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L’EXPANSION FRANÇAISE

Au retour d’une expédition de Croisés, des chevaliers français, chercheurs d’aventures, furent appelés à l’aide par une ville d’Italie, Salerne, qui se défendait avec peine contre les Sarrazins : c’étaient les deux fils d’un gentilhomme normand, Tancrède de Hauteville, Robert l’Avisé et Roger. Ils prêtèrent main forte comme on le leur demandait, et puis, ils quittèrent le pays. Mais, ayant goûté le charme de ces lumineuses contrées, ils revinrent, s’installèrent et fondèrent une dynastie destinée à durer deux siècles ; par elle, le nom, les mœurs et les arts de la France se répandirent dans la Sicile et l’Italie méridionale, comme ils l’étaient déjà dans tout l’Orient de la Méditerranée.

Palerme, Messine, Naples furent des villes françaises. Dans une cathédrale de Sicile, comme à Montreale, l’art gothique se marie au vieil art grec, à l’art arabe, à l’art byzantin. L’histoire des « Paladins de France » est encore populaire dans toute l’île. Les charrettes qui circulent dans les rues, les voitures de maraîchers et d’ambulants sont illustrées comme par des images d’Epinal. Et ce sont toujours les gloires de la France qui sont ainsi figurées : Roland, Oliver, Charlemagne, saint Louis, Jeanne d’Arc, Napoléon. Telles sont les marques indélébiles, laissées parmi tant d’autres, sur ces premières terres « colonisées » par les Français.

Pendant plusieurs siècles, la question italienne, sicilienne, napolitaine entra dans les préoccupations de la politique française jusqu’au moment où les guerres d’Italie eurent uni étroitement les intérêts et les aspirations des deux peuples dans la même

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES entreprise de civilisation qui s’appela Renaissance.

Les Normands, descendants des fameux rois de la mer, ne bornèrent pas là leurs courses et leurs conquêtes. Dès le haut moyen âge, leurs navires fréquentaient les mers espagnoles et portugaises. Franchissant le détroit de Gibraltar, ils suivirent les côtes de l’Afrique, reconnurent les Açores, les Canaries, le cap Vert. On est assuré qu’ils fondèrent des comptoirs sur la Côte d'Or et sur la Côte d’ivoire, là précisément où notre époque a développé de magnifiques colonies françaises ; et, quand — pour en appeler à un souvenir personnel — , quand j’ai eu à négocier les traités qui ont assuré nos droits sur ces régions, j’ai pu invoquer les titres y établissant l’existence, au xive siècle, des comptoirs français du Petit Dieppe, du Grand Sestre et du Petit Paris.

Ces navigations lointaines s’étendirent-elles plus loin encore et les Normands ont-ils découvert l’Amérique avant Christophe Colomb P La chose n’est nullement impossible et elle présente même une grande vraisemblance. Les baleiniers normands ont rencontré des terres en naviguant vers l’Occident. En Acadie, on a retrouvé des restes d’une ancienne occupation chrétienne et, ce qui est plus significatif encore, le pilote Vincent Pinçon, qui commandait la caravelle la Pinta dans l’expédition de Christophe Colomb, appartenait, paraît-il, à une célèbre famille de navigateurs normands où s’était conservée, probablement, la tradition affirmant l’existence d’une terre de l’autre côté de l’Atlantique.

Ce qu’on ne peut nier, c’est la belle expédition de Jean de Béthencourt qui en i4o2, c’est-à-dire

L’EXPANSION FRANÇAISE sous Charles VI, occupa les îles Canaries au nom du roi de France et fut, quelque temps, vice-roi de cet archipel. Si la guerre de Cent Ans interrompit le cours de ces exploits maritimes, ils ne cessèrent jamais complètement et, quand la découverte du cap de Bonne-Espérance par Vasco de Gama, celle de l’Amérique par le Génois Christophe Colomb, eurent ouvertes, toutes grandes, les nouvelles voies du monde, la France était prête à s’y engager.

Jusqu’à cette date, la civilisation était, pour ainsi dire, confinée dans l’étroite enceinte de la Méditerranée. Toute l’antiquité avait vécu et s’était développée sur ses bords. Le moyen âge avait toujours son centre intellectuel et moral à Rome. Les ports de la Méditerranée, Barcelone, Marseille, Gênes, Pise, Venise, étaient les intermédiaires du commerce avec les pays de l’Orient. A l’époque de la Renaissance, l’éclosion de la civilisation moderne a encore pour foyer la péninsule italienne, héritière directe de la tradition byzantine.

Tout à coup, on apprend l’existence de terres immenses à l’opposé de cet Orient et de ces Indes tant convoitées. On apprend, qu’au delà des mers, il existe des archipels, des continents fabuleusement riches, des populations douces, occupant des territoires où l’exubérance des forces naturelles est telle que rien ne les épuisera ; on entend raconter, par les premiers voyageurs, les splendeurs de ces contrées dorées, leur immensité, la profondeur des forêts vierges, la grandeur des fleuves dormant sous les ombrages inexplorés, l’abondance et la richesse des

mines, la facilité de vivre devant le plus étrange et

le plus magnifique des spectacles.

Vous étonnerez-vous que ce monde d’aventuriers, ces fils des croisés et des chevaliers errants se soient précipités vers la mer pour mettre le cap sur ces terres mystérieuses et bénies du ciel ?

De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines;

Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L’azur phosphorescent de la mer des tropiques Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,

Ils regardaient monter, en un ciel ignoré,

Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

[J.-M. de Heredia.]

Ainsi l’océan Atlantique, « la mer occidentale », vit courir, sur ses eaux, les flottes qui avaient jusqu’alors borné leurs courses aux étroits espaces méditerranéens. Le monde s’ouvrit avec des avenues plus larges, des risques plus étendus, des envolées plus prolongées et plus téméraires. A ces fortunes nouvelles, il fallut des hommes nouveaux.

Or, sur les bords de l’Océan, en face, précisément, de ce continent surgi du fond de l’inconnu, s’étaient créés et développés par de longues luttes, épreuves des fortes énergies, des peuples tenaces,

L’EXPANSION FRANÇAISE résistants, entreprenants : c’étaient, d’abord, les Espagnols et les Portugais, puis les Français, les Anglais, et, en arrière-plan, les Hollandais, les Allemands, tous riverains de l’océan Atlantique et des mers du Nord. Ils étaient prêts. L’Océan était leur domaine ; ils l’avaient fréquenté au cours de leurs expéditions vagabondes. Ils se lancèrent, tour à tour, dans la lice. Bientôt, ils occupèrent la terre de Chi’istophe Colomb à laquelle un navigateur florentin, Amerigo Yespucci, eut la gloire de donner son nom ; ils y fondèrent de nouvelles nations, y créèrent des civilisations, lilles de leur propre culture, et ainsi, ils prirent, à leur tour, la direction des grandes affaires humaines.

La Méditerranée fut délaissée. Les populations riveraines s’affaissèrent dans le dégoût et dans l’inertie. Peu s’en fallut qu’elles ne désertassent la lutte. Seul, un autre événement « mondial », dû au génie d’un Français, le percement du canal de Suez, sut, plus tard, les ramener à la vie.

Cependant, les populations atlantiques avaient pris leur essor; le monde s’était, pour ainsi dire, retourné.

Dans ce changement de front, la France se trouvait encore présente, à son rang; car si elle était méditerranéenne par son passé, elle devenait « atlantique » pour son avenir. Constituée en une nation unifiée et riche, sortie victorieuse et plus énergique que jamais de la cruelle guerre de Cent Ans, elle abordait, le cœur joyeux, les nouvelles tâches qui s’offraient à elle. Malheureusement, la funeste coïncidence des guerres de religion la détournèrent, au

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES moment où elle avait besoin de toutes ses forces pour entrer en concurrence, sur les mers, avec ses nombreux et entreprenants rivaux. Une sorte de fatalité veut que le démon des passions intérieures déchire, trop souvent, la France quand les nécessités de son histoire et le mouvement de son génie l’appellent au dehors. Il en fut ainsi au xvie siècle.

Voyez plutôt les dates : En i5o3, le marin normand Binot Paulmier de Gonneville pénètre dans l’océan Atlantique et découvre le Brésil. En i5o6, un autre Normand, Jean Denis, de Honfleur, atteint à Terre-Neuve. En i52g, Jean Parmentier débarque à Sumatra. Toute la côte africaine est explorée par ces hardis navigateurs. Le célèbre armateur, Ango, participe à presque toutes ces initiatives ; on colonise les Antilles françaises. Enfin les efforts de la France et, en particulier, de la France maritime normande, se portent vers un pays qu’on peut appeler une Normandie transatlantique, le Canada. En 1 534 , eut lieu l’établissement, sur cette terre pleine d’avenir, du célèbre Malouin, Jacques Cartier. Pour couronner l’œuvre et bien affirmer la volonté royale de prendre part au grand tournoi naval de l’Atlantique, François Ier fonde le port du Havre qui, placé à l’embouchure de la Seine, sera le véritable instrument de l’énergie française dans cette lutte. François Ier, dans ses lettres patentes, déclare que, s’il établit cette ville en ce lieu, c’est, d’une part, en raison de la nécessité où est la France d’avoir un port « sur la mer Océane » et, d’autre part, pour offrir un abri sûr aux vaisseaux marchands naviguant sur cette mer.

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