‹ La fleur des histoires françaisesChapitre 14 sur 19 · ET L’AGE LYRIQUE · texte numérisé non relu

ET L’AGE LYRIQUE

l age héroïque et eage lyrique

Ia surexcitation extrême de tout un grand pays, J l’état d’exaltation dans lequel il vécut pendant dix années, l’acuité des sentiments et des passions populaires, les émotions et les commotions ressenties par tous, dans la vie particulière et dans la vie publique, cet ensemble de faits et de dispositions extraordinaires devait produire, fatalement, une expansion au dehors. Quand des forces se développent et s’accumulent avec excès, elles finissent par se dilater et faire explosion.

C’est ce qui arriva, en France, à la fin du xvme siècle. La Révolution, après s’être surchauffée en vase clos, éclata sur l’Europe. La lutte soutenue par le peuple français contre les puissances est un acte qui a tous les caractères de l’héroïsme : foi, courage, abnégation. La France des campagnes révolutionnaires est la France des chansons de geste et des croisades. Hoche, Marceau, Desaix sont des paladins ; et combien, de moins connus, dont les hauts faits se sont perdus dans le tourbillon de l’épopée ; combien de sergents comme Fricasse, combien de soldats comme Coignet ?

Quand les siècles auront passé, l’ensemble et le détail ne formeront plus qu’une grave et belle légende aux lignes harmonieusement balancées.

Entre la France et les nations européennes, il y eut rupture et guerre, mais il n’y eut pas hostilité et haine. C’est peut-être la seule fois, dans l’histoire, que le vainqueur n’est pas odieux au vaincu. La formation nouvelle de l’Europe, comme la formation ancienne de la France, implique, en même temps qu’une conquête, une adhésion. Au début, on eût pu croire qu’une Europe renouvelée et libérée allait vivre et se développer à l’abri de la modération française, mais ces crises exceptionnelles sont fatalement immodérées.

Le spectacle n’en est pas moins extraordinaire de voir un seul pays, à moitié détruit par ses propres dissensions, tenir tête aux coalitions. La disproportion des forces n’est compensée, certainement, que par la propagande des idées et la conjuration latente des âmes. On vit, à cette heure unique, ce que l’humanité a d’action et de rayonnement, ce qu’elle peut faire quand elle s’élève au-dessus d’elle-même et que son ressort intérieur est tendu vers le sacrifice et vers l’idée.

Dans la guerre engagée parla Révolution, il y avait deux guerres : une guerre « française » où la France travaillait à se défendre, à s’achever, à s’accroître ; une guerre « universelle » où la France travaillait pour le genre humain. Au coup de clairon donné par la Révolution, on vit l’Europe entière se mobiliser : d’abord, les armées se ruent les unes contre les autres ; bientôt elles se rangent sous un chef unique : ce

l'age héroïque et l'age lyrique chef de l’Europe armée, cestYImperator, Napoléon.

Telle fut la destinée de ce Corse, issu de race florentine. Chef de guerre de la civilisation méditerranéenne, il façonna son siècle d’après les principes juridiques et politiques prônés par la Révolution, mais que la Révolution avait elle-même reçus, en héritage, de la tradition hellénique et surtout romaine.

Le Bonaparte « aux cheveux plats », général minable de bandes sans souliers et sans pain, devient le Napoléon au profil de médaille. Ou mieux, car il crée son type lui-même : il est le « petit caporal », qui, la main dans la redingote grise, scrute de l’œil l’horizon.

Les guerres napoléoniennes furent, d’abord, des guerres exemplaires, des guerres d’excitation et d’organisation. Tant qu’elles gardent ce caractère, elles ne sont que le développement logique des guerres révolutionnaires. Marengo, Austerlitz, Iéna, Eylau, continuent Yalmy, Wattignies, Fleuras, Arcole : c’est le même dessin ; seulement le cercle s’est élargi. Ces victoires furent saluées par les peuples comme un bienfait un peu rude. Avec quels sentiments les Belges, les Italiens, les Polonais accueillirent la France apparue sur la frontière !

Les armées amenaient avec elles des initiateurs, des administrateurs, des ordonnateurs. L’Europe fut organisée, en somme, par les préfets de Napoléon. Les étrangers n’hésitent pas à reconnaître que les cadres de leur vie moderne remontent à cette époque. Les dominations à demi françaises, installées, d’abord, sous le nom de Républiques, ensuite sous l’étiquette de dynasties napoléoniennes, de

Stockholm à Naples et de La Haye à Madrid, groupèrent les forces occidentales dans cette vaste unité qui avait pour lien la tradition antique.

Mais cette œuvre devait rencontrer sa limite et sa contre-partie ; elle se heurta à la résistance des puissances dont les origines et le sang sont opposés au sang et aux principes méditerranéens. L’Allemagne, en souvenir des grandeurs impériales, dont elle avait été, si longtemps, la dépositaire, hésita. Elle fut entraînée, à la fin, vers les deux centres d’oppos'tion que créent, au Nord, les Anglo-Saxons des Iles, et, à l’Est, les Slaves, à demi engagés encore dans l’Asie et dans Byzance. Ces deux bornes arrêtèrent l’expansion française. Trafalgar et Moscou furent les journées décisives. Le vainqueur est vaincu. Le droit qu’il apporte rencontre un autre droit. La France est refoulée sur elle-même. Le Corse est enfermé dans ses îles : Elbe, Sainte-Hélène. Le météore, après un orbe éblouissant, a sombré dans la nuit.

Le génie français, clair, abstrait, précis, n’a pas les richesses et les souplesses qui conviennent aux populations d’imagination débordante et fumeuse nourries par la vaste Europe centrale. Puisque les nationalités ont été appelées à la vie, elles trouveront leur fleur et leur fruit dans leur propre sol et sous leur ciel, sans avoir besoin de greffe étrangère.

La France est mise en charte privée, plus resserrée dans ses frontières rétrécies qu’elle ne l’était avant cette entreprise où la grandeur du dessin le disputait à la témérité de l’exécution. Elle est ligotée, mise au pain sec et à l’eau par l’Europe des traités de Vienne et la royauté de la Congrégation.

L'âge héroïque et l’age lyrique

Ce fut l’heure du désenchantement. Tous ces homme vibrant comme des arcs tendus, on les condamne au repos ; ces généraux de vingt-huit ans, ces soldats partis en sabots, capitaines avant de savoir lire, ces grognards à moustache qu’on appelait des vétérans et qui n’avaient pas quarante ans, ces « Marie-Louise » ayant gagné la croix avant que la barbe pousse, ces fils d’émigrés qui avaient tourné le dos à leurs aïeux pour se battre, ces fils du peuple qui tâtaient, dans leur giberne, le bâton des maréchaux ou la couronne des rois, cette élite de vaillants arrachée au cœur de la nation par la sélection de la mort, tous ces hommes, ces héros, retombaient sur eux-mêmes et enfermaient leur déception dans les vingt pieds carrés de la cabane paternelle ou du grenier des « demi-solde ». Après le plein ciel des journées légendaires, l’hypocrisie grise de la vie provinciale et la misère noire du faubourg honteux !

Dans l’histoire, comme dans la nature, les forces ne se perdent pas. Le refoulement de la France sur elle-même eut pour conséquence une dérivation du génie national vers le seul champ qui lui restât ouvert, les lettres, les arts. Ne pouvant plus agir, la France chanta pour bercer son ennui. A la période héroïque succède la période lyrique.

Les hommes de la Révolution avaient été des orateurs et des politiques, les hommes de l’Empire avaient été des soldats et des organisateurs, les hommes de la défaite furent des littérateurs et des poètes. Et remarquez comme les esprits s’adaptent à la logique de l’histoire : cette génération du désen-

chanteraent, quelle est sa formule ? le romantisme.

A la fin du xvme siècle, on eût cru, plutôt, à un retour vers les idées classiques. Tout n’était-il pas taillé sur le modèle d’Athènes et de Rome ? En quel temps les vertus antiques furent-elles plus célébrées, plus prônées, plus affichées? Marius, Brutus, Anacharsis, à combien d’existences vulgaires n’avez-vous pas prêté vos noms? Quelles modes furent influencées plus que celles du Directoire, par ces souvenirs, quand la Tallien, sur ses pieds nus, « faisait sonner ses anneaux d’or » ? Qui a recherché l’inspiration classique plus que David, peintre des Horaces et des Curiaces?... Le xixe siècle trouve, dans son berceau, Télémaque et Ylliade, Tite-Live et Plutarque. Un poète, d’une inspiration exquise et d’une vivacité d’impression qui touche à la puissance, André Chénier, illumine, d’un seul trait, cette « renaissance » à son aurore :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques!

Tout porte donc le siècle naissant vers l’antiquité. Eh bien ! non. La veine s’épuise, à peine ouverte. Le Directoire a dégoûté des « vertus » habillées à la romaine. La défaite a fait sonner le creux des mots grandiloquents et des phrases emphatiques. Le ressort, trop tendu, s’est brisé. Le « peuple de braves » est dispersé ou captif ; la lyre est suspendue aux saules. Lèvent gémit dans les cordes plaintives. Ce n’est plus l’antiquité et sa pleine lumière, c’est le moyen âge, ses cimetières, ses apparitions, ses larves, dans des cloîtres éclairés par la lune blafarde. Les brumes d’Ossian, nées aux mers septentrionales, cou-

L’AGE HÉROÏQUE ET L’AGE LYRIQUE vrent le ciel. L’invasion sanglante se double d’une invasion larmoyante. On va chercher les exemples chez les peuples qui ont triomphé par les armes : Shakespeare, Milton, Goethe. Un exotisme mystique et trouble attriste les clairs esprits de la France endeuillée. Les héros vaincus prennent la harpe et pleurent sur des ruines. Leurs tristesses, leurs douleurs, leurs angoisses, leurs misères sont un sujet suffisant pour alimenter le chagrin de leur sombre génie. Alfred de Vigny, comme tant d’autres, brise son épée ; il se vante d’avoir mis, « au cimier héraldique, une plume de fer ».

Chateaubriand est le maître du nouveau siècle. Fils de la vieille race bretonne, émigré, voyageur, diplomate, homme d’État, apte à tout, mêlé à tout, il lui plaît d’enfermer sa vie littéraire dans la désespérance et l’irrésolution d’un René. A ce peuple français, d’esprit si droit, si clair et si sobre, il apporte la magniloquence, l’emphase, la prodigalité fastueuse de l’imagination et du verbe ; sa grâce même a quelque chose de voulu, d’appuyé et d’excessif. Comme ces fleuves de l’Amérique dont il a dit la puissance, il déborde en nappes immenses, magnifiques et troubles. Contre Voltaire et contre les philosophes du xvxii6 siècle il écrit le Génie du Christianisme et ce livre où se cache une pensée politique, est l’évangile d’une esthétique nouvelle : cloches tintant dans l’air doré des crépuscules, processions parmi les blés jaunissant, femmes en prières au bord de la mer quand la tempête souffle, premières communions blanches aux porches obscurs des vieilles cathédrales, grandeur de la parole hu-

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES maine quand elle se fait l’écho de la parole de Dieu, cette source abondante de beautés inobservées avant lui, surgit au coup de baguette qu’a frappé l'enchanteur. Promenant à travers le monde sa mélancolie livresque, en Espagne, en Italie, à Carthage, en Grèce, en Orient, à Jérusalem, il ne se fatigue jamais de regarder, de noter, de composer. . . et de gémir sur lui-même ; il est le prototype de l’homme de lettres voyageur, « le descriptif»; sa phrase, sa langue, sa fécondité ne sont inégales ni à la variété ni à la splendeur des spectacles qu’il a recherchés. Cette vie tourmentée et mobile, il l’a racontée dans ses Mémoires d’outre-tombe, le plus puissant et le plus pénétrant de ses ouvrages, parce qu’il s’y peint lui-même. Chateaubriand est le premier et le plus éloquent des lyriques français. Sa prose a un rythme, une harmonie, une cadence où n’atteignit que rarement la plus belle poésie.

Lamartine réalisa la vie que Chateaubriand avait rêvée : à la fois poète sublime et chef d’un gouvernement populaire, maître du rythme et maître des hommes, le plus harmonieux des poètes, le plus souple et le plus séduisant des orateurs, qui dédaigna la poésie pour l’éloquence jusqu’à ce que cette éloquence et celte poésie eussent sombré avec lui dans la faillite du lyrisme, juste au milieu du siècle. Quand Lamartine eut chanté le Lac et le Crucifix, toutes les âmes furent touchées ; quand il eut écrit 1 Histoire des Girondins, toutes les imaginations furant ébranlées ; quand il eut salué le drapeau tricolore et sauvé la France de l’anarchie, il prit rang dans l’histoire. Ainsi, au cours rapide de cette vie

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