L’AGE PHILOSOPHIQUE
La figure de Voltaire échappe à l’analyse. Son œuvre si vaste, si abondante, si touffue, parfois si contrastée et si contradictoire, semble plutôt l’écho d’un siècle que l’entreprise d’un homme. Le génie de Voltaire fut le miroir de tout ce qui vivait autour de lui. On dirait parfois qu’il ne se gouverne pas luimême, tant il se livre au caprice du vent qui souffle et de l’inspiration qui passe. Auteur dramatique, conteur, historien, romancier, satirique, épistolier, publiciste, toujours en train, toujours en verve, toujours sur le pont, brave jusqu’à la témérité, prudent jusqu’à la poltronnerie, insolent aux grands de ce monde et, tout d’un coup, leur plat valet, à la fois grave et grimacier, sensible et sceptique, ironique et gobeur, il est l’image même de la France dans ce qu’elle a de meilleur et dans ce qu’elle a de pire. On l’aime et on le déteste, on le blâme et on l’admire ; ceux qui le discutent sont ceux qui subissent le plus son influence, comme ce Joseph de Maistre qui s’est déclaré, pour ainsi dire, son adversaire personnel et qui n’est, fort souvent, qu’un Voltaire retourné.
Ce qu’on ne peut lui refuser, c’est l’intelligence, l’invention et l’esprit, le tout à un degré que personne d’autre ne dépassa. L’esprit surtout, l’esprit endiablé, l’esprit qui jaillit du terroir français, de la source où puisèrent Rabelais, La Fontaine et Molière, l’esprit qui, en France, fait tout pardonner. Esprit de finesse et d’ironie, certes, mais aussi esprit de justice, esprit du cœur.
Cette puissance redoutable qui était en lui, Voltaire la mit, en somme, au service des causes
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES justes et, s’il tomba dans l'intolérance, l'indécence, l’impudence (notamment quand décrivit la Pucelle ), ce sont là les misères du siècle où il vécut et l’abus de ce qui était devenu, pour lui, une dangereuse escrime. Voltaire usa et abusa des dons prodigieux dont la nature l’avait gratifié. Il est un exemple étonnant de prodigalité intellectuelle et vitale. Soixante ans sur la brèche, toujours malade et jamais las, il conserva sa force et sa gaieté jusqu’à la mort ; il meurt en pleine action et en pleine gloire. Voltaire est l’homme représentatif de la période « critique » ; c’est le premier des journalistes : son œuvre immense et, en partie éphémère, eut, sur ses contemporains et sur ses successeurs, une influence irrésistible.
On ne détruit que ce que l’on remplace. Si le xvnxe siècle n’avait fait que saper les doctrines et les principes du siècle précédent, son œuvre, toute négative, serait restée vaine et stérile. Aux croyances antérieures, il fallait substituer quelque chose. Les « philosophes » s’efforcèrent de tenter, du moins, une reconstruction. Ils élevèrent donc, sur les ruines du passé, leur édifice, monument énorme et massif, mais amplement construit et largement aménagé : Y Encyclopédie.
Jamais rien de tel n’avait été tenté. Donner au public un livre conçu sur un plan unique et dont l’exécution infiniment variée lui apporterait l’exposé complet de tout ce que la mémoire des hommes a pu enregistrer : la pratique et la théorie, la science et l’histoire, les arts plastiques, les arts mécaniques, la politique, la médecine, la jurisprudence..., enfin
L’AGE PHILOSOPHIQUE tout ; ramasser, en une seule œuvre, la bibliothèque des connaissances humaines, la couronner par une tentative doctrinale appuyée sur l’expérience, tel fut ce vaste dessein. Le miracle, c’est qu’il fut réaliés. Il fut réalisé par une équipe d’hommes de lettres et d’hommes de science, parmi lesquels Diderot et d’Alembert.
Diderot, écrivain original, fécond, tourmenté, impulsif, fantasque, cynique, enthousiaste, verveux, et illuminé parfois par les éclairs et les intuitions du génie ; d’Alembert, savant éminent, dépeint en ces termes par Sainte-Beuve : « Quel plus honnête homme, plus modéré, plus sage, plus sobre, plus bienfaisant dans tous les jours de la vie que d’Alembert? »
Ces deux hommes, avec la troupe qu’ils surent enrôler, menèrent à bonne fin l’œuvre énorme qui sapait les croyances, en prétendant s’en tenir aux notions précises et pratiques que l’homme a pu réunir sur les conditions de son existence. C’était vraiment faire descendre la philosophie du ciel sur la terre.
L’œuvre énorme dort, maintenant, oubliée sur les rayons des bibliothèques. L’expérience, en effet, n’apporte pas une réponse suffisante à l’éternelle interrogation humaine. La science est courte puisqu’elle ne s’achève jamais ; l’homme, vivant et mourant, n’a pas le temps d’attendre qu’elle soit finie. Il veut savoir, savoir avant de disparaître, savoir tout de suite.
Les exposés scientifiques, les démonstrations soigneusement élaborées, les notions accumulées dans
Y Encyclopédie ont passé de date et, en vieillissant, l’ont entraînée elle-même dans leur désuétude. Ainsi, l’œuvre puissante, en moins d’un siècle, est morte. Mais l’effort était noble et il subsiste. Les encyclopédistes ont préparé les générations futures en aménageant les premières assises de la science moderne. S’ils n’ont pas été des réalisateurs, ils ont été, du moins, des précurseurs.
Plus encore que les encyclopédistes, plus encore que Montesquieu et Voltaire, un homme devait ouvrir les portes de l’avenir : c’est Jean-Jacques Rousseau. Il n’est pas de gloire plus contestée; il n’en est pas de plus indéniable, si on considère l’intensité de la pénétration et l’étendue du rayonnement. Ce fds d’un horloger génevois est à peine un Français. Né hors de la frontière, il vient tard à Paris et se trouve, par ses origines, par son caractère, en contradiction déclarée avec le peuple dont il adopte la langue et dont il détourne, à son profit, l’autorité dans le monde et dans le domaine de l’idée. Si Jean-Jacques eût écrit en quelque dialecte romanche ou allemand, son nom fût resté ignoré.
Jean-Jacques est un triste, un grandiloquent, un souffreteux, tandis que la pensée française était apparue jusqu’à lui (même chez Pascal), comme lumineuse, équilibrée, joyeuse. Jean-Jacques, pauvre, mécontent, engagé dans des liens dont il ne sut ni rompre les entraves, ni accepter les charges, semble voué par son caractère inquiet, par ses besoins modestes, par ses goûts solitaires, à l’obscurité, à la plainte lamentable, au découragement ; bon, tout au plus, à copier, dans un grenier, ses interminables pages
L’AGE PHILOSOPHIQUE de musique pour alimenter une vie désenchantée.
Pas du tout. 11 se redresse; il tient tête. Si Pascal représente ceux qui « cherchent vers le ciel en gémissant », Jean-Jacques représente ceux qui luttent ici-bas, en protestant. L’œuvre de Jean-Jacques n’a qu’un nom : revendication. D’après lui, la civilisation a gâté la nature. Mais une pensée hère et indomptable peut corriger l’erreur delà civilisation. Il suffit de reprendre les choses ab ovo, c’est-à-dire à l’heure où fut commise la faute capitale qui a entraîné tant de conséquences funestes, à l’heure où fut signé le contrat social.
Jean-Jacques Rousseau est celui de tous les hommes qui a le mieux fait croire aux hommes qu’ils sont les maîtres de leur destinée et de leur bonheur, et qu’il suffit d’un papier bien rédigé pour que les choses prennent un cours meilleur. Ce papier, c’est la loi. « Faites de bonnes lois et vous aurez de bonnes mœurs. » Tandis que la vérité est probablement tout à rebours : ayez de bonnes mœurs et vous pourrez vous passer de lois.
Jean-Jacques Rousseau croit ardemment à ces idées, à ces désirs, à ces sentiments qui agitent son cœur plus encore que son esprit. Il les expose dans une langue harmonieuse et rythmée, dont la caresse pénètre jusqu’à l’âme et l’endort sans défense. Il conquiert la renommée par le fameux Discours sur l’inégalité des hommes ; puis c’est Y Emile, manuel de pédagogie où le rêve irréalisable plane sans cesse au-dessus d’une louchante réalité ; c’est la Nouvelle Héloïse, roman passionnant et qui répand, pour un siècle, la contagion de la « sensibilité » ; c’est le
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES Contrat social qui dirigera , plus qu’aucun autre livre, les aspirations révolutionnaires ; et c’est, enfin, les Confessions. Les Confessions, voilà le vrai livre de Jean-Jacques. Il se peint lui-même, humble et orgueilleux, adorant le monde et le détestant, résigné et irrité. Que d’épisodes exquis et vraiment humains parmi d’autres où l’esprit du rêveur s’égare jusqu’à une sorte de fanfaronnade de vices ! Livre captieux, captivant et dangereux, surtout par le charme qu’il dégage. C’est dans les Confessions surtout qu’apparaît l’amant de la nature, le romantique énamouré de la vie, mais impuissant à en jouir que Jean- Jacques fut au fond. Il laisse une œuvre immortelle, et meurt malheureux, hagard, au bord de la folie.
Jean-Jacques est le patron de tous les révoltés : c’est par là qu’il est, plus que Voltaire lui-même, l’homme du xvme siècle et l’avant-coureur de la Révolution. Oui, puisqu’il l’affirmait, le pacte social était brisé, voici quelle fut la première leçon de son livre. Il brisa les sceaux qui ne tenaient qu’à peine. Trop aux uns, trop peu aux autres, cela ne pouvait pas durer. Si la société ne sait pas être équitable ou si elle ne s’efforce pas, constamment, de le devenir, elle se détruit elle-même. Les égoïsmes exacerbés engendrent la discorde. Tant pis pour ceux qui ne savent pas comprendre et qui ne savent pas céder à temps. Jean-Jacques sonna le tocsin d’un incendie qui couvait. Après lui, les flammes gagnèrent soudain et l’édifice majestueux et splendide va brûler dans la nuit.
Tant que les élèves de Voltaire occupaient les premiers plans, l’esprit avait pu suffire : Chamfort,
L’AGE PHILOSOPHIQUE Grimm, Rivarol, l’abbé Galiani, Beaumarchais, tous les railleurs paraissent plus plaisants que dangereux. On rit de leurs bons mots sans se rendre compte que cet acide détruit. Mais, maintenant, il ne s’agit plus de rire : la colère gronde. Rousseau et ses disciples, les Mably, les Raynal, les Condorcet, ont le regard sombre, l’œil mauvais : ils sont tristes ; cela devient grave.
Et pourtant, il resta, jusqu’à la dernière minute, un espoir, une illusion. Qui pouvait penser que ce siècle souriant et tout à la joie et à l’élégance de la vie se précipitait, avant sa fin, vers une catastrophe? L’art du xvme siècle (et l’on sait combien l’art exprime vivement les sentiments des foules), l’art n’annonce rien de tel.
Les architectes ont allégé les formes solennelles du grand siècle ; il les ont affinées, assouplies, enrichies ; mais ils n’en ont répudié ni les proportions élégantes, ni les dispositions équilibrées. La colonne et le fronton classiques sont toujours les motifs préférés. Seulement une grâce exquise et insaisissable achève et couronne la beauté française. J. Gabriel, parent de Mansard, héritier de toute une famille de constructeurs, élève les deux édifices (le Garde- Meuble et le ministère de la Marine) qui font, de la place de la Concorde, une des plus belles choses qu’il y ait au monde. Il construit l’Ecole militaire, achève Versailles et le Louvre : Gabriel est le maître des colonnes. Louis bâtit les galeries du Palais- Royal, le théâtre de Bordeaux où il subordonne son talent sobre et ingénieux aux conceptions du marquis de Tourny.
Watteau, Fragonard, Boucher, Nattier, peignent pour Mme de Pompadour, Mme du Barry et les grandes dames de la cour de Louis XV ; c'est un art perfectionné et raffiné, à qui la puissance et la robustesse manquent trop souvent, mais qui a le nerf, la grâce, une élégance et une saveur indicibles. C’est l’esprit de Voltaire et la verve de Beaumarchais. Les dessinateurs et les illustrateurs, les Cochin, les Marillier, les Gravelot, les Moreau le Jeune illustrent, d’une pointe aiguë et souple, les œuvres de leurs contemporains. B y a, dans tout cela, beaucoup de fantaisie, de caprice, de folie, rien de violent ni dangereux : Surprises de F Escarpolette et Embarquement pour Cythère, Jeu de la Balançoire.
Cependant Greuze s’attendrit et commence à verser une larme: il a lu la Nouvelle Héloïse. Chardin, plus voisin de Diderot, décrit minutieusement et amoureusement les intérieurs modestes et les vertus bourgeoises : c’est une classe qui monte. Quelque chose de nouveau apparaît. La découverte de Pompéi et d’Herculanum met en honneur les figures antiques et les vertus romaines. Le mobilier se fige et prend un aspect plus linéaire, plus hiératique au moment où Soulïlot attriste Paris en lui infligeant pour toujours, la solennelle calotte du Panthéon.
En somme, pour ceux qui glissent à la surface du sol, selon le conseil de Voltaire ( Glissez , mortels, n’appuyez pas ), et qui restent sourds aux coups de mine qui l’ébranlent, tout est à la joie. L’un de ces privilégiés disait plus tard : « Ceux qui n’ont pas vécu en ce temps n’ont pas connu le bonheur de
Va gè philosophique
vivre. » Ün roi vertueux et placide, Louis XVI, était monté sur le trône. Les succès remportés sur l’Angleterre dans la guerre pour l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique avaient réparé les amertumes extérieures des dernières années de Louis XV. Des ministres probes, des esprits réformateurs, Vergennes, Turgot, étaient aux affaires : on pouvait attendre beaucoup de leur clairvoyance appuyée sur une opinion publique qui avait réclamé leur avènement.
Une richesse et une prospérité nouvelle se répandaient sur les diverses parties de la nation. L’expansion coloniale produisait les résultats qu’avait prévus, trop tôt, la spéculation de Law. Le « commerce des Iles » enrichissait, réellement, la mère-patrie. Un disciple de Jean- Jacques, Bernardin de Saint- Pierre, écrivait le premier roman exotique, Paul et Virginie ; et c’était une délicieuse et émouvante idylle.
Florian, Berquin, Trianon, le Devin du village : attendrissement universel, bergerade ! Les modes mêmes se faisaient modestes. Le linon, la mousseline, l’organdi, un chapeau de paille orné d’un ruban, le bonnet, le bavolet...., il n’y avait rien de trop simple, de trop naïf, de trop champêtre, pour exprimer le retour à la nature et la volonté universelle d’effacer ce qui distingue, d’écarter ce qui blesse.
Un rien, et les antinomies, les haines, les passions hésitantes encore se fondront dans un universel embrassement.
Que Turgot soit soutenu, que Necker ne soit pas combattu, et tout peut être sauvé.
Eh bien, non ; les partis pris sont trop accusés, les passions trop violentes. Ni d’un côté ni de l’autre, on ne veut céder. Il y avait un poids trop lourd, d’abus, de préjugés, d’injustices, pour qu’il s’allégeât ou s’écartât de lui-même. Un homme, quel qu’il fût, si fort, si énergique, si avisé, si prudent qu’on le supposât, n’était capable de donner le coup de balai qui nettoierait le détritus accumulé par mille ans d’empirisme et de brutalité à peine masquée sous les fleurs.
Louis XVI n’a pas l’autorité, Marie-Antoinette n’a pas la popularité. T urgot et Necker sont emportés par le vent de tempête qui s’est levé. Les Français, dans un de ces accès de discorde et de fureur inexpiables qui les animent parfois, se sont mesurés du regard. Ces frères se détestent ; ils veulent en venir aux mains,
Les Etats généraux sont convoqués ; la nation se prononce. Elle envoie ses députés pour demander des comptes au régime suranné qui s’écroule. On voit surgir, des rangs de la noblesse, la figure congestionnée de Mirabeau et, des rangs du Tiers État, la figure exsangue de Robespierre : « Sire, ce n’est pas une émeute, c’est une révolution ! »
L’AGE POLITIQUE ET JURIDIQUE
L’AGE POLITIQUE ET JURIDIQUE
Sous l’ancien régime, le Français était un sujet, il n’était pas un citoyen.
On sait comment les choses s’étaient passées : A l’origine de la formation nationale et de ses extensions successives, il y avait une conquête. Il est vrai que cette conquête n’avait pas toujours fait exclusivement appel à la force. Les populations destinées à devenir françaises avaient désiré, pour la plupart, être unies au royaume ; elles avaient traité avec le roi vainqueur et lui avaient imposé leurs conditions. En même temps qu’elles avaient subi un traité de soumission, elles avaient conclu un pacte d’union. Telle était, d’ordinaire, la nature de la transaction royale. Ces réserves faites par les provinces ou les seigneuries, à la veille d’entrer dans le consortium national, s’appelaient les « libertés » ou encore les « privilèges». « Sire, nous sommes vos sujets, disaient les Languedociens au roi ; mais avec nos privilèges. »
Il y avait les privilèges des Etats annexés ou co- États, comme le Dauphiné, la Bretagne, le Languedoc ; il y avait les privilèges des ordres, comme
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES la noblesse, le clergé, la magistrature, etc., il y avait les privilèges des provinces, les privilèges des villes, des particuliers. C’était une confusion inextricable.
La loi elle-même était subordonnée au privilège; se trouvant ainsi localisée, il n’y avait, pour ainsi dire, pas de loi générale. Il est nécessaire de remonter encore aux origines pour bien comprendre. Au moment de l’annexion ou de l’union, les provinces ou les seigneuries avaient profité des bonnes dispositions du roi pour obtenir de lui qu’il respectât leurs lois particulières. Ce qui fut promis, fut tenu. Chaque région, chaque ville, chaque quartier eut ainsi sa loi, sa coutume, c’est-à-dire son régime spécial sur la propriété, sur la dot, sur les partages, sur les successions, etc., etc. Pour bien préciser par un exemple, dans telle ville, un côté de la rue assurait un douaire à la femme, et l’autre côté non. La confusion était encore plus grande de ce fait, que du fait des distinctions politiques. La plupart des habitants du royaume étaient engagés de bonne foi dans d’interminables procès. C’était le triomphe des hommes de loi.
Donc, au point de vue politique et au point de vue juridique, l’unité française n’était pas achevée. L’esprit logique des Français acceptait difficilement ces complications infinies et qui, par l’abus qu’on en faisait, devenaient odieuses.
Si l’on veut résumer le système où s’attardait le royaume à la veille de la Révolution, il suffit de dire que c’était la conquête au sommet et le désordre à la base. On peut épiloguer tant que l’on voudra sur cette double constatation ; mais les adver-
L’AGE POLITIQUE ET JURIDIQUE saires les plus déclarés de la Révolution sont obligés de reconnaître que cela ne pouvait pas durer. Taine, dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, l’a démontré mieux que personne : l’ancien régime était condamné; un changement profond était devenu nécessaire.
Tout le monde souffrait d’un mal effectif, constant, irritant. Les privilégiés eux-mêmes n’étaient pas satisfaits, car il y avait concurrence entre leurs privilèges. Ce furent les défenseurs attitrés delà société, les parlementaires, les robins qui prirent l’initiative des revendications et qui engagèrent la lutte.
D’ailleurs, le régime croulait de lui-même. L’argent manquait. La Cour était acculée aux expédients ; depuis un siècle on se confiait aux empiriques; les Law, les Loménie de Brienne nourrissaient le régime de viande creuse et de promesses illusoires. La réforme de Turgot n’avait été qu’un sillage vite effacé sur la mer profonde des abus. Quel que dût être le résultat d’un changement, on voulait changer. Cela, d’ailleurs, est dans le caractère du Français. Un régime nouveau serait toujours meilleur que celui qui avait vu la France gouvernée par le cardinal Dubois et les maîtresses de Louis XV.
Le premier acte du drame fut conforme aux coutumes traditionnelles du royaume : Louis XYI convoqua les États généraux : c’est ce qu’on avait fait du temps de Louis XII, du temps de la Ligue, sous la minorité de Louis XIII, toutes les fois que le pouvoir avait senti, de lui-même, que, pour mettre un terme à une situation inextricable, il fallait re-
courir à l’autorité et au concours de la nation. C’est donc le régime qui avait prévu cet appel. L’absolutisme de Louis XIV était la chose récente. Mme de Staël a dit, non sans raison : « Ce qui est nouveau en France, ce n’est pas la liberté, c’est le despotisme. »
Les États généraux, convoqués en 1789, avaient sur les assemblées antérieures un avantage qui devait rendre leur action autrement décisive. Le débat engagé depuis un siècle, devant la nation, par les philosophes, avait éclairé chaque sujet sur ses droits politiques et sur sa situation juridique. On cherchait, en vain, dans les coutumes du passé une constitution qui méritât le respect : elle échappait aux regards, parce qu’elle n’existait pas, — Montesquieu l’avait établi. En vain eût-on remonté plus haut et invoqué un « contrat social » : — Jean-Jacques Rousseau n’en avait trouvé nulle trace. Les classes privilégiées se fussent-elles appuyées sur leur utilité et sur les services rendus pourjustifier un régime d’exception en cette faveur ? — L’ironie de Voltaire avait levé les masques et montré la grimace derrière le sourire d’apparat.
La nation n’était rien : elle voulait être quelque chose. Le mot fut dit par Sieyès. Seulement, en l’appliquant exclusivement au tiers état, il présuma une résistance des deux ordres privilégiés qu’un œil plus perçant eût devinée nulle ou vaine ; on lit ainsi une crise de discorde et de division d’un changement nécessaire, auquel toute la nation eût pu collaborer d’un seul cœur et qui n’eût été, alors, qu’une réforme profonde « dans le chef et dans les membres » .
Tel est le point de départ du conflit. Il vient de
L’AGE POLITIQUE ET JURIDIQUE la division initiale en ordres, division qui était, d’ailleurs, un legs du passé. En opposant un seul ordre aux deux autres, en les lançant les uns contre les autres, on préparait une raison à la résistance, on décidait du caractère aigu de la Révolution.
L’histoire de la Révolution n’est pas à raconter ici : elle est dans toutes les mémoires. C’est un des événements les plus considérables qui se soient produits dans le monde. La crise révolutionnaire a non seulement labouré, jusqu’au fond, la terre de France, elle a jeté au loin des semences qui n’ont pas toutes germé après un siècle. Hier encore, la révolution turque, la révolution portugaise se réclamaient de la Révolution française. Partout, la Marseillaise fredonne sur les lèvres des opprimés.
Cette histoire, énorme dans l’effet, est très courte dans le temps; il est prodigieux qu’elle ait tenu, tout entière, dans le court espace de dix années; c’est-à-dire qu’un homme qui avait vingt ans en 1789, vit la fin de la Révolution en 1799, alors qu’il n’avait pas trente ans et qu’il était sorti à peine de la jeunesse. Remontez, par la pensée, à dix ans en arrière dans votre propre vie, — c’est-à-dire, d’aujourd’hui 1911 à 1901, — et imaginez-vous que, dans ce court laps de temps, vous ayiez vu passer cette chose complexe et formidable, cette catastrophe d’hommes et de choses qui s’appelle la Révolution !...
Les États généraux sont convoqués le 5 mai 1789. Le tiers état se déclare « Assemblée nationale », ce qui, d’un seul trait, change le caractère du régime et met le peuple, en tant que nation, à la tête de ses
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES propres destinées. Parle serment du Jeu de Paume, l’Assemblée prend position en face de la royauté. « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous ne sortirons que par la puissance des baïonnettes. » A partir de ce moment, les sceaux sont brisés.
Dans la nuit du 4 août, les privilégiés renoncent d’eux-mêmes à leurs privilèges. C’est alors qu’est publiée la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen», déclaration qui implique le caractère à la fois politique et juridique de la Révolution : des citoyens et non plus des sujets ; un droit pareil pour tous et non plus des privilèges pour quelques-uns. Telle est la véritable portée de cet acte célèbre. On peut discuter ses termes et son caractère souvent emphatique et abstrait. Il n’en pose pas moins les deux bases inébranlables sur lesquelles sera reconstruit non seulement en France, mais hors de France, tout le monde moderne.
L’Assemblée constituante entreprend, de bonne foi, la refonte générale du royaume. Mais les passions sont soulevées. La cour essaye d’organiser la résistance. Paris s’ébranle. Prise de la Bastille ; le roi ramené à Paris. Louis XVI, dont on soupçonne les relations avec l’étranger, essaye de fuir. Les dispositions sont aussi mal prises pour le départ qu’elles l’avaient été pour la répression. Louis XVI est arrêté à Yarennes. Un désordre affreux se répand dans le pays. Les pouvoirs anciens étant périmés, les pouvoirs nouveaux à peine constitués, l’anarchie est partout ; en même temps, la misère, la famine, la crainte. Tout est en suspens, tout est en alarme.
L’AGE POLITIQUE ET JURIDIQUE L’armée est divisée : on s’était battu à Nancy, régiments contre régiments. Les officiers tirent l’épée, les uns contre les autres. La noblesse a émigré ; elle va fomenter la haine de la France à l’étranger.
L’ennemi guettait les malheurs d’un pays dont la grandeur avait lassé le monde et dont l’exemple était redoutable aux monarques. La Belgique, la Pologne s’étaient soulevées et donnaient prise aux revendications des puissances. Celles-ci avaient les mains teintes du sang de la Pologne : une nation de plus à exécuter ; et la France ! double profit. Par la convention de Pillnitz, la Prusse et l’Autriche s’entendent pour envahir le pays, si Louis XVI n’est pas remis en liberté, les émigrés réintégrés (aoûtseptembre 1791)- La France est traitée comme rebelle à l’Europe. L’Assemblée se hâte de voter une constitution et elle se dissout. Ces grandes choses se sont accomplies en deux ans et trois mois.
« L’Assemblée législative », convoquée par application de la constitution votée par l’assemblée précédente, n’est qu’un des pouvoirs de la monarchie constitutionnelle qui vient d’être établie. En fait, il lui est impossible de se renfermer dans son mandat. La force des choses la pousse, pêle-mêle avec l’ordre social tout entier, vers la catastrophe. A peine réunie, elle déclare la guerre aux puissances alliées. Le manifeste du duc de Brunswick menaçait de livrer Paris à une exécution sommaire et à une subversion totale. Louis XVI pourrait-il diriger une guerre dont il était Tunique objet ? Les premières rencontres ne sont pas favorables aux troupes françaises. Une émotion formidable soulève le pays. Les
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES Girondins, qui voudraient, peut-être, rester dans la légalité, sont emportés.
La crise aiguë est à son paroxysme au io août 1792. Le peuple se porte aux Tuileries. Le roi cherche un refuge au sein de l’Assemblée ; il est suspendu de ses fonctions. L’ennemi pénètre en France. La crainte, la vengeance, les passions atroces répandent une tragique fureur. Les massacres de septembre dans les prisons, donnent l’exemple des folies sanguinaires. Heure affreuse! Comment définir les sentiments qui poussent une population, douce et clémente d’ordinaire, des hommes civilisés à de telles violences? De Paris, la contagion gagne, de proche en proche, tout le pays.
La canonnade de Valmy arrête l’invasion prussienne. La Révolution commence à trouver son expansion au dehors, en Belgique, sur le Rhin, dans la Savoie et le comté de Nice. La guerre victorieuse lui est une consécration. « L’Assemblée législative » a assisté à la chute de la royauté. Elle se dissout après dix-huit mois, pour laisser la place à une nouvelle Assemblée constituante : c’est la « Convention ».
La Convention est le « Long Parlement » de la Révolution française ; son existence se prolonge du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795. On peut, dire que ces trois années se détachent, en un relief effrayant, sur cette tragique épopée. La Convention n’a pas craint de s’appeler devant l’histoire la Terreur. La Convention balaye la royauté, juge et condamne Louis XVI, déchaîne la lutte entre les différentes classes de la nation, puis entre les révolutionnaires eux-mêmes. Elle marche, par une
L’AGE POLITIQUE ET JURIDIQUE
fatalité de violences, vers une sélection cruelle qui ne laissera plus subsister sur la scène politique, si elle se poursuit, que des dénonciateurs et des bourreaux. Mais les gens qui jouent cette partie, la jouent froidement et y mettent leur vie pour enjeu.
Après Louis XVI et les royalistes, les Girondins montent sur l’échafaud ; après les Girondins, les Hébertistes et les Dantonistes. Les initiateurs succombent après les réacteurs ; les prisons regorgent : elles ne se vident, le matin, et ne se remplissent, le soir, que pour alimenter l’échafaud. L’insurrection éclate dans les départements. L’argent, les denrées alimentaires, le crédit, tout manque à la fois; c’est la « loi des suspects », la « loi du maximum », les « assignats ». Le culte catholique est aboli; on élève des autels à la déesse Raison. Uneminimepartie de la population parisienne a usurpé le pouvoir et mène la France à coups de décrets. La Convention elle-même est subjuguée. L’infâme « marais » croupit dans l’impuissance ?
Dans ce désordre, alors que tout est dissension, éboulement et ruine, le pays lutte contre l’Europe coalisée et contre la moitié de la France soulevée. La Vendée et la Bretagne sont en armes, Toulon est livré aux Anglais. Lyon insurgé vise à devenir la capitale du fédéralisme contre Paris. C’est le moment suprême (juin-août 1793).
La Patrie est en danger ! Le Comité de Salut public, où se sont enfermés dans leurs propres résolutions, comme dans une citadelle minée, des hommes décidés à jouer leur va-tout, prend la direction effective des affaires. Il organise à la fois la
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES victoire et la terreur... Un pays ne peut pas durer sous un tel régime. La guillotine n’est pas un instrument de règne. La pâle figure de Robespierre est l’image de ces temps douloureux où la plus terrible démence s’accompagne de quelque grandeur.
Marie-Antoinette est guillotinée. Pourquoi verser le sang des femmes ?.. . Bientôt, c’est Danton, Camille Desmoulins, l’éphèbe charmant de l’aurore révolutionnaire. Où s’arrêtera-t-on? Cette fois encore la logique des choses, la force des situations agit et prend sa revanche. « Celui qui frappe par l’épée, périra par l’épée. »
Robespierre succombe, au 9 thermidor, avec Couthon, Saint-Just et vingt-deux membres de la Commune. Hommes hardis, convaincus, violents, enthousiastes, désintéressés ; mais d’une ambition cruelle et d’un sectarisme affreux ; capables d’entraîner les peuples, incapables de les conduire, — pas très intelligents.
La France était sauvée par les batailles de Wattignies, de Kayserslautern, de Wissembourg, du Mans, de Fleurus. L’excès de tension nationale qu’avait représenté le comité de Salut public s’était porté sur la frontière, et là, il avait accompli l’œuvre décisive pour laquelle, à l’appel de la patrie, tout le monde s’était levé. Soudain, tous les ressorts se détendirent et ce fut comme un air de mollesse, de langueur, de vie douce à revivre qui se répandit sur le pays :c’est la réaction thermidorienne, précédant et annonçant la corruption du Directoire.
On peut dire que la Révolution est finie ; mais elle ne sait comment s’achever. Les clubs ont été
L’AGE POLITIQUE ET JURIDIQUE fermés, les comités se sont dissous ; la Convention elle-même, après une longue agonie, cède la place (octobre 1795).
Que va-t-il advenir de la France? Quelle sera l’issue ? La crise sera-t-elle en pure perte? L’ancien régime sera-t-il tout simplement restauré? Sinon, quelle ère nouvelle, quelles consécrations, quels résultats seront obtenus, après tant et de si affreuses misères ? Imaginez cette interrogation nouvelle au fond des cœurs : des lendemains si obscurs après des jours si pénibles, et peut-être, pour finir, la déception d’avoir tant peiné et tant souffert pour rien !
On se bat dans Paris. L’insurrection est en permanence ; mais, cette fois, c’est l’insurrection royaliste, la réaction pour la réaction, sans but, sans chef, le bâton noueux au poing, les cadenettes au front, le poignard à la poche. Sauvera-t-on la Révolution ou la laissera-t-on à la merci d’un coup de matraque ou d’un coup de violence? la verra- t-on, palpitante, égorgée au coin d’une barricade ou au tournant d’un i3 Vendémiaire?
Les armées sont en marche sur toutes les frontières et tombent sur l’Europe. Après la défensive, l’offensive. Les troupes révolutionnaires ont envahi la Hollande, débordent sur la Sambre, sur la Meuse, sur le Rhin, bientôt sur les Alpes, sur les Pyrérénées. La vertu nationale s’est réfugiée là. Les régiments sont l’asile du courage, du désintéressement, du bons sens, du patriotisme. Tandis qu’ailleurs, on crie et on se heurte dans la nuit, ici, on agit et on triomphe en pleine lumière, en pleine gloire. De nobles figures se lèvent : Hoche, Mar-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES ceau, Desaix, Kléber. Enfin, apparaît, froid, énigmatique, silencieux, les cheveux plaqués sur le front, le regardfixe, la Victoire sur la main tendue, Bonaparte.
Campagne d’Italie : Montenotte, Millesimo, Lodi, Arcole, Rivoli ; à chaque étape son nom grandit. Campo-Formio : après la guerre, la paix! Tandis que le Directoire épuise ce qui reste de force aux dernières agitations révolutionnaires, le jeune général va chercher en Egypte le prestige des grandes épopées. Les Pyramides, Aboukir l’illuminent d’une auréole antique. C’est un Alexandre, un César. Son retour à Paris répond à l’attente universelle. Par le coup d’Etat du 18 brumaire (nov. 1799), il fait le geste attendu depuis trois ans : il clôt la Révolution.
La Révolution est finie dans sa période critique: maintenant, elle va se consolider dans ses résultats effectifs. C’est l’affaire de cet homme qui apparaît comme l’ouvrier de la Destinée.
La « Déclaration des droits de l’homme » a proclamé les principes de la Révolution ; le Code civil enregistre ses conquêtes. Faute de l’un ou de l’autre, la Révolution serait chose aveugle et incompréhensible. Entre ces deux textes, comme entre deux parenthèses, elle est, toute, renfermée.
Un état politique nouveau, un état juridique nouveau, l’unité de la nation, son indivisibilité, voilà les vraies raisons de la Révolution. Si tel était son programme, elle a réussi. Est-ce trop d’avoir payé ces résultats au prix de tant et de si pénibles erreurs ? L’histoire hésite et hésitera longtemps encore à se prononcer. Est-il donc dans la fatalité humaine que le sang soit versé pour que le bien s’accomplisse?
L’AGE POLITIQUE ET JURIDIQUE
La Révolution française n’en reste pas moins, devant l’histoire, une exaltation magnifique, incomparable, d’un peuple tout entier ayant pour mobile et pour idéal, le droit.
Ce peuple s’est trompé, il s’est heurté à des difficultés imprévues, aux lois de la nature, à la force et aux jalousies de ses adversaires, à ses propres fureurs déchaînées. Il s’est trompé, il a souffert, puis il a fait souffrir ! Malgré tout, au fort de la crise, il est resté grand, brave, désintéressé. Il a versé son cœur sur le monde et, de cette largesse, le monde lui a gardé une gratitude et une gloire qui ne périront pas. Cette foi élevée, ce labeur gigantesque ont renouvelé, dans les temps modernes, la source de l’héroïsme. La Révolution française est un des plus grands événements qui aient déployé, devant l’histoire, toutes les grandeurs et, hélas ! toutes les misères de l’humanité.
l’age héroïque