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L’AGE HÉROÏQUE ET L’AGE LYRIQUE

unique, toutes les grandeurs avaient été atteintes, mais non saisies, dominées. Dans l’aisance prodigieuse de cet homme beau, noble, généreux, fait pour l’amour et pour la gloire, il y a une sorte de négligence et d’abandon. Ces magnificences continues se répètent et finissent par fatiguer l’admiration elle-même. Il est une mesure à tout, même au sublime. Le poète du Lac n’aimait pas La Fontaine et cela ne lui a pas été pardonné.

Le romantisme, c’est Victor Hugo: le Victor Hugo poète, le Victor Hugo auteur dramatique, le Victor Hugo légendaire, le Victor Hugo exilé, le Victor Hugo au képi de garde national, le Victor Hugo de l’enterrement de Victor Hugo. Du début à la fin, toujours pareil à lui-même, toujours gonflé, toujours tendu, toujours éloquent, contrasté, infatigable, varié, impeccable, sublime, — un peu long. Victor Hugo est, plus encore que Chateaubriand, un descriptif ; plus que Lamartine, un lyrique ; plus que tous, un émotif verbal. Bientôt sa maturité a dépassé la période du désenchantement. La tristesse d’Olympio ne peut pas toujours durer.

Le poète, comme l’homme, affirme une volonté, une méthode, une doctrine. Il écrit si admirablement qu’il pense. Hernani, les Contemplations , les Misérables, La Légende des siècles, quatre créations qui apportent au siècle et au pays tout ce que la littérature peuvent leur donner. Victor Hugo, fils d’un général, eût été, trente ans plus tôt, un officier solide, brave et fort. La destinée fait, de lui, le chantre des gloires et des grandeurs où il n’a pas participé. Mais, par la parole, il domine les temps nouveaux.

De Victor Hugo, aussi, on peut dire : Lui, toujours lui... Exilé par l’autre Napoléon, il fait, du rocher d’exil, un piédestal ; il étend, jusqu’aux limites de la puissance du verbe, l’autorité des lettres françaises. Après Chateaubriand, Lamartine et Hugo, il faut que les Lettres régnent ou qu’elles descendent de l’échafaud du lyrisme pour reprendre un contact plus immédiat avec la vie.

La révolution de i83o a marqué cette première évolution ; le sol se raffermit. On s’aperçoit soudain qu’il fait bon vivre; elle est passée, l’heure du désenchantement.

L’instauration du philippisme semble, il est vrai, plutôt favorable, par réaction, à une suprême explosion du lyrisme. L’ « artiste » et 1’ « homme de lettres » ne veulent pas être confondus avec le « bourgeois ». Si Olympio, pair de France, si Joseph Delorme, futur sénateur de l’Empire, se rallient, ils n’adhèrent à ces réparations confortables qu’en maugréant.

Mais, voici Alfred de Musset : il est le dernier fils du romantisme et son irrévérencieux croque-mort. Esprit étincelant et fantasque, il retrouve, en sa verve mesurée, le sens des fines nuances et des tendresses délicates que ses aînés avaient déclarées trop fades. Son ironie alerte fait la nique à ces solennités moroses ; elle les achève d’une chiquenaude et elle guide le retour, au bercail classique, du génie français retrouvé.

L’art avait donné, avec plus d’autorité encore, la même leçon. M. Ingres fut, pendant toute l’époque, le véritable mainteneur de la tradition classique ;

L’AGE HÉROÏQUE ET L’AGE LYRIQUE son dessin loyal et pur, sa fidélité têtue aux sincérités et aux franchises de la ligne n’avaient pas laissé l’école plastique s’égarer tout à fait. Le grand romantique Delacroix, âme troublée, avait trouvé, dans son génie de coloriste, les intuitions nécessaires pour le guider. Bientôt l’école reprend le contact direct avec la nature ; elle ne veut plus connaître d’autres grandeurs et d’autres émotions que celles de la vérité.

Théodore Rousseau raconte la puissance des chênes et la profondeur des crépuscules colorés ; Corot fait frémir l’ombre translucide des saussaies où les nymphes dansent au bord de l’eau ; Millet labourela terredure et s’incline, aveclepaysan, àl’heure où l’Angelus tinte; sous les ciels aux nuages rapides, Daubigny se tient à la simplicité rustique des champs de France; Troyon conduit les troupeaux à l’abreuvoir ; Courbet, enfin, vagabond brutal et dru, surprend la fontaine murmurant aux sous-bois, la vague qui déferle aux rivages de la mer et rassemble, autour d’une fosse, les hommes terreux comme la terre qui s’entr’ouvre pour recevoir un homme.

Le romantisme se heurte au réalisme qui naît. Le romantisme avait eu une forme politique : le saint-simonisme et les écoles qui s’inspirèrent des doctrines humanitaires ; il avait eu une expression plastique, le goût moyen-âgeux, le gothique surmoulé, le genre troubadour ; il avait eu des « mœurs » particulières : le byronisme, la désespérance, le sentimentalisme pleurnicheur et la morbidesse suspecte. Comme cette défroque paraît prétentieuse et vieillotte !

La vie, Fart se sentent tenus à des réalités plus sévères. On voit s’accomplir, même chez les adeptes survivants, une révolution intime qui les rapproche, comme à regret, de la pureté classique. Le retour à l’antiquité est déjà sensible dans la Légende des siècles ; il s’affirme chez les poètes de la lumière, Théophile Gautier, Théodore de Banville, Leconte de Lisle. Personne, en i84o, n’eût plus osé traiter Boileau de perruque et Bacine de polisson.

Déjà, le génie de Balzac a brisé les cadres. Quoiqu’il ait évoqué un monde légendaire, dans le drame, aux cent actes divers, de la Comédie humaine, l’intensité de son observation, l’acuité de son regard donnent, à ses inventions les plus hardies, la silhouette de personnages vivants. Le père Goriot, le colonel Chabert, Rastignac et Rubempré sont des types, mais ce sont aussi des hommes.

Stendhal, moins abondant, moins dispersé, est un autre notateur de la vie vécue. Certes, Julien Sorel n’a oublié ni lord Byron, ni Chateaubriand, mais la vision de l’artiste est autre : elle découvre des gestes et saisit des accents qui eussent échappé aux grands aînés. Stendhal dit, dans une parole quasi prophétique, qu’il ne sera compris que cinquante ans après sa mort.

La révolution de i848 fait la coupure définitive. 1 848 fut un accès de romantisme social, généreux, mais impuissant parce que prématuré. Il est beau qu’un poète ait conduit une nation dans cette crise de foi, de charité et d’illusion. 1 848 rompt avec la bourgeoisie des « classes dirigeantes », installe le suffrage universel, ouvre la porte à la démocratie. Cette révolu-

l’age héroïque et l’age lyrique

tion soudaine pose tous les problèmes. Mais, pour les aborder et les traiter, sinon les résoudre, il faut étudier, s’appliquer, voir les choses comme elles sont à la lumière de l’expérience et des faits. C’est, maintenant, l’âge de la science et des réalités.

L’AGE RÉALISTE ET SCIENTIFIQUE

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Ie romantisme avait, jusqu’à un certain point, -J arraché la France à elle-même. Le génie de ce peuple, mesuré et clair, n’était pas fait pour cette outrance et cette grandiloquence continues. L’heure était venue où le fleuve débordé devait rentrer dans son lit. L’année i848 sonna cette heure. Après le téméraire essai de romantisme social qui avait abouti aux journées de juin, il fallait reprendre les sentiers battus, à une allure plus modérée.

Cependant, des doctrines de 1 848 il était resté deux survivances : au dehors, le principe des nationalités ; au dedans, le suffrage universel et le gouvernement de la démocratie.

On eut dès lors, par toute l’Europe, le sentiment que les peuples, les nations ne sont pas un héritage transmis de père en fils dans les familles souveraines, ni l’enjeu des grandes combinaisons politiques, mais que les molécules qui les composent se rapprochent et s’agglomèrent en vertu de lois naturelles aussi puissantes et inéluctables que les lois de la formation des corps dans le règne physique et organique. Les nations ont leurs affinités,

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES leurs positions respectives par suite desquelles elles se forment et se déforment jusqu’à ce que les essais, cent fois répétés, arrivent à des résultats positifs et durables. Par exemple, les frontières sont presque toujours dessinées par la nature : des mers, des fleuves, des montagnes en accusent les contours ; de même des origines identiques font des familles, des tribus, des races qui arrivent à se grouper, à vivre unies, à combattre les mêmes adversaires, à échanger les mêmes produits. De ces données d’autres résultent : les dialectes, les mœurs, les lois peu à peu se fondent les uns dans les autres ; l’éloquence, la littérature, la mode, les habitudes de vie aplanissent leurs divergences et aboutissent à une langue, à une législation, à des mœurs « nationales » . La conquête militaire est un martèlement qui modèle et achève la figure de la statue. Un seul et même gouvernement politique s’impose, autant par la volonté soutenue des peuples que par le savoir-faire des chefs. Le cadre d’une nation a ses limites : à une certaine distance, les ordres n’arriveraient pas en temps utile et ne seraient pas exécutés dans l’esprit qui les a dictés. Il faut à un peuple une capitale, un centre vers lequel se produit la circulation du sang et des idées. C’est le cerveau et le cœur de la nation, l’organe dirigeant et pensant qui lui donne l’âme et la vie.

Nous avons vu la France s’organiser en vertu de ces lois et réaliser la première une unité nationale pondérée, équilibrée, bien définie. Elle donne l’exemple au reste de l’Europe. On ne peut nier que le principe de la nationalité rayonne d’elle, après la

L’AGE RÉALISTE ET SCIENTIFIQUE grande Révolution : les décrets de la Convention des 19 novembre et i5 décembre 1792 proclament la résolution de cette assemblée « d’aider tous les peuples qui voudraient conquérir leur liberté ».

A partir de cette époque, la doctrine s’insinue dans la politique européenne : en Pologne, en Belgique, en Italie, en Allemagne, les membres séparés des peuples frères cherchent à se réunir. Après 1 8 1 5, le principe règne dans les esprits et bientôt il s’installe dans les faits par une sorte de réaction contre ce qu’il y avait d’arbitraire dans les traités imposés à la France et aux populations européennes.

Parmi ces populations, il en était particulièrement deux qui, depuis des siècles, vivaient désagrégées, disloquées sur leurs territoires, quoiqu’ils se reconnussent une certaine unité géographique et ethnographique : c’était l’Italie et c’était l’Allemagne. La politique française s’était longtemps appliquée à les maintenir dans cet état de faiblesse, suite de leur désunion : longtemps ce fut, à Paris, une maxime d’État de ne pas laisser se créer, aux portes delà France, de puissantes nationalités.

Mais les lois historiques et l’expansion même des idées françaises avaient fait leur œuvre et après 1 848, la question était de savoir si la France devait continuer à s’opposer plus longtemps à la formation de ces nationalités qui voulaient naître ou si son intérêt bien entendu n’était pas de faciliter leur naissance.

Les deux systèmes étaient plausibles. Le second Empire, qui avait succédé, par le coup d’Etat de t 85 1 , à la République de 1 848, hésita; il se prononça pour deux solutions différentes, selon qu’il

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES s’agissait de l’Italie ou de l’Allemagne. Parla guerre de 1859, il aida à la formation de l’unité italienne ; parla guerre de 1870, il se heurta à la formation de l’unité allemande. Un moment, après 1860, il se trouva l’arbitre de l’Europe, et puis, en 1870, il fut vaincu et la France subit les conséquences de la défaite par la perte de deux provinces. Tels furent les résultats contradictoires et finalement funestes de la poussée du romantisme politique qui avait porté la France, dans une heure de sentimentalisme politique, à se mêler aux affaires des autres peuples. La France avait été généreuse, mais n’avait pas ru ou su l’être jusqu’au bout, et son magnifique élan s’était heurté à la cruelle réalité.

La réalité est la maîtresse des peuples comme des individus : de partout à la fois, cette leçon tombait, comme une douche glaciale, sur la bonne volonté d’une génération enthousiaste. A l’intérieur, l’avènement de la démocratie et du suffrage universel rencontre une première désillusion. On avait cru que le peuple libre allait s’emparer de la direction des affaires publiques et s’en servir pour son propre bien, dans les sentiments les plus nobles et les plus élevés. Montesquieu n’avait-il pas écrit que la République avait pour principe la vertu? En fait, les discordes civiles avaient abouti à une sorte d’épouvante anarchique et, après les journées de juin, où un affreux malentendu s’était produit entre le peuple et ses ctiefs, le coup d’État de Décembre avait eu pour suite l’avènement d’un second Empire, acclamé par des plébiscites répétés ; le peuple s’était donné à lui-même un maître.

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Ce maître, Napoléon III, avait encore dans l’esprit et dans le cœur des traces de ce mal du romantisme dont la génération précédente était atteinte. Nous l’avons vu diriger, d’abord, sa politique extérieure selon le principe des nationalités, déchirer les traités de 1 8 1 5 , ce qui lui permit de compléter le territoire français par l’adjonction du comté de Nice et de la Savoie ; mais, à la fin, ce principe même se retourne contre lui. De même, nous le voyons, à l’intérieur, hésiter entre deux systèmes qu’il applique successivement : d’abord l’autoritarisme quasi-absolu, puis une certaine forme du parlementarisme, ayant pour couronnement 1’ « Empire libéral ».

On ne peut nier ses tendances « sociales » et sa volonté d’adoucir le sort des classes les plus nombreuses et les plus pauvres. En cela, il se montrait fidèle à ses premiers maîtres, les Saint-Simoniens. Mais il veut, en même temps, ménager les classes dirigeantes, et la conciliation n’est pas des plus aisées. La formule de son gouvernement : « Travailler pour le peuple, non par le peuple » contient une contradiction irréductible. Le peuple seul connaît les besoins et les aspirations du peuple. Vers la fin du règne, la double contradiction apparaît, au dedans et au dehors, et tout est emporté dans la catastrophe de 1870. Ici, encore, les doctrines échouaient devant la réalité.

La littérature et les arts qui présentent, toujours, une expression si juste et si adéquate des sentiments et des instincts des foules, avaient déjà prononcé le nom qui résumait ces aspirations : le réalisme. Le

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES réalisme est une réaction contre le lyrisme. Chateaubriand, George Sand, Lamartine passent de mode. Victor Hugo survit et se défend, mais non sans se transformer. La rude satire des Châtiments le soutient devant la partie la plus avancée de l’opinion. Ce qu’on reproche au romantisme, c’est l’enflure, la stérile abondance, la prodigalité verbale, une tension excessive des facultés qui, par son exagération constante, tombe dans la convention et le procédé. Il y a des poncifs qui ne sont pas classiques et qui sont des poncifs tout de même. Soyons simples pour être vrais ; considérons la nature de plus près pour la voir plus exactement et la traduire plus finement.

Le plus achevé des écrivains réalistes est Gustave Flaubert. Certes, il n’est pas entièrement dégagé du parti pris romantique. Salammbô et la Tentation de saint Antoine sont plus près de Chateaubriand que de Balzac. Mais ce ne sont pas là ses œuvres caractéristiques. Madame Bovary et P Education sentimentale témoignent d’une observation pénétrante et aiguë appliquées aux faits de la vie ordinaire. Il est vrai, qu’à la façon dont ces faits sont notés, ils prennent une telle intensité qu’ils deviennent épiques. C’est cette acuité de la vision, celte vigueur du burin qui affirment le véritable génie de Flaubert. L’école, comme le maître, cherche, avant tout, la perfection du rendu ; sa formule est Part pour l'art.

Emile Zola se réclame aussi de l’école réaliste ; mais, dans son œuvre, si la peinture de la vie est plus large, elle est plus molle et plus flottante. Personne n’a, plus que lui, le don d’évoquer et d’ani-

L’AGE RÉALISTE ET SCIENTIFIQUE mer les foules ; mais son parti pris de vulgarité et de sensualisme porte atteinte à la pureté de l’art ; il y a encore du romantisme dans ce grossissement qui s’avoisine à la grossièreté.

Quel contraste avec la fine et spirituelle inspiration d’Alphonse Daudet ! La nature sobre, riche, élégante de l’auteur des Contes de mon Moulin fleure la lavande et les herbes odorantes des Alpilles. Daudet, c’est le Midi, et s’il pince sans rire le Tartarin de Tarascon, le Midi lui a pardonné pour l’art avec lequel il a transposé, dans le parisianisme le plus exquis, tout le félibrige du grand poète de Mireio, Mistral.

En poésie, les tendances réalistes exercent naturellement une action plus discrète. Elles portent, surtout, au perfectionnement extrême de la technique. On consacre à la versification, à la rime, à la propriété de l’expression un zèle sans défaillance. La conscience, la sévérité envers soi-même sont les premiers devoirs et se substituent à l’inachevé, au flou, au vague sentimentalisme dont s’était satisfaite une partie de l’école romantique: seul, un artiste impeccable a le droit de parler le langage des dieux. La nouvelle école est classique par le goût de l’antiquité, l’amour du grand jour et de la pleine lumière, la manière précise et sobre, la pureté de la langue et le choix, longtemps pesé, des idées et des mots ; mais elle n’a pas renié les conquêtes du romantisme : un vers plus souple, plus harmonieux, plus éclatant, une plus grande variété de rythmes et même une certaine envolée lyrique, plus délicate et plus contenue, font le charme de cette inspiration

dont le souffle reste, d’ailleurs, un peu court. C’est

l’école du Parnasse.

Leconte de Lisle est son maître : ses Poèmes antiques, ses Poèmes barbares, ses traductions d’Homère et des tragiques grecs puisent à toutes les sources de la légende, de l’archaïsme et de l’exotisme, pour y trouver une conception de plus en plus pure de la beauté. François Coppée chante la chanson des humbles : sa muse pédestre suit le citadin dans ses promenades des rues et des faubourgs ; elle trouve une poésie imprévue aux spectacles de l’existence journalière : la Grève des forgerons, le Petit Épicier de Montrouge se dramatisent en menues épopées. C’est la Légende du peuple après la Légende des siècles.

Voici, enfin, l’impeccable José-Mariade Heredia, dont les Trophées resplendissent, en pleine lumière, comme une armure suspendue aux colonnes du temple de la Minerve antique. Heredia hérite de toute la tradition latine. Né aux Antilles, il vient apprendre, en plein cœur du Valois, à Senlis, le fin parler de la « doulce France ». La belle histoire étincelante de la civilisation méditerranéenne reluit dans son œuvre, dont la brièveté sonore touche à la perfection.

Ainsi la poésie emprunte ses plus nobles accents à l’histoire. C’est que l’histoire a pris, sur des générations avides de connaître les réalités, l’autorité qui n’appartient qu’à cette « maîtresse des hommes ». Puisqu’elles ne sont plus disposées à se payer de mots, où trouveraient-elles des données plus positives que dans les annales du passé ? Chateaubriand,

L’AGE RÉALISTE ET SCIENTIFIQUE lui-même, avait ouvert les voies. En écrivant le Génie du christianisme et les Études historiques , il avait versé l’inspiration aux premiers historiens du siècle. Augustin Thierry a rappelé l’impression produite sur lui par le passage où Chateaubriand rappelait le chant des soldats mérovingiens : « Pharamond, Pharamond, nous avons combattu par l’épée ! » Et, en effet, Augustin Thierry évoque, à son tour, le tableau des origines françaises et débrouille l’histoire du moyen âge, si mal connue avant lui. Mignet, après avoir ramassé, dans une œuvre courte et savoureuse, un premier exposé complet et philosophique de la Révolution française, consacre ses études aux années éclatantes des xvie et xvne siècles. Guizot présente un tableau magistral du progrès de la civilisation en France et en Europe. Thiers reprend, en des proportions plus larges, Y Histoire de la Révolution et bientôt, par un labeur qui se prolonge pendant le long espace de temps où il est éloigné de la vie publique, il fait vibrer la France, en écrivant Y Histoire du Consulat et de T Empire, au récit éloquent et émouvant de ses grandeurs récentes. Henri Martin, dans une sage et noble ordonnance, expose le développement complet de la vie du pays, tandis qu’un admirable écrivain, Michelet, reprend le même sujet, avec un sens artistique plus évocateur et plus ardent, mais, parfois, plus téméraire et plus risqué.

La richesse de la production historique, le renouvellement des bonnes méthodes en érudition, en philologie, en archéologie, les travaux divers, où s’illustrent les Champollion, les Burnouf, les Jules

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES Quicherat, les Gaston Paris, les Léopold Delisle, suffisent à peine à satisfaire le goût, la passion de la vérité et de la sincérité qui animent les générations nouvelles. Un écrivain d’une autorité et d’une tenue qui touchent à l’austérité, Fustel de Coulanges, raconte la vie de la Cité antique et reprend les origines de notre vie nationale, tandis qu’Albert Sorel et Vandal, poussant à fond la recherche laborieuse dans les archives, reprennent en sous-œuvre les exposés de Mignet et de Thiers et refont l’histoire toujours à refaire de la Révolution, du Consulat et de l'Empire.

L’histoire a inspiré les poètes; la voilà, maintenant, qui attire à elle les philosophes. En effet, les doctrines religieuses et métaphysiques sont des faits humains ; à ce titre, ils relèvent de l’histoire : on se demande si l’histoire ne parviendrait pas, à elle seule, à les expliquer. La pensée n’est, en somme, qu’un phénomène de l’évolution des êtres ; elle ne s’explique que par ce qui précède et contient ce qui suit. C’est ainsi qu’un érudit de haute science et d’intelligence souveraine, Renan, soumet la philosophie et les idées religieuses à un critérium nouveau, en écrivant la Vie de Jésus, V Histoire du Peuple d’Israël et Y Histoire des origines du christianisme. Il subordonne la croyance à la science et donne les sciences historiques et philologiques comme les maîtresses uniques de sa propre pensée. En discutant les faits, les « milieux » dans lesquels les religions et les philosophies apparaissent, il la mesure au compas de la critique rationaliste et fait descendre la légende du ciel sur la terre. Même si Renan n’avait pas été un écrivain d’une richesse et

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d’une souplesse incomparables, il eût vécu par la force et la pénétration de sa philosophie dubitative, avisée, et, au fond, sceptique.

Et voici, maintenant, son contemporain et son émule, Taine. Autre philosophe qui envahit l’histoire. Il scrute la légende révolutionnaire avec une application et un art égal à celui avec lequel Renan avait dépouillé la légende chrétienne. Le christianisme, la Révolution, sujets qui seront sans cesse repris et débattus, parce qu’ils touchent au fond le plus mystérieux de 4’évolution et du progrès des sociétés et de l’humanité !

La recherche de la vérité mène à la science : telle est la leçon du siècle. L’âge réaliste est, nécessairement, un âge scientifique.

Les grandes découvertes de ce xixe siècle dont la caractéristique est la diversité dans la puissance, ces découvertes qui transforment la figure et l’habitat de la planète en même temps que le sort physique de l’homme, la vapeur, l’électricité et leurs applications, les grandes inventions physiques et chimiques, la connaissance plus approfondie des lois et des ressources de la nature, cette vaste novation des choses n’est pas exclusivement française. Toutes les nations civilisées y travaillent en même temps. Mais la France participe au mouvement, et, souvent, elle le précède. Lavoisier avait été le fondateur de la chimie. Monge, Rerthollet, Fourcroy, le grand Laplace, auteur de la Mécanique céleste, avaient maintenu l’honneur des sciences, pendant la période révolutionnaire et impériale. Cuvier trace, après Buffon, le tableau des révolutions du globe.

Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire découvrent les principes des organismes vivants et « fondent la science profonde de la nature intime des êtres ». Daguerre et Niepce donnent les premières applications du daguerréotype d’où naîtra la photographie, qui est devenu le plus puissant instrument de notation que l’homme puisse appliquer à la connaissance de l’univers. Ampère est à l’origine de la science électrique. Arago touche à toutes les branches de la physique terrestre, delà physique céleste, et laisse, dans l’étude de la polarisation, une trace ineffaçable. Biot poursuit, avec Arago, les travaux de triangulation du globe commencés par Méchain. Sadi-Carnot, fils de l’organisateur de la victoire, dicte la loi de l’émission des ondes ; Dulong donne une nouvelle théorie de la chaleur. Jean-Baptiste Dumas, Berthelot sont les continuateurs de Lavoisier. Berges utilise la force des hautes chutes et introduit, dans l’industrie, la révolution qui substituera peut-être, un jour, au combustible, les réserves sans cesse renouvelées de « la houille blanche » ; le glorieux Dupuy de Lôme lance, sur les mers, le premier cuirassé et détermine les lois qui seront appliquées, peu après sa mort, à l’aviation et à la dirigeabilité des ballons par le colonel Renard, Santos-Dumont, les frères Wright et Blériot. Enfin, — car il faut mettre ün à ces énumérations trop froides, — Lesseps, reprenant une idée des saintsimoniens, modifie par un coup de pouce formidable, l’aspect de la planète et creuse les deux fossés qui réunissent, en un seul, tous les océans, le canal de Suez et le canal de Panama.

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Mais c’est surtout dans le champ des sciences physiologiques et organiques que le génie français se donne carrière ; ce génie fait de précision, de sincérité et d’ingéniosité, n’aime pas le mystère : il s’épuise à déchirer les voiles. Après les grands naturalistes de l’époque antérieure se lèvent les grands physiologistes, les maîtres de la médecine, de la chirurgie, de l’hygiène, les grands bienfaiteurs de l’humanité. Au début du siècle, Bichat avait découvert l’auscultation et publié ses fameuses recherches physiologiques sur la vie et la mort. Dupuytren, Yulpian, Nélaton, Trousseau, Duchesne de Boulogne sont des opérateurs, des cliniciens, des professeurs de haute autorité et de culture exemplaire. Un illustre physiologiste les dépasse tous, c’est Claude Bernard. Il est le maître de la science expérimentale. Mais il est dépassé, à son tour, par l’homme qui doit être qualifié, sans hésiter, le plus éminent découvreur, sinon le plus grand homme du xixe siècle, Pasteur. Nom qui couronne et résume le « siècle scientifique ».

Pasteur n’a pas seulement révélé, comme personne île l’ignore, le monde des microbes et des infiniment petits ; il a prouvé que la nature est animée d’une vie constante, toujours en mouvement, toujours en production et en destruction ; il a déterminé le cercle de l’existence, le circulai vitæ, dont les anciens n’avaient eu que l’idée. Avant lui, les sciences étaient choses mortes ; elles régnaient sur un herbier desséché et sur des squelettes dépouillés ; il les réchauffe et les anime. La nature est un immense laboratoire qui, par la chaleur, la fermenta-

LA FLEt'R des HISTOIRES FRANÇAISES

tion et la vie, produit l’évaporation, l'immatérialisation, le souffle, et s’élève jusqu’à l’âme.

Pasteur n’est pas seulement le bienfaiteur de l’humanité, l’homme qui, ayant découvert les virus, les a combattus par les vaccins ; il est le plus étonnant expérimentateur de l’essence des choses. Grand parmi les grands, parce qu’il eut, avec une science impeccable, une énergie inlassable et, avec une foi profonde dans la force de la vérité, la plus touchante des vertus humaines, la bonté.

LA RICHESSE FRANÇAISE

LA RICHESSE FRANÇAISE

L’histoire s’en tient, le plus souvent, à exposer les lignes générales de l’existence des peuples ; elle ne veut connaître que les faits publics, c’est-àdire ceux qui intéressent les communautés : nations, villes, corps constitués ; elle ignore et elle veut ignorer les incidents de la vie particulière, à moins qu’il ne s’agisse de personnages ayant influé sur la conduite des Etats et qui ont fait appel à l’opinion. Pourtant, la vie publique n’est que le total de ces existences individuelles : chaque citoyen, chaque être humain compte, puisqu’il fournit sa part de travail, son apport de dévouement et de sacrifice pour que l’État soit.

Un pays comme la France, vanté à juste titre pour sa richesse, son bien-être, sa civilisation, doit cette prospérité et ce renom, non pas tant à la direction de ses chefs qu’au labeur, à la ténacité, à l’ingéniosité des populations qui l’habitent. La richesse de la F rance vient de l’activité constante de chaque F rançais dans l’exercice de son métier, de sa profession.

Tout d’abord, il est entendu qu’un homme digne

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES de ce nom doit travailler, gagner son pain et celui de sa famille. Rester les bras ballants, tandis que les autres se donnent de la peine, c’est une véritable honte. On rougit à l’idée qu’on voit encore de beaux fils qui, parce que le papa a gagné quelque argent, flânent et font la fête en usurpant ces loisirs — si bien employés 1 — sur le travail commun. Il faut, qu’à ce sujet, l’opinion se déclare une fois pour 'toutes. Un Français doit faire œuvre de ses doigts et de son cerveau. Saint Paul l'a proclamé pour tous les hommes : « Qui ne veut pas travailler, ne doit pas manger. »

Un proverbe français dit : « Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens. » Tout travail est honorable. Il est mieux, évidemment, que chacun s’emploie selon ses aptitudes ; toutefois, en tenant compte de ses goûts personnels, un homme qui choisit un métier doit considérer aussi les traditions des siens, les besoins de sa famille, les chances de succès ou d’échec. Il y a, naturellement, un grand encombrement vers les métiers qu’on croit les plus agréables. En ce moment, dans le peuple, on préfère les fonctions publiques, parce qu’elles donnent la sécurité du traitement et qu’elles assurent les droits à la retraite ; dans la bourgeoisie, on se porte vers les nouvelles inventions: l’automobilisme, l’électricité, demain l’aviation. Fort bien. Mais une grande nation et, aussi, les familles de cette nation, ont d’autres besoins.

Quand un jeune homme cherche à se diriger dans la vie, qu’il réfléchisse bien et qu’il se dise que l’agrément d’aujourd’hui est, peut-être, le désagrément de

LA RICHESSE FRANÇAISE demain. C'est très beau de se sentir, au début, allégé de tout souci ; mais, plus tard, on s’aperçoit qu’en entrant dans des professions considérées d’abord, comme plus agréables ou mieux garanties, on a fait fausse route et les déboires surviennent tandis que la nonchalance du début ne comptait trouver que des satisfactions. Autant que possible, il convient qu’un homme reste libre de son corps, de sa pensée, et qu’il se réserve pour ceux qu’il aime. La meilleure des carrières sera toujours celle qui, même au prix d’un effort plus grand, laissera le plus d’indépendance et de dignité. Méfiez-vous des emplois publics, et de toutes les servitudes.

L’avantage incomparable de la France, c’est, qu’en raison de la variété de son sol et de ses produits, en raison de sa situation à la fois continentale et maritime, elle offre des débouchés et des emplois aux aptitudes les plus diverses. La France est, avant tout, un pays de culture ; mais quelle diversité dans ces cultures elles-mêmes! Voici le cultivateur : dans le Nord, il laboure profondément un sol plantureux; il y fait pousser le blé, l’avoine, l’orge, la betterave ; il y développe les prairies artificielles ; dans la Brie et la Beauce, les assolements sont réglés, surtout, pour la culture des céréales. Ailleurs, le terrain, plus pauvre, ne tolère guère que le seigle, le sarrazin ; puis, ce sont les pays d’élevage, les bœufs dans le Morvan, les chevaux dans le Perche; la Normandie laisse les vaches à l’air, sous l’abri des pommiers ; la Bretagne les entoure de fossés et de haies. Au A'ersant des montagnes méridionale, les troupeaux de moutons gravissent ou descendent,

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES selon les règles de l’hivernage. Voici la cueillette des châtaignes dans le Limousin, celle des olives, des oranges et des citrons dans le Midi. Autour des grandes villes, les maraîchers, les jardiniers, font produire à la terre, admirablement entretenue, savamment traitée, l’abondance des légumes, des fruits et des fleurs. Enfin, sur le flanc des coteaux exposés au soleil, se développe la splendide tenture de la vigne. Que de variétés encore dans les crus et dans les « châteaux »! Champagne, Bourgogne, Bordeaux, ce sont les grands noms ; mais, que de vignobles moins vantés apportent leur appoint plus modeste à la diffusion universelle du claret français !

Chacun de ces producteurs, chacun de ces créateurs a son type, son langage, son costume, sa tradition, qui font, par l’accoutumance, le réconfort et l’orgueil de chaque profession. L’éleveur porte le long sarrau, la casquette de soie; son œil futé et son teint coloré disent l’habitué des foires, coutumier du marchandage, le verre en main ; le vigneron vieilli marche, le dos courbé pour avoir approché la terre trop longtemps et de trop près ; le cultivateur a les bras forts et les jambes grêles ; car s’il fauche le pré et lève la gerbe quand vient l’août, à l’automne, il suit, lentement, l’effort des attelages tendus sur le sillon ; le jardinier a les manières douces et tranquilles : c’est qu’il n’obtient rien de la nature qu’à force de la flatter, de la caresser, de la surveiller silencieusement pour surprendre, en catimini, son secret. Le laitier qui fait retentir, sur le pavé des grandes routes, la sonnaille de ses pots de fer, est volontiers bruyant et loquace

LA RICHESSE FRANÇAISE comme eux. Quel défilé curieux, si on voyait, un jour, passer, comme dans un cinématographe, toutes les professions de la terre de France, avec leurs allures et leurs traits caractéristiques ?

Le paysan, dit-on, abandonne le sol ; il vend le champ paternel pour aller, dans les villes, chercher un gain aléatoire. Laissez faire; il y reviendra. Quel est le Français qui ne garde, au fond du cœur, une attache pour le coin de terre où il est né? « Cultiver son jardin », « planter des choux», ce sera toujours le premier et le dernier mot de la philosophie française. Voltaire l’a dit et il s’y entendait.

Le Français aspire à posséder la terre. S’il était nécessaire de le prouver, il suffirait de rappeler le nombre proportionnellement énorme de ce que la loi des finances appelle « petites cotes » ; il suffirait de rappeler, encore, le système du partage égal entre les enfants, tel qu’il a été consacré par le code civil. Cette législation n’est pas, croyez-le bien, l’œuvre d’un homme ou d’une journée ; elle est le fruit de l’expérience et de la volonté des siècles. Le Français ne veut pas lâcher son bien, le bien de ses aïeux ; il entend garder sa maison, à soi, et le lopin qui la borde; même s’il est éloigné, il compte bien y revenir un jour. Cet amour de la terre, ancré au cœur de tous les Français, cette répartition de la propriété française en « petites propriétés», telle est la cause la plus réelle et la plus stable de la richesse et de la prospérité du pays. Tant que ce goût, cette ambition énergique, même un peu âpre et jalouse, ne se seront pas modifiés, la France

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES restera un pays avant tout agricole et, par conséquent, elle gardera la première de toutes ses richesses, la richesse foncière du pays.

Mais les facultés de la race n'auraient pas, toutes, leur emploi, si elle s’en tenait, exclusivement, aux divers métiers de la terre. Précisément par ce qu’ils ont de naturel et de traditionnel, ils restent subordonnés aux lois de la nature et soumis à une régularité fatale qui ne va pas sans quelque monotonie. Nombre de Français naissent hardis, prompts, adroits ; ceux-là sont prêts à jouer leur vie sur une carte ; ils partent et se décantonnent. Changeant de costume, changeant de mœurs et changeant de visage, ils laissent le sarrau, la casquette et le haie ; les voilà devenus des urbains : artisans, ouvriers des villes, commerçants, bourgeois.

L’ingéniosité, tel est le trait caractéristique de ces natures qui ont quelque chose de particulièrement souple et habile dans les doigts et dans le cerveau. Le peuple dit : « 11 a de l’engin. » La langue nomme ces techniciens, quand ils s’élèvent à un degré supérieur, des « ingénieurs » ; et quand ils vont plus haut encore, on dit qu’ils ont du « génie ». Engin, ingénieux, ingénieur, génie, toutes ces expressions désignent la même aptitude, l’esprit d’adresse, de mécanique, de découverte.

Tel est le rôle, dans la nation, de cette quantité immense de bons serviteurs qu’on appelle les artisans ; ils se consacrent aux arts mécaniques ; le mot ouvriers qu’on emploie pour les qualifier n’est pas assez précis. L'ouvrier, c’est l’homme qui travaille, qui fait « œuvre », tandis que l’artisan a une desti-

LA RICHESSE FRANÇAISE nation spéciale. Son savoir-faire suppose un certain apprentissage, un entraînement et, par conséquent, une supériorité relative que le mot « ouvrier » n’exprime pas. Cette distinction a son importance. Si l’ouvrier était mis, par la langue et par les mœurs, à son véritable rang, on aurait et il aurait, de son rôle, une appréciation plus équitable, qui écarterait, peut-être, bien des malentendus.

L’agglomération des ouvriers ou artisans dans les grandes villes apporte, à une partie de la population française, un certain adoucissement de son sort, des satisfactions plus immédiates et, souvent, plus vives, mais parfois aussi, bien des misères et des déceptions. Cette partie de la population a des gains plus réguliers et plus élevés que le cultivateur, mais elle n’a pas le bon air des champs et le repos des nuits paisibles, avec les matinées sereines devant les splendeurs de la nature. Combien de citadins regrettent, plus tard, la décision, prise à la légère, de quitter le «patelin» originaire! Plus tard, il est trop tard ! On ne refait pas sa vie : « où la chèvre est attachée, elle broute. » C’est pourquoi, regardez-y à deux fois avant de prendre le chemin de la ville. Elle accueille tous ceux qui se laissent tenter à ses séductions; elle les accueille, mais, bientôt, elle les broie à son caprice, elle les plie à ses volontés, elle les dompte, elle les asservit.

Si la ville est trop souvent une dure marâtre, elle est aussi, il faut le reconnaître, une aide, une conseillère, une institutrice, une éducatrice. Quand les hommes agissent en troupe, chaque force particulière se décuple. La régularité et l’ordre tradition-

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES nels apportés au travail urbain font qu’il y a peu de forces perdues : tous, à la ville, même les plus faibles, les plus disgraciés, trouvent leur emploi. La femme, notamment, s’y sent mieux abritée, plus entourée par la protection des choses et des hommes : aussi la ville attire la femme ; c’est celle-ci, souvent, qui donne l’exemple, cherchant naturellement la société, le luxe, les joies de la vie, où elle est actrice indispensable et où elle triomphe.

Parmi les hommes, les tempéraments les plus fiers, les plus attentifs, les plus avisés, trouvent aussi, à la ville, des satisfactions et des ouvertures qu’ils ne rencontreraient pas aillenrs. L’artisan habile devient contremaître, puis patron. Si on recherchait les origines de la classe patronale, on s’apercevrait qu’elle se rattache, presque immédiatement, aux familles des ouvriers et des artisans. Il ne faut ni beaucoup de temps, ni beaucoup d’étapes, dans notre société démocratique, pour que l’étoffe de la blouse, du sarrau, du bourgeron, se transforme et qu’elle s’amplifie pour devenir redingote.

Qu’est-ce que « le patron » ? C’est un homme qui, ayant su trouver du travail, l’offre et le distribue, sous sa garantie, à ceux qui en cherchent. Six terrassiers remuent la terre sur un chantier : si l’un d’entre eux, plus ingénieux que les autres, sait inspirer confiance pour l’entreprise d’un jardin, par exemple, et qu’il embauche ses cinq camarades en leur assurant ainsi de l’ouvrage, il est naturellement le chef responsable de l’équipe; il est en train de devenir patron. On voit que le patron ne fait pas

LA RICHESSE FRANÇAISE classe à part: c’est un ouvrier à l’entreprise, un artisan plus avisé, ayant plus d’initiative et plus d’audace. Gomme ces qualités sont rares, elles se font payer cher. Tout le débat social repose sur ce conflit d’intérêts : que vaut l’intervention de l’embaucheur, c’est-à-dire du patron ? Conflit accidentel et non pas fondamental. Si la classe des artisans se divisait contre elle-même et si elle en arrivait, pour une question de marchandage, à des haines inexpiables, elle se détruirait de ses propres mains et c’est sa propre force qu’elle annulerait, au grand détriment de la société.

Quand les métiers ou les arts mécaniques agissent sur des matières considérables ou sur des équipes nombreuses, ils se transforment encore et deviennent « l’industrie ». Les industries ne se contentent pas, d’ordinaire, des horizons étroits du marché intérieur ; elles visent les marchés internationaux, les débouchés extérieurs. Il ne peut être question d’énumérer ici la complexité infinie des industries françaises. Une seule remarque: il est des industries considérables dont la France ne se trouve pas favorisée. L’extraction de la houille avec toutes les productions connexes — et on sait si elles sont nombreuses — n’emploie qu’une partie proportionnellement restreinte de l’activité nationale. En Angleterre, en Allemagne, en Belgique, aux États- Unis, la houille est le « pain noir » des peuples, tandis que la France récolte son bon pain blanc à la surface du sol cultivé. De même, pour l’industrie du fer et des métaux, en général; de même pour les industries, comme le coton, dont la matière pre-

mière est exotique et où la force mécanique et le combustible jouent un rôle prédominant.

Les industries françaises sont des industries de luxe. Plus vous vous élevez vers un travail raffiné, plus vous vous approchez de la production française. Ainsi, la laine, la soie, les peaux ; ainsi, encore, la papeterie, les savons, les huiles, les meubles, et, peu à peu, en raffinant toujours, l’article de Paris, la parfumerie, la bijouterie ; enfin, audessus de tout, comme un privilège et un monopole incontesté, cette reine des industries, celle qui exige le plus d’adresse, de goût et d’élégance — la nouveauté, la Mode.

La Mode règne à Paris ; de là, elle jette, sur le monde, un flot de rubans, de plumes, de galons, de blondes, de froufrous et de chichis, en un mot, des riens harmonieux qui, arrangés, ajustés, montés par le goût français, forment l’indispensable auréole de la Beauté. Mode, reine de Paris et petite reine de France, tant que tu n’auras pas, dans une minute de caprice ou de négligence, brisé ton sceptre, la France restera debout, sur sa bonne terre fertile, ayant mis cette aigrette fragile et glorieuse à son bonnet !

Que serait l’industrie si elle n’était aidée par son camarade d’atelier, le commerce? L’industrie groupe le travail ; le commerçant en débite le produit et le répand sur l’univers. Tandis que l’artisan est penché sur l’établi et sur le métier, peut-il courir le monde et racoler la clientèle? C’est le commerçant qui la lui amène. On maudit les intermédiaires, mais on ne peut se passer d’eux. Ils le savent ; aussi

LA RICHESSE FRANÇAISE

ils se font, eux aussi, payer chèrement ; mais leurs peines et leurs risques sont grands. La marchandise moisirait ou sécherait dans la cave ou dans le grenier, si le commerçant ne venait constamment puiser au tas, provoquant le perpétuel roulement et mouvement qui est, pour un pays comme pour un individu, la première condition de la prospérité et de la santé.

Voici, enfin, les métiers exclusivement bourgeois, que le peuple apprécie plus mal encore et qui lui sont, pourtant, non moins indispensables que les autres : le soldat, le robin, le médecin, le prêtre, le peintre, le sculpteur, l’artiste, l’écrivain, le professeur, le penseur. Que nous font ces gens moroses, à mine cadavérique et aux mains blanches qui, toujours enfermés dans leurs bureaux, n’en sortent que pour nous dire des paroles tristes et nous ramener à la discipline, aux convenances, aux usages et aux lois? — Attendez I Sans eux vous retomberiez, rapidement, dans l’anarchie originaire, et vous retourneriez au temps où l’homme ramassait, pour s’en nourrir, les glands dans les bois.

La légende antique raconte que le poète Orphée éleva les murailles de la première ville au son de sa lyre. Cela veut dire qu’il n’y a pas de société humaine sans l’ordre et l’harmonie des efforts. Le soldat défend la patrie et meurt pour elle ; le robin discute et applique les lois ; par lui se garde la justice, reine des sociétés civilisées ; le médecin défend la santé particulière et la santé publique ; le prêtre entretient l’idéal divin et répète aux enfants les commandements éternels ; l’artiste ne laisse jamais périr le culte de la beauté,

nécessaire à toute technique, à toute élégance et à toute grandeur ; le professeur élève les générations futures et leur transmet l’acquis des générations passées; l’écrivain et le philosophe, enfin, s’adressent à l’âme, nourrissent le feu sacré de l’idée, et s’épuisent à chercher, dans les ombres de l’avenir, le phare vers lequel l'humanité doit diriger sa route. Tous travaillent, tous produisent. Il ne pourrait y avoir de désaccord plus funeste chez un peuple que celui qui se créerait entre le labeur des mains calleuses et celui des mains blanches.

Ainsi, dans ce pays ancien et heureusement équilibré qu’est la France, tous s’emploient à la production constante, à la sauvegarde des biens acquis, à l’invention et à la découverte des biens futurs. Telles sont les sources diverses de la richesse française. Aucune ne tarirait sans que le niveau physique, intellectuel et moral du pays n’en fût abaissé.

Mais cette richesse, sans cesse accrue, ne se dépense pas inconsidérément. Certes, il est juste, il est bon que le travailleur jouisse de son travail, qu’il répande l’aisance, le confortable et la joie autour de lui. Un bien-être proportionné aux besoins et aux satisfactions du corps et de l’esprit est la juste récompense de l’effort. La Bible ne dit-elle pas que Dieu lui-même se reposa le septième jour ? Une certaine habitude de dépense, le luxe, pour l’appeler par son nom, préside à l’échange constant des richesses au dedans et au dehors, il alimente le commerce, l’industrie, entretient l’élégance de la vie sociale, le goût des arts; par les impôts dont il

LA RICHESSE FRANÇAISE est légitimement frappé, il subvient aux besoins généraux de la nation. Mais la France a ce mérite, parmi les autres nations, de ne pas laisser le produit du travail se perdre et se gaspiller dans l’exagération des prodigalités personnelles. La France, tout le monde le sait, a le génie de l’épargne. Cela veut dire que le Français ne pense pas seulement à luimême, mais qu’il respecte la chaîne continue qui relie le travail des pères au travail des enfants.

Quand un homme amasse, sou par sou, une fortune, que fait-il? Il opère, sur ses plaisirs, et parfois sur ses besoins, un prélèvement journalier, dans la pensée d’améliorer le sort de ceux qui viendront après lui et que, le plus souvent, il ne connaîtra pas. Il fait comme le vieillard qui plante alors qu’il n’espère nullement récolter les fruits. Donc, l’épargne est, chez un peuple, la preuve d’un esprit d’abnégation et de solidarité tenace, en vue de la continuité familiale et nationale. L’épargne est une grande vertu ; mais elle serait un geste bien grossièrement machinal si elle ne procurait que la propre satisfaction de celui qui s’y adonne. Est-il vice plus vilain que l’avarice ?

Il y a deux sortes d’épargne : l’épargne passive et l’épargne active. La première se cache la tête dans le fameux bas de laine ; elle pèse et compte les gros sous et ne se complaît qu’à cette musique sonnante et trébuchante. L’épargne active considère le capital qu’elle a créé comme le stimulant des nouveaux progrès et l’instrument des futurs travaux. C’est ainsi que l’épargne française s’est employée et s’emploie, en France d’abord, et puis, au dehors, dans

tous les pays qui recourent à elle pour des œuvres et des créations qui, sans elle, ne se réaliseraient pas. Il n’est guère de peuple au monde qui ne doive à la France quelque gratitude pour la largesse avisée avec laquelle elle a su leur apporter le concours de ses capitaux. On dit que la France est riche : c’est vrai. Qui s’en plaindra, si l’emploi de cette richesse est une manifestation imprévue et, somme toute, utile aux autres, de son esprit de propagande et du rayonnement qu’elle exerce pour le plus grand bien de la civilisation et de l’humanité ?

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