‹ La Flotte De CesarChapitre 11 sur 27 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Cette étude était achevée depuis trois semaines ; depuis trois jours j’avais eu l’honneur de la soumettre à Sa' Majesté l’Empereur, quand le savant M. Léon Rénier, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, eut l’extrême obligeance de me communiquer une épreuve de la reproduction photographique faite à Athènes (1) d’un fragment de bas-relief antique, représentant en élévation une petite partie d’une trière. Ce fragment, très-intéressant pour les artistes et les archéologues, pareo qu’il paraît être du beau temps de l’art grec, est. pour moi sans prix.

Dans ce morceau d’un navire à trois rangs de rames, je trouve, en effet-, la confirmation du système que j’ai proposé et jusqu’aux détails principaux de

la trirème dont j’ai essayé la restitution. C’est ce

dont sont convenus sans difficulté MM. Du Puy de Lôme, Pastoureau et Mangin, ingénieurs de la marine, à qui, aussitôt que je l’ai eu en ma possession, j’ai montré le dessin si gracieusement prêté parM. Rénier.

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LA -FLOTTE DE ÇÉ&Aft. 2*9

Le monument que le hasard m’a fait connaître fut découvert à l’acropole d’Athènes , vers 1852. C’est, de son histoire, tout ce qu’a pu m’apprendre M. François Lenonnaijt, jeune et Savant antiquaire, digne du nom qu’il porte. M. Lenormant a rapporté d’Athènes un moulage du fragment dont on voit, p. 228, la représentation faite d’après la photographie ; il a bien voulu me le montrer, et j’ai pu comparer l’épreuve de plâtre avec celle que la lumière- a * produite sur le papier. Elles diffèrent en ce point que, dans le. marbre tel qu’il était quand on l’a moule pour M. Lenormant, manquait le premier rameur (mutilé) de gauche que donne la photographie, et presque tout le dernier rameur de droite.

Le monument a subi quelques dégradations, on le voit, entre l’époque-où il fut photographié par M. D. Constanfmos et celle où M. François Lenormant l’a fait mouler. Le fragment de marbro a de longueur quarante centimètres ; la copie photographique n’cn a que treize environ.

Les huit rameurs thranitês qui manœuvrent les rames supérieures de la trirème sont d’un bon ciseaii ; c’est ce que démontre l’examen attentif, fait à la loupe, de leurs.corps, dont les mouvements sont d’un ‘ naturel parfait, et les détails , bien qu’altérés par le temps, excellents de dessin et de modelé. Ces rameurs sont assise le dos tourné vers la proue, sur des bancs qu’on n’aperçoit point. Les bras étendus; le dos

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courbé, les jambes allongées, ils tiennent la position d’hommes qui vont tirer fortement à eux la poupe de la galère. Leurs rames, longues et lourdes, sont .

- ; descendues à l’eau, et ils commencent l’action dont

le résultat doit être de faire avancer le navire d’un nombre de pas proportionné à la grandeur de leur effort. Ils ont « intenta brachia remis », bientôt ils .seront « adductis lacer tis, » comme le dit si bien

- Virgile (t).

• Au-dessus des têtes de ces hommes, complètement nus, est déployée une tente, établie sur des arceaux de bois, au nombre de huit. Cette' tente, dont les bords extérieurs ont disparu sous les outrages du . temps, qui a rendu le marbre fruste et l’a ébréché en bien des endroits, est, ou d’une grosse étoffe, ou de cuirs amincis, graissés et cousus ensemble (2). Sur la tente, au-dessus du septième arceau, à l’endroit même ou est placée la lettre B,, est un torse humain , vu de dos ; il est difficile d’expliquer la présence d’un homme assis à cette place. A la droite . de cet esclave nu et tout près de lui se' voit, dans • le marbre, une sorte d’enroulement quej’ on .pourrait prendre pour, le lit d’nn coquillage à hélice , conique, et qui.est peut-être l’extrémité d’une voile tournée autour de l’antenne* Ces détails sont si peu

(1) .Voy. plus loin, Virgiltus nouticus, § 2.

(2) Voy. plus haut, p. 4 70. . -• * ...

visibles dans la photographie que j’ai dû les supprimer dans la restitution que j’ai tentée d’uûe partie du monument.

Si Ton mesure l’espace compris entre les bancs des rameurs, indiqués par les pieds des arceaux qui portent la tente, à la grandeur moyenne des esclaves qui peinent aux avirons, on trouvera que cet espace est d’un mètre environ ; l’interscalme était donc dans la trière d’Athènes aussi grand que dans la trirème , que j’ai restituée (1) ; dans le marbre, il n’est en 'effet que de cinquante-cinq millimètres.

Les rames des thranites ne passent point au travers de la muraille du vaisseau long et ne fonctionnent pas dans des sabords ; elles ont leurs scalmes sur line sorte d’apostis ou forte lisse adhérente à la rrturaille, assez saillante, et supportée par des consoles ou corbeaux, dont quelques-uns sont très*visibles. Les leviers qui, pour aller à leurs scalmes

où les retient une estrope de corde ou de cuir (.TpoTïomip) que le temps a tongée aussi bien que la cheville elle-même, passent dans le croisillon d’un parapet élevé sur la lisse , sont maniés par leurs nageurs comme nos matelots manient aujourd'hui les avirons d’une chaloupe, les ongles des deux mains en dessous, à la différence des rameurs de la colonne Trajane, représentés les ongles de la main

CO Voy. ci-dessu6, p. 157. • .

232 MARINk ANTIQUE.

qui tient la poignée tournés vers le ciel et ceux de

l’autre main tournés dans le sens opposé (1).

Les rames du second rang partent de la mitraillé ■ de la trière ; mais leurs sabords sont cachés’ par • l’apostis dont l’ombre se projette sur le bordage et fait saillir la lisse d’un nombre de centimètres' difficile à préciser. Ces rames, — celles deszygitês, — sont, dans l’élévation qui nous occupe, si rapprochées des rames les plus hautes, qu’il est impossible de ne pas supposer que les esclaves qui les • manœuvrent sont assis sur le pont où sont les bancs des rameurs que le statuaire nous fait voir. Leurs sièges sont seulement moins hauts que les bancs des thranites. Le sculpteur aurait pu montrer leurs têtes, mais il était homme de trop de goût pour se hasarder à présenter un détail 'd’un effet désagréable, que son talent n’aurait pu sauver. 11 ne prétendait évidemment pas à une vérité absolue, et se gardait de tout ce qui aurait pu alourdir cette belle file d’êtres humains si forts et si élégants qui, de ce qu’il avait à représenter, était évidemment ce qui Tintécessait le plus, sinon la seule chose qui l’intéressât. -

L’espace qui sépare la naissance des rames zygites du rang très-clairement rendu des avirons thalamites, ne me laisse aucun doute sur l’intention qu’eut T artiste de faire comprendre que les thaï amites étaient

(t). Voy. ci-dessus, p. 1 14 ,

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LA FLOTTE I)E CÉSAIU

renfermés dans un entre-pont. Si l’on prend le compas et qu’ori cherche à placer un des esclaves du rang d’en haut dans cet entre-pont, on reconnaîtra bien vite que le sculpteur n’a pas. plus tenu compte, ici, de la vérité matérielle que dans le cas dont je viens de parler. Son entre-pont est beaucoup trop bas de plafond ; mais qu’importe? Que lui importe, à lui "Surtout? Il indique à merveille les sabords ronds de ses rames thalamites, au-dessus d’une préceinte et très-près de l’eau; pourquoi lui demander plus? Il nè fait pas œuvre dé géomètre ou de v«wr,YÔç; pourvu qu’il soit à peu près vrai, pourvu que, sur le long côté de sa galère, la lumière joue agréablement dans le marbre, par les saillies des préceintes, des rames et des consoles, par les creux des sabords des thalamites, par les ornements de la proue et de la poupe , par les ondulations de la mer, il sera content. Il sait bien qu’aucun Athénien délicat qui aura pu admirer ses rameurs, ne lui. cherchera querelle pour des choses qu’un cordonnier vulgaire ou un grossier matelot, étranger aux choses de l’art, pourra seul vouloir plus exactes. Ce qui le touche, lui, c’est la figure humaine. Si elle sort de sa main belle , grande, simple, forte, souple; si les rameurs qu’il doit montrer dans la même pose ne se ressemblent que par un trait principal, la nécessité de paraître en profil; s’ils sont divers, parleurs natures différentes, par l'étude variée de toutes les parties

de leurs corps, qu’aucune draperie ne doit cacher, l’artiste a réussi ; son œuvre est faite. Le navire qui porte ces beaux esclaves sera ce qu’il pourra être, plus grand ou plus petit qu’il ne faut, dans de justes proportions, ou, au contraire, tel que la criîiquè minutieuse d’un constructeur de trirèmes pourra l’atteindre impitoyablement ; cela lui est assez indifférent. Le vaisseau ne le préoccupe pas plus que ne l'occuperait le piédestal de la statue rêvée qui s’élancera par son ordre du bloc de marbre où elle est captive ; il est sculpteur (1), il n’est point

(l) Cetle intelligente préoccupation était si grande chez les artistes de l'antiquité, qu’on voit beaucoup de statues manquer des choses qui semblent les plus indispensables soit dans le vêtement soit dans la coiffure et la chaussure des personnages représentés. Ainsi, quelques ligures peintes ou sculptées sont venues jusqu’à nous, dont les pieds sont chaussés de semelles sans courroies. Ce fait n’a point échappé à M. Anthony Richqui, dans l’article Amenlum de son Dict. des antlq , rom. et grecques, cite la statue deCornélie, que Pline mentionne dans son lüst. naturelle , liv. XXXIV, et plusieurs peintures de Pompé!, où les ligures sont représentées avec des sOfear.sans cordons. M. Rlch dit à ce propos : * Il ne faut attribuer cettn absence de courroies qu’à un caprice dû à l'inadvertance des artistes. » Assurément, le savaut antiquaire anglais se trompe dans cette appréciation. Si l’auteur de la statue de Corflélie, si les peintres de Pompéi ont lait de6 souliers > sans courroies embrassant les pieds qu ils chaussent, ce n’est point par caprice ou par oubli, mais par respect pour la forme d’une partie du corps dont les détails larges ou délicats valaient miëux pour l’artiste que les entrelacements des amenta, fussent-ils du meilleur goût, que les broderies d’un brodequin de femme ou d’une crepida, fussent-elles élégantes et riches; * ■

charpentier. Il ne place peut-être pas très-bien les préceintes de sa trière ; mais il enferme les thalamitesdans un pont dont le plancher est au-dessous du niveau de l’eau ; il met leurs rames courtes 6ur une ligne- horizontale très-rapprochée de la mer ; il dispose en lignes diagonales, du haut en bas, les rames des trois étages ; il satisfait par là à une vérité essentielle, et donne à son navire une apparence qui fait dire à l’ignorant qui n’y regarde pas de trop près : ceci est une trirème. Il n’en veut pas plus.

Pour moi, je ne lui en demande pas davantage.

Si je rapproche l’image imparfaite qu’il me présente de- sa tricre marchant à l’aviron, des textes qui doivent me servir à la critiquer, je reconnais l’intention qu’il a eue de faire ce que les auteurs.ont dit que faisaient les constructeurs quand ils édifiaient des navires à trois rangs de rames, et je le loue de sa fidélité. Je le compare à l’auteur des médailles d’Adrien qui, dans ses deux trirèmes, fit ges trois rangs de raines équidistants , et plaça le . rang des thalamites trop haut au-dessus de l’eau, source d’èrreurs pour bien des gens qui ont cherché la solution du problème de l’emplacement des famés sur les vaisseaux, longs; et je reconnais la supériorité de l’artiste grec, à cet égard, sur le graveur romain (I)>

(l) .Yoy. ci-dessus, p. 112

.Je termine par un mot. Curieux comme spécimen de la sculpture à une des belles époques dé l’art, le fragment dont je joins ici un croquis^ qui le re-, présente fruste dans une de ses moitiés ét restauré dans l’autre (1) , est précieux pour l’archéologue marin. Ce monument est, de beaucoup, le plus important que je connaisse, au point de vue tout spécial qui m’occupe. Je suis heureux d’avoir pu l’étudier; je suis heureux du témoignage inattendu, qu’il m’apporte en, faveur des idées que j’ai développéesplus haut sur la construction des trirèmes.. Je regrette vivement que les parties qui doivent le compléter aient disparu ; probablement elles m’auraient montré une poupe élégante, et une proue recourbée, armée de l’embolon. La poupe qui précédait presque immédiatement le premier rameur de gauche, — j’en jugé à une certaine inclinaison qui va de gauche à droite et me montré le pont de la . galère montant un peu du côté du premier, rameur de gauche, — cette poupe devait être -un morceau bien intéressant, et je fais des vœux ardents pour

(1) Tour mieux, faire comprendre la trirème que le sculpteur représenta, j’ai fait reproduire une moitié du fragment dans Uétatoù l’on! mis les accidents, l’air, la pluie, le frottement et le long séjour sous terre ; j’ai restauré l'antre moitié, ayant soin de bien faire passer sur les préceintes les rames des deuxième èt troisième rang, dont la petite faillie causa bien vite la ruine, et qui n’ont laissé que de faibles traces sur ces préceintes très-usées elles-mêmes. , . i ....

qu’aux environs du lieu où l’on a trouvé ce qui nous est connu de la trière,- on cherche et l’on trouve les parties qu’il nous reste à connaître. M. François Lenormant croit que toutes recherches nouvelles seraient inutiles, l’acropole et surtout les environs de l’Erechtéon où le monument fut découvert ayant été fouillés avec un très-grand soin ; il pense que l’on a aujourd’hui tout ce qu’on peut jamais avoir d’un bas-relief qui fut peut-être un monument votif, peut-être aussi l’image du navire sacré qui portait la Théorie à Delphes et à Délos.

Pûur moi, j’espère encore.

Paris, 31 janvier 1861.

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