‹ La fleur des histoires françaisesChapitre 12 sur 19 · L'AGE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

L'AGE PHILOSOPHIQUE

’aiguille tourne au cadran de l’histoire. Les

belles heures des apogées s’envolent ; une règle trop rigide est insupportable à l’humanité. Les principes se corrompent par leur application même ; le modèle classique tombe dans le mécanisme et dans le poncif.

La pureté devient sécheresse et la simplicité banalité. Tout change ; et l’homme veut changer à son tour. Quand les générations nouvelles arrivent, elles veulent faire place nette du passé. Les fils sentent, trop vivement, les défauts de l’œuvre des pères. Ils cherchent autre chose, et s’ils s’ingénient : cette « autre chose », ils la trouvent.

On n’attendait que la mort de Louis XIV. Le luxe, précisément parce qu’il s’était généralisé, était plus envié. Ce n’était pas seulement Versailles, Marly et les constructions fastueuses du roi qui paraissent lourdes à la France, ce n’étaient pas seulement l’argent dépensé pour amener les eaux dans les jardins d’Armide, et l’argent plus abondant encore gaspillé, avec le sang des peuples, dans les « guerres de magnificence » ; c’était, partout, chez

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LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES les seigneurs comme chez les princes, chez les laïques comme chez les ecclésiastiques, cet étalage insolent de dépenses superflues, de constructions, de fêtes, de splendeurs ! Il y avait un contraste trop violent entre ces jouissances arrogantes et la misère du paysan, « l’animal farouche, noir, livide et tout brûlé du soleil, qui fouille et remue la terre, » tel que le peignait La Bruyère.

Le privilège était de plus en plus exigeant et se justifiait de moins en moins. On voulut voir ce qu’il y avait sous ces habits de soie et sous ces perruques solennelles et on s’aperçut que, trop souvent, ce n’était que le néant. La noblesse se distinguait, moins par les services que par les prétentions et les titres. L’heure était venue où ces façons hautaines n’arrêteraient plus ceux qu’un respect traditionnel retenait encore. Quelques coups d’épingle dégonfleraient ces outres pleines de vent.

Le grand siècle se déshabillait lui-même. Les nièces de Louis XIY se réunissaient en petits comités pour fumer du tabac comme dans un corps de garde. Le Régent, qui gouvernait le royaume au nom de Louis XV enfant, donnait l’exemple de la dissolution et de la crapule. L’abbé Dubois, corrompu et corrupteur, faisait rougir la France de la honte de son gouvernement. Bientôt un aventurier étranger, l’Ecossais Law, exalte les imaginations et provoque une véritable folie spéculatrice en promettant de faire couler à flots l’argent qui commençait à manquer partout. L’unité territoriale et l’hégémonie politique conquises à grand’peine par les gouvernements antérieurs, sont menacées par l’hosti-

L’AGE PHILOSOPHIQUE lité croissante de l’Angleterre et de la Prusse. Au lieu des victoires et des réalisations, on ne connaît plus que les défaites et les humiliations. Si Louis XY était encore une majesté, c’était une majesté trop facile, une majesté de petits cabinets, de petits soupers, avec, dans les dessous, les orgies de l’CEil-de-bœuf et du Parc-aux-Cerfs. Ce n’est pas comme cela qu’on entretient le respect.

L’heure était sonnée. Après l’apogée, la descente ; après l’œuvre, la critique. L’âge classique a, presque nécessairement, pour contre-partie et pour antinomie la résistance des esprits indépendants, des irréductibles, des insubordonnés.

Ces hommes, au xvme siècle, s’appelaient, euxmêmes, les philosophes. En se nommant ainsi, ils se flattaient : car si le mot philosophe veut dire « ami de la sagesse », ces hommes n’étaient pas à un degré de sagesse qui les distinguât beaucoup du reste des humains. Et si le moi philosophe implique l’idée d’un système du monde comprenant, outre la physique, une métaphysique, ces écrivains, ces publicistes, ces observateurs, ces railleurs, étaient, encore, moins capables d’une telle philosophie. Ce sont des critiques et des lutteurs, non des constructeurs et des métaphysiciens. Voltaire est, de son avis même, aux antipodes de tout dogme absolu.

C’est Voltaire qui a réalisé la pensée du xviiic siècle, mais ce n’est pas lui qui a donné l’impulsion.

Si on cherche le mouvement dans ses origines, c’est à Bayle, auteur du Dictionnaire historique, et à Montesquieu, auteur des Lettres persanes, qu’il faut remonter. Montesquieu est le plus grand de

tous. Peu s’en faut que sa figure n’atteigne à la hauteur des effigies qui avaient marqué les débuts du siècle précédent. Il commence par les Lettres persanes, comme Pascal avait commencé par les Lettres provinciales. Mais le caractère différent des deux siècles se remarque tout de suite : les Provinciales sont un livre de morale rigide et les Lettres persanes un livre de morale libre ; Pascal réclame une règle et Montesquieu se rit des règles.

Pourtant, Montesquieu est un homme grave ; c’est un magistrat, président au Parlement de Bordeaux. Il s’est plongé dans des études infinies ; il puise dans l’arsenal des lois ; il a voyagé ; son érudition est immense ; à l’entendre, il ne songe qu’à consolider le gouvernement et le règne sous lesquels il vit. En fait, il se laisse emporter par le courant du siècle, et son œuvre renverse, abolit, détruit, fait table rase. C’est pour passer au crible de son intelligence incomparable le régime français qu’il travaille pendant trente ans à son livre le plus poussé et le plus puissant : l’Esprit des Lois, œuvre didactique, œuvre d’historien, œuvre de polémiste : mais non pas l’œuvre d’un philosophe.

La pensée de l’illustre magistrat, c’est que les sujets ont des droits à l’égal des princes et que les révolutions sont justifiées par des nécessités fatales, plus fortes que les engagements pris et les traditions respectées. Elle pourrait se résumer en un seul mot : il n’y a pas de droits contre le droit. Montesquieu affirme que la République sera le règne de la vertu. Ce parlementaire aristocrate est le premier et peut-être le plus redoutable des révolutionnaires.

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