‹ La fleur des histoires françaisesChapitre 8 sur 19 · L'AGE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

L'AGE CLASSIQUE

es peuples ont leur évolution comme les indi-

Xj vidus : ils passent par une série de phases où leurs corps et leurs âmes se transforment d’après des nécessités logiques, subordonnées aux lois de la nature et de l’expérience.

Les nationalités modernes ont pris naissance à la fin du moyen âge ; elles se sont constituées, comme nous l’avons vu, en territoires aux étendues proportionnées, habités par des populations originaires des mêmes contrées, et rattachées, les unes aux autres, par l’ossature d’un gouvernement unique, par la circulation d’intérêts semblables et par le système nerveux d’une sensibilité commune.

Ces nationalités, comme les hommes qui les composent, ont leurs âges successifs. L’adolescent, esclave des sens, par où pénètre en lui la joie de vivre et la première connaissance de l’univers, ne cherche que la satisfaction de son exubérance active, dans la lutte, l’agitation des émotions et des passions. L’imagination créatrice est, alors, la plus puissante des facultés : cet âge est l’âge artistique ; il s’est appelé, en Europe, Renaissance.

A ces premières impressions et impulsions s’en substituent d’autres, plus fortes et plus profondes. L’imagination ébranlée ne se tient plus à la surface des choses : elle tente de pénétrer dans leur for intime. Elle se croit capable de découvrir, dans l’organisation majestueuse de l’univers et dans le mécanisme délicat de l’âme humaine, des règles et des lois. Confiante en elle-même, vive, rapide, ailée, elle s’élance ; mais, bientôt, elle se heurte, comme un oiseau enfermé, aux parois de la cage. L’inconnu ne se laisse pas conquérir si facilement. L’univers a son secret, l’âme a son mystère. Les curiosités trop promptes et trop ambitieuses sont surprises, déroutées. L’âme retombe sur elle-même ; elle se désespère, elle se plaint, elle s’incline devant l’absolu, qu’elle constate sans le connaître. Elle proclame la grandeur insondable de l’ordre divin : c’est l'âge religieux.

Le sang s’apaise ; à ses bouillonnements impétueux succède un cours plus régulier. La fougue des sens et du cœur ne domine plus. L’âme du peuple, comme celle des individus, se replie sur elle-même ; elle s’étudie, s’analyse, se complaît dans la maturité et la réflexion. Renonçant aux ambitions inassouvissables, elle mesure mieux sa force et utilise mieux ses ressources ; un équilibre averti et harmonieux préside à l’emploi de son activité. Plus sensible aux proportions de la beauté et de l’action qu’à l’action et à la beauté elles-mêmes, elle contient dans des justes limites sa force soigneusement exercée ; elle est comme un cheval dompte et bien en main, fier du bel équipage qu’il

L’AGE CLASSIQUE traîne et des foulées superbes qu’il déploie : c’est l’âge classique, ainsi nommé parce qu’il se conforme aux règles traditionnelles mûrement étudiées, qui se gardent et se transmettent dans l’enseignement, dans les « classes ».

A la suite de l’âge classique, nous verrons se succéder, en France, l’âge critique ou philosophique, l’âge héroïque, l’âge lyrique, l’âge scientifique. Restons aujourd’hui à l’âge classique, à celui qui atteignit son apogée sous le ministère de Richelieu et sous le règne de Louis XIY, au xvne siècle.

Le cardinal de Richelieu fut un génie dominateur qui contribua fortement à la maturité de la nation française, parce qu’il l’acheva territorialement, lui donna une organisation centralisée, dégagea la formule religieuse qui devait lui suffire pendant deux siècles, assura un caractère officiel et national à la production des lettres et des arts. Sa figure aiguë et tranchante révèle son caractère. Richelieu, gentilhomme poitevin, ayant découvert, dans sa propre nature, l’idéal de la nation, le lui dicta.

Ces grands hommes d’Etat sont des découvreurs comme les Gutemherg et les Christophe Colomb. Certes, on ne peut les séparer ni de leur temps, ni du monde où ils paraissent ; mais leur gloire est de ne pas s’y laisser enfermer. Sans eux, l’humanité s’attarderait dans les sentiers battus ou croupirait aux mares stagnantes. Ce sont les grands hommes qui, faisant jaillir leurs propres conceptions, comme des sources d’idées inépuisables, les imposent à l’imitation et à la vénération des autres hommes et déterminent les courants nouveaux.

Chaque adolescent qui entre dans la vie cherche ce qu’il doit faire et comment il doit se comporter. Il arrange la ligne de son âme, comme la raie de ses cheveux, à l’imitation de quelqu’un. Consciemment ou inconsciemment, il se propose quelqu’un comme modèle. De là l’autorité des grands hommes : ils sont ceux qu’on imite. Mais de là aussi leur responsabilité : ils sont ceux qui conduisent ou qui égarent. Ils vont en avant comme les bergers précédant le troupeau ; ils mènent où il leur plaît la foule humaine, qui ne demande qu’à les suivre.

Henri IY avait été un de ces conducteurs d’hommes. Richelieu en fut un autre. Et c’est la succession de ces deux natures exceptionnelles (et de quelques autres, encore distinguées quoique moins éminentes) au gouvernement de la France qui hâta, en elle, l’éclosion de la maturité et de l’âge classique.

L’âge classique se distingue et se distinguera toujours des autres périodes de la croissance d’un peuple, parla pondération dans la force et la mesure dans la puissance. Un âge classique est toujours un âge d’équilibre, d’élégance, d’ordre et d’harmonie. Il craint, surtout, de tomber dans l’exagéi’ation et l’exubérance ; il risquerait la froideur pour échapper à l’effervescence.

Comparez le dôme des Invalides à l’église Notre- Dame : vous avez, par ce simple rapprochement, une définition de l’âge classique. Les deux monuments ont pour objet de traduire le même sentiment religieux. Mais, comme les temps, leur procédé

L’AGE CLASSIQUE d’expression diffère. La cathédrale gothique a été bâtie par des siècles anxieux, à une époque d’émotion violente et de trouble intellectuel profond ; le dôme des Invalides s’est élevé dans une période de calme, d’apogée et de plénitude. La cathédrale gothique ressemble à une bête étrange, dressant vers le ciel ses tours tronquées comme des moignons impuissants : elle est toute en effort, en peine, en souffrance ; elle s’appuie sur ses contreforts comme sur des pattes, élargies autour d’elle, pour se pousser sur le sol ; la carapace de son toit se tend en un effort désespéré ; cependant, la flèche aiguë se dégage, s’élance et, comme un aiguillon dardé, perce le ciel.

Le dôme des Invalides repose sur un quadrilatère de murs solidement bâtis, formant un piédestal massif et ample. On sent que ce bloc est fait pour porter et qu’il résistera au poids énorme que l’architecte entend lui imposer : aucun ornement superflu, aucune fantaisie; tout est simple et fortement ordonné. Seulement, du côté où s’ouvre l’accès au public, un double étage de colonnes superposées, supportant un fronton majestueux, signale la porte des héros. Toute cette préparation est combinée pour élever dans les nues une couronne, une tiare, symbole de glorification et d’exaltation : c’est la coupole. La coupole est ronde ; elle ne peut s’appuyer sur le piédestal quadrangulaire que par une forme intermédiaire ; cette forme, qui a pour objet d’unir la figure carrée du piédestal à la figure ronde de la coupole s’appelle le tambour ; il est percé de larges fenêtres qui versent une lumière

abondante dans l’enceinte intérieure. Sur le tambour, la coupole s’élance, étincelante d’ornements et de dorures ; elle est amortie par une lanterne qui s’achève, elle-même, en une flèche aérienne. Ainsi, depuis la base jusqu’au sommet, l’édifice se développe en un tout continu, harmonieux, puissant et délicat. Pas une ligne ne choque; toutes se commandent et s’appellent. L’œil ni l'esprit ne sont inquiets ou tourmentés. L’architecte, Hardouin Mansart, a trouvé le secret de l’élégance dans la force et de la simplicité dans la magnificence ; voilà bien une œuvre de l’âge classique.

On pourrait tirer, de cette comparaison, toute une définition de cet âge, en France, et l’appliquer au développement même de cet admirable xvne siècle qu’on appelle « le siècle de Louis XIV » et qui est plutôt le siècle français par excellence. A la base, les puissantes générations du temps de Henri IV et de Richelieu forment un piédestal incomparable, orné de portails sublimes et de puissantes colonnades. Les luttes nationales ont formé les premières générations ; elles gardent, de ces épreuves, leurs attaches au sol ; elles sont plus proches de lui et supportent, de leur masse équilibrée et robuste, la splendeur pompeuse du grand siècle doré.

Ce sont donc, d’abord, les trois grandes assises du début du siècle, dont aucune autre partie ne dépassera la solidité et la profondeur : l’œuvre de Descaries dans la philosophie, l’œuvre de Corneille au théâtre, l’œuvre de Pascal dans la religion et la morale. Triple portique servant d’entrée.

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