QUI ONT TRAIT A LA MARINE
Virgile parla-t-il des choses de la marine seulement en poète, et sans tenir aucun compte de cette vérité, pour ainsi dire matérielle, qui est le mérite des écrivains techniques? En d’autres termes : Virgile poëte fut-il étranger au métier de la mer ? Les traductions et les commentaires font à cette question une réponse contre laquelle je crois devoir protester. . , • . •
2<;e MARINE ANTIQl'E.
Les admirateurs passionnés de Rabelais, et même parmi eux les plus érudits, avaient pris au sérieux la partie nautique des Aventures de Pantagruel , et avaient soutenu que Rabelais, esprit encyclopédique, savait la marine de son temps comme la médecine, la philosophie et la grammaire ; j’ai montré, en analysant le quatrième livre de l’immortel ouvrage du curé de Meudon, que le savant homme * savait tout peut-être, excepté ce qui touche à la marine; que le navire, la navigation, et même le vocabulaire des mariniers lui étaient restés à peu près inconnus, et que, s’il rencontra juste quelquefois dans l’explication des termes usités sur les nefs du seizième siècle, ce fut vraiment par hasard.
C’est à une conclusion tout opposée que je prétends arriver en examinant, du point de vue technique, ce qui, dans Y Enéide, tient à la marine (1).
Si je suis contraint de descëndre à de bien petites analyses, j’espère qu’on me le pardonnera (2). S’il me faut peser les mots latins pour opposer la propriété, toujours exquise, de leur sens à la fois poétique et
(1) 'Voir le Mémoire n° 9, de mon Archéologie navale, t. 11, page 496-528, « Sur les navigations de Pantagruel, etc. »
(2) Ce travail s'adressant non-seulement aux marins, mais aux geos de lettres, aux professeurs et aux gens du monde qui sont, par leurs études, restés étrangers au métier de la mer, l’auteur a du multiplier les notes explicatives, et entrer dans une foule de détails, superflus pour les officiers de marine, mais indispensables à toutes les autres classes de lecteurs.
VlftGILIÜS NAUTICUS.
marin, au vague des mats correspondants dans les traductions de toutes les langues, à l’infidélité des sens consacrés par les versions étrangères et par les commentaires les plus estimés, je pense qu’on verra sans dégoût ce travail de dissection dont le résultat doit être de montrer sous son véritable jour une partie bien curieuse de Y Enéide.
Je jie m’exagère point l’importance du service que je veux rendre à Virgile ; je sais que la gloire de ce grand esprit n'est pas très-intéressée au succès de la démonstration que j’ entreprends ; je crois cependant qu’il n’est pas sans utilité de restituer leur valeur réelle à d’excellents détails qui durent plaire beaucoup , sinon au vulgaire des Romains , du moins aux gens de mer, lecteurs à qui, certainement, prétendait s’adresser le chantre d’Énée , qund il racontait les navigations du fils d’Anchise, quand il peignait les tempêtes suscitées par Junon, et la lutte célèbre des quatre navires se disputant la couronne aux jeux funèbres.
Il ne serait pas impossible, je crois, de dire où et à quelle époque Virgile s’exerça, non pas tout à fait à connaître les difficultés sérieuses de la navigation auxquelles s’initie un marin véritable par une longuepratique et de sûres théories, mais à acquérir les connaissances nautiques dont l’homme du monde intelligent et instruit, l’homme de génie, surtout, peut aisément s’enrichir, parce qu’elles ne deman-
dent qu’une certaine dose d’application, des notions Simples de statique* et le courage vulgaire de monter souvent sur un navire pour apprendre à le manœuvrer, comme, au manège, on s’instruit à manier un •cheval.'.
Les notions de la statique, Virgile les avait eues de bonne heure. L’auteur inconnu d’une vie de ce poète dit, en effet, que, tout jeune encore, iLétudia les mathématiques à Naples et à Milan (1).
-■ Avait-il pu rester longtemps à Naples, amoureux de la seienee et poursuivant lés grandes applications de la géométrie, sans remarquer qu’une de ces ap-
'i plicatiôns, et la plus importante assurément, est celle que l’homme en a faite au bois flottant auquel il se confia d’abord, novice et tout désarmé de précautions, pour suivre le cours d’un fleuve, pour aller d’un bord à l’autre d’une rivière ?
• Le navire tel qu’il était, comparé à Ce que la raison, d’accord avec la tradition, lui disait qu’il avait été à son origine, dut le frapper vivement.
L’enéemble harmonieux de tant de parties, suc-
(») crVirgilius Cremona Mediolanum et inde paulo postNeapo* . lim fraasiit : ubi quum fitleris et græcis et latirtis vehementissimam operam dedisèet , tamen omui cura omnique studio îhdulsit médecin a: et mathematicis. Quibus rebus quum ante alios erudilior peritiorque esset, se in urbem contulit. »(Vita, incerto auctore, quem aliqui Donatum falso putant.) — Voyez le Virgile -du P. Charles de la Rue , Paris, 1722 , et Londres , .1740. . v 1 •.
Digitizfed
VIRC1L1US N'ALTICLS. 269
cçssivemcnt agrégées pour composer une machine dont la simplicité réelle, linit par étonner autant que sa complication apparente, a surpris l’observateur au premier coup d’œil ; . v s-
Sa carène, façonnée pour asseoir solidement le; vaisseau, en même temps que pour faciliter ses mouvements dans le milieu où il faut qu’il agisse;
Le gouvernail, qui redresse, change la route du bâtiment, et le rend esclave du pilote, comme les rênes soumettent le cheval au cavalier; .
La voile, qui, prenant le vent oblique, porte le navire en avant, quand elle semblerait devoir seulement le. pousser de côté ; • ; •
L’antenne, se mouvant autour du mût, sollicitée qu’elle est par des cordages horizontaux qui l’incli- . nent à la direction de la quille, selon que l’on veut recevoir de droite, de gauche, de la hanche ou de derrière le souffle qui donne la vie à la machine ; ; .. *, ’
Le mât, fixe ou mobile suivant la grandeur du bâtiment sur lequel il est implanté, mais toujours solidement retenu par des appuis latéraux, par des étais attachés à la proue, quelquefois aussi à la ’ poupe;' ..... .
La poulie, facilitant faction de tous les cordages courants, et grandissant les forces, actives au service desquelles on l’a mise ;
L’ancre, qui, de son bec recourbé, creuse le sable
du fond de la mer et se fixe sur le sol par son poids autant que par la morsure qu’elle y a faite ;
Le câble, liant la proue à l’ancre, et décrivant dans l’eau une large courbe, que redressent en partie les fortes agitations de la vague ;
Les tours, que la défense élève aux deux extréTmités du vaisseau armé pour la guerre ;
La plate-forme, qui entoure le mât à la moitié de sa hauteur ou vers son sommet pour multiplier les moyens d’attaque, pour que, de là, pleuvent sur l’ennemi la pierre, le fer et le feu :
Toutes ces choses, et d’autres encore, qui ne pouvaient point échapper à l’œil curieux du géomètre, durent produire , sur l’esprit dé Virgile , une impression profonde.
Certainement il dut aimer un art dont les procédés paraissent tenir du merveilleux, dont le but est si -noble, et si grand par l’utilité. Et, s’il l’aima, le put-il médiocrement aimer?
Le mathématicien comprit ce que la marine a de puissant; et, n’en doutons pas, ce que la mer a de chances bonnes ou terribles, ce que le vaisseau a de pittoresque, excita la passion dû poète. Pour le poète comme pour le peintre, ce qui, dans le navire, est mécanisme, agent de la force et de la vie, n’est que secondaire ; c’est la forme qui le touche, c’est la beauté extérieure qui le captive : cette beauté' extérieure était déjà grande alors. * ‘ . ..
VIRUIL1US NACT1CUS. . * îtï
Virgile en eut longtemps l’intéressant spectacle: Son biographe anonyme, que je citais plus haut, dit, en effet, qu’après être resté sept ans à Naples, occupé de la composition des Géorgiques , il passà onze ans, tant en Sicile que dans la Campanie , à écrire T Enéide (1). Pendant ces dix-huit années, il eut presque toujours sous les yeux ou la flotte militaire stationnée au port de Misène (2), ou les riches convois qui apportaient les trésors de la Grèce et de l’Egypte à Panorme, Messine, Mégare, Syracuse et Parthénope, ou les barques de plaisance (3) appartenant aux riches voluptueux dont les gracieuses habitations, bâties autour du Crater (4), se miraient aux eaux calmes de cette baie magnifique.
Sans être accusé d’abonder dans mon sens, je puis avancer, je crois, que Virgile ne se contenta
pas d’admirer du haut de sa maison le navire, oiseau
(1) « Georgica septennio Napoli : Æneida partim in Siciiia, partim in Campania, undecim annis confecit. »
(2) « tntra sinum non longe à promontorio erat portus Mise* nus, ubi Augustus ad tutelam Italiæ classem alteram semper habebat, alteram Ravennæ » (Noté du P. de la Rue au vers 234 du livre vi de V Enéide?)
(3) tes Romains leur donnaient le nom de lusorix , ce que prouve cette phrase de Séncque : « Cui æratas et triremem non mitterem, ei lusorias et cubiculatas et alla ludibria regum in mari lascivientium mittam. • {De Renef., ohap. xx.)
<4) « La baie sur laquelle cette ville est bâtie était appelée Crater, à cause de sa figure ronde. » (Helliez, Géographie de Virgile (in-lî, 1771), article Parthénope.)
par ses voiles, poisson par ses rames, se jouant à la •surface du golfe, fuyant vers l’horizon pour se perdre dans les feux du soir, ou, le matin, venant • du large en brisant les mailles du réseau d’argent que la nuit a étendu sur le monde ; le navire, être intelligent, qui, vu de loin, semble avoir tous les caprices de l’homme avec la soumission du plus fier des animaux domestiques; qui s’élance et s’arrête au signal de son maître ; qui s’incline avec , grâce sn'us l’effort de' la brise et se relève bientôt triomphant de cet effort; qui se revêt de couleurs éclatantes ou se couvre d’or ot de figures emldéma- . tiques (a) s’il appartient à quelque noble patricien, à quelque fastueuse courtisane; qui se cache-sous- la teinte hleue de la mer s’il porte un corsaire, ou s’il, va* sentinelle vigilante, épier le bâtiment pirate, •*. • frotté d’un enduit couleur d’azur ,.(1); non, sans doute. . ’
Ç’est de plus près que Virgile veut voir le navire pour le connaître, l’étudier et le peindre. Des rapports facilement établis avec le commandant 'et les capitaines de la flotte de Misènelui offrent l’occasion de faire, à bord des vaisseaux, les courtes navigations que la nécessité d’instruire les équipages rend assez fréquentes. Il acquiert ainsi' une certaine’
(1) « Ne exploratoriæ naves caudore prodantur, colore vcneto qui maris est fluctibus similis , ,cera> qua ungere soient aaves’ . inficitur, » (Végccc, liv. -V, chap xxxvn.) . , ;