L'EXPANSION FRANÇAISE
Eh bien I malgré de tels efforts, si parfaitement combinés, le succès est incertain et, tandis que l’Espagne, le Portugal, d’abord, puis l’Angleterre, la Hollande fondent partout des dominations durables, les comptoirs français ne présentent qu’une esquisse, une ébauche disséminée et comme émiettée sur tous les rivages de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique. Ce sont des semences d’empire, mais ce n’est pas un empire. J’ai dit la raison et on ne la répétera jamais assez : incapacité des Français à dominer leurs divisions intérieures, — souvent suscitées du dehors, — pour se consacrer aux tâches qui sont les seules honorables, les seules durables, celles qui affirment, au loin, la grandeur de la patrie.
Heureusement, par le ressort naturel à cette race, aux périodes d’abaissement succèdent soudain des périodes de relèvement. Richelieu a dit : « Le propre du caractère français c’est que, ne se tenant pas fermement au bien, il ne s’attache non plus bien longtemps au mal. » Il en fut ainsi, quand le règne de Henri IV eut mis fin aux guerres de religion; et, sous le ministère de ce même Richelieu, la France qui achevait son unité territoriale et affirmait sa prépondérance en Europe, reprenait, au loin, l’œuvre d’expansion et de colonisation.
Peu s’en fallut qu’on ne rattrapât, alors, le temps perdu. La plus grande figure de notre histoire coloniale dans le passé, est celle d’un contemporain de Richelieu, Champlain. Il fut le véritable fondateur du Canada et il avait conçu un plan aussi vaste que judicieux qui, en réunissant notre colonie de la Louisiane à celle du Canada par le Mississipi, eût assuré l’in-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES fluence française sur l’immense contrée qui est devenue, maintenant, la République des Etats-Unis. Mais le gouvernement central, absorbé par la lutte contre la maison d’Espagne, ne put seconder ses efforts.
Cependant la volonté énergique de Richelieu sut assurer, à nos colonies d’Afrique et d’Amérique, un premier essor qu’acheva bientôt la vigilance de Colbert. Au cours des guerres qui désolèrent, trop longtemps, le règne de Louis XIV, Colbert seconda toujours le génie audacieux de nos « capitaines de la mer »; et, à la fin du xvne siècle, la France avait acquis un empire colonial, un peu dispersé peutêtre, mais qui n’assurait pas moins des débouchés importants et une richesse croissante à notre pays, évadé ainsi de l’étroite prison européenne.
Le Sénégal, Sierra-Leone et la Côte d’ivoire, la Réunion et l’ile Maurice en Afrique, les établissements des Indes, en Asie, ceux des Antilles, de la Guyane, la belle colonie de la Louisiane, et la colonie plus belle encore du Canada, tels furent les points où s’exercèrent dès lors, dans le monde, les aptitudes des Français à la colonisation. Si l’on pouvait raconter l’histoire de ces établissements, que d’actes de vaillance, d’abnégation, d’ingéniosité, d’héroïsme on y rencontrerait ! Chaque motte de terre est acquise au prix d’une goutte de sang. La vie des Robinson Crusoé et des Robinson Suisse n’est qu’un faible décalque de ces gestes héroïques et des premiers labeurs qui présidèrent à l’expansion sur ces terres lointaines, hostiles à l’immigrant.
Enfin, cette persévérance fut couronnée de succès. Vers le milieu du xvme siècle, le commerce des co-
L'EXPANSION FRANÇAISE lonies françaises, le « commerce des Iles », comme on disait alors, était en pleine prospérité. Le mirage de l’enrichissement par les colonies fut tel qu’un célèbre aventurier écossais, maître un moment des finances françaises, Law, appuya sur la prévision d’un développement plus grand encore, son fameux « système ». Il admettait, en somme, qu’un jour, les colonies subviendraient aux finances obérées de la mère-patrie.
Il fallut en rabattre. Après un demi-siècle d’une magnifique efflorescence, les malheureuses guerres du règne de Louis XY saccagèrent un domaine si chèrement conquis. Ce fut alors que la France perdit les deux fleurons de sa couronne coloniale : le Canada, qu’on ne voulait plus considérer que comme de « mauvais arpents de neige », et surtout les Indes où s’était vainement prodigué le génie de Dupleix et la vaillance de La Bourdonnais. Malgré tout, le « commerce des Iles » reprit, à la fin du xvme siècle ; et, à la veille de la Révolution, les colonies françaises enrichissaient la mère-patrie et présentaient, elles-mêmes, un spectacle de prospérité et de bonheur dont le tableau idyllique a été retracé dans le chef-d’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, qui reste, en somme, le plus célèbre roman colonial de langue française.
Les guerres de la Révolution et de l’Empire retinrent toutes les forces de la France sur le continent européen. Quand la crise fut finie, la France avait vu sombrer sa grandeur maritime. De son ancienne domination lointaine, il ne restait plus que quelques postes perdus sur l’immensité des mers.
Mais le xixe siècle se remit à la tâche, et sa gloire principale sera, certainement, d’avoir reconstitue, plus grand, plus vaste et plus harmonique, l’empire colonial qui affirme, désormais, la grandeur française sur tous les continents.
En Afrique, l’expédition de i83o et les longues guerres qui en furent la suite, conquièrent l’Algérie sur la race indomptable qui l’occupe. En Océanie, la Nouvelle-Calédonie et l’archipel de Tahiti reçoivent le drapeau français. En Asie, la Cochinchine est arrachée au royaume d’Annam par le traité de i863. Telle est l’œuvre des trois dynasties qui se succédèrent de i8i5 à 1870.
Mais l’expansion coloniale prend son essor sous la troisième République ; les fautes de l’ancienne monarchie sont réparées, les semences qu’elle a laissées négligemment sur le sol croissent et se développent. L’Algérie est complétée par l’occupation de la Tunisie. La modeste colonie de la Réunion se rattache la « grande terre » de Madagascar et les archipels environnants : Comores, Mayotte, Nossi-Bé. Le simple poste d’Obock est remplacé par le port de Djibouti qui sert de passage au commerce de l’Abyssinie. La Nouvelle-Calédonie se complète par le condominium des Nouvelles-Hébrides ; enfin, la Cochinchine s’étend, successivement, sur le Cambodge, sur l’Annam, sur le Tonkin jusqu’au Mékong ; notre colonie asiatique peut désormais faire figure d’empire, en cette encoignure de l’Asie, en face de l’isthme de Panama, en l’un des points les mieux situés de l’univers. Mais, parmi ces résultats, obtenus comme par miracle et qui furent dus à la
L’EXPANSION FRANÇAISE ténacité de nos hommes d’État, comme Jules Ferry, et à l’esprit d’initiative de nos soldats, comme Bugeaud, Aumale, Faidherbe, Courbet, Archinard, Galliéni, Duchesne, Dominé, parmi ces résultats, le plus considérable à coup sûr, le plus complet, le plus achevé, celui qui promet le plus bel avenir à la survie du nom français, c’est l’achèvement du vaste empire africain, situé aux portes de la France et qui fait une terre française de toute la partie septentrionale et occidentale du continent noir.
S’ouvrant sur la Méditerranée par les deux portes de l’Algérie et de la Tunisie, avec des ports comme Oran, Alger, Bizerte, Tunis, il entoure le Maroc que nos troupes ont pris à revers à Casablanca; et vont pacifier à Fez ; de là, il gagne l’Adrar, puis s’ouvre une autre porte par notre vieille colonie du Sénégal, avec ses annexes du Fouta-Djallon et la Casamance ; deux autres portes sont réservées plus au Sud, sur la côte de Guinée, par la côte d’ivoire et par le Dahomey ; enfin, l’ancienne colonie du Gabon, devenue la vaste domination du Congo, offre une quatrième issue. Par l’intérieur, tous ces territoires se rejoignent, communiquent, ayant pour centre Tombouctou, arrosés par des fleuves magnifiques comme le Sénégal et le Niger, le Congo, la Sangha ; soumettant les populations les plus diverses, depuis les pasteurs arabes, les agriculteurs kabyles de l’Algérie, jusqu’aux caravaniers du Mossi et du Bornou.
Ainsi, une domination complète, bien harmonisée et solidement définie par les conventions qui la délimitent, portée jusque sur le Niger par Binger, jusqu’au Nil par Marchand, sur le Congo et
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES l’Oubanghi par Brazza, s’appuyant sur des établissements déjà anciens et éprouvés, recrutant, pour se défendre, ses propres soldats, — les plus vaillants et les plus disciplinés du monde, — fournissant, sous toutes les formes, toutes les richesses tropicales et équatoriales, faisant front, comme la mère-patrie elle-même, à la fois sur la mer Méditerranée et sur l’océan Atlantique, cette domination est le couronnement des longs efforts coloniaux qui forment une des plus persévérantes manifestations de l’activité française.
Et si l’on demande quel est le but de ces efforts, quel sera, enfin, le résultat de ces entreprises, il suffit d’un seul mot pour répondre : créer, sur ces terres éloignées de la France autant d eFrances nouvelles, c’està-dire des pays où des Français prospéreront, où la race se développera, où se conserveront sa langue, ses moeurs, son génie, où sa richesse fructifiera, où son renom et sa gloire se perpétueront.
Il faudrait avoir arraché de son cœur le seul idéal digne d’un homme, celui de survivre à soi-même dans une œuvre de commune pérennité, pour ne pas s’enorgueillir de cette empreinte imposée au monde par les travaux de toutes ces générations de Français.
Les individus sont morts, l’œuvre subsiste: la France demeure une des cinq grandes puissances capables d’avoir, pour champ d’action, la planète tout entière.
LA PROPAGANDE FRANÇAISE
LA PROPAGANDE FRANÇAISE
n pays comme la France, qui a, non seulement,
U une vie active, mais une âme, n’admet pas qu’il ait rempli toute sa destinée quand il a constitué son unité, arrondi son territoire, étendu au loin ses possessions. L’homme ne peut pas vivre seul ; il veut aimer et être aimé ; un homme complet tend à se donner généreusement. Ainsi des peuples : les plus puissants, précisément parce qu’ils se sentent forts, ont le besoin d’agir autour d’eux, de répandre, au dehors, quelque chose des ressources et des énergies que la nature a déposées en eux.
Pour nous en tenir à la France, cent fois, au cours des siècles, elle affirma sa valeur morale en se portant au secours des peuples faibles, vaincus, déshérités de la nature ou de la fortune ; elle leur a offert le secours de son bras, de sa richesse, de sa sympathie. Souvent, elle s’est laissée guider par un sentiment, et non moins souvent, elle s’est laissée soulever par une idée.
On lui en a fait reproche. On l’a accusée de se mêler de ce qui ne la regardait pas. Un cruel humoriste anglais a dépeint le peuple français comme
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES une troupe de singes qui, grimpés au haut des arbres, se livrent aux gambades et aux voltiges les plus folles, criblent de projectiles et de brindilles les animaux paisibles qui passent dans la forêt, se rendent haïssables par leur malice querelleuse.
Il n’est pas mauvais qu’on nous signale nos défauts : mais, celui dont on nous accuse si durement a sa contre-partie ; en tous cas, il se distingue d’un bas et plat égoïsme.
Le peuple français se mêle souvent de ce qui ne le regarde pas, admettons; mais, en agissant ainsi, il s’est fait, plus d’une fois, du mal à lui-même dans le désir de faire du bien à ses frères en humanité. Tant pis, s’il n’a recueilli trop souvent que d’amers reproches et de l’ingratitude.
Ce besoin de sortir de soi-même, de « s’extérioriser » comme on dit, de marquer les choses à son empreinte, est une manifestation de l’esprit de propagande naturel aux Français, en raison de leur sociabilité. La sociabilité est, en somme, un besoin du coeur. Chercher à se rapprocher des autres, n’est-ce pas commencer à les aimer? Ce n’est pas par hasard que le plus généreux de tous les monarques, saint Louis, est un roi français ; ce n’est pas par hasard que le plus généreux de tous les hommes, saint Vincent de Paul, est un Français.
L’intelligence du Français a aussi un besoin irrésistible de se faire comprendre, de se communiquer aux autres : c’est pourquoi la 'langue française a, pour première qualité, la clarté. Tant qu’un Français n’a pas gagné ceux qui l’entourent à ce qu’il
LA PROPAGANDE FRANÇAISE croit être la vérité, il cherche des formules de plus en plus exactes pour leur faire comprendre ce qu’il voit lui-même. Il insiste, il s’efforce, il peine pour donner à sa pensée une lumière, un éclat qui la rende irrésistible. Un Français qui a une foi n’est heureux que quand ceux qu’il aime la partagent. C'est pourquoi le martyrologe des hommes qui ont exposé leur vie et qui l’exposent, chaque jour, pour répandre au loin les doctrines, défendre les causes, propager les découvertes, est rempli de noms français.
Aux temps très reculés du moyen âge, cet esprit de propagande, joint au goût ancestral de l’aventure, se traduisait, chez les Français, par les pèlerinages vers les sanctuaires et les lieux de vénéraration consacrés. L’homme s’est plu, en tous les temps, à revenir, en foule, vers les endroits où il avait reçu des bienfaits, à vénérer les tombeaux de ceux qui l’avaient fait plus éclairé et meilleur. Les processions, les foires, les voyages en troupes, depuis ceux qui se faisaient à pied au cours de longues absences, jusqu’à ceux qui s’achèvent, maintenant, en quelques jours, grâce aux « trains de plaisir », sont les manifestations ininterrompues de ces retours de gratitude inconsciente. Qui sait? les « voyages à la mer » ne sont peut-être, même chez l’homme moderne, que des commémorations instinctives d’actions de grâces à l’élément où l’espèce est apparue à la vie.
Au moyen âge, donc, les reliques des saints ou le souvenir d’antiques splendeurs attiraient les fidèles vers les églises ou les autels illustres, Rome,
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle, Notre- Dame-du-Puy-en Velay, Saint-Michel « en péril de la mer ». De même, aujourd’hui, sans parler de Lourdes, de La Salette et de Notre-Dame-de-Lorette, ne voit-on pas les Musulmans se porter vers La Mecque, Kairouan, Tlemcen, les villes saintes ; ne voiton pas, de toutes les parties du monde, des peuples de curieux et de vénérateurs revenir vers Paris, Rome, Athènes, — berceaux et foyers des grandes civilisations ?
Ces pèlerinages fameux furent, au moyen âge, des moyens puissants de communication, d’instruction et d’émotion. Sur les routes les hommes se rencontraient et nous savons, aujourd’hui, que la plupart des grandes épopées nationales nommées chansons de geste, comme Fierabras, la Chanson de Roland, les gestes d'Aymeri de Narbonne et ceux de Guillaume d'Orange, furent conçues et propagées parmi les foules pieuses qui se rendaient aux pèlerinages fameux.
On sait aussi que le souvenir épique de Charlemagne, « empereur à la barbe fleurie », confondu peut-être avec celui de Charles Martel, le vainqueur de Poitiers, fit célébrer, par les auteurs des chansons de geste, les luttes glorieuses des Français contre les Sarrazins d’Espagne. Par ces chants traditionnels, par la coutume des pèlerinages se dirigeant notamment vers Jérusalem, vers le tombeau du Christ, enfin par les prédications des ecclésiastiques et des moines, désireux de créer, dans la chrétienté, un esprit d’unité morale au nom de la catholicité romaine, se créa une disposition des esprits favo-
LA PROPAGANDE FRANÇAISE
rable aux expéditions lointaines, surtout contre les musulmans.
Ces tendances créèrent, après le type du paladin (ou comte palatin) tel qu’il avait été conçu par les contemporains de Charlemagne, celui du chevalier, et, bientôt, du chevalier errant.
Le chevalier, c’estl’homme qui sacrifie ses biens, ses commodités, sa vie pour réaliser, sur la terre, un idéal de vaillance, de justice et de bonté. Plus tard, le type dégénéra ; mais, quand il brillait de tout son éclat, il représentait ce qu’il y a de plus noble dans les aspirations de l’humanité. Un poète du moyen âge, Eustache Deschamps, a tracé, dans des vers expressifs, le devoir du chevalier :
Humble cœur ait : toujours doit travailler Et poursuivre faits de chevalerie,
Guerre loyale, être grand voyagier,
Tournois suivre et jouter pour sa mie.
Il doit à tout honneur tendre,
Pour qu’on ne puisse en lui blâme reprendre Ni lâcheté en ses œuvres trouver ;
Et, entre tous, se doit tenir le moindre :
Ainsi se doit chevalier gouverner.
Le chevalier avait encore d’autres devoirs : défendre l’Église, la veuve, l’orphelin, ainsi que tous ceux que l’infortune accable. Il est facile de comprendre, maintenant, comment la chrétienté occidentale s’émut quand elle apprit que le tombeau du Christ, à Jérusalem, tombait aux mains des infidèles, c’est-à-dire des Sarrazins tant détestés.
Parmi le peuple des pèlerins qui n’avaient d’au-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES tre pensée que d’expier leurs péchés en allant implorer le pardon sur le tombeau du fils de Dieu, chez les chevaliers dont l’impulsion naturelle était de se porter à la défense des opprimés, — et surtout quand les oppresseurs étaient les sectateurs de Mahomet, — chez les clercs qui ne songeaient qu’à réunir tous les fidèles dans une même pensée et dans une même action, l’élan fut le même : courir au secours des chrétiens de Syrie, délivrer le tombeau du Christ. Cette pensée apparut à tous comme un ordre venu d’en haut et la France se leva au cri de : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! »
La papauté avait pris l’initiative. Un pape français, Urbain II, vint à Clermont-Ferrand et, le 28 novembre ioq5, il réunit, autour de lui, une Assemblée extrêmement nombreuse de clercs, de nobles, de seigneurs, de chevaliers, venus de tous les points de la France. Par un discours habile et chaleureux, il obtint l’adhésion unanime de cet auditoire d’élite et il confia ses pouvoirs, pour l’organisation de la croisade, à un autre Français, évêque du Puy, Adhémar de Monteil.
Les résolutions furent prises rapidement ; une armée se constitua suivant les méthodes en usage à cette époque, armée où dominaient les troupes féodales et la chevalerie. Mais on avait compté sans l’enthousiasme populaire. La parole d’Urbain II avait retenti au cœur des clercs et des moines, toujours prêts à seconder l’œuvre de la papauté. Par eux, elle se répandit comme une tramée de poudre dans les coins les plus cachés de l’univers chrétien.
Une contagion, une « folie de la croix » s’empara
LA PROPAGANDE FRANÇAISE des cœurs les plus humbles. Un homme provoqua et représenta ces sentiments naïfs et spontanés, Pierre l’Ermite. Il prêcha dans le Centre et dans l’Est de la France, et il entraîna les foules après lui. Ce furent par milliers et par centaines de mille qu’ils partirent, hommes, femmes, vieillards, enfants, et sans se demander ce qu’il adviendrait d’eux-mêmes, ils s’en remirent à la Providence. Ils partirent sous la conduite de Pierre l’Ermite et d’un chevalier pauvre, Gautier-sans-Avoir ; précédant l’armée, ils traversèrent l’Allemagne du Sud et les pays riverains du Danube ; sans munitions, sans ressources, sans direction, ils apportaient avec eux la mendicité, le ravage, la famine. Ils demandaient, à chaque ville qu'ils voyaient : « Est-ce là Jérusalem P » Ces pauvres gens périrent en masse ; et, plus tard, un sort pareil devait frapper une expédition plus naïve, plus folle et plus touchante encore, la « croisade des enfants ».
La véritable croisade militaire, la croisade des chevaliers, commit de lourdes fautes: elle se divisa, elle provoqua l’hostilité des populations par ses violences et ses imprudences ; mais, du moins, sutelle arriver au but. Elle formait quatre armées, commandées par des seigneurs de haute lignée : Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, et son frère Baudouin ; Baymond IV, comte de Toulouse, avec le légat du pape; Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède, commandant les Normands de Sicile et les Italiens ; Hugues, comte de Vermandois, frère du roi de France, avec Etienne, comte de Blois, et Robert II, comte de Flandre.
L’expédition marcha deux années durant vers Constantinople et Jérusalem. La traversée de l’Asie Mineure fut une épreuve terrible qui la réduisit de plus de moitié. Cependant, après des alternatives de succès et de revers, elle prit la grande ville d’Antioche, sous les murs de laquelle elle livra aux infidèles une bataille décisive. Les croisés entrèrent enfin à Jérusalem, le i5 juillet 1099. Il ne restait plus que 4o 000 soldats exténués.
Cet exploit fit oublier toutes les misères et tous les sacrifices. Godefroy de Bouillon fut acclamé comme le chef du nouvel établissement que venait de fonder la victoire ; il prit, par modestie, le simple titre « d’avoué du Saint-Sépulcre ». Mais son frère Baudouin, qui lui succéda bientôt, se fit proclamer roi de Jérusalem. D’autres principautés, aux mains de Bohémond, de Tancrède, de Josselin de Courtenay, rayonnaient sur toute la Palestine et sur la Syrie, le tout constituant une vaste domination chrétienne et, en grande partie, française jusqu’aux portes de l’Égypte. Peu s’en fallut que la civilisation occidentale, refluant vers ses sources, ne s’installât définitivement dans l’Orient méditerranéen.
Malheureusement, la plupart des croisés survivants, épuisés par un tel effort, regagnèrent l’Europe. Ceux qui restaient se divisèrent ou s’abandonnèrent aux instincts brutaux ou aux séductions des mœurs locales. Bientôt l’éphémère royaume, mal organisé, mal dirigé, insuffisamment soutenu par l’Europe, fut sur le penchant de sa ruine.
A diverses reprises, l’Europe, et notamment la
LA PROPAGANDE FRANÇAISE France, furent appelées au secours. Durant de longs siècles, la papauté renouvela ses objurgations aux princes et aux peuples pour soutenir le royaume qu’elle avait fondé. Elle usait de toute la puissance de son autorité et de ses armes spirituelles pour enrôler de nouvelles armées et amasser de nouveaux subsides ; elle réussit d’abord ; puis, peu à peu, sa puissance de persuasion s’atténua.
Il n’en reste pas moins que, pendant plus de deux siècles, la pensée de la croisade fut la grande pensée chrétienne : elle créa l’unité d’âme en Europe, et elle eut, par contre-coup, pour effet non moins indiscutable, la constitution des nationalités modernes : tous ces peuples, en vivant ensemble, apprirent, à la fois, à se connaître et à se distinguer dans les rangs des immenses armées communes.
La seconde croisade eut lieu en x 1 47, cinquante ans après la première. Prêchée par saint Bernard, commandée par le roi de France Louis YII et par l’empereur d’Allemagne Conrad III, elle échoua.
Ascalon et Jérusalem furent prises par Saladin en t 187, moins d’un siècle après la première conquête des Lieux Saints. Trois souverains de l’Europe firent trêve à leurs querelles et partirent, en 1189 et 1190: c’étaient Frédéric Barberousse, empereur, qui se noya en Cilicie, Philippe Auguste, roi de France, et Bichard Cœur de Lion, roi d’Angleterre : celui-ci était le plus brave, mais Philippe Auguste était le plus habile. Il laissa Bichard Cœur de Lion s’épuiser au siège d’Acre en de multiples combats glorieux sans résultats décisifs, et, lui, revenant rapidement en Europe, envahit les États continentaux de
son rival. La troisième croisade n’eut que des résultats précaires. Désormais, ces expéditions sont détournées de leur véritable objectif : ce que se proposent maintenant les chefs qui les dirigent, c’est moins la délivrance du Saint- Sépulcre que la conquête de l’Orient non seulement sur les musulmans, mais aussi sur les Grecs, qui étaient, pourtant des chrétiens. La quatrième croisade, commandée par Boniface de Montferrat, s’empara de Constantinople, capitale de l’empire byzantin, et installa, sur les ruines de cet empire, des dominations franques dans la péninsule des Balkans, en Grèce, en Morée (1204).
La cinquième croisade, à laquelle la France n’eut point part, eut pour but l’Égypte et s’empara de Damiette (i 2 19). La quatrième croisade, qui fut surtout allemande et commandée par Frédéric II, reprit temporairement Jérusalem.
La septième et la huitième croisades enfin, furent commandées par le plus grand roi français du moyen âge, saint Louis. Il crut, lui aussi, qu’il était préférable d’attaquer la puissance musulmane dans ses citadelles principales, en Égypte, à Tunis, plutôt qu’en Palestine et en Syrie. Il prit Damiette d’Égypte ; mais, après la défaite de Mansourah infligée par les musulmans à son frère le comte d’Artois, il fut fait prisonnier et ne recouvrit la liberté qu’en restituant Damiette.
Sur la fin de son règne, il se croisa de nouveau et organisa une puissante expédition (1270): cette fois, il se dirigea vers Tunis. Il prend le château, mais meurt de la peste. Cette tentative avortée n’en
LA PROPAGANDE FRANÇAISE
fut pas moins le prélude lointain de la conquête de la Tunisie parla France. Nos troupes retrouvèrent, en 1880, le souvenir du roi vaillant et pieux qui leur avait ouvert les voies.
Ce fut la fin des croisades. En Syrie, Antioche, Loadicée, Tripoli et, enfin, Ptolémaïs capitulèrent successivement (1285-1291) ; après deux siècles, la merveilleuse aventure qui avait coûté tant de sang, dépensé tant de vaillance, d’héroïsme et d’énergie, fut close pour l’histoire.
Elle n’était close ni pour la civilisation ni pour l’humanité.
Les conséquences des croisades furent incalculables. Ces expéditions héroïques avaient remué le sang des peuples et fait un mélange des deux mondes ; ce retour de l’humanité vers son berceau lui réapprit ses origines et lui imposa, en même temps, une conception plus large de ses devoirs et de son avenir. Ceux qui revinrent dans leurs foyers avaient vu le vaste monde, grand ouvert devant eux. Impressions ineffaçables ! Ils savaient désormais qu’il y a, pour l’homme, d’autres horizons que ceux du champ paternel. Ayant parcouru les terres et les mers, ils avaient mis à l’épreuve l’endurance humaine et se sentaient prêts à des aventures plus hardies et plus lointaines encore. Saint Louis, fils de l’Espagnole Blanche de Castille, fut le premier des conquistadors .
Au contact de la civilisation délabrée et corrompue de l’Orient, les peuples de l’Occident s’étaient mieux jugés, mieux appréciés ; ils avaient rapporté, de leurs pérégrinations, une connaissance plus éclai-
rée des arts, des traditions, des conceptions que l’antiquité avait laissés sur ces terres oubliées ; ils en avaient rapporté, surtout, un renouveau de l’esprit. Le retour des croisades fut une première renaissance.
Mais, par-dessus tout, les croisades furent un grand mouvement idéaliste : jamais l’homme ne sacrifia plus allègrement sa vie à une cause; c’est à ce titre que la France y figura au premier rang : par la gloire qu’elle y acquit, se répandirent définitivement, sur toute la Méditerranée, d'Occident en Orient et d’Orient en Occident, la renommée et la gratitude dues aux « gestes de Dieu par les Francs », Gesta Dei per Franc os.
LE MOYEN AGE ET L’ART RELIGIEUX
LE MOYEN AGE ET L’ART RELIGIEUX
Tout le moyen âge européen et, en particulier, le moyen âge français, est dominé par l’idée chrétienne. C’est la « croix » qui entraîne pèlerins et soldats sur les chemins de la Terre sainte ; c’est la croix qui soumet les fidèles aux directions de l’Église ; c’est au nom du Crucifié que des donateurs sans nombre offrent leurs biens pour soulager les pauvres et les misérables ; c’est au nom des dogmes et de la morale chrétienne, catholique, romaine, que se poursuit, dans les esprits et dans les cœurs, la vaste éducation psychologique, didactique, morale, de laquelle naîtra une civilisation nouvelle.
L’enseignement qui prépare ces générations est uniquement chrétien. La philosophie, la littérature, la science elle-même sont subordonnées à la théologie.
La pensée s’élève, d’abord, à la connaissance de Dieu, principe de toutes choses : de cette connaissance — et de cette connaissance seule — dérivent les notions qu’il est donné à l’homme de percevoir sur l’ordre universel et ses multiples manifestations ici-bas ; de là, la règle unique de toute vie humaine,
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES la règle des mœurs ou de la morale. La loi vient d’en haut ; Dieu l’a dictée et la dicte chaque jour, par l’organe du Christ et de l’Eglise. Il n’y a qu’à s’incliner et obéir.
Cette conception donne, à la physionomie du moyen âge, une remarquable unité ; elle se manifeste non seulement dans les sentiments religieux qui sont les mêmes pour toute la chrétienté, mais aussi dans la méthode intellectuelle, soit littéraire, soit scientifique. Par une adaptation singulière de cet esprit déductif et logique qui, au lieu de remonter du fait aux causes, descend d’une doctrine établie à ses applications, les lettres et les sciences acceptent une discipline non discutée et non discutable : magister dixit, le maître l’a dit.
Le maître, c’est Aristote. Aristote, philosophe grec, dont la renommée avait été grande parce que son œuvre présentait un exposé presque complet de la science antique, Aristote fut vénéré presque à l’égal des auteurs sacrés. Tout ce qui était dans Aristote fut accepté comme axiome et l’effort du haut enseignement se borna à expliquer ses œuvres et à les commenter.
Ainsi, le moyen âge se soumit, sans discussion, au double héritage de la tradition hellénique par Aristote et de la tradition judaïque par les livres saints; mais il les adapta très ingénieusement, par la voie du commentaire et de l’interprétation, à ses besoins et à ses aspirations. Les musulmans ont fait de même et font de même encore, à l’heure présente, en prenant, pour base unique de leur science et de leur culture, le Coran.
LE MOYEN AGE ET L’ART RELIGIEUX
La méthode intellectuelle du moyen âge est connue sous le nom de « scolastique ».
La scolastique, c’est tout le moyen âge de la pensée ; elle a un organe qui s’impose au monde chrétien, l’Université de Paris. La loi chrétienne vient de Rome, mais la leçon intellectuelle vient de Paris. Tous les étudiants, les chercheurs et les penseurs, où qu’ils naissent, viennent apprendre et, s’ils le peuvent, enseigner à Paris. Pendant trois siècles, l’Université de Paris fut la « maîtresse des sentences ».
Un fait très précis affirme ce caractère à la fois encyclopédique et « mondial » de l’enseignement parisien : c’est l’organisation même des études. L’Université de Paris était divisée en quatre « facultés » embrassant l’ensemble des sciences divines et humaines, la faculté de théologie, la faculté des arts (sciences et lettres), la faculté de droit (droit civil et droit canonique), la faculté de médecine. Quant aux étudiants, ils étaient classés en nations : la nation de France, subdivisée elle-même en cinq provinces ou tribus ; la nation de Picardie, subdivisée aussi en cinq tribus; la nation d’Allemagne, subdivisée en deux tribus ; la nation des Continents, subdivisée en deux provinces, et celle des Insulaires comprenant les Iles Britanniques.
Les hommes les plus illustres du moyen âge furent ou des étudiants ou des maîtres de l’Université de Paris. Duns Scott, saint Thomas d’Aquin, Albert le Grand, Siger de Brabant, saint Bernard, saint Anselme, Abeilard, Brunetto Latini, le Dante, Boccace, Pétrarque. Un auteur écrit avec juste raison :
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES « Du xne à la fin du xive siècle, Paris a été le centre, le foyer de toute lumière pour l’Occident ; il n’est pas de nation qui n’ait alors reconnu cette suprématie et qui n’en ait profité. Bien longtemps avant Louis XI Y, bien longtemps avant la Révolution française, Paris donnait le ton à l’intelligence européenne. C’est par la scolastique que l’esprit français faisait alors sa route, comme il la fit plus tard par la littérature du xvne et du xviii' siècle. La scolastique parisienne, dans ces temps reculés, a fait peutêtre autant, pour l’esprit, que le siècle même qui a vu Montesquieu, Rousseau, Voltaire et la Constituante. « (Barthélemy-Saint-Hilaire.)
Il n’est pas impossible de s’expliquer cette régence des esprits si remarquablement reconnue alors à la France : sa situation géographique attirait naturellement les nombreux voyageurs qui, en ce temps de déplacements fréquents, quittaient leurs foyers pour aller chercher ailleurs la science et la fortune ; le génie sociable des Français, la facilité et l’aménité de leur accueil retenait ces hommes dans une ville où ils pensaient ne faire que de courts séjours ; enfin, et surtout, l’aptitude des Français à rendre faciles et abordables les idées générales, à les montrer sous leur face accessible et piquante, ce génie de simplification et d’élégance qui se trouvait, dès lors, dans leur langue et dans leurs écrits, tout cela apportait un secours précieux à l’obscur travail de la scolastique ; on s’aperçut, pour la première fois, qu’on pouvait être sérieux sans être ennuyeux. Tout paraissait lumineux quand la clarté française y avait passé. Dès lors, les étrangers aimaient la langue
LE MOYEN AGE ET L’ART RELIGIEUX française et l’appelaient le « parler delittable » . Le français est resté, jusqu’à l’heure présente, la langue internationale et la langue des manuels ; elle était, dès lors, un organe d’enseignement incomparable.
Ces dons de communication et de sociabilité, si caractéristiques chez nos Français, s’affirmaient dans les matières complexes et obscures réservées au haut enseignement ; mais le progrès intellectuel ne pouvait s’isoler et se tenir en dehors des masses populaires. Une civilisation n’est complète que si elle pénètre toutes les couches de la société, comme une maturité n’est achevée que si elle unit et fond toutes les fibres de l’être. Tel fut bien le caractère de la civilisation française au moyen âge ; elle s’occupa du peuple, des femmes, des enfants avec un zèle égal à celui qui l’imposait au monde du savoir et de la pensée.
Mais, sur le peuple, les moyens d’action étaient tout différents. On eût vainement exposé, devant les foules, un raisonnement abstrait déduit des principes d’Aristote : aussi eut-on recours à un enseignement infiniment plus simple, plus suggestif et plus frappant : « l’enseignement par l’image ». Les populations du moyen âge vécurent dans un magnifique décor où tout ce que l’homme doit et peut savoir lui était montré par la représentation figurée. Tel fût le rôle des cathédrales gothiques, des sanctuaires, des églises ; et tel fut l’objet de leur prodigieuse ornementation.
Le culte naturel des Français pour le beau, leur imagination vive et concrète, leur aptitude aux mé-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES tiers et aux techniques, l’éducation mutuelle qu’ils se donnent par la comparaison, par la discussion, par la critique, en un mot, cette faculté innée mais perfectible qui s’appelle le goût, tout cela devait assurer à cette nation l’initiative et la suprématie dans cette autre branche de l’enseignement, visant surtout les masses et qui se développait au grand jour et en plein soleil par les arts plastiques : architecture, sculpture, peinture, vitraux, émaux et leurs infinis dérivés.
Qu’est-ce que l’art, en somme, sinon un moyen d’expression ? C’est-à-dire que l’artiste fait passer dans votre âme ce qu’il éprouve lui-même, à la façon dont il le traduit, dont il le rend. Un exemple : Voici un homme qui est touché au cœur par le sentiment de ce qu’il y a d’adorable et d’indicible dans la maternité. Emu aux larmes, il voudrait traduire ce sentiment ; les paroles lui manquent ; tout à coup, il ressent en lui comme un appel, un mouvement inconnu qui le pousse et l’entraîne ; il prend un morceau de craie et il dessine, sur une ardoise, une mère allaitant son enfant, ou bien encore il ramasse un peu de terre glaise et il modèle le groupe où la mère serre l’enfant dans ses bras, ou bien encore son couteau taillera, dans le bois, l’image vénérée. Ainsi, il a dit (ou essayé de dire) ce qu’il éprouvait luimême ; cette image parle, traduit un sentiment : voilà ce que c’est qu’une mère ! Ce que « l’artiste » a exprimé, tous les hommes le saisiront, le comprendront, quel que soit leur pays, quelle que soit leur langue, en quelque temps qu’ils vivent ou doivent vivre. Plus les spectateurs seront nombreux,
LE MOYEN AGE ET L’ART RELIGIEUX plus ils vibreront ; ils se communiqueront leur impression et l’accroîtront en la propageant : l’émotion, ressentie, un jour, par un homme, traversera les siècles et elle touchera indéfiniment ceux qui contempleront l'image. L’art est un moyen d’expression.
Or, la civilisation du moyen âge, toute empreinte de l’idée religieuse et ramenant la nature et la vie à la réalisation de la volonté divine, qu’avait-elle à exprimer pour s’expliquer elle-même aux masses présentes et aux générations futures ? D’abord, la grandeur et la majesté de Dieu, puis les multiples réalisations de l’ordre divin dans l’existence naturelle et dans la loi morale.
Avec un pareil programme, elle devait naturellement se porter vers le plus majestueux de tous les arts humains, c’est-à-dire l’architecture. L’homme ne peut rien faire de grand que comparativement à sa taille et à ses moyens ; si donc il élève des monuments dépassant de beaucoup ses propres dimensions et plus puissants encore que les monuments antérieurs, il aura réalisé, autant qu’il est en lui, l’idée de la grandeur.
Approchez d’une cathédrale gothique ; voyez ces proportions colossales, ces dispositions larges et équilibrées qui paraissent avoir demandé et qui ont demandé en effet, pour être obtenues, l’effort des siècles ; mesurez du regard ces deux tours s’élevant harmonieusement sur le porche à une hauteur où l’œil en discerne à peine le couronnement ; suivez, plus haut encore, les flèches s’élançant, s’amincissant, s’affinant en pointe aiguë jusqu’à ce qu’elles
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES se perdent dans les nues. Faites le tour, et voyez ces contreforts robustes calant la nef et soulevant la toiture pour la porter en bloc à une hauteur où il paraît impossible qu’un pareil vaisseau puisse se soutenir ; voyez ce chœur dont les nombreuses absides rayonnent, arrondissant leurs croupes et élargissant leurs arcs-boutants comme un insecte géant prêt à s’envoler vers le ciel.
Entrez. C’est une forêt où l’on n’entend que le silence. Les rangées de chaises sont agenouillées comme des fidèles en prières. Sous les dalles, les morts reposent ; les piliers s’alignent et fleurissent, comme des arbres aux souples rameaux ; le chœur irradie, baigné dans la lumière tamisée et translucide des vitraux. La voix de l’orgue soupire et se plaint comme le vent dans les bois ; d’autres voix, des voix humaines, s’élèvent à l’heure des offices ; elles chantent, en des accents profonds et lents, l’hymne du ciel et l’hymne de la terre. Les cloches sonnent... Puis les hommes, un instant assemblés, se dispersent ; le silence reprend son empire ; l’ombre emplit la vaste nef; et, dans la double nuit qui tend ses voiles, on ne sait si ce sont des ailes ou des âmes qui animent obscurément l’immense nef solitaire, de leur vol.
Si vous êtes émus, abandonnez-vous à votre émotion. C'est la pensée du bâtisseur défunt qui s’est approchée de la vôtre. Il a exposé, pour des siècles, l’idée de la faiblesse humaine en instance de Dieu ; nul ne saurait échapper à cet « envoûtement ». En le subissant, vous vous êtes élevé au-dessus de vousmême, vous avez compris une des plus nobles ex-
LE MOYEN AGE ET L'ART RELIGIEUX
pressions de l’art... Or cette expression est une expression française.
L’art gothique est, en effet, l’art français par excellence. On a dit, avec raison : « C’est en France que la doctrine du moyen âge a trouvé sa forme parfaite. La France du xme siècle a été la conscience de la chrétienté. » (Mâle.) Cette conscience s’exprima surtout dans les formes architecturales.
Auparavant les édifices, dérivés de l’art antique, avaient des formes trapues et basses, des murs pleins, des contours rectilignes ou lourdement arrondis. Le principe de la construction ne variait guère de la ligne droite au plein-cintre.
Quand la pensée se développa selon le dogme chrétien elle tendit vers le ciel : on fut amené ainsi à chercher des formes plus sveltes, plus élancées, plus aériennes. L’art ogival, au lieu de retomber pesamment dans le plein-cintre, s’élance et s’affirme comme une flèche visant l’azur. Une invention, plus complexe et plus nouvelle encore, fut la croisée d’ogive, c’est-à-dire un système de construction qui fait reposer la voûte, non sur deux murs continus et parallèles, mais sur des piliers disposés quatre par quatre et alignés pour former la nef. Regardez la voûte d’une de ces cathédrales gothiques : vous verrez qu’elle est divisée en un certain nombre de compartiments dont les nervures, se croisant et se coupant par le milieu, vont se reposer sur les piliers latéraux ; ce sont ces piliers et non des murs qui portent la voûte. De là vient la légèreté du système : c’est la croisée d’ogive qui, allégeant le poids de la voûte, a permis de l’élever si haut.
Le résultat de cette série d’améliorations dans l’art de bâtir a été que les murs d’une cathédrale, appuyés au dehors sur les contreforts et les arcsboutants, allégés au dedans par les piliers nerveux qui soutiennent les voûtes, n’ont pas besoin d’être pleins et massifs. Ils sont percés de larges baies en fer de lance et ces baies sont garnies, à leur tour, de magnifiques verrières ; de telle sorte que l’ensemble paraît une lanterne historiée, abritant, de sa cloison fragile, la flamme solitaire qui brûle devant l’autel.
Cet art est français, parce qu’il est logique, clair et élégant. Il est né aux environs de Paris ; il a régné, d’abord, sur l’Ile-de-France, sur la Champagne, la Beauce, la Normandie ; ses plus admirables exemplaires sont des cathédrales françaises, Notre- Dame de Paris, Chartres, Reims, Rouen, Amiens, Laon, Bourges, Strasbourg, sans parler de l’innombrable beauté des autres églises françaises.
L’architecture française avait donc dégagé une formule nouvelle et hardie pour exprimer la grandeur, l’harmonie, la majesté; mais cela ne suffisait pas : il fallait multiplier, pour la foule, les enseignements et les exemples, traduire les sentiments les plus délicats, les plus complexes, et en même temps les plus simples et les plus touchants de l’âme humaine. L’art des bâtisseurs appelle à son aide la peinture, la sculpture, l’orfèvrerie, la menuiserie, Part des vitraux et des métaux.
Une cathédrale telle que la concevaient ceux qui en traçaient les plans (mais telle que les siècles ne l’ont pas toujours, hélas ! respectée), c’était une es-
LE MOYEN AGE ET L'ART RELIGIEUX pèce de musée où tout ce qui touche l’humanité devait être raconté. D’où cette profusion de sujets et de motifs empruntés soit aux livres sacrés, soit aux légendes, soit à l’histoire, soit à la nature, où la vie de l’homme et des êtres se trouvait analysée, fouillée, scrutée, reproduite et rendue expressive, éloquente, enseignante, par tous les procédés dont puisse se servir le genre humain.
Notre vieux poète François Villon a traduit les sentiments qui animaient les foules naïves du moyen âge devant ces splendides monuments faits et construits par elles et pour elles. Il met dans la bouche de sa vieille mère ces vers fameux adressés à la Vierge :
Femme je suis, povrette et ancienne,
Ne rien ne sais ; oncques lettres ne lus ;
Au moûtier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint où sont harpes et luths,
Et un enfer ou damnés sont boulus :
L’un me fait peur, l’autre joie et liesse...
La décoration d’une église comprenait donc, à la fois, l’enseignement et la leçon : et cela suffisait ; les images donnaient aux spectateurs, agenouillés dans une contemplation mystique, une certaine connaissance des choses et, en même temps, les directions morales et religieuses qu’on voulait leur inculquer; le résultat cherché était obtenu...
Les temps ont changé, les moyens de communication entre les hommes sont devenus plus nombreux et plus rapides. L’enseignement par l’image n’est plus d’une nécessité aussi absolue. Mais son effet,
qui a longtemps ébranlé les foules, subsiste encore après des siècles et cela seul suffit pour marquer la puissance, l’autorité, l’efficacité, de cette belle création, l’art gothique.
Jusque dans le moindre de nos villages, il reste une église, si humble soit-elle, une statue, un morceau sculpté, une pierre tombale rappelant que cet art, si sincère et si abondant, s’est mis à la portée de tous, qu’il a été essentiellement démocratique, humain et populaire. Qui que vous soyez et quelles que soient vos opinions, respectez ces vestiges ; sauvez-les précieusement ; ils gardent un reflet de l’âme de vos pères qui les a conçus et animés ; ils sont une des manifestations les plus pénétrantes et les plus émouvantes du génie français.
LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME
LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME
On a donné le nom de Renaissance à l’époque qui a suivi immédiatement le moyen âge : non pas qu’il y ait une coupure absolue entre le passé qui s’évanouissait et les temps nouveaux qui apparaissaient. L’histoire, pas plus que la nature, ne procède par sauts et par bonds. Son développement est graduel.
Mais ce nom fut choisi parce que les premiers écrivains qui eurent à qualifier cette époque furent frappés de sa grâce, pareille à celle du printemps, et de son inspiration réchauffée au souffle des lettres antiques. Les semences qui avaient longtemps dormi dans la terre levèrent soudain ; la civilisation éclata comme une floraison d’avril. Cette éclosion fut due, surtout, au développement général d’une vie plus libre et plus luxueuse amenant un magnifique élan de la pensée et des arts plastiques.
Les nationalités européennes se dégagent, et, ainsi, l’effort des communautés étant plus puissant, plus persévérant, moins dispersé qu’au moyen âge, le champ est préparé pour des pensées plus hardies et des desseins plus prolongés : ce ne sont
plus seulement des individus, des groupements particuliers, des villes ou des seigneuries qui agissent et produisent en commun, ce sont des peuples, des patries. La civilisation, par elle-même, avait une tendance à des ouvertures plus larges sur le monde et sur l’avenir ; l’étude renouvelée des traditions antiques affirme ce caractère plus universel et plus humain.
Les peuples se mêlaient ; ils se faisaient part, les uns aux autres, de leurs idées et de leurs découvertes. Notamment dans le bassin de la Méditerranée, un commerce très actif se produisait, depuis la fin des croisades, par l’apaisement relatif entre toutes les populations riveraines, qu’elles fussent catholiques, grecques ou musulmanes. Des villes comme Venise, Pise, Gênes, Naples, Palerme, Marseille, Barcelone, étaient en rapports constants avec Constantinople, Alexandrie, Tunis, Alger. Les navigateurs méditerranéens recevaient, en quelque sorte, une éducation commune ; ils parlaient la même langue et jouissaient des mêmes spectacles ; or, partout où ils passaient, ils retrouvaient les vestiges imposants de la grandeur antique, soit grecque, soit romaine. Partout des temples encore debout avec leurs colonnes, leurs frontons dorés par le soleil, leurs marbres, leurs métopes, leurs statues ; et puis, des arènes, des cirques, des aqueducs, des ports, des colonnes, des portiques, des pyramides ! Comment fermer les yeux ?
Au moment où on les ouvrait, les hommes du Nord apportaient leur science architecturale, leur précision pratique, leur technique impeccable, leurs
iCo
LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME modèles soigneusement étudiés. Personne ne savait, comme eux, élever une masse imposante jusque dans les nues.
A ce contact du Midi et du Nord, l’étincelle jaillit : et ce fut l’art de la Renaissance. Je crois que sa plus belle et sa plus rayonnante manifestation, à ses débuts, fut le dôme et le baptistère de Pise : édifices de marbre où les colonnes, arrachées aux temples de Sicile, s’élèvent dans un ordre incomparable, selon les dessins d’un architecte venu probablement d’une terre septentrionale. A partir de ce moment, la coupole remplace les tours et les flèches ; une conception, qui emprunte à l’antiquité l’harmonie et au moyen âge la magnificence, réalise un nouvel idéal qui compte, à son tour, parmi les plus nobles que l’humanité se soit proposé.
La Renaissance fut d’abord italienne, mais personne ne songe plus à nier, maintenant, l’influence de la culture septentrionale sur son éclosion. L’architecture italienne de la Renaissance fut d’abord ogivale ; la sculpture n’ignora nullement les chefsd’œuvre qui illustrent les portails de nos cathédrales gothiques ; les écoles italiennes de peinture empruntèrent beaucoup aux miniaturistes et aux « primitifs » , comme on les appelle, qui voyageaient de Paris, de Bruges, de Dijon, jusqu’à Avignon, Gênes, Milan, Florence et Rome.
Ainsi, même dans les origines de la Renaissance, on retrouve une influence française. Mais la maîtrise italienne s’affirma bientôt. Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël sont des gloires incomparables ; et c’est par un rejaillissement de la Renais-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES sance italienne qu’il y eut, à partir de François Ier, une Renaissance française. Elle ne compte pas d’aussi grands noms ; elle produisit, cependant, une architecture civile qui, se conformant aux nouvelles nécessités de la vie, orna les provinces de la France d’une parure de pierres qui couronne et achève leur beauté. C’est l’époque des châteaux de la Loire ; c’est l’époque des grandes demeures royales et seigneuriales ; c’est l’époque de Chenonceaux, Chambord, Langeais, Azay-le-Rideau, Sully-sur- Loire, Fontainebleau, Saint-Germain-en-Laye ; il est impossible de rappeler toutes ces oeuvres fameuses. Résumons le tableau en un seul trait : c’est l’époque où le roi de France bâtit, à Paris, le Louvre, symbole de l’unité, de la magnificence et de la grâce.
Par ces conceptions superbes et ces réalisations splendides, l’art traduisait la joie de vivre des populations, à cette aube de la Renaissance.
Mais la truelle, le ciseau, le pinceau lui-même, ne pouvaient suffire. Il fallait un moyen d’expression plus large, plus souple et plus puissant.
Dans le trésor des pensées humaines, l’amas des richesses accumulées était tel qu’on ne pouvait l’empêcher de déborder. Tout le monde voulait savoir, tout le monde voulait apprendre, tout le monde voulait s’instruire et juger. De partout, on demandait des livres, des livres et des livres encore; or, ils étaient si peu nombreux, si précieux, qu’on les attachait avec des chaînes dans les rares bibliothèques où on en trouvait.
Des livres, des livres, c’était le cri universel !
LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME Jusque-là, les livres, copiés lentement, un à un, dans les cellules des couvents, étaient réservés aux rois, aux grands seigneurs, aux monastères ou aux riches prélats. Les étudiants et les curieux en étaient réduits à l’enseignement par la parole et par l’image. Et l’on voulait tout savoir !
C’est alors que les gens qui faisaient le commerce des livres s’ingénièrent. Déjà les images de sainteté, les petits livrets et les alphabets, distribués dans les écoles, n’étaient plus faits à la main, isolément. On s’était mis à graver, à l’envers, sur une planche de bois, l’image qu’on voulait reproduire et même la légende qui l’accompagnait ; et, à l’aide de cette planche, frottée d’encre, on tirait un certain nombre d’exemplaires qui, naturellement, venaient, non plus à l’envers, mais à l’endroit.
Si on développait ce procédé?... Onlefitpeuàpeu; et ces premières impressions (qui ne sont pas encore de l’imprimerie) circulèrent : on les appelle des xylographes. Le premier pas était fait. On en fit un second, mais, cette fois, un pas décisif, quand un inventeur (et l’on reconnaît, sans trop de difficultés, que c’est l’illustre Gutenberg) perfectionna les découvertes antérieures en découpant les caractères gravés dans la planche, en isolant ainsi chacune des lettres, en remplaçant le bois par la fonte et en se servant de la presse.
Les lettres sont réunies et liées entre elles pour former des mots, des lignes, des pages ; mais après que le paquet ou la « forme » , ainsi groupée momentanément, a passé sous la presse pour imprimer les exemplaires nécessaires, elle est défaite et les
lettres dispersées et remises dans leur casier peuvent resservir indéfiniment. Ainsi, grâce à la « composition » au moyen de lettres indépendantes, le nombre des livres reproduit par les mêmes caractères peut être multiplié indéfiniment. On répondait donc à l’appel universel. Tout le monde voulait des livres et on offrait des livres à tout le monde.
Les premiers livres imprimés furent vendus comme manuscrits ; c’était à s’y tromper. On crut même qu’il y avait là quelque chose de diabolique : Gutenberg fut mis en prison comme contrefacteur et comme sorcier. Mais on ne put mettre sous clef l’invention elle-même; et elle est devenue, aujourd’hui, l’incomparable instrument de diflusion de la pensée humaine qui ne fait qu’une seule et même intelligence, une seule et même âme avec les intelligences et les âmes de toute l’humanité.
La pensée humaine s’élargissait ; or, le monde s’élargissait aussi. Au moment où Gutenberg inventait l’imprimerie, Yasco de Gaina et Christophe Colomb découvraient les nouvelles terres inconnues des anciens, en Asie, en Afrique, et enfin un nouveau continent. La France participa rapidement à ces étonnants progrès. Elle avait eu son rôle bien défini dans l’explosion de la première Renaissance : elle se lança, à son tour, dans les voies ouvertes à l’intelligence occidentale. Lé coup de balancier donné dans le monde par la découverte de l’Amérique et le délaissement relatif de la Méditerranée ne lui étaient nullement contraire : Bordeaux, Lorient, Nantes, Le Havre (ce dernier port fondé
LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME
par F rançois Ier) allaient profiter de ce que perdraient Venise, Gênes et Pise.
La France était, en somme, au premier rang des puissances unifiées. Elle avait, de ce chef, une avance sur les autres peuples. Par les guerres d’Italie, ses rois Charles VIII, Louis XII et surtout François Ier étaient entrés en contact avec la péninsule en pleine fleur de renaissance; ils en avaient rapidement cueilli le fruit pour le rapporter en France. Le Primatice fut chargé de décorer Fontainebleau et le plus grand des hommes de la Renaissance italienne, Léonard de Vinci, mourait, à Amboise, sous la protection, sinon dans les bras de François Ier.
L’imprimerie avait été inventée sur les bords du Rhin, dans la région placée sous l’influence de la puissante vassalité bourguignonne ; mais elle fut vite installée à Paris. Bientôt l’imprimerie française, à Paris et à Lyon, fut la digne émule de l’imprimerie italienne ; l’une et l’autre furent longtemps sans rivales. Ces beaux livres du xve siècle, qu’on nomme des incunables parce qu’ils se rattachent aux plus anciennes origines, sont surtout français ou italiens. La langue française devenait de plus en plus le véhicule des idées. La France, héritière par Paris, de l’hégémonie universitaire du moyen âge, tendait à représenter la diversité et l’équilibre parmi les autres nations européennes.
Ce sens de la pondération et de la mesure, la France eut à l’exercer, alors, dans une des circonstances qui décidèrent de l’avenir de l’humanité. En Allemagne et bientôt en Angleterre, la Réforme l’emportait. Les abus de l’Église romaine, la corruption
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES des mœurs dans une partie du monde clérical, les scandales de la cour pontificale elle-même, la simonie, la vente des indulgences et le trafic des autels, la corruption dans les doctrines et les idées, non moins que dans les mœurs, avaient provoqué, par tout le monde chrétien, des ferments d’indiscipline et de révolte. Les esprits les plus nobles et les âmes les plus fières étaient les plus amers censeurs de l’état de choses existant.
Depuis saint Bernard jusqu’à Jean Gerson, depuis Pierre d’Ailly jusqu’à Clémengis, loutle monde avait réclamé une «réforme ». La catholicité, affaiblie et désemparée par le «Grand Schisme», qui avait mis trois papes, en même temps, sur le trône pontifical, sentait les peuples se détacher d’elle. La plupart des nations chrétiennes refusaient « l’obédience ». A peine le mal était-il réparé à Rome, par la fin du Grand Schisme et l’élection de Martin V, que le Saint-Siège subissait une nouvelle épreuve. Les papes du xvic siècle, mêlés trop étroitement aux querelles des principautés italiennes, s’engageaient dans des affaires temporelles malheureuses et qui les ruinaient. Le Souverain Pontife, vicaire du Christ sur la terre, ne paraissait plus qu’un chapelain des empereurs et des rois.
Luther parut. Moine augustin, il s’aiTacha violemment à sa congrégation, rompit avec la discipline et, enfin, avec l’unité romaine ; il fonda, en Allemagne d’abord, puis dans la plupart des pays germaniques du Nord, une nouvelle Église, l’Église de la « Réforme », l’Église réformée, appelée généralement, en France, Église protestante parce qu’elle
LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME proteste contre certains dogmes et certains rites de l’Eglise catholique. On eût pu croire que l’Europe entière, avec l’Allemagne et l’Angleterre, serait entraînée dans le mouvement. Cependant, les pays méridionaux, notamment l’Italie, l’Espagne, l’Autriche, la Bavière restèrent attachées à l’Église romaine.
Quel parti prendrait la France? Sa détermination pouvait être décisive. Selon qu’elle se jetterait dans l’un pu dans l’autre des plateaux delà balance, celuilà l’emporterait.
Elle lut longtemps en proie aux hésitations et aux doutes. A la cour de François Ier et de Henri II, dans les centres intellectuels universitaires, dans les parlements, dans l’aristocratie, les sentiments étaient partagés. Une guerre civile affreuse se déchaîna, épuisant les ressources et les forces de la nation. Le duel était dans les consciences plus encore que sur les champs de bataille. La France faillit y périr.
Une mesure prise par le roi François Ier avait sagement écarté, du conflit, une des difficultés les plus graves, celle delà sécularisation des biens ecclésiastiques. L’Église était si riche qu’on ne pouvait, sans péril, la laisser détentrice presque unique de cette fortune accumulée. Or, par le Concordat de François Ier et de Léon X la question avait été réglée pour la France. Les « bénéfices ecclésiastiques » étaient mis à la disposition du gouvernement des rois, sauf entente avec les papes.
Cette difficulté aplanie, la question de conscience restait. Oui, ou non, la France serait-elle catholique, serait-elle protestante?
Après la longue épreuve des guerres de religion, elle eut la sagesse de ne pas se prononcer en tant que corps national sur le débat de doctrine et de conscience ; la conclusion de ces longues et inexpiables querelles fut de laisser, à chaque citoyen, la liberté du choix individuel. La France de la Renaissance, la France de Rabelais et de Montaigne eut la haute sagesse de se rallier à la tolérance , c’est-à-dire au respect de toutes les convictions sincères. Cette haute et sage décision, prise par la France en pleine connaissance de cause, ne fut sanctionnée qu’après cinquante ans de guerre, au temps de Henri IV.