L’IDÉAL FRANÇAIS
la fin de ces esquisses rapides, essayons d’indi-
l\ quer la place que la France tient parmi les peuples de l’univers. Son histoire a un sens, une portée, elle suit une courbe qui, par le trajet accompli, permet de calculer l’orbite qui est la sienne, dans la constellation des peuples civilisés.
Cette histoire est longue ; c’est une des plus vieilles du monde, peut-être la plus vieille, si l’on considère, non seulement le temps, mais la continuité.
On sait, maintenant, qu’à des époques très anciennes, alors qu’il n’y avait, en Europe, aucun groupement humain, — ou du moins aucun groupement dont l’existence ait laissé une trace, le territoire de ce qui fut la Gaule et plus tard la France, nourrissait déjà des populations capables de s’abstraire, de s’arracher à l’oppression de la vie matérielle, de jeter un regard attentif sur les spectacles dont elles étaient environnées, capables même de les reproduire, et que, par conséquent, ces hommes étaient déjà des artistes.
Que l’art soit né en France, peut-être même avant
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES qu’il eût apparu dans la vieille Égypte, en Asie, en Grèce, que les sculpteurs et les peintres de l’âge des cavernes aient senti, en eux, cette vocation originelle, et que, depuis lors, la même terre ait vu des générations ingénieuses et réfléchies se succéder de siècles en siècles, c’est un fait et, l’on peut dire, une prédestination qui marque d’un sceau indélébile le caractère français.
D’autres nations, d’autres grandes nations ont eu cette conception élevée de la vie qui cherche, dans l’oeuvre artistique, l’achèvement du mouvement intérieur et, en quelque sorte, la saillie de l’émotion et de l’idée. Mais, toutes ces nations — toutes ou presque toutes — se sont arrêtées et figées à une heure donnée. Les annales de leur déclin sont infiniment pins longues que celles de leur ascension et de leur apogée. La France, seule, est restée fidèle à elle-même. Il y a toujours eu, en face de la nature éternelle et de son évolution constante, une vision et une notation françaises. Souvent, la France a emprunté quelque chose à la technique des autres peuples, mais elle s’est promptement assimilé ces notions diverses et, en s’en emparant, les a faites siennes.
Si nous savons, par des témoignages irréfragables et de visa que l’homme a connu Yelephas magnas, le rhinocéros et le renne dans les plaines et les vallées des régions actuellement tempérées, ce sont ces anciens « Français» qui nous l’ont appris. Si les arts grecs et romains ont trouvé, dans ces pays que la Grèce et Rome qualifiaient de « barbares », une adaptation qui a élargi leur rayonne-
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L’IDÉAL FRANÇAIS ment et leur portée, c’est en France que subsistent les plus beaux monuments attestant uue telle expansion : la Maison Carrée, le Pont du Gard, les arènes d’Arles, les arcs de triomphe de Reims et de Besançon.
Si l’idéal chrétien a dégagé, de son rêve millénaire, une expression plastique capable de révéler au monde une nouvelle Beauté après la disparition de la Beauté antique, c’est aux architectes, aux sculpteurs, aux imagiers des bords de la Seine et de l’Oise qu’elle le doit. S’il s’est rencontré, par la suite, une formule rajeunie de l’art classique, unissant les grâces de la renaissance italienne à la décence, à l’élégance, à la pompe naturelles chez un grand peuple et à la cour d’un grand roi, c’est aux bâtisseurs de Versailles, de Vaux, de Trianon, que ce résultat est dû. Et depuis le xvne siècle, s’il s’est produit une lignée abondante de chefs-d’œuvre, s’ils se sont multipliés et renouvelés sans cesse, servant d’exemples aux autres peuples, c’est au génie français qu’appartient encore cette variété dans l’invention, dans le goût, dans l’originalité.
Cent fois on a copié l’Opéra de Garnier, comme on avait copié, antérieurement, les palais de Mansart, les châteaux du temps de François Ier et les cathédrales contemporaines de saint Louis. L’école française de i83o a labouré un champ rajeuni, et, aujourd’hui même, personne ne dispute à la France la palme des Beaux-Arts.
On s’incline devant cette puissance créatrice,... mais non sans un sourire. Des artistes, des peintres, des photographes, des modistes, ce sont les artisans
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES de l’expansion française!... Cette ironie va bien, n’est-il pas vrai ? à l’orgueil réaliste des marchands de cotonnades et des fabricants de quincaillerie. Le commerçant actif et « pratique » est sans pitié poulie créateur dont il exploite et copie les conceptions.
Mais celui-ci prend sa revanche ; car, si son bagage est moins lourd, sa production est plus haute, plus rare et plus recherchée. Le goût ne se laisse pas dérober son secret; il garde sa supériorité, et il finit bien par avoir le dernier mot. Fût-ce pour connaître ses modèles, on frappe à sa porte. N’est pas élégant qui veut : cela ni ne s’apprend, ni ne se prend. 11 y faut le je ne sais quoi, un air, une manière. Comme dit notre La Fontaine :
Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,
Ne saurait passer pour galand.
Prenons le monde tel qu’il est et laissons, à chacun, son labeur et sa récompense.
Parmi les nations disparues, il en est qui ont laissé, sur la planète, une empreinte ineffaçable, et tout le monde s’accorde à dire que ce sont celles qui ont fondé et accru la civilisation, c’est-à-dire la grandeur du genre humain.
Que représentent, dans le travail universel, l’action machinale des milliers et des milliers de tribus qui, pour vivre, ont chassé, de génération en génération, la bête fauve dans les forêts africaines? Auprès de ces peuples mort-nés, d’autres vivaient qui ont ouvert les portes de l’avenir à l’humanité. Comparez, et dites quels sont les peuples qui peuvent être qualifiés de grands.