéantissement absolu après la mort, ou la soumission aveugle à la foi catholique. Mais cette injonction, où le mathématicien se retrouve sous le moraliste, se fond, cependant, dans un élan de charité. Et Pascal conclut par la plus belle parole peut-être qui ait jamais couronné une discussion théologique : « Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé. » De même que Descartes est l’homme de la raison agissante et tranquille, de même que Corneille est l’homme du devoir héroïque, Pascal est l’homme en tourment de la Destinée ; il est le type de ceux qui, selon sa forte expression, cherchent en gémissant.
Qu’un siècle, un pays aient eu ces trois hommes, cela suffisait à sa gloire : or, ce n’est que le péristyle sublime d’un monument achevé.
La grâce du vers a souri sur le siècle grave qu’avait assombri d’abord l’angoisse du tourment religieux. La Fontaine, le bonhomme, a réuni, autour
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES de lui, un auditoire de petits enfants, et il leur a dit les contes de la mère l’Oye, « du temps que les bêtes parlaient ». Le lion et le renard, ma commère la carpe avec le brochet son compère, Jeannot Lapin et dame belette, Raminagrobis, le chat fourré, le héron au long bec emmanché d’un long cou, Bertrand avec Raton, l’un singe et l’autre chat, c’est une ménagerie qu’évoque la voix de l’enchanteur et ce sont des histoires humaines qu’il lui fait raconter en son ramage. Tout le frisson delà nature, le souille du vent sur les roseaux, le tumulte des torrents, le mugissement delà tempête, le murmure des forêts, le chant des cigales et celui des rossignols et jusqu’au braiement de l’âne, tout se fait leçon pour l’homme. La sagesse, le bon sens, la fine ironie s’expriment par ces mille voix. Le Champenois distrait est un maître dans l’art de bien dire et de bien penser. Nulle autre nation n’a eu et n’aura son La Fontaine.
Boileau tient la férule ; il combat pour la règle, pour la simplicité, pour le bon sens. S’il est un écrivain « classique », c’est lui. Mais sa leçon se répète un peu et son vers est lourd, à force d’être sage. « L’ennui naquit, un jour, de l’uniformité. »
L’ami de La Fontaine et de Boileau est notre grand comique, Molière. Celui-là raille et fustige les vices et les ridicules des hommes. Selon la devise de la comédie, « il corrige en riant ». D’un trait mordant, il découvre le fond des âmes : nul ne lui échappe, nul ne lui ment ; il est le « contemplateur ». Ces hommes qu’il a observés et disséqués, il les reconstitue par un effort de son génie ; il les
L’AGE CLASSIQUE fait vivre, les jette en pleine action, en pleine existence, sur la scène. Sa verve endiablée les anime : les voilà qui se heurtent, se bousculent, s’aiment et se détestent, se plaisantent et se mesurent devant nous ; et, toujours allant, venant, tourbillonnant, entremêlant leurs gestes, leurs rires, leurs éclats de voix, ils créent un monde immortel, plus vivant et plus vrai que les modèles dont le grand homme s’est inspiré. C’est Toinette, les deux poings sur les hanches, qui dit ses quatre vérités au bonhomme Argan ; c’est Trissotin, plus ridicule, à lui seul, que les quatre facultés toutes ensemble ; c’est Harpagon, odieux et risible comme son vice, le plus odieux et le plus risible des vices, l’avarice ; c’est Scapin qui les raille tous ; Alceste qui les méprise tous ; Célimène qui les berne tous ; Diafoirus qui les drogue tous ; Philinte qui les admire tous, et Tartuffe enfin, le héros du mensonge et de l’hypocrisie, qui les trompe tous pour être, à la fin, trompé luimême. « Tel cuide engeigner autrui qui souvent s’engeigne lui-même. » L’âme mélancolique du grand rêveur fustige ce monde burlesque mais s’attendrit sur les amours sincères et sur les espoirs déçus. — Il est toujours du parti des jeunes, des amoureux. Il plaisante et il pleure ; il souffre et il s’amuse. Il est, lui-même, le malade imaginaire ; et le grand comique comédien tombe sur la scène, dans un éclat de rire mêlé aux larmes que le spectacle de la vie lui arrache jusqu’à en mourir.
Racine est le « tendre » Racine. Le grand siècle avait été jusque là le siècle des hommes : par lui, la femme prend la place qu’elle occupera désormais
ig5
dans la vie française. Il y avait eu, à cette époque, une éclosion sans pareille de beautés, de vertus et de grandeurs féminines. Le siècle de sainte Marie de Chantal et de Jacqueline Pascal, le siècle de Mme de la Fayette et de Mme de Sévigné, le siècle de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon avait vu tout ce que la noblesse, la grâce, l’adresse et la volonté féminines peuvent ajouter à la société. La plupart de ces femmes illustres, Racine les avait connues. C’est elles qu’il voulut peindre dans son théâtre, et il substitua l’héroïne au héros. C’est Andromaque, c’est Monime, c’est Agrippine, c’est Bérénice, c’est Roxane, c’est Phèdre, c’est Athalie. 11 y avait, dans ce raffinement délicat, dans cette nuance indiciblement exquise delà vie qui achève la culture humaine par la politesse des manières et la délicatesse des sentiments, une perfection, une fleur qui ne pouvait éclore qu’à la cour du grand roi. Racine fut le p'oète de cet hymne harmonieux en l'honneur de la femme. 11 fit résonner les deux cordes, la pudeur et la passion, la résistance et l'abandon. Par lui, l’œuvre était achevée ; mais, toute affinée qu’elle fut, elle restait robuste, parce qu’elle reposait encore sur la réalité des sentiments humains.
Ce beau monde, ce grand monde que fut la cour de Louis XIV, se serait enivré en son rayonnement de splendeur, de noblesse et de victoires, si un avertissement constant ne lui eût rappelé la faiblesse radicale de l’homme et la vanité de ses œuvres en présence de la mort qui l’attend. L’éloquence des orateurs de la chaire et la franchise des moralistes et des psychologues ne manquèrent pas de lui don-