HENRI IV ET LA TOLÉRANCE
La Réforme de Luther, avec le caractère d’exclusivisme sévère que lui imposa Calvin, fut une pomme de discorde jetée entre les peuples européens. Le principal reproche que lui faisaient ses adversaires, c’est qu’elle portait atteinte à l’unité. Par elle, disait-on, « la robe sans couture était déchirée ». Certes, le mal était grand, mais le remède fut douloureux. Il se fit, au milieu du monde chrétien, une profonde fissure qui amena des guerres infinies et des misères affreuses pendant plus d’un siècle. L’Allemagne, dont l’efflorescence, jusqu’au xvi6 siècle, avait été incomparable, y courut un danger de mort. La France, champ de bataille des deux partis, en souffrit cruellement.
Ce fut du Midi que vint la première résistance. L’Espagne était alors gouvernée par les rois « très catholiques ». Leurs immenses Etats « sur lesquels ne se couchait pas le soleil », avec des armées puissantes, avec des flottes nombreuses, avec les ressources infinies que leur fournissaient les mines et les trésors naturels du nouveau monde, furent dévoués à la défense de Rome. Philippe II se déclara le champion de la cause catholique.
Ceux qui visitent, en Espagne, le fameux château de l’Escurial qu’il fit construire, — ordonnant qu’on imitât dans son plan la forme du gril où fut brûlé saint Laurent, en souvenir de la bataille remportée en 1 557 sur les Français, à Saint Quentin, au jour de la fête de ce saint, — ceux-là sont frappés de la grandeur et du caractère de cette œuvre vraiment royale. Le monument est élevé dans un lieu isolé et sauvage, où le vent gémit à l’orée des montagnes. Construit en pierre grise, il n’offre aucune saillie, aucune décoration, aucune fleur. Mais la noblesse et la rectitude de l’ensemble s’emparent de l’esprit dès l’entrée, imposant l’émotion et le silence. Une pompe inouïe préside à l’ensemble et au moindre détail. La chapelle, dont la coupole paraît aussi élevée que celle de notre Panthéon, est une cathédrale immense et. fastueuse ; au fond de la crypte, les rois et reines de la dynastie reposent dans des cercueils de porphyre et d’or ; et tous les membres de la famille royale dorment, là aussi, leur dernier sommeil, comme s’ils faisaient une escorte suprême aux chefs de leur race, à leurs princes, jusque dans la mort.
Dans une tribune, à l’étage supérieur de la chapelle, une petite porte s’ouvre ; elle donne sur une chambre modeste, garnie de carreaux de faïence, meublée de chaises de paille et de tables de bois : au fond, une alcôve; et c’est là que vécut de longues années et que mourut, à la fin, le puissant « roi catholique » Philippe, celui que ses sujets appelèrent, de son vivant, « le sublime » ; c’est de là qu’il dictait les ordres destinés à être exécutés par tout
HENRI IV ET LA TOLERANCE l’univers. Cette humilité acceptée, cette sévérité et cette austérité voulues, parmi tant de splendeurs, peignent l’âme solennelle et triste de l’homme qui méditait au fond de cette alcôve obscure : Philippe II étendit son ombre mélancolique sur le siècle où il passa.
Il y avait alors, en Europe, une population qui faisait un singulier contraste avec l’Espagne, naturellement fière et monacale, mais attristée encore par la grandeur rigide de son roi : c’était la nation hollandaise. Un territoire gagné sur les eaux par un labeur constant, une richesse rapide due à une heureuse situation géographique et à une activité commerciale et maritime soutenue, des villes propres et saines, des habitations confortables, des canaux soigneusement entretenus, d’épais ombrages, des prairies plantureuses, des moulins à vent faisant tourner leurs grands bras dans les nuages, des ports encombrés, des pêches heureuses, des dunes dorées, un ciel et une mer baignées par une atmosphère lumineuse et atténuée, une vie sociale cordiale et joyeuse, avec drapeaux, bannières, corporations, fanfares ; des conversations gracieuses dans de beaux jardins ornés de fleurs rares, de tulipes éclatantes et d’oiseaux venus des Indes; puis, des ripailles improvisées au bouchon des cabarets; des kermesses, des beuveries, du débraillement à la Téniers, ainsi s’étalait, dans une tranquillité paisible et joviale, la confiance en la vie d’un peuple bonhomme et réaliste.
Or, la Hollande, comme les Flandres, appartenait par droit d’héritage à la maison d’Espagne et c’est
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES parce que le roi très catholique ne voulait pas que ses sujets du Nord devinssent protestants, c’est parce que ses hommes gais et simples, mais robustes et opiniâtres, prétendaient faire à leur tête et suivre leur conscience que la lutte éclata à partir de i55g, s’étendant et se propageant avec une rapidité inouïe chez toutes les autres puissances de l’Europe.
Philippe II avait décidé que l’Europe rentrerait dans le giron de l’Eglise catholique.
Avec l’Allemagne et l’Italie, l’Angleterre, le Danemark, la Suède et tous les autres membres de la famille européenne s’engagèrent successivement dans la lutte. Les guerres religieuses de F rance ne furent qu’un épisode de cette bataille universelle.
Le parti protestant s’était développé en France, surtout dans l’aristocratie : Philippe II, usant de son influence sur les ministres italiens qui, sous la régence de Catherine de Médicis, gouvernaient la France, conseilla cet acte abominable, la Saint- Barthélemy (157a). On prétendait tuer le protestantisme en massacrant, d’un seul coup, tous les protestants. La tuerie manqua son but : elle ne porta bonheur ni à ceux qui l’avaient conseillée, ni à ceux qui l’avaient exécutée. Cependant, elle rendit les passions plus hostiles. Les protestants exaspérés cherchèrent un appui au dehors. Les armées étrangères furent introduites par les deux partis sur le sol français. En invoquant tous deux le nom du Christ, les adversaires se ruèrent l’un sur l’autre. Entre la Hollande, l’Allemagne et l’Espagne, le sol français devint naturellement un champ de bataille.
Le parti catholique était le plus puissant et le
HENRI IV ET LA TOLÉRANCE plus ardent ; il crut avoir raison du parti adverse en s’organisant et en appelant au trône une famille nouvelle plus populaire que la dynastie des Valois, la famille des Guise. En France, la passion crée vite l’enthousiasme. Le nom du duc de Guise courut sur toutes les lèvres. La Ligue, appuyée sur l'Espagne, le portait au pouvoir. Il semblait qu’il n’avait qu’à saisir la couronne royale et à enfermer le faible Henri III dans un monastère.
Mais celui-ci était un Valois. Il sut cacher sa haine et attendit l’occasion de surprendre son adversaire. Henri de Guise fut assassiné à Blois et, ainsi, les chances de sa famille et celle de la cause catholique se trouvèrent singulièrement affaiblies.
Henri III ne devait pas profiter longtemps de cette sanglante exécution. Paris était occupé par les troupes de la Ligue et par les troupes espagnoles. Peu s’en fallut que Philippe II ne fit couronner alors l’infante sa fille, en qualité de reine de France. Mais, cette fois, la mesure était dépassée. La nation eut le sentiment très net du péril que des dissensions aussi atroces lui faisaient courir. Les Etats de la Ligue se refusèrent à mettre le sort de la France entre les mains du roi d’Espagne. Des idées de modération, développées dans le fameux pamphlet de la Satire Ménippée, commençaient à se répandre. Des deux côtés, on s’apercevait que ni les uns ni les autres ne gagnaient rien à prétendre imposer leurs convictions ; on était las, on était dégoûté, on était assagi.
Il n’y avait pas d’autre issue que la réconciliation nationale dans la modération mutuelle et dans l’apaisement. Les Français n’ont pas tant de raisons de
se haïr : s’ils connaissaient mieux le sort de l’étranger, ils sauraient que, sans leurs discordes, la vie leur serait plus tolérable et plus douce qu’elle ne l’est nulle part ailleurs ; mais la vivacité de leurs passions les emporte ; il est vrai qu’elle les ramène, non moins rapidement, à l’imion. Qu’une détente se produise, et tout est oublié !
Un homme se rencontra qui rapprochait, en sa personne, les deux éléments hostiles et qui, à cause de cela peut-être, eut, au suprême degré, le génie de la conciliation : c’est Henri IY, roi de Navarre. Descendant, comme Bourbon, de la famille des Capétiens, il était l’héritier légitime de la couronne de France. Mais il était protestant. Il y avait donc incompatibilité : ou, du moins, la grande majorité de la nation étant catholique, eût accepté difficilement un roi protestant. Henri IV assiégeait Paris avec Henri III, quand celui-ci fut assassiné. La couronne lui revenait de droit ; mais il fallait la conquérir, en fait. Surtout, il convenait de trancher le problème de conscience qui était le problème du siècle et qui se posait devant le roi, comme il s’était posé devant le pays : se ferait-il catholique, resterait-il protestant ?
Henri IV était un esprit avisé, prompt et réaliste. Nourri dans les camps, habitué à la vie rude et aux vives reparties des soldats, il ne s’arrêtait pas aux phrases solennelles et allait droit au fait : les « trognes », comme dit son contemporain Montaigne, ne lui en imposaient pas. Quand de vieux parlementaires lui faisaient de longues harangues, toutes farcies de latin, il les prenait par la barbe et les fai-
HENRI IV ET LA TOLÉRANCE sait descendre, non sans enjouement, de leur morgue prétentieuse et de leur éloquence affectée. Il était brave, spirituel, amoureux, fidèle à ses amis, le cœur chaud, la parole alerte, le trait piquant, mais jamais envenimé. Ses mots, pétillants de spontanéité et d’à-propos, sont célèbres : « Pends-toi, brave Crillon, nous avons combattu à Arques et tu n’y étais pas ! » Il voulait que son peuple mît la « poule au pot » tous les dimanches. Il s’écria, quand le dilemme lui fut posé par la mort de Henri III: « Paris vaut bien une messe! »
Paris était aux mains de la Ligue qui avait pour chef, alors, le duc de Mayenne. Paris sentait que l’heure était venue de faire la réconciliation: mais, si le roi voulait que le peuple vînt vers lui, il fallait qu’il fît les premiers pas, et qu’il allât, d’abord, vers le peuple. Henri IV trouva, dans son cœur chaleureux et dans son esprit avisé, la solution qui \ était la plus sage et la plus simple. Il envoya des évêques vers le pape pour faire connaître son intention d’abjurer; il se fit instruire dans la religion de ses sujets, et, solennellement, il abjura. Il y avait, dans cette conduite aussi sage que loyale, une appréciation très exacte de la relativité des formules devant l’importance des résultats.
Cet acte était tout autre chose qu’une simple décision de conscience individuelle. Le roi de France ayant eu, successivement, dans son esprit et dans son cœur, les deux sentiments contraires et les deux croyances rivales, disait, de la façon la plus éloquente et la plus frappante, que ces deux sentiments, ces deux croyances ne s’opposent pas abso-
lument et nécessairement, qu’elles se subordonnent à une loi plus haute, que les formes importent peu, pourvu que le fond soit sauf, l’objectif suprême étant également relevé. Il rompait en visière aux pédantismes et aux absolutismes sectaires ; il disait, en riant, ce que pensaient tous les « bons Français », à savoir que peu importent les qualifications et les noms pourvu que l’homme soit loyal, sincère et bon. Semer la haine entre des concitoyens, entre des frères, au nom de doctrines qui invoquent la justice et la paix, cette contradiction est insupportable au génie de la race.
Êtes-vous donc si surs de la vérité que vous croyez détenir, pour prétendre l’imposer aux autres par la force? et, quand même, est-ce l’ordre qui vous est donné? où trouvez-vous un pareil enseignement et de tels exemples?
La France avait si cruellement souffert de ses longues dissensions religieuses, tant d’hommes avaient péri, tant de bûchers avaient été allumés, tant de massacres froidement ordonnés et exécutés, la vie commune était devenue si insupportable que cela ne pouvait pas durer. C’était fini. Après avoir éprouvé la vanité impuissante de la haine et de la violence, on était bien obligé de reconnaître que la foi ne s’impose pas par le fer et par le feu; mieux valait en venir à se supporter les uns les autres, à se « tolérer ».
La tolérance, telle fut la conclusion des guerres religieuses qui avaient mis le pays à deux doigts de sa perte. La France fut la première des grandes puissances européennes qui sut inscrire ce principe dans
HENRI IV ET LA TOLÉRANCE son régime politique et dans ses lois. C’est peutêtre son plus grand titre d’honneur et le plus grand des services rendus, par elle, à la cause de l’humanité.
Henri IV fut l’ouvrier puissant et ingénieux de cette œuvre immortelle. Il la réalisa par deux procédures dues l’une et l’autre exclusivement à sa nature si sympathique et si admirablement douée : il la réalisa, d’abord, à coups de victoires ; s’il n’eût été le soldat brave, brillant et heureux qu’il sut être, s’il n’eût remporté des succès décisifs à Arques, à Ivry, à Fontaine-Française, s’il n’eût chassé l’ennemi du sol français et s’il n’eût imposé sa loi aux deux partis rivaux, les dissensions civiles se seraient perpétuées. Quand on veut agir en maître, il faut être le maître; pour conduire les hommes vers l’idéal qu’on se propose, il faut les gagner, d’abord, par de hauts mérites et par de grands services.
Henri IV, victorieux, réalisa ensuite ses conceptions par l’ingéniosité avec laquelle il sut satisfaire, de part et d’autre, les aspirations rivales. Son chefd’œuvre fut la rédaction de l’édit de Nantes. L 'Édit de Nantes, ces trois mots seront, désormais, dans le langage de l’histoire, synonymes de pacification et de tolérance.
L’édit de Nantes assurait, au protestantisme, non seulement la liberté de conscience et la liberté du culte, mais une situation politique et militaire privilégiée. Les protestants restaient organisés en une sorte de fédération à demi indépendante, ils conservaient leurs états-majors, leurs armées, leurs places fortes, touchaient leur part des impôts, tenaient des
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES assemblées particulières et obtenaient une représentation spéciale auprès du gouvernement. Ces avantages étaient énormes ; en les leur reconnaissant, Henri IY constituait, comme on l’a dit depuis, « un État dans l’État » . Un jour ou l’autre, cette situation spéciale était appelée à disparaître : Richelieu devait l’anéantir, sous le règne suivant, en prenant la véritable capitale du protestantisme français, La Rochelle.
Mais, au moment où Henri IV traitait avec le parti réformé, ces concessions, si larges qu'elles fussent, étaient nécessaires. Elles mettaient fin aux discordes civiles et un tel résultat ne pouvait être payé trop cher.
Henri IY fut vraiment le type du prince français. Il eut la hardiesse et l'impétuosité, la pondération et la mesure. Son large sourire dans sa barbe fleurie illumine cette magnifique époque de notre histoire. Qu’on compare la physionomie claire et rayonnante de ce roi français à la sombre et triste figure du grand roi espagnol, Philippe II. Celui-ci présida à la décadence de son peuple, l’autre fonda la grandeur de sa dynastie. L’un fut concentré et froid, l'autre fut ouvert et humain ; l'un fut appelé « le grand Roi » et l’autre le « bon Roi ». Le nom de Henri IV fut béni par trois générations de Français, parce qu’il fit tomber les armes des mains et qu’il apaisa les haines ; le nom de Philippe II est encore détesté, parce que son esprit absolu fit couler le sang pour plier le monde à ses volontés.
Quand Henri IV eut péri sous le poignard de Ravaillac, sa statue fut élevée à Paris sur le Pont-
HENRI IV ET LA TOLÉRANCE Neuf. Elle y est encore, voyant passer, aux pieds du « cheval de bronze », le flot populaire. Sur cette statue, la justice équitable de l’histoire devrait écrire les deux mots résumant les titres du roi Henri à la reconnaissance universelle : Liberté de conscience, Tolérance !