VIRGILIUS NAUTICUS
pratique, fortifiée et développée pendant ses passages de la Sicile à Naples, et par les promenades qu’il fait sur la scapha ou le lembits (u) qui lui appartient; car pourquoi n’admettrais-je pas, bien que les biographes n’autorisent, par aucune demi-révélation, une ‘supposition aussi innocente, que Virgile a, sur la grève ou dans le petit port voisin de son habitation, une embarcation gracieuse et rapide qui facilite ses communications avec ses riches amis de Bâte, de Pouzzoles, d’IIerculanum , de Pompéia ou de (iapréa ? Les biographes racontent-ils que Lucullus ait eu $a birème ou sa brillante thalamègue (1)? et qui doute, cependant,- qu’il en ait dû être ainsi!
Ce que je dis de Lucüllus,.on peut le dire de ces Romains, de ces Campaniens, qui venaient oublier le tracas des affaires ou se consoler des mécomptes de l’ambition sur les bords heureux du golfe où ils
(1) Proprement: navire qui avait des thalami, ou chambres brnées comme celles des femmes. Suétone in Julio, dit, ch. n : Eademnave (halamego pene Æthiopia tenus Ægyplum pénétra- . çif. Les navires à. tbalames, ou cubiculatx i comme les appelle Sénèque, avaient quelquefois des jardins, des salles de bains, des cénacles; c’étaient de véritables maisons flottantes. (Voir Athénée êt Maxime de Tyr.) Les.Gaulois, au rapport de Sidoine Apollinaire ét d’Ausone, avaient aussi des navires disposés pour toutes les voluptés ; ils les nommaient parades. Au moyen âge, les chambres principales des navire», celles qu’on réservait aq logement des femmes et des chevaliers riches qtii recherchaient le bien-être, s’appelaient encore thalatnï ; elles avaient aussi le nom de paradis, qu’elles avaient retenu du temps d’Ausone. et de Sidoine. (Voir Arch- navale , t'. II, p: 362-417.) • ' . '
faisaient les établissements somptueux que leurs ruines signalent encore aux voyageurs (1). Pour le$ habitants des palais bâtis à quelques lieues de Naples, le char et les chevaux, la barque et les rameurs, étaient de première nécessité. Relevez par la pensée toutes ces maisons de campagne dont on ne reconnaît plus guère aujourd’hui que l’emplacement ; repeuplez-les de ces hommes comblés par le prince et la fortune, de ces oisifs pour qui vivre et jouir étaient la seule affaire, de ces femmes brillantes à qui il fallait le plaisir sous toutes les formes, et vous verrez, tant que dureront les belles heures du jour, et, plus belles encore, plus douces, les heures du soir et celles dç la nuit, que poétisent les mélancoliques clartés de la lune, vous verrez la baie sillonnée par mille embarcations cherchant l’une l’autre à se primer de vitesse, et montrant avec orgueil, celle-ci sa proue argentée ou dorée (2), celle-là sa poupe surmontée d’un aplustre recourbé en panache (c), quelques-unes l’élégant chenisque audessus de la tutelle (d), d’autres leurs rames cou-
(1) Voir Guida di Pozzuoli e contorni, par le chanoine Andrea de Jorio. (Napoli, J 830, in-8.)
(2) Sénèque, vers 422, A gain. : Aurala primas prora signavit lias. Appién , dans sa préface : « Les thalamègues .montées par les rois quand ils allaient à la guerre avaient, par ostentation, les proues et les poupes dorées. » Sénèque, epist. 75 : JS'ùn U'a navis bona est, cui argenteum aut aureum est rostrum, nee cujus tut et a ebore r, vint a est.
V1RG1LIÜS NÂUTICES.
vertes de nacre ou de bande? d’un métal précieux, la plupart un gréement de laine aux couleurs variées (1), et presque toutes des voiles ou de pourpre ou du lin le plus blanc, sur lequel on a représenté des sujets érotiques, et inscrit, avec le nom du propriétaire de la barque, quelque maxime empruntée à une philosophie sensuelle (e).
Dans cette foule de petits navires, allant, venant, courant, se croisant, étalant à profusion leurs ornements coquets, et déployant sur leur arrière les tœnke , ces bandelettes d’étoffes que portait la stylide (f), aïeule de notre bâton de pavillon comme la tænia l’est de nos flammes et de nos pennons , pensez-vous qüe vous n’apercevrez point celui de notre poë te, homme d’études et de plaisir tout en? semble, ami des hommes les plus considérables de l’empire, enrichi par Auguste et Pollion ; et, pour cés trois raisons, quand l’amour qu’il a des choses de la marine ne devrait être compté pour rien, jaloux dé ne se laisser vaincre en magnificence par personne, et de promener, d’un point du golfe à un autre, un céloce (g), bien fait, léger, vêtu d’une robe de minium (h) brodée de jolis dessins aux
(l) «' N’oiinunquam remi quoque argento vel auro imlucti. Nonnunquam et funes lana pretiosa facli, variis coloribus picti... Exempta exstant apud Plutarchum , Athenæum, Maximum Tyritim, aliosque vetere* scriptores. » (J. Scheffer, De mllitia nnmli, p. 160 .)
uçrosloles, et monté par de vigoureux rameurs. qui ne cachent pas la beauté de leurs formes sous un manteau de Cilicie (i)?
Je n’en doute point, quant à moi: Virgile avait son. embarcation ; il aimait les navires et la marine; il. visitait les .bâtiments étrangers que le commerce amenait à Naples ou dans les ports de. la Sicile; il se plaisait à étudier la manoeuvre des vaisseaux longs que Rome 'tenait armés dans la station de Misène, et il composait ainsi une palette sur laquelle il pût trouver au besoin les couleurs énergiques et vraies dont il voulait rehausser les détails nautiques de son poème. ' • ' •
Le voyage que l’auteur de V Enéide fit en- Grèce (finibus Atticis), cette entreprise qui inspira à Horace la prière si touchante : Serves animæ dirnidiwrimcæ, et l’éloquente imprécation contre le pre-
mier qui. brava les périls de la mer : llli robur et æs triplex, etc. (1), compléta. l’éducation maritime de Virgile. On peut croire que, durant sa traversée de Naples à Athènes, durant ses courses à travers l’archipel, où il püt observer le navire- dans toutes les circonstances de sa vie aventureuse, il trouva les* traits les plus heureux dont sont composés les. tableaux, les fines esquisses nautique^ que je me*
propose d’examiner. C’est sur le vaisseau qu’il
(1) Livre l* r , ode 3 : Sic te diva païens, etc.
VIRGILlUS NAUTICUS.
monta, soit en allant, soit au retour, qu’il acheva * probablement des peintures ébauchées à JVaples ; et, si le biographe a pu dire.de Virgile qu’il avait résolu d’aller eu Grèce et dans l’Asie Mineure pour mettre la dernière main à Y Enéide, ut ultimam rnanum Ænçidi imponeret , je puis avancer que la pensée d'embellir par des touches délicates et précieuses, par un complément d J études faites d’après nature, toute la partie relative aux navigations d’Énée, ne fut pas un des moindres motifs de la résolution qu’il prit de quitter la douce quiétude de sa maison de Parthénope, pour aller affronter les noirs aquilons et hypræcipi tem Africum qui effrayait tant l’amitié d>’IIorace. •
La mort surprit Virgile à Brindes, avant qu’il eût donné aux détails maritimes introduits dans sa vaste composition épique toute l’importance qu’ils devaient certainement avoir. Heureusement, le poëte eut le temps de terminer le récit de la lutte des quatre navires, dont il enrichit son cinquième livre, la peinture de la tempête qui abîme ou disperse les vaisseaux d’Knée (liv. I er , vers 86-127), lë débarquement des Troyenset le naufrage de Tarchon au pays des Rutules (liv. X, vers 287-307), morceaux capitaux, bien qu’ils n’occupent, les deux derniers surtout, qu’une petite place parmi les ornements • accessoires du sujet. Quelques autres morceaux,' mpins considérables sous le doublé rapport de l’ë-
tendue et de l’intérêt qu’ils ont au point de vue purement technique, paraissent n’avoir pas fixé longtemps l’attention de l’écrivain, lorsque, sous l’impression immédiate de l’observation des faits nautiques, il relut, à la mer ou pendant son séjour 4 Athènes, la partie maritime de son Enéide.
Sans doute il remit à un temps prochain un der- * nier travail très-facile, et qui ne devait lui coûter que peu d’instants, car il ne s’agissait guère que de développer certaines idées , à peine indiquées par quelques mots , ou de remplacer un vers du quatrième livre qui en reproduit un du premier, un vers du livre cinquième, déjà encadré dans un passage du troisième, un vers du huitième livre enrprunté au cinquième, deux vers des sixième et dixième livre, qui se trouvent dans le troisième et le neuvième, enfin un hémistiche qui, du huitième chant, va se répéter au dixième, double emprunt fait au troisième livre.
Peut-on douter que, pour Virgile, le stans celsa in puppi, par lequel commencent les vers 261, du X e chant, et 680 du XIII e , ne fût là qu’un jalon, une pierre d’attente , si l’on peut dire ainsi, condamnée à disparaître le jour où le, poëte compléterait le vers 527 du livre III e (4)? Ce jour-là, à l’image :
Convulsum remis rostrisque tridentibus æquor
(I) On compte , outre ce 527* vers du III e , livre, 51 vers in- .
VIRG1LHJS NÀUTICUS.
qui revient, belle encore, dans le huitième livre, après s’étre fait admirer au cinquième, aurait succédé une image analogue, à laquelle n’aurait certainement pas manqué non plus le bonheur et l’énergie de l’expression. Ce jour-là, le vers 901 du VI e chant :
Anchora de prora jacitur, stant litore puppes
qui est à la fin de cette partie si magnifiquement épique du poème, comme une note jetée par l’auteur seulement, pour lui rappeler qu’il doit conduire les Troyens à Gaëte, et mouiller leurs vaisseaux dans le port, ce vers aurait été effacé. Virgile lui en aurait substitué un qui n’eût pas répété mot à mot le 277 e du III e livte; car il ne pouvait vouloir qu’une double négligence marquât cette conclusion d’un livre, admirable de style et parfait dans ses détails. Et je dis une double négligence, parce que, outre l’inconvénient qu’il a d’être une répétition, ce vers, dans son dernier hémistiche contient, sans qu’il y soit une beauté, le mot litore qui est aussi - dans le dernier hémistiche du vers qui précède :
complets dans ÏÉnéide. Ils sont répartis ainsi qu’il suit : livre I ee , v. 538, 564, 640 ; livre II", v. 66, 233, 346, 468, 614, 622 , 640, 720, 767 ; livre 111% v. 218, 316, 340 (527), 640; livre IV*, v. 44 , 361 , 400, 503, 516 ; livre V*, v. 294 , 322, 574, 653, 792, 815; livre VI e , v. 94; livre VU*, v. 129, 248, 439, 455, 702, 760; livre VIII*, v. 41, 469, 536; Üivrc IX e , v. 167, 295, 467, 520, 721, 761 ; livre X*, v. 17 , 490 , 580,728, 876 ; livre XI e , v. 375, 391 ; livre XII e , v. 631, •* ,
280 MARItfE ANTIQUE.
Tum se ad Caietæ recto fert litore portpm.
U il trait que Virgile n’aurait pas épargné davantage, c’est le
Quot prius æratæ steterant ad litora proræ
qu’il a reproduit au . X" livre (v, 223), après l’avoir placé au livre IX e (v. 122). Au livre IX, il est excellent; il est faible au X p , parce tpi’ il y est inutile. Etait-il nécessaire, en effet, pour rendre intéressante F apparition des nymphes nageant autour du vaisseau il’Enée, de dire qu’elles étaient là autant qu’auparavant il y avait eu , de proues, debout sur le rivage? Pour rappeler au lecteur ce qu’avaient été-
ces nymphes, ne suffit-il pas que le poëte dît avec ■ ’ , * * % son élégante précision :
. . . .'Nymphæ quas aima Çybelë Numen habere maris, Nymphasque e uavibus esse Jüsserat....? • . x
Qu’ajoute à ce souvenir : ' «•
Fluctusque secabant,
Quot prius æratæ steterant ad litora proræ?
Ilien assurément. C’est un détail,' très-ilti.lo dans le tableau du IX“ chant, où l’auteur montre les navires métamorphosés en déités de la mer ; æratæ proræ est, après denier sis œquora rostris ima petunt, un complément technique que devrait rechercher le
VIRGILIUS NAUTJGUS. " 2&1
-poëte marin ; au X e chant, ce n’est qu’une réminisr* . cence sans effet, une froide répétition. Et parce que ce trait ne prête aucune force à la pensée, parce qu’il est sans éclat et sans charme, je dis qu’il aurait disparu, si Virgile 'avait pu compléter son œuVrc. Virgile avait une telle fécondité d’images grandes et vraies, qu’on ne peut regarder comme un témoignage' d’indigence ce retour que je viens de faire remarquer de l’identique expression de certaines, idées; il était si fort au-dessus du besoin de se redire, qu’il faut.admettre , et je le soutiens , que ces répétitions étaient volontaires, mais qu’à ses yeux, elles étaient seulement des signes placés à tel ou tel endroit pour l’avertir, quand il reprendrait les parties inachevées de son travail, qu’ayant à peindre des choses à peu près semblables il devait avoirattention à ne pas reproduire des hémistiches ou des vers déjà enchâssés dans des morceaux où ils . étaient à leur place, ' • • *
Insisterai-je? Mais pourquoi insister? N’est-il pas assez évident que mon explication sur ce point ^st incontestable? Allons au but principal de cette, étude. -
Commençons par les passages où se lisent les vers que je citais à l’instant'; voyons la métamorphose des vaisseaüx trdyens en Néréides.
Après avoir quitté le port dé Gaëte èt -trouvé le fleuve latin , ces ùavires ont été amarrés au rivage du
Tibre, berge élevée et couverte de gazon, ou ils ne doivent pas être mis à sec :
.... Laomedontia pubes Gramineo ripaa religavit ab aggere classem.
(Uv. VII, v. 105.)
Le lieu où sera fondée la ville promise n’est pas encore trouvé ; on reconnaît le terrain, on explore le pays, tout autour de la station où l’on s’est arrêté
provisoirement; enfin le choix d’Enée se fixe, et bientôt un fossé marque l’enceinte de la cité future, qui, ayant une de ses faces appuyée à la rive d’un grand cours d’eau, a tout d’abord le caractère d’un camp naval :• -
priraasque in litore sedes Castrbrum in morem, pinnis atque aggere cingit.
(Liv. VII, y. 158.)
Virgile n’ajoute point nauticorum à castrorum, mais il est'bien certain que c’est d’un camp de cette espèce qu’il veut parler, puisque le fils d’Ànchise a une flotte à protéger en même temps qu’un établissement civil et militaire à fonder. Tout à l’heure, . le poète pourrait dire à peu près comme Cornélius Nepos dans la vie d’Annibal : Puppes avgrterunt . seque ad castra nautica retulerunt. Il ne nous montre pas cependant les Troyens tournant les poupes de^ leurs navires à terre, et montant leurs
V1RGILIUS NALTICl'S.
vaisseaux sur le rivage, parce que déjà, dans le III e livre, il a dit :
Jamque fere sicCo subductæ litore puppes.
Ce qu’il nous montre, ce sont les navires tirés au sec sur. le rivage, défendus d’un côté par l’enceinte du camp, et, de l’autre, par les eaux du fleuve, accessibles pourtant à la fureur de Turnus, qui, un brandon à la main, vient y porter l’incendie ; ce qu’il nous montre, c’est Cybèle voulant sauver cette flotte qu’elle a permis que l’on construisît des pins de l’Ida qui lui étaient consacrés, et criant aux vaisseaux menacés par la flamme : Jte solutæ , ite deæ pelagi! c’est, à cet ordre, chaque poupe rompant . les liens qui l’attachent au sol, et toutes les proues glissant, se précipitant dans les eaux et y plongeant profondément comme aurait fait une troupe de dauphins; enfin, c’est, à la surface du fleuve, l’apparition subite d’autant de nymphes (merveilleuse transfiguration ! ) qu’un moment auparavant on avait vu, debout sur le rivage, de proues éperonpées d’airain. .
• Sans doute, quand Virgile dit : Quæque puppes . . . imapetunt, il veutf bien faire entendre que ce sont les vaisseaux qui disparaissent complètement dans le Tibre ; pourquoi préfère-t-il donc puppes à naves ? Est-ce seulement pour parler un ; langage
figuré? pour faire un trope? Non. Virgile est homme spécial, s’il est écrivain élégant; il décrit le mouvement de l’entrée à l’eau des navires en homme du métier et- en pdëte, tout à la fois. C’est la poupe qui est le plus avant sur la terre ; c’est à cette partie qu’a été attaché le palan à l’aide duquel on a fait glisser la quille sur les rouleaux, ou les bois demisphériques qui ont servi à tirer le bâtiment au sec; c’est à La poupe qu'est resté fixé ce palan de retenue .( vinçula ) ; c’est donc un effort de la poupe qui a dû rompre ce lien solide. L’arrière, dégagé, tout' le corps ( disjice corpora [; naviwn\ ponto , liv. I er , v. 74, toto descendit coRroRE pestis, liv. V e , v. 683) glisse sur le" plan incliné formé par quelques rouleaux,' et c’est le rostre qui s’immerge le premier, puisqu'il est placé à la partie antérieure du navire ; il s’immerge. comme le long museau du marsouin qui plonge; il ressort aussi le premier comme le museau de. ce poisson, quand le marsouin reparaît à la surface pour plonger de nouveau. .
Eli çippuyant sur cette. comparaison, je veux faire remarquer que Virgile n’a point employésans motif æratæ proræ après demersis rostris . C’est, en effçt, la tète des Néréides qui perce d’abord la surface du .fleuve ( viryincx faciès reddunt §f), c’est-à-dire, c’est la tête de chaque vaisseau, déjà transformé, c’est.
V avant métamorphosé, c’est l’airain de la proue, un > instant auparavant sur le rivage, que' Virgile dresse
VÏRGILIÜS NAUTfÇUS. 285 -
sur l’eau du Tibre, le re^te du navire, femme ou poisson, .restant caché sous les ondes. On le voit, il est impossible d’étre plus précis que ne l’est le pocte marin, aux intentions de qui je suis sur de ne rien gjouter, mais dont je crois mettre en saillie la pensée . tout-entiefe. ’ • .
Qu’ont fait do ces quelques vers, qui sont un tarbl£au si complet,* les commentateurs et Tes traducteurs de Virgile? Ont-ils. tenu compte de cette savante exactitude du peintre? Vous allez voir.
Ascensius ne trouve d’ingénieuse "explication à donner, à propos- du mot puppes," que celle-ci : • • .
Puppes, scilicet ipsæ naves incipientes à puppibus Nymphæ fieri (c’est tout justement lé contraire) abrumpunt, etc. (Virgile, Venise, 1522, fol. clxvi, lig. 8.) N’est-ce pas bien entendre Virgile? N’est-ce pas heureusement aider à l’intelligence d’un .texte ?
Le père de la Rue ne se doute pas de la raison qui a fait opposer par Virgile les proues aux poupes, et, dans son Interpretatio marginale (p. 480, édit, de Londres, 1740, in r 8°), il dit : Singùlæ noues abs t cindunt suos fortes e li tarifais, et plus bas : Çurrunt mari, quot æratæ noues antea hæserant ad litora , ■ .
Annibal Can> ne s’inquiète guère plus du sens précis du passage qu’il traduit :
A questa voce in quanto *- '• • * . . .
Udissi a pena, s’ allentar le funi . •• ’ '
De’ lor retigni; e di DeHini in guisa,- .
Co i rostri si tu(îar 0 :lndi sorgendo . ,
(Mirai») mostro) quante a riva in prima Eran le navi, tanti di donzclle v Si vidder per lo inar sereni aspetti.
(Enéide di Vergilïo, Napoli, 1753, p. 435.) *
Ici les poupes out disparu tout à fait, et les vaisseaux sont substitués aux proues. •
Gregorio Hernandez de Velasco traite Virgile tout aussi cavalièrement :
Vos naos, id libres.... •
Subito rompen todas las amarras :
Y sumergiendo las ngudos rostros A hondo vàn a modo de Delfines
Y en un momento (prodigiosa oosa) '
• En otras tantas formas de donoellas
Se buelven, y ligeras cortan la agua.
( Enèyda , Valencia, 1776; lom. II, p. 54 )
Joao Franco Barreto est-il plus scrupuleux? Un peu plus; mais qu’il est loin de la précision de Virgile !
Rompen logo as amarras todas ellas,
Bicos as proas saô, azas as vellas.
E pelos altos mares à maneira De Delüns vaô c’ os bicos mergulhando E de donzellas logo a verdadeira Forma outras tantas të, monstro adndràdo.
- Cada quai pelos mares vay ligeira,
Em concertado, e muy vistoso l>ando Quantas na praya estavaô co as ferradas Proas a seus calabres amarradas.
. ' -, (Eneidv, Lisb., |S 08 , l.l IT, p< 130.)
VIRGIUI’S NALtlCUS. 28 *
Pour Dryden , comme pour la Rue et Velasco, les proues qui étaient sur la rive, les poupes qui rompent leurs liens, sont les navires eux- mêmes :
When Jo, th’ obediont ships their haulsers break;
And, strange to tell, like dolphins in the main,
They piunge their prows, and dive, and spring agaift :
As many beanteous maids the billows sweep As rode before tall vassels on the deep.
( YirgiVs Eneis , London, 1792; p. 9, voj. IV.)
« Voyez alors les navires obéissants briser leurs haussiènes; et, chose étrange à dire (le mirabile • monstrum de Virgile! le vaisseau jeune fille, la prodigieuse transformation, le monstre merveilleux devenu: stranye to tell!), semblables à desdauphins, enfoncer leurs proues dans le fond des eaux, et plonger, et sortir bientôt, et autant de belles filles raser les ondes (balayer les lames) où, auparavant, de hauts vaisseaux avaient été ancrés sur le rivage. » L’éloignement du traducteur pour le mot propre que j’ai signalé dans le latin d’Ascensius et du père de la Rue, dans l’italien du commandeur Caro, dans l’espagnol de Yelasco, dans le portugais de Barreto, dans l’anglais de Dryden, je le retrouve dans l’interprétation allemande de XÈnéide par John Voss : Und mit linmal reissen die Barken, etc. (tom.UI, p. 149), que je traduis littéralement, comme j’ai fait pour l’anglais : « Et tout à coup les barques rompre en. même temps la corde qui les retient au
rivage par l’arrière (vom S tmerende dus Stmncheil ) , et, à là manière des dauphins, immerger aussitôt'
' leur |f>eron et plonger sous les eaux. Alors, étrange 'prodige! de jeunes filles, s’élever sur l’eau, en pareil nombre, et voler sur le flot de là mer. » Le • . sèltsames Wunder! rie vaut pas mieux.quelp stranrje to tell de tout à l’heure, et le passage tout entier de : la traduction allemande laisse autant à désirer que celui de la version anglaise. Serons-nous plus heureux avec le plus estimé des traducteurs français ?
. Ouvrons Delille : -/ . . ..
Chaque nef, à ees mot$ rompt le nœud qui l’arrête ;
Et tels qu’en l’Océan plongeant leur large tète Les folâtres dauphins se cachent dans les flots.
Ainsi leurs becs d’airain descendent dans les eaux Tout à coup, o prodige ! -autant que les cordages - * Retenaient de vaisseaux attachés aux rivages ,
Autant, du sein des eaux, on voit de tous côtés ’■ Sortir, d’un air riant, de jeunes déités.
Il est permis de dire que Delille* pas plus que ses ' rivapx étrangers, n’a assez intimement compris' le • texte de son auteur. Ce qu’il y a. de vraiment technique dans les cinq vers de Virgile lui a complètement échappé, et il a traduit puppes. par nefs, et proræ par vaisseaux, comme si, en effet, le poète latin "s’était appliqué à remplacer, par deux synecdoques le mot navcs qu’il n’osait pas répéter, l’ayant em- < ployé à trois vers de là. Je le dis enéore, e’està dessein, et non pas seulement parce’ qu’elle lui était plus
. • ' • VIRG1LIUS NAUTICUS. * 289», * . ..
commode, ou parce qu’il regardait cette substitution
comme plus élégante, que le chantre d’Ënée a nommé des parties du vaisseau pour le vaisseau lui- môme. L’écrivain spécial, le peintre de marine, . se manifeste ici tout entier, et c’est ce que n’ont pas aperçu ses interprètes,- à qui la marine était ' étrangère. • •
Une préoccupation constante aveugle presque tous les traducteurs et annotateurs de Virgile ; ils veulent que, le plus ordinairement, le poète sacrifie le mot propre au mot figuré. Il est facile, au moins quant à ce qui est des chose® nautiques, de montrer que c’est le contraire qui a lieu. Et, puisque les mots puppis et prora sont déjà sur le terrain de la discussion, voyons si Virgile les a employés au figuré comme on le pense. A puppis d’abord. -•
• . § IL ' \ ; v
Bien que ce soit à Y Enéide que je veux borner mon travail, je ne négligerai pas les deux passages des Géorgiques où il est question de poupes. Au livre I er , v. 303, parlant des arrivages qui ont lieu dans les ports, au moment de l’hiver, Virgile dit :
... pressas quumjam portum tetigere carinæ :
Puppibus et læti nauta; imposture coronas. - /.
Est-il nécessaire de démontrer ^qüe ce sont bien les poupes que les matelots ont .'Couronnées, quand les carènes remplies ont touché le port? C’est à la poupe qu’étaient les images des divinités tutélaires, c’était donc à cette extrémité du navire que, joyeux d’avoir échappé aux périls d’une navigation tardive, les nautonniers devaient suspendre les couronnes qu’ils offraient aux dieux, par qui leurs cargaisons avaient été sauvées des fureurs d’Eole. Je ferai remarquer, en passant, que si, pour désigner les navires, Virgile se sert ici du mot carinæ, ce n’est pas sans intention. Est*ce la quille que le poète appelle carina? Non; c’est la partie immergée, c’est la carène, c’est-à-dire, ce sont les fonds et les flancs du navire. Et pourquoi plutôt carinæ que rates ou naoes? Parce que c’est la carène qui est remplie (pressa) de marchandises chargées au port du départ. Ailleurs je reviendrai sur l’emploi que Virgile fait du mot carina.
Assurément c’est poür navibus que, dans le troisième livre des Gcorgiques (v. 362), Virgile a dit puppibus ; mais pourquoi a-t-il préféré le mot qui désigne la partie postérieure du bâtiment à celui qui nomme le bâtiment lui-même? Il s’agit des eaux grossies du Danube, charriant des glaçons et entraînant les chars avec leurs roues ferrées, comme auparavant elles portaient les barques aux poupes Larges et ouvertes : .• / ...
VIRGILIÜS NÀUT 1 CUS.
Undaque j&m tergo ferratos sustinet orbes, Puppibus ilia prius patulis, mine hospita plauslris.
Comme, navibus convenait par sa mesure autant que puppibus -au second de ces vers, ne faut-il pas inférer, du choix fait par le poète;, qud les barques du Danube avaient ce caractère particulier d’un arrière plus large que l’avant? Je suis convaincu, quant à moi, que c’est ce fait des poupes ouvertes que Virgile a essentiellement voulu rappeler. Peuton douter qu’il se^soit complu dans un pareil détail, quand les vers qui précèdent ceux-ci nous le font voir désireux de faire connaître les pasteurs de Liby e et tout ce qui leur appartient, nommer leurs chiens d’Amyclée et leurs carquois fabriqués en Crète'. . ' ■V'. ’a , >. v . •
Au I er livre de YÉnéide, on lit (v. 73) :
Incute vim veutis, submersasque obruc puppes.
Certes, Virgile aurait bien pu dire : obrue tiaves, mais Junon veut que les poupes renversées soient submergées, abîmées, brisées, et ne puissent revenir à la surface dès ondes, parce que c’est à l’ar-
rière des navires que sont les pénates et les chefs 4es Troyens, c’est-à-dire tout Ilion qu’Énée porte en Italie : , .
Ilium in Italiam portons, victosque penates.
292 MAWNE ANTIQUE. ' ' . . .
Le père de la Rue ne craint pas de sübstituer naves à puppes ( p. 180 ) ; Yoss l’imite : Versenke die Schiffin den Strudel. (Y. 69, p. 9, t. IL). Bar-, reto conserve le mot propre : As sumer g idas popas com violenta força destroça . • (P. 20, strophe 18.) Ànnibal Câro reporte aux Troyens les vœux que Junon fait contre les poupes de leurs vaisseaux : Aggiragli, confondigli , sommergigli. (P. 152.) Dryden ne tente pas contre son texte une lutte qu’il croit inutile ou dangereuse ; il.se contente de dire froidement : « Avec la nuit enveloppe les cieux, abîme ou disperse mes fatals ennemis. » — With night involve the skies , sink or disperse , etc. (P.. 229, v. 105. ) Hernandez de Yelascp tient pour vaisseaux, . au lieu de poupes : Sus navios... sean del tiirbulento mar tragados... Delille n’y fait pas plus de façon : « Submergez leurs coupables vaisseaux. » „
Suivons le premier livre. Au vers 119. nous trou-
vons puppim :
• Ipsius ante oculos ingens a vertice pontus In puppim ferit : excutitur, pronusque magister Volvitur in capot... • ' . • . '
Il s’agit cette fois d’une lame immense qui, venant de la proue du navire d’Oronte, et tombant de haut {a vertice me paraît avoir. ce double sens; il fortifie ingms en môme temps qu’il est en opposi-
VIRG1LIUS NAyTIGUS. 393
tion wec puppim , comme extrémité du vaisseau ), déferle sur.la poupe, ébranle le capitaine, qui,, au mouvement du tangage est déjà penché en avant (promis.), et le fait tomber, roulant sur lui-méme,
Ta tête la première. Puppim est bien au propre ici,
et il est impossible de ne le pas reconnaître. Aussi tous les traducteurs que j’ai sous les yeux ont-ils conservé le mot : poupe. Quant à vertes, quelquesuns y ont vu la proue ; d’autres ne se sont pas préoccupés de ce détail, et" j’aime mieux leur oubli qu’un contre-sens comme celui qui a ecbappé à Servius. Cet illustre commentateur veut que a vertice soit .synonyme de a puppi ; il ne réfléchit pas que, si la vague, se dressant derrière la poupe, était entrée dans le navire par l’arrière, ce n’est pas assurément sur la-tête que serait tombé Oronte. Virgile a rendu, avec sa rare habileté de poète marin, l’effet du tangage, et l’embarquement par l’avant de cet effroyable paquet de mer, qui couvre le vaisseau, et'l’engloutit dans, un tourbillon où il sombre, la proue en avant, en tournant trois fois sur lui-même. Delille n’a pas rendu le a vcrtice ; il montre Oronte suivant le mouvement du flot, la tête baissée, ce que Virgile n’a pas voulu faire comprendre par pronus volcitur in captif y et il finit par un très-bon vers, qui ne rend cependant pas le rapiclus vorat œquorc vortex. Les autres traducteurs sont encore moins heureux, excepté peut-être Annibal Caro. •
U est inutile que je m’arrête à : celsts in puppibus arma Cdici (liv. I e y v. 187 ), Les vaisseau* de Caïcus partaient à leurs poupes élevées des bou-. oliers et différentes armes qui les distinguaient-des autres navires.; cela est .clair polir tout le monde, mais tout le monde ne eroit pas qu’il soit bon de préciser l’endroit où les armes de Caïcus se font voir. Dryden, par exemple, dit seulement qu’Ënée voit flotter les étendards de Caïcus : See streamers. ' o f Caïcus fl y. Barreto avait avant lui- négligé de dire où binée aperçôit : de Caico as. armas nas . bttndeiras. Delille croit devoir passer trois vers sous . silence, comme s’ils étaient de trop dans Virgile. ; J Au vers 403 du I er livre, si puppes figure pour waves, c’est que les navires,: quand ils prenaient port ( pôrtum tenet,. liv. I er , v. 403)., tournaient leurs. poupes au rivage, au quai. Le P. de la Rue passe 4 /J par-dessus cette considération. Il fait tort à Virgile, ' en supposant qu’ici mites pourrait prendre la place v de puppes. Delille n’y manque pas, non plus qu’Anuibal Caro ( p. 168 ), et Velasco ( p. 27 ), et Dryden ( p. 248, v. 552 ). Barreto met /rota, au lieu de puppes, et Voss l’imite, lui qui se pique cependant d’exactitude. (P* 36, v. 399.)
Ne sent-ce pas les poupes encore que voulut spécialement désigner Virgile, lorsque, rappelant l’incendié porté par Hector dans les vaisseaux des . .
Crées, il dit, liv. Il, v. 276 r .
VIROIUBS NÀÜTICUS. • ‘ 295
' ' VelDanaum Phrygms jaculaUjs pupplbus. ignés.
Sans doute- ce sont elles. Les Grecs avaient abordé la rive troyenne par la poupe pour y faire leur débarquement, — la chose se passa ainsi, comme on le voit par le débarquement des Troyens chez les Rutules, livre X, vers 287 de VÉnéide; — c’était donc la poupe que, naturellement, lîector devait attaquer d’abord par la flamme. Fidèle à son infidélité, le 1*. de la Hue traduit injecissct ignés trojanos in naves Grœcorum. Delille parle de la flotte en feu, ce qu’avait fait AnnibalCaro : Ettor... rilucente del foco onct arse il g'ran navile argolico. Dryden avait aussi imité Caro : And launcfid against thcir navy Phrygian /ire. Velasco avait également traduit par / Iota le puppibus du latin, auquel Barreto avait donné pour équivalent armada ingente. Yoss ne fut pas plus exact, et, chez lui, les poupes grecques devinrent der JJanaer Flotte. On voit quel cas font les traducteurs du soin qu’a Virgile d’employer le mot. propre ; ou plutôt, on voit qu’ils ne comprennent point que c’est au mot propre que s’attache Virgile toutes les fois qu’il parle des choses nautiques !
Poursuivons ce minutieux examen, et voyons la
regia puppis du 11* livre, v. 257 : \ .
flammas quum regia puppis *” .
*• . Evtulerat... . •' '
Digitizi
C’est à la poupe que se tenait le, roi des -Grecs; c’était de là que Je signal devait être donné à.Sinon* et- c’est ce que constate Virgile, méconnu par le père de la Rue, Dryden (guided by tfi impérial galley’s light), Barreto ( na capitania à levantada fiamma ), Yelasco (la nao real. un fuego haciendo ) . Cette fois, Delille traduit fidèlement ; il dit la poupè royale, comme Vôss, des Jtôniges Steuer. Pour Annibal Caro, il explique en traduisant : Dà la sua poppa il regio legno ne die cenno col focço.
J’ai cité plus haut le vers 135 du livre III e : '
Jamque fere sicco sqbductæ lilore puppes..
Il établit que, dans, certains cas, et, par exemple, quand, dans unè saison douteuse, les navires devaient rester longtemps au pays qu’ils avaient abordé, et que là n’était point un port ou ils pus-
sent trouver un refuge contre la mer et le vent, on les halàit à sec sur le rivage, et que c’était ,1a poupe qui montait'la première, tirée par certains engins. Virgilè ne crut pas devoir entrer dans les détails de l’opération qu’il montre à peu près accomplie, et c’est dommage. Nous savons cependant comment elle se pratiquait. On plaçait , sous la quille ou sous le plat du navire , de ces rouleaux appelés palanges, dont Nonius Marcellûs dit la forme et l’usage en ces termes : Pal anyœ dicuntur fastes terctes qui navibus subjicivntxar , cum attrahuntur ad pela-
VIRGJL1LS NAUTLCUS. - 291
gus, vel cum ad litora subducûntur. Des leviers aidaient à l’action des rouleaux. Un certain nombre .
d’hommes maniaient ces leviers ; d’autres, se plaçant au-dessous de la poupe qui devait sortir la première de l’eau , à masure que l’arrière montait au rivage, supportaient de la même manière le navire deTun et de l’autre côté; enfin quelquesuns faisaient effort sur des cordes fixées à la poupe, et passant par des poulies, et quelques autres avaient toutes prêtes des béquilles pour étayer des deux bords le bâtiment, quand sa proue était , hors de la mer. Flaccus, dans un vers excellent, au moins à notre point de vue, nous apprend que la mise à terre des navires se faisait au pas de course par les matelots, courbés sous le faix et le jarret tendu :
Puppem humeris subeunt et tento poplité proni
Decurrunt; " (Arÿ., liv. 1.)
La tradition, antique est vivante ençore sur tous les rivages de la Méditerranée. Dans la rivière de Gènes, les palangœ se nomment palati; la corde ou la moufle (palan) servant à la traction du navire s’appelle palanco; nous ne savons pas le nom du cordage dont se servaient les Grecs et les Romains (1).
(i) Horace parlant de la mise à l’eau des navires qui ont passé l’hiver sur le rivage, dit, ode 4 :
- . , -Trahuntque siccas machinæ carinas.
Je ferai observer que carinæ est pris au propre ici ,. comme
298 'MARINE ANttqÙE.
Au commencement du VI* livre, Virgile nous
fuit assister à l’arrivée des vaisseaux d’Enée à dûmes. C’est Un mouillage que prend la flotte, et non une mise à terre des navires qu’exécutent les matelots troyens : ' . -
Obvertunt pelago proras : lüm dente tenaci Anchora fundabat naves, 'et litora curvæ ;• . Prætexunt puppes.
On ne saurait être plus clair, plus simple et plus exact. Les proues sont tournées du côté du large, l’ancre accroche les navires au fond de la mer, et les poupes recourbées couvrent les parties du rivage qui s’avancent dansl’eaü (prœ)\, • ' ,
, La texte était trop impérieux , si je puis, hasarder ce mot, pour quelè P. de la Rue se mit autant à l’aise que de coutume. Il respecta proras et puppes. Pour les subductœ puppes du III e livre, c’est différent : naves dcductœ à mari , dit-il, p. 255. Italien, portugais, espagnol , français, allemand et anglais, tous les traducteurs ont fait comme le commentateur . latin ; tous . ont traduit convenablement les vers : Obvertunt pelago., etc., et ont négligé les puppes du vers : Jamqùe fere sicco , etc.
Je n’ai pas besoin de m’arrêter au 277 e vers du IIP livre, qui est aussi le 90 I e du VI e :
'toujours il l’est dans Virgile, ainsi qqe je le montrerai plus loin. — Voy., à la lin de cette étude, la note x. ...
Digltizf
VlîtOUJUS NÀCTfCCS.
Anchora de prora jacitur, stant littore puppcs.
Ce que je viens de dire à propos de : litora curvœ prœtexunt puppcs, suffit à démontrer que ce n’est pas sans une intention formelle que le poète n’a pas plus dit : stant Jitore naves que prœtexunt naves. Ici, le P. de la Rué a conservé le mot propre. Delille a paraphrasé la concision de Virgile en deux vers médiocres’ dont le moindre défaut est d’oublier le sens du dernier hémistiche latin : • . •
L’ancre sc précipite et plonge au fond des mers De. nos vaisseaux oisifs la course est suspendue. ,
Ôn pourrait croire qu’au lieu de traduire Virgile, Delille voulut imiter Barre to, qui avait dit :
' ' • Da proa aos mares a anchora se bota . - . • :
E da insperada terra emfim gozamos.
. Velasco n’est pas plus scrupuleux que le Portugais, son devancier. Ànnibal Caro cherche à se rapprocher de l’original, mais, au lieu de dire : ed. accostate poppë al lito, il dit : accostât i i legni ., . Drÿden se borne à signaler la chute de l’ancre etpasse sous silence lé mouvement des-poupes vers Je- . ■ • rivage : Our crooked anchors from the proio ivè . cast. — « ^Nqus jetons de la proue nos ancres crochues. v> — Voss veut tout rendre, et son vers, .
très-difficile à traduire, traduit celui de Virgile aussi bien qu’il est possible de le fair-e :
Vorne ruth am Anker der Kiel, und htnten am Stratadseil.
Vénus dit à Énée (liv. 1", v. 403) :
Haud aliter puppesque tuae, pubesque tuorüm Aut portum tenet, aut pleno subit ostia vélo.
Le P. de la Rue n’a pas conservé pujppes dans son interprétation, bien que Servius lui eût donné l’exemple du respect pour le mot que Virgile avait considéré comme le seul propre à rendre justement sa pensée. Je l’ai dit plus haut : les navires, qQand ils étaient dans un port, ou à l’anCre le long d’une côte, tenaient le port par le câble qui y attachait leurs poupes; Vénus devait donc montrer à Enéç les poupes de ses vaisseaux, qu’il croyait perdus, portum tenentes. Un navire qui entre dans un port à pleines voiles a le vent ou grand largue ou tout à fait en poupe : surgens a puppi ; Vénus devait donc dire à Enée : « Tês poupes tiennent déjà le rivage, ou elles entrent au port, le vent qui remplit la voile les y poussant. » Virgile pouvait-il préférer naves à puppcs ? Poète technique, pou-* vait-il même hésiter entre les deux expressions ? Delille rend ainsi les deux vers latins :
Ainsi vos compagnons et îerirs nefs triomphantes j Voguent à pleine voile; et, rendant grâce au sort,
Ils entrent, ou bientôt vont entrer. dans le porl. • '
■ VIRGILIUS NAUTIGUS. -301
’’ Delille s’était cru, sans doute,- autorisé, par l'exemple dé ses devanciers , à négliger la précision de l’ original qu’il traduisait. Il avait lu dans Annibal Caro : *'
Cosi placato il mare, a piene Yfile E le tue navi, e gli tuo naviganti .O preso an porto, o tosto a prender Panno.
Joaô Franco Barreto avait dit aussi :
Assi o$ teus, e a tuâ Frôla r entende Que ou toma porto agora, ou vai dispondo As ancoras para isso à vella dada...
Hernandez de Yelasco n’avait pas mieux compris
l’intention, si manifeste pourtant, de Virgile :
Àsi tus naoi yvÆompania sè cierto ' • v
Que tienen ya, o tendran muy prçslo, puerto.
' - • . . ‘ Dryden n’avait pas cherché à se rapprocher davantage du sens et du mot techniques : ' ‘ *’
Not otherwise your ships, and ev’ry friend Already hold the port, or with swift sails descend.
Pour Voss, comme pour le Portugais Barreto, puppes est un synonyme de flotte :
So ist dir die Flotte sowohl, wie diç sâmmtliche Jugend, Theils in dem Port, theils naht sie mit schwellendem Segel der V. - ' . • . : . [Mundung.
• 3«2 • • -• Marine antique.'^
J'ai passé, sans m’y arrêter, sur le vers 130 e du. III e livre, parce qu'il ne peut pas donner lieu à un doute. Il est l’expression de la navigation' \ vent en poupe : ' :
Proscquitur surgens a puppi véntus euntcs.
Puppi se trouve encore dans ce même III 0 livre aux vers 519 et 527. Dans le premier, il s’agit de' Palinure, qui, après avoir écouté les vents et observé tous les astres, donne, avec la trompette, le signal du- départ aux Troyens- endormis sur le rivage dé l’Epire; C’est de la poupe où il s’est placé pour ses observations qu’il donne ce signal :
. Dat clarum e puppi signum.-. - ' * .
Dans le second, c'est Anehise qui, après rembarquement de tous les siens , a couronné une large coupe remplie de vin , et, debout sur la poupe, adresse aux dieux une prière pour demander un
• vent propice et upc navigation facile : ; .*
Staus cclsa in puppi...
La poiipe est la place d'honneur ; c’est celle que doit- oceüper Anehise , et en ce moment plus que jamais, puisque, s’il fait un sacrifice aux dieux de la , mer et des tempêtes, il en fait en même temps im aux divinités de la terre, et qu’il faut qu’en tombant de la coupe des libations, le vin touche à la
VIROfLlUS NAÜTWCS. 363
fois le. rivage et l’orfde qui le baigne. Mais, ailleurs, on voit Euée, debout sur la proue, offrir un sacrifice au moment d’un appareillage de sa flotte. Pourquoi à la proue et pas à la poupe ? Le voici : Knéo veut sacrifier à Vénus marine et aux déités cruelles qui soulèvent les orages ; c’est done seulement dans * la mer que doivent tomber les entrailles dès victimes et le vin du sacrifice. Aussi le poète le place sur. son vaisseau, debout, à l’avant f stans procul in proüra , couronné de branches d’olivier, et déjà la - coupe à la* main, quand l’ordre est donné de déta- - cher, l’une après, l’autre , les cordes qui retiennent les poupes a la terre : solvi ex online funes. Aussitôt que son navire, poussé à la mer, fend les premiers flots, le fils de Vénus
extaque salsos
Porricit in fluctus, ac vina liqaeutia fuûdif.
' (Liv. V, v. 775.) *
Chez Delille, Palinure avertit les Troyens d’un
signe impérieux fait « du haut de la poupe; » puais Anchise est seulement « debout siir le tillac », ce qui ne veut pas dire qu’il soit à l’arrière, comme la vérité de la situation l’exige. Quant a Énée,, le traducteur français ne dit pas même que c’est du haut de son navire qu'il jette « dans les mei's » le vin pur et les intestins sanglants. Ainsi disparaissent les
détails lés- plus nécessaires ; ainsi s’effacent les mots
exprès par lesquels Virgile peint les usages des marins antiques ! Voss a ici plus de respect pour le poëte, qu’il suit pas à pas. Anchise, comme Palinure, sont, chez lui, sur le IJintefverdec/c, Énéeest: vorn irn Schiff. Dryden ne juge pas utile de dire de quel endroit Palinure gave the sign to iceigh — donna le signal de lever l’ancre — , où Anchise irhplor’d the pow’r divine. Il consent à le placer sur le pont et debout : high on the deck ; mais il n’a garde de le mettre -à la proue. Barreto, très-fidèle, au livre III e , dresse Enée ëm pé sobre a poppa au V e . Hernandez de Velasco fait donner, par le pilote, le signal su nao, mais non à la poupe; il est plus exact ensuite, car il montre Anchise en la alla poppa de la nao et le pieux Enée en lo alto de la proa. Annibal Caro e'st, cette fois, d’une exactitude scrupuleuse, qu’on doit remarquer aussi dans le père de la Rue.
J’ai fait observer plus haut que stans celsa in pvppi est trois fois répété dans YÉnéide. Dans le cas de la première répétition, liv. VIII e , v. 680, il s’agit d’Auguste à la bataille d’Actium. Sur un vaisseau, quel autre lieu que la poupe devait convenir à César? Dans le second cas, liv. X e , v. 261, c’est Enée qui est debout sur F arrière de son navire, comme au IV e liv., v. 654. Puppi.e&t donc encore le mot propre, auquel . ne saurait être substitué ni prora ni nave. Pourrait-on le remplacer par un
VIRGJLIUS NAUTICUS. 305
équivalent au V e liv.,- v. 12 ? Mais c!est Palinure, c’est le pilote qui tient le gouvernail. Le gouvernail est à l’arrière ; Palinure doit-il être ailleurs? Dryden et Delille peuvent croire qu’il n’est pas indispensable de faire sentir que le pilote est à son poste dans un moment difficile; Virgile, le croit, lui, parce qu’il veut intéresser à Palinure, si vigilant toujours, et là, si ferme devant un danger pressant qui engage sa responsabilité. Pourrait-on remplacer puppi dans le v. 175 de ce même livre Y? Non. Gy as. précipite Ménœte du haut de la poupe où il était avec la fonction de timonier ; nave serait insuffisant, prora serait absurde. Quand le -Sommeil, sous la figure de Phorbant, vient s’asseoir à côté de Palinure (v. 841, liv» V) , où Virgile l’ assoira-t-il , si cp n’esfrà la poupe que le pilote occupe au moment où appareillent les vaisseaux d’Knée? Lorsque le poète rappelle, au liv. VI, v. 339, la chute que fait Palinure : . • **
. Cum puppis parte-révulsa
, Cumque gubernaclo....
alors que le Sommeil a vaincu sa vigilance, n’est-il pas naturel qu’il dise : ’• ' ' - '
Exciderat puppi, mediis effusis in undis. - . • *
Nave ne serai t-il pas froid? Puppi n’a-t-il pas le mérite de nous reporter K puppi s parte? — C’est sur
30fi MARINE ANTIQUE,
les poupes des quatre navires qui vont se- disputer le prix de la course que sont les ductores , resplendissants d’or et couverts de la pourpre (liv. V, v. 132). — Béroé conseille aux Troyennes d’incendier les navires de leurs époux (liv. Y, v. 635), et ce sont les in faus tas puppes qu’elle les engage à brûler d’abord, tant parce que les poupes sont approchées du rivage, que parce qu’elles recèlent des dieux qui les ont trompées, des. dieux ïimestes(infaustos). Mais Jupiter sauve les poupes à demi brûlées en les inondant d’une pluie abondante : implentur super puppes (v. 697). — Vénus, priant Neptune d’être favorable à son fils, entre autres cruautés de Junon, lui raconte les poupes brûlées par les femmes troyennes (v. 793); cès poupes où étaient ses images, avec celles desdieux de Troie, et auxquelles Iris s’est acharnée peut-être pour cette seule raison.
En est-ce assez? Est-il prouvé autant que je le voudrais que Virgile n’employa jamais indifféremment le mot puppis , et que, si navis fut souvent rejeté par le poète, c’est que le poète recherchait toujours le mot propre, et non , comme le disent toutes les rhétoriques, le mot figuré? J’espère que la démonstration est complète. Cependant ne va-t-on pas me dire que j’ai choisi mes exemples pour fuir les difficultés de ma thèse, et qu’il y a encore dans l’ Enéide douze ou treize passages qui pourraient bien m’être moins favorables que les vingt-trois
VlRGiLItlS rïÀUTtGUS. 807
auxquels je me suis arrêté 'l Eh bien ! suit ; poussons * à bout . cet examen, au risque d’être accusé ensuite d’avoir surabondamment accumulé mes preuves.
Dans le dénombrement de la flotte, au X e livre, • ' est-ce arbitrairement que Virgile montre, la première de toutes, la poupe où magiius sedet Æneas ?
Non , pas plus que ce n’est indifféremment qu’il place Patlas, le lils d’Evandre, à la gauche d’Euée.
La droite était la première place, sur barrière/, la gauche était la seconde. Il en est encore généralement ainsi dans les marines qui ont gardé les traditions de l’antiquité. A la poupe d’Abas brille une ligure dorée d’Apollon ; et il serait aussi étonnant que Virgile eût dit : aurato fulrjcbat Apolline .vwis, .qu’il le serait qu’il n’eût pas dit (v. 300) :
Sederecarinæ
* * Otaries innocuæ; sed non pùppis tua, Tarchon.
Quelle manœuvre a faite Tarchon ? Quand K née, abordant la riye où il va bientôt secourir Turnus,. a • - .
tourné les'poupes de scs vaisseaux de manière -à débarquer tout de suite ses Troyens, en poussant les planches de communication, socios de puppibns altis pon'Ubus exponit (v. 287), Tarchon va droit à terre, l’éperon en avant; il veut ensabler ses navires
• par l’avant ; il veut que les rostres ouvrent la terre
• ennemie, et que la carène elle-même se trace un •
•; sillon où elle restera immobile. On obéit à ses
les poupes des quatre navires qui vont se- disputer le -prix de la. course que sontles duc tores, resplendissants d’or et couverts de la pourpre (liv. Y, v. 132). — Béroé conseille aux Troyennes d’incendier les navires de leurs époux (liv. V, v. 635), et ce sont les infaustas puppes qu’elle les engage à brûler d’abord, tant parce que les poupes sont approchées du rivage, que parce qu’elles recèlent des dieux qui les ont trompées, des. dieux funestes [infaustos). Mais Jupiter sauve les poupes à demi brûlées en les inondant d’une pluie abondante : implentur super puppes (v. 697). — Vénus, priant Neptune d’être favorable à son fils, entre autres cruautés de Junon, lui raconte les poupes brûlées par les femmqs troyennes ( v. 793); cès poupes oû étaient, ses images avec celles des dieux de Troie, et auxquelles Iris s’est acharnée peut-être pour cette seule raison.
, En est-ce assez? Est-il prouvé autant que jede voudrais que Virgile n’employa jamais indifféremment le mot puppis , et que, si navis fut souvent rejeté par le poète, c’est que le poète recherchait toujours le mot propre, et non , comme le disent toutes les rhétoriques, le mot figuré? J’espère que la démonstration est complète. Cependant ne vo-t-ou pas me dire que j’ai choisi mes exemples pour fuir les difficultés de ma thèse, et qu’il y a encore dans YÉnéide douze ou treize passages qui pourraient bien m’être moins favorables que les vingt-trois
Digifced
VJRG1LI0S n'AUTIGCS.
•auxquels je me 9uis arrêté? Eh bien! soit; poussons à bout cet examen, au risque d’être accusé ensuite d’avoir surabondamment .accumulé mes preuves.
Dans le dénombrement de la flotte, au X« livre, est-ce arbitrairement que Virgile montre, la pre-
mière de toutes, la poupe où magnus sedçt Æneas ? Non, pas plus que ce n’est indifféremment qu’il place Pallas, le lils d’Évandre, à la gauche d’Énée. La droite était la première place, sur l'arrière,; la gauche était la seconde. Il en est epcore généralement ainsi dans les inarines qui ont gardé les traditions de l’antiquité. A la poupe d’Abas brille une - ligure dorée d’Apollon ; et il serait aussi étonnant que Virgile put dit : aurato fidgcba,t Apolline kavis, ..qu’il le serait quai n’eût pas dit (v. 300)': .
/ Sederecarinæ
• * Oranes innocuæ; sed lion pùppis tua, Tarclvori.
Quelle manœuvre a faite Tarchou ? Quand Euée, abordant la rive où il va bientôt secourir Turnus,. a tourné les- poupes de ses vaisseaux de manière à débarquer tout de suite ses Troyens, en poussant les planehes de communication, socios de puppibna (dtis pon'übus exponit (v. 287), Tarchon va droit à terre, l’éperon en avant; il veut ensabler ses navires
• par l’avant ; il veut que les rostres ouvrent la terre
• ennemie, et que la carène elle-même se trace un •; sillon où elle restera immobile. On obéit à ses
ordres; toutes les carènes des navires qui lui appartiennent s’assoient saus accident sur le rivage où les a poussées l’effort des rameurs ; elles s’y assoient tout entières , aidées par le flot qui s’élève erescenti œstUf celle de Tarchon seule s’arrête avant que l’ arrière ait pris pied sur le sol dans toute sa longueur; la poupe reste à peu près suspendue, ayant rencontré une roche ou une élévation de terre ; longtemps supportée par cet écueil, où son équilibre est douteux {anccps), la vague la bat, la fatigue et la brise. Mais qu’importe à Tarchon? N’a-t-il pas dit :
Frangere nec tali puppim stationc recuso,
Arrepta tellure semel !
jjSJèpN - >j ' - . c *y - >
Ce naufrage peut cependant devenir funeste à son équipage qu’embarrassent les débris flottants /des bancs et des rames-, et que le flot rejette au large. Unda rclabem paraît être en contradictionavec erescenti æstu ; il me semble qu’on peut l’expliquer à l’honneur de la logique de notre poète. L 'ceslus crescens n’est pas la marée montante, -C'est le, flot qui déferle au rivage, le flot qui se gonfle en se roulant, et arrive ainsi jusqu’à la terre qu’il • couvre de son écume, quand il s’y brise. Ce phénomène de la vague grande et forte, même lorsque la iner est calme, n’est pas rare; il est même assez ordinaire dans certaines localités. Plus la lame est;
V1RGILIÜS NAUTieüS.
haute, plus elle va loin sur la terre : c’est à ce fait que se rattache l’espérance de Tarchou pour investir la terre dés Rutules. Plus aussi la lame est allée loin, plus elle se retire, et c’est cette retraite que • Virgile caractérise à merveille par les mots : unda relabens.
Il n’est pas sans intérêt de voir comment les interprètes du poëte marin ont traité le passage du X e livre dont je viens de présenter le sens rigoureux. Le P. de la Rue s’entête à prendre au figuré puppis, puppim , puppibus ; navis , navim , navibus reviennent obstinément sous sa plume et décolorent tout ce beau morceau. Dans carina , il ne voit que la quille : trabs ima , comme il dit , et non pas la carène elle-même montée sur la quille ; il est clair pourtant, que si Virgile compare au soc de la charrue le rostre ouvrant la terre fertile, ce n’est pas seulement la quille qui doit se tracer un sillon, mais la carène elle-même, c’est-à-dire (hyperbole pleine d’énergie) le fond du navire semblable au versoir qui suitje.soc. Quant à : fluctus fatigàt, le P. de la Rue ne veut pas, avec Servius et le bon sens, que ce soit le. flot qui fatigue la poupe ébranlée du naviré de Tarchon, mais, au contraire, que ce soit le navire qui fatigue les flots : scilicèt crebro remorym et contçrum impulsu , succussuque , ut ex orenis exrtraheretur. (P. fil 9, not. 304.) A ce compte, c’est la terre qui serait fatiguée et non la mer. Annibal Caro
rejette aussi les poupes du texte ; Barreto, au lieu de dire avec Virgile : « mais non pas ta poupe , Tapchon! » dit tout résolument: as PROAS , todas indo a salvamento, senao a tua, ô Tarchon. Et puis, au lieu de montrer les matelots d’Énée se servant des rames, soit pour sauter à terre, soit pour s’y glisser, il traduit le per remos alii par outros a remos en bateispassevao, sans se douter que Virgile' s’interdit à dessein les esquifs dans un débarquement aussi spontané. Comment ne pas voir que l’ardeur de ceux des assaillants que retarde la foule, pressée sur les planches jetées à terre du haut des poupes, est admirablement peinte par ce peu de mots: Afulti... se credere saltUf per remos alii ! Comment vouloir ajouter à cette peinture un. trait qui l’affaiblit ! Saint Louis débarqua comme lés imr patients de Virgile, que me rappelèrent, en 1830,
’ tant de nos soldats au moment de notre abordage à la plage de Sidi--el-Ferruch (1). Velasco tombe dans les mêmes fautes que Barreto. Dryden ajoute aussi des embarcations^ aux moyens que Virgile emploie pour mettre les Troyens à terre : some are by boats expos’ d; mais il comprend le per remos alii, et rend bien ce détail : . .
Witlf lab’ring oars they bear along the strand.
(Vol. ni, p. 70.)
• (t)l« 14 juillet, à trois heures du matin. : . * '
V1KGILIUS NAimCCS.
Quantaux poupes du latin, elles sont pour lui des shipS. Yoss, qui, ordinairement, voit de plus près que les autres traducteurs le texte qu’il veut reproduire, ne comprend pas le sens réel de carina; au lieu de Raum, il dit Aïe/, comme Drydên, keel ; il ne sent pas non plus que Virgile a une raison puissante pour nommer les poupes des navires d’Enée et celle du vaisseaii de ïarchon, et Schiffe vient trois fois au bout de sa plume (t. III, p. 235-36). Delille ne rend pas le de puppibus altis; il traduit : franrjere nec tali puppim, e/c., par :
Une fois abordes, qu’importe le naufrage!
Paraphrase bien froide : - *' •
Le tien (vaisseau), brave Tarcbon, eut un sort moins heureux.
remplace l'énergique : Sed non puppis tua...
{sedetj; deux fois il emploie judicieusement le mot: carène,- mais al a le tort de- l’employer une troisième fois pour rendre : puppis ameps; ‘enfin, partageant l’opinion du P. de la Rue, au sujet de fluclits falirjat, il dit : Sa carène
De son poids chanoelanl fatigue en vain les eaux.
Ces infidélités déparent un morceau qui, s’il ne devait pas être rapproché des vers si techniques de Virgile, serait, il faut le reconnaître, un chefd'œuvre.
- > Pour en finir avec le X e livre, voyons au vers 80
si Virgile, qui pouvait dire :
Pacem orare manu, præfigere navibus arma
ne s’est pas servi avec raison du mot puppibus? La - . partie qui touchait.toujours la première la terre que * le vaisseau venait aborder, c’était la poupe. Si nous pouvions l’avoir oublié, le vers 268 du même livre nous le rappellerait : .
..... Donec versas ad litora puppes
Respiciunt (l). , t •
Or, quelle idée veut exprimer le poète? Que les Troyens demandent la paix, les poupes de leurs vaisseaux , qui sont au rivage , pleines cependant d’armes menaçantes (/;>■«?,- au dehors). Nav i bus aurait-il dit assez? puppibus ne présente-t-il pas une image plus nette qui dût être préférée par un v màrin? Au vers 219, le choeur des Néréides entoure le. . Vaisseau d’Énée ; Gymodocée nagé derrière ; . elle s’appuie de sa main droite- sur la poupe, que bientôt elle poussera, pour imprimer au navire un mouvement de vitesse égal à la rapidité de la flèche.
....Dextra puppim tenet....
....Dextra distfedcns impalit altam, ' i ..
Ilaud ignara modi, puppim.... (V. 248.) >t . .
Virgile devait-il dire autre chose ? ,
(i) Autre expression <du même fait, liv. VI, v. 410 : . . - ' ^ ;
Cæruleam advertit puppim, lïpxque piopinquat.
VffiGILttJS NAUTICBS.
Le VIII e livre nous montre, v. 115, Énée parlant du haut de la poupe ; c’est encore le stans celsa in puppi. Nous entendons, v. 497, frémir les poupes serrées l’une contre l’autre, le long du rivage qu’elles bordent, et c’est encore un souvenir de l’abordage dont je parlais il n’y a qu’un instant. Plus loin , dans le récit de la bataille d’Actium, nous voyons, v. 693, les soldats nombreux combattant du haut des tours édifiées sur les poupes, turtitis puppi bus. On élevait des tours à l’avant et à l’arrière , et si Virgile parle seulement de celles qui dominaient les poupes, c’est que, supérieures aux autres, elles étaient, en effet, comme les sommets des montagnes
auxquelles le poète Compare les vaisseaux de César
et d’Antoine. Puppi bus- a donc plus de force dans l’image que n’en aurait eu navibus.
J’ai réservé pour le dernier ce passage du V e livre : Vastis t refait ictibus œrea puppis (v. 198). Ici, seulement, je comprends le doute des traducteurs sur le sens réel d q puppis; je comprends que Delille ait cru pouvoir dire :
Sous leurs vastes efforts tout le navire tremble ,
quoique, dans vastis ictibus, placé après olli cer tamine sommo procumburct , il y ait bien autre chose, selon moi, que « de vastes 'efforts». Je comprends qu’on se soit demandé si la poupe d’un navire, ébranlé par ses rames peut trembler sans que tout
.Tl f ' MARINE ANTIQUE.
le navire tremble : voyons cependant ce que Virgile
a "voûlu peindre. Mnesthé se voit dépassé par Sé-
geste. Il peut reprendre l’avantage ; mais il faut que
ses rameurs doublent, comme disent les marins
français ; il faut qu’ils forcent de rames, qu’ils aug- > % . # ■ * 1 mentent le sillage du navire. Gomment Mnesthé
obtiendra-t-il ce résultat? De la poupe où il est, il
saute au milieu du bâtiment entre les bancs des
nageurs [media socios incedens nave per ipsos ) ; il
les exhorte, les encourage, leur rappelle les grandes
difficultés qu’ils ont su vaincre autrefois et les
supplie, au nom de leur propre honneur, de ne pas
revenir les derniers au point du départ. Son discours
"enflammé l’équipage. Aussitôt les rameurs étendent,
de toute leur longueur, leurs bras vers l’arrière du
vaisseau, et, se couchant/ pour ainsi dire [procum-
biùit), sur leurs , avirons, dont la pale est, dans ce
mouvement, portée vers la proue, ils vont chercher
le plus loin possible, chacun pour sa rame, un point
d’appui dans la mer. Et puis , tous ensemble , se
reportent et se renversènt en arrière, et le navire
‘obéissant vole à la surface dë l’eau qùi semble se
dérober sous lui [subir ahitur). Chaque fois que les
rames Sortent de l’eau, la poupe, toute solide qu’elle
est, œrca (k); reçoit un ébranlement proportionné à
l’étendue et à la force du coup d’aviron (1 ) qui a
(t) En italien : palatn, de la partie plate 3e la rame nommée
VIRjGlLIUS NAUT1CLS. . 316
donné l’impulsion au navire. C’est la nage allongée , ainsi que les rameurs de nos embarcations nomment le mouvement dont je viens d'analyser les. temps, que Virgile a désigné par les mots vastis ici i bus.
- Pouvait-il mieux caractériser ces actes périodiques des rames, roues avec la force de l’enthousiasme, des rames qui frappent la mer par les chocs ( ictibus ) ■ successifs, laissant entre eux un intervalle d’autant plus grand {vastis), que l’aviron est poussé davantage vers la proue? ... .. .
Et maintenant, pourquoi le poëte fait-il frémir la poupe à chaque coup de la nage longue ? C’est que, observateur attentif des phénomènes maritimes, il a remarqué que tout ébranlement Causé à un navire, — qui est un levier flexible, — si l’effort qui le produit agit à la partie antérieure , est très-sensible à la poupe, quand il l’est à peine à l’avant; il a remarqué que le navire lutte contre un obstacle, qui est le milieu dans lequel il faut qu’il s’avance ; que l’effort du rempart fluide à diviser se fait par la ‘ proue, et que, plus grande est la puissance (action du vent sur les voiles, ou. action des rames sur le navire), plus aussi la résistance est grande à l’avant, - . et plus les tranches liquides séparées par la proue se précipitent vivement, pour se rapprocher en tour-
pala, pelle, pale. Le latip n'avait pas de mot correspondant à palàta. Hemigatio, remigium, désignait l’action continue des rameurs, la nage et npn pas Je coup d’aviron.
noyant à la poupe qu’elles choquent et agitent. Sur un bâtiment long, à la voile, les chocs sont continus, rapides, ne se font sentir que comme une sorte de trépidation* et la poupe du navire peut' être com- „«• parée à la queue frétillante d’un poisson. Stir ce bâtiment, à la rame, ils sont plus violents, parce que l’impulsion souffre des intervalles, et que, chaque fois. que le navire est lancé de nouveau après un petit temps d’arrêt, sa proue recommence à lutter contre l’obstacle qu’elle frappe et dont elle reçoit une secousse, bientôt communiquée Ji la poupe, et bientôt augmentée en cet endroit par le heurt de l’eau qui s’y précipite des deux côtés. Rien de cela n’a échappé à la sagacité de Virgile, mathématicien et marin; et voilà pourquoi, ayant à rendre •sensible l’effet produit par l’équipage de la Seie (Pristîs) sur -ce navire que sollicite la chiourme ardente, il-se résume en ce peu de mots,- peut-être intraduisibles, mais/non pas bien difficiles à entendre : ' • . • - *.
Olli certamine summo
ProcumhmU : vastis tremit içtibusærea puppis
Subtrahiturque solum. ' - *
/’> • § ni, --C . (
On vient de lë voir, lorsque .Virgile emploie le mot puppis, il est impossible de lui en substituer
V1RG1LIUS NAUTICUS.
un autre, sans faire violence au sens technique des vers de notre poëte marin. Il en est de meme quant à prora. Quinze fois les mots prora, pr or œ, proram, proras se lisent dans Y Enéide. J’ai déjà cité le vers répété : Anchora de prora jacitur, etc.;, je ji’ai pas besoin de dire que, l’ancre étant suspendue à la - proue, c’est en effet de là qu’elle doit être jetée au momént du mouillage. J’ai dit par quelle ingénieuse comparaison Virgile montre les proues des vaisseaux d’Énée, qui étaient debout sur la rive du Tibre , plongeant et se dressant sur les eaux du fleuve, transformées en têtes de nymphes [œratœ prorœ , — virgineœ faciès ) ; je. n’ai pas besoin de revenir làdessus ; il est clair que le poëte aurait eu fort mauvaise grâce à métamorphoser les poupes au lieu des proues. C’est un défaut de goût dont il était incapable. • • - .
Advertere proram ou proras se. trouve, liv. YII% v. 34; liv. VIII e , v. 101 ; liv. X e , v. 293 del 'Énéide, et liv. IV e , v. 117 des Géorgiques. Dans le premier passage, Énée, apercevant, de Là mer où il navigue, l’embouchure du Tibre, ordonne de tourner les ' proues de sésVaisseaux vers- la terre qu’il est heureux de voir. Il vient de Caleta, remonte au norçl, et, quand il est par le travers d’Ostie, laisse arriver sur tribord. A’oilà la manœuvre que Virgile ne prend pas la peine de détailler. Au livre VIII e , Enée rc- . monte, le Tibre avec deux- navire? ; il va chercher la
*+ “ Digitizc
'■ ville où règne Evaudre, et, quand il veut aborder-, ses pilotes advertunt proras, tournent, les proues: vers la rive opposée à celle où ils doivent accoster les poupes. Nous avons yu plus haut comptent Tarrhon,' téméraire et malheureux, aborde* le rostre en avant, la terre de Turnus. Ce i\e sont point (y. 293, liv. X) ses poupes -qu’il fait tourner au rivage, ••ce -
.-sont les proues: advertit. preras ,, et ses gens-
forcentde rames, dotiec rostra teneant siccum. Q’eSt . dans le sens iïadvertere que, liv. IIJ, y. §32, Virgile; parlant des Troyens qui approchât de l’Italie, après p.voir traversé la .mer Adriatique, dit: Vêla legunp socit, et proras ad l itéra tôrauent. Ainsi, pour aborder; torquere ou advertere proras; pour prendre le large dct'orquere proram ad undas pelagi: Le - . .
livre; V nous montre le timide Mén'oete, dans la crainte des roches cachées, des écueils qui bordent le. rivage, prenant du tour, portant au large, qilayt . '
du côté de la pleine mer : Proram pelagi detorquet • .
ad undas (y: 16S)i C’est dans un sens analogue que lepoëte dit, liv. II1 U , v. 861 : . ; , • ... -
.... primusquç rudentenj .
Contorsit lævas proram Palixmrus ad undas;
La mer est grosse dans le détroit de Messine, àl’embouchure. duquel arrive la flotte des Troyens, après ovoir doublé les caps méridionaux .de l’Italie .
( tollimur in cœk-nn çurvato gurgite , e/c.}. Anchise,
VIRGILlüS NALT1CUS.
3ro •
qui se rappelle les recommandations d’Uélénus,
Dextrwn fugc litus et undas , ordonne à son pilote d’incliner à gauche [de venir sur bâbord ) , pour côtoyer la Sicile, du nord au sud. Palinure obéit à *-
l’instant, et sa proue décrit une courbe dans les eaux qui sont à gauche de la direction que tenait d’abord le navire. .** •
Je ne puis m’empêcher de faire remarquer corn- ' -
bien est juste et heureux l’emploi du verbe conlorquere dans ce passage, au lieu de torquere ou de-
Ménœte, dont je parlais à l’instant, s’écarte , ; rapidement de sa route, la crainte l’y convie ; l’état de la mer, parfaitement calme, lui permet cette ma^ . uœuvre subite; aussi il détourne tout de suite sa proue de la terre pour la tourner au large [detorquet proi'am). Les Troyens ont pu faire aussi une arrivée • • '
ou une auloffée subite vers la côte de l’Italie, quand, ! .
avec les vents à souhait(o;i/fl/æ aaræ), ils ont franchi
l’espace qui sépare l’Epire du continent terminé par *’ le cap Japygium. Aussi Virgile dit-il : proras lorquent. Il n’en est pas de même ici. Les lames sont hautes (in cœlwn ), les vallées qui les séparent sont profondes (ad mânes irnos descendimus) : le mouvement horizontal de rbtation du navire est donc difficile et lent ; contorsit rend à merveille et le circuit très-grand qu’a été obligée de tracer la proue, et l’effet de la vague qui a tourmenté, jeté à droite, puis • . ramené à gauche, la proue que ces attaques ont lait
320 "MARINE ÀNTfQÜÉ.
craquer, gémir, crier {proram rudeMem). Q uel autre qu'un marin eut trouvé ces nuances qui donnent tant de Vérité aux peintures des événements nautiques? Delille s’est affranchi de la’ difficulté qu’il y avait à rendre 1 e contorsit proram rudentem , ën se jetant dans le vague d’une imitation qui a. le malheur de présenter une image tout à fait contraire. à cellé de Virgile : . . .
, Palinure à l’instant, en ce péril nouveau,.
Vers la gauche a pousséson ïapide vaisseau.
' J’ai montré que le vaisseau ne peut pas avoir, en ce cas, un mouvement rapide ; faut- il que je montre combien le traducteur, en fuyant Je texte; affaiblit- ’ le sens d’un passage oit tous les mots furent choisis par l’auteur avec un soin extrême pour rendre parfaitement l’effet de la lente rotation d’un vaisseau long, dans une mer irritée? Dryden n’est pas plus explicite que Delille :
First Palinprus to the larboard vceir’d.
Cependant, si veer’d (tourne) traduit faiblement contôrsit, rien, du moiqs, dans le vers anglais, n’annonce la rapidité du mouvement. Voss dit: Uncl das krachende Vorschiff drehet, ee qui rend seulement : rudentem prûram. Dr.ehet n’est pas plus, complètement juste que veerd. Ve.lasco, Annibal Caro, -Barreto avant Drvden, Delille' et Voss ma- . ' .
VIRGILIUS NÀUtfCUS. ,321
-vaient pas trouvé non plus de bons équivalente à contorsit. • •
La délicatesse des nuances est, dans Virgile marin , un des mérites sur lequel il n’est point inutile d’insister. Volvere ët involvcre sont deux .mots que le poêle n’emploie pas indifféremment Tun pour l’autre. Ainsi, livre I er , il peint les vente, déchaînés par Eole, bouleversant la mer qu’ils attaquent avec violence jusque dans ses dernières profondeurs (tothm a scdibus imts ruunl ), et poussant devant eux de hautes et longues lames (vastos fluctus\ qu’ils roulent jusqu’aux rivages ( volvuni ad litorç). Au III e livre, Iris, sous la figure de Béroé, pour exciter les Troyennes contre Enée, leur dit : « Voilà sept ans que nous poursuivons sur la mer l’Italie qui nous fuit toujours, et que pous sommes ballottés par les ondes [volvimur undis). » Volvimur est intraduisible, mais il est bienheurcu-’ sement expressif pour qui le.comprend.
• Je serais fâché de tomber dans le ridicule Précieuses de IMolière, et d’avoir l’air de prêtent comme Bélise que 4 ce mot « dit plus de choses qu’il. / n’est gros; » mais, selon moi, volvimur est peut- -être le seul mot convenable à l’expression de la pensée du .poëte; il caractérise parfaitement les mouvements d’oscillation du navire sur l’un et l’autre côté (roulis ) , et ceux qui portent alternativement la poupe et la proue sur la crête et au fond de la
vague {tangage). La figure par laquelle, au VI e livra, v. 33 G , Virgile 'montre l’auster ensevelissant, comme dans un linceul, hopimes et navires que la < ' ' mer enveloppe, est belle, et d’une expression fort heureuse aussi: .4 aster, agita in vol cens navemque virosqitc. Il est impossible de rappeler mieux,, et en termes à la fois plus simples et plus riches de ter fluctus torquet agens circum, et lé rapidus .dorât æquorc vortex du premier livre. .
Virgile, ayant, au. commencement du VI' livre, à racorïter l'arrivée d’Énée'à Cumes, décrit le mouil- . - • luge des navires, en passant par tous les temps. Le., premiei' consistait à faire virer les vaisseaux .sur eux-mêmes et à tourner les proues à la mer, afin quelespnupes allassent à terre : obvertunt pelàgo • • ororas. Au second temps, on mouillait : tum dente ‘ tenaci anchora fundabat noces; au troisième, on rapprochait F arrière du rivage, en filant du câble et ; . en nageant. à ciller : et litora ciirvaS prætexunt puppes. Assurément, on ne saurait mieux et en moins de mots indiquer cette, manœuvre.
Partout la même netteté, la même concision. Au X e livre, Junon veut sauver Turnus; elle aniipe un
nuage en lui donnant la figure du fils de Vénus, et ce nouvel Enée, elle le fait fuir devânt le héros qu’elle protège. Turnus le poursuit jusqu’au bôrd de la mer en le bravant, en le défiant, en lui reprochant une indigne lâcheté. L’ombre trompeuse ne
VlHüfLItiS NAUTICCS. rJ.r
répond point à ces humiliantes provocations. Un navire est accosté aux rochers du rivage, ses planches poussées dehors, ppnt tout prêt pour le réembarquement du roi des Clusieus {expositis scalis (r/, et ponte parat'ç)\ Te faux linéè s’y élance pour se cacher dans les profondeurs de la carène; Tumus n’hésite pas à le suivre : il franchit le pont qui le. porte sur le haut de là poupe ( pontes transii it altos]:, il cherche le Troyen sur le tilïàc, court jusqu’à la proue; mais à peine y est- iL arrivé, que Junon
rompt le câble et én traîne sur les eaux refoulées le
navire arraché à son immobilité :
Vix proram altigerat ; rumpit Saturuia funem - Avulsamque rapit revoluta per æquor^ uavem.
Tout cela est vif, animé, rapide ; il ne manqué rien à ce petit tableau épisodique, qui n'a pas uij trait superilü. Quel traducteur aura cette précision merveilleuse avec cette élégahce et Cette richesse d’exécution? AnnibâlCaro est bref, mais prosaïque ; Barreto,plus traînant, a quelques velléités d’éncl’gie; Velasquez est fidèle, mais, n’a pas le tour libre etpressant de Virgile; Voss. traduit exactement : ses mots composés ont de la forçe, il est tout ce qu’on peut être en copiant, plus heureux que Dryden, qui, aÿant suivi pas à pas son auteur jusqu’au neuvième vers, hasarde Ce disüqué^frtpd et languesaut après and. shoots the s/iip from latul : ' ' •
Ï24 . 'MARINÉ ANTIQCB.'.
With wiud in poop the vessel ploughs the sea ' . * •
. » Ami meaàures hack with spced her former way.
Ne valait-il pas mieux renoncer à rendre : Avulsnm rapit navém per œqiiora revoluta , que de le rendre ainsi ? Virgile n’a garde de dire que le vais-, seau a vent en poupe; car, si Junon est favorisée • par Éole, ce n’est plus la fille de Saturne qui, de la main puissante dont elle a aisément rompu le câble, arrache le navire (avulsam ) qüe retient la mer, -et l’entraîne rapidement, l’enlève (rapit), malgré l’obstacle des ondes s’enroulant du large à terre, ondes qu’il lui faut refouler ( revolutà) s Delille abandonne tout à fait Virgile. Tous les traducteurs avaient respecté vix proram attigerat, parce que tous avaient compris que Turnus doit poursuivre Enée jusqu’à la proue, terme de sa fuite honteuse ; Delille, sans souci d’un détail nécessaire, dit :
Mais du navire à peine il a franchi le bord, /* -
Juuho coupe l;e câble. , ~
Elle ne le coupe pas , elle le brise. Virgile â-t-il donc mis inutilement rubipit avant rapit avulsain ... navem? Non, certes. Les deux verbes se corrobo-rent l’un l’autrç ; tous deux- marquent une actiofi ! violente et précipitéâ,'Ce dont le traducteur français n’a point tenu compte. Delille ajoute
V1KGILIUS NAUÎICCS. 3?5
et l’onde sans effort
Emporte sur les mers, en revenant sur elle,
Et la nef,, et Turnus, et l’image iulidèle. i
Est-ce là traduire? Que devient J unon, dans cette version étrange? Et puis, qu’est-ce que l’cmefe.qui emporte sur les mers ? Pourquoi sans effort, quand le texte dit rapit, qui indique l’effort, comme revoluta, la résistance? En revenant sur elle est un contre-sens, parce qu’il est impossible que l’onde qui, du large, vient au rivage, emporte un navire allant du rivage au large. Virgile, en montrant le flot qui se roule ( volutus ) et se roule encore {re) sur lui-même, élève une barrière devant le vaisseau" que Junon est obligée d’arracher pour l’entraîner. Comment Delille, — il avait vu la mer! — ne se rend-il pas compte de l’intention, si formelle et si facile à saisir, du.poëte qu’il se proposait de traduire?
Le mot prora se trouve dans les deux passages dé l’Enéide les-plus importants au point de vue tout spécial où je me suis placé, la tempête du premier livre, et la régate des quatre navires au cinquième. Examinons le plus rapidement possible, cés deux passages, dont le dernier soulève une question intéressante, pour la solution de laquelle je reproduirai une opinion que j’âi déjà émise dans le Mémoire n° 8 de mon Archéologie navale.
M AHINK ANTIQDR.
32C J MAÏITNE ANTIQrÊ.